Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Maurice Barrès · Chapitre 4 sur 18

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Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

I—culte du Moi

a.—JUSTIFICATION DU CULTE DU MOI

 

M’etant propose de mettre en roman la conception que peuvent se faire de l’univers les gens de notre epoque decides a penser par eux-memes et non pas a repeter des formules prises au cabinet de lecture, j’ai cru devoir commencer par une etude du Moi. Mes raisons, je les ai exposees dans une conference de decembre 1890, au theatre d’application, et quoique cette dissertation n’ait pas ete publiee, il me parait superflu de la reprendre ici dans son detail. Notre morale, notre religion, notre sentiment des nationalites sont choses ecroulees, constatais-je, auxquelles nous ne pouvons emprunter de regles de vie, et, en attendant que nos maitres nous aient refait des certitudes, il convient que nous nous en tenions a la seule realite, au Moi. C’est la conclusion du premier chapitre (assez insuffisant, d’ailleurs) de Sous l’oeil des Barbares.

On pourra dire que cette affirmation n’a rien de bien fecond, vu qu’on la trouve partout. A cela, s’il faut repondre, je reponds qu’une idee prend toute son importance et sa signification de l’ordre ou nous la placons dans l’appareil de notre logique. Et le culte du Moi a recu un caractere preponderant dans l’exposition de mes idees, en meme temps que j’essayais de lui donner une valeur dramatique dans mon oeuvre.

Egoisme, egotisme, Moi avec une majuscule, ont d’ailleurs fait leur chemin. Tandis qu’un grand nombre de jeunes esprits, dans leur desarroi moral, accueillaient d’enthousiasme cette chaloupe, il s’eleva des recriminations, les sempiternelles declamations contre l’egoisme. Cette clameur fait sourire. Il est facheux qu’on soit encore oblige d’en revenir a des notions qui, une fois pour toutes, devraient etre acquises aux esprits un peu defriches. “Les moralistes, disait avec une haute clairvoyance Saint-Simon en 1807, se mettent en contradiction quand ils defendent a l’homme l’egoisme et approuvent le patriotisme, car le patriotisme n’est pas autre chose que l’egoisme national, et cet egoisme fait commettre de nation a nation les memes injustices que l’egoisme personnel entre les individus.” En realite, avec Saint-Simon, tous les penseurs l’ont bien vu, la conservation des corps organises tient a l’egoisme. Le mieux ou l’on peut pretendre, c’est a combiner les interets des hommes de telle facon que l’interet particulier et l’interet general soient dans une commune direction. Et de meme que la premiere generation de l’humanite est celle ou il y eut le plus d’egoisme personnel, puisque les individus ne combinaient pas leurs interets, de meme des jeunes gens sinceres, ne trouvant pas, a leur entree dans la vie, un maitre, “axiome, religion ou prince des hommes,” qui s’impose a eux, doivent tout d’abord servir les besoins de leur Moi. Le premier point, c’est d’exister. Quand ils se sentiront assez forts et possesseurs de leur ame, qu’ils regardent alors l’humanite et cherchent une voie commune ou s’harmoniser. C’est le souci qui nous emouvait aux jours d’amour du Jardin de Berenice.

Mais, par un examen attentif des seuls titres de ces trois petites suites, nous allons toucher, surement et sans trainer, leur essentiel et leur ordonnance.

 

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b.—THESE DE “SOUS L’OEIL DES BARBARES”

 

Grave erreur de preter a ce mot de barbares la signification de “philistins” ou de “bourgeois”. Quelques-uns s’y meprirent tout d’abord. Une telle synonymie pourtant est fort opposee a nos preoccupations. Par quelle grossiere obsession professionnelle separerais-je l’humanite en artistes, fabricants d’oeuvres d’art et en non-artistes? Si Philippe se plaint de vivre “sous l’oeil des barbares”, ce n’est pas qu’il se sente opprime par des hommes sans culture ou par des negociants; son chagrin c’est de vivre parmi des etres qui de la vie possedent un reve oppose a celui qu’il s’en compose. Fussent-ils par ailleurs de fins lettres, ils sont pour lui des etrangers et des adversaires.

Dans le meme sens les Grecs ne voyaient que barbares hors de la patrie grecque. Au contact des etrangers, et quel que fut d’ailleurs le degre de civilisation de ceux-ci, ce peuple jaloux de sa propre culture eprouvait un froissement analogue a celui que ressent un jeune homme contraint par la vie a frequenter des etres qui ne sont pas de sa patrie psychique.

Ah! que m’importe la qualite d’ame de qui contredit une sensibilite! Ces etrangers qui entravent ou devoient le developpement de tel Moi delicat, hesitant et qui se cherche, ces barbares sous la pression de qui un jeune homme faillira a sa destinee et ne trouvera pas sa joie de vivre, je les hais.

 

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Ainsi, quand on les oppose, prennent leur pleine intelligence ces deux termes Barbares et Moi. Notre Moi, c’est la maniere dont notre organisme reagit aux excitations du milieu et sous la contradiction des Barbares.

Par une innovation qui, peut-etre, ne demeurera pas infeconde, j’ai tenu compte de cette opposition dans l’agencement du livre. Les concordances sont le recit des faits tels qu’ils peuvent etre releves du dehors, puis, dans une contre-partie, je donne le meme fait, tel qu’il est senti au dedans. Ici, la vision que les Barbares se font d’un etat de notre ame, la le meme etat tel que nous en prenons conscience. Et tout le livre, c’est la lutte de Philippe pour se maintenir au milieu des Barbares qui veulent le plier a leur image.

Notre Moi, en effet, n’est pas immuable; il nous faut le defendre chaque jour et chaque jour le creer. Voila la double verite sur quoi sont batis ces ouvrages. Le culte du Moi n’est pas de s’accepter tout entier. Cette ethique, ou nous avons mis notre ardente et notre unique complaisance, reclame de ses servants un constant effort. C’est une culture qui se fait par elaguements et par accroissements: nous avons d’abord a epurer notre Moi de toutes les parcelles etrangeres que la vie continuellement y introduit, et puis a lui ajouter. Quoi donc? Tout ce qui lui est identique, assimilable; parlons net: tout ce qui se colle a lui quand il se livre sans reaction aux forces de son instinct.

“Moi, disait Proudhon, se souvenant de son enfance, c’etait tout ce que je pouvais toucher de la main, atteindre du regard et qui m’etait bon a quelque chose; non-moi etait tout ce qui pouvait nuire ou resister a moi.” Pour tout etre passionne qu’emporte son jeune instinct, c’est bien avec cette simplicite que le monde se dessine. Proudhon, petit villageois qui se roulait dans les herbages de Bourgogne, ne jouissait pas plus du soleil et du bon air que nous n’avons joui de Balzac et de Fichte dans nos chambres etroites, ouvertes sur le grand Paris, nous autres jeunes bourgeois palis, affames de tous les bonheurs. Appliquez a l’aspect spirituel des choses ce qu’il dit de l’ordre physique, vous avez l’etat de Philippe dans Sous l’oeil des Barbares. Les Barbares, voila le non-moi, c’est-a-dire tout ce qui peut nuire ou resister au Moi.

Cette definition, qui s’illuminera dans l’Homme libre et le Jardin de Berenice, est bien trouble encore au cours de ce premier volume. C’est que la naissance de notre Moi, comme toutes les questions d’origine, se derobe a notre clairvoyance; et le souvenir confus que nous en conservons ne pouvait s’exprimer que dans la forme ambigue du symbole. Ces premiers chapitres des “Barbares”, le Bonhomme Systeme, education desolee qu’avant toute experience nous recumes de nos maitres, Premieres Tendresses, qui ne sont qu’un baiser sur un miroir, puis Athene, assaillie dans une facon de tour d’ivoire par les Barbares, sont la description sincere des couches profondes de ma sensibilite…. Attendez! voici qu’a Milan, devant le sourire du Vinci, le Moi fait sa haute education; voici que les Barbares, vus avec une plus large comprehension, deviennent l’adversaire, celui qui contredit, qui divise. Ce sera l’Homme libre, ce sera Berenice. Quant a ce premier volume, je le repete, point de depart et assise de la serie, il se limite a decrire l’eveil d’un jeune homme a la vie consciente, au milieu de ses livres d’abord, puis parmi les premieres brutalites de Paris.

Je le verifiai a leurs sympathies, ils sont nombreux ceux de vingt ans qui s’acharnent a conquerir et a proteger leur Moi, sous toute l’ecume dont l’education l’a recouvert et qu’y rejette la vie a chaque heure. Je les vis plus nombreux encore quand, non contents de celebrer la sensibilite qu’ils ont d’eux-memes, je leur proposai de la cultiver, d’etre des “hommes libres”, des hommes se possedant en main.

 

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c.—THESE D‘“UN HOMME LIBRE”

 

Ce Moi, qui tout a l’heure ne savait meme pas s’il pouvait exister, voici qu’il se perfectionne et s’augmente. Ce second volume est le detail des experiences que Philippe institua et de la religion qu’il pratiqua pour se conformer a la loi qu’il se posait d’etre ardent et clairvoyant.

Pour parvenir deliberement a l’enthousiasme, je me felicite d’avoir restaure la puissante methode de Loyola. Ah! que cette mecanique morale, completee par une bonne connaissance des rapports du physique et du moral (ou j’ai suivi Cabanis, quelqu’autre demain utilisera nos hypnotiseurs), saurait rendre de services a un amateur des mouvements de l’ame! Livre tout de volonte et d’aspect desseche comme un recueil de formules, mais si reellement noble! J’y fortifie d’une methode reflechie un dessein que j’avais forme d’instinct, et en meme temps je l’eleve. A Milan, devant le Vinci, Philippe epure sa conception des Barbares; en Lorraine, sa conception du Moi.

Ce ne sont pas des hors-d’oeuvre, ces chapitres sur la Lorraine que tout d’abord le public accueillit avec indulgence, ni ce double chapitre sur Venise, qui m’est peut-etre le plus precieux du volume. Ils decrivent les moments ou Philippe se comprit comme un instant d’une chose immortelle. Avec une piete sincere, il retrouvait ses origines et il entrevoyait ses possibilites futures. A interroger son Moi dans son accord avec des groupes, Philippe en prit le vrai sens. Il l’apercut comme l’effort de l’instinct pour se realiser. Il comprit aussi qu’il souffrait de s’agiter, sans tradition dans le passe et tout consacre a une oeuvre viagere.

Ainsi, a force de s’etendre, le Moi va se fondre dans l’Inconscient. Non pas y disparaitre, mais s’agrandir des forces inepuisables de l’humanite, de la vie universelle. De la ce troisieme volume, le Jardin de Berenice, une theorie de l’amour, ou les producteurs francais qui tapageaient contre Schopenhauer et ne savaient pas reconnaitre en lui l’esprit de notre dix-huitieme siecle, pourront varier leurs developpements, s’ils distinguent qu’ici l’on a mis Hartmann en action.

 

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d.—THESE DU “JARDIN DE BERENICE”

 

Mais peut-etre n’est-il pas superflu d’indiquer que la logique de l’intrigue est aussi serree que la succession des idees….

A la fin de Sous l’oeil des Barbares, Philippe, decourage du contact avec les hommes, aspirait a trouver un ami qui le guidat. Il faut toujours en rabattre de nos reves: du moins trouva-t-il un camarade qui partagea ses reflexions et ses sensations dans une retraite methodique et feconde. C’est Simon, ce fameux Simon (de Saint-Germain). Lasse pourtant de cette solitude, de ce dilettantisme contemplatif et de tant d’experiences menues, aux dernieres pages d’Un Homme libre, Philippe est pret pour l’action. Le Jardin de Berenice raconte une campagne electorale.

Ce que Philippe apprend, et du peuple et de Berenice qui ne font qu’un, je n’ai pas a le reproduire ici, car je me propose de souligner l’esprit de suite que j’ai mis dans ces trois volumes, mais non pas de suivre leurs developpements. Une vive allure et d’elegants raccourcis toujours me plurent trop pour que je les gate de commentaires superflus”. Qu’il me suffise de renvoyer a une phrase des Barbares, fort essentielle, quelques-uns qui se troublent, disant: “Berenice est-elle une petite-fille, ou l’ame populaire, ou l’Inconscient?”

Aux premiers feuillets, leur repondais-je, on voit une jeune femme autour d’un jeune homme. N’est-ce pas plutot l’histoire d’une ame avec ses deux elements, feminin et male? Ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et s’affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles m’offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d’obscur. Ce n’est pas ici une enquete logique sur la transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou des emotions profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes, dans la Vita nuova, la Beatrice est-elle une amoureuse, l’Eglise ou la Theologie? Dante, qui ne cherchait point cette confusion, y aboutit, parce qu’a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant. Il vivait dans une surexcitation nerveuse qu’il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d’aimer, desir sans nom,—et qu’il rendit immortelle par des procedes heureux.

A-t-on remarque que la femme est la meme a travers ces trois volumes, accommodee simplement au milieu? L’ombre elegante et tres raisonneuse des premiers chapitres des Barbares, c’est deja celle qui sera Berenice; elle est vraiment designee avec exactitude au chapitre Aventures d’amour, dans l’Homme libre, quand Philippe l’appelle l‘“Objet”. Voila bien le nom qui lui convient dans tous ses aspects, au cours de ces trois volumes. Elle est, en effet, objectivee, la part sentimentale qu’il y a dans un jeune homme de ce temps…. Et vraiment n’etait-il pas temps qu’un conteur accueillit ce principe, admis par tous les analystes et verifie par chacun de nous jusqu’au plus profond desenchantement, a savoir que l’amour consiste a vetir la premiere venue qui s’y prete un peu des qualites que nous recherchons cette saison-la?

“C’est nous qui creons l’univers,” telle est la verite qui impregne chaque page de cette petite oeuvre. De la leurs conclusions: le Moi decouvre une harmonie universelle a mesure qu’il prend du monde une conscience plus large et plus sincere. Cela se concoit, il cree conformement a lui-meme; il suffit qu’il existe reellement, qu’il ne soit pas devenu un reflet des Barbares, et dans un univers qui n’est que l’ensemble de ses pensees regnera la belle ordonnance selon laquelle s’adaptent necessairement les unes aux autres les conceptions d’un cerveau lucide.

Cette harmonie, cette securite, c’est la revelation qu’on trouve au Jardin de Berenice, et en verite y a-t-il contradiction entre cette derniere etape et l’inquietude du depart Sous l’oeil des Barbares? Nullement, c’etait acheminement. Avant que le Moi creat l’univers, il lui fallait exister: ses duretes, ses negations, c’etait effort pour briser la coquille, pour etre.

 

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II.—PRETENDU SCEPTICISME

Et maintenant au lecteur informe de reviser ce jugement de scepticisme qu’on porta sur notre oeuvre.

Nul plus que nous ne fut affirmatif. Parmi tant de contradictions que, a notre entree dans la vie, nous recueillons, nous, jeunes gens informes de toutes les facons de sentir, je ne voulus rien admettre que je ne l’eusse eprouve en moi-meme. L’opinion publique fletrit a bon droit l’hypocrisie. Celle-ci pourtant n’est qu’une concession a l’opinion elle-meme, et parfois, quand elle est l’habilete d’un Spinoza ou d’un Renan sacrifiant pour leur securite aux dieux de l’empire, bien qu’elle demeure une defaillance du caractere, elle devient excusable pour les qualites de clairvoyance qui la deciderent. Mais de ce point de vue intellectuel meme, comment excuser des deguises sans le savoir, qui marchent vetus de facons de sentir qui ne furent jamais les leurs? Ils introduisent le plus grand desordre dans l’humanite; ils contredisent l’inconscient, en se derobant a jouer le personnage pour lequel de toute eternite ils furent faconnes.

Ecoeure de cette mascarade et de ces melanges impurs, nous avons eu la passion d’etre sincere et conforme a nos instincts. Nous servons en sectaire la part essentielle de nous-meme qui compose notre Moi, nous haissons ces etrangers, ces Barbares, qui l’eussent corrode. Et cet acte de foi, dont recurent la formule, par mes soins, tant de levres qui ne savaient plus que railler, il me vaudrait qu’on me dit sceptique! J’entrevois une confusion. Des lecteurs superficiels se seront mepris sur l’ironie, procede litteraire qui nous est familier.

Vraiment je ne l’employai qu’envers ceux qui vivent, comme dans un mardi-gras perpetuel, sous des formules louees chez le costumier a la mode. Leurs convictions, tous leurs sentiments, ce sont manteaux de cour qui pendent avilis et flasques, non pas sur des reins maladroits, sur des mollets de bureaucrates, mais, disgrace plus grave, sur des ames indignes. Combien en ai-je vu de ces nobles postures qui tres certainement n’etaient pas hereditaires!… Ah! laissez-m’en sourire, tout au moins une fois par semaine, car tel est notre manque d’heroisme que nous voulons bien nous accommoder des conventions de la vie de societe et meme accepter l’etrange dictionnaire ou vous avez defini, selon votre interet, le juste et l’injuste, les devoirs et les merites; mais un sourire, c’est le geste qu’il nous faut pour avaler tant de crapauds. Soldats, magistrats, moralistes, educateurs, pour distraire les simples de l’epouvante ou vous les mettez, laissez qu’on leur demasque sous vos durs raisonnements l’imbecillite de la plupart d’entre vous et le remords du surplus. Si nous sommes impuissants a degager notre vie du courant qui nous emporte avec vous, n’attendez pourtant pas, detestables compagnons, que nous prenions au serieux ces devoirs que vous affichez et ces mille sentiments qui ne vous ont pas coute une larme.

Ai-je eu en revanche la moindre ironie pour Athene dans son Serapis, pour ma tendre Berenice humiliee, pour les pauvres animaux? Nul ne peut me reprocher le rire de Gundry sur le passage de Jesus portant sa croix, ce rire qui nous glace dans Parsifal. Seulement, a Gundry non plus je ne jetterai pas la reprobation, parce que, si nerveuse, elle-meme est bien faite pour souffrir. Toujours je fus l’ami de ceux qui etaient miserables en quelque chose, et si je n’ai pas l’espoir d’aller jusqu’aux pauvres et aux desherites, je crois que je plairai a tous ceux qui se trouvent dans un etat facheux au milieu de l’ordre du monde, a tous ceux qui se sentent faibles devant la vie.

Je leur dis, et d’un ton fort assure: “Il n’y a qu’une chose que nous connaissions et qui existe reellement parmi toutes les fausses religions qu’on te propose, parmi tous ces cris du coeur avec lesquels on pretend te rebatir l’idee de patrie, te communiquer le souci social et t’indiquer une direction morale. Cette seule realite tangible, c’est le Moi, et l’univers n’est qu’une fresque qu’il fait belle ou laide.

“Attachons-nous a notre Moi, protegeons-le contre les etrangers, contre les Barbares.

“Mais ce n’est pas assez qu’il existe; comme il est vivant, il faut le cultiver, agir sur lui mecaniquement (etude, curiosite, voyages).

“S’il a faim encore, donne-lui l’action (recherche de la gloire, politique, industrie, finances).

“Et s’il sent trop de secheresse, rentre dans l’instinct, aime les humbles, les miserables, ceux qui font effort pour croitre. Au soleil incline d’automne qui nous fait sentir l’isolement aux bras meme de notre maitresse, courons contempler les beaux yeux des phoques et nous desoler de la mysterieuse angoisse que temoignent dans leur vasque ces betes au coeur si doux, les freres des chiens et les notres.”

Un tel repliement sur soi-meme est dessechant, m’a-t-on dit. Nul d’entre vous, mes chers amis, qui ne sourie de cette objection, s’il se conforme a la methode que j’expose. Ce que l’on dit de l’homme de genie, qu’il s’ameliore par son oeuvre, est egalement vrai de tout analyste du Moi. C’est de manquer d’energie et de ne savoir ou s’interesser que souffre le jeune homme moderne, si prodigieusement renseigne sur toutes les facons de sentir. Eh bien! qu’il apprenne a se connaitre, il distinguera ou sont ses curiosites sinceres, la direction de son instinct, sa verite. Au sortir de cette etude obstinee de son Moi, a laquelle il ne retournera pas plus qu’on ne retourne a sa vingtieme annee, je lui vois une admirable force de sentir, plus d’energie, de la jeunesse enfin et moins de puissance de souffrir. Incomparables benefices! Il les doit a la science du mecanisme de son Moi qui lui permet de varier a sa volonte le jeu, assez restreint d’ailleurs, qui compose la vie d’un Occidental sensible.

J’entends que l’on va me parler de solidarite. Le premier point c’etait d’exister. Que si maintenant vous vous sentez libres des Barbares et veritablement possesseurs de votre ame, regardez l’humanite et cherchez une voie commune ou vous harmoniser.

Prenez d’ailleurs le Moi pour un terrain d’attente sur lequel vous devez vous tenir jusqu’a ce qu’une personne energique vous ait reconstruit une religion. Sur ce terrain a batir, nous camperons, non pas tels qu’on puisse nous qualifier de religieux, car aucun doctrinaire n’a su nous proposer d’argument valable, sceptiques non plus, puisque nous avons conscience d’un probleme serieux,—mais tout a la fois religieux et sceptiques.

En effet, nous serions enchante que quelqu’un survint qui nous fournit des convictions…. Et, d’autre part, nous ne meprisons pas le scepticisme, nous ne dedaignons pas l’ironie…. Pour les personnes d’une vie interieure un peu intense, qui parfois sont tentees d’accueillir des solutions mal verifiees, le sens de l’ironie est une forte garantie de liberte.

 

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Au terme de cet examen, ou j’ai resserre l’idee qui anime ces petits traites, mais d’une main si dure qu’ils m’en paraissent maintenant tout froisses, je crains que le ton demonstratif de ce commentaire ne donne le change sur nos preoccupations d’art. En verite, si notre oeuvre n’avait que l’interet precis que nous expliquons ici et n’y joignait pas des qualites moins saisissables, plus nuageuses et qui ouvrent le reve, je me tiendrais pour malheureux. Mais ces livres sont de telle naissance qu’on y peut trouver plusieurs sens. Une besogne purement didactique et toute de clarte n’a rien pour nous tenter. S’il m’y fallait plier, je rougirais d’ailleurs de me limiter dans une froide theorie parcellaire et voudrais me jouer dans l’abondante erudition du dictionnaire des sciences philosophiques. Aurais-je admis que ma contribution doublat telle page des manuels ecrits par des maitres de conferences sur l’ordinaire de qui j’eusse paru empieter! Nul qui s’y meprenne: dans ces volumes-ci, il s’agissait moins de composer une chose logique que de donner en tableaux emouvants une description sincere de certaines facons de sentir. Ne voici pas de la scolastique, mais de la vie.

De meme qu’a la salle d’armes nous preferons le jeu utile de l’epee aux finesses du fleuret, de meme, si nous aimons la philosophie, c’est pour les services que nous en attendons. Nous lui demandons de preter de la profondeur aux circonstances diverses de notre existence. Celles-ci, en effet, a elles seules, n’eveillent que le baillement. Je ne m’interesse a mes actes que s’ils sont meles d’ideologie, en sorte qu’ils prennent devant mon imagination quelque chose de brillant et de passionne. Des pensees pures, des actes sans plus, sont egalement insuffisants. J’envoyai chacun de mes reves brouter de la realite dans le champ illimite du monde, en sorte qu’ils devinssent des betes vivantes, non plus d’insaisissables chimeres, mais des etres qui desirent et qui souffrent. Ces idees ou du sang circule, je les livre non a mes aines, non a ceux qui viendront plus tard, mais a plusieurs de mes contemporains. Ce sont des livres et c’est la vie ardente, subtile et clairvoyante ou nous sommes quelques-uns a nous plaire.

En suivant ainsi mon instinct, je me conformais a l’esthetique ou excellent les Goethe, les Byron, les Heine qui, preoccupes d’intellectualisme, ne manquent jamais cependant de transformer en matiere artistique la chose a demontrer.

Or, si j’y avais reussi en quelque mesure, il m’en faudrait reporter tout l’honneur a l’Italie, ou je compris les formes.

Reflechissant parfois a ce que j’avais le plus aime au monde, j’ai pense que ce n’etait pas meme un homme qui me flatte, pas meme une femme qui pleure, mais Venise; et quoique ses canaux me soient malsains, la fievre que j’y prenais m’etait tres chere, car elle elargit la clairvoyance au point que ma vie inconsciente la plus profonde et ma vie psychique se melaient pour m’etre un immense reservoir de jouissance. Et je suivais avec une telle acuite mes sentiments encore les plus confus que j’y lisais l’avenir en train de se former. C’est a Venise que j’ai decide toute ma vie, c’est de Venise egalement que je pourrais dater ces ouvrages. Sur cette rive lumineuse, je crois m’etre fait une idee assez exacte de ces delires lucides que les anciens eprouvaient aux bords de certains etangs.

 

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SOUS L’OEIL DES BARBARES

 

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Voici une courte monographie realiste. La realite varie avec chacun de nous puisqu’elle est l’ensemble de nos habitudes de voir, de sentir et de raisonner. Je decris un etre jeune et sensible dont la vision de l’univers se transforme frequemment et qui garde une memoire fort nette de six ou sept realites differentes. Tout en soignant la liaison des idees et l’agrement du vocabulaire, je me suis surtout applique a copier exactement les tableaux de l’univers que je retrouvais superposes dans une conscience. C’est ici l’histoire des annees d’apprentissage d’un Moi, ame ou esprit.

 

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Un soir de secheresse, dont j’ai decrit le malaise a la page 277 [voir: AFFAISSEMENT (fin): par. qui commence avec: Souvent, tres souvent,…M.D.] celui de qui je parle imagina de se plaire parmi ses reves et ses casuistiques, parmi tous ces systemes qu’il avait successivement vetus et rejetes. Il proceda avec methode, et de frissons en frissons il se retrouva: depuis l’eveil de sa pensee, la-bas dans un de ces lits de dortoir, ou presse par les miseres presentes, trop soumis a ses premieres lectures, il essayait deja d’individualiser son humeur indocile et hautaine,—jusqu’a cette fievre de se connaitre qui veut ici laisser sa trace.

Dans ce roman de la vie interieure, la suite des jours avec leur pittoresque et leurs ana ne devait rien laisser qui ne fut transforme en reve ou emotion, car tout y est annonce d’une conscience qui se souvient et dans laquelle rien ne demeure qui ne se greffe sur le Moi pour en devenir une parcelle vivante. C’est aux manuels speciaux de raconter ou jette sa gourme un jeune homme, sa bibliotheque, son installation a Paris, son entree aux Affaires etrangeres et toute son intrigue: nous leur avons emprunte leur langage pour etablir les concordances, mais le but precis que je me suis pose, c’est de mettre en valeur les modifications qu’a subies, de ces passes banales, une ame infiniment sensible.

Celui de qui je decris les apprentissages evoquerait peut-etre dans une causerie des visages, des anecdotes de jadis: il les inventerait a mesure. Certaines sensibilites toujours en emoi vibrent si violemment que la poussiere exterieure glisse sur elles sans les penetrer.

J’ai repousse ce badinage, que par fausse honte ou pour qu’on admire l’apaisement de notre maturite, nous affectons souvent au sujet de “nos illusions de jeunesse”; mais je me defiai aussi de preter l’acrete, ou il atteignit sur la fin, a ma description de ses premieres annees, si belles de confiance, de tendresse, d’heroisme sentimental.

 

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Chaque vision qu’il eut de l’univers, avec les images intermediaires et son atmosphere, se resumant en un episode caracteristique;

les scenes premieres, vagues et un peu abstraites pour respecter l’effacement du souvenir et parce qu’elles sont d’une minorite defiante et qui poussa tout au reve;

de petits traits choisis, plus abondants a mesure qu’on approche de l’instant ou nous ecrivons;

enfin dans une soiree minutieuse, cet analyste s’abandonnant a la boheme de son esprit et de son coeur:

Voila ce qu’il aurait fallu pour que ce livre reproduisit exactement les cinq annees d’apprentissage de ce jeune homme, telles qu’elles lui apparaissent a lui-meme depuis cette page 277 et derniere ou nous le surprenons exigeant et lasse qui contemple le tableau de sa vie.

Voila ce que je projetais, le curieux livret metaphysique, precis et succinct, que j’aurais fait prendre en amitie par quelques dandies misanthropes, revant dans un jour d’hiver derriere des vitres gresillees.

 

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Du moins ai-je decrit sans malice d’art, en bonne lumiere et sobrement. Je me suis decide a manquer d’eloquence litteraire; je n’avais pas l’onction, ni l’autorite des ecclesiastiques qui parlerent en termes fortifiants des humiliations de la conscience. Annaliste d’une education, je fis le tour de mon sujet en poussant devant moi des mots amoraux et des phrases conciliantes. C’est ici une facon assez rare de catalogue sentimental.

 

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Mais pourquoi si lents et si froids, les petits traits d’analyse! Pourquoi les mots, cette precision grossiere et qui maltraite nos complications!

Au premier feuillet on voit une jeune femme autour d’un jeune homme. N’est-ce pas plutot l’histoire d’une ame avec ses deux elements, feminin et male? ou encore, a cote du Moi qui se garde, veut se connaitre et s’affirmer, la fantaisie, le gout du plaisir, le vagabondage, si vif chez un etre jeune et sensible? Que ne peut-on y voir? Je sais seulement que mes troubles m’offrirent cette complexite ou je ne trouvais alors rien d’obscur. Ce n’est pas ici une enquete logique sur la transformation de la sensibilite; je restitue sans retouche des visions ou emotions, profondement ressenties. Ainsi, dans le plus touchant des poemes, dans la Vita nuova, la Beatrice est-elle une amoureuse, l’Eglise ou la Theologie? Dante qui ne cherchait point cette confusion y aboutit, parce qu’a des ames, aux plus sensitives, le vocabulaire commun devient insuffisant. Il vivait dans une excitation nerveuse qu’il nommait, selon les heures, desir de savoir, desir d’aimer, desir sans nom—et qu’il rendit immortelle par des procedes heureux.

Avec sa secheresse, cette monographie, ecrite malgre tout a deux pas de l’Eden ou je flanai tant de soirs, est aussi une partie d’un livre de memoires.

 

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On pourra juger que ma probite de copiste va parfois jusqu’a la candeur. J’avoue que de simples femmes, agreables et gaies, mais soumises a la vision coutumiere de l’univers qu’elles relevent d’une ironie facile, me firent plus d’un soir renier a part moi mes poupees de derriere la tete. Mais quoi! de la fatigue, une deception, de la musique, et je revenais a mes nuances.

Saint Bonaventure, avec un grand sens litteraire, ecrit qu’il faut lire en aimant. Ceux qui feuillettent ce breviaire d’egotisme y trouveront moins a railler la sensibilite de l’auteur s’ils veulent bien reflechir sur eux-memes. Car chacun de nous, quel qu’il soit, se fait sa legende. Nous servons notre ame comme notre idole; les idees assimilees, les hommes penetres, toutes nos experiences nous servent a l’embellir et a nous tromper. C’est en ecoutant les legendes des autres que nous commencons a limiter notre ame; nous soupconnons qu’elle n’occupe pas la place que nous croyons dans l’univers.

Dans ses pires surexcitations, celui que je peins gardait quelque lueur de ne s’emouvoir que d’une fiction. Hors cette fiction, trop souvent sans douceur, rien ne lui etait. Ainsi le voulut une sensibilite tres jeune unie a une intelligence assez mure.

Desireux de respecter cette tenue en partie double de son imagination, j’ai redige des concordances, ou je marque la clairvoyance qu’il conservait sur soi-meme dans ses troubles les plus indociles. J’y ai joint les besognes que, pendant ses crises sentimentales, il menait dans le monde exterieur. Je souhaite avoir complete ainsi l’atmosphere ou ce Moi se developpait sans s’apaiser et qu’on ne trouve pas de lacunes entre ces diverses heures vraiment siennes, heures du soir le plus souvent, ou, apres des semaines de vision banale, soudain reveille a la vie personnelle par quelque froissement, il ramassait la chaine de ses emotions et disait a son passe, renie parfois aux instants gais et de bonne sante: “Petit garcon, si timide, tu n’avais pas tort.”

 

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