Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 13 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 13

 

 

Les jours suivants s’écoulèrent tranquillement. Nous prenions certains repas dans notre chambre et passions de longues heures loin du palais à explorer l’île, cherchant le peu d’ombre que l’on pouvait y trouver sous les arbres étiques. Il fallait faire attention : Achille ne devait pas être vu en train de bouger trop vite, de grimper aux arbres trop agilement, ou de tenir une lance. En revanche, nous n’étions pas suivis, et les endroits où il pouvait se débarrasser de son déguisement en toute sécurité étaient nombreux.

À l’extrémité la plus lointaine de l’île se trouvait une portion de plage déserte, pleine de rochers, mais deux fois plus longue que nos pistes de course à Phtie. En la découvrant, Achille poussa un cri de joie avant d’enlever sa robe d’un coup sec. Je le regardai courir à toute allure le long de la grève, aussi rapidement que si elle avait été plate.

— Compte pour voir le temps que je mets, cria-t-il par-dessus son épaule, et je m’exécutai en tapant en rythme sur le sable pour m’aider.

— Combien ? demanda-t-il du bout de la plage.

— Treize, lui criai-je.

— Je suis seulement en train de m’échauffer !

La fois d’après, il ne mit que onze secondes. Celle d’encore après, neuf. Ensuite, il s’assit à côté de moi, à peine essoufflé, les joues rouges de plaisir. Il m’avait raconté toutes ces journées passées travesti en femme, ces longues heures d’ennui forcé auxquelles seules les danses permettaient d’échapper. Désormais libre, il étirait ses muscles comme un des pumas du Pélion, ivre de sa propre force.

Le soir, nous devions malgré tout reprendre le chemin de la salle de réception. À contrecœur, Achille remettait sa robe, lissait ses cheveux. Il les couvrait souvent avec un morceau de tissu, de la même façon que le premier jour : les chevelures dorées étaient suffisamment rares pour être remarquées par les marins et les marchands de passage dans le port. J’aimais mieux ne pas penser à ce qui arriverait si leurs bavardages tombaient dans l’oreille d’un individu un tant soit peu malin.

Une table était dressée pour nous à l’avant, près des trônes. C’est là que nous mangions tous les quatre, Lycomède, Déidamie, Achille, et moi, sauf lorsqu’un ou deux conseillers se joignaient à nous à l’occasion. Ces dîners se déroulaient généralement dans le silence. Ils avaient lieu pour la forme, afin d’étouffer les ragots et de maintenir la fiction selon laquelle Achille était à la fois ma femme et une pupille du roi. En dépit des œillades avides d’attention que lui décochait Déidamie, il ne posait jamais les yeux sur elle. « Bonsoir », lui disait-il simplement d’une voix féminine très convaincante en s’asseyant. Rien de plus. Son indifférence était si palpable que je voyais le joli minois de Déidamie tressaillir de honte, de douleur et de regret. Elle se tournait sans cesse vers son père comme si elle espérait une intervention de sa part, mais Lycomède enfournait bouchée après bouchée sans rien dire.

Parfois, elle me surprenait en train de l’observer. Ses traits se durcissaient alors, et ses paupières se plissaient. Elle plaçait une main possessive sur son ventre, sans doute pour éloigner un sort que j’aurais pu lui jeter. Peut-être pensait-elle que je me moquais d’elle et que je me regorgeais de mon triomphe. Ou que je la détestais. Ce qu’elle ignorait, c’est que j’avais failli cent fois demander à Achille d’être un peu plus gentil avec elle. Tu n’as pas besoin de l’humilier autant, songeais-je. En fait, ce n’était pas de gentillesse qu’il manquait, mais d’intérêt. Son regard la traversait comme si elle n’était pas là.

Un jour, elle tenta d’engager la conversation, tremblante d’espoir.

— Te portes-tu bien, Pyrrha ?

Il continua à manger, par bouchées rapides, avec élégance. Lui et moi avions prévu d’emmener nos lances à l’autre bout de l’île après le dîner pour attraper des poissons au clair de lune, et il était pressé de partir. Je fus obligé de lui donner un coup de coude sous la table.

— Qu’est-ce qu’il y a ? me demanda-t-il.

— La princesse veut savoir si tu vas bien.

— Oh, s’exclama-t-il en lui jetant un bref coup d’œil avant de se retourner vers moi. Oui, je vais bien.

Au fil des jours, Achille prit l’habitude de se réveiller de bon matin pour pouvoir s’entraîner à la lance avant que le soleil ne soit trop haut. Nous avions caché nos armes dans un bosquet assez éloigné, où il effectuait ses exercices jusqu’à ce que l’heure de retrouver sa condition de femme au palais soit venue. Après son entraînement, il rendait quelquefois visite à sa mère. Assis sur un des rochers escarpés de Scyros, il l’attendait en balançant ses pieds dans l’eau.

C’est durant l’une de ses absences matinales que j’entendis quelqu’un frapper un grand coup à ma porte.

— Oui ? criai-je, mais les gardes avaient déjà pénétré à l’intérieur.

Plus cérémonieux que d’habitude, ils portaient des lances, et s’étaient mis au garde-à-vous. C’était étrange de les voir sans leurs osselets.

— Tu dois venir avec nous, ordonna l’un d’entre eux.

— Pourquoi ?

Tout juste sorti du lit, j’étais encore engourdi de sommeil.

— Ordre de la princesse.

L’un d’entre eux me prit par les bras pour me tirer jusqu’à la porte. Lorsque je balbutiai des protestations, le premier se pencha vers moi pour me fixer avec insistance :

— Ça se passera mieux si tu ne fais pas d’histoires, dit-il en me menaçant théâtralement, un pouce posé sur la pointe de son arme.

Même si je ne pensais pas qu’il allait me blesser, je n’avais pas envie d’être traîné de force dans tout le palais.

— D’accord, capitulai-je.

***

Jamais je n’avais emprunté les étroits corridors à travers lesquels ils m’emmenèrent. Ils se trouvaient dans les quartiers des femmes, en retrait des pièces principales, une ruche de cellules exiguës où dormaient les sœurs adoptives de Déidamie. Derrière les portes, je distinguai des rires et le chuintement incessant des navettes à tisser. Selon Achille, là-bas, la lumière du soleil ne perçait pas à travers les fenêtres, et il n’y avait pas un souffle d’air. J’avais de la peine à imaginer qu’il y avait passé presque deux mois.

Nous arrivâmes enfin devant une grande porte, taillée dans un bois plus raffiné que les autres. Après avoir frappé, le garde l’ouvrit, me poussa à l’intérieur, et le battant se referma solidement derrière moi.

Assise dans une attitude un peu guindée sur une chaise recouverte de cuir, Déidamie me regardait. À l’exception d’une table à côté d’elle et d’un petit tabouret à ses pieds, la pièce était vide.

Je compris tout à coup qu’elle avait manigancé cette rencontre parce qu’elle savait qu’Achille était loin.

N’ayant aucun siège où m’asseoir, je restai debout. Le sol était en pierre froide, et je n’avais pas de sandales. Une seconde porte, plus petite, conduisait à sa chambre, ou du moins je le supposai.

Ses yeux vifs d’oiseau me scrutaient pendant que j’examinais la pièce. Faute d’avoir pensé à une entrée en matière intelligente, je demandai bêtement :

— Tu voulais me parler ?

Elle eut un petit reniflement méprisant.

— Oui, Patrocle.

J’attendis patiemment, mais elle n’ajouta rien de plus et se contenta de me dévisager en tapotant d’un doigt l’accoudoir de son fauteuil. Sa robe était plus lâche que d’habitude. Elle ne la portait pas serrée à la taille comme souvent pour mettre en valeur sa silhouette. Ses cheveux étaient détachés, retenus sur les tempes par deux peignes d’ivoire sculpté. Elle pencha la tête et me sourit.

— Ce qui est drôle, c’est que tu n’es même pas beau. Assez ordinaire, en fait.

Elle avait la même façon que son père de marquer une pause comme si elle attendait une réponse. Je me sentis rougir. Il faut que je réagisse, pensai-je avant de m’éclaircir la gorge.

Elle me foudroya du regard.

— Je ne t’ai pas donné la permission de dire quoi que ce soit.

Sur ce, elle me fixa un long moment, les yeux dans les yeux, probablement pour s’assurer que je n’allais pas lui désobéir, avant de reprendre : je trouve ça amusant. Regarde-toi.

Elle se leva soudain, et ses petits pas rapides avalèrent l’espace entre nous.

— Ton cou est épais, ta poitrine grêle comme celle d’un enfant. Et ton visage, reprit-elle en le désignant d’un petit mouvement dédaigneux avec une grimace. Hideux. Mes suivantes sont d’accord. Même mon père est d’accord.

Ses jolies lèvres rouges s’entrouvrirent sur ses dents blanches. Je ne m’étais jamais retrouvé aussi près d’elle. Elle dégageait une odeur sucrée rappelant celle de la fleur d’acanthe, et je notai aussi que ses cheveux n’étaient pas simplement noirs, mais dotés de reflets changeants d’un brun magnifique.

— Eh bien ? Qu’as-tu à répondre ? s’enquit-elle, les mains sur les hanches.

— Je croyais que j’étais censé me taire, protestai-je.

Un éclair de colère envahit ses traits.

— Ne fais pas l’imbécile !

— Mais je ne…

Elle me gifla. Malgré sa petite taille, sa main avait une force surprenante. La brutalité du coup envoya ma tête valdinguer de côté. Ma peau me brûlait, et ma lèvre me lançait là où Déidamie l’avait cognée avec sa bague. Personne ne m’avait frappé ainsi depuis l’enfance. D’habitude, on ne giflait pas les garçons, mais il arrivait à un père de le faire pour signifier son mépris. C’était le cas du mien. Même si j’avais su quoi dire, j’étais tellement choqué que je n’aurais pas pu parler.

Elle montra les dents. On aurait dit qu’elle me défiait de la frapper à mon tour. Quand elle comprit que je ne réagirais pas, elle eut un rictus triomphant.

— Espèce de lâche ! Tu es aussi pleutre que laid. Et à moitié débile en plus, à ce que j’ai entendu dire. Je ne comprends pas ! Ça n’a aucun sens qu’il puisse…

Elle s’interrompit brutalement, et le coin de sa bouche s’affaissa, comme pris à l’hameçon d’un pécheur.

Après m’avoir tourné le dos, elle se tut. Quelques instants passèrent. J’entendais le son de sa respiration qu’elle tentait de contrôler pour que je ne devine pas qu’elle pleurait. Je connaissais ce subterfuge car je l’avais pratiqué moi-même.

— Je te déteste, dit-elle finalement, mais d’une voix brouillée et sans force.

Une sorte de pitié s’empara de moi, rafraîchissant mes joues brûlantes, et je me souvins à quel point l’indifférence est difficile à supporter.

Elle avala sa salive, puis porta très vite sa main à ses yeux pour sécher ses larmes.

— Je pars demain, annonça-t-elle. Tu dois être content. Mon père veut que je commence plus tôt le confinement précédant l’accouchement. Selon lui, si l’on me voit enceinte avant de me savoir mariée, cela ne m’apportera que de la honte.

Le confinement. J’avais perçu son amertume lorsqu’elle avait prononcé ce mot. Une petite maison, aux frontières des terres de Lycomède. Là-bas, elle ne pourrait ni danser, ni bavarder avec ses compagnes. Elle serait seule avec une domestique et son ventre qui s’arrondissait.

— Je suis désolé.

Elle ne répondit pas. Fixant son dos qui se soulevait et s’abaissait doucement sous la robe blanche, j’esquissai un pas vers elle avant de m’arrêter. J’avais envisagé de la toucher, de lui caresser les cheveux pour la consoler. Sauf que venant de moi, ce ne serait pas un réconfort. Je laissai ma main retomber le long de mon corps.

Nous restâmes ainsi un bon moment, à écouter le son de notre respiration qui emplissait la pièce. Quand Déidamie se retourna, elle était toute rouge à force d’avoir pleuré.

— Achille n’a aucune considération pour moi, dit-elle d’un ton un peu tremblant. Bien que je porte son bébé, et que je sois sa femme. Sais-tu… pourquoi ?

C’était une question d’enfant, du même ordre que : « Pourquoi la pluie tombe-t-elle ? » ou « pourquoi le mouvement de la mer ne cesse-t-il jamais ? ». Je me sentis subitement plus vieux qu’elle, alors qu’il n’en était rien.

— Je ne sais pas, répondis-je tout bas.

Déidamie grimaça à nouveau.

— C’est un mensonge ! La raison, c’est toi. Tu vas partir avec lui en bateau, et vous allez me laisser ici.

Je savais ce que c’était que la solitude. À quel point la bonne fortune d’un autre pouvait se révéler cinglante. Malheureusement, je n’y pouvais rien.

— Il faut que j’y aille, l’avertis-je aussi gentiment que possible.

— Non !

Elle bondit pour me barrer le passage, et les mots se bousculèrent dans sa bouche.

— Tu ne peux pas. Si tu essaies, j’appellerai les gardes. Je raconterai… que tu m’as attaquée.

Je fus alors assailli par un sentiment de peine infinie pour elle. Même si elle les appelait, et même s’ils la croyaient, ils ne pourraient pas l’aider. En tant que compagnon d’Achille, j’étais invulnérable.

Mon visage devait trahir mes émotions. Piquée au vif, elle eut un mouvement de recul et s’échauffa de plus belle :

— Tu étais en colère qu’il m’ait épousée, qu’il ait partagé mon lit. Tu étais jaloux. Et tu avais bien raison, continua-t-elle, le menton levé comme le premier soir. Ce n’est pas arrivé qu’une fois.

En fait, il y en avait eu deux. Achille me l’avait avoué. Si elle pensait qu’elle avait le pouvoir de creuser un fossé entre nous, elle se trompait.

— Je suis désolé, répétai-je.

Je n’avais rien de mieux à dire. Il ne l’aimait pas, et il ne l’aimerait jamais.

Déidamie se décomposa comme si elle avait entendu mes pensées. Ses larmes tombèrent sur le sol, changeant le gris de la pierre en noir, goutte après goutte.

— Laisse-moi appeler ton père, proposai-je. Ou une de tes suivantes.

Elle leva les yeux vers moi.

— S’il te plaît… murmura-t-elle. S’il te plaît, ne t’en va pas.

Elle frissonnait comme quelque chose qui vient de naître. Jusqu’à présent, ses peines avaient été négligeables, et il y avait toujours eu quelqu’un pour la consoler. Mais maintenant, il n’y avait plus que cette pièce aux murs nus meublée d’une unique chaise, un placard où enfermer son chagrin.

Presque contre mon gré, je m’avançai vers elle. Elle poussa un léger soupir à la manière d’une petite fille ensommeillée, puis s’affaissa avec gratitude dans le cercle de mes bras. Ses larmes débordèrent sur ma tunique. J’enlaçai les courbes de sa taille, sentant sa peau chaude et douce. Peut-être Achille l’avait-il tenue exactement de la même manière. En tout cas, il me paraissait très loin : il n’avait pas sa place dans cette pièce terne et usée. Déidamie pressa son visage contre ma poitrine, il me parut aussi brûlant que si elle avait de la fièvre. Je ne voyais rien d’autre que le sommet de sa tête, les volutes emmêlées de ses cheveux noirs et brillants, et la peau pâle de son crâne au-dessous.

Au bout de quelques minutes, ses sanglots se calmèrent. Elle m’attira plus près. Ses mains me caressèrent le dos, et elle se colla contre moi de tout son long. D’abord, je ne saisis pas ce qui se passait. Et puis, je compris.

— Ce n’est pas ce que tu veux, protestai-je, mais elle me tenait trop fort.

— Si.

L’intensité de son regard m’effraya presque.

— Déidamie, commençai-je, essayant d’adopter le ton que j’avais pris pour convaincre Pélée. Les gardes sont dehors. Tu ne dois pas…

Elle était redevenue calme, sûre d’elle.

— Ils ne nous dérangeront pas.

Je déglutis péniblement, la gorge sèche de panique.

— Achille va partir à ma recherche.

Elle eut un sourire triste.

— Il ne pensera pas à venir ici, assura-t-elle en me prenant la main pour me tirer vers la porte de la chambre.

Achille m’avait parlé de leurs nuits ensemble dès que je le lui avais demandé. Il ne s’était pas senti gêné, car il n’y avait pas d’interdits entre nous. Dans son récit, la princesse avait un corps doux et menu d’enfant. Elle était venue le trouver dans sa cellule un soir avec Thétis, avant de s’allonger à côté de lui dans son lit. Il avait eu peur de lui faire mal. Tout s’était passé très vite, et ni l’un ni l’autre n’avait ouvert la bouche. Il avait bredouillé pour essayer de me décrire l’odeur lourde et entêtante de l’humidité entre ses jambes. « C’était un peu graisseux », m’avait-il expliqué, comme de l’huile. « Je ne m’en souviens vraiment pas bien. La pièce était sombre, et je n’y voyais pas clair. J’avais juste envie que ça se termine », avait-il affirmé en me caressant la joue. « Tu me manquais. »

Une fois la porte refermée sur nous, nous nous retrouvâmes seuls dans une modeste chambre aux murs ornés de tapisseries et au sol couvert de peaux de mouton. Le lit avait été poussé près de la fenêtre pour bénéficier au moins d’un soupçon de brise.

Passant sa robe par-dessus sa tête, elle la laissa tomber à terre.

— Tu me trouves belle ?

Je fus reconnaissant de la simplicité de la réponse que j’avais à fournir.

— Oui.

Son corps était mince et fin, avec juste l’ébauche d’un renflement là où grandissait l’enfant. Attiré par ce que je n’avais encore jamais vu, plus bas, mon regard se posa sur la petite zone touffue d’où les poils sombres remontaient légèrement vers l’aine. Elle s’en aperçut et m’attrapa la main pour la guider jusqu’à cet endroit, d’où irradiait une chaleur de braise.

La peau glissant sous mes doigts était chaude et délicate, si fragile que j’avais presque peur de la déchirer au toucher. Je levai l’autre main pour lui caresser la joue, pour tracer du doigt la ligne douce au-dessous de ses yeux. L’expression qui les animait était terrible : elle ne révélait ni espoir, ni plaisir, juste de la détermination.

Je faillis m’enfuir, mais je ne pouvais supporter de voir ses traits mis à nu par un nouveau chagrin, une nouvelle déception, un autre garçon qui ne pouvait pas lui donner ce qu’elle voulait. Je lui permis donc de me conduire vers le lit d’une main un peu hésitante, puis de me guider entre ses cuisses, où la chair tendre s’écarta en pleurant de lentes larmes chaudes. Rencontrant une certaine résistance, j’étais sur le point de faire machine arrière quand elle secoua brusquement la tête en signe de dénégation. Son petit minois était tendu de concentration, ses mâchoires contractées comme pour lutter contre la douleur. Ce fut un soulagement pour nous deux lorsque je parvins à me glisser dans le fourreau brûlant à l’intérieur d’elle.

Je ne prétendrai pas que je n’étais pas excité. Une sorte de tension grandit lentement en moi. C’était une sensation étrange, somnolente, si différente de mon désir aigu et sûr pour Achille. Déidamie parut blessée par mon indolence et mes paupières lourdes. Encore de l’indifférence. Je me mis donc à bouger, à émettre des grognements de plaisir, à presser ma poitrine contre la sienne pour mimer la passion, aplatissant ses petits seins moelleux.

Visiblement satisfaite du changement, elle devint plus passionnée elle aussi et se mit à intensifier ses mouvements de va-et-vient, saluant d’un regard triomphant l’accélération de ma respiration. Dès qu’elle reconnut l’arrivée de la lente marée de mon plaisir, elle entoura mon dos de ses jambes, doucement mais fermement, puis m’attira encore plus profond pour m’arracher un spasme de jouissance.

Après, nous restâmes allongés côte à côte, haletants, sans nous toucher. Son expression me sembla hantée et distante, sa posture bizarrement rigide. Malgré mon esprit encore embrumé par l’orgasme, je m’apprêtai à la prendre dans mes bras. Je pouvais au moins lui offrir cela.

Contre toute attente, elle se dégagea, puis se leva en posant sur moi des yeux méfiants, dont les cernes étaient devenus sombres comme des bleus. Lorsqu’elle se retourna pour se rhabiller, j’eus l’impression que ses fesses rondes m’observaient d’un air réprobateur. Je ne comprenais pas ce à quoi elle s’attendait, mais ce que je savais, c’est que je ne le lui avais pas donné. Je me levai à mon tour afin d’enfiler ma tunique. Je lui aurais volontiers caressé la joue, si son expression acérée et intense ne m’en avait pas dissuadé. Elle me tint la porte, et je franchis le seuil, éperdu.

— Attends !

Sa voix rauque me força à tourner la tête.

— Dis-lui au revoir pour moi, lâcha-t-elle avant de refermer l’épais battant sombre entre nous.

***

Dès que j’eus retrouvé Achille, je me collai contre lui, soulagé de notre joie mutuelle qui me permettait d’échapper à la tristesse et à la douleur de Déidamie.

Plus tard, j’arrivai presque à me convaincre qu’il ne s’était rien passé, que cette scène n’avait été qu’un rêve particulièrement frappant, issu des descriptions d’Achille et de mon imagination trop fertile. Mais ce n’était pas la vérité.

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