Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 12 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 12

 

Au réveil, la lumière rouge derrière mes paupières tentait de lutter contre celle du soleil. Mon épaule droite était restée exposée à la brise soufflant par la fenêtre qui donnait sur la mer. J’avais froid. L’espace à côté de moi était vide, mais l’oreiller avait encore la forme d’Achille, et les draps sentaient notre odeur à tous les deux.

J’étais resté tant de matinées dans cette chambre pendant qu’il rendait visite à sa mère que je ne trouvai pas son absence étrange. Mes paupières se refermèrent, et je replongeai dans les images alanguies de mes rêves. Le temps passa. Le soleil chauffait l’appui de fenêtre. Les oiseaux étaient réveillés, ainsi que les domestiques, et les hommes. J’entendais leurs voix retentir depuis la plage et la salle d’armes, la clameur des corvées matinales. Je m’assis. Ses sandales retournées étaient au pied du lit, oubliées. Rien d’inhabituel jusque-là. Il marchait nu-pieds presque partout.

Je supposai qu’il était allé prendre son petit-déjeuner seul pour me laisser dormir. Une partie de moi avait envie de rester dans la chambre jusqu’à son retour, mais c’était de la lâcheté. J’avais droit à ma place à ses côtés maintenant, et je refusais de me laisser intimider par les regards des serviteurs. Après avoir enfilé ma tunique, je partis à sa recherche.

***

Il n’était pas dans la salle à manger où les domestiques débarrassaient les mêmes plateaux et les mêmes bols qu’autrefois. Ni dans la salle du conseil de Pélée, aux murs ornés de tapisseries pourpres et des armes des précédents rois de Phtie. Ni dans la pièce où nous jouions de la lyre autrefois, au centre de laquelle trônait tristement la malle qui jadis contenait nos instruments.

Il n’était pas dehors non plus, dans les arbres où lui et moi avions grimpé. Ni près de la mer, sur les rochers saillants où il avait l’habitude d’attendre la venue de sa mère. Ni sur le terrain d’exercices où les hommes en sueur s’entraînaient en entrechoquant leurs épées de bois.

Inutile de dire que ma panique enflait au point de devenir presque vivante, incontrôlable, sourde à toute raison. Mes pas s’accélérèrent, me menant à la cuisine, au sous-sol, puis aux réserves avec leurs amphores remplies d’huile ou de vin. Je ne le trouvais toujours pas.

Il était midi quand je me rendis enfin chez Pélée. Le simple fait que je m’y décide était révélateur de l’intensité de mon malaise : je ne m’étais jamais entretenu en tête à tête avec le vieil homme auparavant. Les gardes postés à l’extérieur m’arrêtèrent lorsque je tentai d’entrer. Le roi se reposait, me dirent-ils. Il était seul, et ne souhaitait voir personne.

— Mais est-ce qu’Achille… balbutiai-je en essayant de ne pas me donner en spectacle et de ne pas alimenter la curiosité que je lisais sur leurs traits. Le prince est-il avec lui ?

— Il est seul, répéta l’un d’entre eux.

J’allai ensuite trouver Phénix, le vieux conseiller qui s’était occupé d’Achille enfant.

Sur le chemin de la salle où il recevait, une modeste pièce carrée au cœur du palais, je suffoquais presque de peur. Il avait devant lui des tablettes d’argile, sur lesquelles étaient inscrits en caractères pointus et compliqués les noms des hommes ayant juré la nuit précédente de prendre les armes dans la guerre contre Troie.

— Le prince Achille… m’exclamai-je d’une voix haletante et affolée. Je n’arrive pas à le trouver.

Phénix leva la tête, un peu surpris. Il ne m’avait pas entendu entrer : il était passablement sourd, et je vis aussi que ses yeux étaient chassieux et opaques de cataracte.

— Ainsi, Pélée ne t’a rien dit, répondit-il avec douceur.

— Non.

Ma langue me faisait l’effet d’une pierre logée dans ma bouche, si grosse qu’elle m’empêchait quasiment de parler.

— Je suis désolé, dit-il gentiment. Il est avec sa mère. Elle l’a emmené la nuit dernière pendant son sommeil. Ils sont partis, et personne ne sait où.

Plus tard, je découvrirais des marques rouges là où mes ongles s’étaient enfoncés dans mes paumes. Personne ne sait où. Peut-être sur l’Olympe, où je ne pourrais jamais les suivre. En Afrique, ou en Inde. Dans un village où je ne penserais pas à aller les chercher.

Les mains délicates de Phénix me guidèrent jusqu’à ma chambre. Les pensées se bousculaient désespérément dans ma tête. Il fallait que j’aille voir Chiron pour lui demander conseil. J’arpenterais la campagne en criant le nom d’Achille. Thétis avait dû le droguer, lui tendre un piège. Il ne serait pas parti de son plein gré.

Prostré dans notre chambre vide, j’imaginai la scène : la déesse penchée sur nous, sa blancheur froide contrastant avec la chaleur de nos corps endormis. Ses ongles lui égratignent la peau quand elle le soulève ; son cou argenté brille à la lueur de la lune qui pénètre par la fenêtre. Achille pend sur son épaule, inerte, endormi ou victime d’un sort. Elle l’emmène loin de moi comme un soldat pourrait porter un cadavre. Elle est forte : elle n’a besoin que d’une main pour le maintenir.

Je ne me demandai même pas pourquoi elle l’avait enlevé. Je le savais. Elle avait voulu nous séparer à la première occasion, dès que nous avions quitté les montagnes. Notre naïveté me mettait en colère. Il était évident qu’elle allait agir ainsi. Pourquoi avais-je cru que nous serions à l’abri, et que la protection de Chiron nous suivrait jusqu’ici, alors que nous n’en savions rien ?

Elle l’entraînerait dans les grottes sous-marines pour lui apprendre à mépriser les mortels. Elle lui donnerait la nourriture des dieux et bannirait le sang humain de ses veines. Elle le modèlerait à sa convenance jusqu’à ce qu’il devienne un héros destiné à être peint sur les vases, célébré par les chansons, et à combattre contre Troie. Je l’imaginais ceint d’une armure noire, la tête couverte d’un casque du même noir ne dévoilant que les yeux, les pieds protégés de jambières en bronze. Debout, une lance dans chaque main, sans me reconnaître.

Le temps se replia sur lui-même et se referma sur moi. De l’autre côté de ma fenêtre, la lune, qui avait décrit tout un cycle, redevint pleine. Cloué au lit par le chagrin, je dormais peu, mangeais moins. En fin de compte, ce fut le souvenir doux-amer des paroles de Chiron qui me poussa à réagir. Tu ne renonces plus aux choses aussi facilement, maintenant.

Je finis par aller trouver Pélée pour m’agenouiller devant lui sur un tapis tissé de vifs fils pourpres. Il allait prendre la parole, mais je fus plus rapide que lui. Une de mes mains lui entoura les genoux, tandis que l’autre lui saisissait le menton. La pose de la supplication. J’avais vu de nombreuses fois ce geste sans jamais l’exécuter moi-même. Désormais, j’étais sous sa protection. La loi divine l’obligeait à me traiter équitablement.

— Dis-moi où il est ! l’implorai-je.

Il ne bougea pas. J’entendais le battement étouffé de son cœur dans sa poitrine. Je n’avais réalisé à quel point cette position de suppliant était intime, à quel point nous serions pressés l’un contre l’autre. Ses côtes pointaient sous ma joue, et je sentais la peau de ses jambes, douce et affinée par l’âge.

— Je ne sais pas.

Ses mots résonnèrent dans la pièce, alertant les gardes.

Je sentis leurs regards dans mon dos. Les suppliants étaient rares à Phtie. Pélée était trop bon monarque pour que ses sujets aient recours à des mesures aussi désespérées.

Je lui tirai sur le menton, puis rapprochai son visage du mien. Il ne résista pas.

— Je ne te crois pas.

Au bout de quelques instants, il interpella les gardes :

— Laissez-nous !

Ils obéirent en traînant des pieds. Nous étions seuls, à présent.

Pélée se pencha en avant, tout contre mon oreille, et murmura :

— Scyros.

Un nom de lieu, une île. Achille.

Lorsque je me relevai, j’avais mal aux genoux, comme si j’étais resté longtemps dans cette position. C’était possible. J’ignore combien de minutes ou d’heures s’étaient écoulées dans cette longue salle des rois de Phtie. Nos yeux étaient revenus au même niveau, mais Pélée refusait de me regarder. Il ne m’avait répondu que par piété, parce que je lui avais posé la question en tant que suppliant et que les dieux l’exigeaient. En d’autres circonstances, il aurait refusé. Entre nous, l’atmosphère était engourdie, lourde d’un sentiment qui s’apparentait à de la colère.

— Je vais avoir besoin d’argent, lui annonçai-je. Je ne sais pas d’où était sortie cette phrase. Jamais je n’avais parlé ainsi, à personne. Peut-être était-ce parce que je n’avais plus rien à perdre.

— Va voir Phénix. Il t’en donnera.

Je hochai imperceptiblement la tête. J’aurais dû me montrer plus reconnaissant. M’agenouiller encore une fois, le remercier, frotter mon front sur son coûteux tapis. Je n’en fis rien. Pélée se détourna pour contempler le paysage par la fenêtre : bien que la mer soit cachée par la courbe de la maison, nous entendions le chuintement lointain des vagues sur le sable.

— Tu peux y aller, dit-il pour clore l’entretien. Il avait voulu exprimer la froideur et le dédain d’un roi mécontent envers son sujet, je crois, mais je n’entendis rien d’autre que de la lassitude.

Je hochai à nouveau la tête avant de partir.

L’or que me donna Phénix m’aurait permis de faire deux fois l’aller-retour jusqu’à Scyros. Quand je le remis au capitaine du bateau, il me dévisagea longuement. Il y jeta un rapide coup d’œil pour en apprécier la valeur, énumérant sans doute mentalement ce qu’il pourrait acheter avec.

— Tu m’acceptes ?

Mon impatience lui déplut. Il n’aimait pas renifler le désespoir chez les candidats à la traversée. Trop de hâte et de générosité révélaient souvent des crimes cachés. Néanmoins, il y avait trop d’or pour qu’il émette la moindre objection. Il finit par pousser à contrecœur un grognement d’assentiment avant de m’envoyer vers ma couchette.

N’ayant jamais pris la mer auparavant, je fus surpris par la lenteur du voyage. Le navire était un gros bateau commercial ventru, qui effectuait paresseusement sa tournée des îles, distribuant les peaux de moutons, l’huile et les meubles sculptés du continent aux royaumes les plus isolés. Tous les soirs, nous accostions dans un nouveau port pour remplir nos jarres d’eau et décharger nos provisions. Durant la journée, je me plaçais à la proue pour observer les vagues qui s’écartaient devant notre coque badigeonnée de goudron noir, guettant l’approche de la terre ferme. En d’autres circonstances, tout m’aurait enchanté : les noms des différentes parties du navire – drisse, mât, poupe –, la couleur de l’eau, l’odeur de propre des vents. Mais je remarquais à peine ces détails, obsédé par la pensée de la petite île perdue quelque part devant moi, et de l’adolescent blond que j’espérais y trouver.

La baie de Scyros était si petite que je ne la vis pas jusqu’à ce que nous ayons dépassé la pointe sud de cette île rocailleuse pour nous retrouver quasiment devant. Pendant que notre bateau se faufilait de justesse entre ses bras tendus, les marins se penchèrent par-dessus le bastingage pour voir les rochers glisser devant nous en retenant leur respiration. Une fois à l’intérieur de la baie, les eaux devinrent d’un calme plat, et ils durent ramer le reste du trajet. C’était un périmètre difficile à naviguer. Je n’enviais pas le capitaine quand il entreprendrait de ressortir.

— Nous y sommes, me prévint ce dernier d’un air maussade alors que je me dirigeais déjà vers la passerelle.

La paroi de la falaise se dressait abruptement devant moi. Des marches sculptées serpentaient vers le palais, et je les empruntai. Au sommet, je découvris des arbres rabougris, des chèvres, et une bâtisse modeste et terne, moitié en pierre, moitié en bois. S’il n’y avait pas eu d’autre édifice en vue, je n’aurais peut-être pas compris qu’il s’agissait de la demeure du roi. Je me dirigeai vers la porte, et j’entrai.

La salle principale était étroite et obscure, empuantie par l’odeur de repas avariés. Les deux trônes du fond étaient vides. Assis devant les tables, quelques gardes qui jouaient aux osselets pour tuer le temps levèrent la tête.

— Oui ? s’enquit l’un d’entre eux.

— Je suis venu voir le roi Lycomède, expliquai-je.

J’avais relevé le menton afin qu’ils sachent que j’étais quelqu’un d’important. À cet effet, j’avais aussi revêtu la plus belle tunique que je possédais, une de celles d’Achille.

— J’y vais, lança un autre garde à ses camarades.

Il laissa bruyamment tomber ses osselets avant de sortir avec indolence. Pélée n’aurait jamais toléré ce genre de comportement rebelle. S’il traitait bien ses hommes, il attendait beaucoup d’eux en retour. Dans cette pièce, tout était d’ailleurs gris et usé jusqu’à la corde.

L’homme réapparut.

— Viens, m’enjoignit-il.

Tandis que je le suivais, les battements de mon cœur s’accélérèrent. J’avais longuement réfléchi à ce que j’allais dire. J’étais prêt.

— Par ici.

Après avoir désigné une porte ouverte, il fit volte-face pour retourner à sa partie.

Je franchis le seuil. À l’intérieur, une jeune femme était assise devant les restes d’un modeste feu.

— Je suis la princesse Déidamie, annonça-t-elle.

Enjouée et presque aussi forte que celle d’un enfant, sa voix rompait de façon saisissante avec l’atmosphère maussade qui régnait dans la salle de réception. Déidamie avait le nez retroussé, un petit minois pointu pareil à celui d’un renard. Elle était jolie, et elle le savait.

Me souvenant soudain de mes bonnes manières, je m’inclinai.

— Je suis un étranger, venu demander une faveur à votre père.

— Pourquoi ne pas me la demander à moi ? interrogea-t-elle avec un sourire, la tête légèrement penchée.

Elle était étonnamment petite. Debout, elle devait à peine m’arriver à la poitrine.

— Mon père est vieux et malade. Tu peux me soumettre ta requête directement, et j’y répondrai, déclara-t-elle en essayant d’adopter une attitude de reine, calculant soigneusement sa position pour que la lumière de la fenêtre l’éclaire par-derrière.

— Je cherche mon ami.

— Oh ? dit-elle en arquant un sourcil. Et qui est-ce ?

— Un jeune homme, continuai-je avec précaution.

— Je vois. Nous en avons quelques-uns ici, répondit-elle d’un ton joueur et plein d’autosatisfaction.

Elle bougea légèrement la tête pour secouer ses longs cheveux aux boucles épaisses qui cascadaient dans son dos et me sourit de nouveau.

— Peut-être pourrais-tu commencer par me donner ton nom ?

— Chironides, dis-je.

Le fils de Chiron.

Elle plissa le nez devant l’étrangeté de ce patronyme.

— Chironides. Et puis ?

— Je suis à la recherche d’un de mes amis, qui a dû arriver il y a un mois environ. Il vient de Phtie.

Était-ce mon imagination, ou quelque chose était-il passé comme un éclair dans son regard ?

— Et pourquoi le cherches-tu ? s’informa-t-elle d’une voix que je trouvai un peu moins légère qu’auparavant.

— J’ai un message pour lui.

Si seulement on m’avait conduit auprès du vieux roi malade plutôt qu’à elle ! Elle me déstabilisait avec son visage changeant comme le vif-argent, toujours à l’affût de nouveauté.

— Hum ! Un message, répéta-t-elle avec un sourire rusé en se tapotant le menton d’un ongle peint. Un message pour un ami. Et pourquoi te dirais-je si je connais ce jeune homme ou non ?

— Parce que tu es une puissante princesse, et moi, ton humble soupirant, dis-je en m’agenouillant.

Elle parut apprécier mon changement de tactique.

— Eh bien, peut-être que je connais quelqu’un comme lui, et peut-être pas. Il va falloir que j’y réfléchisse. Tu vas rester dîner en attendant ma décision. Si tu as de la chance, je pourrais même danser pour toi, avec mes suivantes, fit-elle en se remettant à pencher la tête. As-tu déjà entendu parler des suivantes de Déidamie ?

— Je suis désolé de t’avouer que non.

Elle eut une moue contrariée.

— Tous les rois envoient leurs filles ici en pension. N’importe qui sait ça sauf toi.

Je baissai tristement la tête.

— J’ai passé beaucoup de temps dans les montagnes, et je ne connais pas grand-chose de ce monde.

Elle fronça légèrement les sourcils avant de me montrer la porte d’un petit geste du poignet.

— À tout à l’heure, au dîner, Chironides.

Je passai l’après-midi dans la cour poussiéreuse. Le palais était juché sur le point le plus haut de l’île, tout contre le ciel bleu, et en dépit de la pauvreté des lieux, la vue était belle. Je m’assis en tentant de me souvenir de tout ce que j’avais pu entendre au sujet de Lycomède. On le disait assez gentil, mais il avait aussi la réputation d’un monarque peu puissant aux ressources limitées. Eubée à l’ouest et Ionie à l’est convoitaient depuis longtemps ses territoires, et en dépit des côtes inhospitalières de l’île, l’une ou l’autre lui déclarerait sûrement tôt ou tard la guerre. Si l’on apprenait que c’était une femme qui gouvernait, l’invasion n’en serait que plus rapide.

Au coucher du soleil, je revins dans la salle de réception. Les torches qui avaient été allumées rendaient presque la pièce encore plus morose. Un petit cercle d’or dans les cheveux, Déidamie conduisit un vieil homme à l’intérieur. Il était voûté et couvert de tant de fourrures que je n’arrivais pas à déterminer où commençait son corps. Elle l’installa sur le trône avant de faire pompeusement signe à un serviteur. Je restai en retrait au milieu des gardes et d’une poignée d’autres hommes dont la fonction n’était pas évidente à première vue. Des conseillers ? Des cousins ? Tous avaient la même apparence usée que le reste de la pièce. Seule Déidamie faisait exception, avec son teint resplendissant et ses cheveux brillants.

Un domestique désigna les bancs et les tables craquelés, et je m’y assis. Au lieu de se joindre à nous, le roi et la princesse restèrent sur leur trône à l’autre bout de la salle. Même si j’appréciai la nourriture plutôt substantielle qu’on me servit, mes yeux retournaient sans cesse vers les trônes. Je n’arrivais pas à décider si je devais me manifester. Déidamie m’avait-elle oublié ?

Au moment précis où je me posais cette question, elle se leva et se tourna vers ma table :

— Étranger du Pélion, déclara-t-elle avec un nouveau geste de son bras orné de bracelets. Tu ne pourras plus dire que tu n’as jamais entendu parler des suivantes de Déidamie.

Un groupe d’une vingtaine de femmes aux cheveux couverts par de l’étoffe noire fit son entrée. Conversant à voix basse, elles attendaient dans un espace circulaire vide dont je compris qu’il était réservé à la danse. Quelques hommes sortirent des flûtes et des tambours, un autre, une lyre. Déidamie ne paraissait pas attendre de réponse de ma part ni même se soucier de savoir si je l’avais entendue. Après avoir quitté l’estrade sur laquelle se dressait son trône, elle s’approcha de ses suivantes, dont elle choisit la plus grande comme partenaire.

La musique débuta. En dépit de la complexité des pas, les danseuses évoluaient remarquablement. J’étais impressionné malgré moi. Leurs robes tourbillonnaient, et les bijoux qu’elles portaient aux poignets et aux chevilles bougeaient en rythme. Tandis qu’elles virevoltaient, elles secouaient la tête à la manière de chevaux ombrageux.

Bien sûr, Déidamie était la plus belle. Elle attirait l’attention avec sa couronne dorée et ses cheveux flottants, agitant joliment ses poignets en l’air. Ses joues étaient roses de plaisir, et plus je l’observais, plus je la trouvais ravissante. Elle fixait sa partenaire d’un air radieux, presque aguichant. Tantôt elle baissait les yeux devant elle, tantôt elle s’approchait comme pour l’émoustiller en la touchant. Je tendis le cou avec curiosité afin de mieux voir la fille avec qui elle dansait, mais elle était cachée par le flot de robes blanches.

Alors que la musique se terminait sur quelques trilles, les danseuses achevèrent leur numéro. Déidamie les invita à former une ligne devant le public pour recevoir nos compliments. Debout à ses côtés, sa partenaire gardait la tête baissée. Elle fit la révérence avec les autres, puis leva les yeux.

Ma respiration s’étrangla dans ma gorge, et j’émis un son inarticulé. Les regards des suivantes convergèrent dans ma direction.

Plusieurs choses se passèrent alors simultanément. Achille – car c’était bien lui – lâcha la main de Déidamie pour se jeter joyeusement sur moi, me renversant en arrière par la force de son étreinte. Déidamie cria : « Pyrrha » avant d’éclater en sanglots. Et Lycomède, qui n’était en fin de compte pas si subjugué par sa fille que celle-ci me l’avait laissé croire, se mit debout.

— Que se passe-t-il, Pyrrha ?

Je l’entendais à peine. Achille et moi restions accrochés l’un à l’autre, si soulagés que nous n’arrivions pas à parler clairement.

— Ma mère, murmura-t-il, ma mère, elle…

— Pyrrha !

La voix de Lycomède résonna dans la salle tout entière, couvrant les bruyants sanglots de la princesse. Je compris qu’il s’adressait à Achille. Pyrrha. Cheveux de feu.

Achille ne répondit pas, et Déidamie pleura plus fort. Faisant preuve d’une présence d’esprit qui me surprit, le roi embrassa alors du regard le reste de sa cour, hommes et femmes, et lança un ordre :

— Dehors !

Ses sujets obéirent de mauvaise grâce en jetant quelques coups d’œil par-dessus leurs épaules.

— Bien !

Lorsque Lycomède s’avança, je distinguai ses traits pour la première fois. Il avait la peau jaunie, sa barbe grisonnante ressemblait à une peau de mouton sale, mais son regard était perçant.

— Qui est cet homme, Pyrrha ?

— Personne, assura Déidamie, qui s’était saisie du bras d’Achille pour le tirer en arrière.

Cependant, Achille répondit en même temps très calmement :

— Mon mari.

Je dus me contrôler pour ne pas rester bouche bée comme un poisson.

— Mais non ! C’est faux ! s’indigna Déidamie, dont la voix aiguë effraya les oiseaux perchés sur les poutres, laissant échapper quelques plumes.

Elle aurait probablement continué si ses gros sanglots ne l’avaient pas empêchée de s’exprimer intelligiblement.

Lycomède se retourna vers moi comme pour se réfugier dans une relation d’homme à homme.

— Est-ce vrai ?

Achille me broya les doigts.

— Oui, répondis-je.

— Non ! hurla la princesse.

Ignorant Déidamie qui tentait toujours de le tirer vers elle, Achille inclina gracieusement la tête vers Lycomède.

— Mon mari est venu me chercher, et je dois quitter la cour. Merci de ton hospitalité, dit-il avec une révérence.

Dans un coin de ma tête qui n’était pas occupé à comprendre la situation, je constatai avec stupéfaction qu’il s’en tirait très bien.

Lycomède leva une main pour nous arrêter.

— Nous devons consulter ta mère d’abord. C’est elle qui m’a confié ta garde. Sait-elle seulement que tu as un mari ?

— Non ! cria à nouveau Déidamie.

— Ma fille !

Lycomède avait repris la parole, et son froncement de sourcils n’était pas sans rappeler l’expression de Déidamie quand elle était mécontente.

— Arrête cette scène ! Lâche Pyrrha !

Le visage gonflé et marbré de larmes, Déidamie haletait.

— Non ! reprit-elle à l’attention d’Achille. Tu mens ! Tu m’as trahie ! Monstre ! Apathes ! Sans cœur !

Lycomède se figea, et les doigts d’Achille se resserrèrent sur les miens. Dans notre langue, les mots ont différents genres. Or elle avait utilisé la forme masculine.

— Qu’as-tu dit ? demanda lentement Lycomède.

Bien que Déidamie soit devenue toute pâle, elle leva le menton avec défiance et répondit d’un ton ferme :

— C’est un homme ! Et nous sommes mariés.

— Quoi ?

Lycomède avait porté sa main à sa gorge.

Quant à moi, j’étais incapable de dire un mot. Seule la main d’Achille me retenait sur terre.

— Ne fais pas ça, enjoignit Achille à la princesse. S’il te plaît !

Sa réponse parut la mettre en rage.

— Si, je vais le faire ! cracha-t-elle en se retournant vers son père.

— Tu n’es qu’un naïf ! J’étais la seule à savoir ! Je savais !

Elle se frappa la poitrine, sans doute pour insister sur ce point.

— Et maintenant, je vais le dire à tout le monde. Achille !, cria-t-elle comme si elle voulait forcer son nom à traverser les solides murs de pierre. Achille ! Achille ! Je vais le dire à tout le monde.

— Pas question !

Aussi froids et tranchants qu’un poignard, les mots qui venaient d’être prononcés avaient couvert sans peine les cris de la jeune femme.

Je connais cette voix, pensai-je avant de regarder dans la direction d’où elle venait.

Thétis était debout dans l’embrasure de la porte. Son visage brillait d’une lueur comparable au centre bleu et blanc d’une flamme. Ses yeux noirs ressemblaient à des fentes taillées dans sa peau, et elle était plus grande que jamais. Ses cheveux étaient toujours aussi lisses et elle portait une robe magnifique, mais il émanait de son être quelque chose de sauvage, comme si un vent invisible soufflait très fort autour d’elle. Elle avait d’ailleurs tout d’une Furie, ce démon qui vient boire le sang des hommes. Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête. Même Déidamie avait été réduite au silence.

Nous restâmes un instant immobiles face à la déesse. Finalement, Achille leva la main pour arracher le voile qui dissimulait ses cheveux, puis attrapa le col de son vêtement dont il déchira l’avant, exposant sa poitrine. La lumière du feu joua sur sa peau, qu’elle réchauffa de reflets dorés.

— Assez, Mère.

Une expression étrange évoquant une sorte de spasme envahit les traits de Thétis. J’avais presque peur qu’elle frappe son fils, mais elle se contenta de le fixer impatiemment.

Achille s’adressa alors à Lycomède :

— Ma mère et moi, nous t’avons trompé, et je te présente mes excuses. Je suis le prince Achille, fils de Pélée. Comme elle ne souhaitait pas que je parte à la guerre, elle m’a caché ici en me faisant passer pour une de tes pensionnaires.

Lycomède déglutit avec peine, sans répondre.

— Nous allons partir, annonça doucement Achille.

Ces paroles sortirent brutalement Déidamie de sa transe.

— Non, dit-elle en élevant la voix de plus belle. Tu ne peux pas. Ta mère a prononcé les paroles qui unissent, et nous sommes mariés. Tu es mon époux.

Le son de la respiration rauque de Lycomède retentit bruyamment dans la pièce. Il n’avait plus d’yeux que pour Thétis.

— Est-ce vrai ? lui demanda-t-il.

— Oui, répondit la déesse.

Quelque chose dégringola vertigineusement dans ma poitrine. Achille se tourna vers moi pour me parler, mais sa mère fut plus rapide.

— Tu es désormais lié à nous, roi Lycomède. Tu vas continuer à donner asile à Achille. Tu ne diras rien de son identité. En échange, ta fille pourra un jour clamer qu’elle a un mari célèbre, concéda-t-elle, posant très vite son regard sur un point au-dessus de la tête de Déidamie avant de le détourner brusquement. Elle n’aurait jamais pu faire un aussi bon mariage autrement.

Lycomède se frotta le cou comme pour atténuer ses rides.

— Je n’ai pas le choix, répondit-il. Et vous le savez bien.

— Et si je refuse de me taire ? protesta Déidamie, cramoisie. Toi et ton fils, vous m’avez abîmée. J’ai partagé sa couche, ainsi que tu me l’as demandé, et mon honneur s’est envolé. Je vais donc le réclamer devant la cour, en guise de récompense.

J’ai partagé sa couche.

— Tu n’es qu’une idiote, rétorqua Thétis, chacun de ses mots sonnant comme une hache aiguisée et tranchante qui s’abat. Pauvre et ordinaire, un simple expédient. Tu ne mérites pas mon fils. Tu garderas le silence, ou bien c’est moi qui m’arrangerai pour que tu obéisses.

Déidamie recula d’un pas, les yeux écarquillés, les lèvres blanches. Ses mains tremblaient. Elle en porta une à son ventre et agrippa le tissu qui le recouvrait, pour se calmer, sans doute. À l’extérieur du palais, au-delà des falaises, on entendait d’énormes vagues se fracasser sur les rochers, ravageant le littoral.

— Je suis enceinte, murmura-t-elle.

Je regardais Achille alors qu’elle prononçait cette phrase, et je vis l’horreur se peindre sur ses traits. Lycomède, lui, émit un léger bruit exprimant la peine.

Ma poitrine me parut soudain aussi creuse et fine qu’une coquille d’œuf. Assez. Peut-être l’avais-je dit tout haut, peut-être l’avais-je juste pensé. Lâchant la main d’Achille, je marchai vers la porte au pas de charge. Thétis avait dû s’écarter de mon chemin, ou je lui serais rentré dedans. Je m’enfonçai dans les ténèbres, seul.

— Attends ! cria Achille.

Je notai avec détachement qu’il avait mis plus de temps qu’il n’aurait dû pour me rejoindre. Il doit se prendre les jambes dans sa robe, persiflai-je intérieurement. Une fois qu’il eut réussi à me rattraper, il me prit par le bras.

— Lâche-moi.

— Attends, s’il te plaît. Laisse-moi t’expliquer, s’il te plaît. Je ne voulais pas. C’est ma mère…

Il soufflait, presque hors d’haleine. Je ne l’avais jamais vu aussi bouleversé.

— Elle a amené la fille jusqu’à ma chambre. Elle m’a forcé. Je ne voulais pas. Ma mère a dit… Elle a dit que…, poursuivit-il, butant sur les mots. Que si je lui obéissais, elle t’expliquerait où j’étais.

Comment Déidamie avait-elle imaginé que j’allais réagir, me demandai-je, quand elle avait fait danser ses suivantes pour moi ? Avait-elle vraiment cru que je ne reconnaîtrais pas Achille ? Je le reconnaîtrais rien qu’au toucher, ou à son odeur, je le reconnaîtrais si j’étais aveugle, aux seuls bruits de sa respiration et de ses pas martelant le sol. Je le reconnaîtrais dans la mort, à la fin du monde.

— Patrocle, implora-t-il en posant sa main sur ma joue. Tu m’entends ? S’il te plaît, parle-moi.

Je n’arrivais pas à m’empêcher d’imaginer la peau de Déidamie contre la sienne, ses seins gonflés et ses hanches cambrées. Je me souvins des longues journées où je l’avais pleuré, de mes mains vides et désœuvrées qui battaient l’air en vain, comme des oiseaux picorant inutilement la terre sèche.

— Patrocle ?

— Ça n’a servi à rien.

Mon ton monocorde le fit grimacer. Mais s’attendait-il vraiment à une autre réaction ?

— Comment ça ?

— Ce n’est pas ta mère qui m’a appris où tu te trouvais. C’est Pélée.

Il était devenu aussi pâle que s’il s’était vidé de son sang.

— Elle ne t’a rien dit ?

— Non. Tu l’as crue ?

Ma voix était plus coupante que je n’en avais eu l’intention.

— Oui, chuchota-t-il.

J’aurais pu lui reprocher mille fois sa naïveté. Il avait toujours trop facilement fait confiance à autrui, probablement parce que dans sa vie, il avait si peu de raisons d’avoir peur ou de se méfier. Avant notre amitié, je l’avais presque détesté pour cette raison, et une étincelle de cette rancœur-là jaillit en moi, prête à se rallumer. N’importe qui d’autre aurait compris que Thétis agissait uniquement dans son propre intérêt. Comment avait-il pu être aussi bête ? Des mots incendiaires me brûlaient les lèvres.

Pourtant, lorsque j’essayai de les prononcer, je m’aperçus que je n’y arrivais pas. Il avait les joues rouges de honte, et la peau au-dessous de ses yeux était froissée de fatigue. Son caractère foncièrement confiant faisait partie de lui, au même titre que ses mains et ses incroyables pieds. Et en dépit de ma douleur, pour rien au monde je n’avais envie qu’il disparaisse, qu’il devienne aussi agité et anxieux que nous autres, le commun des mortels.

Il scrutait mon visage avec attention, tentant inlassablement de le déchiffrer, tel un prêtre qui cherche une réponse auprès des augures. Je vis se dessiner sur son front la petite ride qui marquait chez lui la concentration la plus extrême.

À ce moment-là, quelque chose céda en moi, à la manière de la surface gelée de l’Apidanos au printemps. J’avais vu sa façon de regarder Déidamie – ou plutôt de ne pas la regarder. Il avait jadis considéré les garçons de Phtie avec la même expression neutre, sans les voir. Jamais il n’avait posé les yeux sur moi ainsi, pas une seule fois.

— Pardonne-moi, répéta-t-il. Je ne voulais pas. Ce n’était pas toi. Je n’ai pas… Je n’ai pas aimé ça.

Sa confession acheva d’apaiser le chagrin déchirant qui avait surgi lorsque Déidamie avait crié son nom. Je sentis ma gorge se nouer au fur et à mesure que les larmes montaient.

— Il n’y a rien à pardonner, répondis-je simplement.

Plus tard dans la soirée, nous revînmes au palais. La salle de réception était sombre, son feu réduit à quelques braises. Achille s’était efforcé de réparer sa robe, cependant elle bâillait toujours à la taille : il la maintenait fermée au cas où nous croiserions un garde.

Un son surgi de l’ombre nous fit sursauter.

— Vous êtes revenus.

La lueur de la lune n’éclairait pas les deux trônes, mais nous distinguâmes une silhouette d’homme épaissie par des fourrures. Sa voix semblait plus grave qu’auparavant, plus forte.

— Oui, confirma Achille.

Je remarquai qu’il avait légèrement hésité. Peut-être ne s’attendait-il pas à se retrouver face à face avec Lycomède aussi rapidement.

— Ta mère est partie, je ne sais pas où.

Le roi marqua un temps d’arrêt qui appelait une réponse, mais Achille resta muet.

— Ma fille, ta femme, est en train de pleurer dans sa chambre. Elle espère que tu vas aller la voir.

Je sentis Achille frémir à cette idée. Il répliqua avec froideur. La culpabilité n’était pas un sentiment auquel il était habitué.

— C’est regrettable qu’elle nourrisse de tels espoirs.

— En effet, reconnut Lycomède.

Après un bref silence, il souffla avec lassitude.

— Je suppose que tu désires une chambre pour ton ami ?

— Si tu n’y vois pas d’inconvénient, dit prudemment Achille.

Lycomède laissa échapper un petit rire bas.

— Non, prince Achille, je n’y vois pas d’inconvénient.

Il y eut un nouveau silence, durant lequel j’entendis le roi lever un gobelet, boire, puis le reposer sur la table.

— L’enfant doit porter ton nom, tu comprends ?

Voilà pourquoi il avait attendu dans le noir, sous ses fourrures, près du feu mourant.

— Je comprends, approuva doucement Achille.

— Et tu le jures ?

Un blanc d’une fraction de seconde s’ensuivit. Pris de pitié pour le vieux Lycomède, je fus heureux d’entendre Achille acquiescer.

Le vieillard émit un son proche du soupir. Cependant, quand il reprit la parole, il adopta le ton formel qui sied à un monarque.

— Bonne nuit à vous deux.

Nous nous inclinâmes avant de prendre congé.

Dans les entrailles du palais, Achille dénicha un garde qui nous montra les appartements des invités. Il prit une voix aiguë et flûtée, sa voix de fille. L’homme le détailla rapidement, s’attardant sur les bords déchirés de sa robe et ses cheveux en désordre, puis me décocha un sourire complice.

— Tout de suite, maîtresse, dit-il à Achille.

Dans les histoires, les dieux ont le pouvoir de ralentir la course de la lune s’ils le souhaitent, pour étirer une seule nuit en beaucoup d’autres. Cette nuit fut de celles-là, une suite d’heures inespérées et intarissables. Nous les goûtâmes goulûment, avides de tout ce que nous avions manqué durant les semaines de notre séparation. Ce n’est que lorsque le ciel commença à s’éclaircir de gris pâle que je me souvins de ce qu’Achille avait dit à Lycomède dans la grande salle. La grossesse de Déidamie, son mariage, nos retrouvailles me l’avaient fait oublier.

— Ta mère essayait donc de te soustraire à la guerre ?

Il hocha la tête.

— Elle ne veut pas que je parte pour Troie.

— Pourquoi ?

J’avais toujours cru qu’elle voulait qu’il se batte.

— Je ne sais pas. Elle me trouve trop jeune. Pas encore, voilà ce qu’elle dit.

— Et cette mise en scène était son idée ? demandai-je en désignant ce qui restait de la robe.

— Bien sûr. Je n’aurais pas inventé ça tout seul.

Il fit la grimace en tirant sur ses cheveux encore coiffés en boucles de femme. S’il avait sans doute honte de cette mascarade, il en était surtout irrité, et non mortifié comme un autre aurait pu l’être. N’ayant jamais connu le ridicule, il ne le craignait pas.

— De toute façon, c’est seulement jusqu’au départ de l’armée.

J’avais du mal à digérer cette révélation.

— Et ce n’était vraiment pas pour m’éloigner de moi qu’elle t’a emmené ?

— Elle a fait appel à Déidamie à cause de toi, je crois, répondit-il avant de contempler un instant ses mains. Mais le reste, c’était pour m’éviter la guerre.

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