Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

H. d' (Henry) Arbois de Jubainville · Chapitre 1 sur 1 · partie 11/12

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Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

Le second point est l’apparition de Cailté. Celui-ci n’est pas né une seconde fois. On ne s’explique pas de prime abord comment, ayant à son décès laissé son corps dans la tombe en Irlande, il revient du pays des morts avec une forme physique que rien ne distingue de celle du reste des humains. Ce qu’il y a de certain, c’est que suivant la légende irlandaise, il en est revenu visible à tous les yeux, parlant une langue que tous ont comprise. Or cette légende n’a pas pour base une croyance spéciale aux Irlandais, puisqu’en France, encore aujourd’hui, dans le peuple, persiste la crainte des revenants. La croyance aux revenants est donc une doctrine celtique, et un peu plus loin nous donnerons là-dessus quelques développements.

§2.

La race celtique a-t-elle cru à la métempsycose pythagoricienne? Opinion des anciens sur cette question.

La seconde naissance de Find est quelque chose [Pg 346]de beaucoup plus extraordinaire. Nous avons déjà vu qu’Etâin naquit deux fois; mais Etâin est une déesse, une sîde, banshee, comme on dit en Irlande; une fée, pour parler la langue des contes français. Ses deux vies, la première dans le monde des dieux, l’autre dans le monde des hommes, où une naissance contraire aux lois de la nature la fait pénétrer, ont, d’un bout à l’autre, un caractère merveilleux; ainsi les prodiges de la seconde vie d’Etâin s’expliquent par sa première vie qui est divine.

Mais Find n’est pas un dieu: les Irlandais ne le conçoivent point comme tel; or il est né deux fois, et pendant sa seconde vie, où il s’appelait Mongân, il se rappelait la première, pendant laquelle son nom était Find. Telle a été aussi l’histoire de Tûan mac Cairill. Tûan, après avoir été homme une première fois, a revêtu successivement plusieurs corps d’animaux; puis une naissance nouvelle lui a rendu un corps d’homme, et sous cette dernière forme il avait gardé le souvenir des événements dont il avait été témoin au temps de ses vies précédentes, notamment durant la première, quand il s’appelait Tûan mac Stairn1. Le phénomène est identique à celui que nous offre Mongân conservant la mémoire de ce qu’il avait vu quand il était Find.

Tûan et Find sont, dans la légende irlandaise, des exceptions aux lois générales auxquelles obéit le récit épique. Il n’est pas ordinaire qu’un mort naisse [Pg 347]une seconde fois. Mais le fait est arrivé; il est possible: telle est la doctrine celtique. De là les ressemblances que certains auteurs de l’antiquité ont cru reconnaître entre les croyances gauloises et l’enseignement de Pythagore. Ils ont même prétendu que ces ressemblances allaient jusqu’à l’identité.

Alexandre Polyhistor, qui écrivait dans la première moitié du premier siècle avant notre ère, prétend que Pythagore a eu pour disciples les «Galates»[2]. Vers le milieu de ce siècle, un peu après l’an 44, Diodore de Sicile exprime la même opinion en termes plus formels. Chez les Celtes, dit-il, a prévalu la doctrine pythagoricienne que les âmes des hommes sont immortelles, et qu’après un nombre d’années déterminé elles commencent une vie nouvelle en prenant un corps nouveau3. Suivant Timagène, qui écrivait un peu plus tard, dans la seconde moitié du même siècle, l’autorité de Pythagore atteste la supériorité du génie des druides, qui ont proclamé l’immortalité de l’âme4. Au siècle suivant, entre les années 31 et 39 de notre ère, Valère Maxime, parlant des Gaulois et de leur doctrine sur l’immortalité de l’âme, dit «qu’il les traiterait de sots, si ces porteurs de culottes n’avaient pas sur ce point des croyances identiques à celles que Pythagore [Pg 348]professait dans son manteau de philosophe5.»

[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 45 et suiv.]

[Footnote 2: Alexandre Polyhistor, fragment 138, chez Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. III, p. 239.]

[Footnote 3: Diodore, livre V, chap. XXVIII, § 6; édition Didot-Müller, t. I, p. 271.]

[Footnote 4: Ammien-Marcellin, livre XV, chap. 9.]

[Footnote 5: Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81, lignes 23-24.]

§3.

Comparaison entre la doctrine de Pythagore et la doctrine celtique.

Si les théories celtiques sur la persistance de la personnalité après la mort ressemblaient à celles de Pythagore, cependant elles n’étaient pas identiques. Dans le système du philosophe grec, renaître et mener une ou plusieurs vies nouvelles en ce monde, dans des corps d’animaux et d’hommes, est le châtiment et le sort commun des méchants: c’est par là qu’ils expient leurs fautes. Les justes défunts n’ont pas l’embarras d’un corps: purs esprits, ils vivent dans l’atmosphère, libres, heureux, immortels1.

La doctrine celtique est tout autre. Renaître en ce monde et y revêtir un corps nouveau a été le privilège de deux héros, Tûan mac Cairill, appelé d’abord Tûan mac Stairn; Mongân, qui lors de sa première vie s’appelait Find mac Cumaill. C’était pour eux une faveur, et non un châtiment. La loi commune, suivant la doctrine celtique, est que les hommes, après la mort, trouvent dans un autre [Pg 349]monde la vie nouvelle et le corps nouveau que la religion leur promet2.

Cette vie nouvelle, promise aux morts par la religion celtique, est la continuation de cette vie-ci, avec ses inégalités et les liens sociaux qui en sont la conséquence. Les esclaves et les clients que le chef mort préférait sont brûlés sur son tombeau avec les chevaux qui le traînaient sur son char; ils vont, avec ces animaux, dans l’autre monde continuer près du maître le service qu’ils faisaient dans celui-ci3. Le débiteur qui meurt sans s’être acquitté sera, pendant sa seconde vie, à l’égard de son créancier, dans la même relation juridique que pendant sa première vie. L’obligation du remboursement le suivra dans le pays des morts jusqu’à ce qu’il ait intégralement rempli les engagements qu’il a contractés dans le pays des vivants4.

[Pg 350]Le Celte ne conçoit donc pas l’autre vie comme une compensation des maux de celle-ci pour ceux qui souffrent, comme un châtiment pour ceux qui ont abusé des jouissances de ce monde. La vie des morts dans la région mystérieuse située au delà de l’Océan est pour chacun une seconde édition, pour ainsi dire, une édition nouvelle, mais non corrigée, de la vie qu’avant de mourir il a menée de ce côté-ci de l’Océan.

Ainsi, la haute idée de justice qui domine la doctrine de Pythagore est absente des conceptions celtiques. Cette différence, au point de vue moral, est encore plus importante que celle qui concerne le lieu où, dans les deux systèmes, on fait vivre les morts. Ce lieu est le ciel pour les justes, notre monde pour les méchants, suivant Pythagore; dans la doctrine celtique, c’est, pour les uns et les autres, une région située à l’extrême ouest au delà de l’Océan; mais combien cette divergence est peu de chose, en comparaison de celle qui porte sur la morale! Pythagore, qui est déjà un moderne, voit dans l’autre vie une sanction des lois de justice respectées ou violées dans la première vie. Mais une doctrine plus ancienne que Pythagore ne distingue pas de la justice le succès, considère comme juste tout ce qui arrive en ce monde, et voit dans la seconde vie du [Pg 351]mort une continuation des joies et des maux de la première. C’est la doctrine celtique.

Cette conception de l’immortalité est bien différente de la nôtre, dont la base philosophique joint à la foi dans la contradiction entre la justice et les succès de ce monde l’espérance d’une réparation au delà du tombeau. La race celtique n’a pas cette espérance. Cependant, elle a dans l’immortalité de l’âme une foi profonde: elle croit en un pays ou même plusieurs pays mystérieux séparés de nous par la mer et habités par les morts et les dieux. Tous les morts y vont; ils en peuvent revenir: Cailté en a donné l’exemple; quelques héros, par un privilège spécial et presque surhumain, ont pu y aller sans mourir et en sont revenus, comme, dans la légende classique, Ulysse et Orphée.

[Footnote 1: Didot-Mullach, Fragmenta philosophorum græcorum, t. II, p. IX-XII.]

[Footnote 2:

..... Regit idem spiritus artus Orbe alio: longæ (canitis si cognita) vitæ Mors media est. Lucain, Pharsale, livre I, v. 456-458.

Le passage célèbre de César, De bello gallico, liv. VI, chap. XIV, § 5, «non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios,» n’est pas en contradiction avec ce passage de Lucain. L’autre corps, où passait, suivant la doctrine exprimée par César, l’âme du Celte mort se trouvait, en règle générale, dans l’autre monde et par très rare exception dans celui-ci.]

[Footnote 3: «Omnia quæ vivis cordi fuisse arbitrantur in ignem inferunt, etiam animalia, ac paulo supra hanc memoriam servi et clientes, quos ab iis dilectos esse constabat, justis funeribus confectis una cremabantur.» César, De bello gallico, l. VI, chap. XIX, § 4.]

[Footnote 4: «Vetus ille mos Gallorum occurrit, quos memoria proditum est pecunias mutuas, quæ his apud inferos redderentur, dare solitos.» Valère Maxime, livre II, chap. VI, § 10, édition Teubner-Halm, p. 81, lignes 19-23.]

§4.

Le pays des morts. La mort est un voyage. Textes du quatrième siècle avant notre ère.

Les Celtes du continent, comme ceux de l’Irlande, se sont entretenus de ce pays mystérieux des morts; l’autre monde, orbis alius, chanté par les druides au temps de César, comme l’atteste Lucain, et confondu avec la région occidentale de la Grande-Bretagne par Plutarque et Procope1. Les guerriers gaulois espéraient y continuer la vie de combats qui, en ce [Pg 352]monde, faisait leur honneur et leur gloire. Avec un corps vivant, de forme identique au corps mort déposé dans leur tombe, chacun d’eux comptait retrouver dans l’autre monde ce que nous pourrions appeler en quelque sorte un second exemplaire de tous les objets qui accompagnaient leur cadavre dans la fosse ou la chambre funéraire: clients, esclaves, chevaux, chars, armes, armes surtout. Jamais un guerrier gaulois n’était enterré sans ses armes. Sans armes, qu’eût-il fait dans l’autre monde? puisqu’il devait y continuer la vie de combats qu’il avait menée dans celui-ci.

Deux des textes originaux les plus anciens que nous possédions sur les mœurs gauloises sont du quatrième siècle avant notre ère. L’auteur est Aristote, et ces deux textes sont expliqués par des arrangements plus modernes d’un passage aujourd’hui perdu d’Ephore, qui écrivait aussi au quatrième siècle.

La Hollande était alors une des provinces de l’empire celtique, et la race germanique n’y avait point encore pénétré. A cette époque reculée, elle était exposée, comme aujourd’hui, à ces redoutables invasions de la mer contre lesquelles la science de l’ingénieur moderne la défend avec succès. Le moyen âge et le seizième siècle ont été moins heureux. On sait quels désastres ont produits les terribles inondations par lesquelles la mer du Nord, rompant les digues, a créé en 1283 le Zuyderzée, plus tard la mer de Harlem.

[Pg 353]Un ou plusieurs phénomènes semblables paraissent s’être produits dans la première moitié du quatrième siècle avant notre ère et avoir coûté la vie à des populations nombreuses, dont la fin terrible eut dans une partie considérable de l’Europe un grand retentissement. Le bruit en parvint jusqu’en Grèce. Ephore, dans son histoire, terminée en 341, parle des maisons des Celtes enlevées par la mer, de leurs habitants engloutis dans les flots. «Le nombre des victimes,» dit-il, «est si considérable que les invasions de l’Océan font perdre aux Celtes, cette nation belliqueuse, plus d’hommes que la guerre2.»

Tout le monde peut se figurer quelle scène de désolation et de terreur présente une contrée fertile et peuplée quand tout d’un coup l’invasion irrésistible des eaux y porte la destruction et la mort. Il y a, dans ce tableau, des traits qui sont communs à tous les temps et à tous les lieux: le désespoir des femmes, leurs plaintes, les cris et les larmes des enfants.

Mais ce qui est caractéristique du temps et de la race, c’est la conduite du guerrier gaulois du quatrième siècle. Il voit que la mort approche et que ses efforts pour assurer le salut de sa famille sont inutiles. Il revêt son costume de guerre; l’épée nue dans la main droite, la lance à la main gauche, le bouclier au même bras, entouré de sa femme et de [Pg 354]ses enfants en pleurs, il attend la mort, impassible: il a foi dans les enseignements de ses pères et de ses prêtres; enseveli dans la mer avec ses armes et tous ceux qui lui sont chers, il va dans quelques instants se retrouver avec ceux qu’il aime, dans l’autre monde où tous, après la passagère épreuve de la mort, revivront pleins de santé et de joie; et, avec des armes pareilles à celles que les flots auront englouties, il recommencera cette vie guerrière qui alors, c’est-à-dire au quatrième siècle avant J.-C., donne aux Celtes le bonheur, la gloire et la suprématie sur toutes les nations voisines3.

[Footnote 1: Voyez plus haut, p. 231, 232.]

[Footnote 2: Ephore, chez Strabon, livre VII, chap. II, § 1, édition Didot-Müller et Dübner, p. 243. Cf. Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. I, p. 245, fragment 44.]

[Footnote 3: Aristote, Ethicorum Eudemiorum, l. III, c. 1, § 25; édition Didot, t. II, p. 210, lignes 9, 10. Cf. Ethicorum Nicomacheorum, l. III, c. 10, § 7; édition Didot, t. II, p. 32, lignes 39-41. Le commentaire de ces deux passages nous est fourni, non seulement par le passage de Strabon cité plus haut, mais par Nicolas de Damas, fragment 104, chez Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. III, p. 457; et par Elien, Variarum historiarum, l. XII, c. 23. Ces textes ont été très savamment rapprochés par M. Karl Müllenhoff, Deutsche Alterthumskunde, t. I, Berlin, 1870, p. 231.]

§5.

Certains héros sont allés faire la guerre au pays des morts et des dieux; tels sont: Cûchulainn, Loégairé Liban, Crimthann Nîa Nair.—Légende de Cûchulainn.

Dans la croyance celtique, la guerre paraît être une des principales occupations des dieux dans les [Pg 355]contrées lointaines dont ils partagent le séjour avec les guerriers morts. Là se continuent, pendant la période héroïque, au temps, par exemple, de Conchobar et de Cûchulainn, les combats dont l’épopée mythologique nous a rendus témoins en nous montrant les Fomôré en lutte avec les populations mythiques de l’Irlande, avec la race de Partholon, avec celle de Némed, et avec les Tûatha Dê Danann.

Un jour Cûchulainn est appelé dans le pays des dieux: c’est une île où l’on va d’Irlande en barque. Fand, déesse d’une beauté merveilleuse, lui offre sa main. Mais le héros n’obtiendra cette épouse séduisante qu’à la condition d’intervenir comme auxiliaire dans une bataille que la famille de sa fiancée doit livrer à d’autres dieux1. Il accepte cette condition, il est vainqueur, il épouse la déesse qui est le prix de la victoire et il revient avec elle en Irlande.

Cûchulainn n’est pas le seul humain qui, suivant la légende irlandaise, ait, dans l’autre monde, pris part aux combats des dieux. Voici un autre récit conservé par un manuscrit du milieu du douzième siècle.

[Footnote 1: Serglige Conculainn, ou «Maladie de Cûchulainn,» chez Windisch, Irische Texte, p. 209, 220. Eogan Inbir, contre lequel Cûchulainn va en guerre dans cette légende, est, dans le Livre des conquêtes, un des adversaires des Tûatha Dê Danann: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 45-47; p. 11, col. 2, lignes 30-31; cf. p. 127, col. 2, ligne 6.]

[Pg 356]§6.

Légende de Loégairé Liban.

Un jour les habitants du Connaught étaient réunis en assemblée près d’En-loch ou du «lac des oiseaux,» dans la plaine d’Ai; avec eux étaient Crimthann Cass leur roi et Loégairé Liban son fils. Ils passèrent la nuit dans cet endroit. Le lendemain matin de bonne heure, quand ils se levèrent, ils virent un homme s’avancer vers eux à travers le brouillard qui s’élevait du lac.

Cet homme portait un manteau de pourpre, tenait dans sa main droite une lance à cinq pointes; sur son bras gauche était un bouclier à pommeau d’or; une épée à poignée d’or pendait à sa ceinture; des cheveux d’un jaune d’or lui couvraient la tête et les épaules.—«Salut au guerrier que nous ne connaissons pas!» dit Loégairé, fils du roi de Connaught.—«Je vous remercie,» répliqua l’étranger.—«Quelle est la raison qui t’amène?» demanda Loégairé.—«Je viens chercher une armée de secours,» reprit l’inconnu.—D’où viens-tu?» dit Loégairé.—«Du pays des dieux,» répondit l’inconnu. «Fiachna, fils de Reta, est mon nom; ma femme m’a été enlevée. J’ai tué le ravisseur dans un combat. Mais alors j’ai été attaqué par son neveu, Goll mac Duilb, fils du roi de Dûn Maige Mell,» c’est à-dire de la forteresse de la Plaine [Pg 357]Agréable (un des noms du pays des morts). «Je lui ai livré sept batailles, et dans toutes j’ai été vaincu. Aujourd’hui aura lieu entre nous une nouvelle bataille. Je suis venu demander du secours.» Jusque-là il avait parlé en prose, il continua en vers:

I La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards, Autour d’elle coulent des fleuves de sang: Bataille de guerriers divins pleins de bravoure, Non loin d’ici, c’est tout près. Nous avons marché dans le sang généreux et rouge De corps majestueux et de noble race; Leur perte répand la douleur Parmi les femmes aux larmes rapides et abondantes. Premier massacre, celui de la ville des deux grues; Près d’elle un flanc fut percé: Là, dans la bataille, tomba, la tête tranchée, Eochaid fils de Sall Sreta. Avec vigueur combattit Aed fils de Find, En poussant le cri de guerre; Goll mac Duilb, Dond mac Néra Livrèrent aussi bataille, les guerriers aux belles têtes. Les bons et jolis fils de ma femme Et moi nous ne serons pas seuls: Une part d’argent et d’or Est le présent que je fais à quiconque le désire. La plus jolie des plaines est la plaine des deux brouillards, Autour d’elle coulent des fleuves de sang: Bataille de guerriers divins pleins de bravoure, Non loin d’ici, c’est tout près.

[Pg 358] II

Dans leurs mains sont des boucliers blancs Ornés de signes en blanc argent, Avec des épées brillantes et bleues, Des cornes rouges à monture métallique. Observant l’ordre de bataille prescrit, Précédant leur prince aux traits gracieux, Marchent, à travers les lances bleues, Des troupes blanches de guerriers aux cheveux bouclés. Ils ébranlent les bataillons ennemis, Ils massacrent tout adversaire qu’ils attaquent. Combien ils sont beaux dans le combat, Ces guerriers rapides, distingués, vengeurs! Leur vigueur, quelque grande qu’elle soit, ne pourrait être moindre: Ils sont fils de reines et de rois. Il y a sur leurs têtes à tous Une belle chevelure jaune comme l’or. Leurs corps sont élégants et majestueux, Leurs yeux à la vue puissante ont la prunelle bleue, Leurs dents brillantes ressemblent à du verre, Leurs lèvres sont rouges et minces. Au combat ils savent tuer les guerriers; Quand on est réuni dans la salle où se boit la bière, on entend leurs voix mélodieuses. Ils chantent en vers des choses savantes; Aux échecs ils gagnent la partie de revanche. Dans leurs mains sont des boucliers blancs, Ornés de signes en blanc argent, Avec des épées brillantes et bleues, Des cornes rouges à monture métallique.

[Pg 359]Quand le guerrier inconnu eut terminé son chant, il partit, retournant dans le lac d’où il venait de sortir. Loégairé Liban, fils du roi de Connaught, s’adressant aux jeunes gens qui l’entouraient:—«Honte à vous!» leur cria-t-il, «si vous ne venez pas en aide à cet homme.» Cinquante guerriers, obéissant à cet appel, vinrent se ranger derrière Loégairé. Loégairé se précipita dans le lac. Les cinquante guerriers l’y suivirent. Après quelque temps de marche, ils rejoignirent l’étranger qui était venu les inviter, c’est-à-dire Fiachna, fils de Reta. Ils prirent part à un combat meurtrier, d’où ils sortirent sains et saufs, et vainqueurs; ils allèrent ensuite assiéger la forteresse de Mag Mell, c’est-à-dire, avons-nous dit, de la Plaine Agréable, du pays des morts, où la femme de Fiachna était retenue prisonnière. Les défenseurs de la place, ne pouvant résister, capitulèrent et rendirent à leur prisonnière la liberté, pour obtenir la vie sauve. Les vainqueurs emmenèrent avec eux la femme qu’ils avaient délivrée; celle-ci les suivit en chantant une pièce de vers qui est connue en Irlande sous le nom de Osnad ingene Echdach amlabair, «Gémissement de la fille d’Eochaid le muet.»

Fiachna ayant recouvré sa femme, donna en mariage à Loégairé sa fille, qui s’appelait Dêr Grêné, c’est-à-dire «Larme du Soleil.» Chacun des cinquante guerriers qui étaient venus avec Loégairé reçut aussi une femme. Loégairé et ses compagnons restèrent un an dans leur nouvelle patrie; mais à la fin de [Pg 360]l’année ils eurent le mal du pays.—«Allons, «dit Loégairé, «savoir des nouvelles d’Irlande.»—«Afin de revenir,» lui dit son beau-père, «prenez des chevaux, montez-les, et n’en descendez pas.» Loégairé et ses compagnons suivirent ce conseil, se mirent en route, et arrivèrent à l’assemblée des habitants de Connaught qui avaient passé toute l’année à pleurer leur perte. Inutile de peindre la surprise des habitants de Connaught quand, apercevant devant eux tout à coup une troupe de guerriers à cheval, ils reconnurent Loégairé et ses cinquante compagnons. Ils se précipitèrent au-devant d’eux, pleins de joie, pour leur souhaiter la bienvenue.—«Ne vous dérangez pas,» dit Loégairé; «nous sommes venus vous dire adieu.»—«Ne me quitte pas,» s’écria Crimthann Cass, son père. «Tu auras le royaume des trois Connaught, leur or, leur argent, leurs chevaux tout bridés; à tes ordres seront leurs femmes si belles; ne les quitte pas.» Mais Loégairé fut inébranlable; il répondit qu’il ne pouvait accepter, et chanta en vers les prodiges de son nouveau séjour.

I Quelle merveille, ô Crimthann Cass! C’est de la bière qui tombe à chaque pluie. Toute armée en marche est de cent mille guerriers; On va de royaume en royaume. On entend la musique noble et mélodieuse des dieux; On va de royaume en royaume. [Pg 361] Buvant dans des coupes brillantes, Ou s’entretient avec qui vous aime. * * * * * J’ai pour femme moi-même Dêr Grêné, fille de Fiachna. Après cela, te raconterai-je, Il y a une femme pour chacun de mes cinquante compagnons. Nous avons apporté de la plaine de Mag Mell Trente chaudrons, trente cornes à boire, Nous en avons apporté la plainte que chante Maer, Fille d’Eochaid le muet. Quelle merveille, ô Crimthann Cass! C’est de la bière qui tombe à chaque pluie. Toute armée en marche est de cent mille guerriers; On va de royaume en royaume. II Quelle merveille, ô Crimthann Cass! Je fus maître de l’épée bleue. Une nuit des nuits des dieux! Je ne la donnerais pas pour ton royaume.

Après avoir chanté ces vers, Loégairé quitta son père et l’assemblée des habitants de Connaught, et il retourna dans ce pays mystérieux d’où il venait. La royauté y est partagée entre Fiachna son beau-père et lui; c’est lui qui règne dans la forteresse de Mag Mell;—c’est-à-dire de la Plaine Agréable où vont habiter les morts,—et il a toujours pour compagne la fille de Fiachna1.

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 275, col. 2, p. 276, col. 1 et 2.]

[Pg 362]§7.

La descente de cheval dans la vieille légende de Loégairé Liban et dans la légende moderne d’Ossin.

Dans cette légende, un détail caractéristique sur lequel nous appellerons l’attention, c’est la recommandation faite à Loégairé Liban par son beau-père de ne pas descendre de cheval en Irlande. Loégairé a suivi ce conseil. Aussi a-t-il pu regagner sain et sauf la contrée merveilleuse où il a trouvé une femme, un trône, et un bonheur surhumain.

Il y a là une croyance mythologique que la légende de Loégairé n’est pas seule à nous conserver. L’existence de cette croyance est attestée aussi par le cycle ossianique. Nous parlons du cycle ossianique, dans sa forme la plus moderne, telle que la lui a donnée, au milieu du siècle dernier, Michel Comyn, quand il a écrit son poème célèbre intitulé «Ossin dans la terre des jeunes.» Ossin, comme Loégairé, a été dans une contrée merveilleuse où, après des victoires, il a épousé la fille du roi. Alors un désir irrésistible de revoir l’Irlande s’empare de lui. Il quitte sa femme avec l’intention de revenir bientôt. Il est monté sur un coursier merveilleux. Cet animal surnaturel sait la route qui le conduira en Irlande et qui l’en ramènera. La femme du héros lui fait la recommandation que Loégairé Liban a reçue de son beau-père: «Rappelle-toi, [Pg 363]ô Ossin, ce que je te dis. Si tu mets pied à terre, jamais tu ne reviendras dans la contrée si jolie que j’habite1.»

Une circonstance inattendue empêcha Ossin de suivre ce sage conseil. Un jour, en Irlande, voulant venir en aide à trois cents hommes qui avaient à porter une table de marbre et qui succombaient sous cette charge, il fit un effort violent; la sangle d’or de son cheval se brisa, il tomba sur le sol. En un instant il perdit la vue; sa beauté, sa jeunesse et sa force furent remplacés par la décrépitude, la vieillesse et l’épuisement. Il n’a pu depuis retrouver la route du pays séduisant où il avait laissé sa charmante épouse. Il est resté en Irlande sans autre consolation que le souvenir d’un passé qui ne reviendra pas2.

[Footnote 1: Transactions of the Ossianic Society for the year 1856, vol. IV, 1859, p. 266. L’édition de ce texte curieux est due à M. Brian O’Looney.]

[Footnote 2: Ibid., p. 278.]

§8.

Légende de Crimthann Nîa Nair.

Nous venons de voir ce que Michel Comyn écrivait il y a un peu plus d’un siècle. La littérature la plus ancienne de l’Irlande raconte l’histoire d’un héros qui fut encore moins heureux qu’Ossin: car en tombant comme lui du cheval merveilleux, ce ne fut [Pg 364]pas seulement de cécité, de vieillesse et de décrépitude qu’il fut atteint: il mourut. Le héros dont nous voulons parler est le roi suprême d’Irlande, Crimthann Nîa Nair.

Ce personnage appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn. Sa généalogie fait partie des récits qui ont donné à la race irlandaise une si grande réputation d’immoralité. Lugaid était fils de trois frères, Bress, Nar et Lothur; et Clothru, sa mère, était leur sœur1. Lugaid s’unit ensuite à Clothru, qui fut ainsi successivement sa mère et sa femme, et de cette union est issu Crimthann2.

Crimthann, fils de Lugaid et de Clothru, devint roi suprême d’Irlande. Il épousa la déesse Nair, qui l’emmena de l’autre côté de la mer, dans un pays inconnu où il resta un mois et quinze jours. Il en revint avec quantité d’objets précieux. On cite un char qui était tout entier d’or; un jeu d’échecs en or, où étaient incrustées trois cents pierres précieuses; une tunique brodée d’or; une épée dont la ciselure d’or représentait des serpents; un bouclier avec ornements saillants en argent; une lance dont les blessures étaient toujours mortelles; une fronde qui ne manquait jamais son coup; deux chiens attachés à une chaîne d’argent si jolie qu’on l’estimait trois cents femmes esclaves. Crimthann mourut des [Pg 365]suites d’une chute de cheval, six semaines après son retour en Irlande3.

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.]

[Footnote 2: Comparez saint Jérôme, Adversus Jovinianum, livre II, chap. 7, chez Migne, Patrologia latina, t. 23, col. 296 A.]

[Footnote 3: Un très court résumé de la légende de Crimthann se trouve dans le traité appelé Flathiusa hErenn, Livre de Leinster, p. 23, col. 2, lignes 2-8; Livre de Lecan, f° 295, verso, col. 2; cf. Annales des Quatre Maîtres, édition d’O’Donovan, 1851, t. I, p. 92-95; Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 408, 409.]

§9.

Différence entre la légende de Cûchulainn d’un côté, celles de Loégairé Liban et de Crimthann Nîa Nair de l’autre.

La légende de Loégairé Liban et celle de Crimthann Nîa Nair nous offrent ce caractère commun que le héros, au retour du pays mystérieux créé par la mythologie, ne peut descendre de cheval sans s’exposer à une perte certaine. Il semble que telle est la loi commune. Cependant, Cûchulainn et son cocher y échappent. Cûchulainn et le cocher,—je pourrais dire même le char et les deux chevaux, que le système militaire des Celtes primitifs associe d’une manière inséparable à ses exploits,—ont quelque chose de surhumain et sont, à une foule de points de vue exceptés des lois générales auxquelles le reste de la nature est assujetti.

Au retour du pays des dieux, ramenant avec lui la déesse Fand qu’il a épousée, et Loeg son cocher, qui lui a servi de guide, Cûchulainn n’éprouve, ainsi [Pg 366]que Loeg, aucun effet de ce voyage. C’est ainsi que, dans l’épopée homérique, rien n’est changé chez Ulysse quand il revient de l’île de Calypso. Cûchulainn, comme Ulysse, a pu sans mourir faire son voyage merveilleux; au contraire, Loégairé et Crimthann, à leur retour du pays inconnu qu’ils ont été visiter, ne sont que des revenants, dans le sens mythique que l’imagination populaire, en France, donne encore à ce mot: des revenants, c’est-à-dire des morts, qui pour un temps fort court ont quitté leur patrie nouvelle afin de revoir leurs parents et leurs amis. Fugitives apparitions, ils ne peuvent toucher terre sans s’évanouir au même instant.

Quand Michel Comyn, ramenant Ossin de la région merveilleuse de l’éternelle jeunesse, le fait survivre sous forme de vieillard caduc à l’accident qui l’a précipité de cheval, il lui confère, par le droit qu’en prenant la plume conquiert tout poète, un privilège contraire à la tradition celtique. Cependant il y a dans cette composition, vieille seulement d’un peu plus d’un siècle, un dernier écho de l’enseignement celtique le plus ancien sur l’immortalité de l’âme. Le Celte croyait que l’âme survivait à la mort, mais il ne concevait pas cette âme sans un corps nouveau semblable au premier; je dis semblable, mais sauf certains caractères: ainsi ce corps nouveau, immortel dans le pays des morts, ne pouvait, sans perdre la vie, toucher du pied la terre des vivants.

[Pg 367]CHAPITRE XVI.

CONCLUSION.

§1. D’une différence importante entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.—§2. La triade mythologique dans les Vêda et en Grèce.—§3. La triade en Irlande.—§4. La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus.—§5. Le dieu gaulois que les Romains ont appelé Mercure.—§6. Le dieu cornu et le serpent mythique en Gaule.—§7. Le dualisme celtique et le dualisme iranien.—§8. Le naturalisme celtique.

§1.

D’une différence importante entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.

Quelques textes d’auteurs latins et grecs, un grand nombre d’inscriptions trouvées sur le continent et dans les Iles Britanniques, nous donnent des noms de divinités celtiques, les uns isolés, les autres associés à des noms de divinités gréco-latines. Certains savants paraissent attendre des études celtiques la détermination précise des attributions spéciales à chacune [Pg 368]de ces divinités et semblent croire qu’un jour on pourra donner sur chacune d’elles un ensemble net et précis de légendes analogue à celui que la mythologie grecque a groupé sous le nom de chacun de ses principaux dieux. C’est une illusion.

En effet, si la mythologie celtique offre comme base un fonds de croyances semblable à celui qui a inspiré les traits généraux de la mythologie grecque, elle s’est développée, surtout au point de vue de la forme littéraire et artistique, d’une façon toute différente, et elle a vécu dans un milieu qui n’a jamais eu d’Homère ni de Phidias. Le génie littéraire de la Grèce a créé des caractères, clairement distincts et vigoureusement soutenus dans une foule de détails, pour des dieux qui sont des doublets les uns des autres, tels que Phaéton, Apollon, Héraclès, trois personnifications du soleil. Les sculpteurs et les peintres ont donné à ces dieux originairement identiques des types différents, nettement séparés les uns des autres soit par la forme du corps, soit par les objets qui leur sont associés, vêtements, armes, etc.

Quand la sculpture grecque a pénétré en Gaule, elle y a tenté un essai de ce genre, mais tous les monuments qui en subsistent sont postérieurs à la conquête romaine, c’est-à-dire qu’ils datent d’une époque où la religion gauloise était en pleine décadence; et, sauf le passage de Lucien sur Ogmios, nous n’avons aucun texte littéraire qui se rapporte au mouvement religieux correspondant à cette période artistique.

[Pg 369]La littérature irlandaise la plus ancienne nous offre les conceptions mythologiques des Celtes dans une période où la civilisation était beaucoup plus primitive. Alors on n’avait pas encore donné aux créations de la mythologie les contours précis par lesquels elles sont fixées, quand les arts du dessin, atteignant une certaine perfection, parviennent à créer pour chaque nom divin une forme anthropomorphique distincte de celles à qui les autres noms divins servent pour ainsi dire d’étiquette. Les compositions épiques de l’Irlande n’ont pas la valeur esthétique de celles de la Grèce et de leurs imitations romaines. On n’y voit pas chaque dieu se présenter avec ce caractère nettement dessiné, longuement suivi, qui, toujours stable et un dans les circonstances les plus variées, est une création propre au génie littéraire de la Grèce. En Irlande comme dans la mythologie védique, les traits qui pourraient caractériser la figure de chacun des personnages qu’un nom divin désigne restent souvent indécis et vagues; tantôt tels et tels personnages sont distincts les uns des autres, tantôt ils se confondent les uns avec les autres et ne font qu’un.

Rien de commun, par exemple, en Irlande comme la triade, c’est-à-dire trois noms divins, qui, à certains moments, semblent désigner autant d’êtres mythiques distincts, et qui ailleurs ne sont évidemment que trois noms ou trois adjectifs, exprimant trois aspects différents de la même personnalité mythologique.

[Pg 370]§2.

La triade mythologique dans les Vêda et en Grèce.

Dans la mythologie védique, Varuna, le plus ancien des dieux; Yama, le dieu de la mort; Tvashtri, père du dieu suprême Indra, sont trois formes de la même idée. Yama est le père de la race divine et, par conséquent, d’Indra, comme Tvashtri1, Varuna aussi reçoit le titre de dieu père2. Varuna est dieu de la nuit3, variante de la mort, qui est le domaine de Yama; il a été vaincu et détrôné par Indra4 son fils, qui, ailleurs, ayant remporté la victoire sur son père Tvashtri, lui ôte la vie5. Ainsi Yama, Varuna et Tvashtri, qui souvent semblent trois dieux distincts, sont, en réalité, trois noms du même dieu, ou trois expressions pour désigner la même conception mythologique.

Dans la mythologie grecque, Brontès, ou le bruit du tonnerre, Stéropès et Argès, deux noms de l’éclair, ont pour origine trois expressions qui désignent deux formes du même phénomène, et on a imaginé que ces trois expressions désignaient trois personnages distincts, réunis en un groupe sous le [Pg 371]nom de Cyclopes6. C’est une triade dans le sens le plus rigoureux du mot, c’est-à-dire que les Cyclopes sont trois personnifications du même phénomène naturel. Telles sont aussi les Charites, que les Romains ont appelées Grâces7, et le triple Géryon, personnification de la nuit8.

Mais les Cyclopes les Charites, et Géryon, n’occupent qu’un rang secondaire dans le Panthéon grec. Les dieux les plus importants, Aïdès, Ennosigaios aussi appelé Poseidaôn, Zên plus connu sous le nom de Zeus, tous fils de Kronos9, sont au nombre de trois comme les petits dieux grecs et les grands dieux védiques dont nous venons de parler, et comme les dieux celtiques dont il sera question plus loin. Toutefois, dès l’époque à laquelle remontent les documents les plus anciens, le génie grec a donné aux trois fils de Kronos, des attributs tellement distincts qu’il est impossible de les confondre l’un avec l’autre.

[Footnote 1: Bergaigne, La religion védique, t. I, p. 88.]

[Footnote 2: Id., ibid., t. III, p. 111.]

[Footnote 3: Id., ibid., t. III, p. 116-121.]

[Footnote 4: Id., ibid., t. III, p. 142-148.]

[Footnote 5: Id., ibid., t. III, p. 58-60, 144.]

[Footnote 6: Hésiode, Théogonie, vers 139-145.]

[Footnote 7: Théogonie, vers 907. Cf. Max Müller, Lectures on the science of language, second series, 2e édition, p. 369-376.]

[Footnote 8: Théogonie, vers 287; Eschyle, Agamemnon, v. 870. Cf. plus bas, p. 211-213, et plus haut, p. 385, note.]

[Footnote 9: Hésiode, Théogonie, vers 455-457.]

§3.

La triade en Irlande.

L’esprit celtique éprouve beaucoup moins le besoin [Pg 372]d’attacher à chaque mot différent une idée distincte de celle qu’un autre mot exprime. Nous lisons dans de vieux textes irlandais que les Tûatha Dê Danann avaient au même moment trois rois: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné. Tous trois, par leur père Cermait, étaient petits-fils de Dagdé, dieu suprême; tous trois régnaient en même temps sur l’Irlande; tous trois furent tués à la bataille de Tailtiu. La femme du premier s’appelait Fotla; celle du second, Banba; celle du troisième, Eriu. Or, ces trois femmes prétendues sont simplement trois noms de l’Irlande. Il n’y a donc qu’une femme, et comme la triple épouse se réduit à l’unité, les trois époux n’en font qu’un1.

Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné ont un doublet. Dans le «Dialogue des deux docteurs,» un des plus anciens documents qui nous parlent de ce doublet, on trouve écrits Brîan, Iuchar et Uar les trois noms qui le constituent. Comme Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, Brîan, Iuchar et Uar appartiennent au groupe des Tûatha Dê Danann et le dominent. Ce sont les dieux de la science et du génie littéraire et artistique. Brigit, leur mère, est à la fois une déesse et une file féminine; elle est fille de Dagdé, ou «bon dieu,» le dieu suprême, le grand roi des Tûatha Dê Danann. Ses enfants, Brîan, [Pg 373]Iuchar et Uar, ont donc le même grand-père que Mac Guill, Mac Cecht et Mac Grêné2.

Entre Brîan, Iuchar et Uar, il n’y a qu’une différence de nom; on peut même dire qu’entre Iuchar et Uar la différence n’est qu’apparente, car le second de ces deux noms n’a été obtenu qu’en retranchant trois lettres du premier. Un procédé analogue a été suivi par les auteurs qui écrivent les deux derniers noms de cette triade: Iucharba et Iuchair. Iuchair n’est qu’une forme abrégée de Iucharba.

Brîan, et ses deux frères ou associés, appelés tantôt Iuchar et Uar, tantôt Iucharba et Iuchair, ont, sur tous points, la même histoire. A eux trois, ils tuent le dieu Cêin, appelé ailleurs Cîan3; tous trois sont tués dans le même endroit, par le dieu Lug4. On les dépeint tous les trois de la même manière: tous trois ont la chevelure blonde, sont vêtus d’un manteau vert sur une tunique d’un rouge [Pg 374]qui tend au jaune. Tous trois portent une lance très forte et très pointue. Une épée à poignée d’ivoire pend sur la cuisse de chacun d’eux. Leurs trois boucliers sont rouges. Les noms de leurs trois chevaux diffèrent, mais ont le même sens: chacun veut dire «vent.» Leurs trois pères nourriciers s’appellent Victoire, Dignité et Force protectrice. Les noms de leurs trois concubines sont Paix, Plaisir et Joie; ceux de leurs trois reines, Belle, Jolie, Charmante. Leurs trois châteaux se nomment Fortune, Richesse et Large Hospitalité5. Enfin à eux trois ils donnent le jour à un fils unique dont le nom, Ecné, veut dire «science, littérature, poésie6.»

Brîan, Iuchar et Iucharba appartiennent au cycle mythologique. Ils ont un doublet dans le cycle de Conchobar et de Cûchulainn, et, malgré certaines apparences historiques, ce doublet appartient encore à la mythologie. Il faut, disons-nous, reconnaître une triade mythologique dans la légende de Clothru, épouse à la fois de ses trois frères. De cette association conjugale naît un fils unique; Lugaid, ce fils, plus tard roi suprême d’Irlande, a, gravées sur la peau par un phénomène étrange, deux lignes circulaires rouges, l’une au cou, l’autre à la ceinture; ces lignes séparaient chacune des portions du corps [Pg 375]par lesquelles il ressemblait à chacun de ses trois pères. Il ressemblait au premier par la tête, au second par le haut du corps jusqu’à la ceinture, au troisième par la partie inférieure du corps. Il épousa sa mère, dont il eut un fils qui lui succéda sur le trône d’Irlande7.

La triade est produite par l’habitude d’employer trois synonymes pour exprimer la même idée mythologique. Quelquefois les Irlandais ont conservé sur ce point la notion de la réalité. Ainsi, dans un des manuscrits du Glossaire de Cormac, nous lisons que la femme du grand dieu Dagdé a trois noms, qui sont: Mensonge, Tromperie et Honte8. Dagdé lui-même, d’après le même ouvrage, a trois noms: outre le nom par lequel nous venons de le désigner, il porte ceux de Céra et de Rûad-rofhessa9. Nous ne voyons pas qu’on ait supposé trois dieux pour expliquer ces trois noms. Mais par exemple, d’un dieu unique, du dieu père appelé Kronos chez les Grecs, on en a fait trois en Irlande. Ce dieu, qui originairement fut maître du monde, et qui, vaincu par son fils, devint roi des morts, a été, en Irlande, transformé en trois dieux; le premier, d’abord roi, [Pg 376]fut détrôné; le second fut tué par son petit-fils dans la bataille; le troisième vaincu, mis en fuite, fut obligé de se réfugier dans le pays des morts, où il règne. Les Irlandais appellent le premier Bress, le second Balar, le troisième Téthra; et ces trois noms, à l’origine, ont désigné la même divinité.

[Footnote 1: Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 27-30; p. 10, col. 1, lignes 35-39; Flathiusa hErenn, Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 1-4; poème chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 7-10.]

[Footnote 2: Dialogue des deux docteurs, dans le Livre de Leinster, p. 187, col. 3, lignes 54 et suiv. Chose curieuse, Bress, leur père, est un Fomôré, et ils appartiennent, comme leur mère et leur grand-père maternel, au groupe des Tûatha Dê Danann, ennemis des Fomôré. Nous avons déjà parlé de Brîan et de ses deux frères, p. 145 et suiv.]

[Footnote 3: Poème de Flann Manistrech, dans le Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 28.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 2, 3. Les vers de Flann Manistrech cités dans cette note et dans la précédente sont le thème sur lequel a été créée la légende de Tuirell Bicreo. Cette légende, qui paraît dater du quinzième siècle, a reçu à une date beaucoup plus moderne une forme beaucoup plus développée, sous le titre, bien connu en Irlande, de Aided Chloinne Tuirend, «Mort violente des enfants de Tuirenn.»]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 30, col. 3, lignes 38 et suiv.]

[Footnote 6: Dialogue des deux docteurs, dans le Livre de Leinster, p. 187, col. 3, lignes 53-58. Sur ecne = *ate-gnio-n, dont la forme la plus complète en vieil irlandais est aithgne, voyez la Grammatica celtica, 2e édition, p. 60, 869.]

[Footnote 7: Flathiusa hErend, dans le Livre de Leinster, p. 23, col. 1, ligne dernière; col. 2, lignes 1-3; Aided Meidbe, ibid., p. 124, col. 2, lignes 34 et suiv.; Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 406. Cf. plus haut, p. 364.]

[Footnote 8: Whitley Stokes, Sanas Chormaic, p. 90. Hérè, femme de Zeus, est aussi une trompeuse (Iliade, XV, 31, 33; XIX, 97, 106, 112.]

[Footnote 9: Whitley Stokes, Sanas Chormaic, p. 47, 144.]

§4.

La triade en Gaule chez Lucain: Teutatès, Esus, Taranis ou Taranus.

Nous retrouvons en Gaule les triades divines. Pour en bien comprendre le sens, il est nécessaire de déterminer d’abord auquel des deux groupes, entre lesquels se partage le panthéon celtique, chacune de ces triades appartient.

La plus célèbre des triades divines adorées en Gaule est celle dont Lucain parle, dans des vers bien connus et que nous avons déjà souvent cités: les dieux qui la composaient s’appelaient Teutatès, Esus et Taranis ou Taranus. Ils appartenaient au groupe des dieux de la mort et de la nuit, des dieux pères et méchants que les Irlandais ont nommés Fomôré. On les honorait par des sacrifices humains1. L’objet de ces sacrifices était d’obtenir que cette triade redoutable, considérée comme divinité de la mort, acceptât l’âme [Pg 377]de la victime en échange d’autres personnes plus chères dont la vie était menacée2.

Ces immolations terribles se pratiquaient surtout à la guerre: les captifs étaient mis à mort et leur massacre était un acte religieux. Les Gaulois établis en Asie y portèrent cet usage barbare, et il était encore en vigueur parmi eux dans la première moitié du second siècle avant notre ère3. Il persistait en Gaule longtemps après cette date; il est mentionné dans la description de la Gaule écrite par Diodore de Sicile vers l’année 44 avant notre ère. Les prisonniers de guerre, nous dit Diodore, sont sacrifiés aux dieux; avec les animaux que le sort des armes a fait tomber entre les mains des vainqueurs, ils sont brûlés, ou mis à mort d’une autre façon4. Les Gaulois ne procédaient pas autrement au temps de [Pg 378]la grande guerre que César leur fit de 58 à 51 avant J.-C. Après avoir dit qu’ils ont un dieu, identique suivant lui au Mars romain, l’auteur des Commentaires continue ainsi: «Quand ils ont résolu de livrer une bataille, ils vouent ordinairement à ce dieu le butin qu’ils projettent de faire; après la victoire, ils immolent en son honneur tout ce qui a vie5.»

Deux inscriptions nous apprennent le nom, ou un des noms de la divinité gauloise que César a désignée par le nom latin de Mars. L’une est une dédicace à Mars Toutatis; elle a été trouvée en Grande-Bretagne6. L’autre, découverte à Seckau en Styrie, s’adresse à Mars Latobius Harmogius Toutatis Sinatis Mogenius[7]. Ainsi, Toutatis ou Teutatès est le [Pg 379]dieu auquel, pendant la guerre, les Gaulois immolaient leurs captifs. C’est un des noms et une des personnifications de ce dieu père qui régnait sur les morts. Par faveur, croyait-on, il pouvait épargner les jours du Gaulois menacé dans son existence, et qui, comme remplaçant, lui envoyait dans l’autre monde un captif immolé8.

Taranis ou Taranus, si l’on admet la correction de M. Mowat9, est un doublet de Teutatès ou Toutatis. L’étymologie de son nom établit que c’est un dieu de la foudre: taran, en gallois, en cornique et en breton, est le nom de la foudre. Or, le dieu de la foudre, en Irlande, est Balar, un des trois principaux chefs des Fomôré. Son œil, le mauvais œil, dont le regard tue, n’est autre chose que la foudre. On a considéré Taranus comme identique au Jupiter [Pg 380]romain. Sans doute, Jupiter a pour arme la foudre; mais la religion des Romains n’étant pas dualiste comme celle des Gaulois, Jupiter joint à cet attribut accessoire des qualités fondamentales comme dieu bon et dieu fils, qui le rendent tout à fait étranger au Taranus celtique. Jupiter est le fils de Saturne ou de Kronos; il est le dieu du jour et de la vie. Taranus, comme Balar, est le dieu de la mort, père des dieux de la vie10. Voilà pourquoi en Gaule, comme Lucain nous l’apprend, on lui offrait des sacrifices humains.

Esus, dont une variante Æsus nous a été conservée par une monnaie de la Grande-Bretagne11, a été placé avec raison par Lucain dans la même triade, puisqu’on lui offre des sacrifices humains. Le bois qu’il coupe dans le bas-relief gallo-romain du musée de Cluny était sans doute destiné au bûcher du sacrifice. Au temps de Tibère, de l’an 14 à l’an 37 de notre ère, quand fut sculpté ce monument, il était défendu en Gaule de sacrifier des victimes humaines. Mais la suppression de cet usage n’était point ancienne, puisque, sept ans avant notre ère, Denys d’Halicarnasse en parle encore en mettant le verbe au présent; et si cette lugubre cérémonie ne se pratiquait plus sous le règne de Tibère, du moins le cérémonial en subsistait, puisque [Pg 381]sous Claude, en l’an 43 ou 44 après notre ère, Pomponius Méla nous apprend qu’il était encore maintenu: ne pouvant plus tuer d’hommes, les druides alors se bornaient à tirer quelques gouttes de sang à des gens de bonne volonté12.

[Footnote 1: Lucain, Pharsale, l. I, vers 444-446.]

[Footnote 2: «Qui sunt affecti gravioribus morbis quique in præliis periculisque versantur, aut pro victimis homines immolant aut se immolaturos vovent administrisque ad ea sacrificia druidibus utuntur, quod, pro vita hominis nisi hominis vita reddatur, non posse deorum immortalium numen placari arbitrantur.» César, De bello gallico, livre VI, chap. XVI, § 2, 3.]

[Footnote 3: «Cum … mactatas humanas hostias, immolatosque liberos suos audirent.» Discours prononcé au sénat par le proconsul Cneius Manlius, l’an 187 avant J.-C., chez Tite-Live, livre XXXVIII, chap. XLVII; comparez Diodore de Sicile, livre XXXI, chap. 13, édition Didot, t. II, p. 499. Ici il est question d’événements de l’année 167 avant J.-C.]

[Footnote 4: «Χρῶνται δὲ καὶ τοῖς αἰχμαλώτοις ὡς ἱερείοις πρὸς τὰς τῶν θεῶν τιμάς. Τινὲς δὲ αὐτῶν καὶ τὰ κατὰ πόλεμον ληφθέντα ζῷα μετὰ τῶν ἀνθρώπων ἀποκτείνουσιν ἢ κατακαίουσιν ἤ τισιν ἄλλαις τιμωρίαις ἀφανίζουσι.» Diodore de Sicile, livre V, chap. XXXII, § 6, édition Didot, t. I, p. 273, 274.]

[Footnote 5: «.... Martem bella regere. Huic, cum prælio dimicare constituerunt, ea, quæ bello ceperint, plerumque devovent: cum superaverunt, animalia capta immolant reliquasque res in unum locum conferunt.» César, De bello gallico, l. VI, chap. XVII, § 2, 3.]

[Footnote 6:

MARTI TOUTATI.

Inscription de Rooky Wood, Hertfordshire. Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, n° 84. Ce monument est aujourd’hui conservé au Musée Britannique.]

[Footnote 7:

MARTI LATOBIO HARMOGIO TOVTATI SINATI MOG ENIO.

Corpus inscriptionum latinarum, t. III, n° 5320. M. Mowat, Revue épigraphique, t. I, p. 123, lit TIOVTATI avec un I après le T. Je préfère la lecture du Corpus inscriptionum latinarum, t. III, p. 1163, col. 2: phonétiquement, elle est la seule admissible. Ou, dans Toutatis, est une variante d’eu dans Teutates; o dans Totatigens (Corpus, t. VI, n° 2407), u dans Tutatis, cité par M. Mowat au passage que nous critiquons, sont des variantes justifiées (Grammatica celtica, 2e édition, p. 34); Tioutatis serait un monstre. Ce dissentiment sur un point de détail ne m’empêche pas d’avoir sur une foule d’autres points en haute estime les travaux du savant épigraphiste qui a agrandi par de si nombreuses découvertes le domaine des études celtiques.]

[Footnote 8: Le Mars Belatu-Cadros, «beau quand il tue,» de Grande-Bretagne semble être le même dieu sous un autre nom. Corpus inscriptionum latinarum, t. VII, nos 318, 746, 885, 957.]

[Footnote 9: Revue épigraphique, t. I, p. 123-126. L’hypothèse que les thèmes en i faisaient leur génitif en ou (Grammatica celtica, 2e édit., p. 234) me semble inadmissible. Dans mon opinion, Taranu-cnos est un composé asyntactique.]

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