Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 16 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 16

 

Nous arrivâmes à Phtie le lendemain. Sous le soleil qui venait juste de dépasser le méridien, Achille et moi étions accoudés au bastingage.

— Tu as vu ça ?

— Quoi ?

Comme toujours, son regard était plus perçant que le mien.

— La rive. Elle a l’air bizarre.

Dès que le navire se fut rapproché, nous comprîmes pourquoi. La grève était noire de gens qui se bousculaient impatiemment en tendant le cou dans notre direction. Et puis il y avait ce bruit, un rugissement pressant qui avait d’abord semblé monter des vagues, ou de la nef lorsqu’elle les fendait. Il enfla à chaque coup de rame, jusqu’à ce que nous comprenions qu’il s’agissait de voix, et de mots, répétant inlassablement : « Prince Achille ! Aristos Achaion ! »

Au moment où notre navire toucha la terre, des centaines de mains surgirent en l’air et des centaines de bouches s’ouvrirent pour crier des vivats. Tous les autres sons – le bois de la passerelle heurtant un rocher, les ordres des marins – étaient noyés par le vacarme. Bouche bée, nous contemplâmes la scène.

C’est peut-être à cet instant-là que nos vies changèrent pour de bon. Pas avant, à Scyros, ni encore avant, dans le Pélion, mais bien là, quand nous prîmes conscience de cette grandeur qui le suivrait partout où il irait, maintenant et toujours. Achille avait choisi de devenir une légende, et cette légende était en marche. Remarquant sa brève hésitation, je lui touchai la main, à l’abri de la curiosité de la foule.

— Vas-y ! l’encourageai-je. Ils t’attendent.

Lorsqu’il s’avança sur la passerelle, le bras levé en guise de salut, les badauds s’égosillèrent. Je craignais presque qu’ils n’envahissent le bateau, mais nos hommes avaient pris les devants et s’étaient alignés le long de la planche de bois afin de dégager le chemin dans la mêlée.

Achille pivota vers moi pour me parler. Sans entendre ce qu’il me disait, je compris qu’il m’enjoignait de le suivre. J’acquiesçai et nous nous mîmes à marcher. De chaque côté de nous, la foule se pressait contre la barrière de guerriers. Au bout de l’allée, Pélée nous attendait. Le visage humide, il ne tenta pas d’essuyer ses larmes. Après avoir attiré Achille à lui, il l’enlaça longuement avant de se résoudre à le lâcher.

— Notre prince est revenu !

Sa voix était plus grave que dans mon souvenir, sonore et portant loin par-dessus le vacarme émis par ses sujets, qui se calmèrent, prêts à écouter leur roi.

— Devant vous tous, je souhaite la bienvenue à mon fils bienaimé, seul héritier de mon royaume. Il vous conduira à Troie dans la gloire, et reviendra chez nous triomphant.

Malgré la chaleur du soleil, je sentis ma peau se glacer. Il ne rentrera jamais chez lui, pensai-je. Seulement Pélée ne le savait pas encore.

— C’est un homme, à présent, et de naissance divine. Aristos Achaion !

Je n’eus pas le temps de penser à la prophétie. Les soldats tapaient sur leur bouclier avec leur lance, les femmes hurlaient, les hommes beuglaient. Je surpris l’expression d’Achille : stupéfaite, mais pas mécontente. Il se tenait différemment, les épaules sorties, les jambes solidement ancrées dans le sol. Sans que je sache vraiment pourquoi, il me parut plus vieux, plus grand même. Il se pencha pour murmurer quelque chose à l’oreille de son père, mais je n’entendis pas ce qu’il dit. Un char nous attendait. Une fois montés, nous regardâmes la foule défiler devant nous le long de la plage. Au palais, des membres de sa suite et des serviteurs s’affairèrent autour de nous. On nous donna quelques minutes pour manger et boire ce qu’on nous avait fourré dans les mains. Après cette collation, on nous conduisit dans la cour, où deux mille cinq cents hommes nous attendaient. En nous voyant approcher, ils levèrent leurs boucliers carrés, brillants comme une carapace, pour saluer leur nouveau général. De tout ce que nous venions de vivre depuis notre arrivée, c’était peut-être le moment le plus étrange : Achille était désormais celui qui les commandait. Il allait devoir tous les connaître, retenir leurs noms, distinguer leurs armures, écouter leurs histoires. Il ne m’appartient plus, pensai-je.

S’il était nerveux, même moi, je n’aurais pas su le dire. Je le regardai tandis qu’il les saluait, prononçant des mots retentissants qui les incitaient à se redresser encore un peu. Ils souriaient de toutes leurs dents, sous le charme de chaque trait de leur miraculeux prince – ses cheveux brillants, ses mains meurtrières, ses pieds rapides –, et se penchaient vers lui, comme des fleurs vers le soleil, pour boire avidement sa splendeur. Ulysse l’avait prédit : il y avait suffisamment de lumière en lui pour les transformer tous en héros.

Nous n’étions jamais seuls. On avait constamment besoin d’Achille pour une tâche ou une autre : consulter des tableaux et des chiffres, donner son avis sur le ravitaillement alimentaire et les listes de taxes. Phénix, l’ancien conseiller de son père, allait nous accompagner, mais il y avait encore un millier de questions auxquelles Achille devrait répondre : combien d’hommes prévoir ? Combien d’argent ? Qui seraient les capitaines ? Il s’efforça de les traiter de son mieux avant d’annoncer qu’il confiait le reste de ces problèmes à l’expérience de Phénix. J’entendis une domestique soupirer derrière moi. Qu’il est beau et gracieux à la fois ! devait-elle songer.

Comme il savait que j’avais peu d’occupations au palais, son expression était de plus en plus contrite dès qu’il se tournait vers moi. Il s’arrangeait toujours pour placer les tablettes là où je pouvais les voir afin de me demander mon opinion, mais je ne lui rendais pas la tâche facile en restant en retrait, silencieux et apathique.

Même ainsi, je ne pouvais pas m’échapper. De chaque fenêtre montait le fracas incessant des hommes, occupés à fanfaronner, à s’entraîner, ou à aiguiser leurs lances. Ils avaient décidé de s’appeler les Myrmidons, les hommes fourmis, un vieux surnom honorifique. Voilà encore une légende qu’Achille avait été obligé de m’expliquer : comment Zeus avait créé les premiers Phtiens à partir de fourmis. Je les regardais marcher au pas, une rangée de soldats joyeux après l’autre. Je les voyais rêver aux fruits du pillage qu’ils rapporteraient chez eux, et au triomphe. Sauf que pour nous, il n’y avait pas de rêve.

Je me mis à m’éclipser régulièrement. Je trouvais une raison de rester en arrière quand les membres de sa suite le pressaient d’avancer : une démangeaison, une lanière de sandale détachée… Sans me prêter attention, ils continuaient d’un pas pressé, disparaissaient à un tournant, et me laissaient tout à coup dans une délicieuse solitude. J’empruntais les couloirs sinueux que j’avais appris à connaître de si longues années auparavant pour me réfugier avec gratitude dans notre chambre vide. Là, je m’étendais sur le sol de pierre frais, les paupières closes. Je n’arrivais pas à m’empêcher d’imaginer comment Achille finirait : au bout d’une lance ou d’une épée, ou écrasé par un char, le sang giclant de son cœur pour couler à n’en plus finir.

Une nuit de la seconde semaine, alors que nous étions allongés, à moitié assoupis, je lui demandai :

— Comment vas-tu le dire à ton père, pour la prophétie ?

Mes paroles résonnèrent dans le silence de minuit. Il ne répondit pas tout de suite.

— Je ne crois pas que je vais lui en parler.

— Jamais ?

Il secoua la tête, et son ombre se déplaça imperceptiblement.

— Il n’y peut rien. Ça ne lui apportera que du chagrin.

— Et ta mère ? Elle ne va rien lui raconter ?

— Non. C’est une des promesses que je lui ai arrachées, le dernier jour, à Scyros.

Je plissai le front. Il n’avait jamais évoqué cet épisode.

— Quoi d’autre a-t-elle promis ?

Je notai son hésitation. Mais il n’y avait pas de mensonges entre nous, jamais.

— Je lui ai demandé de te protéger. Après.

Je le dévisageai, la bouche sèche.

— Et qu’a-t-elle dit ?

Un autre silence. Et puis, d’une voix si basse que j’imaginai le rouge de honte qui lui était sourdement monté aux joues, il répondit :

— Elle a refusé.

Plus tard, pendant qu’il dormait, je restai éveillé, les yeux grands ouverts sous les étoiles, à repenser à notre conversation. Savoir qu’il avait posé cette question à Thétis me réchauffait le cœur, et j’en oubliai un peu la froideur qui m’avait gagné durant ces journées au palais, où tout le monde se le disputait constamment et où personne ne s’intéressait à moi.

Après tout, la réponse de la déesse m’importait peu. Je n’aurais pas besoin d’elle. Je ne prévoyais pas de vivre longtemps une fois qu’il serait parti.

Trois semaines s’écoulèrent – histoire d’organiser les troupes, d’équiper une flotte, d’emballer suffisamment de nourriture et de vêtements pour toute la guerre, un an ou deux, peut-être, car les sièges duraient souvent longtemps.

Pélée insistait pour qu’Achille prenne ce qu’il y avait de mieux. Il paya une petite fortune en armures, prévoyant plus que ce qui aurait été nécessaire à six hommes : des plastrons de cuirasse en bronze martelé, gravés d’un lion et d’un phénix prenant son envol, des jambières de cuir raide ornées de bandes dorées, des casques à aigrette en crin de cheval, une épée en argent forgé, des dizaines de pointes de lance, et deux chars à roues légères. À cela s’ajoutait un équipage de quatre chevaux, incluant Xanthos et Balios, les deux destriers offerts à Pélée par les dieux lors de son mariage. La robe de l’un était dorée, l’autre, gris pommelé, et ils roulaient des yeux blancs d’impatience si on ne les

laissait pas libres de galoper. Pélée nous attribua aussi un aurige1, un garçon nommé Automédon, plus jeune que nous, mais robustement bâti et réputé pour son habileté à diriger les chevaux rétifs.

Pour compléter cet équipement, nous emmènerions aussi une longue lance, une tige de frêne jeune dont on avait enlevé l’écorce avant de la polir jusqu’à ce qu’elle luise telle une flamme grise. « Un cadeau de Chiron », précisa Pélée en la tendant à son fils. Nous nous penchâmes dessus, laissant nos doigts courir sur le bois comme pour capturer un vestige de la présence du centaure. Un objet aussi magnifique avait certainement pris des semaines de travail à Chiron malgré son habileté : il avait quasiment dû la commencer le jour de notre départ. Était-il au courant du destin qui attendait Achille, ou l’avait-il juste deviné ? Avait-il entrevu des bribes de la prophétie, allongé seul dans sa grotte rose ? Peut-être le supposait-il simplement, déçu d’avoir enseigné la musique et la médecine à ses élèves pour les lâcher ensuite dans la nature avec le seul but de tuer.

Pourtant, cette lance splendide n’avait pas été fabriquée avec amertume, mais avec amour. Sa forme ne conviendrait à aucune autre main que celle d’Achille, et son poids ne serait adapté à la force de personne d’autre. Et bien que sa pointe soit aiguë et meurtrière, le bois de sa hampe glissait sous nos doigts comme les montants délicats et huilés d’une lyre.

Le jour du départ arriva enfin. Notre navire était de toute beauté, plus racé encore que celui d’Ulysse – aussi lisse et fin que la pointe d’un couteau, et conçu pour fendre la mer. Cependant, sa ligne de flottaison était basse tant nous étions chargés en réserves de nourriture et en objets divers.

Ce n’était d’ailleurs que le vaisseau amiral. Derrière lui, quarante-neuf autres – soit l’équivalent en bois de toute une ville – glissaient tranquillement sur les eaux du port de Phtie. Leur proue de couleurs vives constituait un véritable bestiaire d’animaux, de nymphes et de créatures un peu bâtardes, et leurs mâts étaient aussi hauts que les arbres qui avaient servi à les fabriquer. À l’avant de chacun d’entre eux, l’un de nos capitaines récemment formés, au garde-à-vous, saluait les Phtiens qui gravissaient la passerelle menant à leur vaisseau.

Achille monta le premier, sa cape pourpre flottant dans la brise marine, suivi de Phénix, puis de moi-même, également vêtu de ma nouvelle cape, et tenant le bras du vieil homme pour l’aider à marcher. Les badauds nous adressèrent des vivats encourageants ainsi qu’à nos soldats qui embarquaient de leur côté. Tout autour de nous, les dernières promesses fusaient : revenir couvert de gloire, ou rapporter chez nous l’or que nous allions arracher à la riche cité de Priam.

Pélée était debout au bord de la grève, une main levée. Fidèle à ses résolutions, Achille ne lui avait pas parlé de la prophétie et s’était contenté de le serrer bien fort dans ses bras, comme pour conserver un peu du vieil homme en lui. Quand je l’avais embrassé à mon tour, j’avais d’abord songé en étreignant ses membres secs et nerveux qu’Achille lui ressemblerait dans sa vieillesse, avant de me souvenir qu’il ne serait jamais vieux.

Les planches du pont du navire étaient encore collantes de résine fraîche. Nous nous penchâmes par-dessus bord pour faire nos derniers adieux, le bois du bastingage réchauffé par le soleil pressé contre nos ventres. Les marins levèrent l’ancre carrée et crayeuse de bernacles, puis libérèrent les voiles. Ensuite, ils prirent leur place devant les rames qui bordaient la nef comme des cils, dans l’attente du signal. Les tambours se mirent alors à battre la cadence, et les rames à monter et à descendre, nous emmenant vers Troie.

 

1 Conducteur de char.

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