Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.
[Pg 310]Le clergé chrétien d’Irlande paraît avoir eu moins de confiance dans la science du forgeron Goibniu que le scribe inconnu auquel on doit la transcription du charme destiné à conserver le beurre comme nous venons de le dire. La prière que le Livre des hymnes attribue à saint Patrice demande le secours de Dieu «contre les sortilèges des femmes, des forgerons et des druides, contre toute science qui perd l’âme de l’homme6;» et, dans cette science maudite, est comprise la «science» de Goibniu, invoquée par l’incantation de Saint-Gall au huitième ou au neuvième siècle, c’est-à-dire la science du forgeron divin qui conservait le beurre des humains ses adorateurs, et qui, par son festin, assurait aux dieux l’immortalité. C’est une science diabolique, et que le saint apôtre de l’Irlande considère comme ennemie.
[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 181.]
[Footnote 2: «Fiss Goibnen, aird Goibnenn, renaird Goibnenn.» Zimmer, Glossæ hibernicæ, p. 270.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 277-278. O’Curry, dans l’Atlantis, t. III, p. 389, note, a réuni deux textes relatifs à cette croyance. L’expression que ces textes emploient est fled Goibnenn, «festin de Goibniu,» mais dans ce festin on n’était guère occupé qu’«à boire», ic ol; ce qu’on y prenait était une «boisson,» deoch; c’était cette boisson qui rendait immortel. Il s’agit donc ici de la bière, lind ou cuirm, dont il est question dans d’autres textes. Comparez p. 275, 317.]
[Footnote 4: Odyssée, livre V, vers 93, 199; livre IX, 359.]
[Footnote 5: Iliade, livre I, vers 597-600.]
[Footnote 6:
«Fri brichta ban ocus goband ocus druad, Fri cech fiss arachuiliu anmain duini.»Hymne de saint Patrice, vers 48, 49, chez Windisch, Irische Texte, p. 56. Comparez «Fiss Goibnenn», dans l’incantation citée p. 309.]
[Pg 311]CHAPITRE XIV.
LES TÛATHA DE DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L’IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.—TROISIÈME PARTIE: LES DIEUX MIDER ET MANANNAN MAC LIR.
§1. Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une seconde fois et devient fille d’Etair.—§2. Etâin est femme du roi suprême d’Irlande. Mider la courtise.—§3. La partie d’échecs.—§4. Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Poème qu’il lui chante.—§5. Mider enlève Etâin.—§6. Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.—§7. Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.—§8. Manannân mac Lir et Cormac, fils d’Art. Première partie. Cormac échange contre une branche d’argent sa femme, son fils et sa fille.—§9. Manannân mac Lir et le roi Cormac, fils d’Art. Deuxième partie. Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille.—§10. Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d’Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.—§11. Mongân, fils d’un dieu, est un être merveilleux.
§1.
Le dieu Mider. Etâin, sa femme, est enlevée par Oengus, puis naît une seconde fois, et devient fille d’Etair.
Nous allons maintenant parler de deux personnages [Pg 312]divins qui ne jouent aucun rôle dans les événements que raconte le Livre des conquêtes, et que cette compilation ne mentionne qu’en passant: ce sont Mider et Manannân. Mider, dont le sîd, ou palais souterrain, s’appelait Bregleith, fut, nous l’avons vu, un des deux pères nourriciers d’Oengus, fils de Dagdé. Il eut deux femmes, appelées l’une Etâin1, l’autre Fuamnach2, toutes deux déesses ou sîde. Mais, de ces deux épouses, il perdit la première d’une façon qui lui fut pénible, et l’attachement invariable qu’il conserva pour elle amena une suite d’aventures étranges d’abord et finalement tragiques.
Un vieux récit, qui fait partie du cycle de Conchobar et de Cûchulainn, nous fait remonter à une époque où l’élève de Mider, Oengus, qui épousa, comme nous l’avons vu, Caer, fille d’Ethal Anbual, avait enlevé Etâin à son maître ou père nourricier.
Etâin, séparée de Mider, devint l’épouse d’Oengus, qui lui témoignait la plus vive tendresse, la logeait dans une chambre remplie de fleurs odoriférantes, et mettait son bonheur à passer avec elle les soirées et les nuits. Cependant, Mider n’oubliait pas Etâin, il la regrettait, désirait la reprendre, et Fuamnach, la femme qui lui restait, en ressentait une violente jalousie. Un jour, Fuamnach profita de l’absence [Pg 313]d’Oengus, qu’elle avait eu l’adresse de faire sortir sous prétexte d’une entrevue avec Mider et d’un projet d’accommodement entre l’élève et le maître.
Un coup de vent, envoyé par elle, enleva Etâin de la chambre charmante que l’amour d’Oengus lui avait donnée pour logis. Le vent3 déposa Etâin sur le toit d’une maison, où les grands seigneurs d’Ulster, accompagnés de leurs femmes, étaient réunis et buvaient. Du toit, par l’ouverture qui servait de cheminée, Etâin tomba dans une coupe d’or qui se trouvait sur la table, à côté d’une des femmes. Cette coupe contenait de la bière. En buvant cette bière, la femme avala Etâin, dont elle accoucha neuf mois après.
Celle qui devint ainsi mère d’Etâin avait un mari qui s’appelait Etair et qui passa pour le père de la jeune fille. «Jeune fille» ici peut sembler inexact, car Etâin était âgée de mille douze ans quand la femme d’Etair la mit au monde; mais les dieux ne vieillissent pas; et de plus, Etâin commençait une nouvelle vie4.
[Footnote 1: Tochmarch Etaine, chez Windisch, Irische Texte, p. 127, lignes 8, 24.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 20. Le même passage nous apprend qu’elle était sœur de Siugmall; cf. Windisch, Irische Texte, p. 132, ligne 20, et Livre de Leinster, p. 23, col. 1, lignes 37-38.]
[Footnote 3: Dans l’Odyssée, livre VI, vers 20, la déesse Athéné, approchant du lit où dormait Nausicaa, fille du roi des Phéaciens, est comparée au souffle du vent.]
[Footnote 4: Leabhar na hUidhre, p. 129, fragment publié par Windisch, Irische Texte, p. 130-131.]
§2.
Etâin est femme du roi suprême d’Irlande. Mider la courtise.
Quand Etâin fut grande elle devint la plus belle [Pg 314]des filles d’Irlande et la femme du roi suprême Eochaid Airem, dont la capitale était Tara. Le règne d’Eochaid Airem, suivant Tigernach1, aurait été contemporain de la toute-puissance de César, mort, comme on sait, en l’an 44 avant notre ère.
Un des textes qui nous racontent comment se fit le mariage d’Eochaid a soin de nous signaler l’accomplissement d’une des principales formalités juridiques par lesquelles se formait le lien conjugal dans le droit irlandais: Eochaid, avant le mariage, donna à Etâin un douaire de sept cumal, c’est-à-dire de sept femmes esclaves, ou d’une valeur équivalente. Et ce fut après cela qu’ils devinrent époux.
Mais Mider n’avait pas cessé d’aimer Etâin. Il profita d’une absence du roi pour venir rappeler à la jeune femme le temps où jadis, dans le monde des dieux, il était son mari. Il lui proposa de le suivre dans sa mystérieuse résidence de Bregleith. Etâin, respectant les liens nouveaux qu’elle avait formés, repoussa cette proposition. «Je n’échangerai pas,» dit-elle, «le roi suprême d’Irlande pour un mari comme toi, qui n’a pas de généalogie et auquel on ne connaît pas d’ancêtres2.»—Mider ne se tint pas pour battu.
[Footnote 1: O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, 1re partie, p. 8.]
[Footnote 2: Windisch, Irische Texte, lignes 30-31. Ce passage est emprunté au Leabhar na hUidhre, manuscrit du onzième siècle. Rien n’établit plus catégoriquement la date récente des généalogies compliquées attribuées aux Tûatha Dê Danann par divers documents. Voyez, sur les ancêtres qu’on donne à Mider, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 51, et p. 10, col. 1, lignes 2 et suiv. Comparez le tableau généalogique publié par O’Curry, Atlantis, t. III, en face de la p. 382.]
[Pg 315]§3.
La partie d’échecs.
Par une belle journée d’été, Eochaid Airem, roi suprême de l’Irlande et mari d’Etâin, de retour à Tara, regardait du haut de sa forteresse dans la plaine. Il admirait la campagne et ses tons harmonieux. Il vit s’approcher un guerrier inconnu. Cet étranger était vêtu d’une tunique de pourpre; ses cheveux étaient jaunes comme de l’or; son œil bleu brillait comme une chandelle. Il portait une lance à cinq pointes et un bouclier orné de perles d’or.
Eochaid lui souhaita la bienvenue, tout en lui disant qu’il ne le connaissait point.—«Je te connais bien, moi, et depuis longtemps,» dit le guerrier.—«Quel est ton nom?» demanda Eochaid.—«Il n’a rien d’illustre,» répondit l’étranger. «Je m’appelle Mider de Bregleith.»—«Quelle raison t’amène ici?» reprit Eochaid.—«Je viens,» dit l’inconnu, «jouer aux échecs avec toi.»—«Je suis fort aux échecs,» dit Eochaid, qui passait pour le premier joueur d’échecs d’Irlande. «Nous verrons ce qu’il en est,» reprit Mider.—«Mais,» répondit Eochaid, «la reine dort en ce moment, et c’est dans sa chambre qu’est mon jeu d’échecs1.»—«Peu [Pg 316]importe,» répliqua Mider, «j’ai avec moi un jeu qui n’est pas moins beau que le tien.»
Et il disait la vérité. L’échiquier qu’il apportait était d’argent, à chaque coin brillaient des pierres précieuses. D’un sac fait d’une brillante étoffe de fil de laiton, il tire les guerriers, c’est-à-dire les pièces, qui étaient d’or. Il dispose l’échiquier comme il fallait.
—«Joue,» dit-il au roi.—«Je ne jouerai pas sans enjeu,» répondit Eochaid.—«Quel sera l’enjeu?» dit Mider.—«Cela m’est égal,» reprit Eochaid.—«Quant à moi,» répliqua Mider, «si tu gagnes je te donnerai cinquante chevaux bruns à la poitrine large, aux pieds minces et agiles.»—«Et moi,» reprit le roi, comptant sur le succès, «si je perds, je te donnerai ce que tu voudras2.»
Mais, contre son attente, Eochaid fut battu par Mider. Et quand il demanda à son adversaire, selon les conventions préalables, ce que celui-ci désirait: «C’est ta femme,» répondit Mider, «c’est Etâin que je veux.» Le roi fit observer que, d’après les règles du jeu, celui qui perdait la première partie avait droit à la revanche, c’est-à-dire qu’il fallait une seconde partie perdue pour rendre définitif le résultat [Pg 317]de la première. Et il proposa de renvoyer à un an cette partie nouvelle. Mider accepta le délai bien que de mauvaise grâce, et il disparut, laissant le roi et sa cour interdits.
[Footnote 1: Il n’est pas bien sûr que le jeu dont il s’agit ici soit précisément le jeu d’échecs tel que nous l’entendons, qui est originaire de Perse. Cf. O’Donovan, The book of rights, p. LXI.]
[Footnote 2: Il y a ici une lacune dans le manuscrit qui nous sert de base, c’est-à-dire dans le Leabhar na hUidhre. Cette lacune est d’un feuillet au moins. Nous la complétons à l’aide: 1° d’une analyse d’O’Curry (On the Manners, t. II, p. 192-194; t. III, p. 162-163, 190-192), qui a eu entre les mains d’autres manuscrits; 2° de la partie du récit qui suit et que le Leabhar na hUidhre nous a conservé.]
§4.
Mider fait de nouveau la cour à Etâin. Le poème qu’il lui chante.
Eochaid fut un an sans revoir Mider. Mais pendant ce temps, Etâin reçut du dieu amoureux de nombreuses visites. L’auteur inconnu de la composition épique dont nous donnons l’analyse met dans la bouche de Mider un poème qui ne paraît pas être ici tout à fait à sa place. C’était le chant que le messager de la mort faisait entendre aux femmes qu’il enlevait pour les conduire au séjour mystérieux de l’immortalité.
«O belle femme, viendras-tu avec moi dans la terre merveilleuse où l’on entend une jolie musique, où sur les cheveux on porte une couronne de primevères, où de la tête aux pieds le corps est couleur de neige, où personne n’est triste ni silencieux, où les dents sont blanches et les sourcils noirs….. les joues rouges comme la digitale en fleur….. L’Irlande est belle, mais bien peu de paysages y sont aussi séduisants que celui de la Grande Plaine où je t’appelle. La bière d’Irlande enivre, mais la bière de la Grande Terre est bien plus [Pg 318]enivrante. Quel pays merveilleux que celui dont je parle! La jeunesse n’y vieillit point. Il y coule des ruisseaux d’un liquide chaud, tantôt d’hydromel, tantôt de vin, toujours de choix. Les hommes y sont charmants, sans défaut, l’amour n’y est pas défendu. O femme, quand tu viendras dans mon puissant pays, ce sera une couronne d’or que tu porteras sur la tête. Je te donnerai du porc frais; tu auras de moi pour boisson de la bière1 et du lait, ô belle femme!—O belle femme, viendras-tu avec moi2?»
Ces doctrines sur l’autre vie étaient connues en Grèce. Au cinquième siècle avant notre ère, Platon en avait entendu parler et les attribuait à Musée. «Suivant cet auteur,» dit le célèbre philosophe athénien, «les justes, dans l’Hadès ou séjour des morts, sont admis au banquet des saints, et, couronnés de fleurs, ils passent leur temps dans une éternelle ivresse3.»
Le morceau mis dans la bouche de Mider par la composition épique que nous analysons n’est donc [Pg 319]point ici à sa place. Mider voulait ramener Etâin dans un pays où elle avait vécu plusieurs siècles et qu’elle connaissait fort bien; ce n’est pas à la «Grande Terre,» où tous les humains se réunissent après la mort, c’était dans son propre palais, à Bregleith, qu’il voulait la conduire; et l’amour qu’il lui offrait était le sien, il ne lui proposait pas pour amants les hommes charmants et sans défauts qui habitent le domaine mystérieux de la mort.
Ses efforts furent impuissants. La fidélité d’Etâin au roi son époux resta inébranlable. Mider avait beau lui faire les offres les plus séduisantes de bijoux et de trésors: «Je ne puis,» disait-elle, «quitter mon mari que s’il y consent.» Pendant ce temps, Eochaid comptait avec angoisse les jours qui le séparaient de la date redoutable à laquelle Mider devait reparaître. On prétend que son surnom, qui paraît avoir été Airem, au génitif Airemon, vient d’Aram, «nombre,» et veut dire celui qui compte.
[Footnote 1: Sur le porc et la bière des dieux, voir plus haut, p. 275.]
[Footnote 2: Leabhar na hUidhre, p. 131; Windisch, Irische Texte, p. 132, 133. J’ai retranché de la traduction plusieurs vers où paraissent nécessaires des corrections qu’il n’est pas prudent de risquer sans avoir vu d’autres manuscrits. Le quatrain qui, dans l’édition de M. Windisch, forme les lignes numérotées 11 et 12, exprime une pensée chrétienne qui a été intercalée pour faire passer le reste, et je l’ai supprimé.]
[Footnote 3: République, livre II; Platonis opera, édit. Didot-Schneider, t. II, p. 26, lignes 15-20.]
§5.
Mider enlève Etâin.
L’année finie, Eochaid se trouvait à Tara, entouré des grands seigneurs d’Irlande, quand apparut Mider, qui semblait fort mécontent.—«Nous allons,» dit Mider, «jouer notre seconde partie d’échecs.»—«Quel sera l’enjeu?» demanda Eochaid.—» Ce que désirera le gagnant,» répondit Mider, «et cette [Pg 320]partie-ci sera la dernière.» «Que désires-tu?,» reprit Eochaid.—«Mettre mes deux mains autour de la taille d’Etâin,» dit Mider, «et lui donner un baiser.» Eochaid se tut d’abord; puis enfin, élevant la voix:—«Reviens dans un mois,» lui dit-il, «et on te donnera ce que tu demandes.» Mider accepta ce nouveau délai, il partit.
Quand arriva le jour fatal, Eochaid était au milieu de la grande salle de son palais à Tara, avec sa femme; autour d’eux se pressaient en rangs épais les plus braves guerriers de l’Irlande, que le roi avait appelés à son aide et qui remplissaient non seulement le palais, mais la cour de la forteresse; les serrures des portes étaient fermées. Eochaid comptait résister par la force au rival qui prétendait lui enlever sa femme. La journée se passa et le dieu terrible ne paraissait point. La nuit vint. Tout d’un coup, on aperçut Mider au milieu de la salle. On ne l’avait pas vu entrer. Le beau Mider, dit le conteur irlandais, était, cette nuit, plus beau que jamais.»
Eochaid le salua: «Me voici,» dit Mider; «donne-moi ce que tu m’as promis. C’est une dette et j’ai le droit d’en exiger l’acquittement.»—«Je n’y ai pas songé jusqu’à présent,» répondit Eochaid hors de lui. «Tu m’as promis de me donner Etâin,» répliqua Mider.
A ces mots, la rougeur monta au visage d’Etâin. Mider lui adressa la parole: «Ne rougis pas,» lui dit-il, «tu n’as pas de reproche à te faire. Depuis [Pg 321]un an, je ne cesse de solliciter ton amour, en t’offrant bijoux et richesses. Tu es la plus belle des femmes d’Irlande et tu as refusé de m’écouter aussi longtemps que ton mari ne t’en aurait pas accordé la permission.»—«Je t’ai dit,» reprit Etâin, «que je n’irai pas où tu m’appelles, tant que mon mari ne m’aura pas cédée à toi. Je me laisserai prendre si Eochaid me donne.»—«Je ne te donnerai pas,» s’écria Eochaid. «Je consens seulement à ce qu’il mette ses deux mains autour de ta taille ici, dans cette salle, comme il a été convenu.»—«Cela va être fait,» répondit Mider.
Il tenait une lance dans sa main droite; il la fit passer dans la main gauche, et, de son bras droit saisissant Etâin, il s’éleva en l’air et disparut avec elle par l’ouverture qui, pratiquée dans le toit, servait de cheminée aux palais irlandais. Les guerriers qui entouraient le roi se levèrent honteux de leur impuissance; ils sortirent et ils aperçurent deux cygnes qui voltigeaient autour de Tara; leurs longs et blancs cous étaient unis par un joug d’or.
Les Irlandais virent souvent, plus tard, des couples merveilleux de cette espèce. Mais alors, c’était la première fois qu’un tel spectacle leur était donné. Dans ces deux cygnes, Eochaid et ses guerriers reconnurent Mider et Etâin; mais les deux fugitifs étaient trop loin pour qu’on pût les atteindre1. Plus tard, cependant, un druide apprit à Eochaid [Pg 322]où se trouvait le palais souterrain de Mider. Eochaid, avec le secours de la puissance magique que les druides possèdent, força l’entrée de cette résidence mystérieuse, et il reprit au dieu vaincu la femme si belle et si aimée. Mais un jour Mider se vengea: la mort tragique du roi suprême Conairé, petit-fils par sa mère d’Eochaid Airem et d’Etâin, fut causée par la haine implacable de ce dieu et de ses gens, c’est-à-dire des sîde de Bregleith, contre la postérité d’Eochaid Airem et de la femme que ce prince avait enlevée à l’amoureux Mider2.
[Footnote 1: Leabhar na hUidhre, p. 132.]
[Footnote 2: Leabhar na hUidhre, p. 99, col. 1, lignes 12 et suiv. Nous connaissons, au sujet de Mider, quelques documents que nous n’avons pas utilisés ici. Ainsi, sur l’intervention de ce dieu dans la légende d’Eochaid mac Maireda, voyez Leabhar na hUidhre, p. 39, col. 2, ligne 1. Mider, roi des hommes de Ferfalga, beau-père du héros Cûroi, est probablement identique à notre dieu. O’Curry, On the Manners, t. III, p. 80.]
§6.
Manannân mac Lir et Bran, fils de Febal.
Manannân mac Lir, comme son nom l’indique, est fils de Ler, c’est-à-dire de la Mer. Entre lui et les autres dieux, ou Tûatha Dê Danann, dont nous avons parlé jusqu’ici, il y a une différence importante: le palais merveilleux qu’il habite n’est pas situé en Irlande; il se trouve dans une île de la mer, et à une distance assez grande des côtes pour être [Pg 323]inaccessible dans les conditions ordinaires de la navigation. A ce point de vue, Manannân et quelques autres dieux de la catégorie des Tûatha Dê Danann présentent une certaine analogie avec les Fomôré: il faut faire un voyage par mer pour atteindre leur résidence, comme pour gagner la vaste terre où, sous la domination des Fomôré, les défunts trouvent les joies d’une vie nouvelle, et l’immortalité.
Bran, fils de Febal, est un des voyageurs qu’un navire a transportés dans les îles des Tûatha Dê Danann. Il en est revenu, et a pu raconter son histoire.
Un jour, il était seul près de son palais; il entendit une musique très douce qui l’endormit, et, en se réveillant, il trouva à côté de lui une branche d’argent, couverte de fleurs1. Il la prit, et l’apporta chez lui; mais il ne la garda pas longtemps. Un jour, il y avait chez lui réunion nombreuse; beaucoup de chefs, accompagnés de leurs femmes, étaient rassemblés dans son palais, quand apparut une femme inconnue qui l’invita à se rendre dans le pays mystérieux des Sîde. Puis elle disparut, et avec elle la branche d’argent.
Bran s’embarqua le lendemain, et trente personnes avec lui. Au bout de deux jours, ils rencontrèrent Manannân mac Lir, roi du pays inconnu vers lequel ils naviguaient. Manannân était dans un char, et [Pg 324]chantait en vers le bonheur de son royaume. Bran continua son voyage et arriva dans une île qui n’était peuplée que de femmes. La reine était celle qui l’avait invité. Il y resta longtemps, puis revint en Irlande2.
[Footnote 1: On trouvera plus bas, p. 327, une branche analogue, dans la légende de Cormac.]
[Footnote 2: Il y a de cette pièce plusieurs manuscrits. Le plus ancien est le Leabhar na hUidhre, p. 121, mais il ne contient plus qu’un très court fragment. Vient ensuite, par ordre de date, le manuscrit H. 2. 16, du collège de la Trinité de Dublin, col. 395-399.]
§7.
Manannân mac Lir et le héros Cûchulainn.
Le nom de Manannân mac Lir est mêlé aux événements épiques qui forment le cycle de Conchobar et de Cûchulainn et le cycle ossianique. On le retrouve enfin dans un des morceaux qui continuent jusqu’au septième siècle l’histoire épique de l’Irlande.
La femme de Manannân était Fand, fille d’Aed Abrat et déesse comme lui. Un jour, il l’abandonna; elle, pour se venger, rechercha en mariage le héros Cûchulainn1, qui avait déjà une femme légitime, Emer2, et une concubine, Ethné Ingubai3. Elle habitait une île où elle attira le héros. C’était le «pays lumineux,» Tîr Sorcha[4].
[Pg 325]Loeg, cocher de Cûchulainn, qui, avant son maître, alla en éclaireur visiter cette étrange contrée, revint rempli d’admiration. Il y avait vu un arbre merveilleux5, de beaux hommes, de belles femmes, vêtus d’habits magnifiques, faisant bonne chère, écoutant une musique délicieuse. Mais, ce qui l’avait surtout frappé était la beauté de Fand. Il n’y avait, en Irlande, ni roi ni reine qui l’égalassent. «Ethné Ingubai, la concubine de Cûchulainn, est bien jolie,» disait-il; «mais une femme comme Fand rend les gens fous6.»
Cûchulainn se laissa séduire, épousa Fand, la ramena en Irlande. Jusque-là, Emer avait supporté patiemment les infidélités momentanées du volage héros, et avait admis, en outre, qu’il eût une concubine de rang inférieur; alors elle devint jalouse pour la première fois; elle ne put souffrir dans Fand une rivale égale ou supérieure à elle, et qui semblait devoir occuper définitivement la première place dans le cœur du plus grand des guerriers irlandais. Elle voulut tuer Fand. Cûchulainn s’y opposa; mais l’ardeur de la passion qu’Emer avait témoignée réveilla chez lui des sentiments qui semblaient éteints; [Pg 326]voyant la douleur d’Emer, il lui dit, pour la consoler, qu’il la trouvait toujours jolie, et qu’il n’avait pas cessé de l’aimer. Fand était présente. Profondément blessée de cette réconciliation, elle abandonna Cûchulainn.
Au même moment Manannân, sachant la détresse de l’épouse qu’il avait eu le tort de quitter, venait la chercher. Il s’approcha de Fand: visible pour elle, il était invisible pour tout autre. Ayant été bien accueilli par elle, il se rendit tout à coup visible aux yeux de Cûchulainn et de son cocher Loeg. Il partit emmenant Fand, qui, pour Cûchulainn, était à jamais perdue et que l’art des druides fit oublier à ce héros passionné7.
[Footnote 1: Serglige Conculaind, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, Irische Texte, p. 209, lignes 20 et suiv.]
[Footnote 2: Ibid., p. 208, lignes 12 et suiv.; p. 214, lignes 19 et suiv.]
[Footnote 3: Ibid., p. 206, lignes 17, 18; p. 207, lignes 9 et suiv.; p. 208, ligne 19.]
[Footnote 4: Windisch, Irische Texte, p. 219, ligne 18.]
[Footnote 5: C’est probablement de cet arbre que furent détachées la branche d’argent de Bran mac Febail dont il a été déjà question et la branche aux pommes d’or de Cormac dont nous parlerons plus loin. On peut comparer les arbres du palais souterrain de Brug na Boinné, p. 274-275. L’île d’Avalon, c’est-à-dire du Pommier, dans le cycle d’Arthur, tire sans doute son nom d’un arbre analogue.]
[Footnote 6: Windisch, Irische Texte, p. 219, ligne 25; p. 220, lignes 5, 6.]
[Footnote 7: Windisch, Irische Texte, p. 222-227.]
§8.
Manannân mac Lir et Cormac, fils d’Art.—Première partie: Cormac échange contre une branche d’argent sa femme, son fils et sa fille.
Nous retrouvons Manannân mac Lir dans le cycle ossianique. Un des principaux personnages de ce cycle est Cormac mac Airt, ou Cormac fils d’Art, dit aussi Cormac hûa Cuinn, c’est-à-dire petit-fils de Conn. Dans les annales de Tigernach, dont l’auteur mourut, comme on sait, en 1088, on lit, sous une date qui paraît correspondre à l’an 248 de notre ère, [Pg 327]la mention suivante: «Disparition de Cormac, petit-fils de Conn, pendant sept mois1.» La disparition de Cormac mac Airt est un événement merveilleux dont le récit est compris dans la seconde liste des récits que racontaient les filé; et cette liste paraît remonter au dixième siècle. Notre légende y est désignée sous le nom d’«Aventures» ou d’«Expédition de Cormac mac Airt.» Ce titre se retrouve en tête de la pièce dont il s’agit dans deux manuscrits du quatorzième siècle, mais avec une addition d’où il résulte que le pays où Cormac se serait rendu s’appelle «Terre de la Promesse»[2]. Des manuscrits plus récents intitulent ce morceau: «Trouvaille de la branche par Cormac mac Airt.» On va comprendre pourquoi.
Un jour, Cormac mac Airt, roi suprême d’Irlande, était dans sa forteresse de Tara. Il vit dans la prairie qui en dépendait un jeune homme qui tenait à la main une branche merveilleuse; neuf pommes d’or y étaient suspendues3. Quand on agitait cette branche, les pommes s’entre-choquant produisaient une musique étrange et douce. Personne ne pouvait l’entendre sans oublier à l’instant ses chagrins et ses maux. [Pg 328]Puis tous, hommes, femmes et enfants, s’endormaient.
—«Cette branche t’appartient-elle?» demanda Cormac au jeune homme.-«Oui, certes,» répondit celui-ci.—«Veux-tu la vendre?» reprit Cormac.—«Oui,» dit le jeune homme. «Je n’ai jamais rien eu qui ne fût à vendre.»—«Quel prix en exiges-tu?» dit Cormac.—«Je te l’apprendrai après,» répliqua le jeune homme.-«Je te donnerai ce que tu jugeras à propos,» répondit Cormac. «Et suivant toi, que te dois-je?»—«Ta femme, ton fils et ta fille.»—«Tu les auras tous les trois,» répliqua le roi.
Le jeune homme lui donna la branche, et ils entrèrent tous deux dans le palais. Cormac y trouva réunis sa femme, son fils et sa fille.—«Tu as là un bien joli bijou,» lui dit sa femme.—«Ce n’est pas étonnant,» répondit Cormac: «je le paie un gros prix.» Et il raconta le marché qu’il avait fait.—«Nous ne croirons jamais,» répondit sa femme, «qu’il y ait en ce monde un trésor que tu préfères à nous trois.»—«Il est vraiment trop dur,» s’écria la fille de Cormac, «que mon père nous ait échangés contre une branche!» La femme, le fils et la fille étaient tous les trois dans la désolation. Mais Cormac secoua la branche. A l’instant ils oublièrent leur affliction, ils allèrent joyeux au-devant du jeune homme, et partirent avec lui.
Bientôt la nouvelle de cet événement étrange se répandit dans Tara d’abord, puis dans toute l’Irlande. On aimait beaucoup la reine et ses deux enfants; [Pg 329]il s’éleva un immense cri de douleur et de regret. Mais Cormac secoua sa branche; aussitôt les plaintes cessèrent, et le chagrin de ses sujets fit place à la joie.
[Footnote 1: «Teasbhaidh Cormaic hua Cuinn fri-re secht miss.» O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 44. La même expression est employée pour désigner l’enlèvement d’Etâin par Mider. Leabhar na hUidhre, p. 99, col. 1, ligne 13.]
[Footnote 2: Tîr Tairngiri. Livre de Ballymote, f° 142, verso. Manuscrit du collège de la Trinité de Dublin, coté H. 2. 16, col. 889. Cf. p. 331.]
[Footnote 3: Comparez la branche d’argent dont il est question plus haut, dans la légende de Bran mac Febail, p. 323.]
§9.
Manannân mac Lir et le roi Cormac fils d’Art.—Deuxième partie.—Cormac retrouve sa femme, son fils et sa fille.
Une année s’écoula. Cormac éprouva le désir de revoir sa femme, son fils et sa fille. Il sortit de son palais, prit la direction où il les avait vus s’engager. Un nuage magique l’enveloppa; il arriva dans une plaine merveilleuse. Là s’élevait une maison, et une foule immense de cavaliers étaient réunis à l’entour. Leur occupation était de couvrir cette maison de plumes d’oiseaux étrangers. Quand ils avaient couvert une moitié de la maison, les plumes leur manquaient pour terminer ce travail, et ils partaient pour aller chercher les plumes nécessaires à l’achèvement de leur tâche. Mais pendant leur absence, les plumes qu’ils avaient posées disparaissaient, soit qu’elles fussent enlevées par le vent, soit par toute autre cause. Il n’y avait donc pas de raison pour que leur travail fût jamais achevé. Cormac les regarda longtemps, puis perdit patience.—«Je vois bien,» dit-il, «que vous faites cela depuis le commencement du [Pg 330]monde, et que vous continuerez jusqu’à ce que le monde finisse.»
Il poursuivit sa route. Après avoir vu plusieurs autres choses curieuses, il arriva dans une maison où il entra. Il y trouva un homme et une femme de grande taille, et dont les vêtements étaient de diverses couleurs. Il les salua; eux, comme il était tard, lui proposèrent l’hospitalité pour la nuit. Cormac accepta.
L’hôte apporta lui-même un cochon tout entier, qui devait servir pour le repas, et une bûche énorme, qui, fendue en plusieurs morceaux, devait le cuire. Cormac prépara le feu et mit dessus un quartier de cochon.—«Raconte-nous une histoire,» dit l’hôte à Cormac, «et, si elle est vraie, lorsque tu l’auras terminée, le quartier de cochon sera cuit.»—«Commence toi-même,» répondit Cormac, «ta femme parlera ensuite; mon tour viendra après.»—«Tu as raison,» répliqua l’hôte. «Voici mon histoire. Ce cochon est un des sept que je possède; et de leur chair je pourrais nourrir le monde entier. Quand un d’eux est tué et mangé, je n’ai qu’à mettre ses os dans l’étable, et le lendemain je le retrouve vivant1.» L’histoire était vraie, car aussitôt qu’elle fut finie, le quartier de cochon se trouva cuit.
Cormac mit un second quartier de cochon sur le [Pg 331]feu; la femme prit la parole.—«J’ai sept vaches blanches,» dit-elle; «et tous les jours je remplis sept cuves de leur lait. Si les habitants du monde entier se réunissaient dans cette plaine, j’aurais assez de lait pour les rassasier.» L’histoire était vraie, car, aussitôt qu’elle fut terminée, on constata que le quartier de cochon était cuit. «Je vois,» dit Cormac, «que vous êtes Manannân et sa femme. C’est Manannân qui possède les cochons dont tu viens de parler, et c’est de la Terre Promise qu’il a ramené sa femme et les sept vaches2.»
—«Ton tour est venu de raconter une histoire,» reprit le maître de la maison. «Si elle est vraie, quand elle sera finie le troisième quartier sera cuit.» Cormac raconta comment il avait acquis la branche merveilleuse aux neuf pommes d’or et à la musique enchanteresse; comment il avait en même temps perdu sa femme, son fils et sa fille. Quand il eut terminé son récit, le quartier de cochon était cuit.—«Tu es le roi Cormac,» lui dit son hôte. «Je le reconnais à ta sagesse; le repas est prêt, mange.»—«Jamais,» répondit Cormac, «je n’ai dîné en compagnie de deux personnes seulement.» Manannân ouvrit une porte et fit entrer la femme, le fils et la fille de Cormac. Le roi fut bien heureux de les revoir; eux éprouvèrent la même joie que lui.—«C’est moi qui te les ai pris,» dit [Pg 332]Manannân, «c’est moi qui t’ai donné la branche merveilleuse. Mon but était de te faire venir ici.»
Cormac ne voulut pas commencer le repas avant d’avoir l’explication des merveilles qu’il avait vues sur son chemin. Manannân la lui donna; il lui expliqua, par exemple, que les cavaliers qui couvrent une maison de plumes et recommencent indéfiniment leur travail sans jamais en voir l’achèvement sont les gens de lettres qui cherchent la fortune, croient la trouver, et ne l’atteindront jamais: en effet, chaque fois qu’ils rentrent chez eux apportant de l’argent, ils apprennent qu’on a dépensé tout celui qu’à leur départ ils avaient laissé à la maison.
Enfin Cormac, sa femme et ses enfants se mirent à table. Ils mangèrent. Quand il fut question de boire, Manannân présenta une coupe.—«Cette coupe,» dit-il, «a une propriété particulière. Quand on dit devant elle un mensonge, elle se brise, et si ensuite on dit la vérité, les morceaux se rejoignent.»—«Prouve-le,» s’écria Cormac.—«C’est bien facile,» reprit Manannân. «La femme que je t’ai enlevée a eu depuis ce temps un nouveau mari.» Aussitôt la coupe se brisa en quatre morceaux,»—«Mon mari a menti,» répondit la femme de Manannân.» Elle disait la vérité: à l’instant, les quatre morceaux de la coupe se rejoignirent sans qu’il restât aucune trace de l’accident.
Après le repas, Cormac, sa femme et ses enfants allèrent se coucher. Quand ils se réveillèrent le lendemain, ils étaient dans le palais de Tara, capitale [Pg 333]de l’Irlande, et Cormac y trouva près de lui la branche merveilleuse, la coupe enchantée, même la nappe qui couvrait la table sur laquelle il avait mangé la veille dans le palais du dieu Manannân. Si nous en croyons l’annaliste Tigernach, son absence avait duré sept mois, et ces événements merveilleux se seraient passés l’an 248 de J.-C.[3].
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 275, une légende analogue dans un texte plus ancien.]
[Footnote 2: Sur les cochons de Manannân, voir plus haut, p. 277. Manannân a ramené deux vaches de l’Inde, p. 279.]
[Footnote 3: Cette pièce a été publiée avec une traduction anglaise, mais d’après un manuscrit récent, dans les Transactions of the Ossianic Society, t. III, p. 213. L’auteur de l’édition est M. Standish Hayes O’Grady. Certains détails paraissent modernes. J’ai peine à considérer comme ancien le passage relatif à la fidélité de la femme de Cormac. Le paganisme celtique n’est pas si chaste.]
§10.
Manannân mac Lir est père de Mongân, roi d’Ulster au commencement du sixième siècle de notre ère.
Cormac mac Airt vivait au troisième siècle de notre ère. Nous retrouvons encore le nom de Manannân mêlé à l’histoire épique d’Irlande vers la fin du sixième siècle ou au commencement du septième. A cette époque, régnait en Ulster Fiachna Lurgan. Il était l’ami d’Aidân mac Gabrâin, qui suivant les Annales de Cambrie mourut en 6071. Tigernach mentionne aussi la mort d’Aidân mac Gabrâin, mais il la date de l’année précédente2.
[Pg 334]Aidâin mac Gabrâin était roi des Scots ou Irlandais établis en Grande-Bretagne. Il est connu surtout par la guerre malheureuse qu’il soutint contre les Anglo-Saxons. Aedilfrid, roi des Northumbriens, le vainquit, suivant Bède, dans la sanglante bataille de Degsa-Stân, où les Anglo-Saxons victorieux perdirent un corps d’armée tout entier avec le frère de leur roi. C’est en 603 que cette bataille fut livrée3.
Dans les rangs de l’armée commandée par Aidân mac Gabrâin, soit lors de cette bataille, soit lors d’une autre rencontre, il se trouvait des troupes auxiliaires venues d’Irlande. L’ami d’Aidan, Fiachna mac Lurgan, roi d’Ulster, les avait amenées. Il avait laissé sa femme dans son palais à Rath-môr Maige Linni. Or, pendant son absence, il arriva à sa femme une aventure étrange.
Un jour qu’elle était seule, un inconnu se présenta et lui parla d’amour. La reine repoussa ses avances.—«Il n’y a,» dit-elle, «en ce monde ni trésors ni bijoux qui pourraient me décider à déshonorer mon mari.»—«Mais,» reprit l’inconnu, «que feriez-vous s’il était en votre pouvoir de lui sauver la vie?»—«Ah!» répondit-elle, «si je le voyais en danger, rien ne me semblerait difficile; je ferais tout pour venir en aide à celui qui aurait le moyen de le sauver.»—«Le moment est arrivé de faire ce que tu dis,» répliqua l’inconnu, [Pg 335]«car ton mari est en grand péril. Il a en face de lui un guerrier terrible; il n’est pas de force à lui résister; il va être tué. Si tu cèdes à mon amour, tu auras un fils qui sera un prodige. Il s’appellera Mongân. Moi j’irai au combat; je m’y trouverai demain matin avant midi au milieu des guerriers d’Irlande, en présence de ceux de Grande-Bretagne. Je raconterai à ton mari ce que nous aurons fait; je lui dirai que c’est toi qui m’envoies.» La reine céda. Le lendemain, de bonne heure, l’inconnu partait en chantant quatre vers dont voici la traduction:
Je vais rejoindre mes compagnons tout près. Ce matin le ciel est blanc et pur. C’est moi qui suis Manannân mac Lir; Tel est le nom du guerrier qui est venu.Manannân chantait ce quatrain en Irlande en sortant du palais du roi d’Ulster, à Rath môr Maige Linni, un matin, vers l’an 603 de notre ère. Au même moment, en Grande-Bretagne, près de Degsa-Stân, deux armées s’avancaient l’une contre l’autre, sur le point d’en venir aux mains: l’une, celle des Saxons, était commandée par Aedilfrid, roi des Northumbriens; l’autre, celle des Irlandais, avait à sa tête Aidân mac Gabrâin et le roi d’Ulster, Fiachna Lurgan. Tout d’un coup, on vit sur le front de l’armée irlandaise un guerrier inconnu qui, par sa distinction et la richesse de son équipement, attira tous les regards. Il s’approcha de Fiachna, et lui parlant en [Pg 336]particulier, lui raconta qu’il avait vu sa femme la veille.—«J’ai promis à la reine,» ajouta-t-il, «de te donner mon concours.» Il se plaça au premier rang et, suivant le récit irlandais, qui attribue aux Irlandais l’honneur de cette journée, il assura la victoire aux deux alliés, Aidân mac Gabrâin et Fiachna Lurgan.
Celui-ci repassa la mer, et rentra dans son palais; il trouva sa femme grosse. Elle lui raconta son histoire; Fiachna approuva la conduite de la reine. Peu après Mongân naquit. Il passa pour fils de Fiachna; «mais on sait bien,» dit le conteur irlandais, «qu’en réalité son père était Manannân mac Lir4.» Comme les Gaulois dont saint Augustin parlait au commencement du cinquième siècle, les Irlandais du septième siècle croyaient qu’il y avait des dieux amoureux et séducteurs des femmes5.
[Footnote 1: Annales Cambriæ, édition donnée dans la collection du Maître des rôles en 1860, par John Williams Ab Ithel, p. 6.]
[Footnote 2: O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 179.]
[Footnote 3: Bède, Historia ecclesiastica, livre I, chap. 34, chez Migne, Patrologia latina, tome XCV, col. 76.]
[Footnote 4: Le principal ms. est le Leabhar na hUidhre, p. 133. Le commencement y manque: on le trouve dans des mss. moins bons, tels que T. C. D., H. 2. 16, col. 911, et le n° 145 du fonds Betham dans la Bibliothèque royale d’Irlande. C’est dans ce manuscrit, f° 63, que j’ai trouvé clairement écrit le nom des ennemis contre lesquels Fiachna et Aidân livrèrent bataille, fria Saxanu.]
[Footnote 5: De civitate Dei, livre XV, chap. 23. Ce passage a été reproduit par Isidore de Séville, Origines, livre VIII, chap. XI, § 103.]
§11.
Mongân, fils d’un dieu, est un être merveilleux.
Mongân, fils de Fiachna, est un personnage historique. [Pg 337]Les chroniques irlandaises donnent la date de son décès, et tous la placent à la même époque, à quelques années près. Suivant Tigernach, le plus ancien des annalistes irlandais qui nous aient été conservés, Mongân, fils de Fiachna, fut tué d’un coup de pierre, en 625, par Arthur, fils de Bicur, Breton1. Mongân a donc existé ailleurs que dans l’épopée. Or, suivant la légende irlandaise, il n’était pas seulement fils d’un dieu; mais, par un autre prodige, conséquence du premier, en lui revivait Find mac Cumaill, le guerrier célèbre de l’épopée ossianique, le Fingal de Macpherson; et cependant il y avait trois siècles environ que Find était mort quand naquit Mongân2.
Déjà, dans le volume précédent3, nous avons parlé de la légende irlandaise où l’on raconte comment fut prouvée l’identité de Mongân avec Find. Une querelle eut lieu entre Mongân et Forgoll son file; il s’agissait de savoir où était mort Fothad [Pg 338]Airgtech, roi d’Irlande, tué par Cailté, l’un des compagnons de Find dans une bataille dont les Quatre Maîtres, chronologistes hardis, fixent à l’année 285 la date un peu vague4.
Violemment irrité contre Mongân qui le contredisait, Forgoll le menaça d’incantations terribles qui effrayèrent le roi et répandirent l’épouvante dans toute l’assistance. Il fut convenu que Mongân aurait trois jours pour donner la preuve de ce qu’il avait avancé, c’est-à-dire pour établir que Fothad avait été tué non pas à Dubtar5 en Leinster, comme Forgoll le prétendait, mais sur les bords de la rivière de Larne, autrefois Ollarbé, en Ulster, tout près du château de Mongân. Dans le cas où, avant l’expiration du délai fixé, Mongân ne serait point parvenu à prouver qu’il avait raison, tous ses biens, sa personne même, devaient, suivant les conventions, devenir la propriété du file.
Mongân avait accepté cet arrangement sans hésiter, en homme sûr du succès; et il laissa s’écouler les deux premiers jours et la plus grande partie du troisième, non seulement sans rien perdre de son impassibilité, mais sans que rien parût la justifier. Sa femme [Pg 339]était plongée dans une profonde tristesse. Dès que Mongân eût pris l’engagement fatal, les larmes ne cessèrent de couler sur les joues de la reine.—«Mets donc un terme à ta douleur,» lui disait Mongân: «quelqu’un viendra à notre aide.»
Le troisième jour arriva. Forgoll se présenta; il voulait déjà que son contrat fût exécuté. Il prétendait qu’il avait droit de prendre immédiatement possession de tous les biens de Mongân et même de sa personne.—«Attendez jusqu’au soir,» lui répondit Mongân. Il était dans sa chambre haute avec sa femme. Celle-ci pleurait et poussait des gémissements, car elle sentait approcher de plus en plus le moment fatal où le file allait s’emparer de tout, et elle ne voyait pas apparaître le sauveur dont parlait son mari.—«Ne t’afflige pas, ô femme,» lui dit Mongân. «L’homme qui vient à notre secours n’est plus bien loin; j’entends le bruit de ses pieds dans la rivière de Labrinné.»
Il s’agit ici de la rivière de Caragh, qui coule dans le comté de Kerry et qui se jette dans la baie de Dingle, à l’extrémité sud-ouest de l’Irlande. Mongân se trouvait en ce moment à environ cent lieues de là, dans la paroisse de Donegore, à quelque distance au nord-est de la ville d’Antrim, chef-lieu d’un comté qui forme l’extrémité nord-est de l’île. Cailté, son élève, le compagnon des combats de Mongân au temps où ce dernier s’appelait Find, arrivait du pays des morts pour rendre témoignage à la véracité de son ancien chef et pour confondre l’audacieuse présomption [Pg 340]du file Forgoll. Il suivait la route qu’ont toujours prise ceux qui, de la contrée mystérieuse habitée par les morts, ont voulu gagner le nord-est de l’Irlande.
Les paroles consolantes du roi calmèrent un instant sa femme; il y eut un moment de silence. Puis elle recommença à pleurer et à pousser des gémissements.—«Ne pleure pas, ô femme,» reprit Mongân. «Il va être ici, l’homme qui vient à notre secours. J’entends ses pieds qui agitent l’eau dans la rivière de Maine.» C’est une autre rivière du comté de Kerry; on la rencontre quand de la rivière de Caragh on se dirige vers le nord-est en suivant la route qui devait conduire Cailté au palais de Mongân. La douleur de la reine fut apaisée pendant quelques instants par les discours de son mari; puis, ne voyant personne venir, elle poussa de nouveau des gémissements accompagnés de larmes.
La même scène se reproduisit nombre de fois. Cailté ne passait pas une rivière sans que Mongân l’entendît et l’annonçât à sa femme. Il l’entendit, par exemple traverser la Liffey, qui arrose Dublin; la Boyne, qui coule un peu plus au nord; ensuite la Dee, puis le lac de Carlingford, qui de plus en plus se rapprochent du comté d’Antrim où se trouvait Mongân.
Enfin Cailté était tout près. Il traversait l’Ollarbé, c’est-à-dire la rivière de Larne, à une toute petite distance au sud du palais de Mongân. Mais on ne l’apercevait pas encore, et Mongân seul l’avait entendu. La nuit tombait. Mongân était dans son palais, [Pg 341]assis sur son trône; à droite se tenait sa femme tout en larmes; en face de lui le file Forgoll réclamait l’exécution des engagements pris par le roi, et faisait appel à la bonne foi de ses cautions. Au même moment on vit un guerrier que, sauf Mongân, personne ne connaissait, s’approcher du rempart du côté du midi. Il tenait dans sa main une hampe de lance sans pointe; avec l’aide de ce bâton, il sauta successivement les trois fossés et les trois rejets de terre qui formaient l’enceinte de la forteresse. En un clin d’œil il se trouva dans la cour, et de la cour entra dans la salle. Il vint se placer entre Mongân et la paroi. Forgoll était de l’autre côté de la salle, faisant face au roi.
Le nouveau venu demande de quoi il s agit.—«Le file que voilà,» dit Mongân, «et moi, nous avons fait un pari au sujet de la mort de Fothad Airgtech. Le file prétend que Fothad est mort à Dubtar en Leinster, moi j’ai dit que c’était faux.»—«Eh bien,» s’écria le guerrier inconnu, «le file en a menti.»—«Tu regretteras cette parole,» répondit le file.-«Ce que tu dis là n’est pas bien,» répliqua le guerrier. «Je vais prouver ce que j’avance. Nous étions avec toi,» dit-il en s’adressant au roi; «nous étions avec Find,» ajouta-t-il en regardant l’auditoire.—«Tais-toi donc,» reprit Mongân, «tu as tort de révéler un secret.»—«Nous étions donc avec Find,» reprit le guerrier. «Nous venions d’Alba, c’est-à-dire de Grande-Bretagne, nous rencontrâmes Fothad Airgtech près d’ici, sur [Pg 342]les bords de l’Ollarbé. Nous lui livrâmes bataille avec ardeur. Je lui lançai mon javelot de telle sorte qu’il lui traversa le corps, et le fer, se détachant de la hampe, alla se fixer en terre de l’autre côté de Fothad. Voici la hampe de ce javelot. On retrouvera la roche nue du haut de laquelle j’ai lancé mon arme. On retrouvera à peu de distance à l’est le fer plongé dans le sol; on retrouvera encore un peu plus loin, toujours à l’est, le tombeau de Fothad Airgtech. Un cercueil de pierre enveloppe son cadavre; ses deux bagues d’argent, ses deux bracelets et son collier d’argent sont dans le cercueil6. Au-dessus de la tombe se dresse une pierre levée, et à celle des extrémités de cette pierre qui plonge dans le sol on peut lire une inscription gravée en ogam: «Ici repose Fothad Airgtech; il combattait contre Find quand il a été tué par Cailté.»
On alla dans l’endroit indiqué par le guerrier; on trouva la roche, le fer de lance, la pierre levée, l’inscription, le cercueil, le cadavre et les bijoux dont il avait parlé: Mongân avait donc gagné son pari7. Le guerrier inconnu était Cailté, élève de Find son compagnon de guerre, arrivé du pays des morts pour défendre son ancien maître injustement attaqué.
[Pg 343]On a vu comment, divulguant le secret que Mongân avait gardé jusque-là, Cailté avait publiquement proclamé l’identité de Mongân avec le célèbre Find. Cette étrange identité était la conséquence de la naissance merveilleuse de Mongân; puisque Mongân devait le jour non pas au roi Fiachna, son père apparent, mais à un être d’une race supérieure, puisque Mongân était fils de Manannân mac Lir, c’est-à-dire d’un dieu, d’un de ces personnages surnaturels qui, suivant la croyance gauloise rapportée par saint Augustin, sont amoureux des femmes des hommes.
[Footnote 1: O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 187, 188. Le texte d’O’Conor est très corrompu; on trouve une meilleure leçon chez Hennessy, Chronicum Scotorum, p. 78. Nous devons, pour être complet, signaler un texte, qui est en désaccord avec ces données chronologiques. C’est la pièce intitulée: Tucait baile Mongâin, «Cause de l’extase de Mongân.» Leabhar na hUidhre, p. 134, col. 2. On y voit Mongân vivant avec sa femme l’année de la mort de Ciaran mac int Shair, et de Tuathal Mael-Garb, c’est-à-dire en 544. Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 48-49. La chronologie irlandaise à ces époques reculées n’est qu’approximative.]
[Footnote 2: Tigernach met la mort de Find en 274. O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 49.]
[Footnote 3: Tome I, p. 265, 266.]
[Footnote 4: O’Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, 1851, t. I, p. 120, 121. Par une contradiction singulière, les Quatre Maîtres (Ibid., p. 118, 119) font mourir en 283, c’est-à-dire deux ans plus tôt, Find, sous les ordres duquel Cailté combattait dans la bataille livrée en 285.]
[Footnote 5: Duffry, près de Wexford. Je dois à l’obligeance de M. Hennessy cette identification géographique, comme toutes celles qu’on trouvera dans la suite de la légende de Mongân.]
[Footnote 6: Airgtech, surnom du roi, signifie probablement: qui a de l’argent, des ornements d’argent. Je dois cette hypothèse à M. Ernault.]
[Footnote 7: C’est M. Hennessy qui a signalé cette pièce à mon attention. Il m’a aidé de ses conseils pour la traduction des passages difficiles. Le meilleur manuscrit est le Leabhar na hUidhre, p. 133, col. 1.]
[Pg 344]CHAPITRE XV.
LA CROYANCE A L’IMMORTALITÉ DE L’AME EN IRLANDE ET EN GAULE.
§1. L’immortalité de l’âme dans la légende de Mongân.—§2. La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question.—§3. Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique.—§4. Le pays des morts. La mort est un voyage. Texte du quatrième siècle avant notre ère.—§5. Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux: tels sont Cûchulainn, Loégairé Liban et Crimthann Nîa Nair. Légende de Cûchulainn.—§6. Légende de Loégairé Liban.—§7. La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne d’Ossin.—§8. Légende de Crimthann Nîa Nair.—§9. Différence entre Cûchulainn d’un côté, Loégairé Liban et Crimthann de l’autre.
§1.
L’immortalité de l’âme dans la légende de Mongân.
La merveilleuse naissance de Mongân et le rôle que joue dans sa légende le dieu Manannân mac Lir ne sont pas les seuls points sur lesquels ce récit mythique [Pg 345]nous fait connaître les croyances fondamentales de la religion celtique. Il y a dans cette légende deux points qui méritent également une étude attentive. L’un est que Find, tué à la fin du troisième siècle, n’avait cependant pas cessé de vivre, qu’il avait conservé sa personnalité, et qu’il revint en ce monde plus de deux siècles après sa mort, ayant, par une seconde naissance, pris un corps nouveau.