Le Chasseur d’âme
II - Vision
II
VISION
« La surprise est une lame sans substance, une épée inutile à la guerre. Elle se brise lorsque les troupes se rallient. Elle vous trahit lorsque les commandants tiennent bon leurs lignes.
Mais la peur, elle, ne faillit jamais.
La peur est une lame qui s’aiguise au fur et à mesure qu’on s’en sert. Que l’ennemi sache donc que nous arrivons. Que leurs frayeurs les envahissent lorsque l’obscurité approche.
Lorsque le soleil se couche…
Lorsque leur cité est plongée dans sa dernière nuit… Que dix mille hurlements leur soient promesse de dix mille griffes. Les Night Lords arrivent.
Et toute âme qui se tiendra devant nous ne reverra plus jamais l’aube. »
– Le belli-sage Malcharion
Extrait de son ouvrage, la Voie Ténébreuse.
Talos arpentait les couloirs du Covenant, vêtu de son armure, mais libéré du confinement de son heaume de bataille. Bien qu’il appréciât les modes de vision assistée que les capteurs du casque lui offraient, il trouvait un certain réconfort à percer les ténèbres du vaisseau de manière naturelle.
Les membres d’équipage humains peinaient à voir dans l’obscurité, leurs yeux étaient trop faibles pour percevoir les lueurs minimes émises par l’éclairage à puissance réduite du vaisseau. Lorsqu’ils devaient se rendre d’un endroit du croiseur à un autre, on leur autorisait l’usage de lanternes sourdes afin qu’ils puissent percer les ténèbres. Pour les space marines nés sur Nostramo, la pénombre n’existait tout simplement pas. Talos se déplaçait le long des larges passages qui conduisaient vers la salle de guerre, laquelle était depuis bien longtemps devenue la chambre de méditation de l’Exalté. Une habitude naturelle, couplée aux manipulations génétiques de son cerveau lors de son ascension dans les rangs de la VIIIe Légion, lui permettait de voir l’intérieur du Covenant aussi clairement que l’aube sur un monde bien plus brillant.
Cyrion, également vêtu de son armure, le suivait. Talos jeta un regard sur son frère et nota les rides qui se creusaient autour de ses yeux noirs. Il était étrange de voir un de ses camarades de la légion montrer un signe de vieillissement, mais Talos ne se faisait pas d’illusions. Cyrion subissait la pression de sa propre malédiction, et celle-ci pesait sur lui bien plus lourdement que ne le faisaient les visions de Talos.
— Tu ne viendras pas avec moi, dit Talos, alors pourquoi me suis-tu ?
— Peut-être vais-je venir, répliqua Cyrion. Tous les deux savaient pertinemment que cela n’arriverait pas. Cyrion faisait toujours tout son possible pour éviter l’Exalté.
— Même si tu le souhaitais, les Atramentar t’empêcheront de passer. Ils continuèrent d’avancer dans les couloirs du majestueux vaisseau, habitués au silence qui entourait leur présence.
— Peut-être, concéda Cyrion. Ou peut-être pas.
— Je vais te laisser croire à ce mensonge pendant encore quelques minutes, Cy. Et ne viens jamais dire que je ne suis pas doté d’une âme généreuse. Talos gratta l’arrière de son crâne rasé tout en parlant. Un de ses implants de connexion, une prise chromée fixée dans sa colonne vertébrale, juste au-dessus de ses omoplates, avait commencé à le démanger ces dernières semaines. C’était une pulsation sourde et irritante, à la limite de sa conscience, et il sentait la vibration du coupleur symbiotique qui le reliait à son armure. Il lui faudrait apaiser l’esprit de la machine de son armure très bientôt, et Septimus allait devoir préparer les onguents et les huiles qu’il utilisait pour soigner l’inflammation des connecteurs augmétiques. L’état des connexions neurales invasives de son armure, à l’intérieur de son corps, était aggravé par le temps qu’il passait à combattre. Même ses capacités surhumaines de régénération et de guérison ne pouvaient en supporter autant.
En des temps meilleurs, de nombreux acolytes de la légion et des techno-adeptes se seraient occupés de ses améliorations bioniques et génétiques entre chaque bataille. Désormais, il en était réduit à un seul esclave. Aussi compétent que fût Septimus en tant qu’artificier, Talos ne laissait personne s’approcher de lui lorsqu’il n’était pas en armure – pas même son propre vassal – et surtout pas ses frères de bataille.
— Xarl te cherche.
— Je sais.
— Uzas également. Ils veulent savoir ce que tu as vu durant ta crise.
— Je leur ai dit. Je vous l’ai dit à tous. J’ai vu Nostramo, un fragment de notre monde natal, qui tournoyait dans l’espace. J’ai vu la femme navigateur. J’ai vu le vaisseau que nous avons détruit.
— Et malgré cela, l’Exalté vient de te convoquer. Cyrion secoua la tête. Nous ne sommes pas des idiots, mon frère. Enfin… la plupart de nous n’en sont pas. Je ne voudrais pas m’avancer sur l’état mental d’Uzas. Mais nous savons que tu vas rencontrer l’Exalté et nous pouvons deviner pourquoi.
Talos lui lança un regard en coin.
— Si tu avais prévu de m’espionner, tu sais que tu es condamné à l’échec. Ils ne te laisseront pas entrer.
— Alors je t’attendrai dehors, concéda Cyrion. Il est toujours si agréable de converser avec les Atramentar.
Mais Cyrion ne se laissa pas distraire.
— Cette convocation concerne tes visions. C’est la vérité, non ?
— Elles concernent toujours mes visions, dit simplement Talos. Ils finirent le chemin en silence.
La salle de guerre se trouvait au cœur du vaisseau – une vaste pièce circulaire percée de quatre portes monumentales aux points cardinaux. Les space marines approchèrent par la porte sud et remarquèrent les deux immenses silhouettes qui flanquaient le portail scellé.
Deux des Atramentar, guerriers élus de l’Exalté, montaient là une garde silencieuse. Chacun de ces guerriers d’élite portait une des précieuses armures Terminator de la légion. Leurs énormes épaulières étaient faites d’argent poli et de fer noir, forgées à la semblance de crânes grimaçants de lions à dents de sabre de Nostramo. Talos reconnut les deux guerriers aux insignes de leurs armures et hocha la tête en les approchant.
L’un des terminators, à l’armure gravée de textes interminables détaillant à l’envie ses nombreuses victoires, rédigés en minuscules runes de Nostramo incrustées d’or, gronda en direction de Talos et Cyrion.
— Mes frères, dit-il d’une voix posée.
— Champion Malek. Talos leva la tête en direction du guerrier. Lui qui mesurait bien plus de deux mètres dépassait la plupart des humains de la tête et des épaules, mais Malek, dans son armure Terminator, était plus près des trois.
— Prophète. Le casque orné de défenses donnait à sa voix traînante une sonorité profonde et mécanique. L’Exalté t’a convoqué toi. Il ponctua ses mots d’un crépitement menaçant de sa griffe énergétique enveloppée d’éclairs aveuglants.
— Toi, répéta l’Atramentar, et toi seul.
Cyrion s’appuya contre le mur et fit un grand geste magnanime pour signifier à son frère qu’il pouvait partir sans lui. Ce geste théâtral fit naître un sourire sur les traits pâles de Talos.
— Entre, prophète, dit l’autre guerrier Atramentar. Talos le reconnut grâce à l’énorme marteau de bronze qu’il portait posé sur l’épaule. Son casque Terminator arborait, au lieu des défenses d’une cinquantaine de centimètres que Malek avait choisi, une cruelle corne d’os du plus mauvais goût, qui jaillissait du milieu de son front.
— Grand merci, frère Garadon. Talos avait renoncé depuis longtemps à ce qu’on cesse de parler de lui comme d’un prophète. Une fois que les Atramentar eurent suivi la tendance de l’Exalté à employer ce terme, l’usage s’en était répandu dans tout le Covenant et, très vite, l’appellation lui était restée.
Avec un dernier regard pour Cyrion, il pénétra dans la salle de guerre. Les portes se refermèrent derrière lui et se scellèrent dans un cliquètement suivi d’un sifflement.
— Alors, dit Cyrion aux deux immenses terminators silencieux, comment ça va ?
Il n’y avait que deux âmes dans cette salle : Talos et l’Exalté. Deux âmes qui se faisaient face, de chaque côté d’une table ovale ayant vu autrefois s’assembler près de deux cents guerriers. Des blocs de cogitateurs et des stations-vox étaient disposés tout le long des murs, inertes et silencieux. Des siècles auparavant, des équipes se seraient affairés autour : des acolytes de la légion ainsi qu’une petite armée de serviteurs. Maintenant, ce qui restait de l’équipage du Covenant était concentré sur la passerelle et les autres zones vitales du vaisseau.
— Talos…, le grondement draconique lui parvint depuis l’autre côté de la table. Là, les ténèbres étaient encore plus profondes, si profondes qu’il fallut à Talos plusieurs secondes pour que sa vision s’adapte à l’obscurité et qu’il puisse distinguer la silhouette de l’autre côté de la table. … mon prophète…, continua la voix, aussi grave que le ronronnement des moteurs Warp… mes yeux dans l’invisible.
Quand sa vue eut retrouvé une grande partie de son acuité, Talos observa la forme vaguement humanoïde. L’Exalté portait une armure antique, la même que celles que les Atramentar vénéraient, mais… changée.
Mutée par le Warp. Au sens propre. Des éclairs de lumière Warp parcouraient par moments la surface de l’armure, lueurs maléfiques qui ne procuraient pourtant aucun éclairage.
— Capitaine Vandred, dit Talos, me voici, comme vous me l’avez ordonné.
L’Exalté poussa un long soupir et l’exhalation amusée flotta dans les airs comme une brise lointaine. C’était ce qui se rapprochait le plus d’un rire dont la créature soit capable.
— Mon prophète. Quand donc cesseras-tu d’utiliser mon ancien nom ? Ce n’est plus amusant. Même plus pittoresque. Nos anciens titres n’ont plus de signification. Tu sais cela aussi bien que moi.
— Je leur trouve une signification. Talos observa l’Exalté se rapprocher de la table. Un léger tremblement secoua la salle lorsque la créature fit un pas en avant.
— Partage ton don avec moi, Talos, pas tes réprimandes malvenues. Je contrôle ce qui arrive. Je ne suis pas un pion des puissances de la ruine, je ne suis pas un avatar de leur volonté.
La salle trembla une nouvelle fois lorsque l’Exalté fit un nouveau pas en avant.
— Je. Contrôle. Les choses.
Les yeux de Talos se plissèrent devant ce vieux refrain.
— Si vous le dites, frère-capitaine.
Ces mots provoquèrent une nouvelle exhalation, à la fois douce et menaçante, comme une lame caressant la peau nue.
— Parle, Talos. Avant que je ne perde le peu de patience qui me reste. J’ai accédé à ton désir de retrouver ce bout de rocher dans l’espace. Je t’ai laissé arpenter à nouveau la surface de notre planète natale anéantie.
— Mon désir ? Mon désir ? Talos abattit un de ses poings sur la table centrale de la salle de guerre, assez fort pour qu’apparaisse un réseau de fissures là où il avait frappé. Dans une vision, j’ai vu un fragment de notre monde natal dans les ténèbres insondables, et je nous y ai conduits. Même si vous ne voulez pas croire qu’il s’agissait d’un présage, j’ai malgré tout ajouté plus de cent serviteurs à l’équipage de ce vaisseau, ainsi qu’un navigateur. Mon désir a amplement bénéficié à la légion, Vandred. Et vous le savez.
L’Exalté prit une inspiration. L’air qui s’engouffra dans la gorge mutante du commandant produisit un bruit semblable au hurlement d’une banshee.
— Tu t’adresseras à moi avec respect, mon frère. Les mots n’avaient pas d’importance : c’était la douceur même de l’avertissement qui glaça le sang de Talos.
— J’ai arrêté de vous respecter lorsque vous vous êtes transformé en… ça.
— Les protocoles standards doivent malgré tout être maintenus. Nous sommes la VIIIe Légion. Contrairement à ceux qui étaient à nos côtés lors de l’échec du siège de Terra, nous ne nous sommes pas égarés dans les affres de la folie qui s’est emparée d’eux.
Il y avait bien une centaine de réponses à cette affirmation, chacune d’elle plus susceptible de lui valoir la mort que la précédente. Talos avala sa salive et répondit simplement :
— Oui, mon capitaine. Le temps était mal choisi pour discuter. À la vérité, il l’était toujours. Les mots n’auraient rien changé. La corruption de l’Exalté était trop profonde.
— Bien, sourit la créature. Maintenant, parlons des autres vérités que tu as vues. Parle-moi des choses importantes. Parle-moi de la guerre, conclut l’Exalté, et des noms de ceux qui sont condamnés à mourir.
Et Talos lui raconta, s’immergeant une fois de plus dans les flammes de ses souvenirs, et…
…au début, il n’y a rien. Les ténèbres, l’obscurité. Presque comme sur notre monde.
Les ténèbres meurent dans une éclosion de feu. Ardente comme celle d’un soleil, la lumière submerge ses sens. Il titube et tombe à genoux sur le roc rouge d’une autre planète. Il a perdu ses armes sacrées… son bolter et son épée… lorsque sa vue revient, elles ne sont plus dans ses mains.
Une force nouvelle envahit son corps. Les systèmes de son armure traquent le va-et-vient de l’énergie et de la vie dans son corps, le gavant de stimulants afin de le garder en état de combattre, alors même que sa physiologie surhumaine aurait bien besoin de repos. Les drogues courent dans son sang maintenant, électrisant ses muscles et raffermissant ses nerfs.
Lorsqu’elles atteignent son cerveau, sa vision s’éclaircit. Coïncidence ou providence, le guerrier n’en a cure. Des gravats partout. Et là, brisé et abandonné comme une marionnette dont on a coupé les fils, un autre guerrier portant les couleurs de la VIIIe Légion. Talos va vers lui, conscient qu’il lui faut atteindre son frère tombé avant toute chose.
Il y parvient. Ses capteurs de visée clignotent et émettent un bip sonore en se verrouillant sur d’autres silhouettes qui se déplacent à travers la fumée et la poussière infernale qui vole partout. Malgré tout, il est le premier à atteindre le cadavre brisé. Mais sans épée…sans bolter…
Son collimateur de visée se fixe sur l’arme de son camarade tombé, et en fait apparaître les contours dans un réticule d’affichage des menaces avant de faire défiler les données concernant la construction de l’arme. D’un clin d’œil, il fait disparaître les détails des alliages métalliques et des générateurs d’énergie qui la caractérise et agrippe l’arme à deux mains.
Les autres se rapprochent. Il lui faut faire vite.
La lame tronçonneuse arrive au contact de l’armure de céramite noire du space marine mort et dérape sur les plaques blindées pendant plusieurs secondes avant de finalement mordre dedans. Talos pousse sa lame et effectue un rapide mouvement tournant avant de rejeter l’arme, maintenant qu’elle a rempli sa fonction.
L’un des autres est Uzas. Il bondit en avant comme une bête, ignorant Talos, et ses mains arrachent le casque du guerrier à terre. Le temps qu’il ait réussi à le libérer, Talos s’est retiré du lieu du pillage, emportant le bras tranché qu’il a raflé. Une fois qu’il aura extrait la chair de la pièce d’armure, il pourra retravailler le gantelet et…
… L’Exalté lâcha une fois de plus l’exhalation qui lui tenait lieu de rire.
— Qui était-ce ? demanda-t-il. Qui va tomber et se faire dépouiller dans la mort ?
— C’était… ils portaient…
… des armures bleu nuit, comme tous ceux de la légion. Mais la visière du casque est peinte en rouge, un crâne écarlate et grimaçant. Talos…
… ne l’a pas bien vu, dit-il à l’Exalté. Je pense qu’il s’agissait de Faroven.
Talos serra le poing droit, écoutant les grincements des servos de chaque articulation. Le gantelet était raide et Septimus avait dit plusieurs fois qu’il allait bientôt falloir penser à le remplacer. Il était vieux, c’était tout. Les années l’avaient usé, et bien que la plupart des pièces de son armure eussent été remplacées au cours du temps, ses gantelets étaient tous les deux des éléments de son harnois Mark IV d’origine.
Détrousser ses frères tombés ne le dérangeait pas. Pas comme un humain l’aurait été à l’idée de piller les cadavres. La légion des Night Lords avait beaucoup perdu depuis qu’ils avaient échoué à prendre le Trône de Terra, et leur capacité à forger de nouvelles armures Astartes était sérieusement limitée.
Dépouiller les morts était une nécessité pardonnable dans cette guerre sans fin.
Talos ouvrit la main, dépliant lentement chacun de ses doigts.
– Oui, dit-il tout en regardant sa main bouger, songeant à la nuit à venir où son gantelet pourrait être remplacé par un autre. C’était Faroven.
L’Exalté émit un son que Talos avait entendu de nombreuses fois : un grognement de mépris, rauque et cassant.
— Lorsqu’il mourra, prends tout ce que tu voudras. Sa disparition ne sera pas une grosse perte pour la légion. Maintenant, continue. Une explosion. Des gravats et de la fumée. Le pillage de l’équipement de Faroven. Et ensuite ?
Talos ferma les yeux.
— Et ensuite…
… il voit son épée. Là, gisant sur un tas de gravats, l’éclat de la lame déjà terni par une fine couche de poussière. Il titube vers elle, ses bottes écrasent le gravier sous ses pas – des morceaux de roc qui, il y a quelques minutes encore, étaient les murs majestueux d’un manufactorum.
L’épée est dans sa main, un chef-d’œuvre de forme et de fonctionnalité. La fusée et la garde, faites de bronze et d’ivoire poli, forment les ailes étendues d’un ange. Entre les ailes, sertis de chaque côté de la base de la lame, des rubis aussi grands qu’un œil humain ont été taillés en forme de larmes cramoisies. La lame elle-même est forgée en adamantine teintée d’or et des runes en haut gothique sont gravées à la main le long de l’arme, détaillant la longue et illustre lignée des ennemis qu’elle a contribué à abattre.
Talos n’a tué aucun de ceux-là, car cette épée n’avait jamais été destinée à être sienne. Il l’agrippe fermement maintenant, et sent le poids rassurant de l’arme volée dans son poing, tout aussi adaptée à sa main qu’elle l’était une décennie plus tôt, lorsqu’il l’avait arrachée à l’étreinte mourante d’un champion impérial.
Aurum. La lame s’appelait Aurum – l’épée énergétique du noble capitaine Dumath des Blood Angels. Son baiser est mortel : comme toutes les armes de ce type, un champ d’énergie destructeur déchire la matière à chaque coup. Mais Aurum avait été forgée lorsque l’Imperium était jeune, alors que les technoprêtres de Mars étaient tout autant des artisans que des maîtres du secret.
Trois fois, les frères de sa légion avaient essayé de le tuer pour lui prendre l’épée. Trois fois, Talos avait dû éliminer un des siens pour défendre son bien.
Il se relève, active la cellule énergétique contenue dans la garde et la poussière qui couvre la lame dorée brûle instantanément en sifflant.
Des éclairs, courts et contrôlés, dansent sur toute la longueur de l’épée, assez brillants pour blesser ses yeux de natif de Nostramo.
Talos se déplace à travers les gravats. Les bruits de la bataille reviennent maintenant. La poussière des débris est en train de se dissiper. Il lui faut trouver son bolter, avant que l’ennemi ne vienne fouiller le secteur qu’il vient de pulvériser avec une puissance de feu ahurissante.
Il… il ne parvient pas à le retrouver. Quel est ce bruit infernal ? Ce tonnerre ? Le monde est en train de s’effondrer.
Par le sang des puissances de la ruine, où est donc passée cette arme ?
Il…
… Tituba sous la vague de souvenirs, aussi réels pour lui dans la salle de guerre que lorsque sa vision l’avait frappé la première fois. L’Exalté grogna son déplaisir.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? Que se passe-t-il ensuite ?
— Le soleil, dit Talos. Le…
… soleil était mort.
Il lève la tête vers le ciel, sans plus penser à rechercher son bolter. L’instant d’avant, l’astre était à son zénith, maintenant, le ciel est sombre comme au crépuscule. Une éclipse. Il ne peut s’agir que d’une éclipse.
Et c’est bien le cas.
D’une certaine façon, c’est le cas.
Son collimateur se verrouille sur le Behemoth qui a avalé le soleil. Des informations que Talos ne voit même pas défilent en lignes sautillantes sur ses rétines, projetées droit dans ses yeux par l’interface sensorielle de son casque.
Des alarmes retentissent au rythme du clignotement des runes d’alerte et, alors qu’il lève les yeux, il comprend pourquoi l’explosion a anéanti cette partie de la ville. Levant les yeux, il en découvre la cause.
Classe Warlord. Ses capteurs font clignoter le mot sans interruption, les sirènes d’alarme se transforment en hurlement dans ses oreilles, comme s’il ne connaissait pas ce qui se tient devant lui. Comme s’il avait besoin d’être prévenu qu’il fait face à la mort personnifiée. Plus de quarante mètres de vengeance du Mechanicus sont arrivés pour les détruire tous. L’engin est plus haut que tous les bâtiments encore debout.
Ses armes gigantesques pivotent afin de suivre les formes, semblables à des fourmis, des space marines à ses pieds. Ses bras – des canons de la longueur d’un train – déchirent le ciel d’un bruit comparable à des milliers d’engrenages cliquetants – juste en visant, sans même avoir tiré. Ils visent plus bas. Encore plus bas.
La cité tremble encore, avant même que le titan n’ouvre le feu, simplement parce que le dieu de fer s’est ébranlé. Le réseau vox se met à hurler, des voix crient leur colère tandis que la machine de guerre impériale approche pas à pas.
— Armes lourdes ! hurle-t-il sur la fréquence vox générale. Land Raider et Predator, toutes les armes sur le titan !
Il ne sait même pas s’il reste un seul des véhicules de la légion encore en état, mais s’ils ne trouvent pas un moyen quelconque de répliquer, le titan va tous les anéantir.
Accompagné par le bruit d’autres bâtiments qui s’effondrent, le titan fait encore un pas en avant.
Et dans le vacarme d’un monde en train de mourir, il ouvre le feu à nouveau.
Talos…
… ouvrit les yeux, réalisant seulement à cet instant qu’il les avait fermés
L’Exalté s’était rapproché pendant qu’il était dans l’étreinte de sa vision.
— Qu’il y ait des titans n’est pas une surprise, dit la créature. La cible principale du Maître de Guerre dans le système de Crythe est un monde forge.
Talos secoua la tête et ses lèvres se retroussèrent légèrement lorsqu’il entraperçut les contours du visage de l’Exalté, ses cornes émergeant de la pénombre.
— Nous allons être massacrés. Nous allons nous tenir sur le chemin des dieux-machines du Mechanicus et nos yeux brûleront sous l’éclat de leur feu.
— Et les forces du Maître de Guerre ? le pressa l’Exalté dont l’avidité ajoutait une pointe d’impatience dans le gargouillement de sa voix. Le son évoquait un chaudron empli d’eau bouillante.
— Quelles forces, mon capitaine ?
— Mon prophète, dit l’Exalté d’une voix traînante, teintée d’une gentillesse inhabituelle. Talos inclina la tête pour observer son chef et peina à réprimer un grognement. L’Exalté faisait de son mieux pour cacher son irritation, de toute évidence pour éviter que son prophète apprivoisé ne perde son propre sang-froid lors de l’interrogatoire.
— Talos, mon frère, tu vois tant de choses, et pourtant si peu.
L’Exalté sourit – une image dotée de beaucoup trop de crocs et de filets de bave acide. Talos plongea le regard dans les yeux noirs de son seigneur, et vers le visage déformé d’un homme qu’il avait admiré autrefois.
— Voici ma question, poursuivit l’Exalté, le regard mauvais. Où sont-ils ? Les vois-tu ? Vois-tu la Black Legion ?
— Je ne…
… les vois pas. Nulle part.
Au-dessus de lui, les dieux de métal se font la guerre. Titan contre titan dans les ruines de la cité. L’air est un ouragan de coups de canons et de grincements assourdissants, tandis que les machines de guerre déchaînent leur colère les unes contre les autres. Les titans ont oublié la bataille qui se joue autour de leurs pieds désormais, et les Night Lords – du moins ceux qui ont survécu – se regroupent dans leurs ombres gigantesques.
Talos rejoint son transport, et la coque sombre et pentue du Land Raider lui apparaît comme un phare au milieu du maelström. Et c’est alors qu’il voit Cyrion, toujours à moitié enterré sous les gravats, à environ mille mètres de là.
Il ne le voit pas clairement, ne l’identifie pas tout de suite. La distance n’est pas anodine et, au début, Talos ne distingue qu’une silhouette qui lutte pour se sortir des débris de roc, un mouvement qui n’a attiré son attention que par chance.
Il active d’un clin d’œil la fonction zoom de son viseur. Une rune nominale apparaît sur son affichage rétinien – Cyrion – lorsque son système de visée se verrouille sur son frère, indiquant une cible invalide.
Il se met à courir.
Une autre rune – Uzas, cible invalide – apparaît en un éclair. Uzas atteint Cyrion le premier et escalade le tas de débris derrière le space marine blessé qui titube. Talos accélère, court de toutes ses forces, comme s’il savait ce qui va se passer.
Uzas lève sa hache et…
— … et quoi ?
— Et rien, répondit Talos. Comme je l’ai dit, le Maître de guerre va nous envoyer contre les légions titaniques de Crythe et nous allons subir de lourdes pertes.
L’Exalté laissa s’installer un silence pesant qui exprimait avec éloquence son muet déplaisir.
— Puis-je me retirer, monseigneur ? demanda Talos.
— Je suis loin d’être satisfait de ces maigres souvenirs, mon frère.
Talos parvint à donner un air sincère à son sourire en coin.
— Je ferai mon possible pour satisfaire mon commandant la prochaine fois. Pour ce que j’en sais, la prophétie n’est pas exactement une science exacte.
— Talos, dit l’Exalté de son ton traînant, tu n’es pas aussi amusant que tu sembles le croire.
— Cyrion n’arrête pas de me le répéter, mon capitaine.
— Tu peux te retirer. Nous approchons de Crythe, tu dois terminer tes préparatifs. Assure-toi que ton escouade soit drapée de nuit dans l’heure. Nous frapperons le monde prison du système de Crythe en premier, puis nous passerons au monde-forge.
— Ce sera fait, mon capitaine. Talos s’apprêtait à partir lorsque l’Exalté se racla la gorge. Au bruit, on aurait pu croire qu’il cherchait à recracher quelque chose d’encore vivant.
— Mon cher prophète, grimaça l’Exalté. Comment se porte notre prisonnière ?
OceanofPDF.com