Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares
Affaisement
C’etait, sur le bois de Boulogne, le ciel bas et voile des chansons bretonnes. Il revint doucement, en voiture, sur le pave de bois, un peu grise du luxe abondant des equipages, et satisfait de n’avoir aucun labeur pour cette soiree ni le lendemain. Il dina sans enervement, dans un endroit paisible et frais, servi par un garcon incolore. Il n’eut pas conscience des phenomenes de la digestion, et attable devant le cafe elegant et desert d’une silencieuse avenue, il gouta sans importuns le leger echauffement des vingt minutes qui suivent un sage repas. Dans le soir tombant, un peu froid pour faire plus agreable son londres blond parfaitement allume, il contemplait de vagues metaphysiques, charmantes et qu’il ne savait trop distinguer des fines et rapides jeunes filles s’echappant a cette heure de leurs ateliers ingenieux de couture. Etaient-elles dans son ame, ou les voyait-il reellement sous ses yeux? pour qu’il prit souci de l’eclairer cet affaissement reveur etait trop doux.
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Bientot, mortifie des durs batons de sa chaise, il se leva et dut se choisir une occupation, un lieu ou il eut sa raison d’etre ce soir dans cet ocean mesquin de Paris.
… A dix minutes de marche, il sait un endroit certainement plein de camarades. On arrive, on est surpris et illumine de se revoir; on se serre cordialement la main, chacun selon son tic (deux doigts avec nonchalance, ou cordialement en camarade loyal, ou d’une main humide, ou sans lever les yeux a l’homme preoccupe, ou en disant: “mon vieux”). Puis quoi! les bavardages connus, les doleances, de petites envies. Aupres de ces braves gaillards, identiques hier et demain, je n’irai pas risquer ma quietude. Tandis que les muscles de leurs visages et les secretes transitions de leurs discours revelent qu’ils mettent leur honneur et leur joie dans les mediocres sommes et faveurs ou ils se hissent, ils n’arretent pas de stigmatiser, avec emportement et naivete, les concessions de leurs aines. Le plus agacant est que, cramponnes a des opinions fragmentaires qu’ils recurent du hasard, ils s’indignent contre celui qui tient d’egale valeur ce qu’ils meprisent et ce qu’ils exaltent, comme si toutes attitudes n’etaient pas egalement insignifiantes et justifiees.
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… Dans le monde, a ce debut de l’ete, plus de receptions tapageuses. Aux salons reposes et frais, quinze a vingt personnes se succedent doucement, qui approuvent quelque chose en prenant une tasse de the. Que n’allait-il s’y delasser? On rencontre dans la societe, a defaut d’affection, des gens affectueux et bien eleves. Les impressions qu’on y echange, prevues, un peu trop lucides, du moins n’eveillent jamais ce malaise que nous fait la verve heurtee des jeunes gens. “Peu repandu, je sais mal, avouait-il, l’intrigue de ces banquiers, fonctionnaires, politiciens et mondaines; je ne distingue guere leurs petitesses, et, dans un milieu de bon ton, je tiens volontiers galant homme tout causeur bienveillant et bref.”—Helas! sa douloureuse sensibilite lui fermait ces elegants loisirs. Il le confessait avec clairvoyance: “Je n’ai pas souvenir d’une connaissance de salon, la plus frivole et furtive, qui ne m’ait mortifie des l’abord par quelque parole, insignifiante mais ou je savais trouver, malgre que je me tinsse, de la peine et de l’irritation. J’excepte deux ou trois femmes, qui me distinguerent avec un gout charmant, et leur accueil m’eut transporte, si l’impuissance de paraitre en une seule minute tout ce que je puis etre n’avait alors gate mon naif epanouissement et si profondement qu’aujourd’hui encore, dans mes instants de fatuite, la soudaine evocation de ces circonstances me resserre.” Imagination penible qu’a part soi il comparait a la vanite pointilleuse des campagnards, mais enfoncee si avant dans sa chair qu’il pouvait la cacher mais non point ne pas en souffrir.
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… Une troisieme distraction s’offrait: la musique. Amie puissante, elle met l’abondance dans l’ame, et, sur la plus seche, comme une humidite de floraison. Avec quelle ardeur, lui, mecontent honteux, pendant les noires journees d’hiver, n’aspirait-il pas cette vie sentimentale des sons, ou les tristesses meme palpitent d’une si large noblesse! La musique ne lui faisait rien oublier; il n’eut pas accepte cette diminution; elle haussait jusqu’au romantisme le ton de ses pensees familieres. Pour quelques minutes, parmi les nuages d’harmonie, le front touche d’orgueil comme aux meilleures ivresses du travail nocturne, il se convainquait d’avoir ete elu pour des infortunes speciales.—Mais dans cette molle soiree de tiedeur il repugnait a toute secousse. “Je me garderai, quand mon humeur sommeille, de lui donner les violons; leur puissance trop imploree decroit, et leur vertu ne saurait etre mise en reserve qui se subtilise avec le soupir expirant de l’archet.”
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Il alla simplement se promener au parc Monceau.
Quoique le soir elle sente un peu le marecage, il aimait cette nursery. La, solitaire et les mains dans ses poches, il se permettait d’abandonner l’air gaillard et sur de soi, uniforme du boulevard. Tant etait douce sa philosophie, il estimait que choquer les moeurs de la majorite ne fut jamais spirituel. “Les gens m’epouvantent, ajoutait-il, mais a la veille d’un dimanche ou je pourrai m’enfermer tout le jour, j’ai pour l’humanite mille indulgences. Mes mechancetes ne sont que des crises, des exces de coudoiement. Je suis, parmi tous mes agres admirables et parfaits, un capitaine sur son vaisseau qui fuit la vague et s’enorgueillit uniquement de flotter … Oh! je me fais des objections; petites phrases de Michelet si penetrantes, brulantes du culte des groupes humains! amis, belles ames, qui me communiquez au dessert votre sentiment de la responsabilite! moi-meme j’ai senti une energie de vie, un souffle qui venait du large, le soir, sur le mail, quand les militaires soufflaient dans leurs trompettes retentissantes. —Ce n’est donc pas que je m’admire tout d’une piece, mais je me plais infiniment.”
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Dans son epaule, une nevralgie lancina soudain, qui le guerit sans plus de sa deplaisante fatuite. Humant l’humidite, il se hata de fuir. Puis reprenant avec ponderation sa politique:
“La reflexion et l’usage m’engagent a ensevelir au fond de mon ame ma vision particuliere du monde. La gardant immaculee, precise et consolante pour moi a toute heure, je pourrai, puisqu’il le faut, supporter la bienveillance, la sottise, tant de vulgarites des gens.—Je saurai que moi et mes camarades, jeunes politiciens, nous plairons, par quelles approbations! dans les couloirs du Palais-Bourbon. Et si l’on agrandit le jeu, j’imagine qu’on trouvera, dans cette souplesse a se garder en meme temps qu’on parait se donner, un plaisir aigu de mepris. Equilibre pourtant difficile a tenir! L’homme interieur, celui qui possede une vision personnelle du monde, parfois s’echappe a soi-meme, bouscule qui l’entoure et, se revelant, annule des mois merveilleux de prudence; s’il se plie sans eclat a servir l’univers vulgaire, s’il fraternise et s’il ravale ses degouts, je vois l’amertume amassee dans son ame qui le penetre, l’aigrit, l’empoisonne. Ah! ces faces bilieuses, et ces levres sechees, avec bientot des coliques hepatiques!”
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Il s’arreta dans son raisonnement, un peu inquiet de voir qu’une fois encore, ayant pose la verite (qui est de respecter la majorite), les raisonnements se derobaient, le laissant en contradiction avec soi-meme. Toujours atteindre au vide! Il reprit opiniatrement par un autre cote sa rhapsodie:
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“Avec quoi me consoler de tout ce que j’invente de tourner en degout? (Et cette petite formule, deplaisante, trop maigre, desolait sa vie depuis des mois.)
“Un jour viendra ou ce systeme, d’apres lequel je plie ma conduite, me deplaira. Aux heures vagues de la journee, souvent, par une fente brusque sur l’avenir, j’entrevois le desespoir qui alors me tournera contre moi-meme, alors qu’il sera trop tard.
“C’est pitie que dans ce quartier desert je sois seul et indecis a remuer mes vieilles humeurs, que fait et defait le hasard des temperatures. Et ce soir, avec ce perpetuel resserrement de l’epigastre et cette insupportable angoisse d’attendre toujours quelque chose et de sentir les nerfs qui se montent et seront bientot les maitres, ressemble a tout mes soirs, sans treve agites comme les minutes qui precedent un rendez-vous.
“Ceux de mon age, eversores, des ravageurs, dit saint Augustin, ont une jactance dont je suis triste; ils sont sanguins et spontanes; ils doivent s’amuser beaucoup, car ils se donnent en s’abordant de grands coups sur les epaules et souvent meme sur le plat du ventre, avec enthousiasme. Moi qui repugne a ces petulances et a leurs gourmes, plus tard, impotent, assis devant mes livres, ne souffrirai-je pas de m’etre eloigne des ivresses ou des jeunes femmes, avec des fleurs, des parfums violents et des corsages delicats, sont gaies puis se deshabillent. Et voila mon moindre regret pres de tant de succes proposes, autorite, fortune, qu’irrevocablement je refuse. Refuses! qui le croira. Ou m’arreterais-je si je me decidais a vouloir?… Helas! quelque vie que je mene, toujours je me tourmenterai d’une acrete mecontente, pour n’avoir pu mener parallelement les contemplations du moine, les experiences du cosmopolite, la speculation du boursier et tant de vies dont j’aurais su agrandir les delices.”
Cependant, par de rapides frottements il echauffait son rhumatisme, et il circulait dans ce pate de maisons mornes, rue de Clichy, square Vintimille, rue Blanche, parmi lesquelles il ressentait alors un singulier melange de degout et de timidite, jusqu’a ne pouvoir prononcer leurs noms sans malaise, car il y avait recemment habite. Et le souvenir des espoirs, des echecs, des angoisses, tant de degouts subis des Barbares! precisant sa pensee, il tente, une fois encore, de reconnaitre sa position dans la vision commune de l’univers:
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“A certains jours, se disait-il, je suis capable d’installer, et avec passion, les plans les plus ingenieux, imaginations commerciales, succes mondains, voie intellectuelle, enviable dandysme, tout au net, avec les devis et les adresses dans mes cartons. Mais aussitot par les Barbares sensuels et vulgaires sous l’oeil de qui je vague, je serai controle, estime, cote, toise, apprecie enfin; ils m’admonesteront, reformeront, redresseront, puis ils daigneront m’autoriser a tenter la fortune; et je serai exploite, humilie, vexe a en etre etonne moi-meme, jusqu’a ce qu’enfin, excede de cet abaissement et de me renier toujours, je m’en revienne a ma solitude, de plus en plus resserre, fane, froid, subtil, aride et de moins en moins loquace avec mon ame.
“Oui, c’est trop tard pour renoncer d’etre l’abstraction qu’on me voit. Je fus trop acharne a verifier de quoi etait faite mon ardeur. Pour m’eprouver, je me touchai avec ingeniosite de mille traits aigus d’analyse jusque dans les fibres les plus delicates de ma pensee. Mon ame est toute dechiree. Je fatigue a la reparer. Mes curiosites, jadis si vives et agreables a voir: tristesse et derision. Et voila bien la guitare demodee de celui qui ne fut jamais qu’un enfant de promesse! Tristesse, tu n’interesses plus aujourd’hui que des fabricants de pilules, qui te vaincront par la chimie. Derision! m’etant mange la tete comme un oeuf frais, il ne reste plus que la coquille; juste l’epaisseur pour que je sourie encore.
“Mon sourire a perdu sa fatuite. Je pensais me sourire a moi-meme, et j’ai perdu pied dans l’indefini a me hasarder hors la geographie morale. La tache n’etait pas impossible. J’ai trop voulu me subtiliser. Fouille, aminci, je me refuse desormais a de nouvelles experiences.
“Je ne sais plus que me repeter; mes degouts meme n’ont plus de verve: simples souvenirs mis en ordre! Chemins d’anemie, miseres du passe, je vous vois mesquins du haut de la loi que j’ebauchai, ridicules avec les yeux du vulgaire.
“Ce que j’appelais mes pensees sont en moi de petits cailloux, ternes et secs, qui bruissent et m’etouffent et me blessent.
Je voudrais pleurer, etre berce; je voudrais desirer pleurer. Le voeu que je decouvre en moi est d’un ami, avec qui m’isoler et me plaindre, et tel que je ne le prendrais pas en grippe.
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“J’aurais passe ma journee tant bien que mal sous les besognes. Le soir, tous soirs, sans appareil j’irais a lui. Dans la cellule de notre amitie fermee au monde, il me devinerait; et jamais sa curiosite ou son indifference ne me feraient tressaillir. Je serais sincere; lui affectueux et grave. Il serait plus qu’un confident: un confesseur. Je lui trouverais de l’autorite, ce serait “mon aine”; et, pour tout dire, il serait a mes cotes? moi-meme plus vieux. Telle sensation dont vous souffrez, me dirait-il, est rare meme chez vous; telle autre que vous pretez au monde, vous est une vision speciale; analysez mieux. Nous suivrions ensemble du doigt la courbe de mes agitations; vous etes au pire, dirait-il; l’aube demain vous calmera. Et si mon cerveau trop sillonne par le mal se refusait a comprendre, et, cette supposition est plus triste encore, si je meprisais la verite par orgueil de malade, lui, sans mechantes paroles, modifierait son traitement. Car il serait moins un moraliste qu’un complice clairvoyant de mon acrete. Il m’admirerait pour des raisons qu’il saurait me faire partager; c’est quand la fierte me manque qu’il faut violemment me secourir et me mettre un dieu dans les bras, pour que du moins le pretexte de ma lassitude soit noble. Dans mes detestables lucidites et expansions, il saurait me donner l’ironie pour que je ne sois pas tout nu devant les hommes. La secheresse, cette reine ecrasante et desolee qui s’assied sur le coeur des fanatiques qui ont abuse de la vie interieure, il la chasserait. A moi qui tentai de transfigurer mon ame en absolu, il redonnerait peut-etre l’ardeur si bonne vers l’absolu. Ah! quelque chose a desirer, a regretter, a pleurer! pour que je n’aie pas la gorge seche, la tete vide et les yeux flottants, au milieu des militaires, des cures, des ingenieurs, des demoiselles et des collectionneurs.”
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Marcher dans les rues, ceder le trottoir, heurter celui-ci et respecter son propre rhumatisme secoue et coupe les idees. Au milieu de son emotion, ce jeune homme se mit tout a coup a rever de la vie qu’il s’installerait, s’il parvenait a supporter le contact des Barbares;
“Je serais, pour qu’on ne m’ecrase pas, bon, aimable, rare et sans y paraitre tres circonspect.
“Puis j’aurais un bon cuisinier pour lestement me preparer des mets legers et qui, dans une office fraiche, ou j’irais pres de lui parfois m’instruire en buvant un verre de quinquina, se distrairait le long du jour a feuilleter des traites d’hygiene.
“J’aurais encore quelque voiture, luisante et douce et de lignes nettes, pour visiter commodement certaines curiosites du vieux Paris, ou il faut apporter le guide Joanne, gros format.
“Chaque annee, de rapides voyages de trente jours me meneraient a Venise pour ennoblir mon type, a Dresde pour rever devant ses peintures et ses musiques, au Vatican et a Berlin pour que leurs antiques precisent mes reves. Enfin, a tous instants, je monterais en wagon; c’est le temps de dormir, et je me reveille, loin de tous, grelottant dans la brise, en face du va-et-vient admirable de l’heroique ocean breton, male et paternel.”
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Rentre chez lui, il calcula sur papier le revenu necessaire a ce train de vie et les besognes qu’il lui en couterait. Puis il sourit de cet enfantillage—qui pourtant ne laissa pas de l’impressionner.
Ensuite accable, il ne trouva plus la moindre reflexion a faire … o maitre qui guerirait de la secheresse.
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C’est ce soir-la que decidement incapable de s’echauffer sans un bouleversement de son univers interieur, toujours possible mais que depuis des mois il esperait en vain, timide et affaisse devant l’avenir, tourmente d’insomnies, il eut le gout de se souvenir, de repeter les emotions, les visions du monde dont jadis il s’etait si violemment echauffe. Il lui souriait de se caresser et de se plaindre dans cette monographie, aux heures que lui laissaient libres son patron et les solliciteurs de ce depute sous-secretaire d’Etat.
Il ne s’efforca nullement de combiner, de prouver, ni que ses tableaux fussent agreables. Il copiait strictement, sans ampleur ni habilete, les divers reves demeures empreints sur sa memoire depuis cinq ans. Seulement a cette heure de sterilite, il s’etonnait parfois de retrouver dans son souvenir certains acces de tendresse ou de haine. Est-il possible que j’aie declame! J’esperais cela! O naivete! Il rougissait. Et malgre sa sincerite, ca et la vous devinerez peut-etre qu’il a mis la sourdine, par respect pour le lecteur et pour soi-meme.
Souvent, tres souvent, fatigue, perdu dans cette casuistique monotone, touche du soupcon qu’il n’avait connu que des enfantillages, plus effraye encore a l’idee de recommencer une vraie vie serieuse, ferme, utile, il s’interrompait:
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O maitre, maitre, ou es-tu, que je voudrais aimer, servir, en qui je me remets!”
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O maitre,
Je me rappelle qu’a dix ans, quand je pleurais contre le poteau de gauche, sous le hangar au fond de la cour des petits, et que les cuistres, en me bourradant, m’affirmaient que j’etais ridicule, je m’interrogeais avec angoisse! “Plus tard, quand je serai une grande personne, est-ce que je rougirai de ce que je suis aujourd’hui?”—Je ne sais rien que j’aime autant et qui me touche plus que ce gamin, trop sensible et trop raisonneur, qui m’implorait ainsi, il y a quinze ans. Petit garcon, tu n’avais pas tort de mepriser les cuistres, dispensateurs d’eloge et ordonnateurs de la vie, de qui tu dependais; tu montrais du gout de te plaire, de fois a autre, par les temps humides, a pleurer dans un coin plutot que de jouer avec ceux que tu n’avais pas choisis. Crois bien que les soucis et les pretentions des grandes personnes ont continue a m’etre souverainement indifferents. Aujourd’hui comme alors, je sens en elles l’ennemi; pres d’elles je retrouve le dedain et la timidite que t’inspirait la mediocrite de tes maitres.
Rien de mes emotions de jadis ne me paraitrait leger aujourd’hui. J’ai les memes nerfs; seul mon raisonnement s’est fortifie, et il m’enseigne que j’avais tort, quand, tous m’ayant blesse, je disais en moi-meme: “Ils verront bien, un jour.” Chaque annee, a chaque semaine presque, j’ai pu repeter: “Ils verront bien”, ce mot des enfants sans defense qu’on humilie. Mais je n’ai plus le desir ni la volonte de manifester rien qui soit digne de moi. L’effort egoiste et apre m’a sterilise. Il faut, mon maitre, que tu me secoures.
Je n’ai plus d’energie, mais compte qu’a la sensibilite violente d’un enfant je joins une clairvoyance des longtemps avertie. Et je te dis cela pour que tu le comprennes, ce n’est pas de conseils mais de force et de fecondite spirituelle que j’ai besoin.
Je sais que ce fut mon tort et le commencement de mon impuissance de laisser vaguer mon intelligence, comme une petite bete qui flaire et vagabonde. Ainsi je souffris dans ma tendresse, ayant jete mon sentiment a celle qui passait sans que ma psychologie l’eut elue. Le secret des forts est de se contraindre sans repit.
Je sais aussi,—puisque le decor ou je vis m’est attriste par mille souvenirs, par des sensations confuses incarnees dans les tables du boulevard, dans les souillures de ce tapis d’escalier, dans l’odeur fade de ce fiacre roulant,—je sais des endroits intacts ou veillent mille chef-d’oeuvres, et quoique j’ai toujours eprouve que les choses tres belles me remplissaient d’une acre melancolie par le retour qu’elles m’imposent sur ma petitesse, je pense qu’une syllabe dite doucement les passionnerait.
Je sais, mais qui me donnera la grace? qui fera que je veuille! O maitre, dissipe la torpeur douloureuse, pour que je me livre avec confiance a la seule recherche de mon absolu.
Cette legende alexandrine, qui m’engendra autrefois a la vie personnelle, m’enseigne que mon ame, etant remontee dans sa tour d’ivoire qu’assiegent les Barbares, sous l’assaut de tant d’influences vulgaires se transformera pour se tourner vers quel avenir?
Tout ce recit n’est que l’instant ou le probleme de la vie se presente a moi avec une grande clarte. Puisqu’on a dit qu’il ne faut pas aimer en paroles mais en oeuvres, apres l’elan de l’ame, apres la tendresse du coeur, le veritable amour serait d’agir.
Toi seul, o mon maitre, m’ayant fortifie dans cette agitation souvent douloureuse d’ou je t’implore, tu saurais m’en entretenir le bienfait, et je te supplie que par une supreme tutelle, tu me choisisses le sentier ou s’accomplira ma destinee.
Toi seul, o maitre, si tu existes quelque part, axiome, religion ou prince des hommes.
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Vous avez terminé Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares
Maurice Barrès