Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 10 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 10

 

C’était le printemps de nos quinze ans. Comme la glace hivernale avait duré plus que prévu, nous étions heureux de pouvoir nous retrouver dehors, au soleil. Nous avions enlevé nos tuniques, et nos peaux nues frissonnaient dans la brise légère. Je n’avais pas été aussi dévêtu de tout l’hiver : le temps avait été trop froid pour enlever nos fourrures et nos capes, si ce n’est à l’occasion des brèves toilettes de chat effectuées dans le creux de roche qui nous servait de baignoire. Achille s’étirait pour détendre ses membres engourdis par notre séjour prolongé à l’intérieur. Nous avions passé la matinée à nager et à chasser du gibier dans la forêt. Ravis d’être à nouveau utilisés, mes muscles étaient agréablement fatigués.

Je le regardais. À part la surface instable de la rivière, il n’y avait pas de miroirs au Pélion. Je ne pouvais donc mesurer les changements en moi qu’en étudiant ceux qui survenaient chez Achille. Ses membres étaient encore fins, mais ses muscles désormais apparents se soulevaient et s’abaissaient sous sa peau au gré de ses mouvements. Son visage aussi était devenu plus ferme, et ses épaules, plus larges.

— Tu as l’air plus vieux, remarquai-je.

Il arrêta de bouger, puis se retourna vers moi :

— Tu trouves ?

— Oui, affirmai-je en hochant la tête. Et moi ?

— Viens par ici.

Je me levai pour me rapprocher de lui, et il m’examina brièvement avant de répondre :

— Oui.

— Beaucoup plus vieux ? voulus-je savoir.

— Tes traits sont différents.

— Où ça ?

Il posa ma main droite sur ma mâchoire, dont il suivit les contours du bout des doigts.

— Là. Elle est plus large qu’avant.

Je levai la main pour me rendre compte par moi-même de la différence, sans trouver rien d’autre que ma peau et mes os, comme d’habitude. Achille me la prit pour la guider jusqu’à ma clavicule.

— Tu t’es élargi de là aussi, continua-t-il. Et puis il y a ça. Ses doigts se posèrent doucement sur la tendre protubérance émergeant de ma gorge.

Lorsque je déglutis, je sentis le bout de son doigt suivre son mouvement.

— Et sinon, quoi d’autre ? demandai-je.

Il désigna la traînée de poils fins et sombres qui couraient de ma poitrine à mon ventre.

Quand il cessa, mes joues étaient brûlantes.

— Ça suffit, déclarai-je plus brusquement que je n’en avais l’intention.

Je me rassis dans l’herbe, et il s’étira de plus belle. Après avoir regardé un instant le vent soulever ses cheveux et le soleil éclairer sa peau dorée, je me laissai aller en arrière afin de profiter aussi de sa caresse.

Au bout d’un moment, il s’arrêta pour venir s’asseoir à côté de moi. Nous contemplâmes l’herbe, les arbres, les minuscules bourgeons qui commençaient tout juste à pousser.

Sa voix était lointaine, presque négligente.

— Tu ne serais pas mécontent, je crois, de ta nouvelle apparence.

Mon visage se remit à me brûler, mais nous changeâmes aussitôt de sujet.

Nous avions presque seize ans. Bientôt, les messagers de Pélée allaient revenir chargés de cadeaux. Bientôt, les baies mûriraient, et les fruits rosiraient jusqu’à nous tomber dans les mains. Cette seizième année était la dernière de notre enfance, avant que nous soyons considérés comme des

hommes par nos pères et obligés de porter capes et chitons1 au lieu de simples tuniques. Un mariage serait arrangé pour Achille, et si je le souhaitais, je pourrais moi aussi prendre femme. Je repensai aux servantes aux yeux maussades, ainsi qu’aux bribes de conversations surprises entre les autres garçons, où il était question de seins, de hanches et d’accouplement.

Elle est si douce qu’on dirait de la crème.

Une fois que ses cuisses sont autour de toi, tu oublies ton nom.

Les voix de mes congénères étaient perçantes d’excitation, leurs joues cramoisies. Et pourtant, dès que j’essayais d’imaginer ce dont ils parlaient, mon esprit devenait aussi fuyant qu’un poisson qui refuse de se laisser attraper.

D’autres images s’imposaient à la place. La courbe d’un cou penché sur une lyre, des cheveux brillant à la lueur du feu, des mains aux tendons tremblants. Achille et moi étions ensemble toute la journée, et il m’était impossible d’échapper à ces pensées, sans cesse ravivées par l’odeur des huiles avec lesquelles il se frictionnait les pieds ou les fragments de peau que j’entrevoyais pendant qu’il s’habillait. Je me détournais alors vivement, assailli par le souvenir de ce jour sur la plage, de la froideur de son regard, et de sa fuite. De plus, j’étais constamment hanté par celui de sa mère.

Je pris l’habitude de partir me promener seul, tôt le matin, quand Achille dormait encore, ou les après-midi, lorsqu’il s’entraînait au jeter de la lance. J’emmenais une flûte, mais je jouais rarement. Je trouvais plutôt un arbre auquel m’adosser pour respirer la senteur intense des cyprès apportée par le vent depuis le sommet de la montagne.

Lentement, comme pour échapper à ma propre conscience, ma main allait se poser entre mes cuisses. Si ce que je faisais était honteux, les pensées qui accompagnaient mes actes l’étaient encore davantage. Cependant, il aurait été pire qu’elles me viennent dans la grotte de quartz rose, avec lui à mes côtés.

Il m’était quelquefois difficile de revenir là-bas, après.

— Où étais-tu ? me demandait-il.

— Par là, répondais-je avec un geste vague.

Il hochait la tête, mais je savais qu’il avait vu le rouge qui m’était monté aux joues.

Au fur et à mesure que l’été devenait plus chaud, nous cherchions l’ombre de la rivière, dont les eaux renvoyaient des arcs de lumière tandis que nous y plongions à grand renfort d’éclaboussures. Au fond, les pierres moussues et fraîches roulaient sous mes pieds. Nos cris effrayaient les poissons, qui battaient en retraite dans leurs trous boueux ou vers des eaux plus calmes, en amont. Les torrents de glace fondue du printemps avaient disparu. Sur le dos, je me laissais porter par le flot paresseux. J’aimais sentir le soleil me caresser le ventre, et la fraîcheur des profondeurs de la rivière au-dessous de moi. Achille restait à mes côtés ou remontait le lent courant de la rivière à la nage.

Quand nous en avions assez, nous attrapions les branches basses des osiers pour nous hisser à moitié hors de l’eau. Ce jour-là, nous échangeâmes quelques coups de pied, jambes pendantes, histoire de déséquilibrer l’autre, ou de grimper sur sa branche. Impulsivement, je lâchai la mienne pour m’accrocher au torse suspendu d’Achille, ce qui lui arracha un oh de surprise. Nous luttâmes ainsi en riant, mes bras toujours passés autour de lui. Et puis un brusque craquement retentit et sa branche céda, nous précipitant tous les deux dans la rivière. En dépit de l’eau froide qui s’était refermée sur nous et de nos mains qui glissaient sur la peau de l’autre, nous continuâmes à nous battre.

Lorsque nous refîmes surface, nous étions hors d’haleine et hilares. Il se jeta sur moi pour me replonger dans l’eau claire, et nous poursuivîmes notre lutte, émergeant pour reprendre notre respiration avant de sombrer encore.

Finalement, les poumons brûlants, les joues écarlates à force d’être restés trop longtemps sous l’eau, nous nous traînâmes jusqu’à la rive pour nous y

affaler au milieu des laîches2 et des mauvaises herbes marécageuses, les pieds enfouis dans la boue fraîche des berges. De l’eau dégoulinait encore de ses cheveux, et je la regardai couler en filets le long de ses bras et de sa poitrine.

***

Le matin de son seizième anniversaire, je me réveillai tôt. Chiron m’avait montré un arbre sur les pentes du mont Pélion dont les figues – les premières de la saison – étaient en train de mûrir. Aux dires du centaure, Achille ne le connaissait pas. Cela faisait des jours que je voyais les petites boules vertes et dures gonfler, noircir, et s’alourdir de pépins, et je m’apprêtais enfin à les cueillir pour son petit-déjeuner.

Ce n’était pas mon seul cadeau. J’avais aussi trouvé un morceau de frêne bien sec, que j’avais entrepris de sculpter secrètement en taillant les couches supérieures. Au bout de presque deux mois, une forme était apparue : un garçon jouant de la lyre, tête levée vers le ciel, bouche ouverte comme s’il chantait. Je l’avais emporté avec moi lors de ma promenade.

Sur l’arbre, les fruits étaient riches et lourds, leur chair incurvée flexible sous mes doigts… Deux jours de plus, et ils auraient été trop mûrs. Je les rassemblai dans un bol de bois sculpté avant de les rapporter à la grotte avec précaution.

Achille était assis dans la clairière avec Chiron, une nouvelle caisse remplie de cadeaux de Pélée reposant à ses pieds, encore fermée. Lorsqu’il aperçut les figues, je vis ses yeux s’écarquiller très vite. Avant même que j’aie eu le temps de le poser devant lui, il s’était déjà levé pour plonger avidement les mains dans le bol. Nous nous empiffrâmes, les doigts et le menton collants de toute cette douceur.

La caisse contenait d’autres tuniques et de nouvelles cordes de lyre, et cette fois, pour son seizième anniversaire, une cape teinte dans ce pourpre si coûteux obtenu en écrasant les coquilles de murex. C’était la cape d’un prince ou d’un futur roi, et je vis d’ailleurs qu’elle lui plaisait. En outre, je savais qu’elle lui irait bien, car l’or de ses cheveux ferait ressortir sa couleur à merveille.

Chiron aussi avait préparé des surprises : un bâton de marche et un nouveau couteau à porter à la ceinture. J’offris ma statue à Achille en dernier. Il l’observa, passant le bout de ses doigts sur les petites marques laissées par mon couteau.

— C’est toi, expliquai-je avec un sourire idiot.

Quand il releva la tête, ses yeux reflétaient un plaisir intense.

— Je sais, répondit-il simplement.

Peu après, un soir, nous avions veillé tard près des braises. Achille s’était absenté la majeure partie de l’après-midi : la visite de Thétis l’avait retenu plus longtemps que d’habitude. À présent, il jouait sur la lyre de ma mère, et sa musique était douce et aussi lumineuse que les étoiles au-dessus de nos têtes.

Près de moi, j’entendis Chiron s’installer plus confortablement sur ses pattes repliées avec force bâillements. Un instant plus tard, le son de la lyre cessa, et la voix d’Achille retentit fortement dans les ténèbres.

— As-tu sommeil, Chiron ?

— Oui.

— Dans ce cas, nous allons te laisser te reposer.

En général, il n’était pas si prompt à se retirer, ni à s’exprimer en mon nom, mais j’étais moi-même fatigué, et je n’émis pas d’objection. Il se leva, souhaita bonne nuit au centaure, puis partit vers la grotte. Après m’être étiré, je profitai encore un peu de la lumière du feu avant de le suivre.

À l’intérieur, Achille était déjà au lit, le visage encore humide de ses ablutions à la source. Je l’imitai en me passant de l’eau fraîche sur le front.

— Tu ne m’as rien demandé au sujet de la visite de ma mère, lança-t-il.

— Comment va-t-elle ?

— Elle va bien.

Sachant qu’il me fournissait toujours la même réponse, je ne l’interrogeais pas systématiquement là-dessus.

— Bon.

Je pris un peu d’eau dans la coupe de mes mains pour rincer le savon que j’avais sur la figure. Nous le fabriquions avec des olives, dont il gardait encore un peu l’odeur riche et grasse.

Achille poursuivit :

— Elle dit qu’elle ne peut pas nous voir ici.

Je ne m’étais pas attendu à ce qu’il se confie autant au sujet de leur entrevue.

— Hein ?

— Elle ne peut pas nous voir ici. Sur le mont Pélion.

Il y avait quelque chose d’étrange dans sa voix, de la tension. Je pivotai vers lui.

— Qu’est-ce que ça signifie ?

Il fixa la voûte de la grotte.

— Elle dit… Je lui ai demandé si elle nous regardait vivre ici, continua-t-il d’une voix aiguë. Mais non.

La grotte fut soudain silencieuse en dehors du son de l’eau qui s’écoulait lentement.

— Oh ! lâchai-je simplement.

— Je voulais t’en parler. Parce que… je pensais que tu voudrais savoir. Elle… elle n’était pas contente que je lui aie posé cette question.

— Elle n’était pas contente, répétai-je mécaniquement.

J’avais le tournis à force de ruminer ses mots. Elle ne peut pas nous voir. Je réalisai que j’étais toujours debout près du bassin, à moitié frigorifié, ma serviette immobilisée près du menton. Je me forçai à la reposer et à me mettre au lit, en proie à une sorte de délire où l’espoir se mêlait à la terreur.

Je soulevai les couvertures pour m’allonger sur le matelas que sa peau avait déjà réchauffé. Il avait toujours le regard rivé au plafond.

— Es-tu… satisfait de sa réponse ? finis-je par lui demander.

— Oui.

Nous restâmes allongés là quelque temps, dans un silence tendu et presque palpable. Parfois, le soir, nous nous racontions des plaisanteries ou des histoires. Quand nous avions assez parlé, nous nous montrions les étoiles peintes sur la voûte.

« Orion », disais-je en suivant son doigt. « Les Pléiades ».

Mais ce soir-là, il ne se passa rien. Je fermai les yeux et patientai de longues minutes jusqu’à ce qu’il se soit endormi. Alors seulement, je me retournai vers lui.

Il était allongé sur un côté, à m’observer. Je ne l’avais pas entendu bouger. Je ne l’entends jamais, pensai-je. Il était complètement immobile, de cette immobilité absolue qui n’appartenait qu’à lui. Soudain conscient de l’espace nu et sombre entre nous, je respirai profondément.

Il se pencha vers moi.

Nos bouches s’ouvrirent l’une sous l’autre, et la chaleur de sa gorge sucrée coula dans la mienne. Je n’arrivais plus à penser, incapable de faire autre chose à part goûter avidement, au fil de nos respirations, le suave mouvement de ses lèvres. C’était un miracle.

Je tremblais de peur à la pensée qu’il allait s’enfuir. J’ignorais comment m’y prendre, ce qu’il aimerait. J’embrassai son cou, la vaste étendue de sa poitrine au goût de sel. Sous mes caresses, il semblait gonfler et mûrir. Il sentait les amandes et la terre. Il se pressa contre moi, meurtrissant mes lèvres jusqu’à leur donner la couleur du vin.

Il s’immobilisa lorsque je le pris dans ma main, aussi doux que le velours délicat des pétales. Je connaissais la peau dorée d’Achille et la courbe de son cou, le creux de ses coudes. Je savais reconnaître le plaisir chez lui. Nos corps s’emboîtèrent, pareils à des doigts entrelacés. Les couvertures s’étaient entortillées autour de moi. Il les arracha pour nous dénuder tous les deux. Choqué par le contact de l’air froid sur ma peau, je frissonnai. Sa silhouette se découpait sur les astres peints au plafond, l’étoile polaire juste au-dessus de son épaule. Sa main glissa sur mon ventre qui se soulevait et s’abaissait rapidement. Il me caressa doucement, comme s’il lissait la plus fine des étoffes, et mes hanches s’arquèrent à son toucher. Je l’attirai vers moi, tremblai encore et encore. Lui aussi tremblait, haletant comme s’il venait de courir, très loin et très vite.

Je prononçai son nom, je crois. Il sortit de moi dans un souffle, et je me sentis aussi creux qu’un roseau accroché dehors, sifflant au gré du vent. Le temps était rythmé par chacune de nos expirations.

Ses cheveux glissaient entre mes doigts. Tout se précipitait. Mon sang battait fiévreusement sous les mouvements de sa main. Bien que son visage soit tout contre le mien, j’essayais de l’attirer plus près encore. « N’arrête pas », lui demandai-je.

Il n’arrêta pas. La sensation enfla jusqu’à ce qu’un cri rauque s’échappe de ma gorge, et je me cambrai contre lui dans une brutale explosion de jouissance.

Mais ce n’était pas suffisant. Ma main se tendit, trouva l’endroit de son plaisir. Ses paupières se fermèrent. Il y avait un rythme qu’il aimait, et je sentais son désir à sa respiration saccadée. Mes doigts continuaient sans relâche, guidés par chacun de ses soupirs, de plus en plus rapprochés. Ses paupières étaient de la couleur d’un ciel d’aurore. Son odeur, celle de la terre après la pluie. Sa bouche s’ouvrit en un cri inarticulé, et nous étions pressés si fort l’un contre l’autre que je sentis sa chaleur jaillir contre moi. Il eut un bref frisson, après quoi nous restâmes allongés sans bouger.

Aussi lentement que tombe le crépuscule, je me rendis peu à peu compte de la sueur qui me recouvrait, de l’humidité des couvertures et de celle qui poissait nos ventres. Nous nous séparâmes, les traits gonflés et à moitié meurtris de trop de baisers. Une odeur moite et sucrée comme celle des fruits laissés au soleil régnait dans la grotte. Nos regards se croisèrent en silence. La peur s’empara brutalement de moi. C’était sans nul doute le moment le plus périlleux, et je me raidis, craignant déjà ses regrets.

— Je ne pensais pas… commença-t-il, pour s’arrêter aussitôt.

Il n’y avait rien au monde que j’avais plus envie d’entendre que ce qu’il n’avait pas dit.

— Quoi ?

Si c’est négatif, autant en finir vite.

— Je ne pensais pas que nous pourrions un jour…

Il pesait chaque mot, et je pouvais difficilement lui en vouloir.

— Je ne le pensais pas non plus, renchéris-je.

— Tu regrettes ?

Sa question était sortie d’une traite.

— Non.

— Moi non plus.

Le silence revint, mais je ne me souciais pas de la paillasse humide, ni de mon corps en sueur. Il me regardait résolument de ses iris verts pailletés d’or. Une certitude s’épanouit en moi et vint se loger dans ma gorge. Je ne le quitterai jamais. Je serai à lui pour toujours, autant qu’il voudra de moi.

Si j’avais pu exprimer une chose pareille en paroles, je l’aurais fait, seulement aucun terme ne semblait assez grand pour contenir cette vérité qui s’affirmait de minute en minute.

Comme s’il avait lu dans mes pensées, il me prit la main. Je n’avais pas besoin de la regarder : ses doigts étaient gravés dans ma mémoire, fins et veinés à la manière de pétales, robustes, rapides et infaillibles.

— Patrocle, dit-il simplement.

Il avait toujours été meilleur que moi avec les mots.

Le lendemain, je me réveillai étourdi, le corps ivre de chaleur et d’aise. Après la tendresse était venue la passion. Nous avions davantage pris notre temps la deuxième fois, prolongeant à l’infini cette nuit irréelle. Mais en le voyant émerger doucement du sommeil à mes côtés, une main humide et recroquevillée posée sur mon ventre telle une fleur à l’aube, je me sentais à nouveau nerveux. Je me souvins tout d’un coup de mes actes et de mes paroles, des bruits que j’avais émis. J’avais peur que le charme ne soit rompu, et que la lumière qui s’insinuait par l’entrée de la grotte ne change tout cela en pierre. Et puis il se réveilla, les lèvres arrondies en un bonjour à moitié endormi, la main déjà tendue vers la mienne. Nous restâmes allongés ainsi jusqu’à ce que la clarté matinale éclaire brillamment la grotte et que Chiron nous appelle.

Après le petit-déjeuner, nous courûmes nous laver à la rivière. Je savourais le miracle de pouvoir le contempler ouvertement, appréciant le jeu de la lumière pommelée sur ses membres, la courbe de son dos quand il plongeait sous l’eau. Ensuite, nous réapprîmes les lignes de nos corps respectifs, étendus sur la rive. Ici, et là, et là aussi. Nous étions comme des dieux à l’aube du monde, en proie à une joie si vive qu’elle nous rendait incapables de voir autre chose que l’autre.

Si Chiron avait remarqué un changement, il ne le mentionna pas. Malgré tout, je ne pouvais pas m’empêcher de m’inquiéter.

— Tu crois qu’il sera en colère ?

Nous nous trouvions près du champ d’oliviers situé sur la face nord de la montagne. Les vents y étaient plus doux, aussi frais et purs que de l’eau de source.

— Je ne pense pas.

Achille tendit la main vers ma clavicule, dont il aimait tracer les contours du doigt.

— Mais il pourrait. Il doit sûrement se douter de quelque chose, à force. Tu penses qu’on devrait lui en parler ?

Ce n’était pas la première fois que j’abordais le sujet. Nous en avions souvent discuté avec une excitation de conspirateurs.

— Si tu veux.

C’était ce qu’il disait toujours.

— Tu ne penses vraiment pas qu’il se mettra en colère ?

Il réfléchit un moment. J’adorais sa façon de réagir. Peu importe combien de fois je lui avais posé cette question, il me répondait toujours comme si c’était la première.

— Je ne sais pas, dit-il en croisant mon regard. Quelle importance ? Je n’arrêterais pas pour autant.

Sa voix était lourde de désir, et je sentis une rougeur révélatrice envahir ma peau.

— Il est tout de même possible qu’il aille le rapporter à ton père, qui pourrait être contrarié, lui, dis-je d’une voix presque désespérée.

Bientôt, ma peau serait brûlante, et je serais incapable de penser.

— Et après ?

La première fois qu’il avait parlé de cette façon, j’avais été choqué à l’idée qu’Achille puisse envisager de braver Pelée. Non seulement je ne comprenais pas ce genre d’attitude, mais j’arrivais à peine à l’imaginer. L’entendre s’exprimer sur ce ton défiant avait l’effet d’une drogue. Je ne m’en lassais jamais.

— Et ta mère ?

Telle était la trinité de mes angoisses : Chiron, Pélée, et Thétis.

Il haussa les épaules.

— Qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire ? M’enlever ?

Elle pourrait me tuer, songeai-je en silence. Cependant, la brise était trop douce et le soleil trop chaud pour énoncer ce genre de crainte à voix haute.

Il m’examina un court instant.

— Ça te dérangerait qu’ils soient fâchés ?

Oui. Je serais horrifié si j’apprenais que Chiron m’en voulait. La désapprobation des autres m’avait toujours profondément affecté. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser avec la même désinvolture qu’Achille. En revanche, si nous devions en arriver là, je ne laisserais pas cet événement nous séparer.

— Non, répondis-je donc.

— Tant mieux !

Je tendis la main pour caresser une mèche de cheveux sur sa tempe. Il baissa les paupières. Je contemplai son visage levé vers le soleil. La délicatesse de ses traits lui donnait parfois l’air encore plus jeune. Ses lèvres étaient rouges et pleines.

Il rouvrit les yeux.

— Trouve-moi un héros qui ait été heureux.

Je réfléchis. Héraclès était devenu fou avant de tuer sa famille ; Thésée avait perdu son épouse et son père ; les enfants de Jason et sa nouvelle femme avaient été assassinés par la précédente ; et si Belléphoron avait tué la Chimère, il était resté estropié après être tombé du dos de Pégase.

— Tu vois, tu ne peux pas.

Il s’était rassis, penché en avant.

— C’est vrai.

— Je sais. On ne te laisse jamais être à la fois célèbre et heureux, constata-t-il en arquant un sourcil. Je vais te confier un secret.

— Vas-y !

J’aimais tant le voir de cette humeur-là.

— Je vais être le premier.

Il prit ma paume dans la sienne, puis continua.

— Jure-le !

— Pourquoi moi ?

— Parce que c’est à cause de toi. Jure-le !

— Je le jure ! répondis-je, hypnotisé par ses joues cramoisies et la flamme qui dansait dans son regard.

— Je le jure ! répéta-t-il tel un écho.

Nous restâmes assis, main dans la main. Au bout d’un moment, il eut un grand sourire.

— Je me sens capable de dévorer le monde tout cru !

Quelque part sur les flancs de la montagne au-dessous de nous, une trompette retentit. Le son était brusque et haché, pareil à un avertissement. Avant que j’aie eu le temps de dire un seul mot ou d’esquisser le moindre mouvement, Achille avait déjà sauté sur ses pieds et dégainé sa dague du fourreau attaché à sa cuisse. Dans ses mains, ce simple couteau de chasse serait suffisant. Il se tenait prêt, complètement immobile, tous ses sens de demi-dieu aux aguets.

Moi aussi, j’avais un couteau. Je l’attrapai en silence avant de me lever. Achille s’était placé entre la direction d’où venait le bruit et moi. Je ne savais pas si je devais le rejoindre en brandissant mon arme. En fin de compte, je ne bougeai pas. Il s’agissait d’une sonnerie de guerre, et ainsi que Chiron l’avait dit si crûment, c’était Achille qui possédait le don de se battre, pas moi.

La trompette retentit encore une fois. Nous entendîmes le sous-bois bruisser sous les pas d’un homme. Peut-être était-il perdu, ou en danger. Achille avança vers l’endroit d’où provenait le son. Comme pour lui répondre, la trompette sonna encore. Une voix hurla alors en contrebas.

— Prince Achille !

Nous nous immobilisâmes.

— Achille, je suis venu voir le prince Achille !

Des oiseaux s’envolèrent brusquement des arbres, fuyant la clameur.

— Des hommes de ton père, murmurai-je.

Seul un héraut royal aurait su où venir nous trouver.

Bien qu’Achille ait opiné d’un signe du menton, il semblait bizarrement réticent à répondre. J’imaginais à quelle vitesse son pouls devait battre. Quelques secondes plus tôt, il était prêt à tuer.

— Nous sommes ici ! criai-je en mettant mes mains en cornet.

Le bruit cessa.

— Où ça ?

— Peux-tu suivre le son de ma voix ?

Il y parvint avec difficulté. Un certain temps s’écoula avant qu’il ne prenne pied dans la clairière, le visage couvert de griffures, sa tunique aux armes du palais maculée de sueur. Il s’agenouilla à contrecœur, avec ressentiment, même. Achille avait baissé son arme, mais je notai qu’il la tenait toujours particulièrement fermement.

— Oui ? dit-il avec froideur au messager.

— Ton père veut te voir. Des affaires urgentes nécessitent ton retour.

Je me figeai presque autant qu’Achille quelques instants plus tôt. Peut-être que si je restais suffisamment immobile, nous ne serions pas obligés de partir.

— Quel genre d’affaires ? demanda-t-il.

Une fois qu’il eut plus ou moins repris ses esprits, l’homme se souvint qu’il parlait à un prince.

— Pardon, mon seigneur. Je ne suis pas au courant de tout. Des messagers de Mycènes sont venus apporter des nouvelles à Pélée. Ton père prévoit de s’adresser au peuple ce soir, et il souhaite que tu sois présent. J’ai amené des chevaux qui attendent en bas.

Il y eut un bref silence. Je crus presque qu’Achille allait décliner l’offre, mais il finit tout de même par répondre :

— Patrocle et moi allons devoir préparer nos bagages.

Sur le chemin qui nous ramenait à la grotte et à Chiron, nous échafaudâmes des hypothèses au sujet de la nouvelle. Mycènes était située beaucoup plus au sud, et Agamemnon, son roi, aimait à se considérer comme un meneur d’hommes. On racontait qu’il possédait la plus grande armée de tous nos royaumes.

— Quoi qu’il en soit, nous ne devrions pas rester là-bas plus d’une ou deux nuits, m’assura Achille.

Je hochai la tête, ravi de sa promesse. Juste quelques jours.

Chiron nous attendait.

— J’ai entendu des cris, remarqua-t-il.

Nous qui le connaissions bien sentîmes la pointe de désapprobation dans sa voix. Il n’aimait pas que l’on perturbe la paix de sa montagne.

— Mon père m’ordonne de rentrer, expliqua Achille. Simplement pour ce soir. Je pense être de retour bientôt.

— Je vois.

Il paraissait plus imposant que d’habitude, ses sabots ternes contrastant avec le vert vif de l’herbe, ses flancs alezans illuminés par la lumière du soleil. Je me demandai s’il se sentirait seul en notre absence. Je ne l’avais jamais vu en compagnie d’un autre centaure. Un jour, nous l’avions questionné à leur propos, et il s’était crispé. « Des barbares ! » s’était-il exclamé.

Nous rassemblâmes nos effets personnels. À part des tuniques et une flûte, je n’avais presque rien à emporter. Achille possédait à peine quelques objets de plus : ses vêtements, des pointes de lance de sa propre fabrication, et la statue que j’avais sculptée. Après les avoir fourrés dans des sacs de cuir, nous fîmes nos adieux à Chiron. Toujours plus hardi que moi, Achille enlaça le centaure et passa ses bras autour de lui à l’endroit où son flanc de cheval cédait la place à la chair humaine. Le messager qui attendait un peu en retrait s’agita, mal à l’aise.

— Achille, dit Chiron. Te souviens-tu du jour où je t’ai demandé ce que tu ferais quand les hommes voudraient que tu te battes ?

— Oui, répondit Achille.

— Tu devrais réfléchir à ta réponse.

Un frisson me parcourut, mais je n’eus pas le loisir d’approfondir davantage. Chiron s’était retourné vers moi.

— Patrocle, poursuivit-il.

Mon nom avait sonné comme un ordre.

Je fis un pas en avant et il posa sa grosse main aussi chaude que les rayons du soleil sur ma tête. Je respirai cette odeur particulière qui n’appartenait qu’à lui, mélange de cheval, de sueur, d’herbes et de forêt.

Il reprit la parole à voix basse :

— Tu ne renonces plus aux choses aussi facilement, maintenant.

Faute de savoir quoi répondre, je le remerciai.

L’ombre d’un sourire apparut sur son visage.

— Porte-toi bien.

Sur ce, il retira sa main de ma tête, où son absence laissa un vide glacé.

— Nous reviendrons bientôt, répéta Achille.

Les yeux de Chiron étaient sombres dans la lumière oblique de l’après-midi.

— Je guetterai votre retour.

Nos sacs chargés sur nos épaules, nous quittâmes la clairière devant la grotte. Le soleil avait déjà dépassé le méridien, et le messager s’impatientait. Nous descendîmes rapidement la colline avant de grimper sur les montures qui nous attendaient. C’était étrange de se retrouver en selle après toutes ces années passées à pied, et les chevaux me rendaient nerveux. Je m’attendais à moitié à ce qu’ils parlent, alors qu’ils en étaient bien sûr incapables. Je me contorsionnai pour jeter un regard en arrière vers le Pélion dans l’espoir d’apercevoir la grotte de quartz rose, ou Chiron lui-même. Malheureusement, nous étions trop loin. Je me tournai donc vers la route pour me laisser reconduire à Phtie.

 

1 Tunique de lin plissé fin cintrée à la taille portée à même la peau, et généralement complétée par une écharpe.

2 Plante vivace à feuilles coupantes croissant dans les lieux humides, aussi appelée carex.

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