Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

H. d' (Henry) Arbois de Jubainville · Chapitre 1 sur 1 · partie 5/12

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Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

[Footnote 1: Voir plus haut, p. 31 et suivante, p. 90 et suivantes.]

[Footnote 2: Dans certaines compositions modernes plus politiques au fond que littéraires dans la forme, l’auteur, parlant des Fomôré, semble avoir pensé aux conquérants anglo-normands.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 26-35. Voir, sur le même sujet, un poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 3 et suivantes; Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, distinctio III, chap. IV et V, dans Giraldi Cambrensis Opera, édition Dimock, vol. V, p. 144, 145; Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 122. Tûan mac Cairill ne dit mot de ces cinq rois. Il parle de Semion, fils de Stariat, d’où les Fir-Domnann, les Fir-Bolg et les Galiôin. Leabhar na-hUidhre, p. 16, col. 2, lignes 5-7. Semion, suivant lui, serait venu en Irlande, tandis que Gilla Coemain, le Livre des Conquêtes et les textes postérieurs n’y font arriver que ses descendants.]

§5.

Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive. Doctrine du moyen âge.

De quel pays venait cette population nouvelle? Si nous en croyons Nennius, elle arrivait d’Espagne, puisque c’est de l’Espagne, suivant lui, que l’Irlande [Pg 134]a reçu tous ses habitants; et chez lui Espagne est la traduction évhémériste des mots celtiques qui désignaient le pays mystérieux des morts. Mais dans la doctrine qui prévalut en Irlande au onzième siècle, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin étaient partis de Grèce. Après le désastre de la tour de Conann, ceux des descendants de Némed qui, au nombre de trente, échappèrent à la mort, passèrent d’abord quelque temps en Irlande; puis, chassés par les maladies et par les exactions des Fomôré, ils renoncèrent à ce séjour désastreux et se partagèrent en trois groupes.

L’un s’établit dans les régions septentrionales de l’Europe, il devait revenir en Irlande sous le nom de Tûatha Dê Danann. Nous verrons plus loin que la doctrine celtique primitive donnait aux Tûatha Dê Danann une origine tout autre et les faisait venir du ciel. Un autre groupe s’établit en Grande-Bretagne; c’est de lui que, suivant cette légende relativement moderne, les Bretons sont descendus.

Enfin quelques-uns des descendants de Némed se réfugièrent en Grèce; mais les habitants de cette inhospitalière contrée les réduisirent en esclavage et les employèrent à un travail des plus durs. Il s’agissait de transformer des rochers en champs fertiles; et, à cet effet, ces malheureux étaient obligés de prendre de la terre dans la plaine, de la mettre dans des sacs de cuir, en irlandais bolg, et de la porter sur leur dos jusqu’au sommet des rochers. Fatigués de ce rude labeur—qui, en réalité, n’a [Pg 135]été inventé que pour donner une étymologie au nom des Fir-Bolg,—ils se soulevèrent au nombre de cinq mille, transformèrent en bateaux les sacs de cuir dans lesquels ils avaient jusque-là transporté la terre, et ce furent ces navires qui les amenèrent en Irlande. Ces navires formaient trois flottes, et ces trois flottes arrivèrent en Irlande dans la même semaine; la première le samedi, la seconde le mardi, et la troisième le vendredi suivant1. Les trois peuples atteignirent la côte par ordre alphabétique: d’abord les Fir-Bolg, ensuite les Fir-Domnann, en dernier lieu les Galiôin.

[Footnote 1: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 2, lignes 14-30, p. 7, col. 2, ligne 35; poème commençant par les mots «hEriu oll ordnit Gaedil,» Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 36 et suivantes; Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 186-191 O’Curry, On the manners, t. II, p., 110, 185.]

§6.

Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois.

Quand, au onzième siècle, on éprouva le besoin d’une chronologie irlandaise analogue à la chronologie biblique, telle que l’avait créée la science gréco-romaine du quatrième siècle, on raconta qu’entre le désastre de la tour de Conann et l’arrivée des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande, il s’était écoulé deux cents ou deux cent [Pg 136]trente ans1. Antérieurement, la tradition mythologique ne contenait aucune indication chronologique quelconque.

Du onzième siècle aussi date une liste des rois d’Irlande au temps de la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Ces rois sont au nombre de neuf, et la durée totale de leurs règnes est de trente-sept ans; le dernier et le plus remarquable de ces princes, le seul probablement qui appartienne à la légende primitive, fut Eochaid mac Eirc, appelé ailleurs Eochaid «le fier,» en irlandais garb, et aussi Eochaid mac Duach. Il régna dix ans; pendant ce temps on ne vit pas de pluie d’orage en Irlande: il n’y eut que de la rosée. Ce fut alors que le droit fit son apparition. Aucune année ne se passa sans jugement; il n’y avait plus, de guerre, les javelots, restés sans emploi, disparurent2.

[Footnote 1: Poème Eriu ard, inis nar-rig, Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 22, 23. Livre des Conquêtes, ibid., p. 6, col. 2, ligne 22.]

[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 11-14. Voir plus bas, chapitre VII, § 6, p. 160, comment cette idée fut développée.]

§7.

Tâltiu, reine des Fir-Bolg, est mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tâltiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.

Eochaid avait épousé Tâltiu, fille de Magmôr, en [Pg 137]français de la «Grande-Plaine,» c’est-à-dire du pays des morts1. Plus tard, on a fait de Magmôr un roi d’Espagne, et de Tâltiu une princesse espagnole amenée par Eochaid, d’Espagne en Irlande2. Dès cette vieille époque, l’Irlande avait les usages qui dominèrent chez elle à l’époque héroïque et à des temps postérieurs. Chacun faisait élever ses enfants dans une famille autre que la sienne. Tâltiu, femme du roi des Fir-Bolg, fut donc la mère nourricière du dieu Lug, l’un des Tûatha Dê Danann, un des chefs de ces dieux bons, de ces dieux de la lumière et de la vie, dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin et leurs dieux, les Fomôré, étaient les adversaires.

Il y eut du reste entre ces groupes ennemis des relations plus intimes encore, puisque le même Lug, qui un jour tua Balar, roi des Fomôré, était petit-fils de sa victime.

La conquête de l’Irlande par les Tûatha Dê Danann mit fin à la domination des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin; Eochaid mac Eirc perdit le trône avec la vie, mais Lug n’oublia pas les soins maternels dont Tâltiu avait environné son enfance: quand [Pg 138]elle mourut, il prit soin de ses funérailles. Tâltiu avait expiré le 1er août dans la localité qui en irlandais porte son nom, aujourd’hui Teltown, d’abord vaste forêt défrichée par elle et où elle s’était créée une habitation. Cette localité devint le lieu d’une assemblée annuelle d’affaires et de plaisirs célèbre par ses jeux, ses courses de chevaux, importante par le commerce et les mariages dont elle était l’occasion. Elle commençait quinze jours avant le premier août jour de la mort de Tâltiu; elle finissait quinze jours après. On y montrait le tombeau de Tâltiu, celui de son mari, et au moyen âge on prétendait n’avoir pas perdu le souvenir de l’événement funèbre dont cette réunion annuelle était, disait-on, destinée à perpétuer la mémoire.

Le nom de Lug, fils adoptif de Tâltiu, était associé à celui de la femme dont il avait reçu les soins maternels. Le 1er août, principal jour de la foire de Tâltiu portait le nom de «_fête de Lug_,» dans tout le domaine de la race irlandaise, tant en Irlande qu’en Ecosse et dans l’île de Man3, et la tradition irlandaise faisait de Lug l’inventeur des vieilles assemblées païennes à date fixe dont quelques-unes de nos foires sont un dernier reste. Il avait, disait-on, introduit en Irlande les amusements, qui faisaient le principal [Pg 139]attrait de ces réunions périodiques, les courses de chevaux ou de chars et par conséquent la cravache qui activait l’allure des chevaux, les échecs ou le jeu analogue qu’on appelait fidchell[4].

Lug a donné son nom aux Lugu-dunum de Gaule, dont le nom veut dire forteresse de Lugus ou Lug5. Le principal d’entre eux, aujourd’hui Lyon, a fourni sous l’empire romain l’emplacement d’une assemblée annuelle célèbre tenue le 1er août en l’honneur d’Auguste, mais qui n’était probablement que la forme nouvelle d’un usage plus ancien. Avant de se réunir tous les ans, le 1er août, à Lugu-dunum en l’honneur d’Auguste, les Gaulois s’y étaient longtemps sans doute réunis tous les ans à la même date en l’honneur de Lugus ou Lug comme le faisaient les Irlandais à Tâltiu6.

[Footnote 1: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 26; poème de Cûan hûa Lothchain, Livre de Leinster, p. 200, col. 2, ligne 25. Cûan mourut en 1024, avant les remaniements qui, à la fin du onzième siècle, ont donné à l’histoire mythologique d’Irlande la forme qu’elle a prise dans le Livre des Conquêtes. Tâltiu peut s’écrire aussi Tailtiu.]

[Footnote 2: Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 34-41.]

[Footnote 3: En irlandais lugnasad (Glossaire de Cormac, chez Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 26; lûnasdal, lûnasdainn et lûnasd en gaélique d’Ecosse (A dictionary of the gaelic language, publié par la Highland Society, t. I, p. 602); launistyn dans le dialecte de Man (Kelly, Fockleyr manninagh as baarlagh, p. 125).]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. Sur la foire de Tâltiu, voir le poème de Cûan hûa Lothchain, inséré dans le Livre de Leinster, p. 200, col. 2. Suivant le Livre des Conquêtes (Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 38-42), Tâltiu aurait eu deux maris: l’un, de la race des Fir-Bolg, se serait appelé Eochaid mac Eirc; l’autre, de la race des Tûatha Dê Danann, se serait appelé Eochaid Garb, mac Duach Daill. Cette distinction n’apparaît pas dans les textes antérieurs, où ces deux personnages ne font qu’un.]

[Footnote 5: Lug, génitif Loga, est, en irlandais, un thème en u.]

[Footnote 6: Sur la fête d’Auguste à Lyon, voir tome Ier, p. 215-218.]

[Pg 140]CHAPITRE VII.

EMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN. PREMIÈRE BATAILLE DE MAG-TURED.

§1. Les Tuâtha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes.—§2. Origine du nom des Tuâtha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils, le dieu irlandais Brian et le chef gaulois Brennos.—§3. La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.—§4. Le dieu Nûadu Argatlâm.—§5. Indications sur l’époque où a été composée le récit de la première bataille de Mag-Tured.—§6. Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured.—§7. Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette bataille.

§1.

Les Tûatha Dê Danann sont des dieux: leur place dans le système théologique des Celtes.

Les Tûatha Dê Danann sont les représentants les plus éminents d’un des deux principes qui se disputent le monde. De ces deux principes, l’un, le plus ancien, est négatif: c’est la mort, la nuit, l’ignorance, [Pg 141]le mal; l’autre, issu du premier, est positif: c’est le jour, la vie, la science1, le bien. Dans les Tûatha Dê Danann on trouve la plus brillante expression du second de ces principes: d’eux, par exemple, émanent la science des druides et la science des file.

Les textes irlandais qui concernent les Tûatha Dê Danann peuvent se distinguer en deux catégories. Les uns ont subi l’influence de l’école qui, dans la seconde moitié du onzième siècle, veut à tout prix créer à l’Irlande une histoire modelée sur les généalogies bibliques; dans cette doctrine systématique, toutes les populations mythiques et historiques de l’Irlande descendent de la même souche, qui par Japhet remonte jusqu’à Adam, premier père du genre humain. Les Tûatha Dê Danann comptent Némed parmi leurs ancêtres. Némed, entre autres enfants, a eu un fils doué du don de prophétie: c’était Iarbonel. Iarbonel laissa une postérité qui échappa au massacre de la tour de Conann, quitta l’Irlande, alla habiter quelque temps les régions septentrionales du monde pour y étudier le druidisme, l’art de se procurer des visions et de prévoir l’avenir, la pratique des incantations; une fois ces connaissances merveilleuses acquises, les descendances de Iarbonel revinrent en Irlande, et ils y arrivèrent enveloppés de nuages obscurs qui rendirent le soleil invisible pendant trois [Pg 142]jours et aussi, dit le Livre des conquêtes, pendant trois nuits2!

Ce n’est pas la tradition primitive. La croyance ancienne et païenne considère les Tûatha Dê Danann comme des dieux qui viennent du ciel. Tûan mac Cairill, converti par Finnên, le croit encore. Il raconte qu’il a été contemporain des Tûatha Dee ocus ande, c’est-à-dire des gens du dieu et du faux dieu; et dont, ajoute-t-il, on sait que provient la classe savante; vraisemblablement, continue-t-il, dans le voyage qui les amena, ils venaient du ciel3. Un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, qui mourut en 984, poème qui, si cette provenance n’est pas rigoureusement établie, est cependant antérieur au Livre des conquêtes, rappelle, quoique timidement, la même croyance, dont il n’ose pas se porter garant. «Ils n’avaient pas de vaisseaux… On ne sait vraiment,» dit-il, «si c’est sur le ciel, du ciel, ou de la terre qu’ils sont venus. Etaient-ce des démons du diable … étaient-ce des hommes4?»

Par une contradiction dont il nous offre de fréquents exemples, le Livre des conquêtes, après avoir dit, conformément au système des savants irlandais du onzième siècle, que les Tûatha Dê Danann [Pg 143]sont, par Iarbonel et Némed, des descendants de Japhet, en fait plus loin, conformément à la tradition antérieure, des démons, nom que les chrétiens donnaient aux dieux du paganisme5. Démon est un mot qui du latin de la théologie chrétienne a pénétré en irlandais; mais la langue irlandaise avait une expression pour désigner les corps merveilleux semblables aux nôtres en apparence, à l’aide desquels les dieux, croyait-on, se rendaient quelquefois visibles aux hommes; ce nom était siabra, qu’on peut traduire par «fantôme.» Le poème d’Eochaid hûa Flainn que nous venons de citer, racontant l’arrivée des Tûatha Dê Danann en Irlande, où ils viennent attaquer les Fir-Bolg, dit que les nouveaux conquérants de l’Irlande étaient des troupes de siabra[6]. Ce caractère surnaturel des Tûatha Dê Danann a empêché Girauld de Cambrie d’admettre leur réalité historique; et il n’a rien dit d’eux quand, dans sa Topographies hibernica, il a résumé les récits légendaires irlandais sur les populations primitives de l’île, alors tout récemment conquise par les Anglo-Normands.

Lorsque les Tûatha Dê Danann eurent vaincu les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin, et leurs dieux, les Fomôré, ils furent quelque temps seuls maîtres de l’Irlande; mais la race de Milé, les Gôidels, la race irlandaise moderne, arriva dans l’île, les attaqua, remporta sur eux la victoire et prit possession [Pg 144]du pays. Les Tûatha Dê Danann vaincus se sont réfugiés au fond des cavernes, dans les profondeurs des montagnes; quand, pour se distraire, ils parcourent leur ancien domaine, c’est ordinairement sous la protection d’un charme qui les rend invisibles aux descendants des mortels heureux par lesquels ils ont été dépossédés; et malgré cette dépossession, ils ont conservé une grande puissance qu’ils font sentir aux hommes en leur rendant, tantôt de bons, tantôt de mauvais services. Tels étaient, dans l’imagination des Grecs, les hommes ou demi-dieux de l’antique race d’or.

«Quand cette race a été couverte par la terre, la volonté du grand Zeus en a fait de bons démons qui habitent la terre et y gardent les hommes mortels, récompensant les bonnes actions, punissant les crimes; voilés par l’air qui leur sert de manteau, ils parcourent la terre, y distribuent les richesses, et ainsi sont investis d’une sorte de royauté7.»

[Footnote 1: Tûan mac Cairill appelle les Tûatha Dê Danann «race de science,» âes n-êolais.—_Leabhar na-hUidhre_, p. 16, col. 2, lignes 29-30.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 1; p. 8, col. 2, lignes 50, 51; p. 9, col. 1, lignes 1 et suivantes.]

[Footnote 3: Leabhar na-hUidhre, p. 16, col. 2, lignes 28-31.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 10-15. C’est O’Clery qui attribue ce poème à Eochaid hûa Flainn. O’Curry, On the manners, t. II, p. 111; Atkinson, The book of Leinster, contents, p. 18, col. 2.]

[Footnote 5: «Ro brissiset meic Miled cath Slêbi Mis for demno idon for Tuaith Dê Danand.» Livre de Leinster, p. 13, col. 1, lignes 1 et 2.]

[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 6-8.]

[Footnote 7: Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 120-126.]

§2.

Origine du nom des Tûatha Dê Danann. La déesse Brigit et ses fils; le dieu irlandais Briân et le chef gaulois Brennos.

Le nom des Tûatha Dê Danann1 veut dire «gens [Pg 145]du dieu dont la mère s’appelait Dana,» au génitif Danann ou Donand. Dana, appelée au nominatif Donand en moyen irlandais est nommée ailleurs Brigit; c’est la mère de trois dieux, qu’on trouve désignés tantôt par les noms de Brîan, Iuchar et Uar, tantôt par ceux de Brîan, Iucharba et Iuchair; ces trois personnages mythiques sont les dieux du génie ou de l’inspiration artistique et littéraire: dêi dâna, ou les dieux fils de la déesse Dana, dêe Donand. Dana ou Donand, dite aussi Brigit, leur mère, était femme de Bress, roi des Fomôré, mais, par sa naissance, elle appartenait à l’autre race divine, elle avait pour père Dagdé ou «bon Dieu» roi des Tûatha Dê Danann; on la considérait comme la déesse de la littérature2. Ses trois fils avaient eu en commun un fils unique qui s’appelait ecnè, c’est-à-dire science ou poésie3. Brigit, déesse des Irlandais païens, a été supplantée à l’époque chrétienne par sainte Brigite; et les Irlandais du moyen âge reportèrent en quelque sorte sur cette sainte nationale le culte que leurs ancêtres païens avaient adressé à la déesse Brigit.

[Pg 146]Le culte de Brigit n’était pas inconnu en Grande Bretagne. On a trouvé dans cette île quatre dédicaces qui remontent au temps de l’empire romain et qui sont adressées à une déesse de nom identique, sauf une légère variante dialectale4. L’une porte une date qui correspond à l’année 205 après notre ère5. Le nom écrit en Irlande, au douzième siècle, Brigit, au génitif Brigte, suppose un primitif Brigentis, et le nom divin qu’on lit dans les quatre inscriptions britanno-romaines précitées est Brigantia[6]. La forme gauloise de ce nom paraît avoir été Brigindo; une dédicace à une divinité gauloise de ce nom se trouve dans l’inscription gauloise de Volnay, aujourd’hui conservée au musée de Beaune7.

Ainsi, la race celtique a jadis adoré une divinité féminine dont le nom, à l’époque de la domination romaine, était, en Grande Bretagne, Brigantia, probablement en Gaule Brigindo, et qui, en Irlande, au moyen âge, s’est appelée Brigit pour Brigentis. Ce nom semble être dérivé du participe présent de la racine BARGH, en sanscrit BR_i_H, «grandir, fortifier, élever,» dont le participe présent «_br_i_hant_,» pour _br_i_ghant_, veut dire «gros, grand, élevé.» A cette racine se rattachent le substantif féminin irlandais [Pg 147brîg, «supériorité, puissance, autorité,» en gallois bri, «dignité, honneur, «qui a perdu son g final. L’adjectif irlandais brîg, «fort, puissant;» s’explique par la même racine8.

En Irlande, Brigit porte au moyen âge un second nom, Dana ou Dona, au génitif Danann, Donand. Fille du chef suprême des dieux du jour, de la lumière et de la vie, elle est elle-même la mère de trois dieux qui appartiennent au même groupe divin, et ces trois dieux sont, du nom de leur mère, appelés dieux de Dana, Mais cette triade, en réalité, ne nous offre que trois aspects d’un dieu unique, Brîan, le premier des trois, et dont les deux autres ne sont en quelque sorte que des doublets9. De là, le nom par lequel on désigne le groupe tout entier des dieux du jour, de la lumière et de la vie: on les appelle «les gens du dieu de Dana,» Tûatha Dê Danann.

Ce mythe semble avoir été connu des Gaulois qui, au commencement du quatrième siècle, prirent Rome, et de ceux qui, un peu plus d’un siècle après, ayant fait la conquête de la région septentrionale de la péninsule des Balkans, poussèrent jusqu’à Delphes, c’est-à-dire jusqu’au plus sacré des sanctuaires de la Grèce, leurs expéditions victorieuses. Suivant les [Pg 148]historiens de la Grèce et de Rome, le chef de l’armée qui prit Rome et le chef de l’armée qui pilla Delphes portaient le même nom: tous deux s’appelaient Brennos. Cette coïncidence a fait admettre par les historiens français que Brennos, en gaulois, était un nom commun signifiant «roi.» On l’a expliqué par le gallois brenin, qui a ce sens. Mais c’est une doctrine inadmissible aujourd’hui. Le gallois moderne brenin, au douzième siècle breenhin, a perdu deux consonnes médiales, et à l’époque romaine se serait écrit bregentinos[10]. Il faut donc trouver au mot Brennos une autre explication.

C’est par les Gaulois que les Romains, en l’an 390 avant notre ère, les Grecs en 279, ont appris le nom du général qui avait conduit à la victoire ces barbares triomphants. Or, quel était le chef suprême qui, à ces époques primitives, chez ces races si profondément empreintes du sentiment religieux, menait les armées au combat et les rendait invincibles? C’était un dieu. A la question: «Quel est votre roi? le Gaulois vainqueur répondait par le nom du dieu auquel il attribuait le succès de ses armes, et que son imagination lui représentait assis, invisible, sur un char, le javelot à la main, guidant les bataillons conquérants sur les cadavres des ennemis; or le nom de ce dieu, le même en Italie et en Grèce, à cent vingt ans d’intervalle, était celui du chef de la triade formée par les fils de Brigantia ou Brigit, dite [Pg 149]autrement Dana. Brîan, nom du premier des trois fils de Brigit au moyen âge, est la forme relativement moderne d’un primitif *_Brênos_. On a dit Brênos aux temps qui ont précédé le moyen âge, quand on prononçait Brigentis le nom qui s’est prononcé plus tard Brigit; Brennos par deux n n’est qu’une variante orthographique de Brênos.

Quand les Gaulois, vainqueurs à Rome et à Delphes, ont raconté qu’ils avaient combattu sous le commandement de Brennos, ils disaient le nom du chef mythique dont la puissance surnaturelle avait, selon leur foi, produit la supériorité de leurs bataillons sur les armées ennemies; et ce chef mythique était le premier des trois personnages divins que l’Irlande du moyen âge appelait Dieux de Dana. Il tenait le premier rang dans la triade, d’où vient en Irlande le nom de l’ensemble des dieux du jour, de la lumière et de la vie. Brennos ou Brênos, plus tard Brîan, est le premier des dieux de Dana, en vieil irlandais Dêi Danann. C’est lui qui par excellence est le dieu de Dana; et en vieil irlandais les dieux de la lumière, du jour et de la vie, s’appellent «gens du dieu de Dana,» Tûatha Dê Danann.

[Footnote 1: Tûatha est un nominatif pluriel. On trouve aussi le singulier tûath qui peut se rendre par «peuple.»]

[Footnote 2: Voir, à ce sujet, les textes publiés dans notre tome Ier, p. 57, notes 3 et 4, et p. 283, note 2. Comparez le passage suivant du Livre des Conquêtes: «Donand ingen don Delbaith chetna, idon mathair in triir dedenaig idon Briain ocus Iuchorba ocus Iuchaire. Ba-siat-side na tri dee dana.» Donand, fille du même Delbaeth, c’est-à-dire la mère des trois derniers, à savoir: Brian, Iucharba et Iuchair. Ce furent les trois dieux du génie artistique et littéraire, en irlandais dân, génitif dâna. Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 30-31.]

[Footnote 3: Voir, dans le tome Ier, la note 2 de la page 283.]

[Footnote 4: Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, nos 200, 203, 875, 1062.]

[Footnote 5: Ibidem, n° 200.]

[Footnote 6: La doctrine que nous exposons ici est celle de M. Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. XXXIII-XXXIV.]

[Footnote 7: Dictionnaire archéologique de la Gaule, inscription celtique n° 4.]

[Footnote 8: Grammatica celtica, 2e édit., p. 141. Le mot gallois bri se retrouve en vannetais avec le sens d’«égard, considération.» Voir, sur ce point, les développements donnés par M. Emile Ernault, Revue celtique, t. V, p. 268.]

[Footnote 9: Voir plus bas, chapitre XVI, § 3 et 4, ce que nous disons de la triade divine chez les Celtes.]

[Footnote 10: Grammatica celtica, 2e édit., p. 141.]

§3.

La bataille de Mag-Tured est primitivement unique. Plus tard on distingue deux batailles de Mag-Tured.

Avant d’être réduits au rôle d’êtres invisibles, les [Pg 150]Tûatha Dê Danann ont été, dit la légende, les maîtres visibles de l’Irlande. Ils doivent ce succès à la bataille de Mag-Tured. La tradition la plus ancienne, celle que nous trouvons constatée d’abord par les deux plus anciens catalogues de la littérature épique de l’Irlande, ensuite par divers monuments du dixième siècle, ne connaît qu’une seule bataille de Mag-Tured1. Dans cette bataille, les Tûatha Dê Danann vainquirent la triple race d’hommes qui était alors maîtresse de l’Irlande, c’est-à-dire les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin2. Dans la même bataille ils triomphèrent aussi des dieux dont le sort était associé à celui de cette race antique; on appelait ces dieux Fomôré ou Dêi Domnann3.

[Pg 151]Au onzième siècle, on imagina de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Les Tûatha Dê Danann auraient battu dans la première les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; et ce serait dans la seconde qu’ils auraient triomphé des Fomôré ou Dêi Domnann. Flann Manistrech, moine irlandais, qui mourut en 1056, après avoir remanié au point de vue de la science de ce temps les vieilles légendes de l’Irlande, est le plus ancien auteur où nous trouvions la doctrine nouvelle qui, au lieu d’une bataille de Mag-Tured, nous en offre deux. Dans son poème irlandais, sur les circonstances où seraient morts les divers personnages connus dans la littérature irlandaise sous le nom de Tûatha Dê Danann, que la littérature antérieure considérait comme immortels, Flann mentionne d’abord une première bataille de Mag-Tured4. Le texte bien postérieur qui nous a conservé le récit de cette bataille la met au milieu de l’été du 5 au 9 juin5. Cette date était probablement déjà admise au onzième siècle. En effet, Flann Manistrech, après avoir parlé de la première bataille de Mag-Tured, en distingue celle où, après le 1er novembre, fête de Samain, Balar, chef des Fomôré, combattit les Tûatha Dê Danann6. Or, le manuscrit du quinzième [Pg 152]siècle qui, reproduisant un manuscrit perdu bien plus ancien, nous a conservé le récit détaillé de la seconde bataille de Mag-Tured, la fait commencer le jour de Samain, 1er novembre7. Le système de Flann Manistrech sur la distinction des deux batailles de Mag-Tured est adopté dans le Livre des conquêtes qui, à la première bataille de Mag-Tured8, oppose la dernière bataille de Mag-Tured9. Le nombre des victimes de la première bataille de Mag-Tured aurait été de cent mille, suivant le Livre des conquêtes[10]. On trouve déjà ce chiffre dans un poème attribué à Eochaid hûa Flainn, mort en 984, qui ne connaît qu’une seule bataille de Mag-Tured, chez lequel il n’y a d’autre bataille de Mag-Tured que celle qui devint plus tard la seconde11, et c’est dans cette unique bataille que, suivant Eochaid, auraient été tués les cent mille guerriers qui, suivant le Livre des conquêtes, écrit au siècle suivant, auraient péri pendant la première bataille.

Dans le Livre des conquêtes, les victimes de la seconde [Pg 153]bataille de Mag-Tured sont l’objet d’une énumération séparée que le dieu fomôré Indech fait à Lug, l’un des Tûatha Dê Danann.

[Footnote 1: Les textes les plus anciens où nous trouvions le nom de la bataille de Mag-Tured sont: 1° le Glossaire de Cormac, mort au commencement du dixième siècle (Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 32; Sanas Chomaic, p. 123, au mot Nescoit); 2° un poème de Cinâed ûa Artacan, qui mourut en 975. Ce poème a pour sujet les sépultures contenues dans le cimetière antique des rives de la Boyne, et l’auteur parle du couple qui dormait là avant la bataille de Mag-Tured. Leabhar na-hUidhre, p. 51, col. 2, ligne 23.]

[Footnote 2: Poème attribué à Eochaid ûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 10, col. 2, lignes 15-22. Le nom de Mag-Tured est inscrit à la ligne 19, et les Fir-Bolg sont mentionnés sous le nom de Tûath-Bolg, c’est-à-dire peuple des bolg ou sacs, à la ligne 20.]

[Footnote 3: Le fragment du récit de la bataille de Mag-Tured, inséré par Cormac dans son Glossaire, vers l’année 900, appartient au récit de la défaite des Fomôré, comme on peut s’en convaincre en le comparant au passage correspondant de l’analyse donnée par O’Curry du récit de cette défaite, d’après le manuscrit du British Museum, Harleian 5280 (On the manners and customs of the ancient Irish, t. II, p. 249).]

[Footnote 4: «Cêt chath Maige Tured.» Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 24.]

[Footnote 5: O’Ourry, Lectures on the manuscript materials, p. 246; On the manners, t. II, p. 237.]

[Footnote 6:

I maig Tured, ba-thrî-âg doceir Nuadu Argat-lâm, ocus Macha, iar-samain-sain do-lâim Balair Balcbemnig. Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31, 32. ]

[Footnote 7: O’Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 250.]

[Footnote 8: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 9, 24, 25, 36.]

[Footnote 9: Ibid., p. 9, col. 1, ligne 51; col. 2, lignes 1-16.]

[Footnote 10: Ibid., p. 9, col. 1, lignes 9-10.]

[Footnote 11: Ibid., p. 10, col. 2, lignes 21, 22. Le texte du Livre de Leinster n’attribue pas ce poème à Eochaid; cette attribution se trouve dans l’édition du Livre des Conquêtes due à O’Clery. O’Curry, On the manners, t. II, p. 111.]

§4.

Le dieu Nûadu Argat-lâm.

Le Livre des conquêtes met entre les deux batailles de Mag-Tured un intervalle de vingt-sept ans. C’est la conséquence des créations chronologiques dues à la science irlandaise du onzième siècle. On voulait par tous les moyens établir une concordance entre les origines irlandaises et les systèmes historiques fondés sur la Bible. Il fallait que l’histoire la plus ancienne de l’Irlande, c’est-à-dire l’époque mythologique irlandaise, espaçât ses récits de manière à couvrir le vaste intervalle qui, suivant la chronologie de saint Jérôme et de Bède, s’écoule du déluge à l’époque de saint Patrice. Le procédé employé fut de créer, avec les noms que fournissaient les vieilles traditions et avec beaucoup d’autres noms certainement imaginés à une date plus récente, des listes de rois qui ont chacun une durée de règne arbitrairement inventée.

Le règne de deux de ces rois se place entre les deux batailles de Mag-Tured, si nous en croyons le Livre des conquêtes. L’un est Bress mac Eladan, qui aurait eu sept ans de règne1. L’autre est Nûadu [Pg 154]Argatlâm, ou à la main d’argent, dont le règne aurait duré vingt ans2. Nûadu Argatlâm avait eu la main coupée à la première bataille de Mag-Tured, où il commandait en chef, avec titre de roi; il fit remplacer la main coupée par une main d’argent dont la fabrication demanda sept ans. Sa blessure l’avait fait descendre du trône et remplacer par Bress. Quand, grâce à la main d’argent, il eut recouvré l’intégrité de ses membres, Bress dut lui rendre la couronne, et Nûadu la conserva jusqu’à la seconde bataille de Mag-Tured, où il la perdit avec la vie. Telle est la doctrine irlandaise du onzième siècle et du Livre des conquêtes: Nûadu n’a pas été inventé par l’auteur du Livre des conquêtes, c’est un personnage qui vivait dans les conceptions mythologiques des Irlandais bien antérieurement à l’époque où leurs érudits ont imaginé de distinguer deux batailles de Mag-Tured. Nous ne nous contenterons pas de constater qu’on trouve son nom dans un poème composé avant la date où la bataille de Mag-Tured se dédoubla et où, de sa légende, on forma deux batailles, ce qui arriva vers le commencement du onzième siècle3. Nous dirons plus: Nûadu à la main d’argent, Argatlâm, était un dieu dont le culte en [Pg 155]Irlande a précédé le moyen âge. Ce culte avait pénétré en Grande-Bretagne dès le temps de l’empire romain. Un temple lui était consacré dans le comté de Gloucester, non loin de l’embouchure de la Severn, au fond et au nord du canal de Bristol, dans cette portion occidentale de la Grande-Bretagne qui paraît avoir été occupée par une population de même race que les Irlandais pendant la domination romaine4. Là, près de Lidney, s’élevait un temple consacré à cette divinité. Le nom de ce dieu, écrit en Irlande, au douzième siècle, au nominatif Nûadu, au génitif Nûadat, au datif Nûadait, apparaît au datif sous trois orthographes différentes dans trois inscriptions de ce temple romano-breton qui sont parvenues jusqu’à nous: Nodonti, Nudente, Nodenti[5].

Nûadu est donc un dieu qui était l’objet d’un culte antérieurement à l’époque où les Romains ont abandonné la Grande-Bretagne, événement qui remonte, comme on le sait, au commencement du cinquième siècle. Les évhéméristes irlandais du onzième siècle ont fait de lui un roi qui aurait occupé le trône à deux reprises: d’abord pendant un temps indéterminé, quand eut lieu l’invasion des Tûatha Dê Danann en Irlande6; ensuite pendant vingt [Pg 156]ans, depuis la guérison de la blessure qu’il avait reçue à la première bataille de Mag-Tured jusqu’à sa mort dans la seconde7; car il est mort, dans cette littérature relativement nouvelle du onzième siècle; il fallait bien qu’il mourût, du moment où il cessait d’être dieu, comme aux temps païens, et devenait homme grâce au triomphe du christianisme.

Entre ses deux règnes, séparés l’un de l’autre par le règne de Bress, il s’est écoulé, suivant les auteurs irlandais du onzième siècle, un intervalle de sept ans; en y ajoutant les vingt ans que son second règne aurait duré, on trouve vingt-sept ans. C’est le temps qui se serait écoulé entre les deux batailles de Mag-Tured, la première où Nûadu fut, dit-on, blessé, la seconde où il aurait perdu la vie. Cette chronologie est d’invention récente, puisque, dans les textes antérieurs au onzième siècle, les deux batailles n’en font qu’une.

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, ligne 31.]

[Footnote 3: Ibid., p. 8, col. 2, ligne 13. Ce poème est attribué à saint Columba, Columb Cille. Cette indication d’auteur ne mérite aucune confiance. Mais ce n’est pas une raison pour en attribuer la composition à l’auteur du Livre des Conquêtes, qui l’a intercalé dans son récit. Le vers où il est question de la bataille de Mag-Tured se trouve dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 15.]

[Footnote 4: Rhys, Early Britain, Celtic Britain, pages 214 et suivantes.]

[Footnote 5: Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, p. 42, nos 138, 139, 140. M. Gaidoz est le premier qui ait rapproché de l’irlandais Nûadu, Nûadat, Nûadait, le nom divin fourni par ces trois inscriptions.]

[Footnote 6: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 23-25; p. 10, col. 2, ligne 51; p. 11, col. 1, ligne 1.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 31, 51; p. 127, col. 1, lignes 48, 49; p. 11, col. 1, ligne 6.]

§5.

Indications sur l’époque où a été composé le récit de la première bataille de Mag-Tured.

Nous raconterons les deux batailles de Mag-Tured en nous conformant à la rédaction relativement récente qui nous en a été conservée. Le seul manuscrit [Pg 157]où se trouve, à notre connaissance, le récit de la première bataille de Mag-Tured ne date que du quinzième ou du seizième siècle1. De la seconde bataille de Mag-Tured, nous n’avons aussi qu’un manuscrit, et il ne date que du quinzième siècle2. La rédaction primitive des deux morceaux est antérieure à leur transcription dans ces manuscrits. Mais de l’examen de ces deux pièces on doit conclure que la seconde est beaucoup plus ancienne que la première.

La première de ces compositions littéraires date d’une époque où déjà, en Irlande, des conceptions épiques nouvelles avaient sensiblement modifié le caractère primitif de la tradition celtique. Ainsi, nous avons déjà raconté que, lors de la première bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg demandèrent les conseils du fabuleux Fintan, doublet chrétien du celtique Tûan mac Cairill, et que des fils de Fintan auraient été tués dans la même bataille. Or, Fintan a été imaginé dans la seconde moitié du dixième siècle; sa présence dans le récit de la première bataille de Mag-Tured donne à ce récit un caractère évident de nouveauté relative.

Le morceau épique où l’on trouve racontée la seconde bataille de Mag-Tured a un caractère beaucoup plus ancien que la pièce relative à la première de ces batailles, qui est le doublet de la seconde. [Pg 158]En outre, on trouve dans le Glossaire de Cormac, qui date de la fin du neuvième siècle ou du commencement du dixième, un fragment du récit de cette seconde bataille. Cependant l’ordre logique des faits nous oblige à commencer par la légende de la première bataille de Mag-Tured.

[Footnote 1: Collège de la Trinité de Dublin, H. 2. 17, pages 90-99.]

[Footnote 2: Musée britannique, manuscrit Harleian 5280, folios 52-59.]

§6.

Pourquoi fut livrée la première bataille de Mag-Tured.

Tandis que Partholon, chef de la plus ancienne des populations mythiques irlandaises, venant d’Espagne, avait débarqué au sud-ouest de l’Irlande, les Tûatha Dê Danann pénétrèrent dans l’île par l’extrémité opposée, c’est-à-dire par le nord-est. C’était un lundi, premier jour de mai, fête de Beltiné1. Le 1er mai devait être le jour de l’arrivée des fils de Milé ou des Irlandais. Partholon avait débarqué en Irlande le 14 du même mois2. Un nuage magique rendit d’abord les Tuatha Dê Danann invisibles; et quand, ce nuage dissipé, les Fir-Bolg commencèrent à se préoccuper de la présence de ces conquérants inattendus, les Tûatha Dê Danann avaient déjà pénétré dans le nord-ouest du Connaught et avaient [Pg 159]établi des fortifications autour de leur campement, à Mag-Rein.

D’où venaient-ils? Ils ont prétendu, raconte un auteur, qu’ils étaient arrivés en Irlande sur les ailes du vent. La vérité, ajoute l’écrivain évhémériste, est qu’ils étaient venus par mer et sur des vaisseaux, mais qu’ils avaient détruit leurs vaisseaux aussitôt après avoir débarqué. Nous avons déjà dit que la tradition la plus ancienne les faisait arriver sans vaisseaux et descendre du ciel3.

Les Fir-Bolg, avant de prendre une décision, voulurent savoir ce que c’était que les nouveaux venus. Ils envoyèrent un de leurs guerriers les plus grands, les plus forts et les plus braves visiter le camp de Mag-Rein et voir qui l’avait construit. Ce guerrier s’appelait Sreng. Il se mit en route. Quand il approcha du but de son voyage, les sentinelles des Tûatha Dê Danann l’aperçurent et envoyèrent au-devant de lui un de leurs guerriers nommé Breas. Sreng et Breas s’approchèrent l’un de l’autre avec grande prudence. Quand ils furent à portée de la voix, ils s’arrêtèrent, et, abrités chacun derrière son bouclier, ils restèrent quelque temps à se regarder d’un air inquiet. Enfin, Breas rompit le silence. Il prit la parole dans sa langue maternelle, qui était l’irlandais, puisque, suivant la conception de la fable chrétienne irlandaise, toutes les populations primitives de l’Irlande sont issues du même père, qui est un descendant [Pg 160]de Magog ou de Gomer, fils de Japhet. Sreng, le guerrier Fir-Bolg, fut ravi d’entendre parler irlandais le guerrier inconnu qui se présentait à lui. Les deux hommes s’approchèrent l’un de l’autre, commencèrent par se raconter leurs généalogies, puis ils examinèrent leurs armes. Sreng avait apporté avec lui deux lourdes lances sans pointe, Breas deux lances fort légères et en même temps fort aiguës. Ce détail est conforme aux données de l’ancienne littérature. Nous avons vu plus haut qu’à cette époque on ne connaissait plus en Irlande l’usage du javelot4. Sreng suivait la nouvelle coutume nationale; Breas, l’ancienne, rétablie depuis. Un des vieux poèmes insérés dans le Livre des conquêtes raconte qu’au temps d’Eochaid mac Eirc, le dernier roi des Fir-Bolg, les armes n’avaient pas de pointe en Irlande. Les Tûatha Dê Danann, continue-t-il, arrivèrent avec des lances, et ils tuèrent le roi5.

Breas, l’envoyé des Tûatha Dê Danann, n’avait jamais vu de lances pesantes et arrondies du bout comme celles que portait Sreng, l’émissaire des Fir-Bolg; et Sreng apercevait pour la première fois des lances minces et pointues comme celles dont Breas [Pg 161]était armé. Chacun d’eux contemplait avec la même admiration l’engin meurtrier dont l’autre était muni. Ils les échangèrent. Breas prit les deux lourdes lances sans pointe du guerrier fir-bolg pour les porter aux Tûatha Dê Danann, et leur apprendre de quelles armes les Fir-Bolg se servaient dans les combats. Sreng prit les deux lances légères et pointues de Breas pour les mettre sous les yeux des Fir-Bolg et leur faire-connaître les redoutables instruments de mort dont les Tûatha Dê Danann les menaçaient.

Avant de quitter Sreng, Breas lui déclara qu’il était chargé par les Tûatha Dê Danann de demander aux Fir-Bolg la moitié de l’Irlande, et que si les Fir-Bolg voulaient accepter cette proposition, les deux peuples seraient amis et se réuniraient pour repousser toute invasion nouvelle. Puis les deux guerriers s’en retournèrent chacun, Sreng à Tara, déjà capitale de l’Irlande sous la domination des Fir-Bolg, Breas dans le camp où les Tûatha Dê Danann s’étaient retranchés. Les Fir-Bolg ne se soucièrent pas d’accepter la proposition des Tûatha Dê Danann: ils pensèrent que s’ils cédaient la moitié de leur île à ces nouveaux venus, bientôt ceux-ci, encouragés par tant de faiblesse, voudraient s’emparer du tout. Ils réunirent donc une armée, et se mirent en marche pour aller attaquer les ennemis qui avaient envahi le sol de leur patrie. Pendant ce temps, les Tûatha Dê Danann examinaient les deux lances sans pointe que Breas avait reçues de Sreng et qu’il leur avait apportées comme un spécimen de l’armement des Fir-Bolg. Leur premier [Pg 162]sentiment fut l’étonnement; le second, la terreur. Les lances sans pointe des Fir-Bolg leur paraissaient bien plus redoutables que les lances à fer aigu dont eux-mêmes étaient armés. Ils abandonnèrent leur campement et battirent en retraite vers le sud-ouest. Les Fir-Bolg les atteignirent dans la plaine de Mag-Tured.

La légende irlandaise ne connut d’abord qu’une seule plaine de Mag-Tured: dans cette plaine s’était livrée l’unique bataille de ce nom, où les Tûatha Dê Danann vainquirent à la fois les Fir-Bolg et les Fomôré. Quand, au onzième siècle, on distingua deux batailles, la première contre les Fir-Bolg, la seconde contre les Fomôré, on ne concevait encore qu’un seul champ de bataille: c’était dans le même endroit qu’à vingt-sept ans d’intervalle, les deux batailles s’élaient livrées. Plus tard on distingua deux champs de batailles différents; l’un au sud, dans le comté de Mayo, l’autre au nord, dans le comté de Sligo; le premier, appelé Mag-Tured Conga, où furent, dit-on, vaincus les Fir-Bolg; le second, appelé Mag-Tured na bFomorach, où furent vaincus les Fomôré. C’est dans les textes du dix-septième siècle que les anciennes données, déjà compliquées par une dualité chronologique qui d’une seule bataille en fait deux, séparées par vingt-sept ans d’intervalle, se compliquent plus encore par la création d’une dualité géographique: au lieu d’un champ de bataille, deux à plusieurs kilomètres de distance6.

[Pg 163]Nous avons laissé l’armée des Fir-Bolg et celle des Tûatha Dê Danann en présence dans la plaine de Mag-Tured. Les Fir-Bolg avaient à leur tête leur roi Eochaid mac Eirc; le célèbre Nûadu Argatlâm ou à la main d’argent, qui, alors, ne portait pas encore ce surnom, et qui avait ses deux mains naturelles de chair et d’os, commandait l’armée des Tûatha Dê Danann. Il fit de nouveau porter aux Fir-Bolg la proposition que Breas leur avait déjà transmise, et insista, par conséquent, pour que les Fir-Bolg lui cédassent la moitié de l’Irlande. Le roi Eochaid mac Eirc refusa.—«Quand voulez-vous livrer bataille?» demandèrent alors les envoyés de Nûadu.—«Il nous faut du temps,» répondirent les Fir-Bolg, «pour mettre nos lances en bon état, fourbir nos casques7, aiguiser nos épées; puis, nous voulons avoir des lances comme les vôtres, et vous aussi vous voudrez vous armer de lances semblables à celles dont nous nous servons.» Et il fut décidé, d’un commun accord, que cent cinq jours seraient consacrés aux préparatifs du combat.

[Footnote 1: Keating, Histoire d’Irlande, édit. de 1811, p. 204.]

[Footnote 2: Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 4, 14; cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8.]

[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 142.]

[Footnote 4: Chap. VI, § 6, p. 136.]

[Footnote 5: Livre de Leinster p. 8, col. 1, lignes 33-38. Suivant O’Curry On the manners, t. II, p. 237, ce poème est de Tanaidhé O’Maelchonairé, mort en 1136. La leçon donnée par O’Curry n’est pas celle du Livre de Leinster; il l’emprunte probablement au Livre de Ballymote ou au Livre de Lecan, qui nous donnent la même pièce (Livre de Ballymote, f° 16 verso, col. 2, ligne 49 et suivantes; Livre de Lecan, f° 278 recto, col. 1.]

[Footnote 6: Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, pages 204, 206; Annales des Quatre Maîtres, édition d’O’Donovan, 1851, t. I, pages 16, 18. Voir, sur ce point, les savantes observations de M. W. M. Hennessy, dans sa préface des Annales de Loch-Cê, t. I, p. XXXVI-XXXIX.]

[Footnote 7: Il n’est pas question de casques dans les textes irlandais les plus anciens.]

[Pg 164]§7.

Récit de la première bataille de Mag-Tured. Résultat de cette bataille.

La bataille commença le premier jour de la sixième semaine de l’été, c’est-à-dire le 5 juin. Il fut convenu entre les chefs des deux armées qu’il n’y aurait pas d’engagement général, et qu’on mettrait en présence tous les jours un nombre déterminé de guerriers, qui serait égal des deux côtés. De là plusieurs combats successifs où les Tûatha Dê Danann eurent l’avantage. Cela dura quatre jours. Les Tûatha Dê Danann furent définitivement les plus forts. Les Fir-Bolg perdirent même leur roi, qui, ayant quitté le champ de bataille pour aller se désaltérer à une source, fut poursuivi par un parti de Tûatha Dê Danann que commandaient les trois fils de Némed. Cent gardes qui l’accompagnaient ne purent lui sauver la vie. Sa mort a été chantée au douzième siècle1, au onzième2, et peut-être même plus anciennement, par des poèmes irlandais qui nous ont été conservés3. Comme [Pg 165]jusqu’à cette époque, les lances des Fir-Bolg n’étaient pas armées de pointes, il fut, dit-on, le premier roi auquel en Irlande une pointe de lance ôta la vie4. Les vainqueurs enterrèrent Eochaid dans l’endroit même où il était tombé; ils élevèrent sur la fosse un grand amas de pierres, ou carn, que l’on prétend avoir retrouvé, et qu’on montre encore aujourd’hui.

Après ces quatre jours de combats où ils avaient eu le dessous, les Fir-Bolg proposèrent aux Tûatha Dê Danann de terminer par une petite bataille à laquelle auraient pris part trois cents hommes de chaque côté; et l’issue de cette lutte finale aurait décidé qui des deux peuples devait rester maître de l’Irlande. Mais les Tûatha Dê Danann offrirent aux Fir-Bolg la paix et la province de Connaught. Ceux-ci acceptèrent, abandonnèrent aux Tûatha Dê Danann Tara leur capitale et le reste de l’Irlande, sauf la province de Connaught où ils se réfugièrent; et au dix-septième siècle Duald mac Firbis, célèbre généalogiste irlandais, trouvait encore dans le Connaught des familles irlandaises, qui par une longue suite d’ancêtres, prétendaient remonter aux Fir-Bolg établis dans cette province à la suite de la première bataille de Mag-Tured5.

[Pg 166]Nous n’avons pas à nous prononcer ici sur la valeur de ces prétentions nobiliaires. Mais la vérité semble être que les Fir-Bolg sont une population qui a réellement existé. Fir-Bolg, dans les récits modernes, est une formule abrégée pour désigner les trois peuples des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin, dont le second était le plus important. Ayant disputé le sol de l’Irlande à la race irlandaise moderne, c’est-à-dire au rameau le plus occidental de la race celtique, qu’ils précédèrent dans cette contrée, ces peuples furent associés par la légende mythologique aux dieux méchants, aux dieux de la nuit et de la mort, qui, sous le nom de Fomôré, sont les adversaires des dieux bons, des dieux de la lumière et de la vie, connus sous le nom de Tûatha Dê Danann. Ceux-ci sont vainqueurs dans la bataille de Mag-Tured, d’abord unique, mais dont on a fait ensuite deux batailles. Nous avons terminé le récit de la première, nous arriverons bientôt à la seconde.

[Footnote 1: Poème de Tanaidé O’Maelchonairé, mort en 1136, Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40. Cf. O’Curry, On the manners, t. II, p. 237.]

[Footnote 2: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127, col. 1, lignes 46-47.]

[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 33-40, lignes 47 et suivantes.]

[Footnote 4:

Is-se sin cet-rî de-rind rogâet in-inis find Fâil. Livre de Leinster, p. 8, col. 1, lignes 47, 48. Ê-sin cêt-rî do rind rogaet ar-tûs ia-hErind. Livre de Leinster, p. 127, col. 1, ligne 47. ]

[Footnote 5: Sur la première bataille de Mag-Tured, voyez O’Curry, On the manners, t. II, p. 235-239; Lectures on the mss. materials, pages 244-246.]

[Pg 167]CHAPITRE VIII.

ÉMIGRATION DES TÛATHA DÊ DANANN (suite). SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED.

§1. Règne de Bress. Sa durée.—§2. Règne de Bress. Avarice de ce prince.—§3. Le file Corpré. Fin du règne de Bress.—§4. Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann. Les guerriers fomôré Balar et Indech.—§5. Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.—§6. Revue des gens de métier par Lug.—§7. Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots.—§8. L’espion Rûadan.—§9. Seconde bataille de Mag-Tured (suite). Blessure d’Ogmé et de Nûadu.—§10. Seconde bataille de Mag-Tured (suite et fin). Mort de Balar. Défaite des Fomôré. L’épée de Téthra tombe entre les mains d’Ogmé.—§11. La harpe de Dagdé.—§12. Les Fomôré et Téthra dans l’île des Morts.—§13. Le corbeau et la femme de Téthra.

§1.

Règne de Bress. Sa durée.

La légende primitive ne fait pas livrer bataille par les Tûatha Dê Danann immédiatement après leur arrivée. Au début, il y a entre eux et les Fomôré, ou [Pg 168]dieux de Domna, c’est-à-dire entre eux et les chefs de la population mythique qui les a précédés dans l’île, un arrangement qui leur fait accepter la suprématie du prince investi de la royauté au moment de leur arrivée. Ce prince, Bress, fils du Fomôré Elatha1, est un tyran comme toute sa race2. Bress régna, dit-on, sept ans3; mais il est clair que ce chiffre est une des inventions chronologiques dues aux savants irlandais du onzième siècle4.

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