Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.
Elle était merveilleuse. Suivant la légende irlandaise, on y voit trois arbres auxquels pendent toujours [Pg 275]des fruits6; on y voit deux cochons, l’un sur pied et toujours vivant, l’autre tout cuit, et par conséquent prêt à manger; à côté est un vase qui contient une bière excellente; là, enfin, personne ne mourut jamais7. Dans ce tableau, conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle, mais qui remonte à une date bien plus ancienne, la doctrine païenne de l’immortalité des dieux persiste intacte et sans restriction. A la date où ce récit a été composé, on était bien loin des temps où l’on devait raconter que les Tûatha Dê Danann étaient morts et qu’ils avaient été enterrés à Brug na Boinné. L’époque où se propagea cette doctrine nouvelle est celle où le christianisme ayant triomphé définitivement du paganisme, on prétendit à concilier les vieilles légendes païennes avec les enseignements des prêtres-chrétiens; [Pg 276]c’était au onzième siècle, lorsque furent composés l’«Histoire des cimetières,» Senchus na relec, et le «Livre de conquêtes,» Lebar gabala.
[Footnote 1:
«Lânamain contuiled sund ria cath Maigi Tured tall: inber môr in Dagda dond, ni duachnid an-adba and.»Leabhar na hUidhre, p. 51, col 2, lignes 23, 24.]
[Footnote 2: «_Senchas na relec_,» dans le Leabhar na hUidhre, p. 51, col. 1, lignes 7-9, 23-27; col. 2, lignes 4-7.]
[Footnote 3: Dinn-senchus de Brug na Boinné, dans le Livre de Leinster, p. 164, col. 2, lignes 31, 32. Cf. Lebar gabala ou Livre des conquêtes, ibid., p. 9, col. 2, lignes 18 et 19. Le Dinn-senchus désigne ce palais par les mots dûn et dîn; le Lebar gabala se sert du mot sîd.]
[Footnote 4: Dans un poème déjà cité de Cinaed hûa hArtacain, mort en 975, nous trouvons une expression équivalente: «Maison de Mac ind Oc,» tech Maic ind-Oc. Leabhar na hUidhre, p. 51, col. 2, ligne 17.]
[Footnote 5: «Oengus, mac Oc, ocus Aed Caem, ocus Cermait Milbel, tri maic in Dagdai.» Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 20, 21. Au lieu de «Mac Oc,» on trouve «Mac ind Oc.» Dans le poème précité de Cinaed hûa Artacain: «maig Maic ind Oc» (Leabhar na hUidhre, p. 51, col. 2, ligne 13); «tech Maic ind Oc» (Ibid., ligne 17). Dans cette formule, ind Oc paraît être un génitif duel.]
[Footnote 6: On peut comparer à ces arbres l’arbre de l’île mystérieuse de Fand dans la légende de Cûchulainn. Les branches merveilleuses, qui furent apportées du pays des dieux à Bran mac Febail et à Cormac mac Airt, viennent d’un arbre du même genre. Les Grecs comme les Celtes mettaient des arbres dans le séjour des dieux. Chez Hésiode, les Hespérides gardent au delà de l’Océan des pommes d’or et des arbres qui portent fruit; ce sont les arbres du vieux jardin de Phoibos, que Sophocle nous montre de l’autre côté de la mer à l’extrémité de la terre, aux sources de la nuit, là où commence la voûte du ciel; ce sont les arbres des jardins des dieux là où est la couche de Zeus (Théogonie, vers 210-216; Sophocle, fragment 326, édition Didot, p. 311; Euripide, Hippolyte, vers 163, édition Didot, p. 163). A Brug na Boinné, la légende irlandaise met la couche de Dagdé, roi des dieux comme Zeus, et trois arbres à fruit.]
[Footnote 7: «_De gabail int-shida,_» dans le Livre de Leinster, p. 246, col. 1, lignes 1-15. Comparez ici même p. 277.]
§4.
Rédaction chrétienne de cette légende.
Quand les idées chrétiennes commencèrent à se mêler aux traditions celtiques de l’Irlande, il en résulta un remaniement du récit mythologique que nous venons de reproduire. L’auteur de cette nouvelle rédaction admet que les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, Dagdé, Lug, Ogmé, sont morts, comme le raconte, au onzième siècie, le «Livre des conquêtes,» Lebar gabala, avant l’époque où les fils de Milé arrivèrent en Irlande. Ogmé est une des victimes de la seconde bataille de Mag-Tured1; Dagdé et Lug ont péri quelques années après2. Les fils de Milé vainqueurs ont fait la conquête de l’Irlande après des batailles où les Tûatha Dê Danann ont encore perdu un certain nombre de leurs guerriers. Les survivants se réunissent et choisissent deux chefs: Bodhbh Dearg et Manannân mac Lir. Ce fut Bodhbh Dearg—et non Dagdé, comme dans la légende primitive—qui fit le partage des palais enchantés ou [Pg 277sîd d’Irlande3. Ce fut Manannân qui procura aux Tûatha Dê Danann les privilèges dont ils jouissent dans l’épopée héroïque irlandaise. Par le procédé magique appelé feth fiada[4], il les rendit invisibles. Par le festin de Goibniu, le célèbre forgeron, il leur assura l’immortalité. Leur principale nourriture consistait en porcs. C’étaient les cochons de Manannân qui, tués et mangés, ne cessaient de revenir à la vie5. Ainsi, dans cette doctrine nouvelle, les principaux chefs des Tûatha Dê Danann, ceux que les Celtes païens d’Irlande ont adorés comme dieux, sont réduits au rang de simples mortels qui ont, comme l’on prétend, régné sur l’Irlande à une époque antérieure à l’invasion des fils de Milé, c’est-à-dire des Celtes, et qui depuis ont cessé de vivre; les fées mâles et femelles de la légende héroïque sont une fraction et des descendants de cette race primitive, et des procédés magiques leur ont conféré une partie des privilèges de la divinité.
Le palais souterrain de Brug na Boinné avait été donné comme lot non à Dagdé, mort depuis longtemps, mais à Elcmar, père nourricier d’Oengus; or, Oengus, avec l’aide de Manannân mac Lir, en expulsa Elcmar, et il y demeure, dit-on, depuis cette époque, [Pg 278]invisible, grâce à l’incantation dite feth fiada, immortel parce qu’il boit la bière du festin de Goibniu le forgeron, bien nourri puisqu’il a toujours à sa disposition ces cochons de Manannân, qui reviennent à la vie dès qu’ils sont mangés.
Cette rédaction, relativement récente, nous a été conservée par le livre de Fermoy, manuscrit du quinzième siècle,—acquis, il y a quelques années, par l’Académie royale d’Irlande,—tandis que la rédaction primitive, par laquelle nous avons commencé, se trouve dans le Livre de Leinster, transcrit au milieu du douzième siècle,—un des manuscrits les plus précieux du Collège de la Trinité de Dublin.—L’auteur chrétien de l’arrangement contenu dans le Livre de Fermoy a composé une suite au vieux récit. Nous allons en donner un résumé.
Quand Elcmar fut chassé du palais souterrain de Brug na Boinné par Oengus son élève, et grâce au concours qu’Oengus reçut de Manannân mac Lir, un des principaux personnages de la cour d’Elcmar était absent: c’était son intendant. L’intendant d’Elcmar, rentrant à Brug na Boinné, prit, auprès du nouveau maître, les fonctions dont l’ancien l’avait chargé. Il lui naquit, peu de temps après, une fille qu’on nomma Eithné. Au même moment, la femme de Manannân mac Lir, le protecteur d’Oengus, mettait au monde une fille qu’on appela Curcog. Oengus fut le père nourricier que, suivant l’usage, Manannân mac Lir choisit pour sa fille. Curcog, fille du dieu Manannân, fut élevée à Brugna Boinné, et la jeune [Pg 279]Eithné, fille de l’intendant, fut une des servantes attachées à la personne de Curcog.
Chose surprenante! on découvrit un jour qu’Eithné ne mangeait pas. Quoiqu’elle restât bien portante, et que son embonpoint ne diminuât pas, tous ceux qui l’aimaient en conçurent une vive inquiétude; mais Manannân mac Lir découvrit la cause. Quelque temps auparavant, Oengus avait reçu la visite d’un de ses voisins, c’est-à-dire d’un autre chef des Tûatha Dê Danann, qui habitait à quelque distance un palais souterrain analogue à celui de Brug na Boinné. Cet étranger avait adressé une grave insulte à Eithné. L’âme sans tâche de la jeune fille avait ressenti de cette injure une telle indignation, que la puissance de sa chasteté avait fait fuir le démon qui lui servait de gardien, et qu’un ange envoyé par le vrai Dieu était venu prendre la place de ce démon. A partir de ce moment, Eithné cessa de pouvoir manger la chair des cochons magiques, et de boire la bière enchantée dont vivaient les Tûatha Dê Danann. Un miracle du vrai Dieu lui conserva la vie.
Bientôt, toutefois, ce miracle devint inutile. Oengus et Manannân avaient fait un voyage dans l’Inde, ils en avaient ramené deux vaches au lait inépuisable; et comme l’Inde était la terre de la justice, ce lait n’avait rien du caractère démoniaque qui souillait la nourriture habituelle des Tûatha Dê Danann. On mit à la disposition d’Eithné le lait de ces vaches; elle se chargea de les traire, et ce fut de leur lait qu’elle vécut pendant une longue suite d’années.
[Pg 280]Je dis que cette suite d’années fut longue; en effet, les événements dont nous venons de parler se passèrent sous le règne du mythologique Erémon, premier roi d’Irlande de la race de Milé; et Eithné vivait encore, habitant le palais de Brug na Boinné avec Curcog, sa maîtresse, fille de Manannân mac Lir, et sous l’autorité d’Oengus, quand saint Patrice vint évangéliser l’Irlande au cinquième siècle de notre ère. Si nous en croyons le Livre des conquêtes, le roi mythologique Erémon aurait été contemporain de David, roi des Juifs, au onzième siècle avant notre ère. Eithné aurait donc été âgée d’environ quinze cents ans quand saint Patrice vint porter en Irlande les lumières de la religion chrétienne.
Or, un jour d’été où la chaleur était plus forte que de coutume, Curcog éprouva le désir de se baigner. Elle alla avec ses suivantes, et entre autres Eithné, sur les bords de la Boyne. Elle prit son bain avec elles dans les eaux de cette rivière, puis elle rentra à Brug na Boinné. Mais bientôt elle s’aperçut qu’une de ses femmes lui manquait: c’était Eithné. Eithné, en déposant ses vêtements sur le bord de la rivière avant de descendre dans l’eau comme ses compagnes, avait dépouillé avec sa robe le charme qui la rendait invisible aux humains. Nous avons déjà dit le nom de ce charme, qui s’appelait feth fiada.
L’âme d’Eithné était préparée à recevoir la foi nouvelle que Patrice avait apportée; et quoiqu’elle n’eût rien entendu des prédications chrétiennes, [Pg 281]l’action mystérieuse que cette foi avait exercée sur elle était devenue plus puissante que les enchantements des païens. Eithné était devenue une femme ordinaire, et ses regards ne pouvaient plus pénétrer à travers le voile magique qui cache aux yeux des humains les Tûatha Dê Danann. Elle avait donc cessé de voir ses compagnes, et n’avait pu les accompagner au moment de leur retour au château souterrain de Brug na Boinné. Elle cessa même de voir la route enchantée qui conduisait à ce palais magique. Elle erra quelque temps sur les bords de la Boyne, ne sachant où elle était, cherchant en vain les sentiers et les chemins, désormais pour elle invisibles, que pendant tant de siècles elle avait si souvent fréquentés. Enfin elle s’arrêta devant un jardin clos de murs, où il y avait une maison. A la porte était assis un homme vêtu d’une robe comme elle n’en avait jamais vu. Cet homme était un moine et la maison une église. Eithné adressa la parole au moine et lui raconta son histoire. Le moine la reçut avec bienveillance et la conduisit à saint Patrice qui l’instruisit et la baptisa.
Quelque temps après, elle était assise dans l’église du moine, non loin des bords de la Boyne. On entendit beaucoup de bruit et de cris; on distinguait un grand nombre de voix, mais on n’apercevait personne. C’était Oengus et tous les gens de sa maison qui étaient à la recherche d’Eithné. Comme ils étaient devenus invisibles pour elle, elle, à son tour, était invisible pour eux. Les cris qu’ils poussaient [Pg 282]étaient inspirés par la douleur et entremêlés de gémissements et de sanglots. Ils pleuraient Eithné, qui pour eux, en effet, était à jamais perdue.
Eithné comprit la cause de leur peine et en ressentit elle-même une si violente tristesse qu’elle s’évanouit et fut sur le point de rendre l’âme. Cependant elle recouvra ses sens; mais de ce jour commença pour elle une maladie dont elle ne se guérit point. Elle finit par en mourir; elle expira, la tête appuyée sur la poitrine de saint Patrice qui était venu lui donner les derniers secours de la religion; et elle fut enterrée dans l’église du moine qui l’avait le premier accueillie. Cette église porta, dès lors, le nom de Cill Eithne, ou «église d’Eithné»[6].
Ainsi se termine la seconde rédaction de la pièce dont la rédaction primitive est intitulée De la conquête du Sîd.
[Footnote 1: Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13, 14. Poème de Flann Manistrech, ibidem, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Voyez plus haut, p. 221.]
[Footnote 3: Voyez plus haut, p. 274.]
[Footnote 4: Littéralement «composition poétique ou incantation de présence.» Voyez les textes réunis par O’Curry, dans Atlantis, t. III (1862), p. 386-388, note 15.]
[Footnote 5: Voyez les textes réunis par O’Curry, dans Atlantis, t. III, p. 387-388. Comparez ce que nous avons dit p. 275.]
[Footnote 6: Livre de Fermoy, fos 111-116. Cette pièce a été analysée par le docteur Todd, Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series, vol. I, part I, 1870, p. 46-48.]
§5.
Les amours d’Oengus, fils de Dagdé.
Nous venons de voir quelle est la forme que l’infusion de la pensée chrétienne a donnée à une des vieilles légendes du paganisme irlandais. Voici un autre conte, païen comme le premier, mais qui n’a pas été l’objet d’un remaniement chrétien. Il appartient [Pg 283]aussi à l’épopée héroïque et au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Il a pour objet un épisode de l’histoire d’Oengus. Il nous rapporte une aventure arrivée à ce personnage divin avant l’époque où il dépouilla Dagdé, son père, du palais souterrain de Brug na Boinné. Oengus était encore un tout jeune homme. Un jour, il dormait; il vit en songe une jeune femme près de son lit. Il n’y en avait pas d’aussi belle en Irlande. Puis elle disparut. Le matin, quand il se réveilla, il était si amoureux qu’il ne put manger de la journée. La nuit suivante, la jeune femme reparut. Elle tenait une harpe à la main. Elle chanta en s’accompagnant de cet instrument; jamais on n’avait entendu si douce musique. Puis elle partit. Quand Oengus se réveilla le lendemain, il était plus amoureux que jamais.
Il tomba malade. Les médecins d’Irlande s’assemblèrent et cherchèrent inutilement la cause de cette maladie. Enfin, un d’entre eux, Fergné, la découvrit.—«Tu es pris d’amour,» lui dit-il. Oengus avoua la vérité. On alla chercher Boann, mère d’Oengus. Celui-ci raconta à sa mère la cause de son souci. Boann fit chercher pendant un an dans toute l’Irlande la femme que son fils avait vue en songe. Vains efforts! on ne trouva rien. Boann demanda conseil à l’habile médecin qui avait découvert la cause de la maladie d’Oengus. Ce médecin donna le conseil de s’adresser au père d’Oengus, c’est-à-dire à Dagdé, roi des sîde d’Irlande, c’est-à-dire des fées irlandaises, dit le conteur anonyme.
[Pg 284Sîde d’Irlande est la formule par laquelle sont spécialement désignés, dans la littérature irlandaise, les Tûatha Dê Danann à partir du moment où, survivant à leur défaite de Tailtiu, ils sont contemporains des fils de Milé, c’est-à-dire des hommes. Les sîde en général sont les dieux, cette expression comprend à la fois d’abord les dieux du jour, de la vie et de la science, ou Tûatha Dê Danann, qui, venus du ciel, habitent l’Irlande, ensuite les dieux de la nuit et de la mort, ou Fomôré, dont le lieu d’origine, dont le domicile est le pays mystérieux des morts. Quand saint Patrice vint évangéliser les Irlandais, ils adoraient les sîde[1], les uns Tûatha Dê Danann, les autres Fomôré, et on appelait les premiers sîde d’Irlande.
Dagdé était donc roi des sîde d’Irlande; et ce fut à lui que le médecin donna le conseil de s’adresser, pour trouver un remède à la maladie d’Oengus. On alla chercher Dagdé, qui arriva bientôt.—«Pourquoi m’avez-vous fait venir?» demanda en entrant Dagdé. Boann lui raconta la maladie de son fils et la cause de cette maladie.—«Quel service pourrais-je rendre à cet enfant?» répondit Dagdé. «Je n’en sais pas plus que toi.»—Le médecin prit alors la parole.—«En votre qualité de roi suprême des [Pg 285sîde d’Irlande, vous avez dans votre dépendance Bodb, roi des sîde de Munster, qui est célèbre dans toute l’Irlande par sa science. Envoyez-lui demander où est la femme qui a rendu votre fils amoureux.»
Dagdé suivit ce conseil, et adressa une ambassade à Bodb, roi des sîde de Munster. Les ambassadeurs racontèrent à Bodb comment Oengus, fils de Dagdé, était tombé malade. «Dagdé,» ajoutèrent-ils, «vous donne l’ordre de chercher dans toute l’Irlande la femme dont son fils est amoureux.»—Je le ferai,» répondit Bodb. «Il me faudra un an de recherches, et je trouverai ce que vous désirez.»
Au bout d’un an, les ambassadeurs revinrent. «J’ai,» dit Bodb, «découvert la femme au lac des Gueules de Dragons, près de la crott ou harpe de Cliach.» Les ambassadeurs, retournant chez Dagdé, lui apportèrent, cette bonne nouvelle. On mit Oengus dans un chariot et on le conduisit au palais de Bodb, roi des sîde de Munster. C’était un palais enchanté qui était connu sous le nom de «_Sîd_ des hommes de Fémen.» Oengus y fut reçu avec joie. On passa d’abord trois jours et trois nuits en fête; puis, on parla de l’objet du voyage.—«Je vais,» dit Bodb à Oengus, «vous mener où est celle que vous aimez. Nous verrons si vous la reconnaissez.»
Puis Bodb conduisit Oengus près de la mer, dans un endroit où se trouvaient cent cinquante jeunes femmes. Elles marchaient par couples, et les deux jeunes femmes qui formaient chaque couple étaient [Pg 286]attachées l’une à l’autre par une chaîne d’or. Au milieu de ces cent cinquante femmes, il y en avait une plus grande que les autres: ses compagnes ne lui atteignaient pas l’épaule.—«La voilà!» s’écria Oengus. «Comment s’appelle-t-elle?»—«C’est,» répondit Bodb, «Caer, petite-fille d’Ormaith; Ethal Anbual, son père, habite le sîd ou palais enchanté d’Uaman, dans la province de Connaught.»—«Je ne suis pas de force à l’enlever du milieu de ses compagnes,» dit tristement Oengus. Et il se fit ramener au lieu de sa résidence ordinaire, qui était à cette époque, paraît-il, le château d’un de ses tuteurs; car Dagdé habitait encore avec Boann, sa femme, le château souterrain de Brug na Boinné, qu’on devait appeler plus tard le château de Mac Oc, c’est-à-dire d’Oengus fils de Dagdé.
Quelque temps après, Bodb se rendit à ce château, y fit visite à Dagdé et à Boann, et leur raconta le résultat de ses investigations.—«J’ai découvert,» leur dit-il, «la femme dont votre fils est amoureux. Son père habite le Connaught, c’est-à-dire le royaume d’Ailill et de Medb. Vous feriez bien d’aller leur demander leur concours. Avec leur aide, vous pouvez obtenir pour votre fils la main de l’épouse qu’il désire.»
Les noms d’Ailill et de Medb nous transportent au milieu du premier cycle de l’épopée héroïque irlandaise dont le fondement consiste en événements historiques contemporains de la naissance de Jésus-Christ. Nous n’avons pas de raison pour révoquer [Pg 287]en doute la réalité de l’existence des personnages qui dans ce cycle jouent les principaux rôles. Il y a, dans cette vaste épopée un fond de vérité historique, quoique la plus grande partie du récit soit l’œuvre d’une imagination qui se jouait des lois de la nature.
L’homme, alors, ne se contentait pas de peupler le monde de dieux auxquels il attribuait les actes les plus étranges: il croyait que par la magie, l’homme pouvait s’élever au niveau de la divinité, lutter contre elle en égal et quelquefois la vaincre. Dagdé, le grand dieu, va donc demander l’appui d’Ailill et de Medb, tous deux simples mortels, roi et reine de Connaught. Il compte sur leur aide pour contraindre un des dieux secondaires irlandais du Connaught, Ethal Anbual, père de la belle Caer, à lui livrer cette jeune femme dont Oengus est épris.
Il partit pour le Connaught, accompagné d’une suite nombreuse. Le nombre des chars était de soixante, en comptant celui où il était monté. Il arriva au palais d’Ailill et de Medb, qui le reçurent avec joie. Une semaine entière se passa en festins. Puis Dagdé raconta l’objet de sa visite.—«Dans votre royaume,,» dit-il au roi Ailill et à la reine Medb, «se trouve le palais enchanté qu’habite Ethal Anbual, père de la belle Caer; mon fils Oengus aime cette jeune femme; il voudrait l’épouser; il en est malade.»—«Mais,» répondirent Ailill et Medb, «nous n’avons aucune autorité sur elle. Nous ne pouvons donc vous la donner.»
Dagdé les pria d’envoyer chercher le père. Ailill [Pg 288]et Medb firent ce que demandait Dagdé. Mais Ethal Anbual refusa d’écouter le messager qu’ils lui adressèrent.—«Je n’irai pas,» dit-il. «Je sais ce dont il s’agit, et je ne donne pas ma fille au fils de Dagdé.» L’armée de Dagdé et celle d’Ailill réunies marchèrent à l’attaque du palais enchanté qu’habitait Ethal Anbual. Ils y firent soixante prisonniers, non compris Ethal, et ils conduisirent leurs captifs à Crûachan, résidence d’Ailill et de Medb. Ethal fut mené en présence d’Ailill.
—«Donne ta fille à Oengus, fils de Dagdé,» lui dit Ailill.—«Je n’en ai pas le pouvoir,» répondit Ethal. «Elle est plus puissante que moi.» Et il expliqua que sa fille passait alternativement une année en forme humaine, une année en forme d’oiseau. «Le 1er novembre prochain,» ajouta-t-il, «ma fille sera sous forme de cygne, près du lac des Gueules de Dragons. On verra là des oiseaux merveilleux: ma fille sera entourée de cent cinquante autres cygnes.» Alors Ailill et Dagdé firent leur paix avec Ethal et le remirent en liberté.
Dagdé raconta à son fils ce qu’il venait d’apprendre. Au 1er novembre suivant, Oengus se rendit au lac des Gueules de Dragons. Il y vit la belle Caer sous la forme d’un cygne accompagné de cent cinquante cygnes qui allaient par couples; les deux cygnes de chaque couple étaient attachés l’un à l’autre par une chaîne d’argent.—«Viens me parler, ô Caer,» s’écria Oengus.—«Qui m’appelle?» demanda Caer. Oengus lui dit son nom et lui exprima le désir [Pg 289]de se baigner dans le lac avec elle. Il fut lui-même changé en cygne et plongea trois fois dans le lac avec sa bien-aimée. Puis, toujours sous forme de cygne, il vint avec elle au palais de son père, à Brug na Boinné. Ils chantèrent un chant si beau que tous les auditeurs s’endormirent, et que leur sommeil dura trois jours et trois nuits. Jamais la musique irlandaise n’avait eu plus grand succès. Caer resta dès lors la femme d’Oengus2.
[Footnote 1:
«For tuaith hErenn bai temel, tûatha adortais sîde.»«Sur le peuple d’Irlande régnait l’obscurité, les gens adoraient les sîde.» Hymne de Fiacc en l’honneur de saint Patrice, chez Windisch, Irische Texte, p. 14, ligne numérotée 41.]
[Footnote 2: Cette pièce intitulée: Aislinge Oengusso, «Vision d’Oengus,» a été publiée dans la Revue celtique, t. III, p. 344 et suivantes, par M. Ed. Müller, qui l’a accompagnée d’une traduction anglaise, la plupart du temps assez fidèle.]
§6.
L’évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «Bon dieu» en Irlande: BONA DEA, «la Bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.
Ce fut probablement après ce mariage qu’Oengus se fit céder par son père Dagdé le palais de Brug na Boinné. Ce qu’il y a de certain, dans ce récit, c’est que la tradition païenne de l’Irlande donne les dieux pour contemporains aux héros. Elle fait intervenir Dagdé, roi des dieux, dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, qui auraient vécu à une époque contemporaine du commencement de notre ère, tandis que les chronologistes chrétiens, tels que Gilla Coemain et l’auteur du Lebar gabala, au onzième siècle, tels [Pg 290]que Keating et les Quatre Maîtres au dix-septième siècle, font mourir ce même Dagdé mille ans environ ou même dix-sept cent cinquante ans plus tôt.
Dagdé est roi des dieux, comme Zeus dans la mythologie grecque; mais ce n’est pas dans la mythologie grecque, c’est dans la mythologie latine que nous trouverons un mythe à peu près identique à celui de Dagdé. Dagdé veut dire «bon dieu.» Les Romains avaient une divinité qu’ils appelaient la Bonne déesse, Bona dea. On la considérait comme identique à la Terre1: Dagdé était aussi le dieu de la terre2. Bona dea portait, dit-on, le nom de bona, «bonne,» parce qu’elle donnait aux hommes tous les biens qui servent à les nourrir3: Dagdé avait le même attribut. Nous avons vu que les fils de Milé, c’est-à-dire les Irlandais, s’étant brouillés avec les Tûatha Dê Danann, n’avaient plus ni blé ni lait; et comment, ayant fait avec Dagdé un traité de paix, ils obtinrent de lui qu’à l’avenir leur blé et leur lait leur seraient conservés4.
Bona dea, qu’on appelait aussi Fauna, était la parèdre [Pg 291]ou l’associée de Faunus, c’est-à-dire sa fille5, sa femme6, ou sa sœur7. Or on considérait Faunus comme dieu; il avait à Rome son culte, et un temple bâti dans une île du Tibre8. Il dut, à une époque reculée, avoir le rang de dieu suprême, car Bona dea, sa parèdre, était, dit-on, aux yeux de certaines personnes, l’égale de Junon; et on lui mettait, pour cette cause, un sceptre dans la main gauche9. Faunus fut plus tard, comme dieu suprême, supplanté par Jupiter, dieu de l’aristocratie romaine et de la ville de Rome.
La mythologie romaine eut une période évhémériste qui se produisit sous l’influence de la science grecque; ses résultats furent identiques, sur bien des points, à ceux que donna en Irlande l’évhémérisme inspiré par les études chrétiennes. Le dieu Faunus devint alors un roi des Aborigènes, c’est-à-dire de la population qui habitait l’Italie quand arrivèrent Evandre et Enée10. Un des textes qui concernent le prétendu roi Faunus parle de sa femme et de sa fille, qui toutes deux ne sont autres que la [Pg 292]«Bonne déesse,» Bona dea[11], transformée en simple mortelle, mais élevée au rang de reine ou de princesse. Ainsi, en Irlande, Dagdé, le «bon dieu,» divinité suprême des païens, fut, par les chrétiens, transformé en un roi qui aurait gouverné l’Irlande avant l’arrivée des fils de Milé. On remarquera aussi que, dans le récit romain, Evandre et Enée interviennent dans des conditions analogues à celles où les fils de Milé se présentent dans le récit irlandais. Ils sont, comme les fils de Milé, des étrangers arrivant par mer, et, comme eux, par les armes ils fondent un régime nouveau.
[Footnote 1: «Auctor est Cornelius Labeo huic Maiæ, id est Terræ, ædem kalendis Maiis dedicatam sub nomine Bonæ deæ, et eandem esse Bonam deam et Terram ex ipso ritu occultiore sacrorum doceri posse confirmat.» Macrobe, Saturnales, I, 12.]
[Footnote 2: «Dîa talman.» Voir notre tome I, p. 282, note 2.]
[Footnote 3: «Bonam quod omnium nobis ad victum bonorum causa est.» Macrobe, Saturnales, I, 12.]
[Footnote 4: «Collset Tualha Dea ith ocus blicht im-maccu Miled, con-dingsat chairddes in-Dagdai. Doessart-saide iarum ith ocus blicht dôib.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 44-47.]
[Footnote 5: Servius, ad libr. VIII Æneid., 314. Ed. Thilo, t. II, p. 244.]
[Footnote 6: Arnobe, I, 36. Mignc, Patrologia latina, t. V, col. 759.]
[Footnote 7: Lactance, I, 22. Migne, Patrologia latina, t. VI, col. 244, 245.]
[Footnote 8: Tite-Live, livre XXXIII, chap. 42; livre XXXIV, chap. 53; Vitruve, livre III, chap. 11, § 3; Ovide, Fastes, livre II, vers 193.]
[Footnote 9: «Sunt qui dicant hanc deam potentiam habere Junonis, ideoque regale sceptrum in sinistra manu ei additum.» Macrobe, Saturnales, I, 12.]
[Footnote 10: S. Aurelius Victor, Origo gentis romanæ, § 4-9. Denys d’Halicarnasse, livre I, chap. 31.]
[Footnote 11: Justin, livre XLIII, chap. 1.]
[Pg 293]CHAPITRE XIII.
LES TÛATHA DÊ DANANN APRÈS LA CONQUÊTE DE L’IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.—DEUXIÈME PARTIE: LES DIEUX LUG, OGMÉ, DÎAN-CEGHT ET GOIBNIU.
§1. Lug joue dans la légende de Cûchulainn le même rôle que Zeus dans celle d’Héraclès.—§2. La chasse aux oiseaux mystérieux.—§3. Le palais enchanté. Naissance de Cûchulainn.—§4. Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn.—§5. Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d’Irlande au second siècle de notre ère.—§6. Lug était bien un dieu, quoi qu’en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.—§7. Ogmé ou Ogmios le champion.—§8. Dîan-Cecht le médecin.—§9. Goibniu le forgeron et son festin.
§1.
Lug joue, dans la légende de Cûchulainn, le même rôle que Zeus dans celle d’Héraclès.
Dagdé est, théoriquement, le dieu suprême; mais Lug, le dieu sous l’invocation duquel était placée la grande fête du 1er août, Lug qui, en lançant de sa [Pg 294]fronde une pierre, tua le dieu de la mort Balar, Lug, le docteur suprême et le maître de tous les arts, paraît tenir dans la mythologie celtique un rang plus important que Dagdé. Dans la mythologie grecque, le héros modèle, Héraclès, est fils d’Alcmène, femme d’Amphitryon. Amphitryon est son père apparent, mais, en réalité, c’est de Zeus qu’est fils le héros auquel la poésie attribuera tant de merveilleux exploits1. L’Irlande possède le même mythe. Dans la rédaction irlandaise, Héraclès s’appelle Cûchulainn; le nom d’Alcmène est Dechtéré; celui d’Amphitryon est Sualtam; mais Lug, c’est-à-dire Hermès, le dieu qui, dans la mythologie gréco-latine s’appelle Mercure, prend ici la place de Zeus. C’est de lui, ce n’est pas de Dagdé, que Cûchulainn est fils. La mythologie celtique n’est pas une copie de la mythologie grecque. Elle a pour source des croyances primitivement identiques à celles dont la mythologie grecque dérive, mais elle a développé d’une façon aussi indépendante qu’originale les éléments fournis par la fable fondamentale.
[Footnote 1: Hésiode, Le bouclier d’Hercule, vers 27 et suiv.]
§2.
La chasse aux oiseaux mystérieux.
Voici comment débute la légende irlandaise1.
[Pg 295]Un jour que les grands seigneurs d’Ulster étaient réunis autour de Conchobar, leur roi, dans Emain Macha, capitale de cette province, il arriva dans la plaine voisine d’Emain une troupe d’oiseaux. Ces oiseaux mangeaient l’herbe et les plantes, et ne laissaient rien sur la terre, pas même les racines de l’herbe. Ce fut un grand chagrin pour les habitants d’Ulster de voir ainsi détruire leurs biens. Le roi fit atteler neuf chars pour aller à la chasse de ces oiseaux. La chasse des oiseaux était une des occupations habituelles du roi et des grands seigneurs d’Ulster. L’arc était inconnu. On lançait aux oiseaux soit des javelots avec la main, soit des pierres avec une fronde, et c’était en char qu’on se livrait à cet exercice.
En tête des neuf chars était celui de Conchobar, où le roi lui-même monta. Dechtéré, sa sœur, une grande jeune fille, s’assit à sa droite. Elle servait de cocher à son frère. Les huit autres chars étaient ceux des principaux guerriers d’Ulster: Conall Cernach, Fergus mac Roig, Celtchar, fils de Uithechar, Bricriu le Querelleur, et quatre autres dont on ne se rappelle plus les noms. Ils donnèrent la chasse aux oiseaux pendant toute une journée. Ils allaient droit devant eux sans rencontrer d’obstacles.
Alors il n’y avait en Irlande ni fossé ni haie ni mur dans la campagne. La tradition fait remonter le [Pg 296]plus ancien partage des terres en Irlande au temps de Diarmait et de Blathmac, fils d’Aed Slane, qui, suivant Tigernach, furent rois suprêmes d’Irlande de 654 à 6652. On prétend qu’alors le territoire entier de l’Irlande fut divisé en autant de portions qu’il y avait d’hommes. Ces portions furent égales: chaque homme reçut neuf sillons de marais, neuf sillons de terre et neuf sillons de bois. Mais il ne paraît pas qu’on ait eu à se féliciter de l’opération, qui fit succéder une multitude de petites exploitations à l’exploitation en commun usitée jusque-là. Une famine s’ensuivit; les plus riches étaient réduits à jeûner, et une épidémie survint qui enleva les trois quarts des habitants de l’Irlande3. Cette épidémie est désignée, chez les historiens irlandais, par le nom de Buide Conaill[4].
[Pg 297]Mais revenons à Conchobar et à ses compagnons de chasse. Ils poursuivirent donc les oiseaux au loin sans rencontrer d’obstacles. Ces oiseaux étaient fort beaux, et chantaient en volant. Ils étaient divisés en neuf troupes, et dans chaque troupe on comptait vingt oiseaux. Ils allaient deux à deux; les deux oiseaux qui tenaient la tête de chaque troupe portaient un joug d’argent qui les attachait l’un à l’autre; les suivants étaient aussi attachés deux à deux, mais le joug était remplacé par une chaîne d’argent.
La nuit arriva sans que les chasseurs eussent pris un seul des oiseaux qu’ils poursuivaient. Il tombait une neige épaisse. Conchobar ordonna de dételer les chars et de chercher une maison où l’on pût trouver abri jusqu’au lendemain.
[Footnote 1: Elle a été publiée par M. Windisch, Irische Texte, pages 136 et suiv. Le savant auteur a fait usage de deux manuscrits. Le plus ancien date de la fin du onzième siècle.]
[Footnote 2: O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, première partie, p. 200-205. Le Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, pages 98, 99 met leur mort en 661. Cf. plus haut, p. 256.]
[Footnote 3: Préface de l’hymne de Colmân, chez Whitley Stokes, Goidelica, 2e édit., page 121. La première délimitation des champs aux environs de Rome aurait remonté, suivant Denys d’Halicarnasse, livre II, chap. 74, à une loi du roi légendaire Nutna Pompilius. Il peut être curieux de rapprocher ce texte du passage du Compert Conculainn dont il est question ici. Windisch, Irische Texte, p. 36, lignes 11-14.]
[Footnote 4: Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 99. Cf. O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, p. 205. Il ne faut pas confondre cette épidémie avec celle qu’on appela Crom Conaill, et qui sévit un peu plus d’un siècle avant, en 550 suivant Tigernach, O’Conor,_ Rerum hibernicarum scriptores_, t. II, p. 139; en 551, suivant le Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 50, 51. Cf. O’Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, 1851, t. I, p. 186-189; 274-277.]
§3.
Le palais enchanté.—Naissance de Cûchulainn.
Ce furent Conall Cernach et Bricriu le querelleur qui se mirent en quête d’un logis. Ils aperçurent une maison isolée, qui paraissait nouvellement construite. Ils y entrèrent. Elle leur sembla fort petite et pauvre: il n’y avait dedans qu’un homme et une femme. Ceux-ci leur souhaitèrent la bienvenue. Conall [Pg 298]et Bricriu retournèrent près de leurs compagnons.—«Nous avons découvert une habitation,» leur dirent-ils; «mais elle est indigne de vous. Nous serons fort mal couchés, et nous n’aurons pas de quoi manger.»
Cependant, faute de mieux, le roi et ses guerriers se décidèrent à chercher abri dans cette maison. Chose étrange! cette petite habitation, qui semblait juste assez grande pour un homme et une femme, parut s’élargir quand ils entrèrent: ils trouvèrent place non seulement pour eux, mais pour leurs armes, leurs chevaux, leurs cochers et leurs chars. Les mets les plus abondants, les plus agréables au goût, les plus variés, leur furent servis. Il y en avait qu’ils connaissaient bien; d’autres tout à fait extraordinaires, et dont ils n’avaient jamais goûté.
Cette maison était un de ces palais magiques que, suivant les légendes celtiques, les dieux créent quelquefois sur la terre quand ils veulent exercer sur les hommes une action visible. Il est question de ces palais dans les contes gallois, bretons et français.
Quelque temps après, Dechtéré devint mère, et Lug, lui apparaissant en songe, lui apprit qu’il était le père de l’enfant. C’était Lug qui avait envoyé les oiseaux merveilleux, provoqué la chasse, élevé la pauvre petite maison où le roi Conchobar, Dechtéré, sa sœur, et leurs compagnons avaient trouvé une hospitalité aussi brillante qu’inattendue.
[Pg 299]§4.
Le mortel Sualtam et le dieu Lug, tous deux pères de Cûchulainn.
Lug, cependant, n’était pas l’époux de Dechtéré. Dechtéré, quand elle eut un enfant, avait un mari: c’était un des principaux personnages de la cour de Conchobar, son frère. On l’appelait Sualtam. Il considérait Cûchulainn comme son fils. Nous avons vu comment la violente ardeur de ses sentiments paternels causa l’accident étrange qui lui ôta la vie1. Mais Sualtam n’était pas seul pour donner à Cûchulainn les soins que l’affection paternelle inspire. Le dieu Lug aussi veillait avec la même tendresse sur les jours du héros que l’Irlande chante depuis tant de siècles.
Cûchulainn, couvert de blessures, est seul avec Loeg, son cocher, en face de l’armée d’Ailill et de Medb, qui pénètre dans le royaume d’Ulster. Dans cette armée sont réunis les guerriers de quatre des cinq grandes provinces de l’Irlande, liguées contre la cinquième, qui est l’Ulster; et de tous les hommes d’Ulster, un seul est sous les armes et soutient le poids de la guerre: c’est Cûchulainn. Il a provoqué à des combats singuliers les principaux guerriers de l’armée ennemie; les duels ont succédé aux duels; [Pg 300]il a toujours été vainqueur, mais il est criblé de blessures et accablé de fatigue.
Loeg, son cocher, voit un guerrier qui s’approche. Le crâne, en partie dénudé, de ce guerrier porte une couronne de cheveux bouclés et blonds; un manteau vert est fixé sur sa poitrine par une blanche broche d’argent; des fils d’or donnent à sa tunique une teinte d’un jaune rougeâtre. Au centre de son bouclier noir, la saillie d’un umbo de laiton brille avec l’éclat de l’argent. Chose étrange! ce guerrier traversait l’armée ennemie sans adresser la parole à personne ni sans que personne lui dît rien. Parmi tant d’hommes réunis, aucun ne paraissait le voir.
Cûchulainn reconnut que c’était un sîde, un dieu ami qui savait ses maux et qui avait pitié de lui.—«Tu es un brave, ô Cûchulainn,» dit l’étranger.—«Je n’ai rien fait d’extraordinaire,» répondit Cûchulainn.—«Je te viendrai en aide,» reprit le guerrier.—«Qui donc es-tu?» demanda Cûchulainn.—«Je suis ton père des sîde,» répondit l’inconnu. «Je suis Lug, fils d’Ethné.» Le dieu fit tomber Cûchulainn dans un sommeil magique qui dura trois jours et trois nuits; il pansa et guérit ses blessures2.
[Footnote 1: T. I, p. 191-194.]
[Footnote 2: Leabhar na hUidhre, pages 77-78. Ce passage a été signalé par M. Sullivan, chez O’Curry, On the manners, t. I, page CCCCXLVI.]
[Pg 301]§5.
Lug et Conn Cêtchathach, roi suprême d’Irlande au second siècle de notre ère.
Le dieu Lug, du cycle mythologique, le vainqueur du dieu de la mort Balar, reparaît donc ainsi vivant et tout puissant dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Nous le retrouvons dans le cycle ossianique. La pièce que nous allons citer a été remaniée par un écrivain chrétien; mais il est facile de déterminer en quoi consistent les additions faites aux données primitives de la légende.
Un matin, Conn Cêtchathach, roi suprême d’Irlande dans la seconde moitié du second siècle après notre ère1, était, au lever du soleil, sur les remparts de Tara, sa résidence royale. Le hasard lui fît mettre le pied sur une pierre magique dont le nom était Fâl, et qui avait été jadis apportée en Irlande par les Tûatha Dê Danann quand ils vinrent s’y établir, avant l’arrivée des fils de Milé. Aussitôt que cette pierre fut touchée par le pied de Conn, elle jeta un cri; et ce cri était si puissant, qu’il ne fut pas entendu seulement par Conn et par les personnages qui lui faisaient cortège: on l’entendit dans [Pg 302]tout Tara, et hors de Tara, jusqu’aux extrémités de la plaine environnante, qui s’appelait Breg.
Conn avait près lui, en ce moment, trois druides qui étaient du nombre des officiers attachés à sa personne. Il leur demanda ce que signifiait le cri de la pierre, comment elle s’appelait, d’où elle venait, où elle irait plus tard, et qui l’avait apportée à Tara. Les druides demandèrent un délai de cinquante-trois jours; et quand ce délai fut expiré, l’un d’eux put répondre à toutes ces questions, une exceptée; or la question que le druide laissa sans réponse était la plus importante: que signifiait le cri de la pierre? Là-dessus le druide ne put donner que des indications incomplètes. «La pierre a prophétisé,» dit-il. «Ce n’est pas seulement un cri qu’elle a poussé: j’ai compté plusieurs cris, et leur nombre est celui des rois de ta race jusqu’à la fin du monde. Mais quant à leurs noms, ce n’est pas moi qui te les dirai.»
Aussitôt après, le roi et les assistants aperçurent un brouillard qui les environna; et bientôt l’obscurité fut si grande qu’on ne distinguait plus rien. Ils entendirent les pas d’un cavalier qui s’avançait vers eux. Celui-ci leur lança trois coups de javelot, pendant que Conn et le principal druide, effrayés, jetaient des cris impuissants. Mais le cavalier mystérieux cessa de les menacer, s’approcha d’eux, salua Conn, et l’invita à venir dans sa maison.
Conn accepta et suivit l’inconnu jusqu’à une belle plaine où s’élevait une forteresse puissante. Devant la porte se dressait un arbre d’or; dans la forteresse [Pg 303]Conn aperçut un palais splendide. L’inconnu l’y fit entrer. Le roi irlandais fut reçu par une jeune femme qui portait une couronne d’or, et il arriva avec son guide dans une salle qui contenait une cuve d’argent aux cercles d’or, pleine de bière. Là aussi était un trône sur lequel son guide s’assit. Jamais Conn n’avait vu un homme si grand ni si beau.
Celui-ci adressa la parole au roi d’Irlande.—«Je suis,» dit-il, «Lug, fils d’Ethné, petit-fils de Tigernmas.» Puis il annonça combien de temps régnerait Conn, et quelles batailles il devait livrer; il prédit les noms de ses successeurs, la durée et les principaux événements de leurs règnes2.
[Footnote 1: Tigernach le fait mourir vers l’année 190: O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, 1re partie, p. 34; les Quatre Maîtres, en 157: O’Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, 1851, t. I, p. 104-105.]
[Footnote 2: Cette pièce a été publiée par O’Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 618, d’après le ms. du British Museum, coté Harleian 5280, qui est du quinzième siècle.]
§6.
Lug est bien un dieu, quoi qu’en aient dit plus tard les Irlandais chrétiens.
L’auteur chrétien auquel nous devons l’arrangement de cette pièce, qui nous est parvenu, fait dire à Lug:—«Je ne suis pas un scâl, c’est-à-dire un de ces êtres démoniaques qui ont le privilège de l’immortalité: je suis de la race d’Adam; et si je me présente à vous aujourd’hui, je n’en ai pas moins subi la loi de la mort.» Ceci est une addition relativement moderne dont le but a été d’obtenir pour ce récit bizarre la tolérance du clergé chrétien. Lug, [Pg 304]qui a prédit à Conn Cêtchathach l’histoire de ce prince et celle de ses successeurs, est le dieu qui à Mag-Tured a tué Balar d’un coup de pierre, et qui a plus tard donné le jour au fameux héros Cûchulainn. Le palais magique où il reçut Conn est celui où, deux siècles auparavant, il avait abrité une nuit Conchobar, roi d’Ulster, Dechtéré sa sœur, huit autres guerriers, leurs chars et leurs chevaux, et où il leur avait fait servir un festin si succulent que jamais on n’avait rien vu de comparable dans le palais des rois d’Ulster.
Nous avons raconté plus haut que le 1er août lui était consacré; les cérémonies religieuses célébrées en ce jour attiraient un grand concours de peuple, et devinrent l’occasion d’assemblées publiques où le commerce, les affaires politiques, les jugements, les jeux se partageaient les assistants. C’est lui que César considère comme le premier des dieux gaulois: à ses yeux, il est identique à Mercure. Déjà, au temps de César, on lui avait en Gaule élevé un grand nombre de statues1.
Le nom de Lugudunum, ou «forteresse de Lugus,» en irlandais Lug, était porté en Gaule par quatre villes importantes aujourd’hui Lyon, Saint-Bertrand-de-Comminges, Leyde et enfin Laon2.
[Pg 305]Sous l’empire romain Lugudunum perdit son second u et s’écrivit Lugdunum; ce nom est vraisemblablement identique au Lugidunum que le géographe Ptolémée signale en Germanie et qui, fondé par les Gaulois, était, au temps de Ptolémée, c’est-à-dire au commencement du second siècle de notre ère, entre les mains des Germains vainqueurs3.
Le nom du dieu Lugus ou Lug doit aussi, probablement, se reconnaître dans le premier terme d’un composé géographique de la Grande-Bretagne, Luguvallum; ce mot désignait une ville sur l’emplacement exact de laquelle nous ne sachons pas que l’on se soit mis d’accord, mais qui était située près du mur d’Adrien4. Le nom de Lug-mag ou «champ de Lug,» était porté en Irlande par une abbaye dont il est question dès le septième siècle5.
Les Irlandais païens prétendaient que Lug habitait leur île; ils racontaient même en quel endroit était situé le palais souterrain que Dagdé lui avait, disait-on, assigné pour résidence quand l’Irlande eut été conquise par les fils de Milé6.
[Footnote 1: «Deum maxime Mercurium colunt; hujus sunt piurima simulacra; hunc omnium inventorem artium ferunt, hunc viarum atque itinerum ducem, hunc ad questus pecuniæ mercaturasque habere vim maximam arbitrantur.» De bello gallico, l. VI, chap. 17, § 1.]
[Footnote 2: «Lugdunum Clavatum;» ce nom n’apparaît qu’à l’époque mérovingienne.]
[Footnote 3: Ptolémée, édition Nobbe, livre II, chap. 11, § 28.]
[Footnote 4: Il est question plusieurs fois de cette localité dans l’Itinéraire d’Antonin.]
[Footnote 5: Annals of the Four Masters, édition d’O’Donovan, 1851, t. I, p. 296, 297, 356, 357. Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 140, 141. Cette localité s’appelle aujourd’hui Louth.]
[Footnote 6: «Lug, macc Ethnend, is-sîd Rodrubân.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 49, 50.]
[Pg 306]§7.
Ogmé ou Ogmios le champion.
Parmi les dieux qui jouent un rôle dans le cycle mythologique, il y en a trois au sujet desquels je ne connais rien à citer dans l’épopée héroïque et qui, cependant, continuaient à tenir une place dans la pensée des Irlandais chrétiens. C’étaient Ogmé, Dîan-Cecht et Goibniu. Ogmé ou Ogma, l’Ogmios de Lucien, est le héros qui, à la bataille de Mag-Tured, s’était emparé de l’épée du roi fomôré Téthra1. Il est surnommé «à la face solaire,» grîan-ainech. On lui attribuait l’invention de l’écriture ogamique2 qui a servi aux inscriptions funéraires de l’époque païenne, et dont ni les moines irlandais du neuvième siècle, ni les scribes des temps postérieurs n’avaient perdu la tradition. On le disait fils d’Elada, dont le nom veut dire «composition poétique» ou «science.» On le croyait frère de Dagdé3. On prétendait savoir où était situé le sîd ou palais souterrain que Dagdé avait assigné à Ogmé après la conquête de l’Irlande par les fils de Milé4. Tel est, à son sujet, la doctrine [Pg 307]ancienne. A partir du onzième siècle, Ogmé, cessant d’être considéré comme dieu, prit place parmi les guerriers qui auraient été tués à la seconde bataille de Mag-Tured. On raconta aussi qu’il avait été enterré à Brug na Boinné, localité située à une distance considérable de Mag-Tured. Ce sont là deux légendes contradictoires et d’origine différente, mais l’une et l’autre relativement modernes5.
[Footnote 1: Voir plus haut, p. 188-190.]
[Footnote 2: Traité de l’écriture ogamique conservé par le Livre de Ballymote, ms. du quatorzième siècle: O’Donovan, A grammar of the irish language, p. XXVIII.]
[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 13,-14; p. 10, col. 2, lignes 23-24.]
[Footnote 4: «Ogma is-sîd Airceltrai.» Livre de Leinster, p. 245, col. 2, ligne 50.]
[Footnote 5: Voir plus haut, p. 271.]
§8.
Dîan-Cecht le médecin.
Dîan-Cecht, ou le dieu «au rapide pouvoir,» est un fils de Dagdé1. Corpré le file, autre personnage mythologique qui, par une satire, avait renversé du trône le Fomôré Bress, était, par sa mère Etan, petit-fils de Dîan-Cecht2. Dîan-Cecht avait guéri, avec l’aide de Creidné, la blessure reçue à la main par le dieu Nûadu en combattant les Fir-Bolgs à la tête des Tûatha Dê Danann3. Il est le médecin des Tûatha Dê Danann. Il fut longtemps, en Irlande, le dieu de la médecine4.
[Pg 308]Le manuscrit 1395 de la bibliothèque de Saint-Gall contient un feuillet de parchemin sur un côté duquel on a prétendu représenter saint Jean l’évangéliste; sur l’autre face, des scribes irlandais, au huitième ou au neuvième siècle, ont écrit des incantations partie chrétiennes, partie païennes. Dans une de ces incantations, on lit ces mots: «J’admire la guérison que Dîan-Cecht laissa dans sa famille, afin que la santé vînt à ceux qu’il aidera5.» Ainsi, les Irlandais chrétiens du huitième ou du neuvième siècle croyaient encore à Dîan-Cecht une puissance surnaturelle, et l’invoquaient dans leurs maladies.
[Footnote 1: «Corand, cruittire sede do Dîan-Cecht, mac in Dagdai.» Dinn-senchus, en prose dans le Livre de Leinster, p. 165, col. 1, lignes 35, 36. Il n’y a, je crois, pas grand compte à tenir des généalogies réunies sur les premières lignes de la col. 1 de la page 10 du Livre de Leinster. Dîan-Cecht y est fait fils d’Erarc, lignes 3-4.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 21-26.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 154-177.]
[Footnote 4: Sur Dîan-Cecht, considéré comme dieu de la médecine, voyez Glossaire de Cormac, au mot Dîan-Cecht: Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 16, et Sana Chormaic, p. 56. Consulter aussi, dans le présent volume, la p. 177.]
[Footnote 5: «Admuinur in-slânicid foracab Dîan-Cecht li-a-muntir, corop-slân ani for-sa-te.» Zimmer, Glossæ hibernicæ, p. 271. Cf. Verzeichniss der Handschriften der Stiftsbibliothek von St Gallen, 1875, p. 462, 463.]
§9.
Goibniu le forgeron et son festin.
Nous avons vu Goibniu fabriquer les fers de lance des Tûatha Dê Danann à la bataille mythique de Mag-Tured1. Le manuscrit de Saint-Gall, que nous venons de citer, contient, sur la page déjà mentionnée, une incantation destinée à assurer la conservation du beurre; et, dans cette pièce, le nom de [Pg 309]Goibniu est trois fois prononcé: «Science de Goibniu! du grand Goibniu! du très grand Goibniu![2]» Pourquoi cette triple invocation à propos de beurre?
Les Irlandais du huitième ou du neuvième siècle considéraient Goibniu comme une sorte de dieu de la cuisine; et, en effet, c’était le festin de Goibniu qui assurait aux Tûatha Dê Danann l’immortalité3. Ce festin consistait principalement en bière et cette bière présente en Irlande une frappante analogie avec le nectar associé à l’ambroisie chez les Grecs4. A quel propos Goibniu le forgeron divin, dont le nom dérive de goba, gobann, «forgeron,» était-il en Irlande chargé de préparer la merveilleuse boisson qui donnait l’immortalité aux dieux? Nous ne saurions le dire, mais il y a là un mythe fort ancien, et qui semble avoir appartenu à la race hellénique en même temps qu’à la race celtique, puisque, dans le premier chant de l’Iliade, Héphaistos, qui est forgeron comme Goibniu, sert à boire aux dieux5.