Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Maurice Barrès · Chapitre 14 sur 18

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Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Dandysme

Et sa poitrine attenuee ne m’est plus qu’une poitrine maigre.

 

Son cigare rougeoya soudain avec ce petit crepitement dont le souvenir desespere le dyspeptique a jamais prive de tabac; une fumee se fondit vers le ciel: la couronne blanc cendre apparut.

Il esperait dans son fauteuil etre tranquille et ne penser a rien, seulement, avant son troisieme cigare, se distraire a feuilleter l’Indicateur Chaix.

 

*

 

—Ah! dit-il en rougissant un peu de depit.

Elle s’etait posee sur le bras d’un fauteuil, et, sans oter son chapeau, deja developpait ce theme: J’ai des ennuis d’argent.

Il fut excessivement choque de l’impudeur de ce propos; puis, resigne a revenir encore sur le passe, il parla, naturellement avec melancolie:

—Votre parole, modeste jadis, m’etait douce, madame; vous etes nee le meme jour que moi; vous me permettiez de regarder dans votre coeur, comme au miroir qui conseillait ma vie. Nous etions deux enfants amis…. Faut-il qu’aujourd’hui tes besoins vulgaires m’attristent?…

Mais elle l’interrompit, lui passant lestement sa main sur la figure….

—Des phrases pareilles, mon ami, sont encore le vocabulaire de l’amour sentimental; ce n’est pas ce bonheur-la que je sollicite aujourd’hui. Mon epicier, mon tailleur, mon cocher et tous fournisseurs ne me veulent parler que d’argent. C’est un vilain mot et seul tu saurais l’ennoblir.

Avec cette grace degagee qui subjuguait les coeurs, elle lui tendit du papier timbre. Il le refusa gravement.

Elle eut un mouvement de violente impatience.

—L’argent! dit-elle. Que ce mot dechire enfin le voile use de ton univers. Par l’argent, imagines-tu combien je serais belle? Lui seul peut me parer de la supreme elegance, de cette bienveillance qui sied aux jeunes femmes, de ces sourires hospitaliers, de cet art delicat qui est de flatter presque sincerement, de tous ces charmes enfin qui flottent impalpables dans tes desirs. Ils sont en toi qui aspirent a etre, qui te troublent, et que tu ignores. Combien d’images tremblantes sous tes soupirs, dont le sens se derobera toujours a ta jeunesse, isolee dans son altiere indigence, si la fortune ne me permet de les consolider!… De l’argent! Et ces bonheurs obscurs et magnifiques, je les deroulerai nettement sur ton horizon, comme si mon doigt, pose sur ta sensibilite, en avait trouve le secret. C’est alors qu’intimide par le cortege de ma beaute, domine par ma seduction hautaine et qui pose le desir dans la prunelle de tous, tu ne te lasseras point de chercher ma bouche.

Elle remuait de menues anecdotes pour lui prouver quelle importance lui-meme, dans sa mediocrite, il pretait a la fortune. Elle disait:

—Celui-ci te manqua gravement; tu le sus petit, jaunatre et qu’il mangeait au Bouillon Duval; des lors ton mecontement se dissipa.—Une belle fille, qu’un soir tu allais aimer, t’inspira de la repulsion, quand tu compris que reellement sa bouche avait faim.—Tu supportes, ton ame en frissonne, mais tu supportes (meme ne les recherches-tu pas?) les rudes familiarites d’un homme gras, bruyant et vulgaire, parce que considerable et secretaire d’Etat.

Il n’aimait guere qu’on brusquat les convenances. Il rougit qu’elle lui jetat des opinions personnelles aussi crues. Mais, selon sa coutume, agrandissant son deplaisir par des considerations philosophiques, il repondit avec gravite:

—Cela me choque beaucoup, mon amie, que tu aies des certitudes. Je n’approuve ni ne blame l’independance de tes observations; je regrette simplement que tu troubles mon hygiene spirituelle, car la mathematique des banquiers m’importune.

Elle, alors, s’emouvant et d’une douleur contagieuse:

—Je vois bien que tu ne veux plus m’aimer sous aucune forme, et pourtant, petite fille, je te consolais a l’aurore de ta vie, au fosse de ton premier chagrin. Te souviens-tu qu’ensuite je te fis presque aimer l’amour? C’est encore sous mon reflet que tu devidas les sentiments choisis, quand tu me nommais Athene ou Amaryllis, a cause de tes lectures!

—Ah!—dit-il en frissonnant, ramene par cette douceur a une vision de l’univers plus banale et coutumiere,—je ne suis qu’un attache de seconde classe aux Affaires etrangeres, et les restaurants sont fort dispendieux…. Ainsi, je dois aimer le beau et tous les dieux, sans chercher a les placer dans la poitrine fraiche des femmes.

—Mais sais-tu ce que tu negliges?

Il craignit qu’elle ne recommencat la scene du chapitre II, et qu’elle se devetit. Elle ouvrit simplement la fenetre tout au large:

 

*

 

De ce cinquieme d’un numero impair du boulevard Haussmann s’etendaient a l’infini les vagues de Paris, sombres, ou sont enfouis les tapis de jeux eclatants, taches d’or;—les nappes, les bougies, les fruits enormes et delicats, dans les restaurants ou l’on rit avec le malaise de desirer;—les abandons, ou la femme est jeune, dans les hotels de tapisserie, de soie et silencieux;—les immenses bibliotheques, ou s’alignent a perte de vue ces choses, si belles et qui font trembler de joie, cinq cent mille volumes bien catalogues;—les musiques qui nous modelent l’ame et nous font le plaisir de tout sentir, depuis les heroismes jusqu’aux emotions les plus viles, tandis qu’immobiles nous sommes convenables dans notre cravate blanche;—les salons tiedes et fleuris, ou, a cinq heures, nous causons finement avec trois dames et un monsieur, qui sourient et se regardent et nous admirent, tandis qu’avec aisance nous buvons une tasse de the, et que, sans crainte, nous allongeons la jambe, ayant des chaussettes de soie tres soignees;—puis des rues plates et solitaires et seches, ou des voitures rapides nous emportent vers des affaires, dont il est amusant de debrouiller, avec une petite fievre, la complexite.

Rumeur troublante sous ce ciel profond! vie facile! La enfin, il se dessaisirait de s’epier sans treve; et toutefois, frequentant mille societes differentes, il ne connaitrait personne en quelque sorte; il serait pour tous egalement aimable, et aucun ne le meurtrirait.

 

*

 

Son coeur se gonflait d’envie et d’une enivrante melancolie, mais soudain il songea qu’il pensait a peu pres comme les jeunes gens de brasserie et autres Rastignacs. Et un flot d’acrete le penetra. “Desormais, dit-il, je ne prendrai plus en grace les prieres, les sourires et autres lieux communs. Je n’y trouvai jamais que des visions vulgaires.”

Et (toujours accoude devant Paris) sa pensee se mit a courir sans relache hors de cette immense plaine ou campent les Barbares.

 

*

 

Alors il se trouva penche sur son propre univers, et il vaguait parmi ses pensees indecises. Il se rappelait qu’a la petite fenetre d’Ostie qui donnait sur le jardin et sur les vagues (ce fut une des heures les plus touchantes de l’esprit humain que ce soir de la triste plage italienne), Augustin et Monique, sa mere, qui mourut des fievres cinq jours apres, s’entretinrent de ce que sera la vie bienheureuse, la vie que l’oeil n’a point vue, que l’oreille n’a pas entendue, et que le coeur de l’homme ne concoit pas. Avec une intensite aigue, il entrevit qu’il n’avait, lui, rien a chercher, et que, seul, le vide de sa pensee, sans treve lui battait dans la tete.

 

*

 

—Mais, lui dit-elle, reapparaissant comme une idee obsedante qui traverse nos meditations, ne t’ai-je pas envoye M. X…? Ses opinions sont la formule exacte de ce que conseille mon sourire obscur; il est le dictionnaire du langage que tiennent mes gestes a l’univers. Puisque tu naquis ailleurs, il devait te preparer a ma venue, le commenter le nouveau reve de la vie, qui, par moi, doit naitre en toi.

 

*

 

Le jeune homme, la fenetre fermee, s’assit, baissa un peu l’abat-jour car la lumiere blessait ses yeux, puis il s’expliqua posement.

—Veuillez, madame, m’ecouter. M. X…, dont je ne conteste ni les seductions, ni la logique delicieuse, m’installait dans un univers a l’usage des fils de banquiers. Il bornait mon horizon a ces apparences que, pour la facilite des relations mondaines ou commerciales, tous les Parisiens admettent, et dont les journaux a quinze centimes nous tracent chaque matin la geographie.

Cette conception de l’existence, qui n’est en somme que l’hypothese la plus repandue, c’est-a-dire la plus accessible a toutes les intelligences, il me condamnait a la tenir pour la regle certaine et m’engageait a n’y pas croire a part moi. “Limite exactement ton ame a des idees, des sentiments, des espoirs fixes par le suffrage universel, me disait-il, mais quand tu es seul ne te prive pas d’en rire.”

Puis dans ce monde ainsi regle il me chercha un but de vie. Comme il avait surpris, parmi tant de susceptibilites qui s’inquietent en moi, un desir d’etre different et independant, il me proposa la domination. Grossiere psychologie!

J’eus tort de m’emporter. Ce role qu’il me proposait, si deplaisant, etait du moins compose par un homme de gout. Plus apaise, je reconnais qu’avec de bien legeres retouches le palais qu’il offrait a mes reves me paraitrait assez coquet,—si l’horizon, helas! n’en etait irremediablement vulgaire.

“La gloire ou notoriete flatteuse est uniquement, me disait-il, une certaine opinion que les autres prennent de nous, sous pretexte que nous sommes riches, artistes, vertueux, savants, etc.”—Pour moi, j’entrevois la possibilite de modifier la cote des valeurs humaines et d’exalter par-dessus toutes un pouvoir sans nom, vraiment fait de rien du tout. Ainsi la gloire toute rajeunie deviendrait peu fatigante.

C’est une rude chose, en effet, que de se faire tenir pour specialiste, a la mode d’aujourd’hui! Le soir, devisant avec un ami sur le mail en province, ou s’exaltant vers minuit dans la tabagie solitaire de Montmartre, la complexite des intrigues, les etapes d’ou l’on voit chaque semaine le chemin parcouru s’allonger, les journees decisives, les victoires, les echecs meme, tout cela parait gai, ennobli de fievre et d’imprevu; mais, en fait, il faut diner avec des imbeciles; on prend des rendez-vous par milliers pour ne rien dire; on entretient ses relations! On epie toujours le facteur; on s’amasse un passe ecoeurant, et le present ne change jamais. Et je t’en parle sciemment; pendant trois mois j’ai connu l’ambition, j’ai demande des lettres pour celui-ci et pour celle-la, et l’on me vit, qui meditais dans des antichambres les romans de Balzac avec la vie de Napoleon.

O gloire! voila les epreuves par ou l’on t’approche, maintenant que tu ne t’abandonnes qu’au vainqueur heureux t’apportant fortune, science ou quelque talent! Quel repos n’aurai-je pas donne a tes amants, si je leur enseigne a te conquerir avec rien du tout!

 

*

 

RECETTE POUR SE FAIRE AVEC RIEN DE LA NOTORIETE

 

Il vous faut d’abord une opinion pleinement avantageuse de vous-meme:

Prenez donc une idee exacte; joignez-y un releve des qualites qu’il leur faut, plus la liste des adresses ou l’on se procure ces qualites, avec le temps et l’argent qu’elles coutent; agitez le tout avec vos pensees, vos sentiments familiers; laissez reposer,—votre opinion est faite.

N’y touchez pas. Elle vous penetre lentement, elle depose dans votre ame la conviction qu’il n’est rien de merveilleux dans les plus belles reussites du monde, et qu’ainsi vous atteindriez ou il vous plairait. Des lors les hommes vous paraissent des agites, qui tatonnent dans une obscurite ou tout vous est net et lumineux.

Peu a peu cette fatuite intime exsude; elle adoucit et transforme vos attitudes; comme une vapeur, elle vous baigne d’une atmosphere speciale; cette confiance superbe que vous respirez subjugue, des l’abord, les timides et les incertains. Les forts se cabrent, puis affectent de vous ignorer, puis vous contestent; mais des enterrements les font monter au grade qui vous elevent aussi, vous, objet de leurs soucis. Pour mieux accabler leurs emules qui les pressent, ils imaginent de vous attirer; ils respectent, admettent, consacrent enfin votre fatuite. Vous pensez bien que la foule les suit.

Alors si vous avez evite avec soin d’exceller en quoi que ce soit, d’etre raffine de parure et de savoir-vivre, ou simplement d’etre a la mode, si l’on ne peut vous declarer un Brummel, un don Juan, un viveur, non plus qu’un Rothschild, un Lesseps ou un Pasteur, votre superiorite demeure incomparable, puisque, faite de rien, elle n’est limitee par aucune definition.

Et vraiment, madame, j’admire assez ce plan de vie, ou m’eut conduit M. X… pour regretter de ne pouvoir m’y plaire.

 

*

 

Mais je suis tout ensemble un maitre de danse et sa premiere danseuse. Ce pas du dandysme intellectuel, si piquant par l’extreme simplicite des moyens, ne saurait satisfaire pleinement une double vie d’action et de pensee.

Tandis qu’applaudirait le public, moi qui bats la mesure et moi la ballerine, n’aurais-je pas honte du signe miserable que j’ecrirais? C’est trop peu de borner son orgueil a l’approbation d’une plebe. Laisse ces Barbares participer les uns des autres.

Qu’on le classe vulgaire ou d’elite, chacun, hors moi, n’est que barbare. A vouloir me comprendre, les plus subtils et bienveillants ne peuvent que tatonner, denaturer, ricaner, s’attrister, me deformer enfin, comme de grossiers devastateurs, aupres de la tendresse, des restrictions, de la souplesse, de l’amour enfin que je prodigue a cultiver les delicates nuances de mon Moi. Et c’est a ces Barbares que je cederais le soin de me creer chaque matin, puisque je dependrais de leur opinion quotidienne! Petit philosophe, s’il imagine que cette risible vie m’allait seduire!

 

*

 

Mon esprit, qui ne s’emeut que pour bannir les visions fausses, se retrouve, apres ces beaux raisonnements steriles, en face du vide. J’ai du moins gagne une lumiere sur moi-meme; j’ai compris que rien n’est plus risible que la forme de ma sensibilite, c’est-a-dire les dialogues ou, toi et moi, nous nous depensons. Respectons dorenavant les adjectifs de la majorite. Nous allions, dans un tel appareil et sur un rhythme si touchant, qu’avec les ames les plus neuves nous paraissions les pastiches des bonshommes de jadis. Descends de ta pendule pour voir l’heure!

Ma bien-aimee, jamais je n’oserai relire les quatre chapitres precedents; c’est le plus net resultat de l’education de Paris. J’ignore quel univers me batir, mais je rougis de mon passe melancolique.—Et voila pourquoi, madame, je desire que vous cessiez d’exister, et je retire de dessous vous mon desir, qui vous soutenait sur le neant.

 

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Ces paroles judicieuses ou vibrait une nuance amere, nouvelle en lui, n’etaient qu’un jargon pedant pour une creature aussi denuee de metaphysique que cette amoureuse. Elle y trouva le temps de reprendre empire sur soi-meme; elle se souvint des convenances. Quand il parlait de dandysme et de s’imposer a la mode, elle approuvait avec un serieux exagere et de petits coups d’oeil sur les grands murs nus; quand il conclut sur le neant de ses recherches, elle trouva un sourire melancolique comme une page de l’Eau de Jouvence.

 

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Puis, quels que fussent ses sentiments interieurs, avec une audace merveilleuse, elle fut gaie et agacante jusqu’a dire, soudain transformee:

—Si tu veux, j’ai vingt-trois ans et j’habite le quartier de l’Europe, je te verrai deux fois par semaine.

 

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Il marchait dans la chambre a grands pas, irresolu, les deux mains enfoncees dans son large pantalon. Avec un joli sourire, un peu embarrasse, presque timide, il repondit.

—Oui, je ne dis pas que nous ne nous verrons plus. Envoie-moi ton adresse. Mais faut-il y penser a l’avance, et precisement a l’heure de la journee ou je suis le plus capable d’atteindre a l’enthousiasme et par suite a la verite?

La jeune femme se leva; elle estimait que la scene devenait un peu excessive et sa nouvelle nature sentait le petit froid du ridicule. Elle lui rendit son leger sourire de moquerie ou de simplicite pour qu’il l’embrassat.

 

*

 

Mais lui, avec rapidite, comprenant la situation et qu’il n’avait plus le droit d’etre de Geneve: “Sans doute, dit-il, ce que nous faisons est assez particulier; mais serait-ce la peine d’avoir lu tant de volumes a 7,50 pour aimer comme tout le monde?”

 

*