Le Chasseur d’âme
I - Nostramo
I
NOSTRAMO
Un astéroïde solitaire tournoyait dans l’immobilité de l’espace. Seul, à des dizaines de millions de kilomètres de la planète la plus proche, il était évident qu’il ne s’agissait pas du satellite naturel d’un monde du secteur.
Ce qui était bien. Très bien.
Aux yeux de Kartan Syne, qui portait sur lui un regard calculateur, les lèvres fendues d’un sourire entendu, ce bloc de rocher qui tournait sans fin sur lui-même dans le vide de l’Ultima Segmentum était une pure merveille. Ou, plus exactement, ce qu’il représentait était une pure merveille. Car il représentait de l’argent. Beaucoup, beaucoup d’argent.
Son vaisseau, un cargo marchand particulièrement bien armé répondant au nom délicieusement ostentatoire de Maiden of the Stars, orbitait lentement autour de l’astéroïde. Le Maiden était de belle taille et son poids pouvait devenir un handicap dans les manœuvres serrées, mais Syne détestait autant l’embonpoint chez les femmes qu’il adorait que ses vaisseaux possèdent une coque massive. Sacrifier un peu de vitesse pour maximiser les profits était un choix qui en valait la peine.
Les pirates ne posaient pas de problèmes. Le Maiden était hérissé de batteries de canons, toutes achetées avec les bénéfices de ses opérations minières. Souvent, il se contentait de la prime de l’inventeur, mais dans des cas comme celui-ci – et des cas comme celui-ci ne se présentaient pas souvent – il ressentait le besoin de se mettre en orbite et de descendre ses équipes de serviteurs à la surface de la planète pour commencer à creuser. C’est là qu’ils se trouvaient en ce moment, seigneurs lobotomisés de leur propre petite colonie minière. Il ne s’était écoulé que quelques heures depuis leur atterrissage, mais ses ouvriers mécaniques étaient déjà en plein effort.
Avachi sur son trône de commandement, Syne observait à travers la verrière circulaire l’astéroïde qui tournoyait sous son vaisseau. Sa surface grise et veinée d’argent cachait un monceau de bénéfices inexploités. Il jeta pour la centième fois un coup d’œil à la tablette de données qu’il tenait à la main et relut les détails de l’analyse spectrométrique du planétoïde. Il sourit derechef lorsque ses yeux noirs caressèrent les chiffres qui s’alignaient en face du mot « adamantium ».
Par le Trône, il était riche. L’Adeptus Mechanicus paierait royalement une pleine cargaison du très précieux minerai d’adamantium, mais encore mieux, il offrirait une rançon digne d’un haut seigneur de Terra pour connaître les coordonnées de ce bout de rocher. La seule difficulté serait de laisser suffisamment de minerai en place pour que les vaisseaux d’exploration du Mechanicus en confirment l’immense valeur, tout en ayant ses cales pleines en guise de nantissement lorsqu’il les contacterait. Vu l’abondance du précieux métal imbriqué entre les strates de l’astéroïde sous ses pieds, cela ne poserait aucun problème, mais vraiment aucun.
Il regarda à nouveau les données et sentit un sourire éclairer son visage avenant. Son regard se perdit dans le vague tandis que son expression s’élargissait en une large grimace de satisfaction, laquelle vola en éclat moins de trois secondes plus tard, lorsque les alarmes de proximité résonnèrent sur le pont en désordre de son vaisseau.
Serviteurs et membres d’équipage humains firent mouvement autour de la salle circulaire afin de rejoindre leur poste.
— Je serais enchanté d’avoir un rapport immédiat sur la situation, dit Kartan Syne à la cantonade. En réponse, un des serviteurs câblés aux consoles de communication bredouilla d’une bouche flasque un flot incompréhensible de données en binaire.
Syne soupira. Ça faisait un moment qu’il aurait dû le remplacer, celui-là.
— Ma foi, je ne suis pas plus avancé, mais merci quand même de m’avoir répondu, dit Syne. Est-ce que je pourrais avoir une réponse de quelqu’un qui ne soit pas en vrac ?
Par le sang de l’Empereur, ça allait mal. Si un autre contrebandier venait de tomber sur ce site, alors Syne allait entrer dans les eaux troubles du partage des bénéfices, et tout cela se finirait dans les larmes pour toutes les parties concernées. Ou pire, il pouvait s’agir du Mechanicus en personne. Pas de prime d’inventeur, pas de cales remplies de bon minerai, et aucun moyen de négocier quoi que ce soit.
L’officier de navigation Torc finit par lever les yeux de son écran monochrome et des runes de données qui s’y affichaient. Son uniforme était à peu près aussi officiel que celui de Syne, ce qui signifiait que les deux hommes auraient été à leur place dans les bas-fonds d’une cité ruche.
— C’est un vaisseau Astartes, dit Torc.
Syne rit.
— Non, ce n’est pas possible.
Le visage de Torc était pâle et la gaieté de Syne ne résista pas devant son lent hochement de tête.
— Je t’assure que si. Il est sorti de nulle part, Kar. C’est un croiseur d’assaut Astartes.
— C’est plutôt rare, dit le capitaine contrebandier en souriant. Au moins, ils ne sont pas là pour le minerai. Manœuvre donc, qu’on voit à qui on a affaire. On n’en verra peut-être plus jamais d’autres.
Lentement, la vue qui s’étalait au-delà de la verrière circulaire, une masse floue d’étoiles innombrables, changea pour se fixer sur le navire de guerre. Vaste, sombre et mortel. Dentelé, long et dangereux. Bleu nuit, couvert d’ornements de bronze, des siècles de combats l’avaient noirci par endroits. C’était une lance barbelée d’intentions violentes : la fureur des space marines sous sa forme spatiale.
— Quelle beauté, dit Syne avec emphase. Je suis content qu’ils soient de notre côté.
— Euh… ils sont sur une trajectoire d’approche.
Kartan Syne se détourna de la vue majestueuse pour faire face à Torc, sourcils froncés.
— Ils font quoi ?
— Le vaisseau est sur un vecteur d’approche. Ils viennent vers nous.
— Mais non, dit-il à nouveau, sans plus rire cette fois, bien sûr que non.
Torc regardait toujours fixement son écran de données.
— Si, si, je t’assure.
— Que quelqu’un me trouve son code de transpondeur. Et ouvrez une liaison vox.
— J’ai le code d’identification, dit Torc dont les doigts frappaient les touches à toute vitesse, les yeux rivés sur l’écran. Il s’agit du Covenant of Blood, sans allégeance déclarée.
— Aucun code d’allégeance. Est-ce que c’est normal ?
— Comment pourrais-je le savoir ? Torc haussa les épaules. Je n’en avais jamais vu un avant aujourd’hui.
— Peut-être que tous les vaisseaux Astartes font comme ça, hasarda Syne. Cela semblait plausible. Les space marines étaient renommés pour leur indépendance vis-à-vis de la hiérarchie traditionnelle de l’Imperium.
— Peut-être. Torc n’avait pas l’air convaincu.
— Et cette fréquence vox ? demanda Syne.
— Contact établi, murmura un serviteur dont la tête était reliée à la console par plusieurs épais câbles noirs.
— Allez, on va régler ça, hein ? Syne s’avachit à nouveau dans son trône et activa son émetteur vox. Ici, le capitaine Kartan Syne du vaisseau marchand Maiden of the Stars. J’ai revendiqué cet astéroïde et tous les profits potentiels afférents. À ma connaissance, je n’ai violé aucune loi douanière de ce secteur. Je vous souhaite la bienvenue, vaisseau Astartes.
Le silence lui répondit. Un silence oppressant qui donna à Syne le sentiment très inconfortable que la fréquence était toujours active et que les membres de l’Adeptus Astartes sur l’autre vaisseau écoutaient ce qu’il avait à dire, mais avaient choisi de ne pas répondre.
Il essaya à nouveau.
— Si j’ai commis une erreur d’appréciation et revendiqué une source de profit déjà marquée par vos nobles forces, je suis ouvert à toute négociation.
— Des négociations ?
— La ferme, Torc !
Mais Torc ne se laissa pas démonter.
— Mais tu es malade. Si c’est à eux, laissons tomber.
— La ferme, Torc ! Est-ce que les space marines récoltent eux-mêmes du minerai ?
Une fois de plus, Torc haussa les épaules.
— Nous avons l’antériorité pour revendiquer cette concession, poursuivit Syne dont la confiance commençait à s’effriter. J’essaye juste de garder le maximum d’options possibles. Ai-je besoin de te rappeler que nous avons une centaine de serviteurs et pour plusieurs milliers de crédits d’équipement minier à la surface de cet astéroïde ? Ai-je besoin de te rappeler qu’Eurydice est en bas avec les équipes de mineurs ? On n’ira pas loin sans elle, tu es d’accord ?
Torc pâlit et ne dit plus rien pendant un moment. Ça ne servait à rien de rappeler qu’il avait fermement conseillé de garder Eurydice à bord et de ne pas tenir compte de sa dernière crise de « je m’ennuie et je vais faire une balade hors de ce rafiot ».
— Le croiseur s’approche toujours, dit Torc.
— Ils sont sur un vecteur d’assaut ?
— Peut-être. Je ne sais pas comment attaquent ces vaisseaux. En tout cas, ils ont une sacrée batterie d’armes de proue.
Syne aimait à se considérer comme quelqu’un d’affable. Il aimait la rigolade comme tout un chacun, mais les choses commençaient sérieusement à ne plus le faire rire du tout.
— Par le Trône de l’Empereur-Dieu, jura Torc d’une voix douce. Ses lances sont armées. Ses… toutes ses armes sont prêtes à tirer.
— Ceci… dit Syne, commence à dépasser les bornes du ridicule. Il activa à nouveau l’émetteur-vox et prit la parole, sans parvenir à dissimuler la note de désespoir qui teintait sa voix. Vaisseau Astartes Covenant of Blood. Au nom de l’Empereur-Dieu, quelles sont vos intentions ?
La réponse vint sous la forme d’un murmure, empreint de l’ombre d’un sourire. Il siffla à travers le pont du Maiden of the Stars et Syne le sentit sur sa peau : le souffle froid du vent glacial qui précède toujours la tempête.
— Pleurez et subissez le même destin que votre dieu cadavre, dit le murmure. Nous sommes venus pour vous.
La bataille ne dura pas longtemps.
Les combats, dans les profondeurs de l’espace, sont un lent ballet de technologie, illuminé par les brefs éclairs des tirs et les explosions à l’impact. Le Maiden of the Stars était un bon vaisseau, du moins pour ce qu’il était censé faire : transporter du fret sur de longues distances, explorer et prospecter des coins reculés, repousser les attentions avides de princes pirates de petite envergure. Son capitaine, Kartan Syne, avait investi des années de bénéfices dans son vaisseau. Ses boucliers étaient bien entretenus et leurs multiples couches crépitaient. Ses batteries d’armes étaient redoutables, tout à fait comparables à celle d’un croiseur de la Flotte de même taille.
La bataille dura exactement cinquante-et-une secondes, dont beaucoup n’étaient que des répits miséricordieux ; le Covenant of Blood jouant avec sa proie avant de lui porter le coup fatal.
Le croiseur d’assaut Astartes s’approcha encore plus près et ouvrit le bal avec une volée de lances laser. Les rayons d’énergie concentrée s’élancèrent dans l’espace entre les deux vaisseaux, et pendant plusieurs battements de cœur, les boucliers qui entouraient le Maiden of the Stars furent illuminés d’un éclat flamboyant. Là où les lances laser les avaient frappés, une cascade de couleur se diffusait autour du vaisseau marchand, comme autant de flaques d’huiles à la surface d’un étang.
Les boucliers du Maiden of the Stars supportèrent cette magnifique punition pendant une poignée de secondes avant de céder sous l’assaut du navire de guerre. Telle une bulle percée, ils disparurent dans un crépitement d’énergie, laissant le vaisseau sans défense excepté le blindage renforcé de sa coque.
Kartan Syne avait eu le temps de rameuter ses équipes sur le pont et le Maiden of the Stars ouvrit le feu à son tour. Le tir de barrage des batteries d’armes conventionnelles du vaisseau marchand était considérablement moins puissant que les lances laser du croiseur Astartes. Le Covenant of Blood continua à dériver toujours plus près, ses propres boucliers illuminés des ondes colorées de l’absorption des impacts, à la différence près – au grand dam de Syne, mais sans grande surprise – qu’ils ne montraient aucune trace de faiblesse. Le vaisseau en approche ignora ces piqûres de moustiques. Il ouvrait déjà le feu avec ses lances laser une seconde fois.
Cette fois, la bulle des boucliers ayant éclaté, les lances s’attaquèrent directement à la coque du Maiden of the Stars. Des incisions prédatrices s’ouvrirent dans la chair d’acier de la proie, et les lances tournaient et viraient tandis que les rayons laser tranchaient avec aisance les épaisseurs du blindage du vaisseau marchand. Le Maiden of the Star avait à peine riposté à l’assaut initial qu’il tanguait déjà, perdait sa stabilité, secoué par une demi-douzaine d’explosions tout le long de sa carène. Le Covenant avait choisi la trajectoire de ses tirs avec soin et visé des emplacements susceptibles d’exploser : le cœur du réacteur de propulsion, les batteries plasma, les réservoirs de carburant.
Le croiseur d’assaut se dégagea, et ses moteurs rugirent dans le silence absolu de l’espace pour mettre un peu de distance entre lui et sa proie blessée.
Sur le pont du Maiden of the Stars, alors que son vaisseau était secoué d’une myriade d’explosions, Kartan Syne lança un regard furieux par la verrière circulaire au majestueux navire de guerre qui s’éloignait à pleine vitesse. Pendant quelques instants, il se remémora avec écœurement la dernière fois où il avait chassé les lynx gris sur Falodar et, en particulier, le moment où un grand félin avait tué un des équidés qui constituaient leurs proies favorites. Le lynx avait frappé avec une rapidité confondante, ouvrant une large blessure dans la gorge et le ventre du cheval avant de battre en retraite pour regarder la créature saigner à mort. Il ne l’avait jamais oublié. Sur le moment, il s’était demandé si la planète n’avait pas souffert d’une forme de corruption pour abriter une faune se comportant de cette façon.
— Tu te souviens de Falodar ? demanda-t-il à Torc.
Il n’obtint pas de réponse. Le pont était un maelström de cris et d’alarmes, tandis que les serviteurs et les membres d’équipages luttaient pour maintenir le vaisseau en ordre de marche. Le bruit agaça Syne. Ce n’était pas comme si leurs efforts pouvaient encore servir à quelque chose.
Syne regardait toujours à travers la verrière lorsque la volée finale des lances laser fut tirée. Il la vit s’élancer droit sur lui, un rayon si brillant qu’il en faisait mal à la tête et lui brûlait les yeux, traversant une distance incroyable à travers l’espace.
Elle arriva dans un éclair de lumière aveuglant qui, fort heureusement, fit taire la panique autour de lui une bonne fois pour toutes.
Eurydice Mervallion vit le Maiden of the Stars exploser en orbite. Elle resta pétrifiée, incapable de détourner le regard, tandis qu’il se désagrégeait sous les salves des lances laser d’un autre vaisseau. Même en scrutant les confins de l’espace à travers ses jumelles, le navire ennemi était trop distant pour pouvoir être identifié de manière un tant soit peu précise. Quel qu’il fût, il avait une puissance de feu très largement supérieure à celle du Maiden of the Stars. Ce qui signifiait qu’elle allait probablement mourir aussi.
Pour ce qui était de trépasser, elle n’avait jamais envisagé de partir de cette façon. Peut-être sa mutation l’avait-elle conduite à une telle certitude, mais elle avait toujours pensé que sa fin viendrait le jour où Kartan Syne exigerait d’elle de trouver leur chemin au travers d’une tempête Warp particulièrement vicieuse, et que le Maiden ne serait plus qu’une nouvelle note de pied de page « perdu avec tout son équipage dans la Mer des Âmes » dans quelque chronique subalterne. Elle n’avait jamais cru en tout cas qu’elle serait un jour enterrée dans les caveaux de la Maison Mervallion, ce qui lui convenait parfaitement ; de toute façon. La Maison Mervallion, parmi toutes les maisons de navigateurs, ne valait pas grand-chose à ses yeux.
Ni, pour être franc, aux yeux de qui que ce soit.
Mervallion était l’une des familles les moins connues parmi la myriade de maisons mineures : petite, sans influence, source de navigateurs plutôt médiocres, et largement dépourvue de fortune – ce qui expliquait en grande partie pourquoi la Navis Nobilite l’avait assignée à un cargo vaguement respectable (si on n’y regardait pas de trop près), comme le Maiden of the Stars, sous les ordres d’une fouine telle que Syne.
Et pourtant, malgré la faiblesse de sa lignée et de ses références, elle pensait quand même mériter une mort plus digne que ça.
Le campement, dans son état actuel, n’était pas terminé. Une navette de déchargement était stationnée au cœur de la base, entourée d’équipes de serviteurs en train de transborder les véhicules de prospection et les foreuses. Revêtue d’un scaphandre inconfortable, bon marché et mal ajusté, surmonté d’une sphère de verre en guise de casque, Eurydice observait le ciel sombre, sans tenir aucun compte des serviteurs autour d’elle. Ils traînaient des pieds de-ci de-là, dans leurs scaphandres modifiés, et leurs éléments mécaniques tournaient, cliquetaient, se bloquaient et débloquaient tandis qu’ils transportaient les pièces d’équipement en place pour construire ce qui aurait dû être une installation de forage minier pleinement opérationnelle.
Elle ne pouvait réprimer son agacement. Quelle façon stupide et inutile de mourir. Même si l’ennemi inconnu, là-haut, ne se décidait pas à atterrir, elle était coincée ici. Sa navette ne pouvait pas voler dans le Warp, donc ses capacités à détecter l’Astronomican ne lui serviraient à rien et elle manquait des provisions nécessaires pour entreprendre un voyage un tant soit peu important, même si elle se débrouillait d’une manière ou d’une autre pour laisser derrière elle ce rocher désolé.
Ce dont elle disposait se résumait à une quantité d’air indéterminée dans la navette, à peu près trois semaines de nourriture et une centaine de serviteurs qui s’apprêtaient toujours à extraire de l’Adamantium d’un astéroïde regorgeant de minerai. Les esclaves lobotomisés ne disposaient pas d’une intelligence suffisante pour s’apercevoir que leur vaisseau n’était désormais rien de plus qu’un nuage de débris dans l’espace.
Elle regretta, et ce n’était pas la première fois, d’avoir accepté de travailler avec Syne. Non pas qu’elle ait vraiment eu le choix, bien sûr.
Trois ans auparavant, elle s’était retrouvée, vêtue de la toge noire portée traditionnellement par les membres de sa famille lorsqu’ils se trouvaient sur Terra, agenouillée devant le célestarque de la Maison Mervallion dans sa salle du trône.
— Père, avait-elle dit, la tête baissée.
— Eurydice, avait-il répondu d’une voix plate et sans timbre, transformée en un chevrotement métallique par le voxpondeur massif qui remplaçait la moitié inférieure de son visage. Notre maison fait appel à toi.
Ces mots avaient secoué son corps d’un frisson à glacer le sang. Plus rien ne serait jamais plus comme avant. À vingt-cinq années standard, le devoir l’avait finalement rattrapée. Pourtant, elle n’avait pu se résoudre à regarder son père en face. Eurydice savait qu’il avait eu beaucoup de chance de survivre à la destruction de son speeder six mois plus tôt. Bien que les traitements réjuvénants et les interventions chirurgicales destinés à réparer son corps eussent été aussi importants que coûteux, il n’était plus que l’ombre de l’homme dont elle se souvenait dans sa jeunesse. La Maison Mervallion, malgré son appartenance à la Navis Nobilité, ne pouvait guère se permettre de gaspiller une fortune dans les traitements régénératifs dont le célestarque aurait eu besoin pour redevenir lui-même. Elle détestait le voir si diminué.
Mais tel était son fardeau. Il avait choisi de déclencher les hostilités avec la Maison Jezzarae. Il avait signé le contrat qui avait provoqué la mort de l’héritier des Jezzarae. En ce qui la concernait, Eurydice pensait que son père avait bien mérité le sabotage de son speeder. Elle n’avait pas de temps à consacrer aux disputes mesquines et aux vendettas qui reliaient les maisons de navigateurs plus sûrement que n’importe quel lien du sang.
— Par qui les talents de notre maison ont-il été acquis, père ?
Il aurait été faux de dire qu’elle avait rêvé de ce jour. Du moins, pas avec une réelle excitation. Entre la réputation de la Maison Mervallion et le fait qu’elle était la huitième fille de son père, trop loin dans la liste pour pouvoir ne serait-ce que flairer le début d’un héritage, elle avait su depuis toujours qu’elle était destinée à passer sa vie sur un chaland de transport de gros. Ni gloire, ni honneur, ni excitation. Rien qu’un salaire de misère qui irait remplir les coffres de la famille.
Mais elle n’avait pu s’en empêcher. Maintenant que le moment était venu, elle avait osé se laisser aller à imaginer ce qui pouvait bien l’attendre. Le frisson de l’espoir avait couru sur sa peau et elle s’était sentie sourire. Peut-être avait-elle été choisie pour guider un des vaisseaux de guerre de l’Imperium, à travers la Mer des Âmes, dans sa croisade sans fin ? Peut-être même les space marines…
— Par un libre-marchand, avait dit son père, Kartan Syne.
Ces mots n’avaient rien signifié pour elle. Rien à part qu’ils avaient tué son espoir comme le vent mouche une chandelle. Aucune dynastie de libre-marchand d’une quelconque envergure ne s’abaisserait à acquérir une fille de la Maison Mervallion.
Ces trois ans avaient pourtant apporté leur lot de satisfactions. Bien sûr, repousser les avances de Syne n’avait pas été une sinécure, mais elle avait vu une bonne partie du segmentum grâce à son poste de navigateur du Maiden of the Stars. Elle en était arrivée à connaître le vaisseau aussi bien qu’elle connaissait l’équipage. Éveillée ou endormie, elle entendait la voix du vieux navire dans les grincements de la coque et le grommellement des moteurs. Le Maiden était une bête placide et qui ne se plaignait pas. Eurydice l’avait bien aimé.
Mais l’expérience avait été frustrante. Et comment ! Surtout si on considérait que les retombées financières n’avaient pas été faramineuses. C’est vrai, elle avait amassé plus qu’elle ne s’y attendait, ce qui lui avait permis une petite allocation à ses finances personnelles, en plus de la dîme qui revenait à la Maison Mervallion, mais elle était loin de vivre confortablement. Syne passait son temps à dépenser de vastes sommes en crédits Impériaux pour améliorer son précieux vaisseau. D’ailleurs, à la lumière des derniers événements, il y avait de quoi mourir de rire. Bien joué, capitaine Syne. Tous ces canons avaient certainement fait la différence lorsqu’on avait eu besoin d’eux.
Très calmement, tout en parcourant le camp et les serviteurs affairés d’un long regard circulaire, elle lança une bordée d’injures qui aurait poussé n’importe quel membre de sa famille à murmurer une prière devant une telle dégénérescence. Plusieurs des mots dans ce flot d’invectives étaient de son invention, mais tous combinaient obscénité et biologie.
Toutefois, ses petits tracas devinrent bien vite secondaires. Sans armes, coincée sur un astéroïde, moins riche qu’elle ne l’aurait souhaité (et condamnée à mourir dans le mois qui suivait de toute façon), Eurydice observa une boule de feu qui traversait le ciel étoilé dans sa direction.
— Tomasz ? appela-t-elle dans son microvox pour attirer l’attention du responsable des opérations minières. Elle n’était pas entièrement seule ici-bas, mais la douzaine de techniciens et le groupe de gardes armés qui l’accompagnaient ne feraient guère de différence si l’ennemi avait été capable de mettre fin aux voyages du Maiden en un clin d’œil.
— Oui, ma dame ? La réponse provenait de l’autre côté du campement.
— Euh… Je crois qu’on a un problème.
— Je sais, ma dame. Je sais, on les a vus aussi. Il faut nous mettre à l’abri.
— Vraiment ? Et où ça ?
Il ne répondit pas. Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule vers les quatre gardes. Ils ne la quittaient jamais lorsqu’elle sortait de sa chambre de transe. Ils fixaient également l’horizon, vers l’objet qui approchait.
— Dame Mervallion, dit leur chef, Renwar, sur le réseau vox. Nous devons quitter les lieux. Suivez-nous.
— Ça a l’air marrant, mais je préfère mourir ici, merci.
— Dame…
— Fuyez si vous voulez. J’imagine que Syne étant mort, personne ne vous en voudra si vous ne mourez pas en me protégeant.
— Ma dame, le site d’atterrissage secondaire…
— Est à deux semaines de marche d’ici, dit-elle en riant. Pensez-vous vraiment pouvoir distancer la navette qui va atterrir ?
— Ma dame, s’il vous plaît, nous devons partir.
— Je ne ferai rien. Nous n’avons pas le temps de démarrer la navette et nous nous ferions certainement abattre si nous faisions mine d’essayer. Et même si vous avez l’air fier comme tout avec vos jolis fusils à pompe, je doute qu’ils vous soient d’une grande utilité contre ce qui arrive, quoi que ce puisse être.
Les soldats échangèrent des regards inquiets.
— Ma dame, dit Renwar sans la regarder en face. Ne pouvez-vous pas… utiliser votre pouvoir ?
— Mon quoi ?
— Votre œil, ma Dame. Avec tout le respect que je vous dois, ne pouvez-vous pas les tuer ?
Son front la démangeait. Couvert d’un bandana noir, son troisième œil, le don issu de son héritage de navigateur, pulsait doucement sous l’étoffe. Elle aurait voulu se gratter, mais son casque de verre l’en empêchait.
Que pouvait-elle dire ? Que ses pouvoirs étaient faibles ? Que son œil ne fonctionnait pas de cette manière ? Qu’elle n’avait même jamais essayé de l’utiliser de cette manière ?
— Partez, soupira-t-elle. Syne est mort. Nous n’avons aucun moyen de quitter ce rocher et je n’irai pas avec vous jusqu’au second campement.
Les hommes s’éloignèrent en silence et elle sentit clairement leur soulagement. La garder n’avait été une partie de plaisir pour aucun d’entre eux. La peur faisait partie de leur devoir. Elle était trop différente. Elle voyait dans le Warp, et aucune âme saine ne voulait avoir quoi que ce soit à faire avec ceux qui scrutaient l’Empyrean.
Cette pensée ne la déprimait jamais. Depuis l’enfance, il en avait toujours été ainsi. Le malaise des autres humains était si ancré dans sa perception qu’elle n’y faisait même plus attention.
— Tomasz ?
— Oui, ma dame ?
— Emmenez-vous les serviteurs ?
— Nous avions prévu de les laisser là pour faire diversion, ma dame.
Elle gloussa en entendant ces mots. Sales lâches ! Eurydice resta immobile tandis que les techniciens et les gardes entamaient leur course vers le sud en bonds maladroits dus à la faible gravité.
Très vite, elle fut seule au milieu de la centaine de serviteurs qui continuaient à décharger et à installer les machines. Le feu dans le ciel grandissait sans cesse, de plus en plus proche. Ceux qui avaient tué Syne et le reste de l’équipage – elle ne pouvait décemment les appeler des amis, même si Torc n’avait pas été si mal –, qui ou quoi qu’ils soient, étaient de toute évidence en route pour lui faire subir le même sort.
— Et merde, dit-elle, utilisant un mot qui avait abondamment figuré dans sa dernière tirade.
Le groupe qui venait d’atterrir était constitué de quatre demi-dieux et d’un mortel. Septimus, dans un vieux scaphandre atmosphérique, suivait comme leur ombre les seigneurs Cyrion, Uzas, Xarl et son propre maître. Leurs bottes firent trembler la rampe de débarquement tandis qu’ils descendaient jusqu’à la surface gris argenté de l’astéroïde
L’esclave humain s’autorisa un instant de réflexion satisfaite en levant les yeux. Ce n’était pas grand-chose comme ciel – juste des étoiles, sans un nuage ou un rayon de soleil –, mais le changement était suffisamment notable pour que son sourire ne le quittât pas lorsqu’il suivit les demi-dieux.
Le maître de Septimus dirigeait le petit groupe, revêtu de son armure de bataille, respirant l’air recyclé au goût chimique de son heaume. Ses yeux, dont la vision était teintée de rouge par les lentilles rubis du casque, passaient d’un serviteur à l’autre tandis que l’escouade traversait le camp de fortune. Dans ses poings sombres, il tenait un antique bolter, chargé et prêt à faire feu, même s’il doutait d’avoir à s’en servir.
— Des serviteurs, dit-il à l’attention de ceux qui étaient restés à bord du Covenant. Des serviteurs techniques, équipés pour la prospection. J’en compte cent-sept.
— Parfait, dit une voix traînante sur la fréquence vox. C’était un grondement humide et rocailleux, comme celui d’un loup à la gorge pleine de tumeurs. Le vox-link de Septimus lui permit d’entendre la réponse du demi-dieu. Il frissonna en entendant la voix de l’Exalté.
L’escouade contourna le camp avec une patiente précision, ignorant superbement les serviteurs au travail. Les esclaves bioniques ne leur prêtaient pas plus d’attention, occupés qu’ils étaient à accomplir la tâche pour laquelle ils avaient été programmés.
— Je confirme le décompte de cent-sept, répéta le maître de Septimus. La plupart pourraient être facilement adaptés à nos besoins.
— Qu’est-ce qu’on en a à faire ? gronda une autre voix. Septimus tourna les yeux pour observer Xarl qui venait de s’arrêter devant l’escouade. Des crânes, certains humains, d’autres non, étaient fixés sur son plastron. D’autres pendaient de sa ceinture au bout de chaînes, formant des couches superposées qui couvraient ses cuisses
— Nous ne sommes pas venus jusqu’ici pour des esclaves lobotomisés.
— Oui, grogna un des autres, très vraisemblablement Uzas, nous ne devons pas perdre notre temps ici. Le Maître de Guerre nous attend à Crythe.
— Septimus, dit le maître en se tournant vers son acolyte. Confirme-nous que cet astéroïde est bien l’endroit que nous cherchons.
Septimus hocha la tête tout en scannant une pleine poignée de poussière et de graviers qu’il avait ramassé dans sa main gantée. L’affichage de son auspex portable fit apparaître une série de barres vertes qui se superposaient exactement à celles de référence.
— Confirmation, maître.
La navette de déchargement du Maiden les surplombait tous de sa masse. Son armement était pathétique, mais avec un à-propos tout à fait irritant, la tourelle laser solitaire montée sur sa carlingue ouvrit le feu sur les demi-dieux à terre. À l’intérieur de la navette, Eurydice Mervallion était assise à la console de la timonerie et dirigeait les tirs de la tourelle grâce à une image distordue, pestant contre l’écran flou du collimateur qui l’empêchait de toucher quoi que ce soit.
Dehors, l’escouade qui n’avait souffert d’aucun dommage se mit à couvert derrière des chargeurs de minerai à six roues et des foreuses. Les space marines observaient la tourelle solitaire déverser sa rage insignifiante tandis que les rayons rouges s’écrasaient contre le sol poussiéreux sans jamais inquiéter aucun d’entre eux.
— Nous subissons le feu ennemi, transmit Cyrion au Covenant. Il semblait amusé.
— À peine, corrigea Septimus.
— Je m’en occupe, dit Xarl en sortant de son abri, bolter au poing. L’arme tonna une fois et l’écho de son tir se répercuta sur la fréquence vox, mais pas dans l’absence d’atmosphère de l’astéroïde. Sur le flanc de la navette, l’arme vola en éclat lorsqu’elle fut heurtée par le bolt explosif.
— Encore une glorieuse victoire, gloussa Cyrion dans le silence revenu. Septimus ne put s’empêcher de sourire également.
— Avons-nous vraiment le temps pour ces idioties ? gronda Xarl.
— Il y a des survivants là-dedans, fit calmement remarquer le maître de Septimus. L’escouade regarda la barge de transport, ses flancs carrés et la gueule béante de sa rampe de débarquement, éclairée de l’intérieur par une faible lumière jaune.
— Et nous devons leur faire face, ajouta-t-il.
— Ces proies sont insignifiantes, le contra Xarl.
Uzas grogna son assentiment.
— Le Maître de Guerre nous appelle, la bataille nous attend à Crythe.
— Oui, renchérit Xarl. Laissons pourrir ces misérables créatures.
Cyrion prit alors la parole.
— Ces proies sont capables de diriger une centaine de serviteurs. Elles possèdent très certainement des compétences techniques. Des compétences qui pourraient nous être utiles.
— Non, murmura le maître de Septimus. Notre proie est bien plus que cela.
Xarl, avec sa parure de crânes, ainsi qu’Uzas, dans son armure noire ornée d’une cape de cuir brun pâle qui avait un jour été la peau d’un membre de la famille dirigeante d’une cité ruche, acquiescèrent tous les deux avec réticence.
— Allons la capturer, alors, dit Xarl.
— Night Lords, gronda mollement l’Exalté, en avant.
Ils se séparèrent une fois à l’intérieur. La barge était suffisamment grande pour que, même ainsi, l’explorer entièrement leur prenne une quinzaine de minutes. Uzas se chargea des ponts de stockage et de la cale. Xarl prit la direction de la passerelle de commandement. Cyrion resta à l’extérieur pour surveiller les serviteurs. Septimus et son maître prirent la direction de la zone des machines.
Septimus dégaina ses armes tout en suivant la masse rassurante de son maître. Il agrippait deux pistolets laser, du modèle standard de la Garde Impériale, dans ses poings serrés.
— Range ça, dit son maître sans se retourner. Si tu tires sur elle, je te tuerai.
Septimus rengaina ses pistolets. Les deux silhouettes se déplaçaient le long de deux rangées de générateurs silencieux, chacun d’eux haut comme deux hommes. Leurs bottes résonnaient sur le grillage métallique du plancher. Au-delà de la menace, à laquelle il était habitué de la part de n’importe lequel des demi-dieux, quelque chose dans la réponse de son maître l’avait intrigué.
— Elle ? demanda-t-il sur une fréquence-vox que seul son maître pouvait entendre.
— Oui. Son maître continuait d’avancer, ses armes toujours à la ceinture, mais ses mains gantées d’acier tendues comme des griffes. Même si je ne l’avais pas remarqué dans ma vision, je peux sentir sa peau, ses cheveux, son sang. Notre proie est une femme.
Septimus hocha la tête tout en protégeant ses yeux de l’aveuglante lumière des barres lumineuses au-dessus de lui. Elles couraient tout le long de la salle, comme dans les trois précédentes.
— La lumière est vive ici, dit-il.
— Non, pas du tout. La navette est en puissance réduite. Tu es seulement habitué au Covenant. Tiens-toi prêt Septimus. Et quoi qu’il arrive, ne la regarde jamais en face. Sa vue te tuerait.
— Maître…
Le demi-dieu leva la main.
— Silence. Elle se déplace.
Septimus n’entendait rien, à part les cliquètements du vox-émetteur de son maître tandis que celui-ci changeait de fréquence pour s’adresser au reste de l’escouade.
— Je l’ai, dit-il, puis il se tourna tranquillement pour intercepter la forme floue qui se précipitait sur lui en hurlant.
Eurydice surveillait les environs depuis sa cachette sombre, entre deux générateurs ronronnant. Elle n’avait pas d’arme, à l’exception d’un pied-de-biche qu’elle avait récupéré dans une caisse à outils, et bien qu’elle eût pris un air mauvais et qu’elle se fût promis qu’elle ne mourrait pas sans combattre, sans cesser de distribuer des coups de pieds et de hurler, ce serment fut ébranlé dès qu’elle vit les deux silhouettes qui arpentaient la passerelle. L’un était un humain, armé de deux pistolets. L’autre était un géant, haut de plus de deux mètres, et portait une antique armure de bataille.
Un space marine.
Elle n’en avait jamais vu un auparavant. Ce n’était pas une vue particulièrement plaisante. L’admiration se mêlait à la peur pour former une sensation de terreur au creux de son estomac et laisser sur sa langue un goût amer qui refusait obstinément de partir, quels que fussent ses efforts pour le chasser en avalant sa salive. Pourquoi l‘Adeptus Astartes les attaquait-il ? Pourquoi les space marines avaient-ils tué Syne et détruit le Maiden ?
Elle se rencogna dans l’ombre tout en priant pour que son cœur se calme et agrippa fermement son pied-de-biche dans ses mains moites. Peut-être avait-elle une chance en visant le joint entre son casque et son cou ? Par le Trône, elle était totalement folle ! Elle était morte et ne pouvait rien faire pour changer cet état de fait. Avec un sourire sans joie, elle regretta soudain toutes les vilaines choses qu’elle avait dites à… et bien, à peu près tout le monde. À par à Syne. Lui, il les avait méritées.
Malgré tous ses défauts, dont sa langue venimeuse, Eurydice Mervallion n’était pas lâche. Elle était la fille d’une maison de navigateurs, même si son nom ne valait pas tripette, et avait plongé le regard dans la folie qu’était le Warp, guidant son vaisseau en sécurité à chaque fois. Un demi-dieu la traquait, de plus en plus proche. Cette vision lui donnait la migraine et serrait ses entrailles, mais elle décida de tenir la promesse qu’elle s’était faite. Elle mourrait en combattant.
Ils approchaient encore, descendant la passerelle centrale. Le front d’Eurydice la démangeait avec une féroce intensité et, de sa main libre, elle arracha son bandana de soie noir. L’air recyclé de l’atmosphère intérieure de la barge picotait désagréablement son troisième œil, tout fermé qu’il fut. Aussi naturellement que si elle avait pris une inspiration, elle l’ouvrit lentement et la sensation de picotement s’intensifia, à la limite de l’irritation. Le contact de l’air sur le globe laiteux fit courir un frisson dans tout son corps. Ce sentiment de vulnérabilité la rendait malade. L’œil ne voyait rien, mais il sentait la chaleur de l’air artificiel caresser sa surface à chacun de ses mouvements.
Elle était prête. Encore une fois, Eurydice assura fermement ses deux mains sur le pied-de-biche.
Le géant passa lentement devant elle et elle bondit sur lui en criant.
Le pied-de-biche s’écrasa sur son casque avec le bruit sourd du métal sur la céramite. C’était un son étrange, à mi-chemin entre une résonance métallique et un claquement assourdi, dépourvu d’écho. Elle frappa à nouveau de toutes ses forces, auxquelles s’ajoutait une rage née du désespoir. L’impact aurait fendu la tête d’un humain et, si elle avait mieux choisi sa cible, le crâne de Septimus se serait disloqué sous le choc, le tuant instantanément. Mais elle avait visé le space marine.
C’était là son erreur.
Elle avait déjà frappé par trois fois lorsqu’elle réalisa deux choses. D’abord, ses coups furieux contre le casque du géant faisaient à peine bouger sa tête. Son heaume en forme de crâne la fixait de ses lentilles couleur rubis et ne vacillait que légèrement à chacune de ses attaques sauvages.
Ensuite, elle n’avait toujours pas touché le sol. Ce fut cette idée qui la fit brutalement paniquer. Il l’avait attrapée tandis qu’elle sautait et la tenait en l’air, sa main refermée autour de sa gorge.
Elle en prit brutalement conscience lorsqu’il commença à serrer. La pression sur sa gorge la fit suffoquer si soudainement, si complètement, qu’elle n’eut même pas le temps de pousser un petit cri étranglé de douleur. Le pied-de-biche s’abattit une dernière fois, visant l’avant-bras, mais fut dévié par l’armure noire qui le recouvrait avant de tomber au sol dans un fracas retentissant. Elle ne l’entendit pas : tout ce qu’elle entendait désormais, c’était son propre cœur qui tonnait dans ses oreilles. Suspendue en l’air, Eurydice tenta de bourrer le space marine de coups de pieds, mais ses bottes frappèrent son plastron et ses cuissards, et rencontrèrent encore moins de succès que sa barre métallique.
Il ne mourrait pas. Son œil… il ne le tuait pas. Toute sa vie, elle avait entendu des histoires prétendant que laisser n’importe quel être vivant plonger le regard dans le troisième œil d’un navigateur aurait pour résultat de précipiter celui-ci dans une mort aussi mystérieuse que douloureuse. Ses professeurs avaient tous insisté sur ce point – un effet secondaire du gène du navigateur responsable de cette obscène et inestimable mutation. Personne n’en comprenait la raison. Ou du moins, personne parmi les membres de la Maison Mervallion, mais Eurydice savait qu’elle n’avait eu accès qu’à des professeurs d’une qualité assez douteuse.
Elle fixa le géant de son troisième œil grand ouvert, tandis que ses yeux humains étaient à demi fermés par la douleur de l’asphyxie. Mais le space marine ne bronchait pas.
Pourtant, elle avait raison. Si le demi-dieu avait regardé dans son œil aveugle, de la couleur du lait tourné, il serait mort instantanément. Mais derrière ses lentilles cramoisies, ses propres yeux étaient fermés. Il savait ce qu’elle était. Il avait vu ce moment, et un vrai chasseur n’avait pas besoin de tous ses sens pour chasser une proie.
La vision d’Eurydice commença à tanguer. Elle n’aurait pu dire s’il la tirait réellement vers lui, mais son casque emplit son champ visuel, crâne d’ivoire aux yeux de sang. La voix du géant était grave, inhumainement grave, et grondait comme un tonnerre lointain. Lorsque sa vue se brouilla pour finalement disparaître, les paroles du demi-dieu l’accompagnèrent dans son inconscience.
— Mon nom est Talos, gronda-t-il, et tu vas venir avec moi.
Le maître de Septimus fut le dernier à quitter l’astéroïde. Debout à sa surface, ses bottes laissant des empreintes éternelles dans la poussière gris argenté, il leva les yeux vers les étoiles. Des étoiles bien différentes de celles dont il se souvenait, la dernière fois où il s’était tenu sur ce rocher et qu’il avait regardé le firmament. Cet astéroïde avait été un monde autrefois – une planète située bien loin d’ici.
— Talos. La voix de Cyrion crépita sur la ligne vox. Les serviteurs sont chargés. La prisonnière est prête à rejoindre le pont des mortels sur le Covenant. Viens, mon frère. Ta vision était vraie, il y avait bien des choses à découvrir ici, mais le Maître de Guerre nous attend sur Crythe.
— Et ceux qui s’étaient enfuis ?
— Uzas et Xarl s’en sont chargés. Viens. Le temps va nous manquer.
Talos s’agenouilla, notant comment la poussière s’accrochait à son armure bleu nuit tel un manteau de cendre. Il en prit une poignée et la laissa glisser en cascade entre ses doigts, comme du sable.
— Le temps change tout, murmura Talos.
— Pas tout, prophète. C’était Xarl, la voix teintée de respect, qui l’attendait dans l’appareil d’assaut. Nous menons toujours la même guerre.
Talos se releva et se dirigea vers le Thunderhawk qui l’attendait. Ses moteurs tournaient, soulevant la poussière dans toutes les directions, tandis qu’il se préparait au vol de retour vers le Covenant of Blood qui patientait en orbite.
— Ce rocher a fait un long voyage, dit Cyrion sur le vox. Dériver pendant dix-mille ans.
Uzas gloussa. Non pas que l’importance émotionnelle lui eût échappé. Mais la situation ne le touchait absolument pas. Il n’en avait cure.
— Ah, ça fait du bien de revenir sur son monde, hein ? dit-il sans cesser de sourire à l’intérieur de son casque.
Son monde. Le mot raviva une image brûlante dans l’esprit de Talos – une planète éternellement plongée dans la nuit, où de hautes tours de métal sombre griffaient le ciel noir. Son monde. Nostramo. Le monde natal de la VIIIe Légion.
Bien sûr, à la fin, Talos avait été là. Ils avaient tous été là. Des milliers de membres de la légion, sur les ponts de leurs croiseurs d’assaut et de leurs barges de bataille, en train d’observer la planète enveloppée d’ombre en dessous d’eux tandis que la fin s’abattait sur elle, perçait la carapace de nuages et déchirait l’épaisse couverture de ténèbres de l’atmosphère, révélant une venimeuse illumination : la lueur orangée des flammes de la catastrophe tectonique qui ruinait sa surface. La croûte de la planète s’était fendue, comme si les dieux eux-mêmes l’avaient déchirée par pure malveillance.
Et, dans un sens, c’était bien le cas.
Dix mille ans plus tôt, Talos avait regardé sa planète brûler, se déchirer et tomber en morceaux. Il avait vu Nostramo mourir. C’était un sacrifice. Une justification. Ce n’était, se dit-il, que justice.
Dix mille ans. Pour Talos, en considérant sa vie comme une suite de batailles, une succession de croisades, il ne s’était pas écoulé plus de quelques décennies depuis que son monde natal avait brûlé. Le temps était soumis à des lois surnaturelles dans les régions infernales de l’espace où les légions renégates s’abritaient de la vengeance de l’Imperium. C’était à devenir fou, quelquefois, d’essayer d’en garder une trace. La plupart de ses frères n’essayaient même plus.
Les bottes de Talos résonnèrent sur la rampe tandis qu’il embarquait à bord de l’appareil. Une fois dans la carlingue, il lança un seul regard au troupeau de serviteurs lobotomisés qui se tenaient dans le hangar, impassibles, et appuya son poing sur la commande de fermeture de la porte. La rampe remonta et les portes blindées se rejoignirent brutalement dans le concert de grincement des vérins hydrauliques.
— Penses-tu que nous en reverrons jamais un morceau de cette taille ? demanda Cyrion alors que le Thunderhawk s’ébranlait dans les airs. Ça devait représenter au moins un demi-continent, avec toute l’épaisseur jusqu’à l’extérieur du noyau.
Talos ne répondit rien, perdu pour l’instant dans ses souvenirs du feu rageur qui crépitait à travers les fissures du dense manteau nuageux, juste avant qu’un monde tout entier ne soit réduit en pièces devant ses yeux.
— Rejoignons le Covenant, dit-il enfin. Puis, en route pour Crythe.
OceanofPDF.com