Le Chasseur d’âme

Aaron Dembski-Bowden · Chapitre 8 sur 27

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Le Chasseur d’âme

VI - Après la Bataille

VI

 

APRÈS LA BATAILLE

 

« S’il reste la moindre noblesse dans la légion de Konrad, elle doit être profondément enfouie sous de trop nombreuses couches de luxure perverse, de déviance et de désobéissance. Leurs méthodes sont stupides, malavisées et constituent une entrave au flot naturel d’une guerre contrôlée. Les temps approchent où les Night Lords devront répondre de leurs comportements et être ramenés dans le giron des doctrines de guerre impériales, si nous ne voulons pas les perdre au profit de leurs appétits déviants. »

– Le primarque Rogal Dorn

Commentaire enregistré à la bataille de Galvion, M31.

 

Dix minutes après que la Première Griffe eut détruit le mur qui séparait ses guerriers du vide spatial, tous les quatre se tenaient dans le strategium du Covenant of Blood, formant un arc de cercle au pied du trône surélevé de l’Exalté. Deux des Atramentar – cette fois encore Malek et Garadon, remarqua Talos – flanquaient leur ancien capitaine, leurs armes désactivées, mais prêtes à servir.

L’Exalté ne portait plus désormais qu’une attention distraite aux détails terre-à-terre de la bataille orbitale. La beauté de la danse stellaire était passée et il n’en attendait plus que les louanges dues à son intrépidité. Pour le moment, il se contentait de laisser ses officiers subalternes ramener le vaisseau en formation dans la bataille principale, afin d’ajouter au massacre la formidable artillerie du croiseur.

La Flotte de Guerre de Crythe était détruite. Le Resolute et le Sword of the God-Emperor étaient en bonne voie de n’être plus que des épaves en feu en orbite autour de Consolation, et les navires de moindre tonnage se faisaient pulvériser par la faramineuse puissance de feu de la flotte du Maître de Guerre.

Le pont trembla lorsque l’Exalté inclina la tête pour féliciter les quatre guerriers de la Première Griffe.

— Bien joué, dit la créature.

Talos était tête nue. Son casque avait été endommagé lors de la fuite finale hors du Sword en feu, lorsque la force d’attraction du vide lui avait fracassé la tête contre le mur éventré au moment où il était aspiré dans l’espace. Xarl boitait et faisait attention à sa jambe droite – il avait failli la perdre en même temps que Talos échappait de peu à la décapitation – et même sa physiologie améliorée de space marine peinait à ressouder des os brisés en multiples esquilles. Cyrion et Uzas ne souffraient d’aucune blessure physique, mais les organes internes de Cyrion étaient toujours tendus et fonctionnaient de manière frénétique pour se remettre du temps très court qu’il avait dû passer dans le vide. Une décharge de chevrotine malheureuse avait endommagé son plastron, compromettant l’intégrité de son armure, et il avait dû retenir sa respiration pendant plusieurs minutes après que tout l’air dont il disposait eût été aspiré dans l’espace. Uzas, avec la chance habituelle que les autres maudissaient depuis longtemps, souriait béatement, totalement indemne.

— Vous êtes cinglé, Vandred, dit Talos en direction du trône de commandement sur son piédestal. Son crâne rasé était couvert de croûtes et de traînées de sang séché, coagulé par ses cellules de Larraman.

L’atmosphère se tendit instantanément. Les deux Atramentar empoignèrent leurs armes : Malek rentra la tête dans les épaulières de son armure Terminator et d’épaisses griffes crépitantes d’énergie jaillirent de ses deux gantelets surdimensionnés. Le marteau de Garadon se mit à bourdonner de puissance lorsqu’il l’activa.

Talos aurait pu être bel homme s’il en était demeuré un. Ses traits amplifiés de space marine l’élevaient au-dessus des rangs de l’humanité classique, mais il y avait toujours quelque chose d’imposant et de charismatique dans son apparence. Ses yeux noirs, durcis par la rage, fixaient furieusement l’Exalté et lui donnait, bien qu’il fut loin de se douter à quel point, l’apparence d’une antique statue de marbre des époques païennes de l’ancienne Terra.

— Qu’as-tu dit, mon prophète ? demanda l’Exalté en ronronnant comme aurait pu le faire un lion satisfait.

— Vous êtes, dit Talos en désignant la silhouette déformée de la pointe d’Aurum, cinglé !

Le vaisseau trembla sous les tirs de la Flotte Impériale, mais personne n’y prêta la moindre attention, à l’exception des membres d’équipage humains témoins de la scène qui se déroulait entre leurs maîtres.

L’Exalté lécha ses crocs.

— Et par quelle pirouette de ton imagination es-tu donc arrivé à cette conclusion, Talos ?

— Il n’y avait aucun besoin de prendre de tels risques. J’ai entendu ce qui est arrivé à la Cinquième Griffe.

— Oui, quel dommage !

— Dommage ? Talos faillir saisir son bolter. Son hésitation se lut sans peine dans son attitude, car Malek avança d’un pas. Cyrion et Xarl levèrent leurs bolters pour mettre en joue les gardes d’élite de chaque côté du trône. Uzas ne bougea pas, mais ils entendirent tous les ricanements qui sourdaient des haut-parleurs de son casque.

— Oui, reprit l’Exalté, pas le moins du monde ébranlé par la tension soudaine. C’est dommage.

— Nous avons perdu cinq Night Lords en une seule opération. Pour la première fois depuis des millénaires, la 10e Compagnie compte moins de la moitié de ses effectifs. Nous n’avons jamais été si faibles.

— La 10e Compagnie, ricana l’Exalté, plein d’orgueil et de condescendance. La 10e Compagnie n’existe plus depuis des millénaires. Nous sommes les guerriers de l’Exalté. Et cette nuit, nous avons acquis beaucoup d’honneur aux yeux du Maître de Guerre.

La confrontation ne changerait rien. Talos abaissa sa lame, laissant la colère s’écouler de lui comme le pus d’un bubon qu’on incise. Il enterra en lui le désir d’ensanglanter sa lame des fluides vitaux de l’Exalté. Sentant le changement qui s’opérait en lui, Cyrion et Xarl abaissèrent également leurs bolters. Le champion Malek, des Atramentar, recula pour reprendre sa position, son casque aux immenses défenses fixant la scène l’air impassible.

— La Cinquième Griffe n’est plus, dit Talos plus calmement. Nous avons grand besoin de recruter. Nous ne pourrons opérer bien longtemps avec à peine quarante space marines.

Il laissa flotter les mots que personne ne souhaitait entendre. Chacun d’eux connaissait très bien les décennies d’attention et d’efforts nécessaires au recrutement. Pour maintenir la force opérationnelle d’une compagnie, il fallait énormément de matériel et d’expertise pour forger génétiquement de nouveaux combattants surhumains à partir d’enfants prépubères. Le Covenant of Blood manquait d’à peu près tout ce qui était indispensable, ce qui expliquait pourquoi aucun recrutement n’avait eu lieu depuis la Grande Trahison. Ce qui subsistait de la 10e Compagnie se battait avec les mêmes guerriers depuis l’Hérésie d’Horus.

— L’évolution est inévitable, gronda l’Exalté. L’Architecte du Destin est à nos côtés, et il sait toute la vérité à ce sujet. À ces mots, les deux Atramentar inclinèrent lentement leurs casques en signe de respect. Uzas grogna un son monosyllabique qui pouvait aussi bien exprimer la déférence que le plaisir. Talos sentit sa peau se hérisser et ses yeux noirs s’étrécirent.

— Pourquoi répondrions-nous aux exigences des puissances de la ruine ? Nous sommes les Night Lords, fils du huitième primarque. Nous sommes nos propres maîtres.

— L’Architecte du Destin n’exige rien, dit l’Exalté, tu ne peux comprendre.

— Je n’ai aucune envie de comprendre les entités dont vous êtes devenus les esclaves.

L’Exalté sourit d’un air faussement bonhomme et agita vers lui un gantelet griffu.

— Je suis fatigué de te le rappeler, Talos. Je contrôle ceci ; maintenant, pars, avant que la Première Griffe ne rejoigne la Cinquième dans le néant.

Talos secoua la tête en entendant cette menace, dégoûté qu’elle ait pu être ne serait-ce que proférée, et sourit en retour avant de se diriger à grands pas vers la sortie du strategium.

Une fois en dehors de la passerelle, Cyrion le contacta sur le vox.

— Il est encore pire qu’avant.

— Comme si c’était possible.

— Non, mon frère. Sa peur. Je la sens qui bouillonne sous sa peau. Il est en train de perdre le combat contre le démon qui partage son corps.

Septimus et Eurydice étaient immobiles dans le hangar bâbord.

Le Thunderhawk Blackened était posé sur sa zone d’atterrissage et le cuirassé aux allures de rapace laissait échapper par intermittence des jets de vapeur sous pression. Les réacteurs situés à l’arrière de l’appareil d’assaut étaient en adéquation avec son nom, avec leurs tuyères carbonisées par des décennies de vols orbitaux et suborbitaux. Septimus faisait de gros efforts pour s’assurer que le Blackened restait dans le meilleur état possible, mais il était artificier, pas technoprêtre. Ses compétences s’étendaient principalement à la réparation et à l’entretien des armes de son maître, pas à garder un antique cuirassé en état de voler.

Eurydice observait l’esclave qui, assis sur le pont de la baie d’atterrissage, à l’ombre du Thunderhawk, tournait et retournait le casque de son maître dans ses doigts.

— Ça, se disait-il à lui-même, ne va pas être facile.

Il était miraculeux que le heaume ne se soit pas brisé : il était profondément marqué sur le côté gauche, là où la tête de Talos s’était écrasée contre le bord du mur éventré lorsque le vide avait aspiré la Première Griffe hors du Sword. Eurydice ne disait rien. Elle ne s’était toujours pas remise des secousses de l’appareil et se repassait sans fin le film des événements dans sa tête. Démarrer le Thunderhawk… Le conduire au beau milieu d’une bataille orbitale… par le Trône, cet endroit était totalement fou.

Septimus leva vers elle des yeux de jade, sourcils froncés. Elle se demanda s’il pensait la même chose qu’elle. De fait, c’était le cas.

— Ce n’est pas toujours aussi grave que ça, dit-il sans sourire.

Elle grogna ce qui pouvait passer pour un acquiescement.

— Est-ce qu’il arrive que ce soit pire ?

— Souvent, répondit Septimus en hochant la tête. Si tu penses que les demi-dieux sont fous, attends un peu de rencontrer l’équipage.

Elle ne répondit pas. Elle ne voulait surtout pas savoir.

Septimus leva l’énorme casque une fois de plus.

— Il faudrait bien que je m’y mette.

Mais il ne bougea pas. Il faisait traîner, elle le savait.

Finalement, elle mordit à l’hameçon.

— Tu n’es pas autorisé à me laisser seule.

— La seule façon de te débarrasser de ma présence serait que l’un de nous deux décède.

Son front, et son troisième œil définitivement occulté lui firent soudain horriblement mal. Il lui semblait que son regard Warp tentait de percer la plaque d’acier pour tuer l’esclave stupide et arrogant assis devant elle.

— Je déteste cet endroit, dit-elle, avant même de s’être rendu compte qu’elle allait parler.

— Nous détestons tous cet endroit, acquiesça-t-il à nouveau, parlant lentement, et pas seulement à cause de son gothique imparfait. Il parlait comme pour convaincre un enfant attardé d’une chose évidente. Nous détestons tous cet endroit, plus ou moins. Nous ne valons rien à leurs yeux. Ce sont des demi-dieux.

— Il n’est d’autre Dieu que l’Empereur, grinça Eurydice, méprisante.

Cela fit rire Septimus, et ce blasphème l’irrita.

— Tu es un hérétique, dit-elle d’une voix calme, mais malveillante.

— Toi aussi, maintenant. Penses-tu vraiment que les forces du Trône t’accueilleraient dans leurs rangs, même après si peu de temps passé à bord d’un vaisseau Astartes renégat ? La note d’humour disparut de sa voix. Ouvre les yeux, navigateur. Tu es dans le même pétrin que nous, et ce vaisseau, dit-il en gesticulant vers les ténèbres qui baignaient la baie d’atterrissage, c’est chez toi ici désormais.

Elle prit sa respiration pour lui répondre, mais il leva une main pour l’interrompre.

— Assez discuté. Écoute-moi.

Il reposa le casque décoré d’une tête de mort sur ses genoux tout en se grattant l’arrière de la tête.

— Ceci est la 10e Compagnie de la VIIIe Légion. Il y a des milliers d’années, ils auraient eu des esclaves, des serviteurs et des space marines en tel nombre que piloter un de leur Thunderhawk sacré dans l’espace m’aurait valu la peine de mort. Ils manquent de ressources, y compris d’âmes pour les servir.

— Un destin mérité, dit Eurydice avec un sourire froid. Ce sont des traîtres.

— Tu crois que ton attitude sarcastique parvient à cacher ta peur. Il croisa son regard et la fixa un long moment. Tu te trompes. Pas à mes yeux, et certainement pas aux leurs.

Le sourire disparut des lèvres d’Eurydice aussi vite qu’il y était arrivé.

— Je ne nie pas qu’ils soient des hérétiques, continua Septimus, mais laisse-moi te le présenter autrement. As-tu jamais entendu parler de Lok III ?

Avec réticence, elle le rejoignit pour s’asseoir sur le bas de la rampe d’embarquement du Thunderhawk, dans la pénombre du spacieux hangar. Dans cette zone aux allures de caverne, d’autres Thunderhawk étaient posés, silencieux et immobiles, inutilisés depuis des années. Des décennies peut-être. Des transporteurs motorisés et des chargeurs de munitions étaient également visibles, tout aussi inertes. Cinquante mètres plus loin, un serviteur solitaire était allongé sur le dos, le gris de sa peau renforcé par la poussière. À le voir, on eut dit qu’il s’était écroulé, à court d’énergie, et qu’on l’avait laissé pourrir là, en présence de ces vénérables machines de guerre. Eurydice n’arrivait pas à détacher ses yeux du cadavre. Sa peau était ratatinée et tendue contre ses os, presque momifiée, même si la décomposition avait probablement été ralentie, du fait que les parties mécaniques combattaient la pourriture des zones organiques subsistantes.

Elle frissonna. Il était si facile de voir à quel point ce vaisseau n’était que l’ombre de lui-même.

— Non, dit-elle enfin en s’asseyant auprès de lui, tirant un maigre réconfort de sa chaleur corporelle. Je n’ai jamais entendu parler de Lok III.

— Il n’y a pas grand-chose à en dire, pour être honnête, admit-il avant de se replonger dans un silence méditatif.

— Je n’ai pas vu grand-chose de la galaxie, dit-elle. Syne cantonnait nos missions de prospection à une poignée de secteurs pour économiser sur les frais de trajet. Et aussi parce que je…

— Tu quoi ?

— Ma famille, la Maison Mervallion, appartient aux niveaux inférieurs de la Navis Nobilite. Je pense que Syne hésitait à trop m’en demander. Je pense qu’il craignait que son navigateur ne fût de piètre qualité.

Septimus hocha la tête, et la lueur de compréhension qui passa dans ses yeux contraria Eurydice. Alors qu’elle s’attendait à ce qu’il fasse des commentaires sur sa confession, il revint brusquement à la conversation précédente.

— Lok III est très loin, proche des régions de l’espace connu des registres impériaux sous le nom de secteur Scarus.

— À mi-chemin de la galaxie.

— Oui. C’est là que je suis né. Ce n’était pas tout à fait un monde-forge, mais pas très loin. La planète était recouverte de manufactorum, et je travaillais comme pilote de cargo, je transportais du fret entre les ports orbitaux et les fabriques qui m’employaient.

— C’est… super.

— Non, il n’y a pas de mots pour dire à quel point c’était ennuyeux. Ce que je veux dire devrait être évident. Oui, on me considère comme un hérétique à cause de mon allégeance. Oui, je suis au service de traîtres qui mènent la guerre contre le Trône de Terra. Et, oui, il existe des ténèbres à bord de ce vaisseau qui ont soif de notre sang. Mais j’essaye de voir les choses de manière réaliste. Ce que je vis maintenant est préférable à la mort. Et une fois que tu as appris comment te déplacer dans les coins les plus sombres ici… ce n’est presque pas dangereux. C’est presque comme la vraie vie. Je vivais une vie faite de répétition, reprit-il, rien qu’un minuscule engrenage parmi d’autres au milieu d’une vaste et morne existence. Mais ça ? C’est différent. Chaque semaine apporte quelque chose de nouveau, d’incroyable, à me couper le souffle. Quoique rarement de manière positive, je dois l’admettre.

Elle le regarda. Il avait l’air sérieux.

— Tu es sérieux, dit-elle, incapable de trouver autre chose à dire.

— Je le suis. En tant qu’artificier et pilote, j’ai une grande liberté à bord du vaisseau. Je suis respecté.

— Tu es un esclave respecté.

Il plissa les yeux en la regardant.

— J’essaye de te garder en vie. Si tu ne t’adaptes pas à cette existence, ta vie s’arrête. C’est aussi simple que cela.

Après une longue pause, elle lui demanda :

— Es-tu heureux ?

— J’imagine que tu trouves cette remarque particulièrement perspicace et cinglante. Septimus gesticula à nouveau pour montrer le hangar. Évidemment que je ne suis pas heureux. Je suis réduit en esclavage par des demi-dieux hérétiques et je vis sur un vaisseau plongé dans des ténèbres indescriptibles. Tout l’équipage humain vit dans la peur des choses qui hantent les ponts plongés dans l’obscurité du navire, et ces choses ne sont pas toujours des space marines.

Septimus pouffa après avoir prononcé ces mots, un bruit sourd et dénué de gaieté. Dans ses mains, le casque à tête de mort grimaçait dans leur direction.

— Comment t’ont-ils pris ? demanda Eurydice.

Septimus ne releva pas les yeux du casque.

— Ils ont attaqué Lok III. J’ai d’abord été pris pour servir de pilote et les hyp… hypno…

— Hypnotiques ?

— Hypnotiques. Oui. Septimus répéta le mot plusieurs fois comme s’il le goûtait. Je ne sais pas si j’ai oublié ce mot ou si je ne l’ai jamais connu. Comme je te l’ai déjà dit, le gothique n’est pas ma langue maternelle. Mais le procédé est horriblement douloureux. Ils t’enseignent grâce au conditionnement mental et à des programmes d’implantation hypnotiques qui brûlent l’information directement dans ton esprit. C’est pour ça que je sais piloter un Thunderhawk – bien que je n’aie pas le talent d’un vrai pilote space marine, même après une décennie.

Elle explora le hangar des yeux une fois de plus, essayant de l’imaginer tel qu’il avait dû être : une ruche d’activité industrieuse, des matelots courant dans tous les sens, des serviteurs et des chargeurs de munitions cliquetant sur le sol marqué de runes, le hurlement des turbines des appareils qui s’emballaient dans les secondes avant le décollage.

Ce devait être tellement impressionnant. C’était presque, même si elle détestait avoir à l’admettre, ce dont elle avait rêvé : guider les vaisseaux de l’Adeptus Astartes à travers les étoiles.

— Et maintenant, il te fait réparer son armure. Est-ce une rétrogradation ?

— Techniquement, c’est une promotion. Les artificiers sont les esclaves les plus respectés de l’arsenal d’une légion.

Elle rit. Le son semblait étrange tandis qu’il se répercutait dans l’immensité du hangar.

— Qu’y a-t-il de si drôle ?

— On ne peut pas exactement dire que tu sois entouré du plus grand respect.

— Tu dis ça, répondit-il en souriant, parce que tu n’as pas encore tout vu, Octavia.

— Pourquoi m’appelles-tu ainsi ?

— Parce que je suis le septième des serviteurs de mon maître, et que tu es la huitième.

— Il y a peu de chance.

— Ta méfiance commence déjà à s’estomper, je l’entends dans ta voix.

— Tu imagines des choses.

— C’est dommage. Il se leva, le casque brisé dans les mains. Parce que si c’est le cas, tu ne tarderas pas à mourir.

Tandis que Talos s’opposait à l’Exalté et que Septimus parlait à Eurydice, les derniers soubresauts de la bataille orbitale s’étaient terminés par leur inévitable conclusion. La flotte de guerre Crythe avait été annihilée, et les rares vaisseaux survivants qui s’étaient débrouillés pour fuir dans le Warp ne présentent aucun intérêt dans le cadre de ce récit, encore que la plupart se distinguèrent, à leur façon, une fois qu’ils eurent rejoint les flottes d’autres secteurs.

Puis vint le regroupement.

Les forces du Maître de Guerre avaient détruit toute présence de la Marine Impériale dans les parages, et ses vaisseaux orbitaient dans la haute atmosphère de Consolation, le monde pénal. Les insignes qu’ils arboraient étaient innombrables. L’œil d’Horus, avec sa pupille fendue, marquait sept bâtiments de la Black Legion – une importante partie de leur puissante armada – tandis que le crâne des Night Lords ornait, outre le Covenant, un vaisseau d’une taille bien plus importante : la barge de bataille Hunter’s Premonition. La majeure partie de la flotte était constituée de transports de troupes qui portaient dans leurs flancs les légions des égarés et damnés : des régiments de la Garde Impériale et des forces de défense planétaire qui s’étaient rebellés contre l’Empereur et avaient juré allégeance à la cause du Maître de Guerre lors de récentes campagnes. Au total, le Fléau était venu sur Crythe avec plus de deux mille space marines et un million de soldats humains. La place d’honneur de l’armada était réservée aux vastes hulks appartenant à la Legio Frostreaver, ex-membre du Mechanicum de Mars : une légion titanique au grand complet à l’entière disposition du Maître de Guerre, presque une douzaine de dieux-machines de différentes classes.

Une telle flotte du Chaos avait été rarement vue, en dehors des croisades sacrées menées contre les mondes de l’Imperium, et la nouvelle de ce rassemblement de l’Archi-ennemi se répandit à travers les mondes impériaux les plus proches, où commencèrent à circuler de sombres rumeurs sur une nouvelle croisade noire menée au nom du Fléau.

Mais la chute de Consolation et la destruction de la Marine n’étaient que le commencement de la bataille. Les scanners à longue portée apportaient de sinistres nouvelles, suffisantes pour déstabiliser même les capitaines de cette terrifiante armada. Le monde-forge, Crythe Prime, restait entouré d’un grand nombre de vaisseaux de l’Adeptus Mechanicus qui avaient obstinément ignoré les appels à l’aide de la flotte de guerre de Crythe. Curieusement, le bâtiment des Marines Errant, le Severance, s’était retiré jusqu’à Crythe Prime pour se ranger aux côtés du Mechanicus, au lieu de combattre et mourir avec la Marine Impériale.

Le temps était la clé du succès, et chaque officier de la flotte du Maître de Guerre le savait. L’Imperium de l’humanité allait répondre à cette agression avec toute l’ampleur de sa fureur et, en plus des renforts de la Marine, la Garde Impériale ainsi que des armées de l’Adeptus Astartes avaient dû se mettre en route, dès réception du premier appel à l’aide astropathique envoyé par les défenseurs de Crythe assiégés.

Le Covenant of Blood se rapprocha de l’autre vaisseau de sa légion, la majestueuse barge de bataille Hunter’s Premonition. Elle avait fait partie des vaisseaux amiraux des Night Lords, avant qu’ils ne s’éparpillent au fil des siècles, et c’était une vision impressionnante pour tous ceux qui n’avaient plus eu l’occasion de contempler d’exemples de la puissance de leur légion depuis bien des années. Même l’Exalté, bien qu’il rechignât à l’admettre, se sentit ému par la vision du vaisseau princier, une lance bleu nuit rehaussée d’or et de bronze.

Il le désirait. Il voulait le commandement de ce bâtiment, et tous ceux présents sur la passerelle purent voir ce désir brûler dans ses yeux d’obsidienne.

La destruction de la Flotte Crythe n’était pas la seule raison pour laquelle le Maître de Guerre avait ordonné de prendre Consolation en premier. La préservation de sa population était tout aussi importante que la destruction de la défense orbitale. Si le seigneur amiral Valiance Arventaur avait été plus familier avec l’Archi-ennemi – au lieu de passer la plus grande partie de sa carrière à combattre des pirates eldars – il aurait pu tourner les canons de son bien-aimé Sword of the God-Emperor vers Consolation, et détruire les centres de population du monde prison, privant ainsi le Fléau de sa récompense. Au final, cette action aurait été bien plus utile à la préservation de l’Amas de Crythe.

Mais, évidemment, il ne l’avait pas fait. Il était mort, une épée dans le cœur, en murmurant des malédictions incohérentes à son meurtrier.

La flotte du Chaos tournait en orbite autour d’un monde peuplé de près d’un million de prisonniers : violeurs, meurtriers, hérétiques, voleurs, mutants et criminels répondant à des milliers d’autres types, tous parqués là dans des conditions innommables et rejetés par un Imperium qui les méprisait pour leur déviance.

Dans l’heure, alors que les épaves de la Flotte Crythe brûlaient toujours dans l’espace, les transports de troupes du Maître de Guerre commencèrent à atterrir. À la surface, des centaines de milliers de nouveaux guerriers potentiels observaient les cieux embrasés, levant les yeux par les fenêtres de leurs cellules vers la délivrance – et la liberté – qui venaient vers eux.

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