Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 25 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 25

 

 

Un jour de la neuvième année, une jeune femme monta sur l’estrade. Un bleu s’étalait sur sa joue, comme une tache de vin qui aurait coulé sur le côté de son visage. Dans ses cheveux voletaient des rubans, ornements de cérémonie indiquant qu’elle servait un dieu. « La fille d’un prêtre, » entendis-je quelqu’un dire. Achille et moi échangeâmes un coup d’œil.

En dépit de sa terreur, elle était belle : de grands yeux noisette dans une figure ronde, des cheveux châtains souples lâchés sur les oreilles, une silhouette mince et juvénile. Ses yeux s’emplirent de larmes, telles deux flaques sombres qui débordèrent sur ses joues et dégoulinèrent le long de son menton. Elle ne les essuya pas. Ses mains étaient attachées derrière son dos.

Pendant que les hommes se rassemblaient, elle leva la tête, implorant le ciel d’une prière muette. Je donnai un coup de coude à Achille qui approuva d’un signe, mais avant qu’il ait pu la réclamer, Agamemnon s’était avancé pour poser une main sur son épaule fine et légèrement courbée.

— Voici Chryséis, annonça-t-il, et je la prends pour mon usage personnel.

Calchas plissa le front, la bouche entrouverte comme s’il allait objecter. Cependant, il la referma, et Ulysse termina la distribution.

***

Moins d’un mois s’écoula avant que le père de la jeune fille ne remonte la plage jusqu’au camp, appuyé sur un bâton de marche clouté d’or et noué de guirlandes. Il portait la barbe longue des prêtres anatoliens, et ses cheveux détachés étaient ornés de bandelettes assorties à celles de sa canne. Sa longue robe était bordée de rouge et d’or, amplement taillée dans un tissu qui lui battait les jambes en tourbillonnant. Derrière lui, des prêtres de moindre rang peinaient sous le poids des énormes coffres en bois qu’ils transportaient. Malgré leur démarche de plus en plus chancelante, leur chef ne ralentit pas et poursuivit implacablement son chemin.

La petite procession dépassa les tentes d’Ajax, de Diomède, et de Nestor – la plus proche de l’agora – pour se diriger vers l’estrade. Avertis de sa présence, Achille et moi courûmes vers la place en louvoyant au milieu des soldats. À notre arrivée, le prêtre était déjà campé sur la plate-forme, agrippé à son bâton. Quand Agamemnon et Ménélas l’y rejoignirent, il les ignora et resta planté avec fierté devant le trésor enfermé dans les coffres péniblement apportés par ses subalternes. Irrité par son audace, Agamemnon lui jeta un regard noir, mais tint sa langue.

Finalement, une fois qu’un nombre suffisant de Grecs se furent rassemblés, attirés depuis les quatre coins du camp par une rumeur excitée, le prêtre se retourna pour scruter la foule, des rois aux gens du commun, et ses yeux s’arrêtèrent sur les fils d’Atrée, debout devant lui.

D’une voix grave et sonore, faite pour diriger les prières, il se présenta en levant son bâton comme Chrysès, Grand Prêtre d’Apollon. Après quoi, il désigna le contenu des malles désormais ouvertes : de l’or, des pierres précieuses et du bronze, qui réfléchissaient la lumière du soleil.

— Rien de tout cela ne m’explique pourquoi tu es venu, Prêtre Chrysès, observa Ménélas d’un ton égal, quoique teinté d’impatience.

Les Troyens n’étaient pas censés grimper sur l’estrade des rois grecs pour prononcer des discours.

— Je viens proposer une rançon pour ma fille Chryséis, enlevée illégalement par l’armée grecque dans notre temple. Une fille menue et jeune, avec des rubans dans les cheveux.

Les Grecs marmonnèrent de mécontentement. Les suppliants offrant une rançon devaient s’agenouiller afin de formuler leur requête et non s’exprimer sur le même ton que des rois délivrant des sentences. Cela dit, c’était un Grand Prêtre, qui n’avait pas l’habitude de s’incliner devant quiconque à part son dieu, et il fallait bien en tenir compte. La quantité d’or qu’il proposait semblait généreuse – deux fois la valeur de la fille – et les cadeaux d’un serviteur des dieux n’étaient pas chose qu’on pouvait mépriser. Quant au mot illégalement, il l’avait certes utilisé comme on brandit une épée, mais nous ne pouvions pas dire qu’il avait tort. Même Diomède et Ulysse eurent un hochement de tête approbateur en l’entendant, et Ménélas prit une profonde inspiration, apparemment à deux doigts d’intervenir.

Ce fut toutefois Agamemnon qui s’avança, aussi imposant qu’un ours, les tendons de son cou saillants de fureur.

— Est-ce ainsi qu’un homme supplie ? Tu as de la chance que je ne t’aie pas tué sur place. Je commande cette armée, cracha-t-il, et tu n’as aucun droit de parler devant mes hommes. Voici donc ta réponse : non. Il n’y aura pas de rançon. La fille est une récompense que j’ai gagnée, et je ne m’en séparerai pas, ni maintenant, ni jamais. Ni pour cette camelote, ni pour tout ce que tu pourras apporter d’autre, asséna-t-il, les doigts à quelques centimètres de la gorge de Chrysès, prêts à serrer. Alors, tu vas partir, et ne t’avise pas de remettre les pieds dans mes camps, Prêtre, ou même tes guirlandes ne pourront pas te sauver.

Chrysès avait les mâchoires contractées, mais nous n’arrivions pas à savoir si c’était de crainte ou pour ravaler une réponse mordante. Son regard brûlait d’amertume. Sans un mot, il descendit brusquement de l’estrade, puis s’éloigna en trombe le long de la plage, suivi de ses subalternes chargés des coffres tintinnabulants contenant le trésor.

Bien après le départ d’Agamemnon, qui fut suivi d’une bruyante explosion de commentaires, je continuai à fixer la silhouette du prêtre humilié dans le lointain. Ceux qui se trouvaient au bout de la plage racontèrent qu’il criait en secouant son bâton vers le ciel.

Le lendemain, au réveil, nous trouvâmes les mules affaissées le long de leurs enclos. La bouche bouillonnant de mucus jaune, elles respiraient péniblement et roulaient des yeux. Dès la mi-journée, les chiens gémissaient et mordaient dans le vide, la langue chargée d’une mousse teintée de rouge. Avant la fin de l’après-midi, chacun de ces animaux était mort ou mourant, frissonnant sur le sol dans une mare de vomi sanglant.

Machaon, Achille, et moi les brûlâmes sans tarder pour débarrasser le camp de leurs corps imprégnés de bile et de leurs os qui s’entrechoquaient quand nous les jetions sur les bûchers. Ce soir-là, à notre retour, nous nous frictionnâmes avec le sel rêche de la mer, puis à l’eau propre tirée à la source de la forêt pour ne pas puiser dans le Simoïs et la Scamandre, les deux grandes rivières troyennes sinueuses que nos soldats utilisaient pour se laver et boire.

Plus tard, au lit, nous nous perdîmes en conjectures en chuchotant, incapables de nous empêcher de surveiller notre propre respiration, guettant les glaires qui pourraient s’amasser dans nos gorges. Néanmoins, nous n’entendîmes rien d’autre que nos voix répétant tout bas comme des prières les remèdes que Chiron nous avait enseignés.

Le lendemain matin, ce fut le tour des hommes. Frappés de plein fouet par la maladie, des dizaines d’entre eux s’effondrèrent sur place, les yeux humides et exorbités, les lèvres craquelées de fils rouges et sanglants qui leur dégoulinaient sur le menton et le cou. Machaon, Achille, Podalyre, moi, et même Briséis, éloignions à la hâte du camp chaque nouvelle victime, morte aussi soudainement que d’un coup de lance ou d’un jet de flèche.

Un champ d’hommes malades fleurit à la bordure du camp. Dix, vingt, puis cinquante guerriers, qui frissonnaient, demandaient de l’eau et arrachaient leurs vêtements pour échapper au feu qu’ils disaient faire rage en eux. Durant leurs dernières heures, leur peau se fendait comme une couverture usée constellée de trous, dans une éruption de pus et de sang coagulé. Ensuite, leurs violents tremblements cessaient enfin, leurs entrailles se vidaient, et les malheureux gisaient dans la mare sombre de leurs dernières déjections émaillées de caillots de sang.

Avec Achille, nous construisions bûcher après bûcher en y jetant jusqu’au dernier morceau de bois disponible. Au bout d’un moment, nous dûmes abandonner la dignité et les rituels pour y lancer les corps non pas un par un, mais par monceaux. Nous n’avions même pas le temps de les veiller avant que leur chair et leurs os ne se mélangent en se consumant dans les flammes.

La plupart des rois finirent par se joindre à nous, d’abord Ménélas, puis Ajax, capable de fendre un arbre entier d’un seul coup de hache afin d’alimenter les feux qui brûlaient sans relâche. Pendant ce temps-là, Diomède circulait parmi les hommes pour débusquer le peu d’entre eux qui restaient encore allongés dans leur tente, secoués par la fièvre et les vomissements, et cachés par des amis qui ne voulaient pas – ou pas encore – les envoyer vers la mort. En revanche, Agamemnon ne quittait pas sa tente.

Un jour passa, puis un autre, et chaque compagnie, chaque royaume, avait désormais perdu des dizaines d’hommes. En fermant paupière sur paupière, nous remarquâmes que bizarrement, aucun d’entre eux n’était roi. Les morts étaient seulement des nobles mineurs et des fantassins. Aucune des victimes n’était de sexe féminin non plus, une découverte qui nous frappa aussi. Nos regards se croisèrent, pleins de soupçons qui s’intensifiaient au fur et à mesure que les soldats s’effondraient brutalement dans un cri en se tenant la poitrine, là où la peste les avait fauchés.

C’était la septième nuit que nous supportions ce cauchemar : les cadavres, les bûchers, nos visages maculés de pus. Debout dans notre tente, haletants d’épuisement, nous avions arraché nos tuniques pour les jeter au feu plus tard. Nous échangions fiévreusement nos soupçons, confirmés par mille indices : cette peste n’était pas naturelle, elle ne se répandait pas au hasard comme une maladie normale. C’était autre chose, aussi subit et cataclysmique que l’arrêt des vents à Aulis. Le déplaisir d’un dieu.

Nous nous souvînmes alors de Chrysès et de sa réaction outragée devant le blasphème d’Agamemnon et son mépris pour les règles de la guerre et des rançons. Puis du dieu qu’il servait : celui de la lumière, de la médecine, et de la peste.

Lorsque la lune fut haute dans le ciel, Achille se glissa hors de la tente. Il revint peu après, sentant la mer.

— Qu’a-t-elle dit ? lui demandai-je en m’asseyant dans notre lit.

— Que nous avons raison.

Le dixième jour de l’épidémie, nous remontâmes la plage vers l’agora, suivis des Myrmidons. Une fois juché sur l’estrade, Achille mit ses mains en porte-voix. Hurlant pour couvrir le rugissement des bûchers, les pleurs des femmes et les grognements des mourants, il appela tous les hommes du camp à se réunir.

Lentement, ils s’avancèrent d’une démarche titubante et craintive, les yeux plissés à cause de la lumière du soleil. L’air pâle et traqué, ils semblaient terrifiés par les flèches de la peste qui perçaient les poitrines comme des pierres sombrent dans l’eau. Sanglé dans son armure, épée au fourreau, les cheveux aussi éclatants que du bronze, Achille les regarda arriver. S’il n’était pas interdit à quelqu’un d’autre que le général d’organiser un rassemblement, personne ne l’avait encore jamais fait durant ces dix années à Troie.

Accompagné de ses Mycéniens, Agamemnon se fraya à coups d’épaules un passage dans la foule pour le rejoindre sur l’estrade.

— Que se passe-t-il ? s’enquit-il impérieusement.

Achille le salua avec politesse.

— J’ai réuni les hommes au sujet de l’épidémie. Me donnes-tu l’autorisation de m’adresser à eux ?

En proie à une rage honteuse, Agamemnon avait rentré les épaules : il y avait belle lurette qu’il aurait dû convoquer cette assemblée, et il le savait. Il pouvait difficilement réprimander Achille d’avoir pris la situation en main, surtout devant les troupes. Le contraste entre les deux hommes n’avait jamais été aussi frappant : détendu, Achille paraissait contrôler la situation avec une aisance qui démentait les bûchers funéraires et les joues creuses des guerriers ; Agamemnon, lui, baissait vers nous un visage aussi fermé que le poing d’un avare.

Achille attendit que tout le monde, rois et roturiers, soit arrivé, pour s’avancer en souriant.

— Rois, seigneurs, hommes des royaumes grecs, comment pouvons-nous mener cette guerre alors que nous mourons de la peste ? Il est temps – grand temps, même – que nous apprenions ce qui nous vaut le courroux divin.

Les murmures se propagèrent comme une traînée de poudre : nos soldats aussi soupçonnaient les dieux. Les plus grands bienfaits et les pires maux n’arrivaient-ils pas de leurs mains ? En tout cas, ils étaient soulagés d’entendre Achille le dire à haute voix. Le fils d’une déesse était forcément bien placé pour obtenir ce genre d’informations.

Les lèvres d’Agamemnon s’étaient retroussées, révélant ses dents. Il se tenait trop près d’Achille, comme s’il voulait l’obliger à descendre de l’estrade, mais ce dernier ne paraissait pas s’en apercevoir.

— Nous avons parmi nous un prêtre, un homme proche des divinités. Ne devrions-nous pas lui demander son avis ?

Un frisson approbateur et plein d’espoir circula dans l’assistance. J’entendis le craquement métallique émis par Agamemnon, qui broyait presque son propre poignet avec son gantelet à boucles.

Achille prit ce dernier à partie.

— N’est-ce pas ce que tu m’as recommandé, Agamemnon ?

Les paupières du roi de Mycènes se plissèrent. Il n’avait pas confiance en ceux qui se montraient généreux. Il n’avait confiance en personne. Flairant un piège, il étudia brièvement Achille, puis finit par répondre sans la moindre gratitude : « Oui, c’est vrai », avant de demander d’un geste brusque à l’un de ses Mycéniens de lui amener Calchas.

On tira l’homme en question de la foule pour le pousser vers l’estrade. Plus laid que jamais avec sa sempiternelle barbe déplumée et ses cheveux en bataille qui empestaient la sueur, il n’avait pas perdu sa fâcheuse habitude de passer très vite sa langue sur ses lèvres avant de parler.

— Ô Grand Roi et Prince Achille, vous me prenez au dépourvu. Je ne pensais pas que… lança-t-il en fixant tour à tour ses deux interlocuteurs de ses bizarres yeux bleus… En fait, je ne pensais pas qu’on me demanderait de m’exprimer devant un auditoire aussi nombreux.

Son ton enjôleur et sournois évoquait la belette qui s’échappe de son terrier.

— Parle ! lui ordonna Agamemnon.

Clairement désemparé, Calchas se passa de plus belle la langue sur les lèvres.

Achille l’encouragea.

— Tu as sûrement fait des sacrifices ? Tu as prié ?

— Je… Oui, bien sûr que oui, mais… balbutia-t-il. Mais j’ai peur que ce que je vais dire ne fâche quelqu’un ici. Quelqu’un de puissant, qui n’oublie pas facilement les outrages.

Achille s’accroupit pour poser une main cordiale sur l’épaule crasseuse du prêtre frissonnant.

— Calchas, nous sommes en train de mourir. Ce n’est pas le moment d’avoir de telles craintes. Qui parmi nous oserait te reprocher tes paroles ? Pas moi, même si tu disais que je suis la cause de nos malheurs. Et vous ? demanda-t-il aux hommes devant lui, qui firent un signe de dénégation.

— Tu vois ? Personne de sain d’esprit ne s’en prendrait à un prêtre.

Les veines du cou d’Agamemnon se tendirent comme les cordages d’un navire. Je me rendis subitement compte à quel point il était étrange de le voir ainsi debout, seul. Son frère, Ulysse ou Diomède étaient toujours à ses côtés. Sauf ce jour-là, où ils attendaient un peu plus loin avec les autres princes.

Calchas s’éclaircit la gorge :

— Selon les augures, c’est le dieu Apollon qui est en colère.

Apollon. Son nom parcourut la foule, pareil au vent agitant le blé en été.

Le regard du prêtre se posa très vite sur Agamemnon avant de revenir vers Achille, et il avala sa salive.

— Les présages semblent indiquer qu’il est offensé du traitement que nous avons réservé à son dévoué serviteur, Chrysès.

Les épaules d’Agamemnon se raidirent.

Calchas poursuivit, hésitant :

— Pour l’apaiser, la fille nommée Chryséis doit être relâchée sans rançon, et le Grand Roi Agamemnon doit offrir prières et sacrifices.

Il s’arrêta en escamotant presque le dernier mot comme s’il manquait d’air.

Sous le choc, le visage du roi de Mycènes s’était couvert d’une éruption de taches rouge sombre. Ne pas avoir deviné qu’il pourrait être en tort semblait relever d’une grande arrogance ou d’une grande stupidité, et pourtant, il n’y avait pas pensé. Le silence était si absolu que j’avais l’impression d’entendre chaque grain de sable déplacé par nos pieds.

— Merci, Calchas, dit Agamemnon d’une voix qui parut fendre l’air. Merci de toujours nous amener de bonnes nouvelles. La dernière fois, c’était ma fille. Il fallait la tuer, disais-tu, parce qu’elle avait provoqué le courroux de la déesse. Et voilà que tu essaies de m’humilier devant mes propres troupes, maintenant.

Ivre de rage, il fit demi-tour pour apostropher ses hommes :

— Ne suis-je pas votre général ? Celui qui s’occupe de vous nourrir, de vous vêtir et de vous honorer ? Mes Mycéniens ne représentent-ils pas la plus grande partie de cette armée ? Cette fille est à moi, je l’ai reçue en tant que récompense de guerre, et je n’y renoncerai pas. Avez-vous oublié qui je suis ?

Espérant sans doute que tout le monde allait crier : « Non ! Non ! », il attendit quelques secondes, mais personne ne pipa mot.

Achille avança d’un pas.

— Ô Roi Agamemnon ! s’exclama-t-il d’un ton léger, presque amusé. Personne n’a oublié que c’est toi qui commandes. Mais tu n’as pas l’air de te souvenir que nous sommes tous des rois à part entière, ou des princes et des chefs de famille. Nous sommes tes alliés, pas tes esclaves.

Certains hommes hochèrent la tête. Cependant, nombreux étaient ceux qui avaient envie de les imiter sans s’y risquer.

— Et maintenant que nous sommes en train de mourir, tu te plains de la perte d’une fille dont tu aurais dû accepter la rançon depuis des jours, mais tu ne dis rien des vies que tu as prises, ni de la peste que tu as provoquée.

Cramoisi de fureur, Agamemnon émit un son inarticulé. Achille leva la main.

— Je ne cherche pas à te déshonorer. Je veux seulement mettre un terme à ce fléau. Renvoie la fille à son père une fois pour toutes.

Les joues du roi se plissèrent de fureur.

— Je vois clair dans ton jeu, Achille. Tu penses que parce que tu es le fils d’une Néréide, tu as le droit de jouer les grands princes partout où tu vas. Tu n’as jamais appris à tenir ta place parmi les hommes.

Achille ouvrit la bouche pour répondre.

— Tu vas te taire, ordonna Agamemnon, dont la voix claqua comme un coup de fouet. Tu ne prononceras pas un mot de plus, ou tu le regretteras.

— Ou je le regretterai.

Le visage d’Achille s’était figé, et il répondit calmement, mais très distinctement.

— Je ne crois pas, Ô Grand Roi, que tu sois en position de me donner de tels ordres.

— Tu me menaces ? cria Agamemnon. Vous l’avez entendu me menacer ?

— Ce n’est pas une menace. Que serait ton armée sans moi ?

Les traits du roi de Mycènes se brouillèrent de méchanceté.

— Tu as toujours eu une trop haute opinion de toi-même, ironisa-t-il. Nous aurions mieux fait de te laisser là où nous t’avons trouvé, caché derrière les jupes de ta mère. Et affublé d’une jupe.

Perplexes, les hommes froncèrent les sourcils en échangeant des chuchotements.

Achille, qui avait serré les poings, parvint tout juste à garder son sang-froid.

— N’essaie pas de détourner l’attention. Si je n’avais pas convoqué l’assemblée des guerriers, jusqu’à quand aurais-tu laissé tes hommes mourir ainsi ? Peux-tu répondre à cette question ?

Agamemnon avait déjà repris la parole en rugissant pour couvrir cette contre-attaque.

— Quand tous ces courageux soldats sont venus à Aulis, ils se sont agenouillés pour m’offrir leur loyauté. Tous, sauf toi. Je crois que nous avons assez toléré ton arrogance. Il est temps – grand temps, continua-t-il en singeant Achille, que tu prêtes serment à ton tour.

— Je n’ai rien à te prouver. Ni à toi, ni à aucun d’entre vous, rétorqua froidement celui-ci, le menton levé avec dédain. Je suis ici de mon propre gré, et tu as de la chance qu’il en soit ainsi. Ce n’est pas à moi de m’agenouiller.

Il était allé trop loin.

Je sentis les hommes s’agiter autour de moi. Agamemnon saisit aussitôt l’occasion.

— Vous voyez à quel point il est fier ? dit-il avant de demander brusquement à Achille : tu refuses ?

Le visage d’Achille ressemblait à un masque de pierre.

— Oui.

— Dans ce cas, tu es un traître à cette armée, et tu seras puni en conséquence. Je vais confisquer tes prises de guerre, et je les garderai sous ma protection jusqu’à ce que tu me montres obéissance et soumission. Commençons par cette fille. Briséis, c’est ça ? Elle fera pénitence pour celle que tu me forces à rendre.

Je manquai subitement d’air.

— Elle est à moi, protesta Achille en détachant chaque mot d’un ton aussi tranchant qu’un couteau de boucher. Ce sont tous les Grecs qui me l’ont donnée. Tu ne peux pas l’emmener. Si tu essaies, je prendrai ta vie en gage. Penses-y, Ô Roi, avant de t’attirer des ennuis.

La réponse d’Agamemnon ne tarda pas. Il ne pouvait pas reculer en face d’une foule aussi dense. C’était impossible.

— Tu ne me fais pas peur. Je vais la prendre, asséna-t-il, pour ajouter ensuite à l’attention des Mycéniens : amenez-la !

Autour de moi, les rois parurent choqués. En tant que butin de guerre, Briséis était l’incarnation vivante de l’honneur d’Achille. Si Agamemnon s’en emparait, il niait à ce dernier la pleine mesure de sa valeur. En entendant les soldats marmonner, j’espérai qu’ils allaient protester, mais personne ne s’y hasarda.

Comme il avait le dos tourné, Agamemnon ne vit pas qu’Achille avait porté la main à son épée. Ma respiration s’étrangla dans ma gorge. Je savais qu’il était capable de tuer ce lâche en lui plongeant sa lame dans le cœur d’un seul coup. Sa lutte intérieure était visible. J’ignore encore pourquoi il se maîtrisa. Peut-être lui souhaitait-il une punition pire que la mort.

— Agamemnon, l’apostropha-t-il, si durement que j’en frémis.

Lorsque le roi se retourna, Achille lui planta un doigt dans la poitrine, et il ne put retenir un halètement de surprise.

— Tes déclarations d’aujourd’hui causeront ta mort, et celle de tes hommes. Je ne combattrai plus. Sans moi, ton armée tombera. Hector te réduira à un tas d’os et de poussière sanglante, et j’observerai le spectacle en riant. Tu viendras me supplier de changer d’avis, mais je ne céderai pas. Ils vont tous mourir à cause de tes actes d’aujourd’hui, Agamemnon.

Sur ce, il émit un énorme crachat humide qui atterrit aux pieds du monarque, puis quitta très vite l’estrade et me dépassa. Hébété, je le suivis, conscient que derrière moi, des centaines de Myrmidons fendaient la foule pour regagner leurs tentes d’un pas furieux.

Achille remonta la plage à grandes enjambées. Sa colère incandescente brûlait autant que du feu sous sa peau. Ses muscles étaient si tendus que j’avais peur qu’ils ne claquent comme la corde d’un arc si je les touchais. Il ne s’arrêta pas une seule fois avant que nous soyons arrivés au camp, pas plus qu’il ne parla aux hommes derrière nous. Néanmoins, quand il saisit le rabat de toile fermant notre tente, il l’arracha presque au passage.

Sa bouche était tordue et serrée dans une grimace laide que je n’avais encore jamais vue, son regard, fou.

— Je vais le tuer, jura-t-il. Je vais le tuer.

Il s’empara d’une lance qu’il brisa en deux dans une explosion de bois dont les débris retombèrent sur le sol.

— J’ai failli le faire là-bas. J’aurais dû. Comment ose-t-il ? cria-t-il en écartant brusquement une aiguière qui alla se briser en mille morceaux sur une chaise. Les lâches ! Tu les as vus se mordre les lèvres parce qu’ils n’osaient rien dire ? J’espère qu’il va leur enlever toutes leurs récompenses de guerre et qu’il les avalera une par une.

Une voix timide s’éleva à l’extérieur de la tente.

— Achille ?

— Entre ! gronda hargneusement celui-ci.

Automédon balbutiait, hors d’haleine.

— Désolé de te déranger, mais Phénix m’a demandé de rester pour écouter la suite et te la rapporter.

— Et alors ? demanda impérieusement Achille.

Le jeune homme hésita.

— Agamemnon a demandé pourquoi Hector était toujours vivant. Il a dit qu’ils n’ont pas besoin de toi. Que tu n’es peut-être pas… ce que tu prétends.

Achille brisa une autre hampe de lance entre ses mains, et Automédon déglutit péniblement.

— Ils vont venir chercher Briséis.

Achille avait le dos tourné. Je ne voyais pas son visage.

— Laisse-nous, ordonna-t-il à son aurige.

Après son départ, nous nous retrouvâmes seuls.

Ils venaient chercher Briséis. Je me levai, les poings serrés. Je me sentais fort et inflexible, comme si mes pieds avaient le pouvoir de percer la terre pour ressortir à l’autre bout de la planète.

— Il faut agir, dis-je. La cacher. Dans les bois ou…

— Il va payer, maintenant, m’interrompit Achille d’un air à la fois farouche et triomphant. Laisse-le venir la prendre. Il s’est condamné lui-même.

— Que veux-tu dire ?

— Il faut que je consulte ma mère.

Il était déjà en train de quitter la tente.

Je le saisis par le bras.

— Nous n’avons pas le temps. Ils l’auront déjà emmenée avant ton retour. Nous devons agir tout de suite !

Il se retourna. Ses yeux étaient étranges : leurs pupilles dilatées, immenses et noires, lui mangeaient le visage. On aurait dit qu’il fixait un point au loin.

— De quoi parles-tu ?

Je le dévisageai.

— De Briséis.

Il me regarda longuement à son tour et je n’arrivai pas à déchiffrer l’éclair d’émotion qui traversa ses traits.

— Je ne peux rien pour elle, finit-il par répondre. Si Agamemnon choisit cette voie, il devra en subir les conséquences.

J’eus le sentiment d’être en train de tomber dans les profondeurs de l’océan, lesté par des pierres.

— Tu vas le laisser l’emmener.

Il refusait de croiser mon regard.

— C’est son choix. Je l’avais prévenu.

— Tu sais quel genre de traitement il va lui infliger.

— C’est son choix, répéta-t-il. Il veut me priver de mon honneur ? Me punir ? Très bien !

Il semblait brûler d’une flamme intérieure.

— Alors tu ne vas pas aider Briséis ?

— Je ne peux rien pour elle, déclara-t-il à nouveau catégoriquement.

Un vertige déstabilisant s’empara de moi, comme si j’étais ivre. J’étais incapable de dire quoi que ce soit ou de réfléchir. Je n’avais jamais été en colère contre lui auparavant. Je ne savais pas comment.

— Elle est l’une des nôtres. Comment peux-tu l’autoriser à la prendre ainsi ? Où est ton honneur ? Comment peux-tu le laisser la souiller ?

Et puis je compris enfin, et la nausée me submergea. Je marchai vers la porte.

— Où vas-tu ? me demanda-t-il.

Quand je lui répondis, ma voix était rauque et sauvage.

— Il faut que je l’avertisse. Elle a le droit de connaître ta décision.

Je suis debout devant sa petite tente couverte de peaux brunes, un peu en retrait.

— Briséis, m’entends-je dire.

— Entre ! lance-t-elle avec chaleur, manifestement ravie de ma visite.

Nous n’avons pas eu l’occasion de parler durant la peste à part pour échanger quelques informations de base.

Elle est assise à l’intérieur sur un tabouret, un mortier et un pilon sur les genoux. Une odeur prégnante de noix de muscade flotte dans l’air. Elle sourit.

Je suis terrassé de chagrin. Comment lui annoncer ce qui va suivre ?

— Je…

J’essaie de parler, pour m’interrompre aussitôt. Dès qu’elle découvre mon expression, son sourire s’évanouit. Elle se lève d’un bond et vient vers moi.

— Que se passe-t-il ?, me demande-t-elle en appuyant la peau fraîche de son poignet sur mon front. Tu es malade ? Est-ce qu’Achille va bien ?

Bien que je sois mort de honte, je n’ai pas le droit de m’apitoyer sur mon sort. Ils arrivent.

— Il s’est passé quelque chose.

On dirait que ma langue s’épaissit dans ma bouche : les mots ne sortent pas normalement, mais je continue malgré tout.

— Achille est allé voir les hommes aujourd’hui. Apollon est à l’origine de la peste.

— C’est ce que nous pensions aussi.

Elle hoche la tête et pose doucement sa main sur la mienne pour me réconforter. Je suis sur le point de renoncer.

— Agamemnon n’était pas du même avis. Il était furieux. Achille et lui se sont querellés. Agamemnon veut le punir.

— Le punir ? Comment ?

Elle finit par détecter mon malaise dans mes yeux. Son visage devient très calme, comme si elle rentrait en elle-même. Comme si elle se préparait au pire.

— Alors ?

— Il envoie des soldats te chercher.

Je vois la panique monter brutalement dans son regard, même si elle essaie de le cacher. La pression de ses doigts sur les miens se resserre.

— Et après ?

Ma honte est corrosive, elle brûle chacun de mes nerfs. C’est un cauchemar : je m’attends constamment à me réveiller, soulagé. Sauf que je ne me réveille pas. Tout cela est vrai. Achille ne veut pas l’aider.

— Il…

Je ne parviens pas à en dire davantage.

C’est suffisant. Elle a compris. Gercée et à vif après le dur labeur des neuf jours précédents, sa main droite agrippe sa robe. Je me force à prononcer des balbutiements rassurants, lui expliquant qu’Achille la récupérera bientôt et que tout ira bien. Rien que des mensonges. Nous savons tous les deux ce qui l’attend dans la tente d’Agamemnon. Et Achille a beau le savoir aussi, il l’y envoie malgré tout.

Mon esprit est rempli de visions apocalyptiques : je souhaite la venue de tremblements de terre, d’éruptions, d’inondations. Seuls ces phénomènes me paraissent à la mesure de ma rage et de mon chagrin. J’ai envie que le monde se renverse comme un bol d’œufs fracassé à mes pieds.

Dehors, une trompette sonne. Briséis porte sa main à sa joue pour essuyer ses larmes.

— Va-t’en, murmure-t-elle. S’il te plaît.

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