Le Chasseur d’âme
IV - Guerre Spatiale
IV
GUERRE SPATIALE
« Il a été dit par de grands stratèges, à tous les âges de l’humanité, qu’aucun plan ne résiste au contact avec l’ennemi. Je ne perds pas mon temps à contrer les plans de mes ennemis, mon frère. Je ne m’intéresse jamais à ce que mes ennemis ont l’intention de faire, car ils n’auront jamais l’occasion d’y parvenir. Agite en leur cœur le don de la plus pure terreur et tous leurs plans s’écrouleront dans leur lutte désespérée pour ne serait-ce que rester vivant. »
– Primarque Konrad Curze
D’après une conversation supposée avec son frère, Sanguinius des
Blood Angels.
Pour l’Exalté, les batailles stellaires étaient infiniment plus gracieuses que les assauts terrestres.
Il excellait au corps à corps et avait fauché une abondante moisson de vies de ses propres griffes, mais ce n’était pas comparable. Une telle sauvagerie manquait de la pureté et de la précision des guerres spatiales.
Même avant qu’il ne devienne l’Exalté, quand il n’était encore que le capitaine Vandred de la 10e Compagnie des Night Lords, ses plus grands plaisirs guerriers étaient venus de ces moments, lors de batailles en orbite ou dans l’espace interstellaire, où tout se déroulait à la perfection.
Et il ne se contentait pas d’un rôle d’observateur dans ces cas-là. Il s’enorgueillissait d’orchestrer la bataille parfaite, un plaisir qu’il avait gardé au fil de toutes ses transformations. C’était une question de capacité à mettre en phase ses propres perceptions avec la réalité de l’échelle et des dimensions d’une bataille navale. La plupart des esprits, mortels ou sur-humains, ne parvenaient jamais à appréhender les distances entre les vaisseaux, la taille monumentale des navires de guerre qui s’affrontaient, les dégâts provoqués par chaque type d’arme sur les coques faites de métaux différents.
Tel était son don. L’Exalté était un expert en guerre spatiale. Il voyait toute son ampleur dans son esprit hypertrophié, de la même manière que les autres voyaient leurs armes dans leurs mains. Son vaisseau était son corps, même sans les liens technologiques primitifs conçus par le Mechanicus pour entremêler l’homme et la machine. L’Exalté était lié au Covenant par l’habitude et ses perceptions modifiées. Rien qu’en se tenant debout sur la passerelle, il sentait les battements de cœur du vaisseau jusque dans ses os. En saisissant une rambarde, il entendait les hurlements de sa voix lorsqu’il déchargeait ses armes. D’autres n’auraient ressenti que de simples vibrations, mais les autres étaient aveugles devant toutes ces nuances.
Le Covenant of Blood était renommé pour s’être tiré d’engagements contre des forces largement supérieures, et pour avoir participé à quelques-uns des conflits les plus féroces auxquels avait été mêlée la VIIIe Légion. Sa réputation – et par extension la réputation de la troupe de guerriers qui avaient, autrefois, formé la 10e Compagnie – était basée sur une longue liste de victoires, largement dues aux compétences inégalées de l’Exalté dans le domaine de la guerre stellaire.
Lorsque son précieux vaisseau, dont il était si fier, émergea dans l’espace réel, la créature qui avait été autrefois le capitaine Vandred observait l’écran circulaire en forme d’œil qui dominait le mur avant de la passerelle de commandement. Ses yeux n’avaient pas été altérés par les mutations qui avaient déformé sa forme physique, ils étaient toujours du noir profond des natifs de Nostramo, et ces orbes d’obsidienne étincelaient, reflétant les lumières qui provenaient des dizaines de consoles de commande et des explosions qui éclairaient par intermittence l’oculus devant lui.
Par nécessité, le strategium était plus éclairé que le reste du vaisseau afin que les membres humains de l’équipage puissent effectuer leurs missions plus efficacement. L’Exalté laissa courir un regard circulaire autour de la salle aux multiples étages pour s’assurer que tout était prêt.
Il semblait bien.
Des serviteurs, câblés à leurs stations, marmonnaient, chantaient leurs litanies et manœuvraient les commandes de leurs consoles avec des mains aussi bien bioniques qu’humaines. Des hommes, y compris plusieurs anciens officiers de la Marine Impériale au service de la légion, étaient installés à leurs propres stations, ou supervisaient le travail de groupes de serviteurs. Fort peu de consoles ou de postes de contrôle stratégiques étaient vides. Les opérations à conduire ici étaient par trop importantes pour supporter le moindre manque de main-d’œuvre. Les choses étaient presque comme elles devaient l’être, comme elles l’étaient avant la Grande Trahison, avant que le lent déclin des forces de la légion n’ait débuté, et l’Exalté adorait cet écho d’un âge d’or.
Il embrassa l’ensemble, le temps d’un seul battement de son cœur, avant de ramener son attention sur l’oculus.
Et, elle était là. La guerre dans sa forme la plus merveilleuse. Un théâtre de destruction où des centaines, des milliers de vies, étaient perdues chaque seconde. Il se donna quelques instants pour bien s’imprégner de la vision, pour pleinement apprécier les explosions meurtrières, sans se soucier de savoir de quel côté étaient les pertes.
Le sentiment menaçait de l’entraîner sur les pentes de l’euphorie, aussi l’Exalté se concentra-t-il de nouveau. Il n’avait pas obtenu son titre en se laissant dominer par la faiblesse ou ses pulsions. Le devoir passait avant tout.
L’Exalté assimilait la guerre spatiale à la frénésie vorace des requins. Il était rare que des souvenirs de son ancienne vie, avant de devenir un demi-dieu, refassent surface dans sa mémoire corrompue, mais il en était un en particulier qui lui revenait à chaque fois qu’il s’abandonnait à sa passion pour les batailles spatiales. Alors qu’il était enfant, lors de divers voyages au bord de la mer, en compagnie de son père, il avait vu les requins aveugles des abysses qui se regroupaient pour chasser les baleines géantes en plein océan. Ils se regroupaient en bande, mais sans réels liens. Ils accordaient rarement leurs mouvements et ne travaillaient presque jamais en équipe : ils se contentaient de ne pas se tuer entre eux tout en poursuivant la même proie. Lorsque chacun des requins frappait un point vital exposé de la baleine, c’était l’instinct, et non la coopération, qui les guidait. L’instinct de tuer au plus vite.
La guerre stellaire lui apparaissait exactement semblable en cet instant. Chaque vaisseau était un requin nageant dans le champ de bataille en trois dimensions qu’était l’espace, et seuls les plus talentueux commandants de flotte parvenaient à maîtriser leurs instincts afin de rassembler leurs forces en une meute efficace. La créature qu’était devenu le Night Lord sourit, découvrant ses gencives noires et ses crocs acérés tandis qu’il regardait l’oculus. Il n’était pas un commandant de flotte. Ses propres talents n’avaient jamais consisté à obtenir une telle unité de la meute.
En fait, c’était même l’opposé. Il n’avait aucun désir de créer une quelconque union stratégique au sein des flottes avec lesquelles il acceptait de naviguer. Tout ce qui lui importait, c’était la dislocation de toute semblance d’organisation au sein de l’armada ennemie.
La façon la plus simple de remporter la victoire lors d’une bataille stellaire était de s’assurer qu’aucun commandant chez l’adversaire ne parvienne à coordonner les tactiques de ses propres forces. Si leur cohésion était compromise, chaque vaisseau pouvait alors être isolé de tout support potentiel et taillé en pièce, abandonné de tous, morceau par morceau.
Cette approche lui avait valu les compliments du Night Haunter en de nombreuses occasions. Comme le primarque en personne l’avait dit, il n’était d’aucune utilité de connaître les plans de son ennemi. Il devait être défait avant même d’avoir pu les mettre en œuvre.
La flotte d’invasion de Crythe du Maître de Guerre avait fait irruption dans le système plusieurs jours plus tôt – cela au moins apparut clairement à l’Exalté à l’instant même où le croiseur d’assaut des Night Lords émergea du Warp. Des dizaines de carcasses de vaisseaux, dont les peaux d’acier éventrées clamaient allégeance aux deux camps en présence, flottaient dans le vide, impuissantes, détruites dans la toute première phase du combat.
L’Exalté ordonna à son timonier de traverser ce cimetière silencieux à pleine puissance afin de rejoindre la bataille principale, là où la flotte du Maître de Guerre avait enfin réussi à obliger les forces du Trône à se replier en défense orbitale.
Les yeux de la créature s’abreuvaient de la vision des noms antiques qui s’affichaient sur l’écran holographique clignotant : de majestueux vaisseaux qui menaient la guerre depuis des milliers d’années, dont les noms et les titres étaient restés gravés sur le flot des souvenirs de l’Exalté malgré le passage du temps.
Là, le Ironmonger, qui servait la légion du Primarque Perturabo. Ici, le Heart of Terra, portant toujours les cicatrices reçues lors du siège du monde dont il tirait son nom. Et, entouré par une douzaine de navires plus petits, au cœur même de la tempête, se trouvait le Vengeful Spirit.
L’Exalté fit un geste de sa griffe.
— Va vers le vaisseau amiral du Maître de Guerre en transmettant notre code d’identification, puis quitte la formation pour aller engager le combat en avant de la flotte.
Le Covenant of Blood fonça droit dans le maelström de la bataille en cours, et l’Exalté se représenta les passerelles des vaisseaux impériaux alors qu’un nouveau puissant navire de guerre rejoignait l’ost de l’Archi-ennemi. Les consoles d’alarme devaient se mettre à sonner, les ordres à résonner… un vrai plaisir de l’imaginer, même seulement un instant.
Mais le Covenant était vulnérable. Ses moteurs au maximum de leur puissance, il dépassa comme une flèche le Vengeful Spirit, puis l’avant-garde du Chaos.
Il lui fallait agir vite.
Un simple regard à travers l’oculus avait suffi à l’Exalté pour connaître l’issue inévitable de la bataille. L’armada impériale était condamnée. Il observa les icônes de la vaste table holographique disposée devant son immense trône de commandement, suivant leur lente danse en trois dimensions. En quelques instants, il jugea des conséquences des mouvements de chacune de ces icônes et calcula les nombreuses façons dont chacun des vaisseaux allait pouvoir se déplacer en relation avec les autres. Un jeu aux probabilités, certes multiples, mais malgré tout limitées, se déroulait devant ses yeux.
Il regarda de nouveau à travers l’oculus. Les forces du Faux-Empereur étaient encore assez suffisantes pour infliger des pertes considérables à la flotte du Maître de Guerre, et il importait avant tout de les minimiser. Une victoire payée trop cher n’était pas une victoire.
Il se mit à sourire et ses yeux laissèrent échapper des larmes d’un sang huileux. Les gouttes sombres roulèrent sur des joues aussi pâles que de la porcelaine qui laissaient transparaître chacune de ses veines, tels d’épais câbles noirs. Les muscles de son visage se contractaient et ses canaux lacrymaux le picotaient. L’Exalté n’avait plus l’habitude de sourire. Il y avait bien longtemps qu’un amusement de cette ampleur ne s’était plus présenté, et par-dessus le marché, le Maître de Guerre l’observait.
Il était temps d’en profiter au maximum.
Deux vaisseaux impériaux se distinguaient de la masse. Deux cibles qu’il allait falloir détruire pour ôter tout espoir à l’ennemi de conserver l’unité de sa stratégie. L’Exalté les marqua tous les deux et transféra ses désirs aux membres d’équipage du strategium. Ils allaient maintenant œuvrer pour faire de ses désirs une réalité.
Le Covenant of Blood fonça à travers la bataille. Les rares chasseurs et croiseurs légers qui réagirent suffisamment rapidement à sa brusque apparition causèrent quelques dommages mineurs à ses boucliers. Comme un rapace bleu-nuit et bronze, il s’enfonça entre deux vaisseaux de taille similaire à la sienne, ignorant le tir de barrage de leurs batteries de flanc.
Le temps qu’ils aient fini de manœuvrer pour donner la chasse au navire qui, telle une flèche, venait de leur échapper, ils étaient pris à partie par d’autres vaisseaux. Ces nouveaux assaillants portaient la livrée noir et or de la Black Legion, celle du Maître de Guerre en personne.
Le Covenant of Blood ne se donna même pas la peine de ralentir. Les Night Lords chassaient des proies plus importantes.
Un croiseur d’assaut Astartes était un puissant vaisseau qui excellait dans les attaques au sol et le forçage des blocus. Dans les combats stellaires, c’était un ennemi terrifiant. Bien qu’il manquât des capacités offensives d’une barge de bataille ou d’un croiseur lourd de la Flotte Impériale, du fait de son armement et de la densité de ses boucliers, il ne lui fallait pas longtemps pour éliminer n’importe quel navire d’une taille similaire. Si l’Exalté s’était contenté de se joindre à la bataille orbitale au-dessus de Consolation, déchaînant la fureur des lances laser du Covenant et de ses batteries de canons, les Night Lords auraient déjà offert une contribution significative, digne d’éloges.
Mais ce n’était pas suffisant.
La principale menace posée par un croiseur d’assaut Astartes était sa cargaison. Même si le Covenant possédait des armes capables de réduire à néant des cités et des boucliers susceptibles de résister pendant des heures à un bombardement sans flancher, son arme la plus mortelle et la plus crainte était déjà harnachée dans les modules d’atterrissage et attendait le moment de son déploiement.
Le croiseur des Night Lords était un immense vaisseau, mais gracieux en dépit de sa masse. Il roulait, semblable à un requin, lent et lisse, tandis qu’il plongeait vers le vaisseau de classe Gothic Resolute, bien plus gros que lui. Le croiseur impérial était un monument tout autant qu’un navire de guerre : une petite ville faite de structures similaires à des cathédrales jaillissait de sa carène centrale, et son agressive beauté était une source d’inspiration pour la petite flotte de vaisseaux de soutien qui le suivait, en tournant autour de lui comme un groupe de satellites.
L’oculus du Covenant fut aveuglé par la décharge des lances laser du Resolute. Le massif vaisseau avait toujours ses armes verrouillées sur la flotte du Maître de Guerre – il n’avait pas encore eu le temps de pointer sa formidable puissance de feu vers le nouvel arrivant –, mais les navires qui l’entouraient commençaient à s’organiser afin de détruire le croiseur des Night Lords qui plongeait au beau milieu d’eux.
L’Exalté vit une des icônes situées derrière le Covenant disparaître de l’affichage. Le Unblinking Eye n’était plus, taillé en pièces par le dernier assaut du Resolute. Un vaisseau de la Black Legion, un de ceux du Maître de Guerre.
Comme c’était bizarre, pensa l’Exalté, d’avoir survécu tous ces millénaires, pour finir là. Le Unblinking Eye avait participé au siège de Terra, dix-mille ans plus tôt. Maintenant, il n’était plus que des débris et un ignoble symbole de défaite.
Puis ce fut le tour du Covenant. Le strategium trembla de nouveau, et plutôt violemment.
Mais les boucliers tiendraient bon, il le savait. Il ressentait la peau de son vaisseau aussi bien qu’il ressentait la sienne. Trois vaisseaux leur tiraient dessus par le travers et… quelque chose d’autre.
— Les boucliers tiennent bon, annonça un officier humain en direction du trône de commandement. Les tirs proviennent de trois croiseurs légers, ainsi que d’un escadron de chasseurs.
Des chasseurs. Il gloussa. Comme c’était pittoresque.
L’Exalté assimila aussitôt cette information dans la vision globale qu’il avait du ballet des icônes dansant devant ses yeux. Le Resolute avait été sa première cible parce que ses boucliers étaient déjà endommagés. Il avait su, dès que la représentation holographique s’était activée, que le croiseur de classe Gothic s’était replié pour les réparer, et cela d’après sa position dans la formation. La flotte mineure qui voletait autour de lui comme des parasites n’avait fait que confirmer ses déductions. C’était l’un des plus grands vaisseaux de la flotte Impériale, environné d’un essaim de gardes du corps tandis qu’il tentait de restaurer ses protections. Il constituait manifestement une des clés de voûte de la défense.
L’Exalté ordonna en grognant une série de manœuvres serrées, et le Covenant s’efforça de les exécuter. Depuis sa position sous le Resolute, ses moteurs à plein régime, il entama une brusque ascension. Ses boucliers tenaient toujours bon, crépitant tandis qu’ils absorbaient les tirs ennemis, lorsque le croiseur d’assaut passa presque à la verticale le long du flanc tribord du Resolute. Le vaisseau des Night Lords ne présentait quasiment aucune cible aux innombrables batteries de canons, qui ouvrirent le feu malgré tout. C’était un mouvement plus qu’étrange selon les standards traditionnels de la guerre stellaire. Se présenter par le travers du navire aurait permis un tir croisé plus conventionnel de leurs batteries respectives lorsqu’ils se seraient retrouvés flanc contre flanc, mais s’élancer à la verticale semblait n’avoir absolument aucun but. Même si la volée d’artillerie du Resolute se perdait dans l’espace, inutile, les propres canons du Covenant n’auraient pu espérer toucher quoi que ce soit s’ils avaient fait feu. Cependant, les armes du vaisseau Night Lord restèrent silencieuses.
À bord du Covenant of Blood, tous les membres d’équipage humains qui servaient au strategium hurlaient, ou bien finissaient de vomir, suite aux effets des forces gravitationnelles considérables provoquées par la manœuvre. Plusieurs s’étaient évanouis. L’Exalté essuyait de ses joues de sanglantes larmes de joie.
Quel plaisir divin.
— Confirmation, dit-il simplement au serviteur qui se tenait à la console de déploiement des modules d’assaut.
— Griffes sept, neuf et dix déployées, murmura en réponse l’esclave mi-homme mi-machine.
— Contact ? demanda-t-il.
— Affirmatif, annonça la voix sans timbre. Les modules d’assaut ont confirmé le succès de l’abordage.
Un instant plus tard, une voix familière crachota à travers les haut-parleurs du strategium.
— Exalté, dit-elle du ton grave d’un space marine, ici Adhémar de la Septième Griffe. Nous sommes à bord.
Le sourire de la créature s’élargit encore, accompagné de nouvelles larmes douloureuses. Il venait juste de passer entre les vaisseaux impériaux prêts à frapper, pour foncer au cœur de la flotte ennemie et le temps pour les officiers du Resolute de s’apercevoir de ce qui venait d’arriver, trois escouades de Night Lords seraient en train de se frayer un chemin sanglant jusqu’à la passerelle de commandement.
À la vérité, cette manœuvre avait été divine. Le Resolute, ainsi que tout le commandement de la flotte à bord, était pour ainsi dire déjà mort. Dès que les autres navires impériaux entendraient la nouvelle du massacre perpétré à bord de leur vaisseau amiral, la peur se répandrait comme un impitoyable cancer.
Premier objectif atteint, restait le second.
— Timonerie, dit-il tandis que le strategium tremblait sous les impacts d’un nouveau tir de barrage. Cap sur le Sword. Moteurs en avant toute.
— Seigneur, dit un officier posté près du trône en se raclant la gorge. Les boucliers du vaisseau amiral ennemi sont toujours dressés.
Plus pour longtemps.
— Vecteur d’approche : « prédation insidieuse ».
— Oui, monseigneur.
L’Exalté se lécha les lèvres de sa langue noire.
— Faites feu avec toutes les lances et les torpilles avant sur la section 63 de sa coque lorsque nous croiserons sa proue. Coordonnez le tir du canon de bombardement pour qu’il coïncide exactement avec le moment où nos lances et nos torpilles toucheront leur but.
Cela n’avait rien de facile. Une douzaine de serviteurs et d’officiers humains se penchèrent sur leurs consoles et se plongèrent dans leurs calculs.
— Ce sera fait, monseigneur, assura l’officier qui se tenait près de lui.
L’Exalté ne se souvenait plus de son nom. Ou alors, il n’avait jamais pris la peine de l’apprendre, il n’en était pas certain. La créature savait que cet homme était son assistant sur la passerelle, et c’était tout ce qu’il avait besoin de savoir.
— Mais… l’homme hésita.
— Parle, humain.
— Monseigneur, Exalté des dieux sombres… ce vecteur d’attaque va nous obliger à rester à portée des armes du Sword pendant quinze secondes.
— Treize, corrigea l’Exalté avec une grimace qui lui donna l’apparence d’une tête de mort. C’est pourquoi, dès que nous aurons fait feu avec nos armes de proue, le vaisseau devra effectuer une Vrille de Coronus, machines en avant toute et propulseurs bâbords surchargés à soixante-dix pour cent. Nous allons pivoter, tout en maintenant le déport négatif maximum que nous pourrons supporter, et plonger pendant dix secondes.
L’officier pâlit encore, ce qui n’était pas un mince exploit pour quelqu’un qui n’avait pas senti le soleil sur sa peau depuis des décennies.
— Monseigneur… notre vaisseau est bien trop gros pour…
— Silence. Tu vas coordonner cet assaut avec le tir des armements principaux des vaisseaux Ironmonger, Vengeful Spirit et Blade of Flame. Contacte leurs strategiums et informe-les de nos intentions.
— À vos ordres, monseigneur. L’officier avala sa salive. Ses yeux, nota l’Exalté, étaient d’une nuance de brun particulièrement chaude. Ils ne papillotaient pas de droite à gauche, comme le faisaient ceux de la plupart des humains en sa présence, mais il hésitait encore à dire ce qu’il avait en tête en présence de son chef. Et ce pour une raison parfaitement compréhensible. Argumenter avec les Night Lords se terminait toujours, sans exception, dans le sang et la souffrance.
Le vaisseau gémit et roula lorsqu’il croisa l’arc de tir avant d’un autre croiseur de taille respectable. Une fois de plus, le navire de la VIIIe Légion ne riposta pas et laissa ses boucliers absorber les impacts tandis qu’il fonçait vers la proie qu’il s’était choisi.
— Parle, humain, répéta l’Exalté. Fais-moi part de tes pensées en ces derniers instants avant notre victoire.
— Une Vrille de Coronus, seigneur. Les forces gravitationnelles à elles seules risquent de nous tuer, et les fusées d’assiette vont être hors service pendant des semaines après une telle surcharge. Les risques…
— …sont acceptables. L’Exalté hocha la tête en direction de l’officier. Le Maître de Guerre observe, humain. Et moi aussi. Fais en sorte que mes souhaits s’accomplissent, ou tu seras remplacé par quelqu’un de plus compétent.
L’officier aurait dû s’en douter. Lorsqu’il se tourna vers sa console et murmura entre ses dents : cette manœuvre va détruire ce foutu navire…, il aurait dû savoir que l’Exalté l’entendrait.
— Officier de pont, dit l’Exalté en grimaçant.
L’homme ne se retourna pas. Il était trop occupé à pianoter sur sa console, programmant en binaire les ordres aux esprits des serviteurs du strategium afin de les préparer à la folie qui s’annonçait.
— Si cette manœuvre n’est pas exécutée avec brio, je te ferai manger tes propres yeux et tu mourras cette nuit, écorché vif, et hurlant pour demander une pitié que tu n’obtiendras pas.
Le silence s’abattit sur la passerelle et l’Exalté grimaça un sourire humide.
— Je me fous de devoir réparer les fusées d’assiette, et de tous les serviteurs qui mourront en accomplissant cette tâche. Je veux une Vrille de Coronus, ou du moins la version la plus proche possible de cette manœuvre dont ce vaisseau est capable, synchronisé avec les bordées des trois navires mentionnés.
« Et je la veux maintenant ! »
C’était plus qu’audacieux.
Le Ironmonger, le Vengeful Spirit et le Blade of Flame se mirent en position pour soutenir l’assaut des Night Lords par une bordée générale, mais en conservant une certaine distance. L’Exalté suspectait leurs capitaines d’avoir accepté de souscrire à son plan plus par curiosité amusée que réelle confiance dans son possible succès, mais après tout, c’était à eux de porter le fardeau de leur manque de courage.
Lorsque le Covenant of Blood, le seul vaisseau de l’armada du Maître de guerre à s’être enfoncé dans les lignes ennemies, fondit sur l’énorme croiseur de classe Avenger Sword of the God-Emperor, il attira l’attention — au moins l’espace de quelques instants — d’à peu près tous les capitaines de flotte, quel que soit leur bord. Beaucoup d’entre eux s’aperçurent également, avec incrédulité, que le navire venait d’entamer les premières manœuvres démentes d’une vrille de Coronus.
L’attaque débuta sous une avalanche de feu. Tel un spectre, le Covenant glissa à travers l’arc de tir du majestueux vaisseau. Il essuya toute la rage des lances de proue et des batteries de canons qui crachaient déjà leurs torrents de fureur sur l’ennemi au loin. Le navire des Night Lords encaissa l’assaut de ces armes monstrueuses, destiné à d’autres vaisseaux du Chaos, et ses boucliers faiblirent, se fissurèrent, avant de s’effondrer complètement.
Pour tous les observateurs, il semblait évident que le Covenant of Blood se sacrifiait pour éperonner sa cible. Et cet assaut était assuré d’être couronné de succès. Cette masse, cette inertie et toute cette capacité explosive ne pouvaient manquer de saturer les boucliers du Sword et d’éventrer le croiseur impérial jusqu’au cœur.
Mais le Covenant n’éperonna pas sa proie.
Il ouvrit le feu pour riposter, à l’instant précis où ses boucliers flanchaient, et ses armes de proue déchaînèrent un furieux déluge de laser, d’obus et de plasma, tandis qu’une unique ogive magma, en général utilisée pour des attaques au sol, jaillissait de son canon de bombardement.
Cette avalanche de feu frappa le Sword, juste au moment où le tir groupé des trois autres vaisseaux renégats l’atteignait également. C’était aussi proche de l’unité tactique des requins de la mer noire que l’Exalté aurait pu en rêver, mais cette idée était loin d’être prioritaire dans les pensées du commandant des Night Lords.
Toute cette débauche de puissance fut à peine suffisante pour mener à bien le but de l’Exalté. Le colossal Sword of the God-Emperor, joyau de la flotte de guerre de Crythe, vaisseau du seigneur amiral Valiance Arventaur, n’était désormais plus camouflé derrière d’invincibles écrans d’énergie miroitante.
Ses boucliers étaient tombés, surchargés par la férocité de l’assaut du croiseur Astartes.
L’Exalté n’était pas idiot. Il connaissait bien la guerre stellaire, les capacités de ses adversaires, la force de leur armement et la puissance de leurs vaisseaux. Il savait que le Sword of the God-Emperor était hérissé de sécurités et de générateurs auxiliaires, et que son attaque n’avait causé aucun dommage réel au vaisseau-amiral ennemi. Il n’avait fait que surcharger ses boucliers en leur faisant endurer plus de tirs qu’ils ne pouvaient en absorber. Il leur faudrait peu de temps pour être de nouveau opérationnels – une minute tout au plus – à nouveau solides et composés de multiples couches.
Le Covenant of Blood vira de bord, plus rapidement qu’un croiseur de sa taille n’était censé le faire, et amorça, au risque d’être anéanti, un plongeon en vrille qui lui ferait longer, puis dépasser, le grand croiseur qu’il venait presque d’éperonner. Les sonneries d’alarmes martelèrent les oreilles de l’équipage à travers tout le vaisseau. Telle une lance géante, le navire accéléra tout en poursuivant sa course folle, et se retrouva sous le feu des batteries de flanc du Sword tandis qu’il longeait celui-ci. Il ne répliqua pas. Une seule volée du majestueux vaisseau amiral de l’Imperium avait suffi pour réduire à néant l’ensemble des armes bâbord du Covenant.
Tournoyant toujours sur lui-même tandis qu’il glissait le long de sa cible, le Covenant était suivi par un sillage de débris. À mi-chemin de son plongeon, l’Exalté ressentit l’instant parfait de connexion avec la bataille.
Ici.
Maintenant.
Alors même que son vaisseau se faisait tailler en pièces par les canons impériaux, il vit le moment idéal avec une parfaite clarté et gronda un seul mot.
— Lancement.
— Trois, avait dit la voix du serviteur.
— Deux.
— Un.
— Lancement.
Talos sentit le monde se dérober sous ses pieds, chaque muscle soudain bloqué par la tension. Ce n’était pas une sensation de chute, à proprement parler, ni de nausée. Ses sens modifiés étaient résistants à toute impression de perte d’équilibre ou de désorientation. Là où un humain aurait repeint l’intérieur du module de contenu gastrique et se serait évanoui sous la pression générée au lancement, les Night Lords embarqués ressentaient à peine une légère impression désagréable au creux de l’estomac. Telle était la bénédiction de posséder une perception biologiquement reconfigurée.
— Impact dans cinq secondes, dit l’omniprésente voix mécanique du module. Talos entendit Uzas qui hurlait sur la fréquence vox, comptant les secondes avec frénésie.
Talos, lui, comptait en silence et se raidit lorsqu’il ne resta plus qu’une seconde. Les rétrofusées du module s’allumèrent, provoquant un choc presque aussi désagréable que l’impact qui le suivit de peu. Le module s’écrasa sur sa cible avec une force suffisante pour en percer la coque, et le bruit se répercuta dans l’appareil comme le rugissement d’un dragon.
Une rune se mit à clignoter sur son affichage rétinien, en écriture cursive de Nostramo, et Talos, secoué par les tremblements chaotiques de l’impact, écrasa son poing sur la commande de dégagement de son trône. Les harnais de sécurité se déverrouillèrent et les quatre guerriers de la Première Griffe jaillirent de leurs sièges sans hésitation, leurs armes fermement serrées dans leurs poings sombres. L’écoutille du module s’ouvrit dans un grincement de métal torturé et le sifflement de l’air qui s’échappait. Talos activa sa fréquence vox et prit la parole d’une voix calme et assurée tandis qu’il plongeait le regard dans un couloir voûté aux parois d’acier : son premier aperçu de l’intérieur du Sword of the God-Emperor.
— Covenant, ici Première Griffe. Nous sommes à bord.
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