Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Maurice Barrès · Chapitre 3 sur 18

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Le culte du moi 1: Sous l'oeil des barbares

Examen

Oui, il m’a semble, en lisant mes critiques les plus bienveillants, que ces trois volumes, publies a de larges intervalles (de 1888 a 91) n’avaient pas su dire tout leur sens. On s’est attache a louer ou a contester des details; c’est la suite, l’ensemble logique, le systeme qui seuls importent. Voici donc un examen de l’ouvrage en reponse aux critiques les plus frequentes qu’on en fait. Toutefois, de crainte d’offenser aucun de ceux qui me font la gracieusete de me suivre, je procederai par exposition, non par discussion.

Que peut-on demander a ces trois livres?

N’y cherchez pas de psychologie, du moins ce ne sera pas celle de MM. Taine ou Bourget. Ceux-ci procedent selon la methode des botanistes qui nous font voir comment la feuille est nourrie par la plante, par ses racines, par le sol ou elle se developpe, par l’air qui l’entoure. Ces veritables psychologues pretendent remonter la serie des causes de tout frisson humain; en outre, des cas particuliers et des anecdotes qu’ils nous narrent, ils tirent des lois generales. Tout a l’encontre, ces ouvrages-ci ont ete ecrits par quelqu’un qui trouve l’Imitation de Jesus-Christ ou la Vita nuova du Dante infiniment satisfaisantes, et dont la preoccupation d’analyse s’arrete a donner une description minutieuse, emouvante et contagieuse des etats d’ame qu’il s’est proposes.

Le principal defaut de cette maniere, c’est qu’elle laisse inintelligibles, pour qui ne les partage pas, les sentiments qu’elle decrit. Expliquer que tel caractere exceptionnel d’un personnage fut prepare par les habitudes de ses ancetres et par les excitations du milieu ou il reagit, c’est le pont aux anes de la psychologie, et c’est par la que les lecteurs les moins prepares parviennent a penetrer dans les domaines tres particuliers ou les invite leur auteur. Si un bon psychologue en effet ne nous faisait le pont par quelque commentaire, que comprendrions-nous a tel livre, l’Imitation, par exemple, dont nous ne partageons ni les ardeurs ni les lassitudes? Encore la cellule d’un pieux moine n’est-elle pas, pour les lecteurs nes catholiques, le lieu le plus secret du monde: le moins mystique de nous croit avoir des lueurs sur les sentiments qu’elle comporte; mais la vie et les sentiments d’un pur lettre, orgueilleux, raffine et desarme, jete a vingt ans dans la rude concurrence parisienne, comment un honnete homme en aurait-il quelque lueur? Et comment, pour tout dire, un Anglais, un Norvegien, un Russe se pourront-ils reconnaitre dans le livre que voici, ou j’ai tente la monographie des cinq ou six annees d’apprentissage d’un jeune Francais intellectuel?

On le voit, je ne me dissimule pas les difficultes de la methode que j’ai adoptee. Cette obscurite qu’on me reprocha durant quelques annees n’est nullement embarras de style, insuffisance de l’idee, c’est manque d’explications psychologiques. Mais quand j’ecrivais, tout mene par mon emotion, je ne savais que determiner et decrire les conditions des phenomenes qui se passaient en moi. Comment les eusse-je expliques?

Et d’ailleurs, s’il y faut des commentaires, ne peuvent-ils etre fournis par les articles de journaux, par la conversation? Il m’est bien permis de noter qu’on n’est plus arrete aujourd’hui par ce qu’on declarait incomprehensible a l’apparition de ces volumes. Enfin ce livre,—et voici le fond de ma pensee,—je n’y melai aucune part didactique, parce que, dans mon esprit, je le recommande uniquement a ceux qui goutent la sincerite sans plus et qui se passionnent pour les crises de l’ame, fussent-elles d’ailleurs singulieres.

Ces ideologies, au reste, sont exprimees avec une emotion communicative; ceux qui partagent le vieux gout francais pour les dissertations psychiques trouveront la un interet dramatique. J’ai fait de l’ideologie passionnee. On a vu le roman historique, le roman des moeurs parisiennes; pourquoi une generation degoutee de beaucoup de choses, de tout peut-etre, hors de jouer avec des idees, n’essayerait-elle pas le roman de la metaphysique?

Voici des memoires spirituels, des ejaculations aussi, comme ces livres de discussions scolastiques que coupent d’ardentes prieres.

Ces monographies presentent un triple interet:

1 deg. Elles proposent a plusieurs les formules precises de sentiments qu’ils eprouvent eux aussi, mais dont ils ne prennent a eux seuls qu’une conscience imparfaite;

2 deg. Elles sont un renseignement sur un type de jeune homme deja frequent et qui, je le pressens, va devenir plus nombreux encore parmi ceux qui sont aujourd’hui au lycee. Ces livres, s’ils ne sont pas trop delayes et trop forces par les imitateurs, seront consultes dans la suite comme documents;

3 deg. Mais voici un troisieme point qui fait l’objet de ma sollicitude toute speciale: ces monographies sont un enseignement. Quel que soit le danger d’avouer des buts trop hauts, je laisserais le lecteur s’egarer infiniment si je ne l’avouais. Jamais je ne me suis soustrait a l’ambition qu’a exprimee un poete etranger: “Toute grande poesie est un enseignement, je veux que l’on me considere comme un maitre ou rien.”

Et, par la, j’appelle la discussion sur la theorie qui remplit ces volumes, sur le culte du Moi. J’aurai ensuite a m’expliquer de mon Scepticisme, comme ils disent.

 

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