Le Chasseur d’âme
V - Sword of the God-Emperor
V
SWORD OF THE GOD-EMPEROR
« Le poison peut ouvrir une brèche dans n’importe quelle armure. Lorsque tu fais face à un ennemi invincible, bénis son sang avec du venin. Son propre cœur battant à tout rompre va transporter le poison à travers tout son corps.
La peur est un venin tout aussi puissant.
Souviens-toi. La peur est un poison qui peut abattre n’importe quel ennemi. »
– Le belli-sage Malcharion
Extrait de son ouvrage, la Voie Ténébreuse.
Le lieutenant Cerlin Vith écoutait les communications vox depuis sa position sur la passerelle.
Les ordres étaient venus de la plus haute autorité : repousser les troupes d’abordage qui ravageaient en ce moment même les ponts d’opération en dessous de la passerelle. Cerlin savait que d’autres pirates se déplaçaient dans d’autres sections du vaisseau, mais des escouades de gardes s’en occuperaient. Vith avait ses ordres, et il entendait bien les appliquer. Ses hommes gardaient la passerelle et des renforts en grand nombre allaient arriver incessamment.
Il n’était pas inquiet. Le Sword of the God-Emperor, son foyer depuis plus de vingt ans, était un formidable vaisseau, comme tous ceux de la Sainte Flotte de Sa Majesté. Plus de vingt-cinq mille membres d’équipage peuplaient le navire de guerre, même si une bonne partie de ceux-ci étaient des esclaves et de misérables serviteurs qui passaient leurs vies confinés dans le sauna des ponts de l’enginarium. Nul ne pouvait prendre un tel vaisseau à l’abordage.
Du moins, rectifia Vith, pas si vous aviez l’intention de survivre.
Pourtant, il fallait reconnaître que le Sword ne faisait plus partie des vaisseaux de première ligne. Il fallait également reconnaître que le glorieux vaisseau avait été retiré du service actif des principales flottes de guerre, mais il constituait toujours le joyau de la Flotte Crythe. C’était un signe des temps, rien de plus. Le navire de classe Avenger était un bagarreur, un expert du combat rapproché, conçu pour déchaîner sa rage contre un maelström de vaisseaux ennemis et causer deux fois plus de dommages qu’il n’en recevait. Il avait tout l’armement nécessaire pour ce faire, mais il avait perdu la faveur des amiraux au cours du temps, car de telles tactiques étaient désormais méprisées dans un Imperium qui privilégiait la défense à l’attaque.
Voilà ce que se disait Cerlin. Voilà ce qu’il croyait, parce que les officiers le lui avaient rabâché en de nombreuses occasions.
Le Sword, auquel Cerlin tenait tant, n’était pas hors du coup pour toujours. Il était seulement passé de mode. Il se l’était répété à maintes reprises, car même s’il n’était qu’un soldat au service du Trône d’Or, il était extrêmement fier de servir là où il était. Et par-dessus tout, le lieutenant Cerlin désirait reprendre du service en première ligne. Il brûlait d’envie de regarder à travers un hublot pour discerner la brume sombre d’espace Warp distordu qu’était le Grand Œil : le cœur de l’influence de l’Archi-ennemi.
Aussi n’était-il pas particulièrement inquiet en ce moment. Le Sword of the God-Emperor était invincible, invulnérable. Les secousses du vaisseau n’étaient dues qu’aux vibrations ininterrompues de ses propres canons déchaînant l’enfer contre l’ennemi maudit. Lorsque les boucliers s’étaient effondrés, quelques minutes plus tôt, ils avaient été réactivés en à peine une minute. Et s’ils venaient à tomber de nouveau, la coque qui les entourait tous d’une solide et loyale armure était aussi forte que la foi d’un honnête homme.
Rien, non, rien ne pourrait jamais détruire le Sword.
Il répéta ses mots dans sa tête, sans la moindre trace de désespoir dans sa voix silencieuse. Le fait qu’ils aient été abordés était… Et bien, c’était de la folie. Quel ennemi sain d’esprit essayerait une chose pareille ? Il était littéralement incapable de concevoir quelle tactique pouvait bien être en œuvre ici. Quel commandant serait assez stupide pour risquer la vie de ses soldats en balançant une poignée d’entre eux contre un vaisseau doté de plus de vingt-mille hommes prêts à le défendre ?
Il était temps d’apprendre à ce premier groupe d’assaillants la terrible erreur qu’ils avaient commise.
Apparemment, leur vaisseau avait accompli de sacrées cascades pour les amener jusque-là, si on en croyait les échanges vox issus du strategium.
Toutefois, quelle que fût la vérité, ils s’étaient débrouillés pour monter à bord d’un vaisseau qui n’avait pas été abordé depuis plus d’une douzaine d’années, aussi l’amiral, béni soit son nom, avait peut-être raison. Peut-être que tout ceci était effectivement sérieux.
Mais Cerlin avait la réputation d’être capable de traiter les problèmes sérieux. Ce qui expliquait que, plus souvent qu’à son tour, c’était lui qu’on chargeait de la défense de la passerelle.
Vith dirigeait le peloton, plusieurs fois décoré, connu sous le nom d’Hélios Neuf, chargé de distinctions et d’une réputation de capacité martiale qui aurait fait honte à un tireur d’élite de la Garde Impériale. Il choisissait lui-même avec soin les hommes et les femmes qui composaient Hélios Neuf, et avait refusé deux promotions dans les dix dernières années parce qu’il ne voulait pas être élevé à une position plus haute que celle qu’il pensait lui convenir le mieux. Commander une douzaine d’escouades de soldats aurait signifié mélanger beaucoup de médiocrité à ses meilleurs éléments. Commander Hélios Neuf, c’était n’avoir sous ses ordres que le dessus du panier.
L’équipement même d’Hélios Neuf était étudié pour montrer à quel point ils prenaient les choses au sérieux. Les quelques fois où on leur avait donné l’ordre de descendre dans les profondeurs des entrailles du Sword pour ramener l’ordre parmi les criminels et les bons à rien qui travaillaient en dessous des ponts civilisés, leurs armures carapaces lisses et noires, ornées d’un soleil étincelant au milieu du plastron, avaient été le signal pour les esclaves et les serfs de prendre l’air occupé et de respecter les règles. Les membres d’Hélios Neuf – les « rayons de soleil » ou les « neufs » comme les appelait la colonie de travailleurs serviles entassés dans les entrailles du Sword – étaient bien connus pour leur comportement brutal. Leur célèbre prédilection pour une ardeur dénuée de pitié formait le cœur de leur réputation, encore renforcée par les nombreux exemples d’exécutions sommaires d’esclaves qui avaient osé faire mine de vouloir désobéir ou avaient montré du laisser-aller dans l’accomplissement de leurs tâches.
Helios Neuf comptait cinquante hommes et femmes, éparpillés à travers la passerelle de commandement, escouade par escouade. Quarante-neuf des tueurs favoris de Vith se tenaient prêts à recevoir l’ennemi, et Vith lui-même, avec le reste de l’escouade de tête, était à proximité du trône de l’amiral.
Chacun des membres d’Hélios Neuf portait un fusil à pompe capable d’infliger le maximum de dommages à courte portée sans faire courir de risques à la coque du vaisseau. Il n’avait pas besoin de regarder autour de lui pour savoir que ses hommes étaient prêts. Ils étaient déjà prêts à la naissance et s’étaient entraînés pour l’être encore davantage depuis ce jour. Rien ne pourrait les vaincre.
Le lieutenant Cerlin Vith crut à tout ceci, sans connaître le moindre doute, jusqu’à ce que les premiers rapports crépitent sur la fréquence vox.
— …bolters… avait crié une des voix couvertes par les parasites.
Il avait avalé sa salive à cet instant-là. Bolters.
Ça ne sentait pas bon.
D’autres rapports se mirent à crachoter dans ses oreilles, provenant en masse de toutes les escouades disséminées sur le vaisseau. Les transmissions étaient partielles et hachées, distordues par les escarmouches autant que par la bataille qui faisait rage à l’extérieur. Mais il entendait de plus en plus de mots qu’il n’aimait pas, des mots qu’il aurait préféré ne pas entendre.
— …il nous faut de l’armement lourd…
— …nous replions…
— …Par le Trône de l’Empereur ! Nous sommes…
Toujours debout, au centre de la pièce basse de plafond de la passerelle principale, Cerlin tapota le microvox dans son oreille et ajusta le mini micro juste devant ses lèvres.
— Ici Vith. Équipe de l’enginarium ?
— Affirmatif, lieutenant. La réponse des escouades qui défendaient les moteurs plasma du vaisseau crépita dans son oreille. Les équipes qui gardaient les salles de l’enginarium étaient, si sa mémoire ne le trahissait pas, les Dieux mineurs, les Bouffons funestes, les Une chance sur deux et les Tireurs d’élite. Vith ne savait pas à quel officier il s’adressait – la liaison n’était pas assez bonne –, mais toutes ces escouades étaient solides et dignes de confiance. Pas à la hauteur d’Hélios Neuf, sans aucun doute, mais assez bonnes en cas de bagarre. La réception était ponctuée de violentes rafales de parasites qui appuyaient de leurs petits doigts cruels sur la gueule de bois de Vith.
— Je capte des échanges vox sur des bolters et l’enfer qui serait en train de se déchaîner, dit-il.
— Affirmatif, lieut… répéta la voix. Ceux qui nous ont abordés sont …
— Sont quoi ? Ceux qui nous ont abordés sont quoi ?
— …sta…
— Escouade de commandement ? Escouade de commandement des défenses de l’enginarium, ici Vith, répétez.
— a…est…
Génial. Tout bonnement génial.
Il était facile de s’immerger dans son propre monde lorsqu’on était loin de la bataille principale. La passerelle était une ruche chaotique bourdonnante d’activité : des officiers de la Marine criaient et passaient de console en console, toute leur attention concentrée sur la guerre qui faisait rage à l’extérieur du vaisseau. Les serviteurs marmottaient et récitaient leurs litanies de données tout en obéissant aux ordres reçus. Presque une centaine de membres d’équipage, humains et esclaves lobotomisés compris, œuvraient pour que le Sword puisse continuer à déchaîner la pleine mesure de sa puissance de destruction contre les ennemis du Trône d’Or.
Au prix de quelques instants d’effort, Vith les effaça de sa conscience immédiate. Il restreignit son monde aux bribes d’informations qui lui parvenaient par le vox ainsi qu’à la zone immédiatement située autour du trône de l’amiral Arventaur. Élevé sur une plate-forme afin de dominer la passerelle en contrebas, le trône accueillait la mince silhouette en uniforme de l’amiral avec toutes les apparences du plus grand confort, malgré son dossier incurvé confectionné à partir de la cage thoracique de quelque étrange créature xénos. L’amiral Valiance Arventaur était adossé dans son fauteuil d’ossements, les tempes surchargées de câbles et de connecteurs électriques qui le reliaient au trône et, de là, aux systèmes du vaisseau.
Vith savait que l’amiral – les yeux clos et apparemment perdu dans une profonde méditation – laissait en fait sa conscience s’immerger dans l’esprit de la machine du navire. Il savait que l’amiral ressentait la coque comme si elle était sa propre peau, et les efforts soutenus de l’équipage dans les salles d’acier comme le sang qui courait dans son corps.
Encore une fois, Vith n’en avait cure. Maintenir le vieil homme en vie était tout ce qui importait. L’amiral avait une guerre à mener et, manifestement, Vith allait bientôt avoir la sienne.
Le tonnerre des impacts encaissés par le vaisseau était toujours audible, mais la coque en elle-même ne vibrait plus. Plusieurs des soldats échangeaient des regards en coin.
— Monsieur, dit l’un de ceux qui se trouvaient en tête de colonne à l’attention de Vith. Je connais ce bruit. J’ai servi sur le Decimus, et nous avons participé à plusieurs abordages avec les space marines. Le chapitre des Marines Errant, monsieur.
Cerlin ne se retourna pas. Son regard restait fermement fixé sur les doubles portes scellées et barricadées du côté tribord de la salle. Le tonnerre provenait de cette direction, et il connaissait bien ce son également. Il lui avait fallu quelque temps pour le reconnaître, parce qu’il ne s’était jamais attendu à l’entendre à bord de son propre vaisseau.
Le fracas distinctif des bolters ne laissait planer aucun doute.
Ceux qui les avaient abordés étaient des space marines. Des renégats.
La confirmation arrivait maintenant de tous côtés. Les matelots se passaient le mot : le navire qui venait de plonger près d’eux avait été identifié comme un vaisseau Astartes, excommunié pour hérésie et enregistré sous le nom de Covenant of Blood.
Voilà une information qu’il lui aurait été plus utile de connaître avant de s’installer confortablement sur le pont de commandement avec seulement cinquante hommes.
— Hélios Neuf, voxa-t-il aux soldats éparpillés tout autour de la salle. L’ennemi approche de la porte tribord. Pas de pitié.
Il lança un regard vers le seigneur amiral et vit que le vieil homme était en sueur, les dents serrées, les yeux clos, comme s’il s’était trouvé pris dans un cauchemar particulièrement éprouvant.
La porte-tribord explosa, ce qui ramena instantanément son attention là où elle aurait dû être.
En arrivant à bord, Talos avait débarqué à travers la brèche béante ouverte dans la coque par l’impact du module d’assaut, Aurum dans une main et Anathème dans l’autre. Depuis lors, bien qu’il se fût écoulé dix minutes de combats sporadiques, il ne s’était quasiment pas servi de son bolter. Pareil pour Cyrion et Xarl. L’escouade conservait ses munitions pour là où elles seraient le plus utiles : lorsqu’ils atteindraient la passerelle.
Leur module avait frappé le vaisseau ennemi en plein dans les ponts d’artillerie supérieurs, densément peuplés, et le massacre qui en avait résulté avait été une perte de temps agaçante qui leur avait tous mis les nerfs à vif.
Sauf Uzas. Uzas avait adoré chaque instant de leur progression à travers les rangs de l’équipage terrifié qui tentait de résister par tous les dérisoires moyens qu’il pouvait trouver, outils ou armes de poing. Les aboiements de son bolter résonnaient comme des coups de marteau dans la tête de Talos, aussi désagréables qu’énervant.
À un moment, il avait repoussé violemment son frère de bataille contre le mur voûté d’un corridor. Sous les tirs d’une bande de canonniers qui battaient en retraite devant eux, il avait cogné le casque d’Uzas contre le mur métallique et grondé à travers le haut-parleur de son casque.
— Tu gaspilles tes munitions. Contrôle-toi.
Uzas s’était dégagé de la prise de son frère.
— Des proies.
— Ce sont des proies sans importance. Utilise ta lame. Concentre-toi.
— Des proies. Ce sont toutes des proies.
Le poing de Talos avait jailli comme un boulet de canon pour le frapper en plein visage, marquant la visière du casque. La tête d’Uzas avait heurté une nouvelle fois le mur, avec un bruit plus fort qu’un coup de feu. Tiré depuis le groupe de matelots assemblés au bout du corridor, un projectile avait ricoché contre l’épaulière de Talos. Il l’avait ignoré et avait désactivé d’un clignement d’œil les runes d’alerte qui venaient de s’afficher à l’intérieur de sa visière.
— Contrôle-toi, ou je te tue ici et maintenant.
— Oui, avait finalement concédé Uzas. Oui. Je vais me contrôler. Talos l’avait regardé récupérer son bolter tombé au sol, sa réticence transparaissant dans ses mouvements tandis qu’il attachait l’arme à sa cuisse avant de dégainer son épée tronçonneuse.
Sa retenue n’avait pas duré longtemps. Alors que l’escouade pénétrait dans une autre baie qui abritait une des armes sur tourelle du grand croiseur, il avait ouvert le feu sur les serviteurs, lesquels n’avaient pas reçu l’ordre de fuir lorsque l’équipage humain avait détalé quelques instants plus tôt.
Talos avait repris la tête, sans plus se soucier de savoir si Uzas le suivait. Qu’il se rassasie d’infliger la terreur. Qu’il gaspille ses efforts sur des serviteurs lobotomisés dans l’espoir de discerner une étincelle de frayeur dans leurs yeux vides, juste avant leur mort.
Ils avançaient rapidement, massacrant les matelots mal équipés qui avaient l’idée saugrenue de se tenir devant eux. La plupart manquaient du courage nécessaire pour rester, ou avaient assez de bon sens pour fuir, mais pas tous.
Le sergent Undine, de l’escouade de soldats Dernier Avertissement tenait son poste, tout comme sept de ses hommes. Ils saturèrent l’étroit corridor d’une grêle de projectiles, en direction des guerriers en armure bleu nuit qui avançaient vers eux.
Les lentilles allongées du casque de Talos clignotèrent de runes d’alerte de faible intensité et les capteurs de son casque étouffèrent le bruit des chevrotines qui s’écrasaient sur son plastron, le réduisant à celui de la grêle sur le sol. La courageuse résistance d’Undine et des vaillants soldats du Dernier Avertissement prit fin plusieurs secondes plus tard, lorsque Talos traversa leurs rangs tout en balançant Aurum d’un air agacé. Ces retards l’énervaient au plus haut point, et bien que ces fusils à pompe n’aient représenté qu’une menace minime contre son armure, il était toujours possible qu’une telle masse de projectiles parvienne à toucher un point vulnérable, ce qui risquait de le ralentir encore.
Parmi ceux qui n’étaient pas en fuite, tous n’offraient pas pour autant de résistance. Des dizaines de mortels restaient figés, tétanisés par une révérence mêlée de terreur, tandis que des géants sortis tout droit des pires cauchemars de l’humanité les dépassaient à grands pas. Ils restaient là, bouches bées, murmurant des bénédictions sans suite et des prières inutiles à la vue des renégats en chair et en armure.
Talos, Cyrion et Xarl les ignorèrent. Alors qu’ils poursuivaient leur progression, le son d’une épée tronçonneuse leur indiqua qu’Uzas n’avait pas apprécié l’idée de laisser vivre ces pauvres diables paralysés par la peur.
Enfin, pensa Talos en tournant le coin d’un autre corridor.
— La passerelle est derrière ces portes, dit Xarl en désignant d’un signe de tête l’écoutille scellée droit devant eux. Au bout du couloir large comme une avenue, les portes à double battant s’élevaient, sinistres et bien fermées. Uzas les frappa du poing, une seule fois, ce qui n’eut d’autres résultats qu’une légère marque et un fracas de céramite contre l’adamantium – un rocher s’écrasant sur une enclume.
— Des proies, dit Uzas. Tous purent entendre que sa voix était épaissie par la salive. Il bavait à l’intérieur de son casque. Des proies !
— Silence, monstre, dit Xarl. Les autres ignorèrent totalement Uzas qui commençait à griffer les montants de la porte, comme un animal sauvage essayant de sortir de sa cage.
— On ne pourra pas les faire sauter, dit Cyrion, elles sont bien trop épaisses.
— Épées tronçonneuse, alors, dit Xarl en lançant la sienne dans les tours.
— Trop long. Talos secoua la tête et brandit Aurum. Tout cela a déjà duré trop longtemps, dit-il en avançant, son épée énergétique volée au poing.
Hélios neuf était prête lorsque les Night Lords frappèrent.
Sous les ordres de Vith, ils avaient pris position autour du pont de commandement. Le nombre important de passages adjacents offrait une grande variété de couverts possibles et de coins où se poster pour tirer à l’abri. Les matelots en poste sur la passerelle étaient trop absorbés par la bataille orbitale. Ils avaient un devoir à accomplir, et en dépit de quelques regards nerveux vers l’écoutille tribord, tous les officiers présents se concentrèrent sur la guerre en cours, penchés sur leurs consoles ou absorbés par la vue immense offerte par l’oculus qui dominait la scène.
Personne, et surtout pas Hélios Neuf, ne s’était attendu à ce que les portes blindées cèdent aussi facilement. Épaisses de plus d’un mètre, composées de multiples couches de métal, les portes étaient restées intactes depuis la construction du vaisseau, près de deux-mille ans plus tôt.
Vith jura lorsque l’explosion retentit. Les renégats avaient creusé une profonde brèche dans les portes afin de pouvoir déposer des explosifs là ou des charges conventionnelles pouvaient briser les parois du pont de commandement.
Par le Trône de l’Empereur, où donc étaient ses renforts ?
— Hélios Neuf, cria-t-il sur la fréquence vox sans même savoir s’ils allaient pouvoir l’entendre au milieu des explosions retentissantes. Repoussez l’ennemi !
Sans que Vith ni aucun de ses hommes n’en soient témoins, les yeux de l’amiral s’ouvrirent. Injectés de sang, d’un bleu intense, et emplis de fureur.
L’explosion, ainsi que la poignée de grenades aveuglantes qui suivirent, fut l’événement majeur de la défection du majestueux Sword of the God-Emperor dans la bataille rangée qui se déroulait dans l’espace.
Dans bien des comptes-rendus rédigés par la suite sur la Guerre de Crythe, le croiseur de classe Avenger fut présenté comme étant resté un puissant atout de la défense impériale jusqu’à sa destruction ultime. Il fut communément admis que la prise de la passerelle avait handicapé le vaisseau et lui avait dérobé une partie de son efficacité naturelle, mais qu’elle ne l’avait pas empêché de combattre avec honneur.
L’histoire peut prêter à sourire parfois, lorsqu’elle est écrite par les perdants.
Le fait que le Sword passa sa dernière demi-heure de vie dans une indignité relative, dépouillé de sa glorieuse rage et de toute possibilité d’une fin honorable est curieusement absent des comptes-rendus impériaux. En réalité, privé de direction, il continua à déchaîner tant bien que mal ce qui restait de sa fureur tandis qu’il se faisait tailler en pièce par les croiseurs du Maître de Guerre – dont le Covenant of Blood, qui n’hésita pas à ouvrir le feu sur le vaisseau alors que ses guerriers étaient toujours à bord. Une victoire rapide et décisive n’en exigeait pas moins, et les Night Lords engagés dans des opérations d’abordage étaient entraînés à se retirer immédiatement après avoir accompli leurs objectifs.
Les grenades aveuglantes lancées par la Première Griffe cliquetèrent en glissant sur le sol couvert de mosaïque de la salle de commandement et explosèrent à une demi-seconde les unes des autres. Chacune émit un épais nuage noir. L’écran de fumée ainsi créé aurait à peine suffi à plonger dans l’obscurité ne serait-ce que la moitié de la passerelle, mais telle n’était pas leur but. Les quatre grenades rebondirent à travers le pont jusqu’à la station d’artillerie avant et explosèrent là, aveuglant les officiers et les serviteurs qui œuvraient aux consoles d’armement de proue.
Les matelots titubèrent pour sortir de l’aveuglant nuage de fumée, mais les serviteurs, enchaînés à leur poste, restèrent où ils étaient, émettant une monotone complainte d’alarme sous l’effet des radiations électromagnétiques de faible ampleur qui les avaient privés de toute vision.
Dès cet instant, les armes de proue du puissant Sword furent réduites au silence.
Sur un autre vaisseau, l’Exalté grimaça un sourire à l’idée que la Première Griffe avait atteint la passerelle ennemie.
Plusieurs des membres d’équipage de la passerelle du Sword priaient à voix haute le maître immortel de l’Humanité. Parmi eux, seuls les plus pieux et les plus désespérés pensaient réellement que l’Empereur-Dieu les sauverait.
Les membres d’Hélios Neuf, à qui les consoles de travail anguleuses et les balustrades offraient tous les couverts souhaités, épaulèrent leurs armes dans un bel ensemble, leurs viseurs pointés sur les portes éventrées.
Une silhouette en émergea, plus sombre que les ombres dont elle sortait. Vith embrassa la scène d’un coup d’œil – un tueur gigantesque, trop grand dans toutes ses dimensions pour pouvoir être considéré comme humain, revêtu d’épaisses plaques de céramite forgées en des temps oubliés. Le temps d’un battement de cœur, il enregistra tous les détails. Dans une main se trouvait une épée d’or, aussi longue que Vith était grand, qui étincelait d’un pouvoir létal. Du métal fondu, provenant de la porte qu’elle venait de fendre, en dégouttait encore. L’autre poing tenait un énorme bolter, dont la gueule démesurée évoquait celle de quelque monstrueux animal.
Son visage casqué, peint à la semblance d’un crâne, ivoire sur bleu nuit, était doté de lentilles écarlates étincelantes, éclairées de l’intérieur. Un parchemin, déchiré et brûlé par des tirs d’armes de petit calibre, était drapé sur son épaule gauche. Sa surface crème était couverte de runes inconnues de Vith. De courtes chaînes d’acier noir étaient fixées à la céramite de l’autre épaule, et les crânes de bronze qui en pendaient, tels des fruits morbides, cliquetaient à chaque mouvement de la créature.
Un détail sauta aux yeux larmoyants de Vith : l’aigle Impérial endommagé qui ornait le plastron de l’ennemi. Le symbole, sculpté dans l’ivoire, avait été intentionnellement frappé à coups d’objets tranchants pour le mutiler ; un acte de profanation simple, mais efficace.
Le soldat ne savait pas que le Night Lord avait récupéré ce plastron sur le corps d’un guerrier du chapitre des Ultramarines, quelques années auparavant. Ni que, dix-mille ans plus tôt, lorsque ce guerrier avait porté pour la première fois sa propre armure, seule la IIIe Légion bien-aimée, les Emperor’s Children, avait reçu l’honneur de porter l’Aquila sur leurs armures. Ni même que Talos l’arborait maintenant, même profané, par pure ironie.
Ce que Vith savait en revanche, et la seule chose qui comptait, c’était qu’un space marine renégat était parmi eux et, qu’à moins de fuir – et peut-être même s’il fuyait – il était un homme mort.
Vith était beaucoup de choses. Un officier moyen, peut-être. Un peu trop porté sur la bouteille, certainement. Mais il n’était pas un lâche. Il allait mourir en prononçant les mots que tant de soldats impériaux avaient eus sur les lèvres en trépassant au cours des millénaires.
— Pour l’Empereur !
Aussi noble qu’ait été ce sentiment, son cri fut totalement avalé par ce que le Night Lord fit ensuite.
Les rétines de Talos furent bombardées de runes qui se mirent à clignoter sur son viseur, accompagnées de sonneries d’alerte. Des cibles se succédèrent sans interruption, soulignées d’éclairs blancs lorsque des armes étaient visibles. Il fit un seul pas à l’intérieur de la salle, sans lever ses armes ni même chercher à se mettre à couvert. À peine franchie l’embrasure de la porte éventrée, il rejeta la tête en arrière, effaçant de son affichage tactique l’ensemble des runes d’alerte, et se mit à hurler.
C’était un rugissement qu’aucun homme non modifié n’aurait jamais pu pousser : aussi vibrant et sauvage que celui d’un carnosaure des mondes primitifs. Déjà surhumain, il était en plus amplifié par les haut-parleurs vox de son casque jusqu’à des niveaux assourdissants. Ses trois poumons permirent à son cri de tenir près de quinze secondes à pleine puissance et de résonner à travers les corridors du Sword comme une gigantesque vague sonore. Les membres d’équipage connectés à leur console le ressentirent physiquement comme une vibration qui secouait l’ossature d’acier du vaisseau. À travers tout le navire, les technoprêtres et les serviteurs reliés au système de bord sentirent l’esprit de la machine du Sword frissonner en réponse au feulement inhumain.
Sur la passerelle, le seigneur amiral Valiance Arventaur, en communion avec l’esprit de la machine du Sword d’une manière plus intime que quiconque, commença à pleurer des larmes de sang.
Tout ceci passa totalement inaperçu auprès des soldats chargés de protéger leur commandant suprême. Ils étaient, comme tous les humains présents dans la grande salle circulaire, à quatre pattes, les mains pressées contre leurs oreilles ensanglantées. Il y en aurait certainement eu pour essayer de se suicider afin d’échapper à la clameur assourdissante, si seulement ils avaient été capables de ramasser les armes qui gisaient là où ils les avaient laissées tomber.
Talos baissa la tête et les runes clignotèrent à nouveau devant ses yeux. Le nuage de fumée commençait à s’atténuer, mais couvrait maintenant la plus grande partie du pont de commandement. Tout le monde, c’est-à-dire chaque humain présent sur la passerelle, était recroquevillé au sol. Le Sword flottait dans l’espace, impuissant, la plupart de ses armes réduites au silence. Talos imagina la flotte du Maître de Guerre qui devait maintenant converger vers le vaisseau, les yeux de tous ses capitaines miroitants d’intentions meurtrières.
Le temps était compté. Les Griffes déployées sur le Sword of the God-Emperor n’avaient que quelques minutes pour accomplir leur mission et retourner aux modules avant d’être annihilés dans la destruction qui s’annonçait.
À cet instant, un événement survint dont Talos se rappellerait jusqu’à sa mort. À cinquante mètres de distance, à travers une déchirure dans le rideau de fumée et entre les formes titubantes des membres de l’équipage, il croisa le regard de l’amiral. Ses yeux pleuraient d’épaisses larmes de sang, guère différentes des ruisselets écarlates qui coulaient de son nez et de ses oreilles, mais on ne pouvait se méprendre sur son expression. Jamais, durant les innombrables années pendant lesquelles Talos avait fait la guerre contre les serviteurs du Faux-Empereur, il n’avait vu un des misérables pions impériaux le fixer avec une telle haine.
La sensation lui fit chaud au cœur et il savoura ce moment, même s’il ne dura qu’une infime seconde, avant de murmurer un unique mot.
— Vision de chasse.
En réponse à sa requête, l’esprit de la machine de son armure s’activa, masquant la teinte écarlate des lentilles de son casque d’un camaïeu de bleu foncé. À travers la fumée, et même les consoles et les stations de travail, les matelots de la passerelle lui apparurent sous la forme d’un maelström d’orange, de rouge et de jaune, traînées floues de chaleur se détachant sur la froideur du fond bleu.
Cyrion, Xarl et Uzas s’avancèrent derrière lui, et il les entendit murmurer l’ordre d’activation de leurs propres visions de chasse.
Une fois leurs visions thermiques activées, ils se mirent en marche, épées et bolters aux poings, pour verser le sang de l’élite de l’équipage du Sword tandis que les mortels rampaient pour tenter de récupérer leurs armes.
L’amiral fut le dernier à mourir.
En cet instant, la passerelle avait été transformée en charnier. À travers la fumée qui finissait de se dissiper sous l’action des extracteurs d’air d’urgence, on ne voyait plus que les cadavres démembrés de la centaine de matelots et de leurs défenseurs massacrés, Hélios Neuf. Les quatre Night Lords allaient de-ci de-là, détruisant les consoles à l’épée tronçonneuse et taillant en pièce le centre nerveux du Sword of the God-Emperor en perdition.
Les noms de ses victimes n’avaient aucune signification pour Talos. Il ne sut jamais que le dernier à tomber, près du trône de l’amiral, accompagné par l’aboiement négligeable de son fusil à pompe s’appelait Cerlin Vith.
Vith laissa échapper les derniers vestiges de sa vie par ses poumons lacérés, incapable de relever le menton de sa poitrine. Talos ne lui avait accordé aucune attention. Il n’avait été qu’une irritante tache floue sur sa vision thermique, et le Night Lord l’avait tué d’un coup d’estoc machinal de son épée énergétique. Tandis que Vith tombait, Talos l’avait jeté d’un coup de pied à bas de l’estrade du trône, son attention déjà ailleurs tandis que la tête du lieutenant se fracassait contre la rambarde et que le mortel glissait lentement dans la mort.
Le seigneur amiral Arventaur fixa la créature qui venait l’assassiner. Les yeux de Talos, derrière les lentilles couleur de sang de son casque, toisèrent le vieil homme qui ne faisait plus qu’un avec son trône. La raison pour laquelle l’amiral ne s’était pas levé pour participer à la défense de la passerelle apparaissait clairement maintenant. L’humain n’existait plus, du moins dans sa chair, en dessous de la ceinture. Son torse en uniforme était relié directement au trône de commandement par des faisceaux de câbles suturés à son bassin, faisant de son corps une extension du vaisseau, aussi sûrement que les écheveaux de fils à l’arrière de sa tête connectaient sa conscience à celle de l’esprit de la machine du Sword.
Talos perdit peut-être une seconde à se demander quand l’amiral s’était décidé à se soumettre à cette chirurgie aussi invasive que contraignante, et depuis combien de temps il se trouvait confiné ici – une pièce vivante du navire qu’il commandait – lié à son trône, fouillis à moitié humain de chair, de fils électriques, de câbles et de durites d’échanges de fluide.
Il laissa passer cette seconde, puis, saisi par la curiosité, il en gaspilla une autre pour lui demander :
— Pourquoi as-tu accepté qu’on te fasse ça, vieil homme ?
Il ne reçut jamais de réponse. Le menton mal rasé de l’amiral se mit à trembler tandis qu’il essayait de parler.
— Empereur-Dieu, murmura le vieillard. Talos activa sa lame à nouveau tout en secouant la tête.
— Je l’ai croisé, ton Empereur. En de rares occasions, il y a longtemps, avant qu’il ne nous trahisse tous.
L’épée s’enfonça dans la poitrine de l’amiral avec une odieuse lenteur, pouce par pouce, la lame énergétique carbonisant l’uniforme blanc cassé de la Flotte Crythe là où elle entrait en contact avec le tissu. La pointe de l’arme traversa le dos du mortel et s’enfonça dans le dossier du trône de commandement, créant un lien encore plus intime entre l’amiral et son vaisseau.
Les effets se firent immédiatement sentir. Les lumières du pont clignotèrent et le navire lui-même grogna et roula dans les affres de l’agonie, comme une baleine blessée dans les eaux noires de Nostramo, l’esprit de la machine surchargé par le supplice de l’amiral. Talos retira sa lame d’un coup sec et du sang siffla sur la lame dorée, vaporisé par la chaleur.
— Et, dit le Night Lord à l’homme mourant, ce n’était pas un dieu. Peut-être pas un homme – le space marine sourit –, mais en aucun cas un dieu.
L’amiral tenta de parler une dernière fois, tendant ses mains tremblantes en direction de Talos. Le Night Lord agrippa les mains fragiles du maître du vaisseau à l’agonie et les replia sur la blessure dans sa poitrine.
— En aucun cas un dieu, répéta-t-il avec douceur. Prends conscience de cette vérité tandis que tu meurs.
En même temps que le dernier souffle de l’amiral, les lumières de la passerelle s’éteignirent pour l’éternité.
L’équipage du Sword of the God-Emperor aurait peut-être pu reprendre le contrôle du vaisseau s’il n’avait pas eu à prendre en compte deux facteurs de l’attaque des Night Lords.
Avant toute chose, les équipes de matelots et de soldats qui atteignirent le pont trouvèrent la timonerie et toutes les consoles de contrôle de la pièce saccagée, désormais hors d’usage, éventrées par les épées tronçonneuses de la Première Griffe. Grâce aux lunettes de vision nocturne dont ils étaient équipés, ces sauveteurs découvrirent également l’amiral, mort dans son trône d’os, le visage affreusement tordu exprimant un mélange de douleur, de haine et de peur.
Le sabotage du pont de commandement ne permettait pas d’envisager une réparation rapide, mais les officiers subalternes à bord du Sword n’avaient qu’une chose à faire ; s’assurer que le grand croiseur pourrait s’éloigner du combat. Son blindage était largement capable de supporter les assauts jusqu’à ce que le vaisseau sorte du champ de la bataille orbitale. Les équipes de techniciens et d’officiers redoublèrent d’effort et se ruèrent vers l’enginarium. C’est alors que le second facteur de l’assaut des Night Lords entra en jeu.
Talos et sa Première Griffe n’avaient pas été seuls à bord.
Toute tentative de reprendre le contrôle du vaisseau se heurtait à un deuxième obstacle : le second secteur de l’enginarium était aux mains de l’ennemi. Bien que cette section ne fût pas aussi vitale au fonctionnement du vaisseau que le pont des moteurs principaux, cela entraînait une sévère diminution du flux de puissance et de l’efficacité de la propulsion. Les Night Lords n’avaient pas attaqué la section principale au risque de se laisser entraîner dans une fusillade interminable. Ils avaient frappé là où ils le devaient, et juste ce qu’il fallait pour mettre le Sword hors de combat dans le minimum de temps et d’efforts.
Des équipes de soldats en arme envahirent les immenses salles des moteurs, avec pour objectif de repousser les envahisseurs, mais la Deuxième et la Sixième Griffe avaient quitté leurs modules, leurs bolters aboyant sans interruption, et tenu leur position jusqu’à recevoir l’ordre de battre en retraite. Lorsque ce fut le cas, les impériaux reprirent les salles de l’enginarium auxiliaire en fanfaronnant, seulement pour y trouver un petit cadeau d’adieu laissé par les Night Lords. Ceux-ci avaient fixé des explosifs à la section de coque dans laquelle leurs modules d’assaut avaient déjà fait une brèche lors de l’impact initial. Lorsque le détonateur à retardement atteignit le zéro, l’explosion emporta une vaste section de la carène déjà fragilisée, laissant une portion importante des ponts de l’enginarium auxiliaire ouverte sur le vide.
Tout espoir de pouvoir faire transiter des matelots le long du flanc tribord du croiseur fût annihilé et l’ensemble des moteurs secondaires resta inerte et silencieux. Sans possibilité de manœuvre, sans cerveau ni cœur, maintenant que la passerelle et l’enginarium avaient été mis hors service, le Sword of the God-Emperor roula lentement dans l’espace, vulnérable sans ses boucliers, mutilé par les milliers d’impacts des armes de la flotte du Maître de Guerre.
En l’espace d’une demi-heure, une poignée de space marines renégats avait tué plusieurs centaines d’âmes impériales, maintenu hors service les deux zones clés du navire, lesquelles n’étaient plus désormais que vaguement sous le contrôle des loyalistes et avait ensuite battu en retraite après s’être assurés qu’aucune réparation significative ne pourrait être effectuée à temps.
À bord du Covenant of Blood, l’Exalté – qui anticipait déjà les louanges qu’il allait recevoir de la part du Maître de Guerre – ordonna à la timonerie de se rapprocher du vaisseau en difficulté afin de se préparer à recevoir les modules d’assaut dans les baies d’atterrissage tribords.
Ses écrans personnels, montés sur les bras de son trône de commandement, déversaient un flot de données en un torrent ininterrompu de runes vertes sur fond noir.
La Deuxième Griffe s’était désengagée et attendait la récupération.
Sixième Griffe de même.
Cinquième Griffe… pas de contact. Pas depuis le lancement. L’Exalté suspectait que le module avait dû être détruit presque instantanément après avoir quitté le Covenant, pulvérisé par la puissance monstrueuse des tirs de barrage des batteries du grand croiseur. C’était bien dommage, vraiment. Cinq âmes perdues.
Mais la Première Griffe… Leur module était toujours attaché à la coque. Lancé le dernier, il ne s’était pas planté aussi près de son objectif que les autres.
— Talos, dit l’Exalté de son ton traînant.
— Ce n’est pas possible ! Cyrion dut écraser son épée tronçonneuse contre le mur pour en faire tomber le soldat hurlant et secoué de spasmes qu’il avait empalé dessus. Nous n’allons jamais y arriver à temps.
La Première Griffe était empêtrée dans les myriades de corridors qui reliaient la passerelle au pont d’artillerie où leur module avait ouvert une brèche dans la coque. Autour d’eux, le grand vaisseau tremblait violemment, déjà en train de se briser en morceaux. Les Night Lords ignoraient quelle proportion du Sword était encore intacte, mais d’après les cris qu’ils entendaient sur la fréquence vox ennemie qu’ils avaient piratée, il n’en resterait rien de notable d’ici quelques minutes.
Ils avaient rencontré un flot de matelots impériaux venant dans leur direction,. Ce qui n’avait été qu’une surprise, au début, s’était vite transformé en problème. Alors qu’ils se fauchaient un chemin à travers les mortels qui se ruaient dans le corridor bas de plafond, Xarl avait plaisanté qu’il était amusant de voir, pour une fois, les humains courir vers eux.
— Ça rend la chasse d’autant plus facile, avait-il ajouté.
— Tu dis ça, avait répliqué Cyrion, mais tu devrais te demander devant quoi ils fuient si nous sommes une option préférable.
Xarl tendit la main vers une femme officier et l’agrippa à la gorge avant de lui donner un coup de tête, lequel enfonça le front de la malheureuse et lui brisa la nuque. Il lança le corps droit sur la horde qui fonçait vers eux, jetant plusieurs d’entre eux à terre où ils furent piétinés par les Night Lords qui continuaient à progresser. Le sang de la femme était étalé sur le casque de Xarl, étrangement sombre sur le fond blanc de sa visière.
— Je vois ce que tu veux dire, frère, dit-il à Cyrion.
Tandis que Talos continuait d’écouter les bribes de transmissions vox de l’ennemi qui parvenaient à ses oreilles, Aurum montait et descendait comme un métronome, presque sans qu’il y prêtât attention. Une image commençait à se dessiner dans son esprit, une image du vaisseau devant eux et des terribles dommages que la flotte du Maître de Guerre devait lui infliger tandis qu’elle le dépeçait, telle une bande de vautours autour d’un cadavre encore frais.
— Il semblerait, dit-il calmement, que les ponts d’artillerie, entre ici et notre module, reçoivent le gros des tirs de notre flotte. Son bolter rugit une fois, mais la portée était trop courte. Le projectile de gros calibre traversa la poitrine d’un des impériaux et ressortit dans son dos avant d’exploser contre le mur derrière lui.
Cyrion ne put s’empêcher de pouffer à ce spectacle.
— Que fait-on ? demanda Uzas qui semblait plus cohérent maintenant, tout en frappant de taille avec son épée tronçonneuse. Peut-on traverser les sections qui sont prises pour cible ?
— Il n’y a plus de gravité et elles sont en feu, répondit Talos. Non, il nous faut revenir sur la passerelle. Ou au moins le plus près possible. Rejoindre le module nous prendrait trop longtemps. Le vaisseau tombe déjà en morceaux et l’équipage grouille partout comme des fourmis dont on a dérangé le nid.
— Alors, nous n’avons qu’à nous frayer un passage par la force !
— Silence, frère, dit Talos à Uzas. Le nombre de vie qu’il va nous falloir annihiler est justement la raison qui nous empêcherait d’y arriver à temps. Les ponts d’artillerie doivent déjà être en pièces. C’est de là que viennent ces mortels.
— Et comment le sais-tu ?
— Les uniformes, Xarl, répliqua Talos.
Xarl, qui ne croyait jamais rien sans l’avoir vu de ses propres yeux, attrapa un autre humain qui tentait de les dépasser dans sa fuite. L’uniforme de l’homme ressemblait à tous les autres : blanc et sans signe distinctif. Qu’est-ce que Talos voulait dire ? Il leva l’homme qui se débattait comme un beau diable par ses cheveux gras et approcha le visage hurlant de l’officier de sa visière ensanglantée. Sa voix jaillit des haut-parleurs de son casque à un volume démentiel.
— Dis-moi où tu es stationné ? Est-ce bien sur les ponts d’art…
L’officier – maintenant totalement sourd – dégaina en hâte un pistolet de ses mains tremblantes et lui tira à bout portant dans le front. Le minuscule projectile frappa la céramite, repoussant légèrement la tête de Xarl en arrière, avant de ricocher et de s’enfoncer, avec un craquement humide, droit dans le front de l’humain. Xarl regarda le profond orifice écarlate dans le crâne du cadavre, puis le laissa tomber en jurant en nostramien. Il pouvait entendre ce bâtard de Cyrion qui rigolait sur le vox.
— Bien, dit-il en ignorant l’hilarité de Cyrion. Pourquoi la passerelle ?
— Parce qu’il y a plusieurs niveaux de ponts en dessous qui n’exploseront pas s’ils subissent un tir de lance laser, répondit Talos. Et parce que je vais tenter quelque chose que nous risquons tous de regretter.
Une fois ces mots prononcés, il activa d’un clignement d’œil la rune représentant le Covenant qui tournoyait sur son affichage rétinien.
L’Exalté écoutait plus la voix de son prophète que les mots qu’il prononçait. Talos semblait calme, mais il y avait une pointe d’irritation dans le ton du guerrier. Le chemin de leur module était coupé et il leur faudrait de toute évidence trop longtemps pour se frayer un passage par la force.
Il hocha sa tête cornue, tout en relayant les ordres à un serviteur relié à une des consoles de contrôle des lances laser.
— Toi, serviteur.
— Oui, monseigneur.
— Verrouille une unique lance sur les trois ponts immédiatement en dessous de la passerelle du vaisseau amiral ennemi. Frappe selon les angles que je vais te transmettre.
Il pianota d’une griffe noircie le clavier monté sur un des accoudoirs de son trône.
— Arrête le tir après exactement une seconde et demie.
Oui, cela devrait être suffisant. Pénétrer la coque. Couper profondément pour exciser la chair métallique sans causer trop de dommages. Arracher un pan de la coque et exposer la passerelle au vide. Et peut-être même que ça allait marcher.
Ce serait dommage de perdre le prophète si tout cela échouait.
— Seigneur, dit un des officiers humains. L’Exalté remarqua distraitement qu’il portait encore son vieil uniforme de la Marine Impériale, après plus d’une décennie.
— Parle.
— Les serviteurs du hangar cinq annoncent qu’un Thunderhawk se prépare à décoller. Ils demandent l’autorisation.
L’Exalté hocha la tête. Il s’y attendait.
— Laissez-le partir.
— Les serviteurs préviennent également, Ô Exalté, que l’équipage n’est pas space marine.
— J’ai dit de les laisser partir, gargouilla l’Exalté, de la salive dégoulinant entre ses crocs.
— À… à vos ordres, seigneur.
L’Exalté se retourna vers le serviteur d’artillerie auquel il s’était adressé précédemment.
— Tout est prêt, seigneur, murmura le serviteur.
— Feu.
Le vaisseau trembla à nouveau, plus violemment que jamais.
— Ce n’est pas tombé loin, dit Xarl. Les stabilisateurs de son armure s’étaient mis en fonction, mais il dut tout de même s’appuyer aux murs courbes du corridor pour ne pas tomber. La Première Griffe s’était repliée jusqu’aux ponts de commandement, sans plus chercher à se frayer un sanglant chemin à travers le troupeau humain en fuite. Une fois dans les ténèbres du labyrinthe de salles situé sous la passerelle, les Night Lords rengainèrent leurs épées et accrochèrent leurs bolters aux attaches magnétiques de leurs cuissards. L’éclairage du vaisseau dans cette section était désactivé, conséquence du meurtre de l’amiral et des dégâts occasionnés à l’esprit de la machine du Sword, et quatre paires de lentilles oculaires écarlates sondaient les ténèbres d’une vision parfaitement claire.
Alors que les tremblements du vaisseau diminuaient jusqu’à une vibration d’arrière-plan, les capteurs auditifs de Talos perçurent une série de bruits métalliques atténués par la distance.
— Vous avez entendu ? demanda Xarl.
— Les écoutilles de sécurité qui se ferment, confirma Cyrion.
— Avancez plus vite, ordonna Talos, et l’escouade se mit à courir, leurs bottes résonnant sur le sol de métal. Beaucoup plus vite !
Dans son oreille droite, faiblement, il entendit une voix familière.
— Maître ?
Les Night Lords couraient à travers les ténèbres et prirent plusieurs virages, écrasant au passage les rares membres d’équipage restés en arrière, terrorisés, cachés dans les halls enténébrés.
— L’escouade, souffla Talos dans son microvox, utilise la fréquence Cobalt six-trois.
— Cobalt six-trois, bien reçu maître.
— Vérifie que tu reçois nos runes de positions.
— Les runes de position apparaissent sur mes écrans d’augurosenseur, celle du seigneur Uzas est faible et clignote. Et… Seigneur, le vaisseau est en train de se désagréger, avec quatre-vingts pour cent de dommages au…
— Pas maintenant ! Est-ce que le Covenant a tiré ?
— Oui, maître.
— C’est ce que je pensais. Nous cherchons le pont le plus proche de la section éventrée des niveaux de commandement.
Le silence s’installa pendant cinq secondes. Six. Sept. Dix. Talos pouvait imaginer son acolyte en train d’examiner la représentation holographique du grand croiseur en cours de désintégration, surveillant les runes de la Première Griffe tandis qu’ils progressaient à travers les tunnels.
Vingt secondes.
Trente.
Et enfin…
— Maître.
La secousse fut si violente que Cyrion et Uzas furent jetés à terre. Talos tituba et laissa une marque profonde dans la coque, là où son casque avait heurté le métal. Le navire tombait en morceaux, il n’y avait plus à se poser la question.
— Maître, stop. Le mur gauche. Traversez-le.
Talos n’hésita pas un instant. Le mur, qui ne présentait aucune différence avec tous ceux qu’ils avaient longés dans leur course effrénée à travers les sombres passages des ponts de commandement, explosa sous la fureur de leurs bolters.
Derrière le mur, pendant un instant, ils ne virent que du feu.
Derrière le mur, il n’y avait rien à part la nuit infinie de l’espace qui aspira les quatre guerriers dans le vide avec avidité.
La douleur l’envahit.
Talos regarda vers le bas… le haut… la planète en dessous de lui… au-dessus. Un lugubre rocher couleur de rouille, décoré de fines volutes de nuages. Il se demanda quel goût aurait son atmosphère.
Des étoiles tournoyaient dans son champ de vision et il les fixa sans vraiment les voir.
Puis, une cathédrale apparut, tournant lentement sur elle-même, un palace de verre teinté, hérissé de centaines de tours, qui se détachaient sur le Sword en feu. Il ne vit rien de cela non plus.
Les ténèbres l’envahirent pendant un moment, atténuant miséricordieusement la douleur. Lorsqu’il revint à lui, il sentit le goût du sang dans sa bouche et fut aveuglé par les runes d’alarme étincelantes qui clignotaient devant ses yeux. Il aurait voulu appeler Cyrion, Xarl, Septimus par le vox… mais ne se souvenait plus comment faire.
La douleur, comme la lumière du soleil levant, s’épanouit de nouveau dans son crâne. Des voix parlaient à ses oreilles.
— Armure : étanchéité spatiale, dit une des runes. Talos essaya de bouger, mais sans savoir s’il y parvenait. Il n’y avait aucune résistance à ses mouvements, ni aucune traction, à tel point qu’il se demanda si ses membres bougeaient réellement.
Son champ de vision bascula une fois de plus pour révéler les minuscules points lumineux des étoiles et des débris métalliques qui flottaient autour de lui. Il lui était difficile de voir clairement, et cela l’inquiétait plus que tout le reste. L’une de ses lentilles était plus sombre qu’elle ne l’aurait dû, rouge foncé et floue, et les runes semblait atténuées et délavées. Du sang, réalisa-t-il soudain. Il y avait du sang dans son casque qui couvrait une de ses lentilles.
Une des voix se transforma soudain en quelque chose qui approchait l’intelligible. C’était Xarl, et Xarl était en train de jurer. Xarl jurait de toute évidence au sujet du sang.
La vision de Talos revint et il aperçut alors Xarl qui dérivait dans la pénombre, en apesanteur, les crânes suspendus à des chaînes flottant autour de lui comme une douzaine de lunes en orbite. Il y eut comme un coup de tonnerre, une puissante secousse, lorsque la main tendue de Xarl s’écrasa sur sa poitrine.
— Je l’ai, grogna Xarl. Dépêche-toi, esclave. Ma jambe est en miettes et je pisse le sang dans mon armure.
La voix de Septimus jaillit des ténèbres confuses.
— Je suis en route.
— Est-ce que tu as les autres ?
— Oui, seigneur.
— Confirme que tu as bien Uzas.
— Oui, seigneur.
— Hum. La voix de Xarl baissa d’un ton. Dommage.
Talos, maintenant aveuglé par le sang qui couvrait ses deux lentilles, agrippa le poignet que Xarl lui tendait. Ses sens reprirent de leur acuité et, bien qu’il fût aveugle, le silence surnaturel et la sensation d’apesanteur lui apprirent tout ce qu’il avait besoin de savoir. Il était dans l’espace, sans aucun moyen de propulsion, et tournoyait dans les ténèbres hors de tout contrôle.
— Ceci, dit-il entre ses dents serrées, était l’idée la plus stupide que j’ai jamais eue.
— Heureux de te savoir toujours en vie, dit Xarl en riant, mais sa voix était dure et à cran, Tu aurais dû voir la façon dont tu t’es cogné la tête en sortant.
— Je le sens bien maintenant.
— Parfait. C’est tout ce que tu mérites. Maintenant, ferme là et prie pour que ce maudit avorton à qui tu fais confiance ne plante pas notre foutu Thunderhawk.
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