Le Chasseur d’âme

Aaron Dembski-Bowden · Chapitre 5 sur 27

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Le Chasseur d’âme

III - L’Appel du Maître de Guerre

III

L’APPEL DU MAÎTRE DE GUERRE

 

« Nostramo est morte et, avec elle, notre passé. L’Imperium est la proie des flammes et promet un futur de cendres. Horus a échoué, parce que ses plans avaient germé sur le terreau de la corruption et non de la sagesse.

Et nous avons échoué parce que nous l’avons suivi. Nous ne donnons pas le meilleur lorsque nous sommes soumis à la volonté d’autrui,

Ou lorsque nous nous retrouvons liés par la parole de chefs qui ne sont pas de notre sang.

Nous devrons choisir avec plus de soin les guerres à mener dans les siècles à venir. »

– Le belli-sage Malcharion

Extrait de son ouvrage, la Voie Ténébreuse.

 

Eurydice s’éveilla dans des ténèbres si opaques qu’elle craignit un moment d’être devenue aveugle. Elle s’assit, et ses mains tremblantes sentirent la relative douceur d’un matelas en dessous d’elle. L’odeur qui l’entourait mêlait fortement le cuivre et l’huile moteur, et le seul bruit détectable, en dehors de celui de sa respiration, était un bourdonnement distant, mais incessant.

Elle connaissait ce son : les machines d’un vaisseau. Quelque part, sur un pont très éloigné d’elle, les puissants moteurs de ce navire le propulsaient à travers le Warp.

L’image d’un casque en forme de crâne, aux yeux écarlates, apparut de manière fugitive dans les souvenirs qui lui revenaient lentement. Le space marine l’avait emmené.

Talos.

Eurydice porta la main à sa gorge et en palpa les chairs tuméfiées, douloureuses au toucher. Respirer la faisait souffrir. Aussitôt, elle toucha son front. Ses doigts investigateurs touchèrent du métal froid. Une fine et étroite bande de fer ou d’acier… fixée sur son front. Elle couvrait son troisième œil. Elle sentit les minuscules rivets aux endroits où la plaque avait été percée et attachée à son crâne, juste assez grande pour couvrir sa mutation génétique.

Elle entendit soudain un cliquetis et une porte intérieure s’ouvrit en couinant sur d’antiques charnières. Une lame de lumière, jaune et fade, pénétra la pièce. Eurydice s’éloigna de la douloureuse luminosité et plissa les yeux pour tenter d’en découvrir la source.

Une lanterne sourde. Une lanterne sourde tenue par quelqu’un.

— C’est l’heure de se lever, dit l’individu. Il entra dans la pièce, rien de plus qu’une silhouette, manifestement occupé à essayer de régler la lanterne qu’il tenait. Pendant un instant, la pièce fut à nouveau plongée dans l’obscurité.

— Que les puissances s’emparent de ce foutu bazar, grommela l’homme. Eurydice ne savait trop quoi penser. Elle était tentée de lui foncer dessus à l’aveuglette, de frapper au hasard pour l’assommer et s’enfuir. Et elle l’aurait fait, elle en était certaine, si seulement sa tête avait bien voulu s’arrêter de tourner. Lorsque sa vision était revenue, aussi court qu’ait été ce moment, elle s’était rendu compte qu’elle était la proie de vertiges nauséeux qui lui portaient sur l’estomac. Elle doutait même d’être capable de se tenir debout.

La lumière revint lorsque l’homme commuta sa lampe sur la position halo global au lieu de faisceau concentré. Un cône de lumière, toujours très faible, fut projeté au plafond, illuminant la pièce à l’allure de cellule d’une lueur qui n’était pas sans rappeler celle d’une bougie.

Ses vertiges revinrent en force lorsque la vue lui fut rendue. Eurydice vomit les restes de son dernier repas à bord du Maiden of the Stars. C’était Torc qui l’avait cuisiné. Tout en reprenant sa respiration, elle essaya de parler en hoquetant.

— Par le… Trône… C’était déjà assez… mauvais dans l’autre sens.

Le son de sa propre voix lui fut un choc. Presque aussi faible et atténué que la lumière de la lanterne sourde. Ce space marine, Talos… il l’avait à moitié étranglée. Ce simple souvenir lui glaça le sang. Ses yeux qui perçaient les siens, rouges et sans âme, dénués de toute humanité.

— Ne prononcez pas ce mot. La voix de l’homme était douce.

Elle regarda dans sa direction et s’essuya la bouche d’un revers de manche, tout en clignant des paupières pour chasser les larmes que ses efforts lui avaient fait monter aux yeux. Il avait l’air d’avoir trente ou trente-cinq ans. Des cheveux ébouriffés pendaient en mèches d’un blond cendré sur ses épaules et une courte barbe jaune argenté montrait qu’il ne s’était pas rasé depuis plusieurs jours. Malgré les ténèbres et ses pupilles écarquillées pour voir dans l’obscurité, elle pouvait deviner que ses iris étaient du vert du jade royal. Il aurait été plutôt mignon s’il n’avait pas été un sale fils de chienne de kidnappeur.

— Quel mot ? demanda-t-elle en massant son cou endolori.

— Ce mot. N’utilisez pas de serments ou de jurons impériaux sur ce navire, vous allez offenser les demi-dieux.

Elle ne reconnaissait pas son accent, mais le ton de sa voix était étrange. Et il prononçait chaque mot avec précaution, en faisant très attention à bien former ses phrases.

— Et pourquoi devrais-je m’en soucier ?

Elle était fière du ton de défi qu’elle avait réussi à insuffler dans sa voix. Ne les laisse pas voir que tu as peur. Montre les dents, ma fille.

L’homme reprit la parole, sa voix douce offrant un saisissant contraste avec la belligérance de son ton à elle.

— Parce qu’ils ne sont pas très patients dans le meilleur des cas, dit-il. Si vous les mettez en colère, ils vous tueront.

— J’ai mal à la tête, dit-elle en agrippant le bord de son lit. Sa gorge se contracta et la salive s’épaissit dans sa bouche. Par le Trône, elle allait encore être malade.

Et voilà, c’était parti. Il recula un peu afin d’éviter le point d’impact de sa répugnante régurgitation.

— Ma tête est en feu, dit-elle ensuite, avant de cracher pour se nettoyer la bouche des dernières traces.

— Oui, à cause de l’intervention chirurgicale. Mes maîtres ne voulaient pas que vous me tuiez en vous réveillant.

À nouveau, elle toucha la plaque de métal qui couvrait son front et aveuglait son troisième œil. La panique qu’elle pensait si bien parvenir à cacher repoussa ce souci au profit d’un autre. À travers le marécage de ses pensées, elle posa la première des milliers de questions auxquelles elle souhaitait désespérément une réponse.

— Pourquoi suis-je ici ?

Il lui sourit, d’un sourire chaleureux et honnête qu’Eurydice aurait volontiers effacé de son visage à coups de poings.

— Qu’y a-t-il donc de si drôle ? cracha-t-elle.

— Rien. Son sourire s’effaça de sa bouche sans quitter ses yeux. Pardonnez-moi. On m’a dit que c’était la première chose que demandent tous ceux qui sont amenés à bord de ce vaisseau. C’est la première chose que j’ai demandée, moi aussi.

— Et alors, en quoi est-ce si drôle ?

— Ça ne l’est pas. Je viens juste de me rendre compte que, depuis que vous êtes là, je ne suis plus le dernier à être entré au service de nos maîtres.

— Pendant combien de temps suis-je restée inconsciente ?

— Huit heures standard. Septimus avait également compté précisément les minutes, mais il doutait qu’elle fût intéressée par ce niveau de détail.

— Et à qui ai-je l’honneur ?

— Septimus. Je suis le serviteur du seigneur Talos. Son artificier et son vassal.

Il commençait à l’énerver maintenant.

— Vous parlez de façon étrange. Lentement, comme un demeuré.

Il hocha la tête, le visage figé en une expression de calme diplomatie.

— Oui, pardonnez-moi, je suis plus habitué à parler le nostramien. Je n’ai guère eu l’occasion de parler le bas gothique depuis … il fit une pause le temps de se souvenir, … onze ans. Et ce n’était pas ma langue maternelle de toute façon.

— Qu’est-ce que le nostramien ?

— Une langue morte. Celle que parlent les demi-dieux.

— Les… les space marines ?

— Oui.

— Ce sont eux qui m’ont amenée ici ?

— Je les ai aidés à vous transporter, mais c’est exact.

— Pourquoi ?

Septimus s’éclaircit la gorge et s’assit, le dos contre le mur. Selon toute évidence, il s’installait confortablement.

— Tu dois bien comprendre une chose. Il n’y a qu’une façon de s’échapper de ce vaisseau, et c’est de mourir. Tu es ici pour te voir offrir un choix. Ce sera simple : la vie ou la mort.

— Et en quoi est-ce un choix ?

— Vivre pour servir ou mourir pour s’échapper.

La vérité voit enfin le jour, se dit-elle en souriant amèrement. Elle pouvait sentir la fragilité de ce sourire, comme si toutes ses peurs s’étaient trouvées piégées derrière ses dents serrées. Sa frayeur lui glaçait la langue.

— Je ne suis pas une idiote, et je connais la mythologie. Ces space marines sont des renégats. Ils ont trahi l’Empereur-Dieu. Tu crois vraiment que je vais les servir ? Par le Trône, non, jamais !

Septimus frémit.

— N’utilise pas ce mot.

— Va au diable. Et le service de tes maîtres avec.

— La vie à leur service, dit Septimus d’un ton songeur, est très différente de ce à quoi tu pourrais t’attendre.

— Dis-moi juste ce qu’ils attendent de moi, demanda-t-elle d’une voix qui commençait à trembler. Elle serra à nouveau les dents pour l’empêcher.

— Tu as un don, dit Septimus en se tapotant le front. Tu vois dans l’Immaterium.

— Ça ne peut pas m’arriver, dit-elle d’une voix devenue aussi douce que celle de Septimus. Ça ne peut pas m’arriver.

— Mon maître avait prévu ta présence sur cette planète, pressa l’esclave. Il savait que tu serais là, tout comme il savait que tu pourrais être utile à la légion.

— Quelle planète ? Ce n’était qu’un astéroïde.

— Il ne l’a pas toujours été. Autrefois, il faisait partie d’un monde. Leur monde natal. Mais cela n’a plus d’importance désormais. Tu peux trouver ton chemin à travers la Mer des Âmes, et c’est pour cela que tu es ici. La légion n’est plus ce qu’elle était. Leur fuite loin de la lumière de l’Empereur s’est produite il y a bien des siècles. Leur… comment dit-on cela déjà ?... Inf… Infra… Bon sang. Leurs ressources s’épuisent. Leurs reliques et leurs machines de guerre souffrent du manque de maintenance. Leurs serviteurs humains meurent de vieillesse.

Eurydice ne put retenir ses sarcasmes.

— Tant mieux. Ce sont des traîtres à l’Empereur-Dieu. Elle sentait son courage revenir et risqua une autre pique. Comme si j’en avais quelque chose à faire que leurs armes ne puissent pas tirer.

— Ce n’est pas si simple. Leur inf… infra-

— Infrastructure. Par le Trône, quel benêt tu fais.

— Oui, c’est bien ce mot-là. L’infrastructure de la légion est en lambeaux. Beaucoup de connaissances ont été perdues, et bien des âmes loyales : d’abord durant la Grande Hérésie, puis dans les guerres qui ont suivi.

Elle faillit presque dire « je vais pleurer », mais se contenta d’un sourire silencieux tout en espérant qu’il ne laisserait pas trop transparaître le malaise qu’elle ressentait.

Septimus l’observa en respectant son silence pendant quelques instants.

— Ta vie avant de te retrouver ici était-elle donc si merveilleuse que cette opportunité te semble sans valeur aucune ?

Eurydice renifla. Cette question ne valait même pas la peine qu’on y réponde. Être kidnappée et réduite en esclavage par des mutants et des hérétiques ne pouvait pas être considéré comme un progrès. Elle était simplement surprise qu’ils n’aient pas encore commencé à la torturer.

— Tu n’as pas encore les idées claires. Septimus lui sourit et se leva. Elle avala sa salive de travers quand elle réalisa qu’il portait deux pistolets à la ceinture et une machette, de la longueur de son avant-bras, attachée à l’un de ses mollets.

— Tu seras témoin de choses qu’aucun autre mortel n’aura jamais la chance de voir.

Pense-t-il vraiment que cela soit de nature à me tenter ?

— Je préférerais éviter de damner mon âme éternelle simplement pour apprendre quelques secrets. Elle hésita et l’observa avec attention : le sourire dans ses yeux et la façon dont il s’appuyait confortablement contre le mur. Son attitude détendue la mettait mal à l’aise. Il était très loin de l’hérétique ravagé par la folie qu’elle se serait attendue à trouver à bord d’un vaisseau de l’Archi-ennemi.

— Pourquoi es-tu là ? cracha-t-elle. Pourquoi t’ont-ils envoyé ?

— Tu as peur, et cela te met en colère. Je peux le comprendre, mais tu aurais intérêt à contrôler tes humeurs. Je vais devoir rapporter chaque mot de notre entretien à mon maître.

Elle hésita devant cette remarque, mais refusa de plier.

— Pourquoi t’ont-ils envoyé ?

— Pour t’aider à t’acclimater, dit-il avec un grand sourire. Il est plus facile pour toi de parler avec un autre humain qu’avec un des demi-dieux.

— Comment t’es-tu retrouvé ici ? demanda-t-elle. As-tu été kidnappé ?

Il haussa les épaules et le tissu de sa veste bruissa doucement.

— C’est une longue histoire.

— J’ai tout mon temps.

Soudain, le vaisseau trembla violemment dans un bruit de coque malmenée. Septimus assura son équilibre en saisissant le volant de fermeture de la porte qui ouvrait sur la cellule. Eurydice jura lorsque l’arrière de sa tête heurta rudement le mur. Pendant quelques secondes, elle ne vit plus rien que des couleurs dansant devant ses yeux.

— Non, dit Septimus en élevant la voix pour couvrir le vacarme du navire. Le temps est justement ce qui nous manque le plus.

Eurydice cligna des yeux pour en chasser d’agaçantes larmes de douleur, tout en écoutant les protestations de la coque dont le métal grinçait et hurlait. Le vaisseau était en train de quitter le Warp pour pénétrer l’espace réel.

En urgence.

— Où sommes-nous ? hurla-t-elle.

Un message vox général lui répondit, distordu par les parasites, jaillissant des milliers de haut-parleurs disséminés sur la myriade de ponts du Covenant.

— Viris colratha dath sethicara tesh dasovillian. Solruthis veh za jass.

— Et ça veut dire quoi exactement ? cria-t-elle à l’attention de Septimus.

— Ça… Ça ne supporte pas très bien la traduction… répondit-il tout en commençant à s’activer sur le volant de verrouillage de la porte.

— Par le Trône de Dieu, murmura-t-elle, ses mots engloutis par les vibrations qui l’environnaient. Essaye au moins !

Fils de notre père, dressez-vous, drapés de nuit. Nous apportons le crépuscule.

— Ça veut dire, dit-il en la regardant par-dessus son épaule, Frères, mettez vos armures. Nous partons en guerre. Mais comme je te l’ai dit, c’est difficile à traduire.

— La guerre ? Où sommes-nous ?

Septimus ouvrit la porte et passa à travers l’ouverture ovale.

— Crythe. Le Maître de Guerre, que son nom soit béni, nous a appelés à Crythe.

Septimus se tenait dans l’embrasure, dans l’expectative.

— Crythe était à des jours de voyage, dit-elle. Peut-être même des semaines.

— Mes maîtres connaissent bien des secrets. Ils connaissent le Warp et les chemins qui le traversent, dans les ombres, loin de la lumière du Faux-Empereur. Ce sont ces chemins qu’il te faudra apprendre à parcourir. Il fit une pause comme pour la jauger. Est-ce que tu viens ?

Eurydice le regarda pendant quelques instants. Est-ce que c’était une blague ?

Il n’avait pas vraiment l’air de plaisanter.

Elle se redressa sur des jambes flageolantes et saisit avec hésitation la main qu’il lui tendait. Le vaisseau tangua à nouveau et elle se rendit compte que ce n’était pas, cette fois, dû à un soubresaut des moteurs Warp.

Septimus la guida hors de la cellule, éclairant le chemin de sa lanterne sourde. Il remarqua l’expression de son visage tandis que le vaisseau roulait et tremblait.

— Ce sont des tirs, dit-il d’un air rassurant. Nous sommes attaqués.

Elle hocha la tête tout en se demandant pour quelles raisons il restait aussi calme.

— Où allons-nous ? demanda-t-elle.

— Mon maître m’a expliqué la stratégie d’assaut de la légion.

— Et alors ?

— Alors, nous allons nous préparer pour le cas où ce plan tournerait mal. Sais-tu ce qu’est un Thunderhawk ?

Positionnés autour d’une planète appelée Consolation, les vaisseaux de la Flotte Crythe tenaient bon contre l’envahisseur, châtiant sans merci ceux qui avaient eu l’audace de s’attaquer à un monde impérial. Par la suite, la bataille serait enregistrée comme le plus important engagement spatial jamais vu dans ce secteur et les pertes se compteraient en millions.

Le Covenant of Blood venait de rentrer en catastrophe dans l’espace réel au beau milieu d’une guerre orbitale.

L’Amas de Crythe.

Cinq mondes, répartis sur cinq systèmes solaires, unis par le profit et une défense commune. Ramené dans le giron de l’Imperium de l’Humanité durant la Grande Croisade, dix-mille ans plus tôt, c’était un empire au sein même de l’Imperium – une copie mineure du grand Ultramar, à l’est de la galaxie.

Hercas et Nashramar, deux mondes-ruches dotés de populations productives, stables et proliférantes, constituaient le cœur de la fédération stellaire. Ceux-ci étaient ravitaillés par Palas, un monde agricole au climat si idéal et aux récoltes si abondantes qu’il exportait suffisamment de ressources pour nourrir l’intégralité de la fédération.

Le quatrième monde était Crythe Prime, dont le nom provenait du commandant impérial qui l’avait ramené dans le giron de l’Imperium, après les années de décadence de la Longue Nuit. Autrefois, c’était un monde-ruche prospère, le troisième de la trinité : Crythe prime, Hercas et Nashramar. Plusieurs milliers d’années auparavant, ses dépôts de minerai avaient finalement été épuisés par les efforts incessants du Mechanicus et l’économie de la planète s’était écroulée. Les transports de réfugiés avaient quitté ce monde en nombre sans cesse croissant dans les décennies qui avaient suivies et, plutôt que d’abandonner ce monde désolé, l’Adeptus Mechanicus avait entrepris de le recoloniser.

Crythe Prime, dans les dernières années de M41 était un monde-forge industrieux qui équipait les Aristocrates de Crythe, régiments de la Garde Impériale de bonne taille et bien entraînés, et servait de base manufactorum à la légion titanique Legio Maledictis.

La cinquième et dernière planète était Consolation. Là, installé au cœur d’un chantier naval orbital fortifié, se trouvait le centre de la puissance impériale.

La planète, en dessous du fort stellaire, était le troisième monde le plus peuplé de la fédération, bien que, contrairement à Crythe Prime, Consolation ait toujours été démunie de toutes richesses minières ou ressources naturelles. Ce monde était un roc nu, et inhabité à l’exception des complexes carcéraux semblables à des cités-ruches qui s’élevaient au-dessus de sa surface et qui abritaient des centaines de milliers de criminels venus des secteurs environnants et des spires de l’Amas de Crythe. Un monde-pénal, gardé par la puissance de l’Imperium, et utilisé comme base antipiraterie par la Flotte et l’Adeptus Astartes. Seul Crythe Prime, tenue dans la poigne augmétique du Mechanicus, constituait une cible de plus grande valeur.

Le seigneur amiral Valiance Arventaur commandait l’invincible puissance de la Flotte Crythe. D’innombrables escorteurs, des dizaines de croiseurs, tous conduits par la perle de la flotte de combat : le colossal croiseur de classe Avenger Sword of the God-Emperor, une cité abritant plusieurs milliers d’âmes, suite de cathédrales courant le long de l’épine dorsale du vaisseau.

Même si ces forces avaient formé l’intégralité de la puissance impériale dans ce secteur, elles n’en auraient pas moins constitué un formidable et valeureux adversaire, mais le seigneur amiral pouvait également compter sur le support d’un noble chapitre de l’Adeptus Astartes, les Marines Errant, qui étaient basés là en permanence pour écraser toute tentative de piraterie à travers le secteur. Leur vaisseau, la frégate de classe Gladius Severance, était une lame mortelle maniée contre tous les hérétiques qui osaient s’attaquer aux routes commerciales des loyaux sujets de l’Empereur.

C’était sur Consolation que le Maître de Guerre avait décidé d’abattre son courroux. S’il brisait les défenses de ce monde si farouchement gardé, détruisait la puissance de la flotte sacrée et annihilait la présence des chiens de l’Empereur… l’Amas de Crythe tomberait. Telle était la stratégie du Fléau.

Les plans de l’Exalté s’intégraient parfaitement dans ce schéma. Afin de connaître le succès en présence du Maître de Guerre, il allait faire appel à toutes les ressources de son génie tactique.

Talos voyait l’intérieur du module d’assaut à travers le filtre rubis des lentilles de vision de son casque. Son escouade n’occupait même pas la moitié des douze trônes de l’appareil. Il allait leur falloir recruter de toute urgence. Les pertes subies durant les dernières décennies avaient affaibli ce qui subsistait de la 10e Compagnie de la VIIIe Légion, à tel point que l’Exalté ne pouvait guère lever – au mieux – plus de cinquante space marines.

Le procédé nécessaire à la création de nouveaux guerriers était long et terriblement délicat. De plus, les forces de la légion embarquées sur le Covenant of Blood manquaient d’apothicaires et de techniciens capables de modifier génétiquement des enfants pour en faire des space marines en une décennie.

Xarl ne manquait jamais de faire des commentaires sur les trônes vides. À chaque fois que l’escouade embarquait sur un module d’atterrissage, un Thunderhawk, une torpille d’assaut, leur Land Raider,… où qu’il se trouve dans l’attente du moment de partir au combat, il mettait le sujet sur le tapis.

— Seulement quatre d’entre nous, grogna-t-il comme il fallait s’y attendre. Quelle mauvaise blague.

— Je trouve simplement dommage que ce soit Uzas qui ait survécu sur Venrygar, répliqua Cyrion sur le vox. Sar Zell me manque. Tu m’entends, Uzas ? Quel dommage que ce soit toi qui aies survécu et pas lui.

— Cyrion, mon très cher frère, gronda Uzas en réponse, fais attention à ce que tu racontes.

Pendant un instant, Talos revécut sa vision, l’instant où Uzas levait sa hache en escaladant le tas de gravats derrière Cyrion.

— Soixante secondes, clama une voix mécanique par les haut-parleurs du module. Le bruit ramena Talos brutalement au présent dans une grande vague nauséeuse de sensations.

— J’aimerais faire remarquer, dit Cyrion, que ceci est la plus stupide utilisation de nos forces dont je puisse me souvenir.

— Bien noté, dit doucement Talos. Se déployer à l’aide d’un module d’atterrissage n’était pas son idée, mais se plaindre maintenant n’y changerait rien. Restez concentrés !

— De plus, ajouta Cyrion en choisissant d’ignorer le ton sévère de son frère de bataille, nous allons tous y rester, je peux vous le garantir.

— Silence. Talos pivota dans son trône pour faire face à son camarade d’escouade, malgré les harnais de sécurité qui se tendaient sur la masse blindée de son harnois de bataille. Assez, Cyrion ! L’Exalté nous a donné des ordres. Maintenant, préparons-nous !

— Uzas, prêt.

— Xarl, prêt.

— Cyrion, prêt.

— Bien reçu, conclut Talos. Drapés de nuit, à mon commandement. Trois, deux, un, allez !

Les quatre générateurs de puissance dorsaux s’activèrent et insufflèrent une force artificielle dans leurs armures, augmentant leurs capacités physiques bien au-delà des niveaux déjà surhumains de leurs corps génétiquement modifiés. L’affichage visuel de Talos se mit en fonction et imprima sur sa vue cramoisie des rapports d’états en lettres blanches, des compteurs de munitions et des dizaines d’icônes stylisées éparpillées aux limites de son champ de vision. Il en activa trois d’un clin d’œil et se renfrogna en constatant que l’une d’elle persistait à clignoter.

— Uzas, dit-il, ta rune d’identification est toujours instable. Tu avais dit que tu t’en occuperais.

— Mon artificier est… mort brutalement.

Talos serra les mâchoires. Uzas avait toujours eu des tendances meurtrières avec ses esclaves, qu’il s’agisse d’acolytes humains ou de serviteurs bioniques. Il les traitait comme des jouets sans valeur, s’amusait avec eux pour satisfaire ses petits plaisirs personnels et la seule raison qui faisait que son armure était encore fonctionnelle était qu’il dépouillait les cadavres de ses camarades tombés au combat avec une diligence supérieure à celle de la plupart des Night Lords.

— Nous n’avons pas suffisamment de ressources pour que tu puisses satisfaire ta soif de sang en assassinant des esclaves, mon frère

— Peut-être pourrais-je t’emprunter Septimus pour qu’il répare mon armure.

— Peut-être, on verra ça, dit Talos. Compte là-dessus, pensa-t-il.

— Quarante-cinq secondes, dit la voix crachotante du serviteur pilote.

— Préparez vos armes pour le débarquement, ordonna Talos.

Il vérifia une dernière fois son bolter en le faisant tourner dans ses poings. Une arme magnifique, et qui l’avait bien servi depuis la Grande Trahison. Il l’avait utilisé sur Istvaan V, et avait fauché d’innombrables membres de la légion des Salamanders lors de cette bataille décisive. Le simple fait de tenir l’arme dans ses gantelets lui procurait un frisson de plaisir, aussi réel et puissant qu’un afflux de stimulants de combat à travers les ports d’injection de drogue de son armure, sur sa colonne vertébrale et ses poignets.

Il s’appelait Anathème. Le nom, en écriture cursive de Nostramo, était gravé sur ses flancs de fer noir. Talos tendit l’arme le long de sa cuisse droite, comme s’il avait voulu rengainer un pistolet. Il activa du coin de l’œil une petite icône aux limites de sa vision, et l’épaisse barre électromagnétique fixée au côté de l’arme se mit en fonction. Avec un bruit de métal qui s’entrechoque, le bolter s’accrocha à sa jambe, prêt à être récupéré dès le début de la bataille, lorsque l’icône serait réactivée.

Une fois son bolter sécurisé, il vérifia l’épée dans son fourreau – trop longue pour qu’il la porte à la ceinture tant qu’il était assis – qu’il avait fixée à la cloison en pente du module par une bande de couplage magnétique. Les ailes de l’ange qui en constituait la garde étaient du blanc du marbre le plus fin. Les larmes de rubis étincelaient dans la pénombre rougeâtre, plus sombres que la lumière ambiante, une goutte de sang sur un fond ensanglanté.

Aurum et Anathème, les outils de sa fonction, ses reliques de guerre. Ses lèvres se retroussèrent tandis que ses cœurs commençaient à battre plus fort.

— Mort au Faux-Empereur, murmura-t-il comme une malédiction.

— Qu’est-ce que tu as dit ? voxa Xarl.

— Rien, répliqua Talos. Confirmez la vérification des armes.

— Armes prêtes.

— C’est fait.

— Armes, OK.

— Trente secondes, intervint la voix. Le module de classe Dreadclaw commença à trembler fortement lorsque ses propulseurs accélérèrent jusqu’à leur pleine puissance. Même s’il allait être propulsé hors de son alvéole par une charge explosive, les fusées d’assiette du module avaient malgré tout besoin d’être chauffées au maximum pour pouvoir les guider vers leur cible.

— 10e Compagnie, Première Griffe, dit Talos sur la fréquence vox générale. Prête pour le déploiement.

— Bien reçu, Première Griffe. La voix qui avait répondu était grave, trop grave, même pour un guerrier de l’Adeptus Astartes. L’Exalté était sur la passerelle et s’adressait personnellement aux escouades qui se préparaient au combat. Talos écouta les autres escouades qui répondaient à l’appel tandis que le module était secoué de plus en plus violemment.

— Deuxième Griffe, prête.

— Cinquième Griffe, prête.

— Sixième Griffe, prête.

— Neuvième Griffe, prête.

— Dixième griffe, prête.

Aucune de ces escouades n’était au complet, Talos le savait. Les siècles n’avaient guère été cléments. L’intégralité de la Troisième Griffe avait été exterminée à la bataille de Demetrian, par ces maudits Blood Angels. Les guerriers des Quatrième et Huitième Griffes étaient morts un par un, bataille après bataille, jusqu’à ce que les derniers survivants soient absorbés par des Griffes en sous-effectif. Uzas avait fait partie de la Quatrième Griffe autrefois. Talos n’avait pas été particulièrement ravi d’en hériter.

— Ici, Talos, de la Première Griffe, comptez-vous !

— Deuxième Griffe, sept âmes.

— Cinquième Griffe, cinq âmes.

— Sixième Griffe, cinq âmes

— Septième griffe, huit âmes.

— Neuvième Griffe, quatre âmes.

— Dixième Griffe, six âmes.

Talos secoua à nouveau la tête. En incluant sa propre escouade, on arrivait à trente-neuf guerriers. Quelques-uns demeuraient avec l’Exalté à bord du Covenant, mais le décompte restait sinistre. Trente-neuf des membres de la légion étaient prêts pour le déploiement. Trente-neuf sur plus d’une centaine.

— Décompte confirmé, dit-il, sachant que tous les Night Lords à bord du vaisseau étaient connectés sur sa fréquence vox. Il doutait que la signification de ces chiffres ait échappé à un seul d’entre eux.

— Dix secondes, entonna le serviteur. Le module tremblait dans son berceau maintenant, tout comme les six autres, et l’ensemble évoquait une rangée de dents branlantes tentant de s’échapper de gencives géantes.

— Cinq secondes.

Des dizaines de rugissements frénétiques saturèrent la fréquence vox : les space marines du Chaos appelaient à la vengeance, au sang, à la peur et à la mémoire de leur primarque. À l’intérieur du module de la Première Griffe, Xarl poussait de longs hurlements puissants, emplis d’une intense jubilation. Cyrion murmura quelque chose que Talos ne parvint pas à comprendre, probablement une prière à l’esprit de la machine de ses armes. Uzas proféra une série de serments, promettant un bain de sang au nom des puissances de la ruine. Il les invoquait nommément et braillait comme un fanatique en pleine dévotion extatique. Talos dut se raisonner pour ne pas céder à son envie subite de se lever de son trône de sécurité et d’abattre son frère de bataille.

— Trois.

— Deux.

— Un.

— Lancement.

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