Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 28 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 28

 

 

Ce soir-là, Phénix remonte la grève en boitillant pour nous rapporter la nouvelle d’un duel. Pendant que les armées se rassemblaient, ce matin, Pâris s’est pavané le long des lignes troyennes avec son armure dorée qui brillait au soleil. Il a proposé un défi : un combat singulier, dont le vainqueur remporterait Hélène. Les Grecs ont poussé des hurlements approbateurs. Lequel d’entre eux ne voulait-il pas rentrer chez lui ce jour-là ? Parier Hélène sur un seul combat, et régler la question une fois pour toutes ? De plus, Pâris semblait constituer une cible facile, radieux, léger et étroit de hanches comme une pucelle. Phénix nous apprend que c’est Ménélas qui s’est finalement avancé, rugissant de joie à l’idée de récupérer en une fois son honneur et sa merveilleuse épouse.

Le duel débute à la lance, pour passer rapidement à un affrontement à l’épée. Si Pâris est plus rapide que ne l’a anticipé Ménélas, et doté d’un bon jeu de jambes, ce n’est pas un véritable guerrier. Le prince troyen finit par faire un faux pas, et Ménélas le saisit par la longue aigrette de crin de cheval de son casque pour l’obliger à trébucher. Impuissant, Pâris bat des pieds tandis que ses doigts tâtonnent fébrilement pour arracher la lanière attachée à son menton. Et puis soudain, le casque reste dans les mains de Ménélas, et Pâris n’est plus là. À l’endroit où le Troyen était étalé par terre, il n’y a que le sol poussiéreux. Les Grecs plissent les yeux en murmurant : « Où est – il ? » Ménélas, qui plisse les yeux lui aussi, ne voit pas la flèche envoyée par un arc en corne de bouquetin depuis les lignes troyennes, qui vole vers lui et perce son armure de cuir pour aller se loger dans son estomac.

Le sang coule le long de ses jambes, formant une mare à ses pieds. Il s’agit d’une blessure superficielle, mais les Grecs ne le savent pas encore. Enragés de cette trahison, ils se précipitent vers les rangs troyens en hurlant. Une mêlée sanglante commence.

— Mais qu’est-il arrivé à Pâris ? dis-je.

Phénix secoue la tête.

— Je l’ignore.

Les deux camps ont combattu tout l’après-midi jusqu’à ce qu’un autre coup de trompette retentisse. C’était Hector, proposant une seconde trêve et un second duel pour racheter la déshonorante disparition de Pâris et le tir de la flèche. Il s’est présenté à la place de son frère, pour affronter n’importe lequel des Grecs qui oserait relever le défi. Selon Phénix, Ménélas aurait été prêt à se porter volontaire encore une fois si Agamemnon ne l’en avait pas empêché, refusant de voir son frère mourir de la main du plus fort des Troyens. Les Grecs décident alors de tirer au sort celui qui se mesurera à Hector. J’imagine leur tension, le silence qui devait régner avant qu’on ne secoue le casque pour effectuer le tirage. C’est Ulysse qui se penche pour vérifier le résultat : Ajax. Tout le monde est soulagé, car il est le seul à avoir une chance de triompher du prince troyen. Le seul de ceux qui sont présents sur le champ de bataille ce jour-là, en tout cas.

Ajax et Hector s’affrontent donc à coups de pierres et de lances qui fendent leur bouclier jusqu’à ce que la nuit tombe et que le héraut déclare le combat terminé. L’ensemble est étrangement civilisé : les deux armées se séparent en paix une fois qu’Hector et Ajax se sont serré la main comme des égaux. Cependant, les soldats murmurent que l’issue du duel aurait été différente si Achille avait été là.

Déchargé de ces nouvelles, Phénix se remet sur pied avec lassitude pour regagner péniblement sa tente au bras d’Automédon. Achille se tourne vers moi. Il respire vite, le lobe de ses oreilles est rosi d’excitation. Prenant ma main dans la sienne, il se félicite des événements de la journée, heureux que son nom ait été sur toutes les lèvres et du pouvoir que lui confère son absence, aussi remarquable à ses yeux qu’un cyclope déambulant lourdement au milieu d’une armée. L’agitation ambiante l’a embrasé comme une flamme qui prend dans l’herbe sèche. Pour la première fois, il rêve de tuer : un coup glorieux de son inévitable lance, plantée dans le cœur d’Hector. J’ai la chair de poule de l’entendre parler ainsi.

— Tu ne vois pas ? s’exclame-t-il. C’est le début !

Néanmoins, je n’arrive pas à me débarrasser du sentiment qu’au-dessous de la surface, quelque chose est en train de se craqueler.

Le lendemain matin, à l’aube, une trompette retentit. Aussitôt levés, nous grimpons sur la colline pour découvrir une armée de cavaliers qui rejoint Troie depuis l’est. Leurs montures imposantes avancent à une vitesse surnaturelle en tirant des chars à roues légères derrière eux. Un homme immense est à leur tête, plus grand encore qu’Ajax. Ses longs cheveux noirs et huilés ondulent dans son dos à la manière de ceux des Spartiates. Il porte un étendard en forme de tête de cheval.

Phénix nous éclaire quant aux nouveaux arrivants.

— Ce sont les Lyciens, des Anatoliens alliés de longue date des Troyens. On s’est beaucoup interrogé sur les raisons pour lesquelles ils n’étaient pas encore venus se joindre à eux. Toujours est-il que maintenant, ils sont ici, comme si Zeus lui-même les avait convoqués.

— Qui est-ce ? demande Achille en désignant leur chef.

— Sarpédon. Un des fils de Zeus.

Le soleil se reflète sur les épaules de l’homme, luisantes de sueur après sa chevauchée. Sa peau a la couleur de l’or foncé.

Les portes s’ouvrent, et les Troyens affluent dehors à la rencontre de leurs alliés. Hector et Sarpédon se serrent la main avant de conduire leurs troupes sur le champ de bataille. Les armes des Lyciens sont étranges : des javelots dentelés et des objets qui ressemblent à des hameçons de pêche géants, probablement destinés à déchirer la chair de leurs ennemis.

Durant toute la journée, nous entendons leurs cris de guerre et les sabots des chevaux de leurs cavaliers qui martèlent le sol. Un flot ininterrompu de Grecs blessés prend le chemin de la tente de Machaon.

Seul membre de notre camp à ne pas être en disgrâce, Phénix se rend au conseil du soir. À son retour, il lance un regard acéré à Achille.

— Idoménée est blessé, et les Lyciens ont percé le flanc gauche de notre armée. Sarpédon et Hector vont les prendre en tenailles et les écraser.

Sans percevoir la note désapprobatrice dans la voix du vieil homme, Achille me lance triomphalement :

— Tu entends ça ?

— Oui.

Une journée passe, puis une autre. Les rumeurs affluent, pareilles à des mouches : certaines racontent que l’armée troyenne avance avec témérité et qu’elle est impossible à arrêter en l’absence d’Achille ; d’autres que nos rois se disputent durant les conseils, rivalisant de propositions désespérées : raids de nuit, espions, embuscades… D’autres encore disent qu’Hector combat avec flamme, brûlant les rangs grecs comme un feu de broussaille, et que chaque jour, on compte davantage de morts que la veille. Certaines parlent enfin de messagers paniqués déplorant des troupes qui battent en retraite et des rois blessés.

Achille se délecte de chacun de ces ragots.

— Ce ne sera plus très long, assure-t-il.

Les bûchers funéraires brûlent toute la nuit, leur fumée huileuse dessine des traînées sur la lune. J’essaie de ne pas penser que je connais chacun de ces hommes. Ou du moins que je les connaissais.

Achille joue de la lyre quand ils arrivent. Ils sont trois : Phénix, qui ouvre la marche, suivi d’Ulysse et d’Ajax.

Je suis assis à côté d’Achille. Un peu plus loin, Automédon découpe la viande pour le dîner. La tête inclinée, Achille chante d’une voix claire et douce. Je me redresse, et ma main quitte son pied, sur lequel elle reposait.

Le trio approche, puis va se poster de l’autre côté du feu en attendant la fin de la chanson. Achille finit par poser son instrument et se lever.

— Bienvenue ! Vous restez pour dîner, j’espère ? demande-t-il en leur serrant chaleureusement la main, tout sourire malgré leur raideur.

Je sais pourquoi ils sont venus.

— Il faut que je m’occupe du repas, dis-je à voix basse.

En m’éloignant, je sens les yeux d’Ulysse rivés sur mon dos.

Les morceaux d’agneau dégoulinent en brûlant sur le brasero. À travers la fumée, j’observe le petit groupe d’hommes amicalement assis autour du feu. Je n’entends pas ce qu’ils disent, mais Achille sourit toujours, ignorant à dessein leur mine sombre. Ensuite, il m’appelle, et je ne peux plus reculer. Après avoir consciencieusement apporté les assiettes, je prends place à côté de lui. Il entretient la conversation à bâtons rompus, parle batailles et casques. En hôte dévoué, il sert aussi le dîner, remplit à nouveau toutes les assiettes, et même une troisième fois celle d’Ajax. Nos invités mangent en l’écoutant. Le repas terminé, ils s’essuient la bouche, écartent leur couvert. Tout le monde semble savoir que le moment est venu. Et bien sûr, c’est Ulysse qui commence.

Il énumère d’abord des biens matériels, égrenant avec désinvolture les mots à nos oreilles, un par un. Une liste, en fait. Douze chevaux rapides et sept trépieds de bronze, sept jolies filles, dix barres d’or, vingt chaudrons, et plus encore… Des bols, des gobelets, une armure, et pour couronner le tout, l’apothéose : le retour de Briséis. Il sourit, les mains écartées avec un haussement d’épaules candide que je reconnais pour l’avoir vu à Scyros, à Aulis, et maintenant ici, à Troie.

Il enchaîne avec une seconde liste, presque aussi longue que la première : l’interminable litanie des noms des Grecs morts. Achille serre de plus en plus les mâchoires au fur et à mesure qu’Ulysse avance une tablette après l’autre, bourrée de signes jusqu’à la marge. Ajax, lui, contemple ses mains couvertes de croûtes dues aux échardes de lance et de boucliers.

Pour finir, Ulysse nous annonce une nouvelle que nous ne connaissons pas encore : les Troyens sont à moins de trois cents mètres de notre mur d’enceinte. Ils campent sur une plaine conquise depuis peu que nous n’avons pas pu reprendre avant le crépuscule. Voulons-nous en avoir la preuve ? Les feux de leurs guetteurs sont probablement visibles depuis la colline derrière notre camp. Ils attaqueront à l’aube.

Achille est long à répondre. « Non ! », s’indigne-t-il enfin en repoussant en même temps les trésors amenés par les rois et la culpabilité dont ils tentent de l’accabler. Son honneur n’est pas une bagatelle que l’on peut lui rendre en envoyant quelques hommes en ambassade autour d’un feu de camp. On le lui a pris devant toute l’armée, et les soldats en ont été témoins jusqu’au dernier.

Le roi d’Ithaque tisonne le feu qui les sépare.

— Aucun mal ne lui a été fait, tu sais, précise-t-il. À Briséis. Dieu sait où Agamemnon a trouvé la force de se contenir, mais elle est bien traitée, et il ne lui est rien arrivé. Elle et ton honneur n’attendent qu’une chose : que tu viennes les reprendre.

— À t’entendre, on dirait que j’ai abandonné mon honneur, objecte Achille d’une voix acide comme du vin rouge. Est-ce ce que tu essaies de me faire croire ? Es-tu l’araignée d’Agamemnon, qui espère attraper des mouches avec cette histoire ?

— Très poétique ! ironise Ulysse. Mais ce qui va se passer demain n’a rien à voir avec le chant d’un barde. Demain, les Troyens vont enfoncer le mur et brûler nos navires. Vas-tu rester les bras croisés ?

— Cela dépend d’Agamemnon. Qu’il corrige le tort qu’il m’a causé, et je pourchasserai les Troyens jusqu’en Perse, si tu veux.

— Rappelle-moi pourquoi Hector n’est pas mort ? reprend Ulysse, avant de lever une main pour atténuer ses propos. Je ne cherche pas la réponse à cette question, je me contente simplement de répéter ce que tout le monde aimerait savoir. Tu aurais pu le tuer mille fois durant ces dix dernières années. Et pourtant, tu t’en es abstenu. À force, on finit par se demander pour quelle raison.

Le ton de sa voix nous apprend toutefois qu’il ne se demande rien du tout, et qu’il connaît l’existence de la prophétie. Heureusement, il est juste accompagné d’Ajax, qui ne comprendra pas l’allusion.

— Tu as gagné dix ans de vie, et j’en suis content pour toi. Mais le reste d’entre nous… poursuit-il en tordant la bouche… Le reste d’entre nous est forcé d’attendre ton bon plaisir. C’est toi qui nous retiens ici, Achille. On t’a proposé un choix, et tu as choisi. Tu dois t’y conformer.

En dépit de nos regards hostiles, il ne s’arrête pas là.

— Tu as eu une certaine chance d’arriver à barrer le passage au destin dix ans de suite. Mais tu ne peux pas continuer éternellement. Les dieux ne t’y autoriseront pas.

Il marque une pause pour s’assurer que nous entendons bien chacune de ses paroles, puis reprend :

— Le fil de ton destin suivra son cours, que tu le veuilles ou non. Je parle en tant qu’ami : il vaut mieux t’arranger pour que tout se passe selon ta propre volonté, à ton rythme, plutôt qu’au leur.

— C’est ce que je fais.

— Très bien, conclut Ulysse. Je t’ai dit ce que j’étais venu te dire.

Achille se lève.

— Alors, il est temps que tu partes.

— Pas encore ! intervient Phénix. J’ai quelque chose à ajouter.

Coincé entre sa fierté et son respect pour le vieil homme, Achille se rassied lentement, et Phénix commence.

— Quand tu étais enfant, Achille, ton père t’a confié à moi pour que je t’élève. Ta mère était partie depuis longtemps, et j’étais la seule nourrice que tu aies jamais connue. Je t’ai coupé ta viande, je t’ai tout appris moi-même. Maintenant que tu es un homme, je m’efforce encore de veiller sur toi et sur ta sécurité, et j’essaie de te garder des lances, des épées, et de la folie.

Mon regard dérive vers Achille, qui me semble tendu et méfiant. Je comprends ce qu’il craint : être attendri par la douceur de ce vieillard et accepter de céder du terrain. Pire encore, il a peur d’être pris d’un doute à l’idée que si Phénix est d’accord avec les autres, il a peut-être tort.

Le vieil homme lève une main comme pour arrêter le cours de ces pensées.

— Quoi que tu fasses, je te soutiendrai. Mais avant de prendre ta décision, il y a une histoire que tu dois entendre.

Il ne laisse pas à Achille le loisir de protester.

— À l’époque du père de ton père, il y avait un jeune héros du nom de Méléagre, dont la ville de Calydon était assiégée par un peuple appelé les Curètes.

Il me semble que je connais cette histoire. J’ai entendu Pélée la raconter, il y a des années, un soir où Achille me souriait dans l’ombre. À cette époque, il n’avait pas encore de sang sur les mains, ni de condamnation à mort qui planait au-dessus de sa tête. C’était dans une autre vie.

— Au début, les Curètes perdaient, usés par l’habileté de Méléagre au combat, continue Phénix. Et puis un jour, à la suite d’une insulte, d’un affront à son honneur infligé par son propre peuple, Méléagre refusa de se battre plus longtemps pour sa cité. En dépit des cadeaux et des excuses de ses compatriotes, il refusa de les écouter et se retira dans ses appartements pour dormir avec sa femme Cléopâtre et se faire consoler.

Lorsqu’il prononce ce nom, les yeux de Phénix se posent brièvement sur moi.

— En fin de compte, quand elle vit que sa cité était sur le point de tomber et que ses amis mouraient, Cléopâtre, qui n’y tenait plus, alla supplier son époux de reprendre les armes. Comme il l’aimait par-dessus tout, il accepta et remporta une belle victoire pour les siens. Mais bien qu’il les ait sauvés, il s’était décidé trop tard. Trop de vies avaient été perdues à cause de sa fierté. Les habitants de Calydon ne lui offrirent ni gratitude, ni cadeaux. Juste leur haine de ne pas les avoir épargnés plus tôt.

Dans le silence qui suit son long récit, j’entends Phénix respirer péniblement d’avoir tant parlé. Je n’ose pas dire quoi que ce soit, ni bouger. J’ai trop peur que quelqu’un ne devine les pensées qui doivent forcément se lire sur mon visage. Ce n’est pas l’honneur qui a convaincu Méléagre de se battre, ni ses amis, ni la victoire, ni la vengeance, ni même sa propre vie. C’est Cléopâtre, à genoux devant lui, les joues striées de larmes. Toute l’habileté de Phénix est là : Cléopâtre, Patrocle. Les mêmes syllabes que mon nom, à l’envers.

Si Achille l’a remarqué, il ne le montre pas. Par égard pour son ancien précepteur, il répond d’une voix douce, mais refuse toujours de céder. Pas avant qu’Agamemnon m’ait rendu l’honneur qu’il m’a pris. Même dans l’obscurité, je vois qu’Ulysse n’est pas surpris. C’est presque comme si j’entendais ce qu’il va dire aux autres, les mains écartées en signe de regret : j’ai essayé. Si Achille avait accepté, tant mieux. Cependant, compte tenu des trésors et des excuses qui lui ont été proposés, son refus s’apparentera à de la folie, de la rage ou à une fierté démesurée. Les Grecs vont le haïr, exactement de la même façon que ses concitoyens ont haï Méléagre.

Ma poitrine se comprime de panique, et je suis submergé par le désir de m’agenouiller devant lui pour le supplier. Pourtant, j’y renonce. Car comme Phénix, j’ai déjà choisi mon camp, déjà décidé. Je ne peux plus mener le jeu, juste me laisser guider, vers les ténèbres et au-delà, par les mains d’Achille, seules à tenir la barre.

Ajax, qui n’a pas la sérénité d’Ulysse, nous fusille du regard, les traits creusés par la colère. Il lui en a beaucoup coûté de venir ici supplier l’avènement de sa propre destitution. Car si Achille ne combat pas, c’est lui qui devient Aristos Achaion.

Après leur départ, je me lève pour donner le bras à Phénix et le raccompagner. À la lenteur de sa démarche, je vois bien qu’il est fatigué. Le temps que je revienne dans la tente après l’avoir emmené reposer sa vieille carcasse sur sa paillasse avec un soupir, Achille est déjà endormi.

Je suis déçu. Sans doute avais-je espéré une conversation, nos deux corps réunis dans un lit, trouver le réconfort en me souvenant qu’il pouvait être différent de celui que j’avais vu au dîner. Au lieu de le réveiller, je me glisse toutefois hors de la tente pour le laisser dormir.

Accroupi sur le sable meuble dans l’ombre d’une petite tente, j’appelle doucement :

— Briséis ?

Au bout de quelques secondes, j’entends :

— Patrocle ?

— Oui.

Elle relève le rabat de toile et m’attire rapidement à l’intérieur, le visage pincé d’angoisse.

— C’est trop dangereux pour toi de venir ici. Agamemnon est en rage. Il te tuera, m’explique-t-elle précipitamment à voix basse.

— Parce qu’Achille a refusé les propositions des émissaires ? réponds-je en murmurant.

Elle opine avant de moucher vivement la petite lampe.

— Agamemnon vient souvent me voir. Tu n’es pas en sécurité ici. Il faut que tu t’en ailles. Dans l’obscurité, je ne peux pas dire si son expression reflète l’angoisse, mais sa voix en est pleine.

— Ce ne sera pas long. J’ai à te parler.

— Alors cache-toi. Il arrive sans prévenir.

— Où ça ?

La tente est exiguë et nue, à part une paillasse, des oreillers, des édredons et quelques vêtements.

— Le lit.

Elle empile des coussins autour de moi, rajoute une multitude de couvertures, puis s’allonge à mes côtés en tirant le couvre-lit sur nous deux. Son odeur familière et chaude m’enveloppe. J’appuie ma bouche contre son oreille, et mes paroles sont à peine plus sonores que ma respiration.

— D’après Ulysse, demain, les Troyens vont enfoncer le mur et envahir le camp. Il faut qu’on trouve un endroit où te cacher. Parmi les Myrmidons, ou dans la forêt.

Je sens sa joue bouger contre la mienne quand elle secoue la tête.

— Je ne peux pas. C’est le premier endroit où il regardera. Ça ne fera que causer davantage de problèmes. Tout ira bien si je reste ici.

— Mais s’ils prennent le camp ?

— J’essaierai de me rendre à Énée, le cousin d’Hector. Il est réputé pour sa piété, et son père a été berger près de mon village. Sinon, j’irai trouver Hector, ou n’importe quel autre fils de Priam.

Je fais non de la tête.

— C’est trop dangereux. Il ne faut pas que tu t’exposes.

— Je ne pense pas qu’ils me feront du mal. Après tout, je suis l’une des leurs.

Tout à coup, je me sens stupide. Pour elle, les Troyens sont des libérateurs, et non des envahisseurs.

— Bien sûr, dis-je très vite. Tu seras libre. Tu vas avoir envie de retrouver ton…

— Briséis !

L’ouverture de la tente s’écarte, révélant la silhouette d’Agamemnon.

— Oui ? dit Briséis, qui s’assied dans son lit en prenant soin de garder la couverture sur moi.

— Tu n’étais pas en train de parler ?

— Je priais, mon Seigneur.

— Allongée ?

À travers la laine grossièrement tissée, je discerne la lueur de la torche. La voix d’Agamemnon est forte, comme s’il était debout à côté de nous. Je me force à ne pas bouger. Elle sera punie si je suis découvert.

— Je prie ainsi que ma mère me l’a enseigné, mon Seigneur. Ce n’est pas bien ?

— Tu aurais dû apprendre à prier correctement ici. Le petit dieu ne t’a pas corrigée là-dessus ?

— Non, mon Seigneur.

— Je lui ai proposé de te reprendre, ce soir, mais il n’a pas voulu de toi, l’informe-t-il d’un affreux ton pervers. S’il s’obstine à refuser, je t’affecterai peut-être à mon usage personnel.

Mes poings se sont serrés. Par chance, Briséis se contente de répondre : « Oui, mon Seigneur. » J’entends le pan de tissu retomber, et la lumière disparaît. Ensuite, je me tiens coi, sans bouger ni respirer, jusqu’à ce qu’elle revienne.

— Tu ne peux pas rester là, dis-je.

— Tout va bien ! Il me menace, rien de plus. Il aime me voir inquiète.

Son ton placide m’horrifie. Comment puis-je la laisser dans cette situation, à la merci des regards lubriques d’Agamemnon dans cette tente, toute seule, avec ses bracelets gros comme des menottes ? Sauf qu’en restant, je la mets davantage en danger.

— Il faut que j’y aille.

Elle me touche le bras.

— Attends ! Les hommes, lance-t-elle d’un ton hésitant. Ils sont furieux contre Achille. Ils lui reprochent leurs pertes. Agamemnon leur envoie ses sbires pour attiser les ragots. Ils ont presque oublié la peste. Plus Achille refusera de combattre, plus ils le détesteront.

Voilà ma pire crainte : que l’histoire de Phénix devienne réalité.

— Il ne veut toujours pas reprendre les armes ?

— Pas tant qu’Agamemnon ne se sera pas excusé.

Elle se mord la lèvre.

— Les Troyens aussi. Il n’y a personne qu’ils craignent ou haïssent autant. Demain, s’ils le peuvent, ils le tueront, lui et tous ceux qui lui sont chers. Sois prudent.

— Il me protégera.

— Je sais. Tant qu’il vivra. Mais même Achille sera peut-être incapable de résister à Hector et Sarpédon en même temps, remarque-t-elle avant d’hésiter encore. Si le camp tombe, je prétendrai que tu es mon mari. Ça t’aidera peut-être. Évidemment, tu ne dois pas révéler ce que tu étais pour lui. Ce serait une condamnation à mort, poursuit-elle en resserrant la pression de sa main sur mon bras. Promets-le-moi !

— Briséis, lui réponds-je. S’il meurt, je le suivrai de près.

Elle me pose une main sur la joue.

— Promets-moi au moins que quoi qu’il arrive, tu ne quitteras pas Troie sans moi. Je sais que tu ne peux pas… Je préférerais vivre avec toi comme une sœur que de rester ici.

— Tu ne me dois rien. Si tu voulais me suivre, je ne te quitterais pas. J’avais énormément de chagrin à l’idée que la guerre allait finir demain sans qu’on se revoie.

Elle répond en souriant d’une voix enrouée.

— Je suis contente.

Ce que je ne lui dis pas, c’est que je pense que je ne quitterai jamais Troie.

Lorsque je l’attire vers moi, elle remplit l’espace de mes bras, pose sa tête sur ma poitrine. Durant un instant, nous ne pensons plus à Agamemnon, ni au danger et aux Grecs qui meurent. Il n’y a que sa petite main appuyée sur mon ventre, et la douceur de sa joue que je caresse. Il m’est étrange de constater à quel point elle est à sa place. Que c’est facile pour moi d’effleurer ses cheveux souples parfumés à la lavande avec mes lèvres. Elle soupire un peu, se blottit plus près. Je peux presque imaginer que ma vie est là, dans le refuge accueillant de son étreinte. Je l’épouserais, et nous aurions des enfants.

Si je n’avais jamais connu Achille, peut-être.

— Il faut que j’y aille, reprends-je.

Après avoir soulevé la couverture, elle me lâche, et je me retrouve au contact de l’air. Elle prend alors mon visage dans ses mains.

— Fais attention demain. Meilleur des hommes. Meilleur des Myrmidons, lance-t-elle en appuyant un doigt sur mes lèvres pour m’empêcher de protester. C’est la vérité. Admets-le, pour une fois.

Ensuite, elle m’emmène vers l’entrée de la tente, puis m’aide à me glisser dehors. La dernière chose que je sens est sa main, qui serre la mienne en guise d’adieu.

Cette nuit-là, je reste allongé au lit avec Achille. Ses traits sont innocents, lissés par le sommeil et si enfantins que j’en suis attendri. J’aime tant le contempler quand il dort. C’est là que sa vraie personnalité transparaît, sincère et candide, pleine d’espièglerie, mais sans méchanceté. Il est perdu devant les doubles sens rusés d’Agamemnon et d’Ulysse, leurs mensonges et leurs jeux de pouvoir. Ils l’ont accablé, pris au piège et harcelé. Je caresse la peau douce de son front. Si je pouvais, je le libérerais. Si seulement il me laissait faire.

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