Le Chasseur d’âme

Aaron Dembski-Bowden · Chapitre 20 sur 27

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Le Chasseur d’âme

XVII - Chasseur d'Âme

XVII

 

CHASSEUR D’ÂME

 

« Parce que le nom te convient.

Une seule âme, mon fils. Une chasse, au nom de la vengeance. Tu chasseras une âme brillante pendant que tous les autres tourneront le dos à la renvanche. »

– Le primarque Konrad Curze,

À l’attention de l’apothicaire Talos, de la Première Griffe, 10e

Compagnie.

 

Talos l’avait appelée depuis les ténèbres. Il avait prononcé le nom de l’assassin, l’avait murmuré dans un souffle qui avait résonné comme un crachotement du vox.

— M’Shen, avait-il sifflé.

L’assassin s’était mis à courir. Talos l’avait suivi.

Les autres suivraient plus tard. Lorsque le choc serait passé et que leurs ambitions indignes et infantiles prendraient le pas sur leur chagrin. Lorsqu’ils regarderaient le corps de leur père assassiné et pleureraient, non pas à cause de sa mort, mais parce que ses reliques avaient été arrachées à leurs mains avides.

Talos ne s’intéressait à rien de tout cela. La chienne impériale avait tué son père, et elle allait mourir pour cela.

C’était avant Aurum. Dans son gantelet, il tenait fermement une épée tronçonneuse qu’il éveilla à une vie hurlante tout en la poursuivant. Il avait la tête nue, mais son microvox était à son oreille. Les cris de ses frères lui parvenaient avec une clarté pénible.

— Est-ce qu’il la poursuit ?

— Frère, ne fais pas ça !

— Tu défies les dernières volontés de notre père.

Talos les laissait récriminer et rager. Le chasseur ne s’occupait de rien d’autre que de sa proie. Des bolts jaillirent dans la direction de l’assassin lorsqu’il ouvrit le feu, et elle les évita, vive comme un éclair de ténèbres. Chaque détonation semblait l’écho du tonnerre au milieu des halls sombres du palais du Night Haunter sur Tsagualsa.

L’assassin se mit à rire. Et avec raison. Que pouvait un space marine solitaire contre un agent bien entraîné du temple impérial Callidus ? Rien. Moins que rien. Elle plongeait, tournoyait, ondulait et sautait autour des bolts.

Distancé sans difficulté, Talos poussa un juron tout en ralentissant jusqu’à s’arrêter, puis il s’effaça dans l’ombre.

La chasse n’était pas terminée.

M’Shen se lécha les lèvres pour les humidifier. L’atmosphère de Tsagualsa était amère et sèche, un effet encore amplifié par l’immobilité de l’air dans ce palais des damnés. Ses doigts étaient repliés autour des cheveux de sa proie, la tête du primarque renégat tenue fermement dans sa poigne.

Ploc, ploc, ploc.

Elle repeignait le sol d’onyx de ruisselets de sang dégouttant du cou tranché. Son odeur était riche, entêtante, comme celui de puissantes épices. C’était le sang béni de l’Empereur, rendu aigre et rance par la corruption et le mal. M’Shen résista à la tentation de jeter au loin le dégoûtant trophée. Elle avait besoin d’apporter la preuve que la mission avait été remplie.

Comme c’était étrange. L’inhumanité génétique du primarque se révélait une fois de plus dans la mort – la tête coupée avait mis plusieurs minutes avant de commencer à saigner. Les agents coagulants de son sang venaient finalement de céder et avaient laissé échapper ces noirs ruisselets.

Elle aurait pu se contenter de voler un de ses artefacts, comme le simple bandeau qu’il portait en guise de couronne, la lame d’argent dans son fourreau dorsal, ou le manteau de plumes noires drapé sur ses épaules. Mais ces reliques, malgré toute leur valeur, auraient pu être dérobées à un vivant autant qu’à un mort. Il lui fallait une preuve éclatante à présenter à ses supérieurs. Et de ce point de vue, la tête du dieu mort était plus que suffisante pour l’assassin.

Les artefacts qu’elle avait volés étaient destinés à accentuer sa gloire personnelle et non l’honneur de son temple. Et comme ils la couvriraient de louanges pour ce qu’elle avait fait.

La pict-liaison de M’Shen avec son vaisseau en orbite, qu’une telle distance rendait déjà capricieuse, avait disparu maintenant. Elle l’avait senti s’éteindre au moment où elle bondissait sur le Night Haunter, et ce fait exhalait lui aussi la puanteur de la plus poétique des corruptions. L’instant précis de cette défaillance… Quelque chose dans cet endroit…

Cela n’avait aucun sens. Sa mémoire était aussi parfaite que le permettait l’esprit humain, et pourtant, elle s’était perdue. Ces couloirs noirs, pavés d’ossements, semblaient se tordre et se transformer. Et le son portait de façon bizarre ici. Voire même quelquefois pas du tout.

Le mur près de sa tête explosa en une pluie de débris. Elle était déjà en mouvement, bondissant de côté avant de reprendre sa course avec une grâce infinie. Elle était une Callidus. Elle était la discipline d’art meurtrier la plus accomplie sous une forme humaine.

Et elle courut sans s’arrêter. Elle passa devant de nombreux guerriers en armures Mk III, obsolètes, ou Mk IV plus récentes. À sa vue, les space marines se figeaient. Certains tremblaient du désir difficilement réprimé de dégainer leurs armes et de la combattre. Elle sentait leur soif de sang comme une présence oppressante dans l’air. Quelques-uns, très rares, lui jetaient des insultes au passage. Mais pas beaucoup. Car ils étaient les fils stoïques d’un père plus que moribond.

Et leur seigneur génétique s’était offert à la mort. Ce développement plus qu’étonnant continuait à assaillir ses pensées. Près de la moitié du temple Callidus, instrument béni de l’Empereur-Dieu, passait au peigne fin la bordure orientale à la recherche de Konrad Curze, huitième primarque, père de la légion des Night Lords.

Ici, sur Tsagualsa, cette planète désolée, dans ce palais forteresse d’onyx et d’obsidienne, d’os et d’ivoire, orné de bannières de peau humaine, elle l’avait trouvé.

Et il lui avait laissé prendre sa vie volontairement.

Elle, M’Shen, avait tué un primarque. Tueur de Dieu, c’est ainsi que ses maîtresses l’appelleraient…

Une masse colossale l’écrasa au sol. La tête du primarque lui échappa et roula loin de sa prise tandis que son propre visage heurtait le sol pavé. Des stimulants envahirent son flux sanguin et elle repoussa son assaillant au loin. En un battement de cœur, l’assassin était à nouveau sur pied et regardait le space marine qu’elle venait de rejeter contre le mur.

Lui. Encore.

Le sang de Talos était en feu. Son armure lui injectait sans interruption des composés chimiques brûlants par les connexions de sa colonne vertébrale, de son cou, de sa poitrine et de ses poignets. Son épée tronçonneuse hurla une série de gémissements enragés, mais qui ne coupèrent que l’air. L’assassin évitait chaque attaque sans même donner l’impression de bouger, se contentant des mouvements strictement nécessaires pour ne pas être touchée.

Ses yeux bleus, du bleu des mers de Terra depuis longtemps évaporées, le regardaient avec un léger amusement. Elle n’avait rien à lui dire, et aucune raison de le craindre, space marine ou pas. Elle était un assassin impérial. Elle était l’apogée des performances hum…

L’épée de Talos toucha son armure de tissu noir, tranchant la peau synthétique qui recouvrait son biceps.

Les yeux soudain écarquillés d’inquiétude, elle roula sur le côté, agrippa au passage les longs cheveux noirs de la tête du primarque et partit en courant à une vitesse qu’un space marine n’avait aucune chance d’égaler.

Talos la regarda partir. Les voix de ses frères résonnaient dans ses oreilles. Même ceux de la Première Griffe le harcelaient pour cette désobéissance pleine d’irrespect.

— Le Night Haunter a choisi son destin ! hurlait Vandred.

— Talos, c’était sa dernière volonté ! l’implorait Cyrion. Elle doit s’échapper pour rejoindre Terra !

Talos s’enfonça à nouveau dans les ténèbres, un sourire lugubre sur le visage.

Son microvox hurlait d’une centaine de voix étouffées, maintenant que d’autres se joignaient à la discussion rageuse.

Les fils du Night Haunter avaient eu vite fait de reprendre le fil de leurs ambitions désespérées. Acerbus, Halasker, Sahaal et les autres – les autres capitaines, les autres élus. Talos les entendait gémir et rager dans ses oreilles, et il se surprit à sourire devant leur incrédulité furieuse et impuissante.

— Elle a pris son sceau, tonna l’un d’eux.

— Sa couronne ! gémit un autre comme un enfant perdu.

— Notre père n’avait pas prévu cela, dit l’un d’eux.

Puis l’hypocrisie ultime : ils exigèrent de la légion tout entière qu’elle fasse par cupidité ce pour quoi ils avaient maudit Talos qui l’avait entrepris par vengeance.

— Elle doit mourir pour cela ! hurlèrent-ils.

— Elle nous a tous offensés !

La liste des reliques de la légion volées à leurs héritiers légitimes était une litanie que Talos n’avait nulle envie d’entendre. Il fit disparaître leurs voix, gonflées si soudainement d’une juste indignation.

Comme ses frères étaient bien vite passés de la foi et de l’amour qu’ils portaient à leur seigneur génétique aux doutes les plus profonds – à l’instant même où ils s’étaient aperçus que l’assassin avait volé des armes et des reliques dont ils pensaient être les héritiers légitimes.

Une telle cupidité. Une cupidité si pathétique, si dégoûtante.

Talos les méprisa tous en cet instant. Jamais auparavant l’écœurante ambition de ses frères si aisément corruptibles ne s’était vue aussi clairement.

Et ainsi naquit la haine qui ne s’éteindrait jamais.

L’assassin s’échappa du palais, et le fit avec l’apparence de la plus grande facilité.

Les Night Lords embarquèrent à bord de leurs vaisseaux, ramassis de griffes et de compagnie courant vers leurs Thunderhawk pour rejoindre leurs bâtiments en orbite. La flotte des Night Lords tout entière encerclait Tsagualsa, et ils partirent en chasse avec une rage encore jamais vue.

Quatre vaisseaux se détachèrent des autres : le Hunter’s Premonition, avec les 3e et 11e Compagnies ; l’Umbrea Insidior de la 1re Compagnie ; le Silent Pride avec les 4e et 7e Compagnies ; et le Covenant of Blood, avec la 10e.

Le navire de l’assassin, aussi élégant, rapide et d’exquise facture qu’il fût, n’avait aucune chance. Alors qu’il s’éloignait à pleine puissance de l’orbe sombre de Tsagualsa, les croiseurs bondirent à sa poursuite, rugissant de toutes leurs armes vers les systèmes vitaux de leur proie.

Le bâtiment retomba du Warp, blessé à mort, machines détruites, une épave à la dérive. Des modules d’assaut jaillirent des quatre vaisseaux Astartes et mordirent avidement la chair métallique du navire impérial.

Les chasseurs s’enfoncèrent dans les entrailles de leur proie, chacun déterminé à être le premier à goûter le sang et, avec lui, la victoire.

À bord du vaisseau de l’assassin, Talos courait avec les autres chasseurs de son groupe. Esclaves, humains, serviteurs : tous tombaient devant la horde hurlante des Night Lords qui envahissait les ponts par des centaines de brèches dans la coque.

Ce jour allait rester pour toujours dans les annales de la légion, ainsi que dans le cœur de tous les Night Lords présents, en cet instant où la vengeance allait leur être volée.

Alors que les chasseurs venaient de la trouver – honneur revendiqué par une escouade de la 1re Compagnie –, une rage nouvelle enfla sur le réseau-vox.

Talos était debout au milieu du charnier qu’étaient devenus les quartiers d’habitation, entouré par ses frères de la 10e et les chairs dévastées de maints membres humains de l’équipage. Le sang avait repeint les murs, le sol, et le devant de leurs armures. Aucune âme ne survivrait à la destruction du vaisseau du meurtrier.

Au début, les rapports peinèrent à arriver jusqu’aux Night Lords engagés dans la chasse à bord. Leur sang était bouillant et les messages d’alerte furent perdus dans le chaos de voix hurlantes qui submergeait les fréquences vox.

Talos fut l’un des premiers à entendre. Il désactiva son épée tronçonneuse et pencha la tête de côté tout en écoutant avec attention.

Comment était-ce possible ?

— Nous sommes attaqués, adressa-t-il à ceux qui se trouvaient à proximité d’une voix froide et calme, mais teintée d’une pointe d’incrédulité.

— Nous sommes attaqués par les eldars.

Dans les siècles qui suivraient, les guerriers de la VIIIe Légion en viendraient à se disputer sur la nature exacte de l’embuscade tendue par les xenos. Jaillis de leurs passages secrets à travers l’espace, des vaisseaux eldars, semblables à des spectres, étaient apparus soudain autour des bâtiments des Night Lords, tandis que leurs armes inconnues illuminaient les ténèbres pour déchirer sans merci les boucliers qui avaient rapidement cédé.

Certains affirmèrent que l’assaut avait pour but de récupérer les reliques du primarque, tout comme l’assassin l’avait fait. D’autres argumentèrent qu’une race extraterrestre n’avait que faire de tels trésors, et que ce ne pouvait être qu’un raisonnement xenos incompréhensible – ou peut-être une nuit de mauvaise fortune conjurée par le destin – qui avait conduit à la rencontre des deux flottes en un tel moment.

Umbrea Insidior fut perdue, et avec lui le traître Sahaal. Le Silent Pride fut dévasté, mais la flotte ennemie fut finalement détruite.

Mais bien peu, parmi la légion, trouvèrent une quelconque satisfaction à la victoire creuse remportée cette nuit-là.

Durant l’évacuation, des guerriers eldars se matérialisèrent dans les coursives du vaisseau de l’assassin, apparaissant devant les escouades de Night Lords enragés pour être taillés en pièce avant même que ne se soient dissipées les traces miroitantes qui subsistaient après l’utilisation de leur technologie de téléportation extraterrestre.

La Première Griffe, comme toutes les autres escouades engagées à bord, se fraya un chemin de retour, les armes à la main, vers leurs modules d’assaut.

— Quoi qu’ils soient venus chercher, adressa par le vox Cyrion tout en décapitant une femelle eldar au moment même où elle se matérialisait, ils le veulent vraiment !

— Au vaisseau ! hurlait le capitaine Malcharion pour couvrir le tumulte de leur retraite précipitée. Au Covenant !

Le vox était loin d’être plus clair maintenant. Des cris de joie se mélangeaient aux appels à battre en retraite et aux malédictions haineuses contre les extraterrestres. Quelque part au milieu de la mêlée verbale, Talos discerna les cris de victoire du Capitaine Sahaal, et les hurlements enragés de la 1re Compagnie.

Quelque chose ne tournait pas rond. Il pouvait l’entendre dans leurs voix.

Il ralentit sa course et se laissa distancer par le reste de sa griffe, tandis que son attention se concentrait sur les myriades de cris et de rapports contradictoires qui jaillissaient du vox. Un schéma d’ensemble s’en détacha très vite.

Le capitaine Sahaal avait récupéré une des reliques du Night Haunter… et prit la fuite aussitôt. Il faisait sortir Umbrea Insidior de la flotte, quittant la formation pour tenter d’échapper aux eldars.

Il avait abandonné la 1re Compagnie ! Talos déglutit. Avait-il bien entendu ? L’un des commandants les plus respectés de la légion avait-il pu condamner ses propres guerriers à mourir aux mains des eldars ?

Talos stoppa net au milieu de la coursive silencieuse, maintenant que le reste de son escouade était parti si loin devant.

Sahaal avait fui avec son trésor et s’était enfoncé dans le Warp. Les Night Lords de la 1re Compagnie combattaient pour rejoindre leurs modules d’abordage et allaient se retrouver coincés, forcés de mourir au combat ou de recourir à la charité des autres vaisseaux pour les sauver.

Talos ne se préoccupait guère de tout ceci. Les soucis de la 1re Compagnie n’étaient pas les siens. La légion battait en retraite devant cette embuscade et la 10e Compagnie allait devoir se battre pour se sauver elle-même.

Mais la mort de M’Shen n’avait pas encore été confirmée sur le réseau-vox.

Dans sa cupidité, Sahaal avait fui avec son bibelot, toutes pensées de vengeance envolées… et l’assassin était encore vivant !

Talos se détourna de la voie de la liberté et s’enfonça à nouveau dans les profondeurs du vaisseau.

Il n’y avait plus d’énergie, ce qui la laissait dans les ténèbres les plus complètes, mais elle était en sécurité.

Aussi vite qu’ils étaient arrivés, les space marines avaient fui.

Son navire vibrait encore, mais il lui semblait que les assaillants extraterrestres, les immondes créatures xenos qui se nommaient elles-mêmes eldars, s’étaient retirés à la suite des Night Lords.

L’une d’entre elles lui avait tranché la main d’un revers de sa lame. Elle n’avait pu les combattre toutes les cinq à la fois et le coup lui avait nettement sectionné le poignet. Son entraînement lui permettait d’ignorer complètement la douleur de la blessure, mais M’Shen avait malgré tout ligaturé la plaie par un garrot et recouvert le moignon d’un pansement temporaire de peau synthétique. L’hémorragie constituait un danger, même si le choc et la douleur n’en étaient pas.

Elle était debout au milieu des ruines ensanglantées de la passerelle et écoutait les souffles rauques et les tremblements des rares membres d’équipage qui respiraient encore.

Aucun d’eux ne voyait plus rien. Les générateurs auxiliaires auraient déjà dû se mettre en marche et ramener la lumière. Les ténèbres persistantes montraient clairement que les dommages subis par son vaisseau n’étaient pas du genre qui se réparait facilement.

M’Shen pivota sur la pointe des pieds, son poignard dans la main qui lui restait. Elle ne voyait rien dans l’obscurité totale, mais elle n’en avait pas besoin. Le bourdonnement d’une armure énergétique emplissait ses sens. Le grondement sourd des servomoteurs des articulations et des fibres de muscles artificiels lui disait tout ce qu’elle avait besoin de savoir. L’endroit où se trouvait le space marine, sa position, tout.

L’assassin glissa lentement vers la droite tout en se permettant un sourire. Malgré son épuisement et la perte de sang, un Night Lord solitaire ne poserait pas de problème. Elle…

Talos referma sa main autour de sa gorge.

Il pouvait sentir qu’elle était plus faible, plus lente, et que son cœur battait plus vite qu’il ne l’avait fait dans le palais. L’assassin était affaiblie par sa fuite et la bataille récente.

Mais elle le tuerait avant que ses cœurs n’aient le temps de battre deux fois s’il persistait à vouloir la tenir ainsi. Tout en elle avait été conçu pour tuer, et avec bien plus de grâce et de talent que la brutale efficacité des space marines. Il était un guerrier, mais elle était une meurtrière. Il avait été entraîné pour le combat et la guerre. Elle n’avait été élevée que pour assassiner.

À la seconde même où il refermait la main sur sa gorge, il était déjà en train d’agir.

Mais pas pour serrer. Sa précieuse armure de peau synthétique résisterait à un tel traumatisme. Il l’approcha violemment de lui pour tenter de l’étourdir d’un coup de tête. C’était une erreur. L’assassin pencha la tête en arrière comme un serpent. Maudite soit-elle. Elle était rapide.

Talos sentit qu’elle levait son poing vers lui afin de déchaîner la puissance meurtrière contenue dans ses bagues – chacune d’entre elles dissimulant une arme digitale d’une conception inconnue. Il ne perdit pas de temps.

Le Night Lord lui cracha au visage et la projeta loin de lui.

Elle n’avait plus hurlé depuis bien des années.

Non pas que la souffrance fut une nouveauté pour elle, ou une surprise, mais il ne s’agissait pas là d’un membre tranché nettement du reste du corps : ses yeux se dissolvaient à l’intérieur de son crâne, et jamais auparavant la douleur n’avait réussi à submerger aussi complètement l’ensemble de ses sens. Alors même qu’elle était en pleine agonie, elle s’imagina le misérable Night Lord en train de tituber dans son encombrante armure tout en riant de son incapacité momentanée.

Et elle avait raison. Dans les ténèbres, Talos savourait le son de ses hurlements. Et plus encore le sifflement subtil, presque mielleux, du venin acide qui dévorait les tissus fragiles de ses magnifiques yeux bleus.

La respiration saccadée, sans plus rien voir d’autre qu’un brasier lumineux d’un blanc laiteux, l’assassin ravala sa douleur et, se souvenant des enseignements qu’elle avait reçus, utilisa son agonie pour se concentrer. Par-dessus le tsssssssshhhh de ses yeux en train de fondre, elle perçut le sourd bourdonnement de son armure.

Il fallait qu’il meure. Il fallait qu’il meure maintenant !

Elle se lança vers lui pour faire de cette nécessité une réalité.

Talos tira au sol, afin que l’explosion des bolts emplisse la salle d’un bruit assourdissant qui masquerait ses mouvements. Il lança un regard noir vers l’assassin qui combattait les airs en aveugle, chacun de ses coups de pied ou de poignard parfaitement mortel – dirigés vers les jointures et les points faibles de son armure qu’elle pouvait déterminer à l’oreille –, mais totalement inutile. Talos était déjà de l’autre côté de la passerelle, et son bolter aboyait encore.

Assourdie, désorientée, l’assassin ralentit ses mouvements. Les muscles tendus, le corps désespérément raidi, elle semblait essayer de filtrer le vacarme des détonations pour détecter les bruits de son armure.

Il tira une nouvelle fois pour tenter de la distraire, droit dans sa direction. Elle ne fit qu’un infime mouvement, comme elle l’avait fait dans le palais, et évita le projectile.

Talos proféra une malédiction à mi-voix en s’apercevant que, quelle que soit la manière dont elle avait essayé de le repérer, elle y était parfaitement parvenue. L’assassin se tourna vers lui et se mit à courir.

De sa main libre, il enfila son casque.

Le Night Lord était un imbécile.

Chacune des explosions résonnant sur le sol trahissait le point d’origine du projectile. C’était difficile, le fruit d’une concentration et d’un entraînement extrêmement rigide, et M’Shen était ralentie par la douleur qu’elle peinait encore à surmonter. C’est pour cela que la triangulation de sa position lui prit presque quatre secondes : une éternité pour ses sens surnaturels.

Des bolts commencèrent à voler directement vers elle, ce qui confirma son opinion sur le fait que le space marine n’était qu’un idiot. Même aveugle, elle les évita avec aisance.

Elle capta un nouveau son au-dessus des sifflements des bolts. Un son qu’elle n’avait entendu qu’une fois auparavant. Sa voix qui prononçait trois mots.

— Vision de chasse.

Si son attaque l’avait atteint, il serait mort. De cela, il était absolument certain.

Les assassins, ceux qui sortaient des temples impériaux officiels, étaient déjà des légendes dans le récent Imperium. Sa main restante aurait frappé, comme une lame, dure comme l’acier, dans les jointures de son armure et aurait écrasé les nerfs, et peut-être même brisé les os de son squelette amélioré de space marine. Après cela, sa mort n’aurait plus été qu’une question de secondes. La douleur qu’il lui avait infligée aurait été payée au centuple.

Mais aucun de ses coups ne l’atteignit parce qu’elle ne tenta même pas de le frapper. Tandis que la masse floue et indistincte de sa signature thermique fonçait droit sur lui, alors que chaque bolt qu’il tirait était évité sans difficulté, Talos emplit ses trois poumons de l’air saturé de l’odeur du sang de la passerelle dévastée.

Dans un fracas qui résonna aussi puissamment que le premier coup de tonnerre d’une tempête prête à éclater, il rugit sa haine envers elle.

Chez un assassin Callidus, l’entraînement et l’instinct se fondaient en un tout parfaitement équilibré. Cette fusion se déchira lorsqu’elle perdit le second de ses sens. L’assaut qui l’en priva frappa aussi vite et fort que le premier. L’espace d’un instant, une douleur déchirante lui vrilla les oreilles, pénétrant jusqu’au cœur de son esprit, détruisant ses facultés auditives, puis tout devint silencieux.

Elle ignorait si le Night Lord hurlait encore, ou s’il s’était tu après avoir constaté son triomphe. Ses sens avaient disparu. Elle ne sentait plus que les mouvements de l’air autour d’elle tandis que son ennemi bougeait à nouveau et que les bolts recommençaient à la frôler.

Aveugle, sourde, agrippant d’une main une lame miroitante qui avait décapité un dieu déchu, elle pivota tout en courant et bondit vers l’endroit où elle était certaine que le space marine devait se trouver.

Son estimation était, comme d’habitude, parfaite.

Talos la tenait avec toute la tendresse d’un amant.

— Mon père m’avait parlé de cette nuit, lui murmura-t-il. Et je ne l’ai jamais cru. Je n’ai jamais cru que je lui désobéirai, jusqu’à ce que tu viennes chez nous et que tu nous le prennes.

M’Shen n’entendit jamais ces paroles. Elle n’entendrait plus jamais rien de toute sa vie, laquelle se comptait désormais en secondes. L’assassin laissa tomber son poignard. Tandis que ses doigts gantés se dépliaient contre sa volonté, elle sentit la lourde lame tomber contre son pied.

Ses bras sans force refusaient de bouger. Ses doigts tremblants ne pouvaient même plus se replier pour déclencher les armes digitales camouflées dans ses bagues richement décorées. Les antalgiques coulaient à flot dans ses veines sans autre effet qu’une sensation irritante. Son estomac était en feu. La douleur était encore plus forte que celle des trous béants où ses yeux s’étaient trouvés. Une pénétration, une présence dure comme le fer la maintenait en place, traversant son torse.

Elle devina ce dont il s’agissait. L’épée tronçonneuse du Night Lord. Il l’avait empalé sur sa lame.

Une partie évanescente de son esprit tentait d’analyser l’ampleur des dommages, mais la lisière de sa conscience, brutale, humaine, l’emporta sur une vie faite de drogues de combat et d’entraînement sans fin. Elle était en train de mourir. Elle serait morte dans un instant.

— Tueur de dieu, lui dit-elle sans entendre ses propres mots. C’est ainsi… que l’on se… souviendra de moi…

Talos cligna des yeux pour en chasser ses larmes. Son pouce s’approcha de la rune d’activation de son épée.

Menace, menace, menace, clignotaient les runes d’alerte. Talos les désactiva d’un clin d’œil pour libérer le viseur teinté de rouge de son casque de tout ce qui n’était pas le visage masqué de l’assassin et ses orbites vides ensanglantées.

— Ave Dominus Nox, murmura-t-il avant de mettre en marche l’épée tronçonneuse enfoncée dans son ventre.

Il dériva pendant seize heures, seul dans l’un des modules d’abordage abandonnés par les survivants dévastés de la 1re Compagnie. Dans le silence absolu, il n’avait que son chagrin et sa satisfaction pour l’aider à passer le temps.

Ce qu’ils firent admirablement.

Lorsque ses frères le trouvèrent, lorsque le module fut ramené à bord du Covenant of Blood, quand le vaisseau revint pour récupérer les survivants et piller, Talos était toujours assis dans l’un des trônes du module, son armure éclaboussée de taches de sang.

Les portes du module s’abattirent pour former des rampes de débarquement et Talos baissa les yeux vers le hangar de lancement tribord du Covenant.

La Première Griffe l’observait, leurs armes levées pour le saluer.

— Elle est morte, leur dit-il avant de se lever, ses mouvements mal assurés sous l’effet de l’épuisement.

Les dents de son épée tronçonneuse étaient empâtées de morceaux de chair sanguinolente et d’esquilles d’os. Avant de quitter son vaisseau, il s’était assuré qu’il ne reste plus d’elle qu’une pulpe de débris biologiques, laissant échapper sa frustration sur ses restes. Dans les ténèbres de la passerelle, les quelques rescapés humains de l’équipage avaient tout entendu, et leur imagination terrifiée leur avait fourni l’image de ce qui se passait.

— Talos… Le capitaine Malcharion, le belli-sage, s’approchait lentement.

Talos leva la tête avec une égale lenteur.

— Elle a tué notre père, dit-il dans un crachotement vox.

— Je sais, frère. Nous le savons tous. Viens, nous devons… nous occuper des conséquences.

— Le Night Haunter avait prédit que je le ferais, dit Talos en regardant sa lame ensanglantée. Je ne l’ai pas cru. Jusqu’à ce que sa présence dans notre palais n’attise ma rage.

— C’est fini, dit Malcharion. Viens, Talos.

— Ce ne sera jamais fini. Talos échappa sa lame qui tomba au sol dans un grand fracas. Mais au moins, je sais maintenant pourquoi il m’a nommé ainsi. « Une âme, m’avait-il dit. Tu chasseras une seule âme brillante pendant que tous les autres tourneront le dos à la vengeance ».

— Frère, viens…

— Si tu me touches, Malcharion, tu seras le prochain à mourir. Laisse-moi. Je vais dans ma cellule. J’ai besoin de… de réfléchir.

Talos laissa son arme là où elle était tombée. Primus viendrait la récupérer.

— Comme tu voudras, dit le belli-sage, Chasseur d’Âme.

— Chasseur d’Âme, pouffa Talos en guise de réponse, son rire teinté d’amertume. Je crois que je finirai par m’y habituer.

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