Le chant d'Achille

Madeline Miller · Chapitre 14 sur 33

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Le chant d'Achille

Chapitre 14

 

Déidamie partit le lendemain matin, comme prévu.

— Elle va rendre visite à une tante, annonça platement Lycomède à la cour au petit-déjeuner.

Si quelqu’un avait des questions, personne n’osa les poser tout haut. La princesse serait absente jusqu’à la naissance du bébé, dont Achille endosserait la paternité.

Les journées paraissaient curieusement suspendues. Achille et moi occupions le plus possible notre temps loin du palais, et le bonheur si explosif de nos retrouvailles avait fait place à de l’impatience. Nous avions envie de quitter les lieux pour reprendre notre vie, dans le Pélion ou à Phtie. Depuis le départ de Déidamie, nous nous sentions suspects et coupables. Les courtisans nous portaient davantage d’attention, et la situation devenait inconfortable. Quant à Lycomède, il fronçait les sourcils dès qu’il nous apercevait.

Et puis il y avait la guerre. Même dans la lointaine île oubliée de Scyros, on en recevait des nouvelles. Depuis que les anciens prétendants d’Hélène avaient honoré leur serment, l’armée d’Agamemnon était riche de sang princier. On disait qu’il avait accompli ce dont aucun homme avant lui n’avait été capable : unir nos royaumes morcelés autour d’une cause commune. Je me souvenais de lui : une ombre au visage sinistre, aussi poilue qu’un ours. Pour l’enfant de neuf ans que j’étais, Ménélas restait de loin le plus inoubliable des deux frères, avec ses cheveux roux et sa voix joyeuse.

Cependant, comme Agamemnon était l’aîné et qu’il disposait d’armées plus nombreuses, c’était lui qui avait été appelé à conduire l’expédition pour Troie.

Un matin, un événement imprévu survint. En dépit des apparences, le printemps était déjà là, malgré la morsure de l’air glacial et le brun encore hivernal de l’herbe. Normalement, dans les contrées situées aussi au sud, les feuilles ne jaunissaient pas, et l’atmosphère matinale était rarement si froide. Nous nous étions attardés à l’intérieur d’une crevasse rocheuse qui surplombait le vaste horizon, occupés à guetter paresseusement les navires ou l’éclair gris du dos d’un dauphin. Nous jetions des galets du sommet de la falaise en nous inclinant pour les voir voltiger le long de la paroi, sans les entendre se fracasser sur les rochers en contrebas tant nous étions haut.

— J’aimerais bien avoir la lyre de ta mère, regretta Achille.

— Moi aussi.

Malheureusement, elle était restée à Phtie avec la plupart de nos affaires. Nous gardâmes le silence un moment au souvenir de la douceur de ses cordes. Tout à coup, Achille se pencha en avant :

— Qu’est-ce que c’est ?

Je clignai des yeux. Avec l’arrivée du printemps, le soleil se positionnait différemment dans le ciel, et ses rayons me semblaient obliques quel que soit l’angle.

— Je ne peux pas dire.

Après avoir scruté la brume qui marquait le point où la mer se changeait en ciel, j’y repérai une trace lointaine qui aurait pu être aussi bien une embarcation que le reflet de la lumière sur l’eau.

— Si c’est un navire, il va sûrement apporter des nouvelles, hasardai-je en sentant mon estomac se nouer encore une fois, terrifié à l’idée qu’on annonce que le dernier prétendant d’Hélène, celui qui avait rompu son serment, était recherché.

J’étais si jeune alors. Trop jeune pour me rendre compte qu’aucun chef ne voudrait que la rumeur selon laquelle certains n’avaient pas répondu à l’appel se répande.

— C’est un bateau, c’est sûr, affirma Achille. La trace s’était rapprochée. Le navire devait se déplacer très rapidement. Les couleurs vives de sa voile se distinguaient de plus en plus nettement sur l’eau bleu-gris de la mer.

— Mais pas un bateau commercial, poursuivit-il.

En effet, ces derniers utilisaient exclusivement des voiles blanches, pratiques et bon marché. Seul un homme riche pouvait se permettre de gaspiller de la teinture. Les voiles des messagers d’Agamemnon étaient pourpres et violettes, des couleurs symboliques volées aux royaumes de l’Est. En revanche, celles du navire que nous avions repéré étaient jaunes, entrelacées de spirales noires.

— Tu reconnais cet emblème ? demandai-je.

Achille secoua la tête.

Nous suivîmes des yeux l’embarcation qui dépassa l’étroite ouverture de la baie de Scyros pour aller s’échouer sur la grève sablonneuse d’une plage. Quelqu’un jeta une ancre en pierre grossièrement taillée par-dessus bord, et on descendit la passerelle. Nous étions trop loin pour distinguer autre chose des hommes sur le pont que leurs têtes sombres.

Nous étions restés plus longtemps que nous n’aurions dû. Achille se leva, rentra ses cheveux dénoués par le vent sous son foulard. Mes mains s’affairèrent à remettre de l’ordre dans les plis de sa robe, à les replacer plus gracieusement sur ses épaules, à rajuster ceintures et dentelles. Je ne trouvais presque plus bizarre de le voir ainsi accoutré. Ma tâche terminée, Achille se pencha pour m’embrasser. Le contact de ses lèvres douces sur les miennes réveilla mon désir. Il surprit l’expression de mon regard avec un sourire.

— Plus tard, promit-il, avant d’amorcer la descente le long du sentier menant au palais.

Là-bas, il irait attendre le départ du messager dans les quartiers des femmes, au milieu des métiers à tisser et des robes.

Sentant les prémices d’un mal de tête s’insinuer derrière mes paupières, j’allai dans ma chambre fraîche et sombre dont les volets barraient l’accès au soleil de midi pour dormir.

Un coup à la porte me réveilla. Peut-être un domestique, ou Lycomède. Les yeux encore clos, je criai : « Entrez ».

— Il est un peu tard pour faire la grasse matinée, répondit une voix amusée, quoiqu’aussi sèche qu’un sarment de vigne.

Brusquement en alerte, je me redressai. Un homme était debout sur le seuil. Robuste et musclé, il portait une barbe de philosophe taillée de près, d’un brun foncé teinté de roux. Lorsqu’il me sourit, je remarquai ses rides, creusées par d’autres sourires. Cette jovialité, naturelle et spontanée, était devenue depuis longtemps une habitude. Elle me rappela confusément quelque chose.

— Je suis désolé de t’avoir dérangé.

Sa voix était plaisante, bien modulée.

— Aucune importance, répondis-je prudemment.

— J’espérais que nous pourrions avoir une petite conversation. Puis-je m’asseoir ?

D’un geste de ma paume ouverte, je désignai une chaise. Il avait formulé sa requête poliment, et en dépit de mon malaise, je ne voyais pas de raison de refuser.

Comme j’avais acquiescé, il tira le siège à lui. En dépit de ses mains calleuses et rugueuses - que l’on pouvait aisément imaginer maniant une charrue -, son maintien indiquait la noblesse. Pour gagner du temps, j’ouvris les volets dans l’espoir de dissiper la brume ensommeillée qui ralentissait mon cerveau. Je n’arrivais pas à trouver une seule raison qui pourrait pousser quiconque à me demander un entretien… Sauf s’il était venu me chercher à cause de mon serment. Je me retournai vers mon visiteur.

— Qui es-tu ?

Il se mit à rire.

— Bonne question ! Je suis terriblement grossier de m’inviter ainsi dans ta chambre. Je suis l’un des capitaines du grand roi Agamemnon. Je parcours les îles pour discuter avec les jeunes gens prometteurs dans ton genre, dit-il en inclinant la tête vers moi, et les convaincre de rejoindre notre armée contre Troie. As-tu entendu parler de la guerre ?

— Oui.

— Bien.

Il sourit à nouveau en étendant ses jambes devant lui. Dans la lumière faiblissante, je distinguai une cicatrice rose qui longeait la chair brune de son mollet droit, à la manière d’une couture, de la cheville au genou. Une cicatrice rose. Mon estomac se noua d’un seul coup comme si je me penchais du haut de la falaise la plus élevée de Scyros et que rien d’autre ne me séparait de la mer qu’une longue chute. Ulysse.

Il continua, mais je ne l’entendais plus. J’étais revenu des années en arrière dans la grande salle de Tyndare, absorbé par le souvenir de ses yeux intelligents et sombres qui ne laissaient rien passer. Ulysse m’avait-il reconnu ? À la réflexion, je lui trouvai juste un air légèrement perplexe. Il attend une réponse, pensai-je.

— Je suis désolé, je n’ai pas bien entendu. Pardon ? dis-je en ravalant mon angoisse.

— Cela t’intéresse-t-il de te joindre à nous pour te battre ?

— Je ne crois pas que tu me trouverais utile. Je ne suis pas très bon soldat.

Sa bouche se tordit ironiquement.

— C’est drôle, c’est ce que tout le monde dit quand je viens leur rendre visite, remarqua-t-il d’un ton léger et dénué de reproche. Comment t’appelles-tu ?

J’essayai de répondre avec autant de décontraction que possible.

— Chironides.

— Chironides, répéta-t-il.

Je l’observai pour voir s’il montrait des signes d’incrédulité, sans rien noter de particulier. Mes muscles se détendirent un peu. Bien sûr qu’il ne me reconnaissait pas ! J’avais beaucoup changé depuis mes neuf ans.

— Eh bien, Chironides, Agamemnon promet de l’or et des honneurs à tous ceux qui combattront pour lui. La campagne sera certainement courte : tu seras rentré chez toi à l’automne prochain. Je vais rester ici quelques jours, et j’espère que tu réfléchiras à mon offre.

Il posa ses mains sur ses genoux avec détermination, puis se leva.

— C’est tout ?

Je m’étais attendu à ce qu’il essaie de me persuader ou de faire pression sur moi toute la soirée.

Il éclata d’un rire presque affectueux.

— Oui, c’est tout. J’imagine que je te verrai au dîner ?

Je fis signe que oui. Sur le point de partir, il se ravisa.

— Tu sais, c’est drôle, mais j’ai l’impression persistante de t’avoir déjà vu quelque part.

— J’en doute, ripostai-je. Je ne te reconnais pas.

Il m’étudia quelques instants avant de hausser les épaules comme s’il abandonnait la partie.

— Je te confonds sûrement avec un autre jeune homme. Tu sais ce qu’on dit : plus on est vieux, moins on se souvient, reprit-il en se grattant la barbe. Qui est ton père ? Peut-être est-ce lui que je connais ?

— Je suis un exilé.

Il adopta une expression compatissante.

— Désolé de l’apprendre. D’où étais-tu ?

— De la côte.

— Nord ou sud ?

— Sud.

Il secoua la tête d’un air contrit.

— J’aurais juré que tu venais du Nord. Des alentours de la Thessalie, par exemple. Ou de Phtie. Tu prononces tes voyelles avec la même rondeur que les gens de là-bas.

Je déglutis péniblement. À Phtie, les consonnes étaient plus

dures qu’ailleurs, les voyelles plus larges. J’avais trouvé cette prononciation très laide avant de l’entendre dans la bouche d’Achille. En revanche, je n’avais pas réalisé à quel point j’avais adopté cet accent.

— Je… je l’ignorais, marmonnai-je, le cœur battant.

Si seulement il pouvait s’en aller !

— J’ai bien peur d’être voué à accumuler des informations inutiles, avoua-t-il avec un nouveau sourire légèrement amusé. Quoi qu’il en soit, n’oublie pas de venir me trouver si tu décides de te joindre à nous. Ou si par hasard tu connais d’autres jeunes gens que je pourrais aller voir.

La porte se referma derrière lui avec un petit clic.

La cloche du dîner avait sonné, et les couloirs étaient remplis de domestiques chargés de plateaux et de chaises. Quand je pénétrai dans la salle, mon visiteur était déjà là, debout aux côtés de Lycomède et d’un autre homme. Le roi m’apostropha pour saluer mon arrivée :

— Chironides, voici Ulysse, qui gouverne Ithaque.

— Heureusement que les hôtes sont là pour faire les présentations, commenta Ulysse. Après t’avoir quitté, je me suis aperçu que je ne t’avais pas dit mon nom.

Et moi, je ne te l’ai pas demandé parce que je le connaissais, complétai-je en pensée. Enfin, même si j’avais commis une faute, elle n’était pas irréparable. J’écarquillai les yeux.

— Tu es donc roi ? m’enquis-je en m’agenouillant pour mimer de mon mieux l’obéissance effrayée.

— En fait, il est juste prince, précisa une voix traînante. Le roi, c’est moi.

Levant la tête, je croisai le regard vif du troisième homme, aux iris d’un brun si clair qu’il en était presque jaune. Sa courte barbe noire mettait en valeur les angles de son visage.

— Voici le seigneur Diomède, roi d’Argos, annonça Lycomède. Un camarade d’Ulysse.

Encore un autre prétendant d’Hélène, même si je ne me souvenais de rien d’autre que de son nom…

— Seigneur.

Je m’inclinai devant lui sans avoir le temps de craindre d’être reconnu, car il s’était déjà détourné.

— Très bien, dit Lycomède avec un geste vers la table. Et si nous mangions ?

Plusieurs de ses conseillers nous rejoignirent, et je fus heureux de pouvoir me fondre dans la masse. Absorbés dans leur conversation avec Lycomède, Ulysse et Diomède nous ignorèrent durant la majeure partie du repas.

— Tout va bien à Ithaque ? s’informa poliment Lycomède.

— Très bien, merci, répondit Ulysse. J’y ai laissé ma femme et mon fils, tous deux en bonne santé.

— Pose-lui des questions sur sa femme, suggéra Diomède. Il adore parler d’elle. Sais-tu comment il l’a rencontrée ? C’est son histoire préférée.

Alertés par son ton empreint d’une provocation à peine dissimulée, les convives autour de lui cessèrent de mastiquer pour ne rien perdre de la scène.

Après avoir fixé successivement ses deux invités, Lycomède se lança :

— Comment as-tu rencontré ta femme, prince d’Ithaque ?

Si Ulysse avait senti la tension ambiante, il n’en laissa rien paraître.

— Tu es bien aimable de poser la question. Au moment où Tyndare s’est mis en quête d’un mari pour Hélène, des prétendants ont afflué de tous les royaumes. Je suis sûr que tu t’en souviens.

— Je n’y suis pas allé car j’étais déjà marié à l’époque, expliqua Lycomède.

— Bien sûr. Et ces jeunes gens étaient encore enfants, j’en ai peur, ajouta Ulysse en me gratifiant d’un sourire avant de s’adresser à nouveau au roi. J’ai eu la chance d’être le premier prétendant à arriver, et le maître des lieux m’a invité à dîner avec sa famille : Hélène, sa sœur Clytemnestre, et leur cousine Pénélope.

— Invité ! se moqua Diomède. Est-ce le terme qu’on emploie pour désigner quelqu’un qui espionne ses hôtes en rampant dans les fougères ?

— Je suis sûr que le prince d’Ithaque ne se comporterait pas ainsi ! s’exclama Lycomède avec un froncement de sourcils.

— C’est pourtant exactement ce que j’ai fait, même si j’apprécie la foi que tu as en moi, confia Ulysse à Lycomède avec cordialité. C’est d’ailleurs Pénélope qui m’a surpris. Comme elle m’avait repéré depuis plus d’une heure, elle a décidé d’intervenir pour m’éviter d’atterrir dans un buisson de ronces. Naturellement, nous avons tous été un peu mal à l’aise par la suite, mais Tyndare m’a malgré tout demandé de rester. Au cours du dîner, j’ai découvert que Pénélope était deux fois plus intelligente que ses cousines, et tout aussi belle. Et…

— Aussi belle qu’Hélène ? l’interrompit Diomède. Est-ce pour cette raison qu’elle n’était toujours pas mariée à vingt ans ?

— Je ne suis pas sûr qu’on puisse demander à un homme de comparer défavorablement son épouse à une autre femme, répondit aimablement Ulysse.

Diomède roula des yeux avant de s’adosser à son siège pour se curer les dents avec la pointe de son couteau.

Ulysse reprit, se tournant vers Lycomède :

— Durant la conversation, il est devenu clair que je plaisais à Dame Pénélope…

— Certainement pas pour ton physique, ironisa Diomède.

— En effet, concéda Ulysse. Lorsqu’elle m’a demandé quel cadeau de mariage j’offrirais à ma promise, je lui ai répondu plutôt galamment que ce serait un lit nuptial sculpté dans le plus beau chêne vert. Seulement ma réponse ne lui convenait pas. « Un lit nuptial ne doit pas être façonné à partir de bois sec et mort, mais d’un matériau jeune et vivant » m’a-t-elle rétorqué. « Et si je suis capable de fabriquer un lit pareil, ai-je enchaîné, m’accepteras-tu pour époux ? » Puis elle a dit que…

Le roi d’Argos émit un grognement dégoûté.

— J’en ai par-dessus la tête de ton histoire de lit nuptial.

— Dans ce cas, tu n’aurais sans doute pas dû me suggérer de la raconter.

— Si tu en trouvais d’autres, cela m’éviterait peut-être d’avoir envie de me faire sauter le crâne pour échapper à l’ennui.

Lycomède parut choqué. Ce genre de gaudriole était réservée aux arrière-salles et aux champs d’exercice, pas aux dîners formels. Ulysse se contenta cependant de secouer la tête avec regret.

— Les Argiens deviennent vraiment de plus en plus barbares d’une année sur l’autre. Montrons un peu au roi d’Argos ce que c’est que d’être civilisé, Lycomède. J’avais espéré apercevoir les célèbres danseuses de votre île.

Lycomède avala sa salive.

— Oui. Je n’avais pas pensé que…

Il s’interrompit avant de poursuivre du ton le plus affable qu’il put :

— Si vous en avez envie.

— Absolument, confirma Diomède.

— Eh bien… bredouilla Lycomède en considérant fébrilement les deux hommes tour à tour.

Thétis lui avait ordonné de garder les femmes loin des visiteurs, mais un refus serait suspect. Après s’être éclairci la gorge, il finit par se décider.

— Alors, appelons-les, annonça-t-il avec un geste brusque à l’attention d’un serviteur qui tourna les talons et partit aussitôt en courant.

Je m’absorbai dans la contemplation de mon assiette afin que les autres ne lisent pas la peur sur mes traits.

Surprises d’être convoquées si vite, les femmes étaient encore en train de finir d’ajuster leurs vêtements et de se recoiffer lorsqu’elles pénétrèrent dans la pièce. Achille était parmi elles, la chevelure soigneusement couverte, les paupières modestement baissées. Mon regard alla anxieusement d’Ulysse à Diomède, mais ni l’un ni l’autre ne lui prêta la moindre attention.

Une fois que les danseuses eurent pris leur place, la musique retentit, et elles entamèrent une série de pas compliqués. C’était beau, même si l’absence de Déidamie appauvrissait le spectacle : elle avait été la meilleure.

— Laquelle est ta fille ? s’informa Diomède.

— Déidamie n’est pas ici, roi d’Argos. Elle est partie rendre visite à des membres de la famille.

— Dommage, regretta Diomède. J’espérais que c’était celle-là.

Il montra une jeune femme en bout de rangée, petite et brune. Elle ressemblait un peu à la princesse, et ses chevilles étaient particulièrement gracieuses quand elles apparaissaient en un éclair sous l’ourlet tourbillonnant de sa robe.

Lycomède se racla la gorge :

— Es-tu marié, mon seigneur ?

Diomède eut un demi-sourire.

— Pour l’instant, oui, dit-il sans quitter les suivantes des yeux.

Le spectacle terminé, Ulysse se leva et prit la parole en haussant le ton pour être entendu de tous.

— Nous sommes vraiment honorés d’avoir assisté à ce divertissement. Tout le monde ne peut pas se vanter d’avoir vu les célèbres danseuses de Scyros. Pour vous témoigner notre admiration, nous vous avons apporté des cadeaux, à vous et à votre roi.

Un murmure d’excitation s’éleva. Les objets de luxe n’arrivaient pas souvent jusqu’à l’île, et personne n’avait d’argent pour en acheter.

— Tu es trop aimable.

Le visage de Lycomède s’était empourpré de plaisir sincère. Il ne s’était pas attendu à une telle générosité. Au signal d’Ulysse, des domestiques avancèrent des malles, qu’ils commencèrent à vider sur les longues tables. Je vis de l’argent scintiller, du verre et des pierres précieuses briller. L’ensemble de l’assistance, hommes et femmes compris, se pencha en avant avec avidité.

— S’il vous plaît, prenez ce que vous voulez, les encouragea Ulysse.

Les filles s’étaient rapprochées des tables à toute allure. Je les vis tripoter les babioles : du parfum contenu dans de délicates bouteilles de verre scellées par un peu de cire ; des miroirs aux manches en ivoire ouvragé ; des bracelets d’or tordu ; des rubans teints de violets ou de rouges puissants. Au milieu de tout cela se trouvaient aussi quelques présents prévus pour Lycomède et ses conseillers : des boucliers recouverts de cuir, des poignées de lance sculptées, et des épées en argent aux fourreaux en chevreau souples. Le regard du vieux monarque s’était d’ailleurs arrêté sur l’un de ceux-là, et il faisait penser à un poisson au bout d’un fil à pêche.

Ulysse se tenait toujours debout dans les parages, un sourire bienveillant aux lèvres.

Achille, lui, déambulait lentement entre les tables, un peu en retrait. Il s’arrêta pour mettre une goutte de parfum sur ses poignets fins, caresser le manche lisse d’un miroir, et s’attarda devant une paire de boucles d’oreilles, des pierres bleues serties de fil d’argent.

Un mouvement à l’extrémité de la salle attira mon attention. Diomède avait traversé la pièce et parlait à un de ses serviteurs, qui opina avant de sortir par la large porte à double battant. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait pas s’agir d’une affaire importante : Diomède semblait à moitié endormi, les paupières lourdes, le regard vide d’ennui.

Je jetai un nouveau coup d’œil en direction d’Achille, qui tenait les boucles à la hauteur de ses oreilles et les examinait avec une petite moue en minaudant comme une fille. Ce jeu l’amusait, et les coins de sa bouche se soulevèrent. Lorsque ses yeux balayèrent la salle et s’immobilisèrent brièvement sur moi, je ne pus m’empêcher de sourire.

Une trompette affolée retentit soudain à grand bruit. Le son venait de l’extérieur, une courte note suivie de trois coups brefs : notre signal avertissant de l’imminence de la plus grande des catastrophes. Lycomède se leva en titubant, et les gardes se tournèrent brusquement vers la porte. Les filles se mirent à crier et à s’accrocher les unes aux autres, lâchant leurs trésors sur le sol dans un tintement de verre brisé.

Toutes, sauf une. Avant la fin du dernier coup de trompette, Achille avait déjà saisi une des épées en argent et arraché son fourreau en chevreau. Une table lui bloquait l’accès à la porte : il sauta dessus en un éclair, attrapant une lance de l’autre main au passage. Quand il toucha terre, il brandissait déjà ses armes avec un sang-froid meurtrier qui n’appartenait à aucune femme et à aucun homme. Le plus grand guerrier de sa génération.

Je cherchai précipitamment Ulysse et Diomède du regard, pour constater avec horreur qu’ils souriaient.

— Salut à toi, prince Achille, déclara Ulysse. Nous te cherchions.

Impuissant, je vis les courtisans de Lycomède enregistrer les paroles d’Ulysse, puis dévisager Achille. Il resta immobile un moment et baissa lentement ses armes.

— Seigneur Ulysse, dit-il d’une voix particulièrement calme. Seigneur Diomède. Il inclina poliment la tête, un prince en saluant un autre. Je suis honoré d’avoir fait l’objet de tant d’efforts, reprit-il.

C’était une bonne réponse, pleine de dignité mais teintée d’une légère nuance de moquerie. Diomède et Ulysse auraient plus de mal à l’humilier maintenant.

— Je suppose que vous souhaitez me parler ? Je suis à vous tout de suite.

Il posa soigneusement l’épée et la lance sur la table, dénoua son foulard d’une main sûre avant de l’enlever, et ses cheveux libérés luirent comme du bronze poli. Tous les sujets de Lycomède, hommes et femmes, se chuchotèrent des remarques scandalisées, fascinés par la silhouette encore féminine d’Achille.

— Peut-être que ceci t’aidera ?

Après avoir sorti une tunique d’un sac, ou d’une boîte, Ulysse la lança à Achille, qui la rattrapa au vol.

— Merci, répondit-il devant la cour qui, hypnotisée, le regarda déplier le vêtement, se dévêtir jusqu’à la taille, et l’enfiler.

Ulysse se tourna vers le centre de la pièce.

— Lycomède, pouvons-nous t’emprunter une salle de conseil ? Nous avons de nombreux sujets à aborder avec le prince de Phtie.

Le visage de Lycomède ressemblait à un masque pétrifié. Je savais qu’il pensait à Thétis et à sa punition. Il ne répondit pas.

— Lycomède !

Diomède l’avait rappelé à l’ordre d’un ton sec aussi brutal qu’un coup de poing.

— Oui, croassa le vieux roi.

Il me faisait pitié. En fait, j’avais pitié de nous tous.

— C’est juste là, indiqua Lycomède, qui pointa une direction du doigt.

Ulysse le remercia d’un signe de tête.

Il se dirigea vers la porte d’un pas assuré, apparemment certain qu’Achille allait le suivre.

— Après toi, fit Diomède avec un petit sourire satisfait.

Achille hésita avant de me jeter un coup d’œil furtif.

— Oh, oui, lâcha Ulysse par-dessus son épaule. Tu peux amener Patrocle avec toi, si tu veux. Nous avons deux mots à lui dire à lui aussi.

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