Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Maurice Barrès · Chapitre 16 sur 18

Pages du PDF

Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Extase

Qu’on me rende mon moi!

MICHELET.

 

A cette epoque, pour quelque besogne, une enquete sans doute, il fut a Bicetre. Et dans la verdure d’un parc immense, par une belle matinee de soleil, il vit les fous joyeux et affaires, qu’un professeur, vieux maitre decore, et des jeunes gens serieux et simples interrogeaient discretement et toujours approuvaient.

Le jeune homme etait las: fatigue de cette course matinale et humilie de sa besogne pretentieuse. Ce palais de plein air, cette imprevue hospitalite ou, dans un cadre parfait, dans une exquise regularite de confort, ces hommes, si differents cependant, suivaient leur reve et se construisaient des univers, l’emurent. Il les voyait, ces idealistes, se promener en liberte, a l’ecart, fronts serieux, mains derriere le dos, s’arretant parfois pour saisir une impression. Nul ne raillait leur sterile activite, nul ne les faisait rougir; leurs ames vagabondaient, et vetus de vetements amples, ils laissaient aller leurs gestes.

Isole dans ce delicieux sejour, tandis que personne ne daignait s’interesser a lui, sinon d’un oeil interrogateur et dedaigneux, il fit un retour sur lui-meme, poussiereux, incertain du lendemain, hatif et n’ayant pas trouve son atmosphere….

 

*

 

De ces nobles preaux ou une sage hygiene prend soin de ces reveurs, il sortit bras ballants, ereinte par le soleil de midi, sans voiture, sans restaurants voisins, convaincu des difficultes inouies qu’on rencontre a vivre au plus epais des hommes.

 

*

 

Tout le jour, dans les intervalles de sa miserable besogne, il revit la douce image de ces jeunes gens de Platon se promenant, se reposant, se rejouissant soudain a cause d’un geste obscur qui se leve en leur ame, et toujours penches sur le nuage qu’a souleve en eux quelque grande idee tombee de Dieu.

 

*

 

Que dites-vous? qu’il avait mal vu? N’importe! C’est cette vision, inexacte peut-etre, qu’il s’attriste de ne pouvoir vivre. Sous les feuillages un peu bruissants, se coucher, rever, ne pas prevoir, ne plus connaitre personne, et cependant que soit machine avec precision le decor de la vie: manger, dormir, avoir chaud et regarder sous des arbres des eaux courantes.

 

*

 

Au soir, nourriture et besogne accomplies, le long des rues poussiereuses ou le jour trop sali devient noir, parmi la foule gesticulante et qui cagne, vers son appartement quelconque il serpenta.

Sur les horribles boulevards, comme il flairait, pour leur echapper, les bruyants et les ressasseurs, il apercut, pareille a sa marche, la fuite grele d’un avec qui volontiers, des nuits entieres, il avait theorise. Celui-la tient toute affirmation pour le propre des pedants et n’en use que pour des effets de pittoresque. Il est incapable de convenu et, quand il est soi, ne trouve jamais ridicules les choses sinceres.

Il l’abordait d’un premier elan, plein d’une delectation febrile a l’idee que, dans un coin, tout bas, l’un et l’autre, ils allaient longuement et pour rien:

1.—Insulter la societe, les hommes et surtout les idees.

2.—Se rouler soi-meme et leur sotte existence dans la boue.

 

*

 

Pourquoi celui-ci lui dit-il, avec une chaleur feinte et un air presse, d’une voix humble ou vibrait une nuance amere: “Ah! vous voila un grand homme, maintenant … mais si … mais si …” Et le ton de cette phrase etait difficile a rendre. Pourquoi celui-ci se tournait-il contre lui? Pourquoi ne pouvaient-ils plus s’entendre? Il n’eut pas la force de paraitre indifferent. Mais il s’abandonnait, car son coeur, et jusque la salive de sa bouche etaient malades, son avenir degoutant et son passe plein d’humiliation.

 

*

 

Harasse, affaibli de sueurs, il monte l’escalier presque en courant. Il ferme les persiennes, allume sa lampe et rapidement jette dans un coin ses vetements pour enfiler un large pantalon, un veston de velours, puis rentre dans son cabinet, dans son fauteuil, dans l’atmosphere familiere:

—Enfin, dit-il, je vais m’embeter a mon saoul, tranquillement.

Un petit rire nerveux de soulagement le secoue, tant il avait besoin de cette solitude. Il se renverse, il cache son visage dans ses mains. Deux, trois fois, et sans qu’il s’entende, la meme interjection lui echappe. Il a dans sa gorge l’etranglement des sanglots. Il n’ose meme pas regarder sa situation et l’avenir. Il s’abandonne a ses imaginations,—et toutes idees l’envahissent.

Et d’abord le desir, le besoin presque maladif d’oublier les gens, ceux surtout qui sont quelque part des chefs et qui se barricadent de dedain ou de protection.

J’oublierai aussi les evenements, haissables parce qu’ils limitent (et cependant si j’etais bon et simple, avec l’energie un peu grossiere des heros, je pourrais remonter cette tourbe des conseils, des exemples, des prudences et toutes ces mesquineries ou je derive).

Je veux echapper encore a tous ces livres, a tous ces problemes, a toutes ces solutions. Toute chose precise et definie, que ce soit une question ou une reponse, la premiere etape ou la limite de la connaissance, se reduit en derniere analyse a quelque derisoire banalite. Ces chefs-d’oeuvre tant vantes, comme aussi l’immense delayage des papiers nouveaux, ne laissent, apres qu’on les a presses mot par mot, que de maigres affirmations juxtaposees, cent fois discutees, insipides et seches. Je n’y trouvai jamais qu’un pretexte a m’echauffer; quelques-uns marquent l’instant ou telle image s’eveilla en moi. Anecdotes retrecies, tableaux fragmentaires d’apres lesquels je crois plier mon emotion, moi qui suis le principe et l’universalite des choses.

Quelque filet d’idees que je veuille remonter, fatalement je reviens a moi-meme. Je suis la source. Ils tiennent de moi qui les lis, tous ces livres, leur philosophie, leur drame, leur rire, l’exactitude meme de leurs nomenclatures. Simples casiers ou je classe grossierement les notions que j’ai sur moi-meme! Leurs titres admis de tous servent d’etiquettes sottement precises a diverses parties de mon appetit. Nous disons Hamlet, Valmont, Adolphe, Dominique, et cela facilite la conversation. Ainsi en pleine pate, a l’emporte-piece, on decoupe des etoiles, les signes du zodiaque et cent petites images de l’univers, delicieuses pour le potage et qui facilitent aux enfants la cosmographie; mais tout ce firmament dans une assiette eclaire-t-il le ciel inconnaissable et qui nous trouble?

 

*

 

Il alluma un cigare enorme, noir et sableux. Et il contemplait les associations d’idees qui s’amassaient des lointains de sa memoire pour lui batir son univers.

 

*

 

… Deja les murs avec leur tapisserie de livres secs, jaunes, verts, souilles, trop connu, ont disparu. Plus rien qu’une masse profonde de pensees qui baignent son ame, aussi reelles, quoique insaisissables, que le parfum repandu dans tout notre etre par le souvenir d’une femme et que nous ne saurions preciser. Des bouffees d’imagination indefinies et puissantes le remplissent: desirs d’idees, appetits de savoir, emotions de comprendre; il est ivre comme de la pleine fumee presque pateuse de son cigare. Il halete de tout embrasser, s’assimiler, harmoniser. Son mecanisme de tete puissamment echauffe ne s’arrete pas a se renseigner, a deduire, a distinguer, a rapprocher; son regard n’est tendu vers rien de relatif, de singulier,—c’est toute besogne de fabricant de dictionnaire. Il aspire a l’absolu. Il se sent devenir l’idee de l’idee; ainsi dans le monde sentimental le moment supreme est l’amour de l’amour: aimer sans objet, aimer a aimer.

 

*

 

Cependant une fois encore, dans cette atmosphere de son Moi, la-bas sur l’horizon de cet univers volontaire qui n’est que son ame deroulee a l’infini, il devine la jeune femme ou plutot le lieu ou jadis elle lui apparut;—parfois dans un eclair de recueillement nous retrouvons les longs chagrins qui nous faisaient pleurer. Jadis c’etait une acuite profonde; tout l’etre transperce. Aujourd’hui, une notion, une froide chose de memoire.

Cette femme, ce moment pleureur de sa vie, belle et rose et qu’encensaient ces fleurs courbees, la tendresse et la volupte, jadis le troubla jusqu’au deuil. Puis elle apparut, subtile et railleuse, dans un decor de tentations delicates; elle me souillait les hardiesses qui domptent les hommes. Mais le soir, assis pres d’elle et me rongeant l’esprit, je l’ai salie a la discuter.—Et il baille devant cette fade et perpetuelle revenante, sa sentimentalite.

 

*

 

—Tu fus le precurseur, songe-t-il, tu me rendis attentif a ce fluide et profond univers qui s’etend derriere les minutes et les faits. Mais pourquoi plus longtemps nommer femme mon desir? Je ne goutai de plaisir par toi qu’a mes heures de bonne sante et d’irreflexion; gaite bien furtive puisqu’il n’en reste rien sur ces pages! C’est quand tu m’abandonnais que je connus la faiblesse delicieuse de soupirer. Mon reve solitaire fut fecond, il m’a donne la mollesse amoureuse et les larmes. D’ailleurs tu compares et tu envies, ainsi tu autorises les accidents, les apparences et toutes les petitesses de l’ambition a nous preoccuper. Je ne veux plus te rever et tu ne m’apparaitras plus. J’entends vivre avec la partie de moi-meme qui est intacte des basses besognes.

 

*

 

Alors dans la fumee, loin du bruit de la vie, quittant les evenements et toutes ces mortifications, le jeune homme sortit du sensible. Devant lui fuyait cette vie etroite pour laquelle on a pu creer un vocabulaire. Un amas de reves, de nuances, de delicatesses sans nom et qui s’enfoncent a l’infini, tourbillonnent autour de lui: monde nouveau, ou sont inconnus les buts et les causes, ou sont tranches ces mille liens qui nous rattachent pour souffrir aux hommes et aux choses, ou le drame meme qui se joue en notre tete ne nous est plus qu’un spectacle.

Quand, porte par l’enthousiasme, il rentrait ainsi dans son royaume, qu’auraient-ils dit de cette transfiguration, ses familiers, qui toujours le virent vetu de complaisance, de mediocres ambitions, de futilites et s’enervant a des plaisanteries de cafe-concert. Au jour les besognes chasseront de son coeur ces influences sublimes. Qu’importe! Cette nuit celebre la resurrection de son ame; il est soi, il est le passage ou se pressent les images et les idees. Sous ce defile solennel il frissonne d’une petite fievre, d’un tremblement de hate: vivra-t-il assez pour sentir, penser, essayer tout ce qui l’emeut dans les peuples, le long des siecles!

Il se rejette en arriere pour aspirer une bouffee de tabac, et sa pensee soudain se divise; et tandis qu’une partie de soi toujours se glorifiait, l’autre contemplait le monde.

Il se penchait du haut d’une tour comme d’un temple sur la vie. Il y voyait grouiller les Barbares, il tremblait a l’idee de descendre parmi eux; ce lui etait une repulsion et une timidite, avec une angoisse. En meme temps il les meprisait. Il reconnaissait quelques-uns d’entre eux; il distinguait leur large sourire blessant, cette vigueur et cette turbulence.

 

*

 

Nous sommes les Barbares, chantent-ils en se tenant par le bras, nous sommes les convaincus. Nous avons donne a chaque chose son nom; nous savons quand il convient de rire et d’etre serieux. Nous sommes sourds et bien nourris, et nous plaisons—car de cela encore nous sommes juges, etant bruyants. Nous avons au fond de nos poches la consideration, la patrie et toutes les places. Nous avons cree la notion du ridicule (contre ceux qui sont differents), et le type du bon garcon (tant la profondeur de notre ame est admirable).

 

*

 

—Ah! songeait-il, se mettant en marche, tout en flambant son quatrieme cigare, petite chose le plus triomphant de ces repus! Oui, je me sens le frere trebuchant des ames fieres qui se gardent a l’ecart une vision singuliere du monde. Les choses basses peuvent limiter de toutes parts ma vie, je ne veux point participer de leur mediocrite. Je me reconnais; je suis toutes les imaginations et prince des univers que je puis evoquer ici par trois idees associees. Que toutes les forces de mon orgueil rentrent en mon ame. Et que cette ame dedaigneuse secoue la sueur dont l’a souillee un indigne labeur. Qu’elle soit bondissante. J’avais hate de cette nuit, o mon bien-aime, o moi, pour redevenir un dieu.

 

*

 

—Mon pauvre ami, que pensez-vous donc dejouer ainsi les jeunes dieux! Hier vous parutes encore un enfant; vos reins s’etaient courbatures pendant que vous interrogiez les contradictions des penseurs; a l’aube, on vous a vu la peau fripee et dans les yeux de legeres fibrilles rouges apres des experiences sentimentales.

—Qu’importe mon corps! Demence que d’interroger ce jouet! Il n’est rien de commun entre ce produit mediocre de mes fournisseurs et mon ame ou j’ai mis ma tendresse. Et quelque bevue ou ce corps me compromette, c’est a lui d’en rougir devant moi.

—Mon pauvre ami, que pensez-vous donc? Vos idees, votre ame enfin, cinquante que vous connaissez les possederent et les ont exprimees avec des mots delicieux. Sachez donc que, n’etant pas neuf, vous paraissez encore sec, essouffle, fievreux; qui donc pensez-vous charmer?

—Mes pensees, mon ame, que m’importe! Je sais en quelle estime tenir ces representations imparfaites de mon moi, ces images fragmentaires et furtives ou vous pretendez me juger. Moi qui suis la loi des choses, et par qui elles existent dans leurs differences et dans leur unite, pouvez-vous croire que je me confonde avec mon corps, avec mes pensees, avec mes actes, toutes vapeurs grossieres qui s’elevent de vos sens quand vous me regardez!

Il serait beau, dites-vous, d’etre petit-fils d’une race qui commanda, et l’aieul d’une lignee de penseurs;—il serait beau que mon corps offrit l’opulence des magnifiques de Venise, la grande allure de Van Dyck, la morgue de Velasquez;—il serait beau de satisfaire pleinement ma sensibilite contre une sensibilite pareille, et qu’en cette rare union l’estime et la volupte ne fussent pas separees. Miseres, tout cela! Fragments eparpilles du bon et du beau! Je sais que je vous apparais intelligent, trop jeune, obscur et pas vigoureux; en verite, je ne suis pas cela, mais simplement j’y habite. J’existe, essence immuable et insaisissable, derriere ce corps, derriere ces pensees, derriere ces actes que vous me reprochez; je forme et deforme l’univers, et rien n’existe que je sois tente d’adorer.

Je me desinteresse de tout ce qui sort de moi. Je n’en suis pas plus responsable que du ciel de mon pays, des maladies de la chose agraire et de la depopulation.

Apres quoi si l’on me dit: “Prouvez-vous donc, temoignez que vous etes un dieu.” Je m’indigne et je reponds: “Quoi! comme les autres! me definir, c’est-a-dire me limiter! me refleter dans des intelligences qui me deformeront selon leurs, courbes! Et quel parterre m’avez-vous prepare? Ma tache, puisque mon plaisir m’y engage, est de me conserver intact. Je m’en tiens a degager mon Moi des alluvions qu’y rejette sans cesse le fleuve immonde des Barbares.”

 

*

 

Ainsi se retrouvait-il faconne selon son desir.

 

*

 

Et peu a peu l’amertume melee a ce tourbillon de pensees se fondait. Abandonne dans un fauteuil, les pieds sur le marbre de la cheminee parmi les paperasses, immobile ou bien ayant des gestes lents comme s’il maniait des objets explosifs, il tenait son regard tendu sur ces idees qui ne se revelent que dans un eclair. La solennite et la profondeur de son emotion semblaient emplir la chambre comme un choeur. Son ivresse n’etait pas de magnificence et d’isolement sur le grand canal au pied des palais de Venise; elle ne venait pas non plus portee, sous un ciel bas, par un vent apre, sur la bruyere immense de l’ocean breton; mais entre ces murs nus et desesperants, ses moindres pensees prenaient une intensite poussee jusqu’a un degre prodigieux. Il s’enfoncait avec passion a en contempler en lui l’involontaire et grandiose procession … Plenitude, sincerite d’ardeur, que ne peut vous faire sentir l’analyse.

Porte sur ce fleuve enorme de pensees qui coule resserre entre le coucher du soleil et l’aube, il lui semblait que, desormais debordant cet etroit canal d’une nuit, le fleuve allait se repandre et l’emporter lui-meme sur tout le champ de la vie. Delices de comprendre, de se developper, de vibrer, de faire l’harmonie entre soi et le monde, de se remplir d’images indefinies et profondes: beaux yeux qu’on voit au dedans de soi pleins de passion, de science et d’ironie, et qui nous grisent en se defendant, et qui de leur secret disent seulement: “Nous sommes de la meme race que toi, ardents et decourages.”

 

*

 

Et ce ne sont pas la les pensees familieres, les cheres pensees domestiques, de flanerie ou d’etude, que l’on protege, que l’on rechauffe, qu’on voit grandir. A celles-la, le soir, comme a des amoureuses nous parlons sur l’oreiller; nous leur ajoutons un argument comme une fleur dans les cheveux: elles sont notre compagne et notre coquetterie, et nous enlevons d’elles la moindre poussiere d’imperfection. Bonheur paisible! mais dans leurs bras j’entends encore le monde qui frappe aux vitres. Et puis, trop souvent cette angoisse terrible: “Sont-elles bonnes? et leur beaute?” Un nuage passe: “D’autres les ont possedees; demain elles me paraitront peut-etre froides, vides, banales.” Ah! cette secheresse! ces harassements de reprendre, a froid et d’une ame retrecie, des theories qui hier m’echauffaient! Ah! presser une imagination, systematiser, synthetiser, eliminer, affiner, comparer! besogne d’ecoeurement! degout! d’ou l’on atteint la sterilite. Et devant cet amas de reves gaches, le cerveau fourbu demeure toujours, affame jusqu’au desespoir et ne trouvant plus rien, plus une rognure de systeme a baratter.—Vraiment, je me soucie peu de connaitre ces angoisses.

Ce que j’aime et qui m’enthousiasme, c’est de creer. En cet instant je suis une fonction. O bonheur! ivresse! je cree. Quoi? Peu importe; tout. L’univers me penetre et se developpe et s’harmonise en moi. Pourquoi m’inquieter que ces pensees soient vraies, justes, grandes? Leurs epithetes varient selon les etres qui les considerent; et moi, je suis tous les etres. Je frissonne de joie, et, comme la mere qui palpite d’un monde, j’ignore ce qui nait en moi.

 

*

 

Lourds soirs d’ete, quand sorti de la ville odieuse, pleine de buee, de sueur et de gesticulations, j’allais seul dans la campagne et, couche sur l’herbe jusqu’au train de minuit, je sentais, je voyais, j’etais enivre jusqu’a la migraine d’un defile sensuel d’images faites de grands paysages d’eau, d’immobilite et de sante dolente, doucement consolee parmi d’immenses solitudes brutalisees d’air salin.—Ainsi dans cette chambre seche roulait en moi tout un univers, apre et solennise.

 

*

 

Comme il se promenait dans l’appartement a demi obscur, parlant tout haut et par saccades et gesticulant, il heurta ses bottines jetees la negligemment, avec la hate de sa rentree, et soudain il se rappela qu’il devait passer chez son cordonnier, puisqu’a midi recommencait son labeur. Deja sonnaient trois heures du matin: un decouragement epouvantable l’envahit: il fallait maintenant tacher de dormir jusqu’a l’heure de rentrer dans la cohue parmi les gens. Pour rafraichir l’atmosphere enfievree, il ouvrit sur l’enorme Paris, qui, repu, lui sembla se preparer au lendemain. Il se devetit avec ce calme presque somnambulique qui nait, apres une violente surexcitation, de la certitude de l’irremediable. Et longtemps avant de s’endormir il se repetait, en la grossissant a chaque fois, l’horreur de la vie qu’il subissait. Son sommeil fut agite et par troncons, a cause qu’il avait trop fume: “Nous autres analyseurs, songeait-il, rien de ce qui se passe en nous ne nous echappe. Je vois distinctement de petits morceaux de rosbif qui bataillent, hideux et rouges, dans mon tube digestif.” Et, le corps fourmillant, il pliait et repliait ses oreillers pour elever sa tete brulante.

 

*