Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 3 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 3

 

Debout dans un champ, j’avais dans les mains deux jeux d’osselets que l’on m’avait offerts. Ils ne provenaient pas de mon père, qui n’en aurait jamais eu l’idée. Ni de ma mère, à qui il arrivait de ne pas me reconnaître. Je ne parvenais pas à me souvenir qui me les avait donnés. Un roi de passage ? Un noble cherchant à s’attirer les bonnes grâces de son roi ?

Leur surface en ivoire sculpté et sertie d’onyx était lisse sous mon pouce. Nous étions à la fin de l’été, et je haletais d’avoir couru pour venir du palais. Depuis le jour des courses, on m’avait assigné un professeur chargé de m’enseigner les disciplines athlétiques : la boxe, le combat à l’épée et à la lance, le lancer du disque. Par bonheur, j’avais réussi à lui échapper, et j’exultais, ivre de cette légèreté que procure la solitude. C’était la première fois depuis des semaines que j’étais tranquille.

Et puis le garçon était apparu. Clytonymos, le fils d’un noble qui fréquentait souvent le palais. Plus vieux que moi, mais aussi plus grand, et affligé d’un embonpoint déplaisant. Ses yeux avaient surpris l’éclair des osselets brillant dans ma main. Il m’adressa un regard torve en tendant le bras :

— Fais voir !

— Non.

Je ne voulais pas qu’il les touche avec ses gros doigts sales. D’autant que, en dépit de ma petite taille, c’était moi le prince. N’avais-je pas au moins ce droit-là ? Mais les fils de seigneurs avaient l’habitude que je leur obéisse, certains que mon père n’interviendrait pas.

— Je les veux.

Il n’avait même pas adopté un ton menaçant. Pas encore. Je le détestai. J’aurais mérité d’être menacé.

— Non.

Il fit un pas en avant.

— Donne !

— Ils sont à moi.

Je montrai les dents, refermant brusquement les mâchoires comme les chiens quand ils se disputaient les restes à notre table.

Lorsque Clytonymos essaya d’attraper les osselets, je le repoussai. À mon grand plaisir, il trébucha. Il ne me prendrait pas ce qui m’appartenait.

— Eh ! protesta-t-il avec colère.

J’étais petit. On me disait simple d’esprit. S’il faisait machine arrière maintenant, ce serait déshonorant. Il s’approcha encore, tout rouge. Sans le vouloir, je reculai.

Il eut une grimace méprisante.

— Espèce de lâche !

— Je ne suis pas un lâche ! protestai-je.

Ma voix avait monté d’une octave, et ma peau me brûlait.

— Ton père pense que si, rétorqua-t-il en articulant délibérément comme pour savourer ses paroles. Je l’ai entendu le dire au mien.

— Ce n’est pas vrai, ripostai-je.

Mais je savais bien qu’il avait raison.

Le garçon s’approcha un peu plus, le poing levé.

— Tu me traites de menteur ?

J’étais sûr qu’il allait me frapper. Il cherchait seulement un prétexte. J’imaginais très bien la façon dont mon père avait prononcé ce mot : lâche. J’appuyai mes mains sur la poitrine de Clytonymos avant de le pousser de toutes mes forces. Notre pays était recouvert d’herbe et de blé. Une petite culbute serait sans conséquence.

Je m’invente des excuses. C’est aussi un pays de rocaille.

Sa tête émit un bruit sourd en heurtant la pierre, et je vis ses yeux s’écarquiller de surprise. Autour de lui, le sol se mit à saigner.

Je contemplai la scène, la gorge serrée d’horreur en réalisant mon méfait. Jamais encore je n’avais vu un être humain mourir. Les taureaux et les chèvres, oui, et même les poissons qui périssaient la bouche ouverte sans saigner. J’avais aussi surpris la mort dans des tableaux, des tapisseries, sur les silhouettes noires gravées sur nos plats, sans avoir vu d’agonie : ces râles, ces sons étranglés, cette lutte désespérée. L’odeur de la vie qui reflue. Je m’enfuis.

Quelque temps plus tard, on me retrouva au pied noueux d’un olivier. Pâle et apathique, j’étais assis dans une flaque de vomi. Les osselets avaient disparu, égarés durant ma fuite. Mon père posa sur moi un regard courroucé, les lèvres retroussées sur ses dents jaunies. D’un geste, il ordonna aux serviteurs de me soulever pour m’emmener à l’intérieur.

Les parents du garçon exigèrent l’exil immédiat ou la mort. Non seulement ils étaient puissants, mais il s’agissait de leur aîné. Ils pouvaient permettre à un roi de brûler leurs champs ou de violer leurs filles, à condition d’obtenir réparation. En revanche, on ne touchait au fils de personne. Un tel outrage pouvait amener les nobles à se soulever. Nous connaissions les règles : nous nous y accrochions pour éviter l’anarchie qui semblait toujours imminente. Une brouille ancestrale. À cette pensée, les domestiques firent le signe destiné à conjurer le mal.

Ayant passé toute son existence à lutter péniblement pour garder son royaume, mon père ne l’aurait pas risqué pour un fils comme moi, alors que les héritiers et les matrices qui les enfantaient étaient si faciles à trouver. C’est pourquoi il accepta : je partirais en exil afin d’être élevé dans le royaume d’un autre. En échange de mon poids en or, on m’y éduquerait jusqu’à l’âge adulte. Je n’aurais ni parents, ni nom de famille, ni héritage. À notre époque, la mort était préférable, mais mon père était pragmatique. Cette solution représentait une dépense moindre en comparaison aux somptueuses funérailles que ma disparition aurait nécessitées.

Voilà comment je me retrouvai orphelin à dix ans. Voilà comment j’arrivai à Phtie.

Aussi menue qu’une pierre précieuse, Phtie était la plus petite de nos contrées, coincée dans un recoin de terre au nord entre les arêtes du mont Othrys et la mer. Pélée, son roi, était l’un de ces hommes aimé des dieux : sans être divin, il était intelligent, courageux, beau, et aucun de ses pairs ne pouvait égaler sa piété. En guise de récompense, nos divinités lui avaient offert une nymphe des mers pour épouse, une marque d’honneur suprême. Après tout, quel mortel ne voudrait-il pas mettre une déesse dans son lit et lui faire un fils ? Le sang divin purifiait notre race terne, engendrant des héros de poussière et d’argile. Sans compter que cette déesse était porteuse d’une promesse plus grande encore : les Parques avaient prédit que son fils surpasserait son père de très loin. La lignée de Pélée serait assurée. Malheureusement, comme tous les cadeaux des dieux, celui-ci comportait un revers : la déesse n’était pas consentante.

Tout le monde, même moi, avait entendu l’histoire de l’enlèvement de Thétis. Les dieux avaient conduit Pélée à l’endroit secret où elle aimait rester assise sur la plage en lui enjoignant de ne pas s’attarder en préambules, car elle n’accepterait jamais un mariage avec un humain.

Ils l’avaient aussi prévenu de ce qui pourrait arriver une fois qu’il l’aurait attrapée. À l’image de son père Protée, l’insaisissable Vieillard de la Mer, la Néréide Thétis était rusée et capable de donner à sa peau mille aspects changeants de fourrure, de plumes et de chair. Ainsi, même quand elle l’attaquerait à coups de bec, de griffes, de dents, d’anneaux et de dards, Pélée ne devait la laisser partir sous aucun prétexte.

Aussi pieux qu’obéissant, il avait suivi les instructions des dieux et attendu pour s’emparer d’elle qu’elle émerge des vagues couleur ardoise, sa longue chevelure noire pareille à la queue d’un cheval. Malgré sa violente résistance, il avait tenu bon et l’avait fermement étreinte jusqu’à ce qu’ils soient tous deux épuisés, hors d’haleine et griffés par le sable. Le sang des blessures qu’elle lui avait infligées s’était mêlé aux traces de sa virginité perdue sur ses cuisses. Néanmoins, son refus n’avait plus d’importance, car sa défloration la liait autant que le serment du mariage.

Les dieux la forcèrent à jurer de rester au moins un an avec son époux, et elle s’acquitta de cette présence obligatoire sur terre comme d’une sentence en restant silencieuse, maussade et sans réaction. Lorsqu’il se saisissait d’elle, elle ne prenait pas la peine de se contorsionner en signe de protestation. Au contraire, elle restait allongée, raide et muette, humide et froide comme un vieux poisson. Son utérus hostile ne donna à Pélée qu’un seul enfant. À l’instant précis où sa peine se termina, elle sortit de leur demeure en courant pour plonger dans la mer.

Elle ne revenait que pour rendre visite au garçon, jamais pour une autre raison, et jamais pour de longues périodes. Le reste du temps, l’enfant était élevé par des précepteurs et des gouvernantes, sous la surveillance de Phénix, celui de ses conseillers en qui Pélée avait le plus confiance. Le roi regretta-t-il jamais le cadeau que lui avaient offert les dieux ? Une femme ordinaire aurait considéré qu’elle avait de la chance d’avoir un époux d’humeur aussi agréable que ce Pélée au visage ridé par trop de sourires. Cependant, pour la Néréide Thétis, rien ne pourrait effacer la tache liée à sa médiocrité de mortel.

Un serviteur dont je ne compris pas le nom me conduisit à travers le palais. Peut-être ne s’était-il même pas présenté. Les pièces étaient plus petites que chez moi, comme pour s’accorder à la modestie du royaume qu’elles gouvernaient. Les murs et les sols étaient taillés dans du marbre du cru, plus blanc que celui que l’on trouvait dans le sud. Mes pieds sombres contrastaient avec leur pâleur.

J’avais les mains vides. Mes quelques effets personnels avaient été portés dans ma chambre, et le trésor envoyé par mon père était en route pour la salle des coffres. Une panique étrange m’avait envahi au moment où j’en avais été séparé. Il m’avait tenu compagnie durant mes semaines de voyage, et me rappelait ma valeur. Je connaissais désormais son contenu par cœur : cinq gobelets aux pieds gravés, un sceptre au lourd pommeau, un collier d’or battu, deux statues d’oiseaux, et une lyre sculptée, dorée aux extrémités. Mon père avait triché avec ce cadeau. Matériau bon marché, abondant et lourd, le bois dans lequel était sculpté l’instrument occupait l’espace réservé à l’or, mais la lyre était si belle que personne n’avait émis d’objection. Elle avait fait partie de la dot de ma mère. Pendant le trajet, je plongeais souvent la main dans les sacoches de ma monture pour en caresser le bois poli.

Je supposai qu’on m’amenait dans la salle du trône afin que je m’y agenouille en signe de gratitude, mais le domestique s’arrêta tout à coup devant une porte sur le côté. Il m’informa que le roi Pélée était absent, et qu’à défaut, j’allais rencontrer son fils. Cette nouvelle me rendit nerveux. Ce n’était pas ce à quoi je m’étais préparé en répétant consciencieusement mon discours sur mon âne. Le fils de Pélée. Je me souvenais encore de la couronne sombre contrastant avec sa chevelure éclatante, et de la façon dont ses talons se soulevaient en cadence sur la piste comme des langues roses. « Voilà comment doit être un fils », avait dit mon père.

Allongé sur un banc tapissé de coussins, il grattait nonchalamment les cordes d’une lyre posée en équilibre sur son ventre. Soit il ne m’avait pas entendu entrer, soit il avait choisi de ne pas regarder dans ma direction. C’est à ce moment-là que je commençai à comprendre quelle serait ma place à Phtie. Jusqu’alors prince, attendu et annoncé, j’étais devenu une quantité négligeable.

Alors que je faisais un autre pas en avant en traînant des pieds, il tourna mollement la tête pour me dévisager. En cinq ans, il avait perdu ses rondeurs enfantines. Bouche bée de surprise, je contemplai sa beauté froide, ses iris vert foncé, ses traits aussi fins que ceux d’une fille, frappé d’une aversion instinctive à son égard. Je n’avais pas changé autant, et pas en aussi bien.

Il bâilla, les paupières lourdes.

— Comment t’appelles-tu ?

Son royaume représentait la moitié, le quart, voire le huitième de celui de mon père, j’avais tué un garçon et été envoyé en exil, et il ne me reconnaissait même pas. Je refusai de répondre, les mâchoires serrées.

— Comment t’appelles-tu ? redemanda-t-il plus fort.

Mon silence était excusable la première fois : je ne l’avais peut-être pas entendu. Maintenant, il ne l’était plus.

— Patrocle.

C’était le nom que mon père m’avait donné à ma naissance, un geste plein d’espoir mais peu judicieux, qui me laissait un goût amer sur la langue, car il signifiait « honore ton père ». J’attendis qu’il lance une plaisanterie à ce sujet, une réflexion spirituelle sur ma disgrâce. Il s’en abstint. Peut-être est-il stupide, lui aussi, songeai-je.

Il roula sur le côté pour se retrouver face à moi. Une boucle rebelle de cheveux dorés lui tomba sur la figure, et il souffla dessus pour la repousser.

— Moi, c’est Achille.

Je levai sommairement le menton d’un ou deux centimètres au lieu de répondre. Nous nous observâmes mutuellement quelques secondes. Finalement, il cligna des yeux et bâilla à nouveau, la bouche grande ouverte comme celle d’un chat.

— Bienvenue à Phtie.

Moi qui avais été élevé dans une cour royale, je savais quand on me signifiait de prendre congé.

Cet après-midi-là, je découvris que je n’étais pas le seul enfant adoptif de Pélée. Ce modeste roi était riche de fils abandonnés. On racontait qu’il avait lui-même jadis été un fugitif, et il était réputé pour sa charité envers les exilés. Mon lit était une paillasse posée dans une longue pièce aux allures de caserne, remplie d’autres garçons occupés à paresser ou à se bagarrer. Un domestique me montra où on avait rangé mes affaires. Quelques garçons levèrent la tête pour me fixer. Je suis sûr que l’un d’entre eux me demanda mon nom, et que je répondis. Ils reprirent leurs jeux. Personne d’important, avaient-ils dû conclure. D’un pas raide, je marchai jusqu’à ma paillasse où j’attendis l’heure du dîner.

Au crépuscule, on nous appela au moyen d’une cloche de bronze qui résonnait depuis les tréfonds du palais. Abandonnant leurs jeux, les pensionnaires affluèrent dans le couloir. Le plan du bâtiment ressemblait à un terrier de lapins, tout en corridors tortueux et en petits recoins inattendus. Je faillis rentrer dans celui qui me précédait de peur d’être distancé et de me perdre.

La pièce destinée aux repas était une longue salle à l’avant de l’édifice, aux fenêtres donnant sur les contreforts du mont Othrys. Elle était suffisamment grande pour que nous nous y attablions tous ensemble, et même à beaucoup plus. Pélée aimait recevoir et distraire ses invités. Nous prîmes place sur des bancs de chêne, devant des tables à la surface éraflée par les assiettes posées dessus avec fracas au fil des ans. La nourriture était simple mais abondante : du poisson salé et du pain épais servi avec un fromage aux herbes. Il n’y avait pas de viande là-bas, ni chèvre, ni bœuf. Elle était réservée aux personnes de sang royal, ou aux jours de fête. De l’autre côté de la pièce, j’aperçus un éclair de chevelure dorée brillant à la lumière de la lampe. Achille. Il était assis avec un groupe hilare au sujet de quelque chose qu’il avait dit ou fait. Voilà comment doit être un prince, ruminai-je en baissant les yeux sur mon pain dont les graines grossières et rugueuses m’égratignaient presque les doigts.

Après le repas, nous fûmes autorisés à nous occuper à notre guise. Certains se rassemblèrent dans un coin.

— Tu veux jouer ? me demanda l’un d’entre eux.

Ses cheveux avaient encore des boucles enfantines. Il était plus jeune que moi.

— Jouer ?

— Aux osselets, expliqua-t-il, la main ouverte pour me montrer les siens, en os sculpté.

Je sursautai, puis reculai d’un pas.

— Non, répondis-je d’une voix trop forte.

Surpris, mon interlocuteur battit des paupières.

— D’accord !

Il tourna les talons avec un haussement d’épaules.

Cette nuit-là, je rêvai du garçon mort et de son crâne fracassé comme un œuf contre le sol. Il m’a suivi, pensai-je avec effroi. Le sang se répand, aussi sombre que du vin. Il ouvre les yeux, et ses lèvres se mettent à bouger. Je plaque mes mains sur mes oreilles. On dit que les voix des morts ont le pouvoir de rendre fous les vivants. Il ne faut pas que je l’entende parler.

Je me réveillai terrorisé, espérant que je n’avais pas crié tout haut. Les étoiles, semblables à des têtes d’épingles, étaient la seule source de lumière. Il n’y avait apparemment pas de clair de lune. Dans le silence, ma respiration faisait un bruit strident, et les roseaux de mon matelas crépitaient doucement sous mon poids, comme s’ils me caressaient le dos de leurs doigts fins. La présence des autres était loin de me rassurer : nos morts reviennent se venger même devant témoins.

Les étoiles bougèrent et quelque part, la lune s’aventura insidieusement dans le ciel. Quand mes paupières se refermèrent enfin, le garçon m’attendait encore, couvert de sang, le visage d’une pâleur crayeuse. Bien sûr. Aucune âme ne souhaitait être envoyée avant l’heure dans notre sinistre monde souterrain. L’exil apaisait peut-être la colère des vivants, mais pas celle des morts.

Au réveil, j’avais les yeux collés, les membres lourds et engourdis. Impatients de débuter la journée, les autres se pressaient autour de moi en se préparant pour le petit-déjeuner. La nouvelle de mon caractère étrange s’était vite répandue, si bien que le jeune garçon ne s’approcha plus de moi, ni pour jouer aux osselets, ni pour autre chose. Au repas, mes doigts poussèrent du pain entre mes lèvres, et ma gorge l’avala. On me versa du lait. Je le bus.

Ensuite, on nous emmena dans les cours réservées à l’exercice afin de nous initier au maniement de la lance et de l’épée sous la lumière poussiéreuse du soleil. Je mesurai alors l’étendue de la bonté de Pélée : bien entraînés et redevables envers lui, nous constituerions un jour une belle armée à sa solde.

On me donna une lance, et une main calleuse corrigea ma prise, puis la corrigea encore. Je l’envoyai, effleurant tout juste la périphérie du chêne qui nous servait de cible. Le maître souffla bruyamment avant de m’en passer une seconde. Je scrutai la rangée d’enfants à la recherche du fils de Pélée. Il n’était pas là. Je visai une fois de plus le chêne à l’écorce grêlée et craquelée dont la sève suintait par endroits avant de recommencer l’exercice.

Le soleil monta, puis monta encore. Irritée par la poussière brûlante, ma gorge me semblait de plus en plus sèche et chaude. Lorsque les maîtres nous libérèrent, la plupart des élèves fuirent vers la plage, toujours agitée de petites brises. Là-bas, ils jouèrent aux osselets et firent des courses en criant des plaisanteries dans leurs rudes dialectes pointus du nord.

Mes paupières étaient lourdes, mon bras douloureux après les efforts de la matinée. Je m’assis dans l’ombre rabougrie d’un olivier pour admirer les vagues de l’océan au loin. Personne ne m’adressa la parole. J’étais facile à ignorer. Finalement, ce n’était pas si différent de chez moi.

Le lendemain, la même routine se répéta : une matinée d’exercices fatigants, suivie d’un long après-midi durant lequel je passai des heures seul. La nuit, le quartier de lune rétrécissait de plus en plus. Je le fixai jusqu’à arriver à le voir même les yeux fermés, sa courbe jaune se détachant vivement contre l’obscurité de mes paupières. J’espérais pouvoir ainsi éloigner les visions du garçon.

Notre déesse de la lune est dotée de pouvoirs magiques sur les défunts. Si elle le souhaite, elle peut bannir les rêves.

Malheureusement, elle n’y parvint pas. Nuit après nuit, Clytonymos revint, avec son regard fixe et son crâne fracassé. Certaines fois, il se retournait pour me montrer le trou qu’il avait dans la tête, là où la masse molle de son cerveau pendouillait. D’autres, il tendait la main vers moi. Je me réveillais alors en m’étouffant d’horreur, et je fixais un point devant moi dans l’obscurité jusqu’au matin.

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