Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 29 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 29

 

 

Nous sommes réveillés par des cris et des coups de tonnerre. Un orage a éclaté dans le bleu du ciel. Il n’y a pas de pluie, l’air est juste gris, crépitant et sec, et des éclairs dentelés émettent un bruit comparable au claquement de mains géantes. Nous nous précipitons vers la porte de la tente pour regarder dehors. Une fumée sombre et âcre dérive vers nous depuis la plage, apportant l’odeur de la terre frappée par la foudre. L’attaque a commencé, et Zeus respecte son engagement en saluant l’avance des Troyens d’encouragements célestes.

Un martèlement sourd s’élève du plus profond de la terre : peut-être une charge de chars dirigée par l’immense Sarpédon.

Les mains d’Achille agrippent les miennes. Son visage s’est figé. C’est la première fois en neuf ans que les Troyens menacent la porte du camp et qu’ils se sont aventurés aussi loin dans la plaine. S’ils arrivent à enfoncer le mur, ils brûleront nos navires, qui sont à la fois notre seul moyen de rentrer et le seul élément qui fait de nous une armée et non des réfugiés. C’est le moment qu’Achille et sa mère ont appelé de leurs souhaits : la déroute et le désespoir des Grecs, sans lui. La preuve soudaine et irréfutable de sa valeur. Mais quand va-t-il décider que c’est suffisant, et intervenir ?

— Jamais, répond-il lorsque je lui pose la question. Jamais, tant qu’Agamemnon ne m’aura pas demandé pardon à genoux, ou tant qu’Hector en personne ne pénétrera pas dans mon camp en menaçant ce qui m’est cher. J’ai juré de ne pas céder.

— Et si Agamemnon meurt ?

— Amène – moi son cadavre, et je combattrai.

Ses traits sont sculptés et imperturbables comme ceux de la statue d’un dieu sévère.

— Tu n’as pas peur que les hommes te détestent ?

— C’est Agamemnon qu’ils doivent détester. C’est sa fierté à lui qui les tue.

Et la tienne. Je reconnais son expression butée, la témérité sombre qui durcit son regard. Il ne cédera pas. Il ne sait pas céder. Moi qui ai vécu dix-huit ans avec lui, je ne l’ai jamais vu reculer, jamais vu perdre. Que va-t-il se passer s’il y est forcé ? J’ai peur pour lui, pour moi, pour nous tous.

Pendant que nous nous habillons et que nous mangeons, Achille évoque bravement l’avenir. Il parle du lendemain, où nous irons peut-être nager, grimper sur les troncs nus des cyprès collants de résine ou observer l’éclosion des œufs d’une tortue des mers en train d’incuber sous le sable réchauffé par le soleil. Cependant, mon esprit n’arrête pas de s’échapper, plombé par le gris suintant du ciel, par le sable aussi froid et pâle qu’un cadavre, et par les hurlements lointains et étouffés de tous ces hommes que je connais. Combien d’entre eux vont encore mourir d’ici la fin de la journée ?

Je regarde Achille admirer l’océan, qui est d’un calme surnaturel, comme si Thétis retenait sa respiration. Ses pupilles sont sombres et dilatées à cause du ciel matinal gris et bas. Les flammes de ses cheveux lèchent son front.

— Qui est-ce ? demande-t-il brusquement.

À l’autre bout de la plage, une silhouette floue est transportée jusqu’à la tente blanche sur une civière. Sûrement quelqu’un d’important, car il y a foule autour de lui.

Saisissant l’occasion pour me dégourdir les jambes, j’annonce que je vais voir.

Dès que je quitte l’enclave reculée de notre camp, le bruit de la bataille enfle : on entend les hennissements perçants des chevaux empalés sur les piquets de la fosse, les cris désespérés des chefs, la clameur du métal s’entrechoquant sur du métal.

Podalyre me bouscule au passage pour entrer dans la tente blanche. L’atmosphère y est imprégnée d’une odeur d’herbes médicinales et de sang, de peur et de transpiration. Nestor surgit près de moi par la droite et sa main se cramponne à mon épaule. Même à travers ma tunique, je sens qu’elle est glacée. Il hurle.

— Nous sommes perdus, le mur est en train de lâcher !

Derrière lui, Machaon est allongé sur une paillasse. Il respire difficilement, et sa jambe est inondée d’une mare de sang qui grossit à l’endroit où la pointe irrégulière d’une flèche s’y est enfoncée. Penché sur lui, Podalyre est déjà à l’œuvre.

Machaon m’aperçoit et me hèle, hors d’haleine.

— Patrocle !

Je m’approche de lui.

— Est-ce que tu vas t’en tirer ?

— Je ne sais pas encore. Je crois…

Il s’interrompt brutalement pour fermer les yeux.

— Ne lui parle pas, m’enjoint sèchement Podalyre, les mains couvertes du sang de son frère.

La voix de Nestor continue à monter, énumérant catastrophe sur catastrophe : le mur est en train de voler en éclats, les navires sont en danger, et de nombreux rois sont blessés : Diomède, Agamemnon, Ulysse gisent tous éparpillés sur le sol du camp comme des tuniques froissées.

Machaon rouvre les yeux.

— Ne peux-tu pas convaincre Achille ? me demande-t-il d’un ton rauque. S’il te plaît. Fais-le pour nous tous.

— Oui, renchérit Nestor. Si Phtie ne nous vient pas en aide, c’est fini !

Ses doigts s’enfoncent dans ma chair, et mon visage est humide des postillons qui sortent de ses lèvres paniquées.

Je ferme à mon tour les yeux, assailli par le souvenir de l’histoire de Phénix et par l’image des habitants de Calydon agenouillés devant Cléopâtre, couvrant de leurs larmes ses pieds et ses mains. Dans mon imagination, elle se contente de leur prêter celles-ci comme s’il s’agissait de tissus destinés à essuyer leurs paupières larmoyantes, sans les regarder, avant de jeter un coup d’œil à Méléagre en attendant sa réponse. Mais le pli de sa bouche lui apprend ce qu’elle veut savoir : c’est non.

Je m’arrache aux doigts du vieillard cramponnés à moi, soucieux d’échapper à tout prix à l’odeur aigre de la peur qui a tout envahi comme de la cendre. Ignorant le visage déformé par la douleur de Machaon et les mains tendues de Nestor, je m’enfuis hors de la tente.

Dès que je mets le pied dehors, un terrible craquement retentit, pareil à la coque d’un bateau qui s’ouvre en deux, ou à un arbre géant qui s’abat à terre. Le Mur. Des cris de triomphe et de terreur retentissent simultanément.

Tout autour de moi, des hommes portent leurs camarades tombés au combat, boitent appuyés sur des béquilles de fortune, ou rampent dans le sable en traînant leurs membres brisés. Je les connais : leur torse est couvert de cicatrices que mes onguents ont soignées. Mes doigts ont nettoyé leur chair, enlevé des morceaux de fer et de bronze de leurs plaies et épongé leur sang. Leurs traits ont revêtu toutes les expressions possibles alors qu’ils plaisantaient, me remerciaient ou grimaçaient durant mes soins. Et voilà qu’ils sont à nouveau blessés, réduits à une purée de sang et d’os éclatés. À cause de lui. À cause de moi.

Un peu plus loin, un jeune homme lutte pour se relever, la jambe transpercée par une flèche. C’est Eurypyle, prince de Thessalie.

Sans prendre le temps de réfléchir, je passe mon bras sous son épaule pour le porter jusqu’à sa tente. Bien qu’il soit à moitié délirant de douleur, il me reconnaît.

— Patrocle, réussit-il à articuler.

Je m’agenouille devant lui en saisissant sa jambe.

— Eurypyle ! Est-ce que tu peux parler ?

— Fichu Pâris ! lâche-t-il. J’ai mal !

Sa peau est gonflée et entaillée. Je sors mon poignard pour me mettre au travail.

Il serre les dents.

— Je ne sais pas qui je hais le plus. Les Troyens ou Achille. Sarpédon a démantelé le mur à mains nues. Ajax les a retardés autant qu’il a pu. Maintenant, ils sont là, ajoute-t-il en haletant. À l’intérieur du camp.

À cette nouvelle, ma poitrine se contracte de panique, et je résiste à l’envie de prendre mes jambes à mon cou. J’essaie de me concentrer sur ma tâche : extraire en douceur de sa jambe la pointe de la flèche, puis panser sa blessure.

— Dépêche-toi ! marmonne-t-il. Il faut que j’y retourne ! Ils vont brûler les navires.

— Tu ne peux pas repartir au combat. Tu as perdu trop de sang.

— Non ! proteste-t-il, mais sa tête ploie en arrière.

Il est sur le point de perdre connaissance. J’ignore s’il vivra ou non, cela dépendra de la volonté des dieux. Sûr d’avoir fait tout mon possible pour lui, je respire un grand coup avant de sortir.

Deux bateaux sont en feu, leurs mâts allumés par les torches troyennes. Une mêlée d’hommes qui vocifèrent désespérément se presse le long de leur coque pour sauter sur le pont et éteindre les flammes. Ajax est le seul que je reconnais, campé sur la proue d’Agamemnon, jambes écartées, son ombre massive découpée dans le ciel. Ignorant le feu, il abat sa lance sur les mains ennemies qui grouillent autour de lui tels des poissons affamés.

Tandis que je reste debout, pétrifié, à contempler la scène, je vois soudain une de ces mains s’élever au-dessus du chaos pour agripper le nez pointu d’une des nefs, puis le bras qui va avec, robuste, brun et sûr, suivi enfin d’une tête et d’un torse large d’épaules qui fendent l’air comme le dos d’un dauphin pour s’extraire de cette fourmilière humaine. Bientôt, c’est le corps bruni d’Hector en entier qui se tortille tout seul dans l’espace vide de mer et d’air, suspendu entre ciel et terre. Son visage lisse et en paix est celui d’un homme en prière, d’un homme qui cherche son dieu. Il reste ainsi quelques secondes, les muscles de son bras bandés, son armure remontant sur ses épaules, dévoilant les os de ses hanches pareilles aux corniches sculptées d’un temple. Finalement, sa seconde main jette une torche enflammée sur le pont du bateau.

Bien lancée, elle atterrit au milieu d’un tas de vieilles cordes pourrissantes et de voiles abattues. Les flammes prennent immédiatement, montant très vite le long du filin avant d’embraser le bois au-dessous. Hector sourit. Il n’a aucune raison de ne pas être content. Il est en train de gagner.

Ajax pousse un cri de frustration : un autre navire est en feu, les hommes paniqués sautent des ponts calcinés, et Hector se place discrètement hors d’atteinte pour disparaître dans la foule, un peu plus bas. La force du géant grec est la seule chose qui empêche encore nos soldats de s’effondrer complètement.

Mais une pointe de lance surgit dans les airs, argentée et scintillante. Elle passe en un éclair, presque trop rapide pour être visible à l’œil nu, et une tache rouge vif fleurit subitement sur la cuisse d’Ajax. J’ai suffisamment travaillé dans la tente de Machaon pour comprendre qu’elle a traversé le muscle. Ses genoux vacillent, puis s’affaissent peu à peu. Il tombe.

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