Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 11 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 11

 

Les dernières lueurs du soleil embrasaient l’horizon quand nous dépassâmes la pierre marquant la limite du périmètre du palais.

Nous entendîmes un cri monter des gardes, et une trompette lui répondre. Une fois au sommet de la colline, la demeure du père d’Achille devint visible, avec la mer menaçante en arrière-plan.

Et là, devant le seuil de la maison, Thétis fit une apparition aussi brutale que la foudre. Sa chevelure noire et brillante se détachait sur le marbre blanc de l’édifice. Sa robe était sombre, de la même couleur qu’un océan agité, un mélange de violets meurtris et de gris tourmentés. Quelque part derrière se tenaient les gardes, ainsi que Pélée, mais je les ignorai, incapable de détacher mes yeux de la déesse, dont la mâchoire était semblable à une lame de couteau incurvée.

— Ta mère, murmurai-je à l’attention d’Achille.

J’aurais juré que ses yeux venaient de lancer des éclairs dans ma direction comme si elle avait entendu. Malgré tout, je me forçai à avancer en avalant ma salive.

Elle ne me fera pas de mal. Chiron a promis que non.

C’était étrange de la voir parmi les mortels : en dépit de la pâleur cireuse de sa peau, Pélée et ses gardes semblaient encore plus délavés et blêmes. Thétis se tenait à bonne distance d’eux, égratignant le ciel de sa stature surnaturelle. Devant elle, les gardes baissaient les yeux, par crainte ou par déférence.

Achille sauta à bas de son cheval, et je l’imitai. Quand Thétis l’attira dans ses bras, je vis les gardes se dandiner d’un pied sur l’autre. Sans doute se demandaient-ils à quoi ressemblait le contact de sa peau, tout en étant bien contents de ne pas le savoir.

— Fruit de mes entrailles, chair de ma chair, Achille, déclara-t-elle.

Si elle n’avait pas parlé fort, ses mots avaient porté à travers la cour.

— Sois le bienvenu à la maison.

— Merci, Mère, répondit Achille, conscient comme nous tous qu’elle tentait de reprendre possession de lui.

Le protocole demandait qu’un fils salue son père en premier. Les mères venaient en second, ou pas du tout, seulement c’était une déesse. La bouche de Pélée s’était crispée, mais il ne dit rien.

Lorsque Thétis relâcha son étreinte, Achille se dirigea vers son père.

— Sois le bienvenu, fils, dit à son tour celui-ci.

Sa voix semblait ténue comparée à celle de son épouse divine, et il paraissait plus vieux. Il y avait trois ans que nous étions partis.

— Toi aussi, Patrocle.

Voyant que tout le monde se tournait vers moi, je parvins à saluer le roi. J’étais tellement conscient des regards scrutateurs que me lançait Thétis que ma peau me piquait comme si je venais de traverser l’étendue de bruyères qui menaient à l’océan. Aussi fus-je soulagé qu’Achille reprenne la parole.

— Quelle est donc cette nouvelle, Père ?

Pélée jeta un coup d’œil aux gardes. Spéculations et rumeurs devaient aller bon train dans chaque couloir du palais.

— Je ne voulais pas l’annoncer avant que tout le monde soit rassemblé. Nous t’attendions. Viens, nous allons commencer.

Nous le suivîmes à l’intérieur. J’avais envie de parler à Achille, mais je n’osais pas. Thétis marchait juste derrière nous. Les domestiques s’écartaient d’elle à la hâte avec de petits soupirs surpris. La déesse. Ses pieds touchaient le sol de pierre sans aucun bruit.

La grande salle à manger était remplie à craquer de tables et de bancs. Des serviteurs s’affairaient à apporter des plateaux de nourriture, ou passaient chargés de coupes de vin remplies à ras bord. À l’avant de la table se dressait une estrade prête à accueillir Pélée, sa femme et son fils. Trois places. Mes joues s’empourprèrent. À quoi d’autre m’attendais-je ?

Même au milieu du vacarme des préparatifs, la voix d’Achille me sembla très forte quand il prit la parole.

— Père, je ne vois pas de place pour Patrocle.

Mes joues devinrent encore plus cramoisies.

— Achille, intervins-je dans un murmure.

Ce n’est pas grave, étais-je sur le point de dire. Je vais m’asseoir avec les hommes, ça m’est égal. Cependant, il m’ignora.

— Patrocle est mon fidèle compagnon. Il doit être à mes côtés.

Thétis cligna des yeux, et je sentis son regard brûlant sur moi. Ses lèvres se tordirent en signe de désapprobation.

— Très bien, concéda Pélée.

Il fit signe à un domestique qui ajouta un couvert, par bonheur à l’autre bout de la table, loin de la déesse. Soucieux de me faire le plus petit possible, je suivis Achille jusqu’à nos sièges.

— Elle va me détester, maintenant, commentai-je.

— Elle te déteste déjà, répondit-il avec un sourire éclair.

Cela ne me rassura pas.

— Pourquoi est-elle venue ? chuchotai-je.

Seul un événement vraiment important pouvait l’avoir attirée ici, loin de ses grottes sous-marines. Son mépris pour moi n’était rien comparé à l’expression qui se peignait sur son visage dès que Pélée entrait dans son champ de vision.

Achille était perplexe.

— Je ne sais pas. C’est étrange. Je ne les ai jamais vus ensemble tous les deux depuis mon enfance.

Je me souvins du conseil d’adieu de Chiron à Achille : tu devrais réfléchir à ta réponse.

— Chiron pense que la nouvelle, c’est une guerre.

Achille fronça les sourcils.

— Mais il y a toujours la guerre à Mycènes. Je ne vois pas pourquoi ils avaient besoin de nous appeler.

Quand Pélée s’assit, un héraut donna trois coups de trompette pour signaler le début du repas. D’habitude, il fallait quelques minutes aux hommes qui s’attardaient encore sur les terrains d’exercices ou expédiaient leurs occupations pour se rassembler, mais cette fois, ils arrivèrent d’un coup, comme une inondation après la rupture des glaces hivernales. La pièce se remplit rapidement de convives qui se bousculaient pour avoir les meilleurs sièges tout en échangeant des potins. J’entendais la tension dans leurs voix où perçait une excitation croissante. Personne ne prenait la peine de réprimander un serviteur ou de donner un coup de pied à un chien quémandant de la nourriture : les esprits étaient trop occupés par les nouvelles qu’amenait l’envoyé de Mycènes.

Thétis s’était assise, elle aussi. Il n’y avait ni assiette ni couteau pour elle : les dieux vivaient d’ambroisie et de nectar, de la saveur de nos offrandes carbonisées, et du vin que nous versions dans leurs autels. Bizarrement, elle n’était pas aussi visible ici, aussi intense qu’à l’extérieur, comme si elle avait rétréci au milieu de tous ces meubles volumineux et ordinaires.

Lorsque Pélée se mit debout, le calme envahit la salle jusqu’aux bancs les plus éloignés. Il leva sa coupe.

— J’ai reçu des nouvelles des fils d’Atrée, Agamemnon et Ménélas.

Les derniers mouvements et les ultimes murmures cessèrent complètement. Même les domestiques se turent. Je respirais à peine. Sous la table, Achille pressa sa jambe contre la mienne.

— Il y a eu un crime.

Pélée, qui pesait visiblement ses mots, marqua une nouvelle pause.

— La femme de Ménélas, la reine Hélène, a été enlevée du palais de Sparte.

Hélène ! Les convives échangèrent des chuchotements étouffés avec leurs voisins. Depuis son mariage, les récits de sa beauté étaient devenus encore plus élogieux. Ménélas avait construit, pour la protéger, un palais aux murs épais d’une double muraille de pierre, puis entraîné ses soldats à le défendre durant dix ans. Et malgré tous ses efforts, on avait ravi sa femme. Qui était le coupable ?

— Ménélas avait accueilli une délégation envoyée par le roi Priam de Troie, conduite par son fils, le prince Pâris. C’est lui le responsable. Il a enlevé la reine de Sparte dans sa chambre à coucher pendant que son époux dormait.

Un grondement indigné s’éleva. Seul un habitant de l’Est était capable d’insulter de la sorte la bienveillance de son hôte. Il était bien connu qu’ils s’aspergeaient de parfum et qu’ils étaient corrompus par une vie trop facile. Un véritable héros se serait emparé d’Hélène ouvertement, à la force de l’épée.

— Agamemnon et Mycènes lancent un appel aux gens de Hellas1 pour qu’ils rejoignent à la voile le royaume de Priam afin de porter secours à Hélène. Selon eux, Troie est opulente et facile à prendre. Tous ceux qui combattront reviendront riches et célèbres.

Pélée avait bien formulé ses arguments. Richesse et renommée étaient des motifs pour lesquels notre peuple avait toujours été capable de tuer.

— Ils m’ont demandé d’envoyer une délégation d’hommes de Phtie, et j’ai donné mon accord, poursuivit Pélée. Il attendit que les murmures se calment avant d’ajouter : par contre, je n’enrôlerai personne contre sa volonté, et je ne commanderai pas moi-même cette expédition.

— Qui la dirigera ? cria quelqu’un.

— Ce n’est pas encore déterminé, répondit Pélée, mais je vis ses yeux se poser rapidement sur son fils.

Non, pensai-je. Ma main se crispa sur le rebord du siège. Pas encore. De l’autre côté de la table, Thétis arborait une expression froide et impassible, le regard distant. Elle est au courant. Elle veut qu’il parte. Chiron et la grotte rose me parurent soudain incroyablement loin : une idylle enfantine. Je compris tout à coup la portée des paroles du centaure : tout le monde dirait qu’Achille était destiné à la guerre. Que ses mains et ses pieds si rapides avaient été créés dans le seul but de forcer les imposants murs de Troie. Ils le jetteraient en pâture aux milliers de lances troyennes pour le regarder triomphalement tacher ses doigts blancs de rouge.

Pélée fit signe à Phénix, son plus vieil ami, assis à l’une des premières tables.

— Le seigneur Phénix notera les noms de ceux qui veulent participer.

Il y eut une certaine agitation sur les bancs alors que les hommes commençaient à se lever, mais Pélée leva la main.

— Ce n’est pas fini, continua-t-il en brandissant un morceau de lin noirci d’inscriptions sombres. Avant les fiançailles d’Hélène au roi Ménélas, la princesse avait de nombreux prétendants. Il semblerait que ces derniers aient prêté serment de la protéger, qui que soit celui qui remporterait sa main. Agamemnon et Ménélas demandent aujourd’hui à ces hommes d’honorer leur promesse et de ramener Hélène à son époux légitime.

Il tendit le morceau de lin au héraut.

Je fixai un point devant moi. Un serment. L’image d’un brasero et du sang d’une chèvre blanche qui s’écoulait surgit dans mon esprit, suivie de celle d’une salle richement décorée remplie d’hommes immenses.

Le héraut leva la liste. J’eus l’impression que la pièce se mettait à tournoyer, et ma vision se brouilla. Il entama sa lecture.

Anténor.

Eurypyle.

Machaon.

Je reconnus la plupart des noms, comme nous tous, puisqu’il s’agissait des héros et des rois de notre époque. À cela près que pour moi, ils représentaient bien plus : je les avais vus, dans une pièce au sol de pierre et à l’atmosphère lourde de la fumée d’un feu.

Agamemnon. Le souvenir d’une épaisse barbe noire, d’un homme sombre aux yeux rétrécis et inquisiteurs.

Ulysse. La cicatrice qui s’enroulait autour de sa cheville, aussi rose que des gencives.

Ajax. Deux fois plus grand que tous les autres occupants de la pièce, avec son énorme bouclier derrière lui.

Philoctète, l’archer.

Ménoitiades.

Le messager s’interrompit, et j’entendis chuchoter : « Qui ça ? »

Comme mon père ne s’était pas particulièrement distingué durant les années qui avaient suivi mon exil, sa renommée avait diminué et son nom était tombé dans l’oubli. De plus, ceux qui le connaissaient n’avaient jamais entendu parler de son fils. Je restai assis, pétrifié, n’osant pas bouger de peur de me dévoiler. Je vais être obligé d’aller à cette guerre, pensai-je.

Le héraut s’éclaircit la gorge avant de reprendre.

Idoménée.

Diomède.

— Il parle de toi ? Tu étais là-bas ?

Achille s’était retourné vers moi. En dépit de sa voix étouffée, je craignais que quelqu’un l’entende.

J’opinai, la bouche trop sèche pour répondre. Je n’avais pensé qu’au danger auquel il pourrait être exposé, et à la façon de m’y prendre pour l’empêcher de partir, si possible, sans même envisager mon propre cas.

— Écoute. Ce n’est plus ton nom. Ne dis rien. Nous allons réfléchir. Demander à Chiron.

Achille ne s’exprimait jamais aussi précipitamment, en mangeant ses mots. Son ton pressant m’aida à retrouver partiellement mes esprits, et son regard plongé dans le mien me redonna courage. J’opinai à nouveau.

Les noms continuaient à s’égrener, et avec eux, les souvenirs. Les trois femmes sur l’estrade, Hélène parmi elles. Une pile de trésors, l’air réprobateur de mon père. La froideur de la pierre sous mes genoux. Je croyais l’avoir rêvé. Il n’en était rien.

L’énumération terminée, Pélée renvoya les hommes. Impatients d’aller s’enrôler auprès de Phénix, ils se levèrent tous ensemble en repoussant les bancs qui raclèrent le sol. Pélée pivota vers nous.

— Venez. J’aimerais m’entretenir plus longuement avec vous.

Je jetai un coup d’œil à Thétis pour voir si elle allait se joindre à nous, mais elle avait disparu.

Nous nous assîmes au coin du feu dans les quartiers de Pélée, qui nous proposa du vin à peine coupé d’eau. Achille le refusa. Quant à moi, j’en acceptai une coupe, sans la boire. Le roi était installé dans son vieux siège à haut dossier garni de coussins, tout près du feu. Ses yeux s’attardèrent sur Achille.

— Je t’ai rappelé ici avec l’idée que tu aurais peut-être envie de commander cette armée.

Voilà qui était dit. Le feu craqua : le bois était vert.

Achille planta son regard dans celui de son père.

— Je n’en ai pas encore terminé avec Chiron.

— Tu es resté au Pélion plus longtemps que moi et qu’aucun héros avant toi.

— Ça ne signifie pas que je suis obligé de voler au secours des fils d’Atrée à chaque fois qu’ils perdent leur femme.

J’aurais cru que cette remarque pourrait arracher un sourire à Pélée. Je me trompais.

— Je ne doute pas que Ménélas enrage de la perte de sa femme, mais le message émanait d’Agamemnon. Il a vu Troie s’enrichir durant des années, et maintenant, il veut en récolter les fruits. La prise de cette cité est un exploit digne des plus grands. Il y aura certainement de nombreux honneurs à récolter en s’embarquant avec lui.

Achille serra les lèvres.

— Il y aura aussi d’autres guerres.

Si Pélée n’acquiesça pas vraiment, je vis qu’il reconnaissait le bien-fondé de cette réponse.

— Et Patrocle ? Il a été appelé à servir.

— Patrocle n’est plus le fils de Ménoetios, aujourd’hui. Il n’est donc pas lié par le serment.

Le pieux roi haussa un sourcil.

— Cet argument est discutable.

— Je ne trouve pas, rétorqua Achille en levant le menton. Le serment a été annulé le jour où son père l’a renié.

— Je ne souhaite pas y aller, dis-je d’une petite voix.

Pélée nous dévisagea brièvement tous les deux avant de répondre :

— Ce n’est pas à moi de prendre une décision de cette ampleur. Je vous laisse libres.

Je sentis ma tension se relâcher un peu. Il ne me dénoncerait pas.

— Achille, des hommes sont là pour te parler. Ce sont des rois envoyés par Agamemnon.

Par la fenêtre, j’entendis le murmure régulier de l’océan sur le sable. J’arrivais même à sentir le sel.

— Ils vont me demander de me battre, répliqua Achille.

Ce n’était pas une question.

— Oui.

— Tu veux que je leur accorde une audience.

— Oui.

Le silence s’était réinstallé, mais Achille le brisa.

— Je ne vais pas vous déshonorer, ni eux, ni toi. J’écouterai leurs arguments. En revanche, tu dois savoir qu’ils ne me convaincront sans doute pas.

Je m’aperçus que Pélée était quelque peu surpris par la certitude de son fils.

— Ce n’est pas non plus à moi d’en décider, répliqua-t-il doucement. Le feu craqua de plus belle, crachant la sève.

Achille s’agenouilla, et Pélée lui posa une main sur la tête. J’étais habitué à voir Chiron faire le même geste, et en comparaison, la main du roi me parut vieille et flétrie avec ses veines tremblantes. Il était parfois difficile de se souvenir qu’il avait été un guerrier, et qu’il avait marché avec les dieux.

La chambre d’Achille était restée telle qu’il l’avait laissée, à l’exception de la paillasse, qu’on avait enlevée en notre absence. J’étais bien content. Cela me fournirait une excuse facile si quelqu’un nous demandait pourquoi nous dormions dans le même lit. Quand nous nous enlaçâmes, je songeai à toutes ces nuits où j’étais resté allongé là, éveillé, à l’aimer en silence.

Un peu plus tard, Achille se pressa contre moi pour murmurer une dernière chose d’un ton somnolent :

— Si tu dois y aller, tu sais que j’irai avec toi.

Et puis le sommeil nous gagna.

 

1 La Grèce.

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