Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares
Tendresse
Combien je t’aurais aime si je ne savais qu’il n’y a qu’un Dieu.
L’AREOPAGITE.
C’est un baiser sur un miroir.
Au soir, une douce tiedeur emplit l’air violet ou se turent enfin les oiseaux; et parmi les saules, au bord des etangs, le jeune homme et la jeune femme s’illuminaient du soleil alangui sur l’horizon.
Elle avait de longs cils, des cheveux denoues, des draperies flottantes et tous les charmes qui attirent les caresses. Et cependant que de sa baguette, a coups legers, elle soulevait en perles l’eau dormante, son fin visage a demi tourne souriait au jeune homme. Et lui, couche parmi les rares fleurs, il suivait avec nonchalance le reflet de son image balancee sur les etangs.
*
Alors, sans crainte de froisser les petites branches de lavande, elle s’agenouilla devant lui et le baisa doucement au front pour murmurer:
—Est-ce moi, mon ami, ou sont-ce vos pensees que vous voulez accueillir a cette heure? Daignez comprendre ce qui me plait parmi ces saules. Voulez-vous donc que je rougisse?
Mais elle s’interrompit de sourire, inquiete de ce jeune homme si las, devinant peut-etre qu’il contemplait la-bas, plus loin que tout desir, le temple de la Sagesse Eternelle vers qui les plus nobles s’exaltent. Elle posa sa main delicate sur les yeux du jeune homme.
—Ah! dit-elle, ne sais-tu pas que je suis faite pour qu’on m’aime? Et pourquoi faut-il donc que tu m’ecartes, pourquoi te peiner, de mon sourire? J’ai toujours vu que les hommes s’y complaisaient.
Mais lui repondit a cette amoureuse, avec une legere fatigue:
—Ne connais-tu pas aussi ceux-la qui dedaignent vos frissons et n’ont pas souci de vos petites prunelles sous leurs paupieres lourdes!
Et comme elle ne repondait point et qu’il craignait toute tristesse, il leva les yeux de sa vague image balancee sur l’eau, pour regarder la jeune femme. Debout dans la lucidite de ce soir or et rose,—un oiseau comme une fleche dans le ciel entrait,—d’un geste pur, elle entr’ouvrit son manteau et revela son corps dont la ligne etait franche, la chair jeune et mate.
Sa nudite eut assailli tout autre; ses fortes hanches de vierge exaltaient sur sa taille une gorge fraiche et rougissante. Mais le jeune homme se souleva pour atteindre les pans de la draperie envolee dans la brise et, l’ayant avec grace baisee, la ramena sur les charmes de la jeune femme. Il souriait et il disait:
—J’aime les lentes tristesses, mon amie; passez-moi ce leger travers, comme je vous pardonne vos yeux, votre taille qui flechirait et toutes ces graces peut-etre inoubliables. Je sais que la petite ligne du sourire des femmes trouble la pensee des sages et, pour nous, la nuance des nuages meme. Dans vos prunelles mon image serait plus agitee qu’au miroir de ces etangs rafraichis par la brise.
Elle se laissa glisser sur la greve et, cachant contre lui son visage, elle gemissait:
—Ah! tu sais trop de choses avant les initiations. Je pense que tu ecoutas ce qui monte du passe, et les morts t’auront mange le coeur. Veux-tu donc etre ma soeur, toi qui pourrais me commander? Mais peut-etre t’inquietes-tu par ignorance. Sache que mon corps est beau et que je defie toutes les femmes.
Et lui souriant de cette revolte ingenue:
—Les femmes, amie! crains plutot ce desir d’amour ou je me pame malgre mon ame. Sais-tu si nos baisers satisferaient cette agitation? Veuille ne pas jouer ainsi de mon repos; prends garde que ton haleine n’eveille mon coeur que nous ignorons. Mais vois donc que je suis las, las avant l’effort et que j’ai peur…. Bercez, calmez mes caprices, amie, et souffrez que je ne m’echappe pas a moi-meme.
Helas! cette musique plaintive mit une joie qui me gate sa tendresse aux levres si fines et dans les cils tres longs de la jeune fille. Son oreille contre la poitrine du jeune homme guettait les battements de ce coeur. Creature charmante, pouvait-elle savoir que c’est au front que bat la vie chez les elus. Parce que le sein du jeune homme palpitait, elle bondit debout et, frappant ses mains, tandis que s’en volaient ses cheveux epars, elle eparpilla dans l’ombre son rire joyeux.
*
Ils atteignirent lentement au sommet de la colline, sous un ciel de lune rougissant. Ce profond paysage d’ou affleuraient des branches raides et la plainte monotone des campagnes noyees dans la nuit, fut-il si enchanteur, ou leurs ames avaient-elles atteint ces equilibres furtifs que parfois realisent deux illusions entrelacees; brulaient-elles de cette ardeur intime qui vaporise toute inquietude? Qu’importe le mot de leur fievre devorante! Parmi cette tendresse du soir, sur les gazons onctueux, dans le silence penetrant et la fraicheur feconde, la meme allegresse, en leurs poitrines allegees d’un meme poids, rhythmait leurs pensees et leur sang; et c’est ainsi qu’etendus cote a cote, sans se mouvoir, sans un soupir, yeux perdus dans la nuit d’argent que toujours on regrettera sous la pluie doree de midi, ils ne furent plus qu’un frissonnement du bonheur impersonnel.—Nuances des musiques tres lointaines qui fondez les plus tenues subtilites! limites ou notre vie qui va s’affaisser deja ne se connait plus! seules peut-etre effleurez-vous la douceur mystique de toutes ces choses oubliees.
Et lui, le premier, murmura: “Ai-je raison de me croire heureux?”
La jeune femme se souleva, ses seins peut-etre haletaient faiblement. Un rais de lune caressait le jeune homme et deux fleurs fanees se penchaient comme des yeux mi-clos sur son visage. Elle n’avait jamais vu tant de noblesse qu’en cette lassitude precoce. A cette minute il semble qu’elle se troubla de cette paleur et de ces lignes inquietes. Absente, elle prononca ce mot, si vulgaire: “Que vous etes joli, mon amour!”
Alors soudain il eut au coeur une felure legere, la premiere felure d’amour, par ou s’enfuit le parfum de sa felicite, et se relevant, il froissa les deux fleurs.
—Ah! combien je le prevoyais! vous daignez gouter quelques formes ou j’habite, et jamais vous n’atteindrez a m’aimer moi-meme, car votre caprice peut-etre ne soupconne meme pas sous mes apparences mon ame. Ah! mon incertaine beaute qui n’est qu’un reflet de votre jeunesse! ma parole, ce masque que ne peut rejeter ma pensee! mes incertitudes, ou trebuche mon elan! tous ces sentiers que je pietine! tout ce vestiaire, c’est donc vers cela que tu soupirais, pauvre ame?
Et une rougeur avivait son teint delicat. Pouvait-elle comprendre! Elle attira doucement la tete du jeune homme sur son sein; elle posa sa main un peu tiede sur les yeux de l’adolescent, et doucement elle le bercait; en sorte qu’il cessa de se plaindre comme un enfant qui se rechauffe et qui s’endort…. Puis il entrevit peut-etre ce temple de la sagesse qui fait la nostalgie des fronts les plus nobles sous les baisers…. La jeune femme, ayant cueilli les fleurs qu’il avait brisees, les placa dans sa chevelure; et ces freles mortes faisaient la plus touchante parure qu’une amoureuse eut jamais pour se faire aimer. Tel etait son charme, et si pur l’ovale de sa figure parmi ses cheveux deroules et fleuris, si fine la ligne de sa bouche, si subtile la caresse des cils sur ses yeux, que le jeune homme ne sut plus que penser a elle. Mais un malaise, un regret informe de la solitude flottait en son ame tandis qu’ils descendaient vers la vallee. Et comme il etait emu il jugea bon de se reveler a son amie.
*
—“Mon ame, disait-il, ces legendes ou notre memoire resume la vie des plus passionnes, ce sentiment qui m’entraine vers toi, et meme l’inexprimable douceur de tes attitudes, toutes ces delicatesses, les plus raffinees que nous puissions connaitre, ne sont que frivoles papillons dont use l’Idee pour depister les poursuites vulgaires. Ma lassitude, qui t’etonna, se complait a sourire de ces furtives apparences et a tressaillir du frolement de l’Inconnu. J’aime aspirer vers Celui que je ne connais pas. Il ne me tentera plus le sourire fleuri des sentiers qui s’enfuient, du jour qu’au travers du chemin mon desir aura ramasse son objet. Et puisque mon plaisir est d’aimer uniquement l’irreel, ne puis-je dire, o mon amie, que je possede l’immuable et l’absolu, moi qui reduisis tout mon etre a l’espoir d’une chose qui jamais ne sera.
“Comprends donc mon effroi. Je ne crains pas que tu me domines: obeir, c’est encore la paix; mais peut-etre fausseras-tu, a me donner trop de bonheur, le delicat appareil de mon reve! Ta beaute est charmante et robuste, epargne mes contemplations. Que j’aie sur tes jeunes seins un tendre oreiller a mes lassitudes, un doux sentiment jamais defleuri, pareil a ces affections deja anciennes qui sont plus indulgentes peut-etre que le miel des debuts et dont la paisible fadeur est touchante comme ces deux fleurs fanees en tes cheveux. Et l’un pres de l’autre, souriant a la tristesse, et souriant de notre bonheur meme, fugitifs parmi toutes ces choses fugitives, nous saurions nous complaire, sans vulgaire abandon ni raideur, a contempler la theorie des idees qui passent, froides et blanches et peut-etre illusoires aussi, dans le ciel mort de nos desirs; et parmi elles serait l’amour; et si tu veux, mon ame, nous aurons un culte plus special et des formules familieres pour evoquer les illustres amours, celles de l’histoire et celles, plus douces encore, qu’on imagine; en sorte qu’aimant l’un et l’autre les plus parfaits des impossibles amants, nous croirons nous aimer nous-memes.”
*
La chevelure de la jeune femme, soulevee par le vent, vint baiser la bouche du jeune homme, et cette odeur continuait si harmonieusement sa pensee qu’il se tut, impuissant a saisir ses propres subtilites; et seule la fraicheur, ou soupiraient les fleurs du soir, n’eut pas froisse la delicatesse de son reve.
L’enfant si belle, n’ayant d’autre guide que la logique de son coeur, se perdait parmi toutes ces choses; et peut-etre s’etonnait-elle, etant jeune et de bonne sante.
Ah! ce sable qui gemissait sous leurs pieds dans la vallee silencieuse, pourra-t-il jamais l’oublier?
Dans cette volupte, un egoisme presque mechant l’isolait peu a peu; jamais sa solitude ne l’avait fait si seul.
Ca et la, sous les palmes noires, des groupes obscurs s’enlacaient, et il rougit soudain a songer que peut-etre son sentiment n’etait pas unique au monde.
Mais la jeune fille l’entrainait; legere parmi ses draperies et ses cheveux indiques dans le vent, elle courait au bosquet qu’eclairent violemment les chansons et le vin. Sous des arbres tres durs, sous des torches noires et rouges vacillantes, dans un cercle de parieurs gesticulants, deux lutteurs s’enlacaient. D’une beaute choquante, ils roulerent enfin parmi le tumulte. Alors les fleurs delicates de ses cheveux, elle les jeta contre la poitrine puissante du vainqueur….—Au reproche du jeune homme, elle repondit sans meme le regarder, Dieu sait pourquoi: “J’adore la gymnastique.” D’une grace un peu exageree, elle n’en etait que plus emouvante.
Il s’eloigna, et le souci de paraitre indifferent ne lui laissait pas le loisir de souffrir. Puis la douleur brutalement l’assaillit.
Comment avait-il ose cette chose irreparable, peut-etre briser son bonheur?
D’ou lui venait cette energie a se perdre?—Il fut choque de passer en arguties les premieres minutes d’une angoisse inconnue.—Mais sa douleur est donc une joie, une curiosite pour une partie de lui-meme, qu’il se reproche de l’oublier?—En effet, il est fier de devenir une portion d’homme nouveau.—Il se perdait a ces dedoublements. Sa souffrance pleurait et sa tete se vidait a reflechir. Une tristesse decouragee reunit enfin et assouvit les differentes ames qu’il se sentait. Il comprit qu’il etait sali parce qu’il s’etait abaisse a penser a autrui.
Balancant ses bras dans la nuit, sans but, il reva de la douceur d’etre deux.
Et, penche sur la plaine, il cherchait la jeune fille. Il l’entrevit debout parmi des hommes. Cette pensee lui fut une sensation si complete de sa douleur, qu’il atteignit a cette sorte de joie du fievreux enfin seul, grelottant sous ses couvertures. Dans l’obscurite, soudain il s’entendit ricaner, et, au bout de quelques minutes, il songea que les morts, ceux-la memes qui lui avaient mange le coeur, comme elle disait, riaient en lui de son angoisse. Ah! maudit soit le mouvement d’orgueil qui lui fit le bonheur impossible! Et toute la montagne, les arbres, les nuages l’enveloppaient, repetant ce mot “Jamais” qui barrera sa vie.—Combien de temps durerent ces choses?
Il crut sentir sur ses joues la caresse des cils tres longs, et il se leva brusquement, le cou serre. Seules des larmes glissaient sur son visage.
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Et je ne sais s’il s’apercut qu’il gravissait vers le temple de la Sagesse eternelle.
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Le soleil chassait les langueurs de l’horizon quand le jeune homme releva son front, rafraichi par l’ombre du temple et le frisson des hymnes.
Ces eternelles sacrifiees, les meres et les amoureuses, et les blemes enfants un peu morts, de qui les peres escompterent la vie pour animer une formule, toutes les victimes des egoismes superieurs, transverberees de ces fleches glorieuses qui sont les pensees des sages, gisaient sur les parvis du lieu que nous revons.—Lui, porteur du signe d’election, il penetra dans le Temple.
La, jamais ne s’exalte la vigueur du soleil, ne s’alanguit l’astre sentimental; une froide clarte stagnante est epandue sur la foule des sages que roule le fleuve des contradictions; et ce flot immemorial effrite les groupes cramponnes a des convictions diverses; il separe et il joint; il brise ceux-la qui se dechirent pour aider a l’Ideal, il ballotte les plus nobles qui s’abandonnent et sourient, il jette a tous les rivages des systemes, des eloquences et des cranes feles; parfois une certitude, comme une furtive ecume sur la vague, apparait pour disparaitre. Toutes ces choses sont l’orgueil de l’humanite; une incomparable harmonie s’en degage pour les amateurs.
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Et sa douleur reconnut en ces tenebres la brume de son ame: ce tumulte n’etait que l’echo grandi de la plainte qui, goutte a goutte, murmurait en son coeur.
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Comme des spirales de vapeur qui nous baignent et s’effacent et renaissent, la monotone subtilite de son regret tournoyait en sa tete fievreuse. Qu’ils sont noirs tes cils sur ton visage mat! Comme ta bouche sourit doucement! Qu’il flotte toujours, le reve de ton corps et de ta gorge etroite qui me torture! Ah! notre tendresse souillee!
Affaisse dans le couchant de son souvenir, evoquant les senteurs affaiblies de ce sable humide qui criait jadis sous leurs pas, il revecut les nuances de sa tendresse dans la lamentation seculaire des sages. Tous poussaient a grands cris dans le manege des pensees domestiquees par les ancetres, mais son regard ne se plaisait que sur les plus surannes qui, tetus de complexites, coquettent avec les mysteres et sur ces sages legers qui pivotent sur leurs talons et, sachant sourire, ignorent parfois la patience de comprendre. L’esprit humain, avec ses attitudes diverses, tout autour de lui moutonnait a de telles profondeurs, qu’un vertige et des cercles oiseux l’incommoderent. —Supreme fleur de toutes ces cultures, l’heritier d’une telle sagesse, etendu sur le dos, baillait.
Sa jeunesse comprit les supremes assoupissements et combien tout est gesticulation. Flottantes images de ce bonheur! Nos mots qui sont des empreintes d’efforts evoqueraient-ils la furtive felicite de cette ame en dissolution, heureuse parce qu’elle ne sentait que le moins possible!…
*
Mais le pretexte de notre moi, sa chair, si lasse que son reve fuyait a travers elle pour communier au reve de tous, se souvint pourtant des souillures de la femme et rentra par des frissons dans la realite familiere. Il ne pouvait chasser de lui cette femme fugitive. Lui-meme tenait trop de place en soi pour qu’y put entrer l’Absolu.
Est-il parmi le troupeau des contradictions qui l’entourent, le mot qui fera sa vie une?
Les plus absorbantes douceurs qu’il eut connues ne venaient-elles pas de l’amour? Or, son amour, il l’avait fait lui-meme et de sa substance: il aimait de cette facon, parce qu’il etait lui, et tous les caracteres de sa tendresse venaient de lui, non de l’objet ou il la dispensait.
Des lors pourquoi s’en tenir a cette femme dont il souffrait parce qu’elle etait changeante? Ne peut-il la remplacer, et d’apres cette creature bornee qui n’avait pas su porter les illusions brillantes dont il la vetait, se creer une image feminine, fine et douce, et qui tressaillerait en lui, et qui serait lui.
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C’est ainsi qu’il vecut desormais parmi la sterile melopee de tous ces sages, extasie en face la bien-aimee, aussi belle, mais plus reveuse que son infidele. Elle avait, sous les cils tres longs, l’eclatante tendresse de ses prunelles, et sa bouche imposait dans l’ovale de sa figure parfois voilee de cheveux. Il reposait ses yeux dans les yeux de son amante, et quand, semblable aux vierges impossibles, elle baissait ses paupieres bleuatres, il voyait encore leur douce flamme transparaitre.
Il s’agenouilla devant cette dame benie et jamais extase ne fut plus affaissee que les murmures de cet amour.
De son ame, comme d’un encensoir la fumee, s’echappait le corps diaphane et presque nu de l’amante, si delicate avec ses hanches exquises, son etroite poitrine aigue et sur ses joues l’ombre des cils. Frele apparition! dans ce nimbe de vapeurs legeres, elle semblait un chant tres bas, la monotone litanie des perfections des amours vaines, l’odeur attenuee d’une fleur lointaine, le soupir de douleur legere qui se dissipe en haleine.
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“O mon ame, enseignez-moi si je souffre ou si je crois souffrir, car apres tant de reves je ne puis le savoir. Suis-je ne ou me suis-je cree? Ah! ces incertitudes qui flottent devant l’oeil pour avoir trop fixe! J’ose dedaigner la vie et ses apparences qu’elle deroule aupres de mes sens. Le passe, je me suis soustrait a ses traditions des mes premiers balbutiements. L’avenir, je me refuse a le creer, lui qui, hier encore, palpitait en moi au souvenir d’une femme. De mes souvenirs et de mes espoirs, je compose des vers incomparables. J’appris de nos peres que les couleurs, les parfums, les vertus, tout ce qui charme n’est qu’un tremblement que fait le petit souffle de nos desirs; et comme eux tuerent deja l’etre, je tuai meme le desir d’etre. L’harmonie ou j’atteins ne me survivra pas. J’aime parce qu’il me plait d’aimer et c’est moi seul que j’aime, pour le parfum feminin de mon ame. Ah! qu’elle vienne aujourd’hui la femme! je defie ses charmes imparfaits.”
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Alors un doux murmure, le bruissement des voiles d’une vierge sur l’admiration des humbles prosternes glissa des parvis du temple dont les portes s’ecarterent lentement. Et comme la beaute est une sagesse encore, defiee, sur le seuil elle apparut. Son bras leger au-dessus de sa tete s’appuyait avec grace aux colonnades, tandis que le charme de sa jeune gorge s’epanouissait. Des arbres rares, un pan du ciel, tout l’univers se resumait au loin a la hauteur de ses petits pieds. Si frele, elle emplissait tout ce paysage, en sorte que les fleuves, les peupliers et les peuples n’etaient plus que des lignes menues, et au-dessus d’elle il voyait l’ideal l’approuver. Le soir bleuatre descendait sur les campagnes.
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Un grand trouble, comme un coup de vent, emporta l’ame du jeune homme. Et son coeur se gonfla de larmes et de joie. Il entendit un tumulte de tout le temple devant cette invasion des problemes; et son emoi redoublait a sentir la terreur de tous, en sorte qu’il n’essaya point de lutter. Les yeux clos et le cou bondissant, comme si sa vie s’epuisait vers la bien-aimee, il attendit; et ses bras se tendaient vers elle, indecis comme un balbutiement….
Il frissonnait de cette haleine legere et de tous les frolements un peu tiedes oublies. Elle caressait maintenant ses seins nus contre ce coeur, veritable petit animal d’amour, ingenue et nerveuse, avec son regard bleu, en sorte qu’il murmura brise: “Fais-moi la pitie de permettre que je ne t’aime point.”
Et peut-etre eut-il prefere qu’elle l’aimat.
Mais elle le considerait avec curiosite et quoi qu’elle ne comprit guere, son sourire triomphait; puis elle rit dans ce lourd silence, de ce rire incomprehensible qu’elle eut toujours. Alors, soudain, a pleine main, il repousse les petits seins steriles de cette femme. Elle chancelle, presque nue, ses bras ronds et fermes battent l’air; et dans le bruit triomphal de la sagesse sauvee, au travers du temple acclamant le heros, sous les bras indignes, rapide et courbee, elle sortit. Jamais elle ne lui fut plus delicieuse qu’a cette heure, vaincue et sous ses longs cheveux.
*
Et les sages d’un meme sursaut, delivres, deroulerent l’hymne du renoncement, la banalite des soirs alanguis et l’amertume des levres qu’on essuie, la houle des baisers, leurs frissons qu’il est malsain meme de maudire, leurs fadeurs et toutes nos miseres affairees. Puis ils repandirent comme une rosee les merveilles de demain, de ce siecle delicat et somnolent ou des reveurs aux gestes doux, avec bienveillance, subissant une vie a peine vivante, s’ecarteront des reformateurs et autres belles ames, comme de voluptueuses steriles qui gesticulent aux carrefours, et delaissant toutes les hymnes, ignoreront tous les martyrs.
Il leva doucement le bras puis le laissa retomber. Que lui importait le sort de la caravane, passe l’horizon de sa vie! Peut-etre s’etait-il convaincu que tant de querelles a la passion tournoyent comme une paille dans une seconde d’emotion! Il les quitta.
Que la sterile ordonnance de leurs cantiques se deroule eternellement!
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Aux appels de son amant la jeune femme ne se retourna point. Elle disparut sous les feuillages entre les troncs eclatants des bouleaux. Elle ne daignait meme pas soupconner ces bras suppliants et ces desirs. Il parut au jeune homme que leur distance augmentait; peut-etre seulement son coeur etait-il froisse. Il reconnut l’univers; il sentit une allegresse, mais allait-il encore vivre vis-a-vis de soi-meme! Une sorte de fievre le releva, il eut un elan vers l’action, l’energie, il aspirait a l’heroisme pour s’affirmer sa volonte.
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Vers le soir il atteignit le sable des etangs, et parmi les saules, au bord de ces miroirs, il regarda la nuit descendre sur la campagne. La-bas apparut cette forme amoureuse, souvenir qui vacille au bord de la memoire et qui n’a plus de nom; dans un nuage vague elle se fit indistincte, comme un desir s’apaise.
Il n’avait tant marche que pour revenir a cette petite plage ou naquit sa tendresse. Son coeur etait a bout. Il savait que la vie peut etre delicieuse; il renonca rever avec elle au bois des citronniers de l’amour et cela seul lui eut souri. Ses meditations familieres lui faisaient horreur comme une plaine de glace deja rayee de ses patins. Il bailla legerement, sourit de soi-meme, puis desira pleurer.
Du doigt, il traca sur la greve quelques rapides caracteres. La brise qui rafraichissait son ame effaca ces traits legers.—
Cette legende est vraiment de celles qui sont ecrites sur le sable.
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Tout de son long etendu, les yeux fatigues par le couchant, seul et lasse, il parut regarder en soi….
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