Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares
Depart Inquiet
Il rencontra le bonhomme Systeme sur la bourrique Pessimisme.
Le jeune homme et la toute jeune femme dont l’heureuse parure et les charmes embaument cette aurore fleurie, la main dans la main s’acheminent et le soleil les conduit.
—Prenez garde, ami, n’etes-vous pas sur le point de vous ennuyer?
Sur ses levres, son ame exquise souriait au jeune homme, et les jonquilles s’inclinaient a son souffle leger.
—N’esperons plus, dit-il avec lassitude, que ma paleur soit la caresse livide du petit jour; je me trouble de ce depart. Jadis, en d’autres poitrines, mon coeur epuisa cette energie dont le supreme parfum, qui m’enfievre vers des buts inconnus, s’evapora dans la brume de ces sentiers incertains.
De ses doigts blancs, sur la tige verte d’un nenuphar, la jeune fille saisit une libellule dont l’email vibre, et, jetant vers le soleil l’insecte qui miroite et se brise de caprice en caprice, ingenument elle souriait.—Mais lui contemple sa pensee qui frissonne en son ame chagrine.—Elle reprit avec honnetete:
—Pourquoi vous isoler de l’univers? Les nuages, les fleurs sous la rosee et parfois mes chansons, ne voulez-vous pas connaitre leur douceur?
—Ah! pres des maitres qui concentrent la sagesse des derniers soirs, que ne puis-je apprendre la certitude! Et que mon reve matinal possede ce qu’il soupire!
—Qu’importe, reprit-elle, plus tendre et se penchant sur lui, votre sagesse n’est-elle pas en vous? Et si je vous suis affectionnee tel que vous m’apparaissez, ne vous plait-il pas de persister?
Il decroisa les mains de la jeune fille, et foulant aux pieds les fleurs heureuses, il errait parmi la frivolite des libellules.
Cependant elle le suivait de loin, delicate et de hanches merveilleuses.
*
Sur l’herbe, au long d’une riviere jonchee de palmes, de palmipedes et d’enfants trousses et vifs, pres de sa maison solitaire ou fraichit la brise dans les stores, le maitre, adosse a un osier mort, contemple la fuite de l’eau sous la tristesse des saules. Son lourd vetement, sa face bleme aux larges paupieres, son attitude professorale et retranchee, en aucun lieu ne trouveraient leur atmosphere.
Le jeune homme s’arrete, et son coeur battait d’approcher la verite.
Le miroir bleuatre frissonna du plongeon des canards huppes de vert, aux becs jaunes et claquant; parmi la lumiere eclatante jaillissait le rhythme lourd des lavandieres. Lentement et sans decouvrir ses yeux, le maitre lui parla:
—Contempler distrait de vivre. Chaque matin, je viens ici; deux cents metres bornent mon activite. Combien d’esprits naissent au bout du chemin; et leur sentier etait termine qu’ils marchaient encore en lisiere.
Les canards balances, les gamins avec des gestes, cancanaient sur la greve.
—Monsieur, reprit-il avec solennite, des jeunes hommes pour l’ordinaire m’entourent, qui se font habiller a Londres par des tailleurs dont ils parlent la langue. Ils suivent mes promenades ou me porte un anon qui m’economise une perte de chaleur prejudiciable a l’activite cerebrale. Voulez-vous m’accompagner aujourd’hui?
Parmi les fleurs, au paturage, une bourrique sellee se leva, et cependant que de ses longs yeux, doucement voiles de cils, elle inspectait le jeune homme emu, sa plainte serpentait vers les cieux. “Une belle anesse d’outre-Rhin, et, pour son moral, je vous le garantis.” C’est en ces termes qu’un veterinaire lui proposa cette acquisition. Un moral garanti! Jadis on dut beaucoup te battre. Que ne peux-tu entendre le maitre, tandis qu’il detaille tes qualites et ton humour, juche sur ton dos et te caressant le gras du col, toi si modeste sous ta selle neuve, le poil aimable, les oreilles droites et circonspectes! Des gens courbes sur leurs champs se redressent; ils abritent leurs yeux de la main, et les plus ordinaires ricanent. Cependant le maitre murmure:
—“Tout est la; repandre les fleurs preferees sous les quarante ans de vie moyenne qu’a notre majorite nous entreprimes. Satisfaisons nos appetits, de quelque nom que les glorifie ou les invective le vulgaire. Je vous le dirai en confidence, mon ami, je n’aime plus guere a cette heure que les viandes grillees vivement cuites et les declamations un peu courtes. Heureux le monde, s’il ne savait de passions plus envahissantes!… Un homme d’esprit se fait toujours quelque satisfaction, fut-ce a etre tres malheureux. La reflexion est une bonne gymnastique, de celles qui lassent le plus tard. Tater le pouls a nos emotions, c’est un digne et suffisant emploi de la vie; du moins faut-il que rien de l’exterieur ne vienne troubler cet apaisement: “Ayez de l’argent et soyez considere.”
La chaleur fremissait, monotone, dans le ciel bleu; par la prairie rousse le jeune homme au coeur bondissant voyait a la parole de son maitre vaciller l’horizon connu; et des fleurs que lui donna la jeune fille, il chassait les mouches avides de cette frissonnante bourrique.
Vous futes sage, bourrique, a cette heure. Un fosse vous presentait son herbe drue et son eau eclatante que fendillent les genets. Vous arretates leurs discours et votre marche; vous saviez les habitudes, la halte ombreuse, le pain tire de la poche et qu’on se partage. Des paroles, meme excellentes, ne troublaient point votre judiciaire, et les yeux discretement fermes, avec la longue figure d’un contemplateur qui dedaigne jusqu’aux meditations, vous demeuriez entre eux deux, remachant votre gouter, et vos longues oreilles d’argent dressees comme une symbolique banniere par-dessus leurs tetes inquietes, cependant que votre maitre et le mien reprenait son enseignement:
*
“Je n’insisterai pas sur ces menus principes d’une enfantine simplicite et tres vieux. Vous voila installe dans l’argent et la consideration; vous estimez honteux et le trait d’un barbare de brider votre naturel, hormis parfois par raffinement; vous assouvissez vos appetits, vos vices et vos vertus les plus exasperes, et le dernier de vos caprices se detache de son objet comme la sangsue des chairs qui la gorgent et qui la tuent; alors, si vous ne gisez point dans la voiture des ramollis ou le cabanon des fous, alors, mon excellent ami, comme s’exhale des roses un parfum, un suffisant degout des hommes et des femmes en vous se levera.
“Des hommes d’abord, car pres d’eux votre experience s’instruisit de plus loin: vous eutes leur sottise pour compagne, alors que vous grandissiez sous la brutalite des camarades et l’imbecillite des maitres; vous meprisates de suite la grossierete de leur fantaisie et la lourdeur de leurs ebats; vous repugniez a leurs plaisirs et au serrement de leurs mains gluantes; mais le hasard elut quelques-uns vos amis.—Helas! outre qu’un si bel ouvrage, chacun tirant a soi, se dechire toujours par quelque endroit, dans une vie amie que puiser, sinon les petitesses et les tracas qui dominent au fond de tous? Certes, il est quelque agrement a consoler et confesser autrui: a s’epancher apres que l’on a bu. Mais pour ces fins regals d’analyste, faut-il tant d’appareil! Et le premier venu, cette bourrique, ne seraient-ils pas de suffisants pretextes a deguster l’expansion, cette tisane du noctambule?
“Ce qui est doux, mysterieux et regrettable dans l’appetit d’amitie, c’est les premiers moments qu’elle s’eveille, alors que les parties se connaissent peu et se prisent fort, qu’elles sont encore polies et ne se piquent point de franchise.—Toutefois, considerez ceci: deux chiens se rencontrent; ils s’abordent, se felicitent, s’inspectent, et, quand ils odorent a leur gre, les jeux commencent: aimables indecences, manger qu’on partage et qu’on se vole, toutes les emulations; puis, lasses, ils s’eloignent vers leurs chenils ou des liaisons nouvelles. Je comprends que, parmi les hommes, la societe est un peu melee pour ce mode de vivre; toutefois, avec du tact et quelque judiciaire, un galant homme saura tirer profit, je pense, de cette facile observation.
“Mais que sert de raisonner, monsieur! Les fades sensibilites, qui soupirent depuis des siecles au fond des consciences humaines, ne se lassent pas sous les arguments que nous leur jetons comme des pierres aux grenouilles crepusculaires coassant dans la campagne. A l’heure ou la lune s’allume, ou les betes feroces jadis assaillaient nos lointains aieux, ou naguere s’embuscadaient nos peres paraphant des alliances dans la chair des assassines, a cette heure etoilee qui frissonne du gemissement des fievreux et du perpetuel soupir des amantes, une langueur nous penetre, un effroi de la solitude, une elevation mystique et des desirs assez vifs,—et s’avance pour triompher la femme.
“Celle-la nous tient plus longtemps que l’homme. Moins franchement personnelle, plus reposante, elle satisfait mieux notre egotisme. Et puis, tres jeunes parlent les sens. Cela ne dure guere. Les sports, quels qu’ils soient, ne proposent aux intellectuels que l’occupation d’une heure oisive, qu’un specifique aux baillements et aux nourritures echauffantes. Mais la reposante betise, l’esprit tout exterieur (la finesse d’un sourire attirant, la douceur d’une voix inutile et qui caresse, l’alanguissement souple et tiede d’un corps qui se confie), c’est ce qu’ignore le jeune male et que ne peut oublier l’honnete homme affine et fatigue.
“Helas! quand il atteint cette maturite de savoir choisir ses baisers, elles sont parties les petites jeunes et fraiches, dont le caprice est delicieux, car, a la naivete et a toute la virginite de coeur des amours pures, elles joignent des sciences et des coquetteries dont la complaisance enchante l’homme sain, le sage. Roses ecloses du matin (preferables au bouton orgueilleux et intact, comme a la fleur parfumee d’essence, soutenue d’acier et malgre tout decouragee), les jeunes amantes ont de l’appetit, une ame amusante a fleur de peau, une paleur qui leur donne un caractere de passion; et leur corps est frais. Etant gourmandes de sottises, elles s’attachent a la jeunesse. Quelque Meridional bientot les entrainera, ravies et bondissantes, vers des locaux tumultueux.—Tres vite l’homme chauve se lassera des caprices changeants, a cause des reveils trop froids et des soirees decues, a cause aussi de la cuisine d’amour a jamais humiliante et pareille, a cause des nuques percees de la lance et des jambes qui cotonnent. Nu d’amour et d’amitie, il s’enfoncera plus avant dans la vie intellectuelle.
“Tres sec, opulent et considere, il connait alors la douceur de tendre son esprit vers la froide science qui grise et de contracter d’egoistes jouissances son coeur et sa cervelle. Heures exquises et rapides ou, fort bien installe, l’on reve de Baruch de Spinoza qui, lasse de meditation, sourit aux araignees devorant des mouches, et ne dedaigne pas d’aider a la necessite de souffrir,—ou l’on assiste Hypathie, la servante de Platon et d’Homere, tres vieille et tres pedante,—ou l’on s’attendrit jusqu’aux pleurs et sur soi-meme devant l’immortel tresor des bibliotheques.
“Peu a peu, jour sombre, on se l’avoue: tout est dit, redit: aucune idee qu’il ne soit honteux d’exprimer. En sorte que cette constatation meme n’est qu’un lieu commun et cet enseignement une vieillerie surannee, et que rien ne vaut que par la forme du dire.
“Et cette forme, si belle que les plus parfaits des veritables dandies ont frissonne, jusqu’a la nevrosthenie, de l’amour des phrases, cette forme qui consolerait de vivre, qui sait des alanguissements comme des caresses pour les douleurs, des chuchotements et des nostalgies pour les tendresses et des sursauts d’hosannah pour nos triomphes rares, cette beaute du verbe, plastique et ideale et dont il est delicieux de se tourmenter,—on l’explique, on la demonte; elle se fait d’epithetes, de cadences que les sots apprennent presque, dont ils jonglent et qu’ils avilissent; et tout cela ecoeure a la longue, comme une liqueur trop douce, comme la comedie d’amitie, comme encore les baisers que probablement vous desirez….”
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(Une emotion ridicule tenait a la gorge le pauvre homme, et son compagnon connut l’orgueil d’etre amer.)
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Il se tut. La brume tombait avec sa fraicheur. Ils se leverent; et tirant rudement la bourrique qui sommeillait, il cria, son bras tendu vers l’inconnu:
“Qu’importe! ceux-la ont souffert que je raconte, mais ils firent chanter a leur independance les chansons qu’ils preferaient; a toute heure ils pouvaient s’isoler dans leur orgueil ou dans le neant: leur vie fut telle qu’ils daignerent. Et je ne crois pas qu’un homme raisonnable hesite jamais a mener les memes experiences.”
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Dans l’ombre plus epaisse ils se hataient en silence. Lui flattait le garrot de la bourrique et meme, s’etant penche, il l’embrassa. La bete approuvait de ses longues oreilles amicales et tous trois ils marchaient sous la lune apaisante.
La vieille domestique (admirable de bon sens, tout a fait dans la tradition), debout sur le chemin, guettait le retour de son maitre; elle dit simplement: “Vous n’etes guere raisonnables, messieurs,” mais l’inquietude faisait trembler sa voix. Et peu apres, ils l’entendirent injurier la bourrique: “Bete d’Allemagne, sac a tristesse,” et des jurons, je crois. Le maitre s’interrompit pour sourire, il haussa legerement les epaules, en levant le bras. Non, vraiment, vieille judicieuse, ces messieurs n’etaient guere raisonnable.
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Et soulevant ses paupieres, il regarda le jeune homme qui s’etait laisse glisser a terre. Peut-etre tant de lassitude l’effraya; peut-etre dans ces yeux vit-il l’aube des jours nouveaux! il lui frappa l’epaule a petits coups: “Qui sait!—cela du moins nous fit passer une journee.—D’ailleurs, nos idees influent-elles sur nos actes?—Et quand nous savons si peu connaitre nos actes, pouvons-nous apprecier nos idees?—Attachons-nous a l’unique realite, au Moi.—Et moi, alors que j’aurais tort et qu’il serait quelqu’un capable de guerir tous mes mepris, pourquoi l’accueillerai-je? J’en sais qui aiment leurs tortures et leur deuil, qui n’ont que faire des charites de leurs freres et de la paix des religions; leur orgueil se rejouit de reconnaitre un monde sans couleurs, sans parfums, sans formes dans les idoles du vulgaire, de repousser comme vaines toutes les dilections qui seduisent les enthousiastes et les faibles; car ils ont la magnificence de leur ame, ce vaste charnier de l’univers.”
C’etait une belle attitude, dans le couchant du premier jour de cet adolescent qu’un homme chauve et tres renseigne, d’une voix grandie, lui attestant par la poussiere des traditions la detresse d’etre, et reniant le passe et l’avenir et la Chimere elle-meme, a cause de ses ailes decevantes.—Le jeune homme entrevit les luttes, les hauts et les bas qui vacillent, le troupeau des inconsequences; une grande fatigue l’affaissait au depart, devant la prairie des foules. Et son ame demeura parmi tant de debris, solitaire au fosse de son premier chemin.
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Quand la jeune fille lui apparut-elle? Dans sa chevelure fleurissait toute une claire journee de prairie; la tendresse de la lune nimbait l’eclat de ses charmes; ses paroles sonnaient comme une eau fraiche sur un front brulant.
—Pourquoi daignez-vous, mon ami, ternir vos yeux des idees qui planent et qui s’en vont? Nous autres dames, nous allons plus vite et plus loin que vous; ou vous raisonnez, nous penetrons d’un trait de notre coeur, nous pensons si fin que des nuances familieres a nos ames echappent a vos formules, peut-etre meme a nos soupirs.
—Ah! dit-il, l’interrompant et le coeur emu, est-ce que vous existez donc, vous, mon amie! et il sanglotait sur le sable.
—Cela depend, reprit l’enfant avec tranquillite, mais tout d’abord, puisque vous avez penetre les apparences et les convenances, courez les oublier avec nous qui savons etre ignorantes. Nous respectons des voiles legers, qui n’entravent guere nos caprices; nous negligeons le triomphe ingenu de supprimer des ombres. Que des ames un peu epaisses se debattent avec le reflet de leur vulgarite; vivons des enchantements qui n’existent pas. Viens nous enivrer parmi des fleurs inconnues; dans mes bras te sourient des songes. Et s’il etait vrai que toutes choses eussent perdu leur realite pour ta clairvoyance, garde-toi de renoncer ou d’instituer en ton reve le mal et la laideur, mais daigne desirer pour qu’elles naissent, les choses belles et les choses bonnes.
—Quoi, dit-il, relevant son visage lasse, aspirer a quelque but! n’est-ce pas oublier la sagesse?
—Assez conte de betises, aujourd’hui! fit-elle ingenument en se pendant au cou du jeune homme; tu n’auras rien perdu si je t’apprends a sourire. Pour tes desirs, mon cher enfant, nous y veillerons plus tard, et puisqu’il faut absolument a ta faiblesse un maitre, daigne te guider desormais sur mon inalterable futilite.
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Et la main dans la main, le jeune homme et la jeune femme s’acheminent vers l’horizon fuyant des montagnes bleues, sous un ciel sombre constelle de petales de roses.
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