Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.
[Footnote 3: A. Kuhn, Ueber Entwicklungstufen des Mythenbildung, dans les Abhandlungen de l’Académie des sciences de Berlin pour 1873, p. 142.]
§4.
Io et Bûar-ainech, Balar et Poseidaôn.
Chez le prince des tragiques d’Athènes, Argos ou Argus est le gardien d’Io, la vierge encornée1, dont ailleurs Æschyle a aussi fait une vache2, et dans laquelle les grammairiens grecs ont reconnu la [Pg 203]personnification de la lune. La nuit, personnifiée dans Argos, est le garde vigilant au soin duquel la lune, vache errante, est confiée. La légende celtique, comme la légende grecque, a fait de la lune un personnage cornu: c’est un homme, ou plutôt un dieu au visage de vache ou de taureau: Bûar-ainech. Le dieu celtique au visage de vache ou de taureau est identique à Io, la vierge encornée de la poésie tragique des Grecs; comme Io, Bûar-ainech est la lune divinisée, mais il n’est pas, comme Io, remis à la garde du dieu qui personnifie la nuit, c’est-à-dire de Balar, qui, en Irlande, est identique à l’Argos ou Argus des Grecs. Au lieu d’être, comme Argos, le gardien de la divinité cornue, Balar est le fils de ce dieu bizarre. Du dieu lunaire au visage de vache ou de taureau, Bûar-ainech, est né Balar, dieu de la nuit, mis à mort d’un coup de la pierre solaire par Lug, dieu du crépuscule dans la mythologie celtique, comme Hermès dans la mythologie grecque. Bûar-ainech, le dieu fomôré à tête de taureau, ne doit pas être séparé des dieux à tête de chèvre, goborchind, qu’un document cité plus haut associe aux Fomôré.
Le texte qui nous apprend le nom de Bûar-ainech, père de Balar, nous dit que c’était Balar qui construisait les forts de Bress. On se rappelle ce que nous avons raconté de Bress, ce Fomôré, qui, après avoir été roi et tyran des Tûatha Dê Danann, c’est-à-dire des dieux solaires, fut plus tard détrôné par eux, et que Balar, cet autre ennemi des dieux solaires, [Pg 204]chercha vainement à replacer sur le trône, puisque ce fut en combattant pour Bress que Balar perdit la vie3. Balar construisait les forts de Bress. Ainsi, dans la légende grecque, Poseidaôn, dieu de la mer,—ce dieu irrité dont l’implacable vengeance poursuit le dieu solaire Odusseus,—a bâti les murs de Troie, la ville ennemie4.
[Footnote 1: Βουκέρως παρθένος, Eschyle, Prométhée enchaîné, vers 588.]
[Footnote 2: Βοῦς, Eschyle, Les Suppliantes, vers 18, 275.]
[Footnote 3: «Balar, mac Buar-Ainic, rathoir Bressi.» Livre de Leinster, p. 50, col. 1, lignes 42, 43.]
[Footnote 4:
Ἤτοι ἐγὼ Τρώεσσι πόλιν πέρι τεῖχος ἔδειμα, Εὐρύ τε καὶ μάλα καλὸν, ἵν᾽ ἄρρηκτος πόλις εἴη.Iliade, XXI, 446-447. Dans l’Iliade, VII, 452, 453, Poseidaôn a pour associé Phoibos; mais, au livre XXI, Phoibos était pâtre du roi de Troie, tandis que Poseidaôn était maçon au service de ce prince.]
§5.
Lug, meurtrier de Balar, et le héros grec Bellérophontès.
Le phénomène météorique du lever du soleil, un de ceux qui ont inspiré la légende celtique du combat heureux de Lug contre Balar, c’est-à-dire du crépuscule contre la nuit, est aussi ce que l’imagination grecque a voulu représenter quand elle s’est figuré Hermès tuant Argos. Hermès vainqueur est comme Lug le crépuscule, Argos comme Balar est la nuit. Mais il y a un phénomène analogue au crépuscule matinal et au lever du soleil et que la mythologie confond souvent avec eux: c’est le triomphe [Pg 205]du soleil quand, après une tempête orageuse, cet astre perce le nuage et apparaît tout radieux dans le ciel. La légende de Bellérophon et de la Chimère nous offre une des formes mythologiques dont ce phénomène a été revêtu dans les monuments de l’art et de la littérature grecques.
La Chimère, à la fois lion, serpent et chèvre, est un de ces monstres qui personnifient la tempête, l’obscurité que l’orage produit, le mal. Elle est de race divine, et, avec l’aide des dieux, un héros la tue. En souvenir de cette victoire, ce héros porte le surnom de Βελλερο-φόντης, ou meurtrier de Belléros; c’est-à-dire que le monstre, outre le nom de Chimère, portait celui de Belléros. Belléros est le même mot que Balar, nom du dieu des Fomôré tué par Lug à la bataille de Mag-Tured. Belléros, en grec, est dérivé de la même racine que le verbe βάλλω, «je lance,» et que le substantif βέλος, «trait, javelot.»
Que lançait le monstre de la mythologie grecque, Chimère ou Belléros? Un jet terrible de feu ardent1. C’est la foudre. Dans le mythe irlandais, le regard que l’œil habituellement fermé de Balar jette sur ses ennemis, et qui les tue, est aussi la foudre. La foudre est un œil ordinairement fermé qui s’ouvre pendant l’orage et dont le regard précipite les hommes dans la nuit de la mort2, tandis que le soleil [Pg 206]est un œil ouvert tout le jour et qui répand la vie sur les êtres animés. Voilà comment, dans la légende irlandaise, Balar est dieu de la foudre en même temps que de la nuit. Les deux fables, l’une grecque, l’autre celtique, qui racontent l’une la mort de Balar tué par Lug, l’autre celle de la Chimère tuée par Βελλερο-φόντης , proviennent d’un fonds commun; et un hasard étrange a gardé, dans le récit irlandais, le nom de Balar identique à Belléros, que les poèmes d’Homère3 et d’Hésiode4 nous ont conservé dans le composé Βελλερο-φόντης , en français Bellérophon, «meurtrier de Belléros,» et qu’on retrouve sous cette forme dans beaucoup d’autres monuments de la littérature grecque5.
[Footnote 1: «Δεινὸν ἀποπνείουσα πυρὸς μένος αἰθομἐνοιο,» Iliade, livre VI, vers 182.]
[Footnote 2: Voyez James Darmesteter, Ormazd et Ahriman, p. 122.]
[Footnote 3: Sur Bellérophon et la Chimère, voyez Iliade, livre VI, vers 155-183.]
[Footnote 4: Hésiode, Théogonie, vers 325.]
[Footnote 5: Voyez, dans le Dictionnaire des antiquités de MM. Daremberg et Saglio, les articles Bellérophon et Chimæra.]
§6.
Lug et le héros grec Persée.
C’est sur un thème identique qu’a été brodée la fable grecque de Persée et de Méduse. Persée, en grec Perseus, est un doublet de Bellérophon, en grec Bellérophontès. Il tue Méduse, comme Bellérophon tue la Chimère, ou tue Belléros; comme Lug tue Balar. Méduse elle-même est un doublet de la [Pg 207]Chimère. La Chimère est un monstre, à la fois serpent, chèvre et lion; elle exhale un feu qui ôte la vie. Méduse est une femme ailée dont les cheveux sont des serpents; elle déteste les hommes; quiconque fixe les yeux sur elle expire à l’instant1.
Le Prométhée enchaîné d’Eschyle, qui, sur la puissance redoutable de Méduse, nous donne ce détail terrible, a été représenté à Athènes pour la première fois vers le milieu du cinquième siècle avant notre ère. On ne pouvait, disait-on alors en Grèce, on ne pouvait regarder Méduse sans perdre la vie. Il y a là emploi de l’actif pour le passif: dans la doctrine primitive, c’était le regard de Méduse qui tuait, comme, dans la mythologie irlandaise, le regard de Balar, qui est une poétique image de la foudre.
Persée, qui tua Méduse, est déjà connu d’Homère et d’Hésiode2; mais pour trouver, le récit complet de sa légende, il faut consulter les mythographes postérieurs. Persée, qui devait un jour, comme Lug, mettre à mort son grand-père, est, par Danaé, petit-fils d’Acrisios, roi d’Argos. Un oracle a prévenu Acrisios que son petit-fils le tuera. Pour être sûr de n’avoir pas de petit-fils, le roi enferme Danaé, sa fille, dans une chambre souterraine dont les murailles sont reliées avec de l’airain.
[Pg 208]Vains efforts! Danaé est rendue grosse par le mortel Proitos, suivant quelques-uns; par le grand dieu Zeus, disent les textes les plus anciens3. Elle accouche d’un enfant mâle, qui sera le héros Persée. Acrisios la fait enfermer avec son fils dans un coffre, que, sur son ordre, on jette à la mer. Les flots transportent le coffre à Sériphe, où Danaé et Persée arrivent vivants. Persée, parvenu à l’âge d’homme, accomplit de nombreux exploits, parmi lesquels on compte le meurtre de Méduse; puis la fatalité lui fait tuer Acrisios, son grand-père4.
[Footnote 1: Eschyle, Prométhée, vers 798-800, de l’édition Didot. Cf. Hésiode, Théogonie, vers 274-280.]
[Footnote 2: Iliade, livre XIV, vers 319, 320. Bouclier d’Héraclès, vers 223 et suivants.]
[Footnote 3: Iliade, livre XIV, vers 313-320. Hérodote, VII, 61. Voir aussi le passage de Sophocle cité plus bas.]
[Footnote 4: Apollodore, livre II, chap. IV. Cet auteur écrivait au second siècle avant notre ère. Mais il y a, sur certains détails, des témoignages plus anciens: tels sont les vers de Simonide sur le voyage de Danaé dans son coffre sur la mer. Bergk, Anthologia lyrica, editio altera, p. 444. Tel est aussi le passage de l’Antigone de Sophocle, vers 944-950, où il est question de la prison de Danaé et de la pluie d’or de Zeus qui l’avait rendue mère. Simonide, le premier de ces deux auteurs, mourut l’an 468 avant notre ère; Sophocle, le second, termina sa carrière en 406.]
§7.
Le Balar populaire de l’Irlande, aujourd’hui Balor. Balor et Acrisios; Ethné, fille de Balor, et Danaé, fille d’Acrisios. Les trois frères irlandais et le triple Géryon; leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus; le fils de Gavida et Persée.
Les traits fondamentaux de la légende de Persée [Pg 209]se trouvent dans un conte irlandais, recueilli en ce siècle même de la bouche du peuple, et où le grand-père tué, comme Acrisios, par son petit-fils, est le dieu fomôré Balar.
Le nom de ce personnage, nous raconte O’Donovan, vit encore dans la tradition de toute l’Irlande; et dans certaines parties de cette île, ce nom, autrefois écrit Balar Balcbeimnech, «Balar aux coups puissants,» aujourd’hui Balor Bêimeann, «Balor des coups,» est la terreur des petits enfants. C’était un guerrier qui habitait l’île de Tory, anciennement Torinis. Cette île est située dans l’océan Atlantique, au nord-ouest, mais à peu de distance de l’Irlande. C’est là que les Irlandais évhéméristes ont autrefois placé la résidence des Fomôré adversaires de la race de Némed, et cette tour de Conann à la prise de laquelle cette race fut anéantie. Ainsi, comme le redoutable Conann des manuscrits épiques, le Balar ou plus exactement le Balor populaire demeurait à Tory.
Il avait un œil au milieu du front, un autre derrière la tête. Le regard de ce dernier œil donnait la mort. Balor le tenait constamment caché; il ne le découvrait que lorsqu’il voulait se débarrasser d’un ennemi. De là, en Irlande, l’expression toujours reçue d’«œil de Balor,» suil Baloir, pour dire ce que nous appelons en français «le mauvais œil.» C’est l’œil dont le regard, dans le récit de la bataille de Mag-Tured, frappe à mort Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann.
[Pg 210]Un druide avait prédit à Balor qu’il serait tué par son petit-fils. Ici, le druide joue le même rôle que l’oracle dans la légende grecque d’Acrisios et de Perseus. Balor, comme Acrisios, n’avait qu’une fille; elle s’appelait Ethné, ou, pour donner à ce mot son orthographe ancienne, Ethniu, au génitif Ethnenn. C’est le nom que porte, au onzième siècle, la fille de Balar, dans le Livre des Conquêtes. Nous voyons qu’il est resté vivant dans la tradition populaire. En Grèce, Ethné s’appelait Danaé.
Balor, voulant donner un démenti à la prédiction du druide, et n’être pas tué par son petit-fils, résolut de faire en sorte de n’avoir pas de petit-fils. Il enferma sa fille dans une tour imprenable, bâtie sur le sommet d’un rocher presque inaccessible, qui élève sa tête jusqu’aux nues, et qui a le pied battu par les flots, sur la côte orientale de l’île de Tory. On montre encore aujourd’hui ce rocher aux curieux, et on l’appelle la grande Tour, Tor môr. Ce fut là que Balor relégua la belle Ethné. Il lui donna pour compagnes et pour gardiennes douze femmes qui avaient mission de ne laisser aucun homme pénétrer près d’elle, et de faire en sorte qu’elle ne se doutât jamais qu’il existât des hommes en ce monde.
Ethné resta longtemps prisonnière. Elle devint une femme d’une beauté accomplie; et, fidèles à leur consigne, ses compagnes ne parlaient jamais d’hommes en sa présence. Cependant Ethné du haut de sa tour voyait souvent des bateaux passer. Elle remarquait que ces bateaux étaient conduits par des êtres [Pg 211]humains qui n’avaient pas tout à fait le même aspect que les femmes, dont elle était entourée. Il y avait là pour elle un mystère dont elle demanda souvent l’explication. Mais ses discrètes compagnes refusèrent toujours de la lui donner.
Jusqu’ici la tradition populaire irlandaise est d’accord avec la légende grecque d’Acrisios et de Perseus et avec le récit que nous offre, au onzième siècle, la tradition savante irlandaise conservée par le Livre des conquêtes. La tour où, dit-on, Ethné fut enfermée par son père, sur les côtes d’Irlande, est identique aux salles dont les murailles étaient consolidées par des liens d’airain1 et où, suivant le récit grec, le roi d’Argos retint prisonnière Danaé, sa fille. Mais au point où nous sommes arrivés, on trouve intercalé dans le conte que le peuple irlandais répète une légende originairement étrangère à ce conte; cette légende est celle qui a donné à la mythologie grecque le combat d’Héraclès contre Géryon au triple corps.
On sait que Géryon est un personnage à trois têtes2 et même à trois corps3, qui avait un troupeau de vaches. Il habitait avec ce troupeau dans une île au delà de l’Océan. Il tenait ses vaches enfermées [Pg 212]dans une étable obscure. Héraclès le vainquit et emmena les vaches4. Héraclès est une personnification du soleil, les vaches sont les rayons de cet astre, gardés dans l’obscurité par le dieu de la nuit, et délivrés le matin par le dieu solaire, quand l’astre du jour, jusque-là momentanément privé de son éclat diurne, est sur le point de s’élever lumineux au-dessus de l’horizon5. La fable d’Héraclès et de Géryon appartient à la mythologie latine comme à la mythologie grecque, et dans la rédaction latine de cette fable Géryon s’appelle Cacus. Mais revenons à la légende irlandaise.
Dans le conte populaire irlandais, Balor a été jusqu’ici, conformément à la tradition antique, une personnification de la nuit; maintenant, par une de ces altérations fréquentes dans les littératures populaires modernes, il va pour quelque temps se confondre avec le dieu du jour, et jouer le rôle du dieu grec Héraclès.
Sur la côte d’Irlande, située en face de l’île, vivaient ensemble trois frères, Gavida, Mac-Samhthainn et Mac-Kineely, dont le premier était forgeron, et dont le troisième avait une vache qu’on appelait Glas Gaivlen[6], c’est-à-dire la vache «bleue du forgeron.» Son lait était si abondant que tous les voisins en étaient jaloux. On essaya nombre de fois de la [Pg 213]voler, et sa garde exigeait une attention continuelle.
Nous n’avons pas de peine à reconnaître dans les trois frères le triple Géryon, dont les vaches sont ici réduites à une, mais par compensation elle produit une quantité de lait prodigieuse. Balor voulut s’emparer de cette vache merveilleuse; jusque-là il s’était illustré par de nombreux exploits, il avait pris beaucoup de vaisseaux, il avait jeté dans les chaînes bien des guerriers vaincus, ses expéditions en Irlande, sur la côte voisine de son île, lui avaient procuré un butin abondant. Mais un bonheur lui manquait: c’était de posséder la Glas Gaivlen, la vache bleue du forgeron.
Pour s’en emparer, il recourut à la ruse. Il se rendit à la forge dans un moment où la vache s’y trouvait sous la garde d’un des trois frères. Celui-ci eut l’imprudence de donner sa confiance à Balar, en laissant le licou de la précieuse vache entre les mains de cet ambitieux sans scrupule, qui, avec la rapidité de l’éclair, tirant la vache par la queue, regagna son île. Il y entra par le port qu’on appelle aujourd’hui Port na Glaise, «le port de la Bleue.» Il y a dans ce récit un trait qui appartient à la légende romaine de Cacus. Cacus, doublet de Géryon, tire les vaches d’Héraclès par la queue7.
Mac Kineely, le propriétaire de la vache, voulut [Pg 214]se venger de Balor. Guidé par les conseils d’un druide et d’une fée, il se déguisa en femme, et la fée le transporta sur les ailes de la tempête au delà du détroit qui séparait son habitation de l’île où résidait Balor. La fée s’arrêta avec lui sur le sommet du rocher où s’élevait la tour qui servait de prison à la fille de Balor, à la belle Ethné. Elle frappa à la porte.—«Je suis,» dit-elle, «accompagnée d’une noble dame, et je viens de l’arracher des mains d’un homme aussi cruel qu’audacieux qui l’avait enlevée à sa famille. Je viens vous demander asile pour elle.»—Les gardiennes d’Ethné n’osèrent rejeter la prière de la fée. Celle-ci entra dans la tour avec Mac Kineely, et fit tomber les douze matrones dans un sommeil magique. Quand elles se réveillèrent, la fée et sa prétendue compagne avaient disparu. La fée, s’enlevant dans les airs avec Mac Kineely, l’avait transporté hors de l’île, sur la côte opposée, par la route aérienne qui l’avait amenée. Ainsi les douze matrones, à leur réveil, trouvèrent Ethné seule; mais, comme Danaé, Ethné était grosse.
Ses gardiennes lui dirent que la visite de la fée et de sa compagne n’était qu’un rêve, et lui recommandèrent de n’en jamais parler à Balar. Mais en dépit de ces recommandations, la fin du neuvième mois arriva. Ethné accoucha; et, par un phénomène dont les exemples sont rares, elle eut trois fils. On ne put le cacher à Balar, qui s’empara des enfants, les fit envelopper tous les trois dans un drap attaché par une épingle, et les envoya jeter dans un gouffre de [Pg 215]la mer. La personne à laquelle était confiée cette mission dut, pour atteindre le but de son voyage, traverser un petit golfe. Au moment où elle se trouvait sur ce golfe, l’épingle se détacha du drap et tomba dans l’eau avec un des enfants. Lorsque le porteur du fardeau arriva au gouffre, il n’y avait plus que deux enfants dans le drap. Il les noya et revint près de Balar, qui crut exécuté complètement l’ordre cruel qu’il avait donné.
Qu’était devenu l’enfant tombé dans le golfe? Avant de répondre à cette question, nous dirons qu’on montre encore aujourd’hui l’endroit où cet accident s’est, dit-on, produit, et qu’on l’appelle le «Port de l’Epingle,» Port-a-Deilg. Quand l’épingle s’était détachée et que l’enfant était tombé, la fée à laquelle il devait la naissance se trouvait là, invisible; elle prit l’enfant dans ses bras, elle s’éleva dans les airs, et, traversant le détroit, elle gagna la côte irlandaise et la demeure de Mac Kineel; elle lui remit le nouveau né en lui apprenant que c’était son fils. Mac Kineely le confia à son frère Gavida, le forgeron. Gavida l’éleva et lui apprit son métier.
Cependant Balor croyait avoir triomphé de la destinée; mais il n’avait pas pardonné l’injure faite à sa fille et qui rejaillissait sur lui. Il apprit de son druide le nom du coupable; il résolut de se venger. Un jour, il traversa le détroit avec une troupe de guerriers, et il surprit Mac Kineely. Il le saisit par les cheveux, tandis que d’autres guerriers saisissaient les pieds et les mains du malheureux sans [Pg 216]défense. Mac Kineely, étendu sur une pierre blanche, eut la tête tranchée par Balor. Son sang coula sur la pierre et y traça des veines rouges qu’on montre aux curieux qui sont encore aujourd’hui, disent les paysans irlandais, d’irrécusables témoins de ce lugubre et antique événement. On l’appelle pierre de Neely, par abréviation pour pierre de Kineely. Elle donne son nom à deux paroisses, et, en 1794, un antiquaire du pays, sans la changer de place, l’a fait élever sur un pilier haut de seize pieds. Elle était à ses yeux un des plus respectables et des plus sérieux monuments de l’histoire irlandaise.
Mais revenons à Balor. La mort de Mac Kineely avait effacé de son esprit toute trace du chagrin causé par l’accouchement d’Ethné. Son bonheur était complet, ses espérances sans nuage. Gavida, frère du malheureux Mac Kineely, était devenu son forgeron. Balor ne savait pas qu’un des trois fils d’Ethné avait échappé à la mort, et que ce fils était le jeune ouvrier qui servait d’aide à Gavida. Il fallait bien que la prophétie du druide s’accomplît: c’était ce jeune homme qui devait la réaliser en ôtant la vie à son grand-père. Ce que Balor ignorait, le jeune homme le savait bien. Il savait qu’il était fils de Mac Kineely; il savait que Mac Kineely avait péri par la main de Balor. Souvent il allait se promener dans l’endroit où le meurtre avait été commis; il regardait la pierre teinte du sang de son père; il sentait couler des larmes, et ne rentrait à la maison qu’après avoir juré de le venger.
[Pg 217]Un jour, Balor vint à la forge. Gavida était absent; le jeune ouvrier s’y trouvait seul. Balor se mit à causer avec lui. Il lui raconta ses exploits, sans oublier de mentionner le meurtre de Mac Kineely. Il se vanta de ce meurtre comme d’un des hauts faits dont il pouvait tirer le plus d’honneur. C’était le moment fixé pour la vengeance par les décrets du destin. Le jeune forgeron sentit le sang de son père bouillonner dans ses veines. Il était auprès de sa forge, où des barres de fer rougissaient, attendant le coup du marteau. Il en saisit une, et, frappant Balor par derrière, fit pénétrer le fer brûlant dans l’œil magique ordinairement fermé, qui ne pouvait s’ouvrir sans ôter la vie aux infortunés que son regard atteignait. Balor tomba; il était mort. Ainsi qu’en Grèce Persée avait tué Acrisios, son aïeul, le jeune forgeron irlandais avait tué son grand-père; l’événement avait justifié la prophétie du druide en Irlande; comme la prédiction de l’oracle en Grèce; et de plus, en Irlande, la justice était satisfaite: le crime commis par Balor en tuant Mac Kineely avait été puni d’un légitime châtiment8.
La tradition qui a conservé ce conte a, comme on le voit, gardé deux des noms propres contenus dans les monuments du onzième siècle: ce sont les noms de Balar, aujourd’hui Balor, et de sa fille [Pg 218]Ethniu, aujourd’hui Ethné. Mais il semble que les conteurs populaires ont oublié comment s’appelait le jeune meurtrier de Balor. Nous avons vu que ce meurtrier est Lug, l’Hermès grec, le Mercure gréco-romain, un des Tûatha Dê Danann.
[Footnote 1: Χαλκοδέτοις αὐλαῖς. Sophocle, Antigone, vers 945.
[Footnote 2: Τρικάρηνος. Hésiode, Théogonie, vers 287.
[Footnote 3: Τρισώματος. Eschyle, Agamemnon, vers 870. Suivant Apollodore, Bibliothèque, livre II, chapitre V, section 10, § 2, ces corps auraient été réunis par le milieu et n’auraient eu à eux trois qu’un seul ventre. Fragmenta historicorum græcorum, tome I, p. 140.]
[Footnote 4: Hésiode, Théogonie, vers 287-294.]
[Footnote 5: Bréal, Mélanges de mythologie et de linguistique, p. 65 et suiv.]
[Footnote 6: Mieux Glas Goibhnenn.]
[Footnote 7:
«Cauda in speluncam tractos, versisque viarum Indiciis raptos, saxo occultabat opaco.» Enéide, livre VIII, vers 210-211. ][Footnote 8: Ce récit légendaire a été recueilli par O’Donovan dans la tradition populaire, et il l’a donné en note dans son édition des Annales des Quatre Maîtres, 1851, tome I, p. 18-21.]
§8.
Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois Cyclopes de Zeus chez Hésiode.
Gavida le forgeron et ses deux frères forment une triade dont l’origine se trouve dans un détail de la seconde bataille de Mag-Tured. On se rappelle les trois ouvriers qui fabriquaient les armes des Tûatha Dê Danann et dont l’habileté fut une des causes de la défaite des Fomôré. Le premier était Goibniu, forgeron; son nom dérive du vieil irlandais goba (au génitif gobann), «forgeron,» qui se prononce aujourd’hui gava; de là le dérivé moderne Gavida de la légende populaire. Ces trois ouvriers associés à la victoire des dieux du jour et de la vie, en irlandais Tûatha Dê Danann, contre les dieux de la nuit et de la mort, en irlandais Fomôré, sont identiques aux trois Cyclopes, Brontès, Stéropès et Argès, au courage puissant, qui donnèrent à Zeus le tonnerre et qui fabriquèrent la foudre1, c’est-à-dire les traits qui ont assuré la victoire du dieu [Pg 219]solaire Zeus dans son combat contre les dieux de la mort et de la nuit, que les Grecs appellent Titans2. On n’a pas oublié par quels procédés merveilleux, pendant la bataille de Mag-Tured, Goibniu et ses deux compagnons fabriquaient les lances dont les Tûatha Dê Danann vainqueurs perçaient les Fomôré, leurs ennemis malheureux3.
Dans le conte populaire, le forgeron Gavida et ses deux frères sont opposés à Balor ou Balar, le guerrier fomôré, et c’est de la forge de Gavida qu’est tirée la barre de fer rouge dont Balor est mortellement frappé. Il y a là un fonds de traditions communes et une théorie dualiste en général plus développée en Irlande qu’en Grèce. Quelquefois cependant le contraire a lieu: ainsi, nous ne retrouvons pas en Irlande le doublet grec des Cyclopes, c’est-à-dire que nous n’y rencontrons pas Kottos, Obriareôs et Gyès, ces trois guerriers aux cent bras, dont le concours contribue chez Hésiode à la victoire de Zeus contre les Titans4.
[Footnote 1: Hésiode, Théogonie, vers 139-141. Cf. ibidem, vers 504, 505.]
[Footnote 2: Le tonnerre et la foudre sont appelés les traits, κῆλα, de Zeus aux vers 707 et 708 de la Théogonie d’Hésiode, qui font partie du récit de la bataille livrée par Zeus aux Titans.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 181.]
[Footnote 4: Hésiode, Théogonie, vers 147-159, 618-628, 644-663, 669-675, 713-718, 734, 735, 815-819. Sur Obriareôs, aussi appelé Briareôs, voyez aussi l’Iliade, livre I, vers 401-407.]
[Pg 220]CHAPITRE X.
LA RACE DE MILÉ.
§1. Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.—§2. Milé et Bilé, ancêtres de la race celtique.—§3. La doctrine qui fait arriver les Irlandais d’Espagne et qui leur donne pour pays d’origine la Scythie et l’Egypte.—§4. Ith et la tour de Brégon.—§5. L’Espagne et l’île de Bretagne confondues avec le pays des morts.—§6. Expédition d’Ith en Irlande.—§7. La mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Ith et Prométhée.
§1.
Les chefs des Tûatha Dê Danann changés au onzième siècle en hommes et en rois. Chronologie de Gilla Coemain et des Quatre Maîtres.
Si nous en croyons le poème chronologique composé vers le milieu du onzième siècle par Gilla Coemain, qui mourut en 1072, les Tûatha Dê Danann furent maîtres de l’Irlande, après la seconde bataille de Mag-Tured, pendant cent soixante neuf [Pg 221]ans qui, suivant les calculs des Quatre Maîtres, savants irlandais du dix-septième siècle, commencent l’an 1869 et finissent l’an 1700 avant J.-C. Lug fut leur premier roi et régna quarante ans; Dagdé ensuite occupa le trône pendant quatre-vingts ans, puis Delbaeth dix ans, Fiachach Findgil, fils de Delbaeth, dix autres années. Enfin les trois petits-fils de Dagdé, savoir: Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, s’étant partagé l’Irlande, possédèrent en même temps la royauté pendant vingt-neuf ans, jusqu’à l’arrivée des fils de Milé, qui les mirent à mort et firent la conquête de l’Irlande1.
C’est probablement Gilla Coemain qui est l’auteur de cette chronologie. En tout cas, elle paraît avoir été inventée de son temps, et c’est elle que nous trouvons dans le Livre des conquêtes[2]. Elle est une conséquence logique de la thèse professée quelques années auparavant par le moine Flann Manistrech. Ce personnage, qui mourut abbé en 1056, écrivit en vers irlandais un poème didactique où il fait mourir, comme de simples humains, les Tûatha Dê Danann, immortels jusque-là.
Il y raconte, par exemple, par qui fut tué Lug3. Suivant lui aussi, Dagdé mourut des blessures qu’une femme nommée Cetnenn lui avait faites d’un coup de javelot à la bataille de Mag-Tured4. Il n’avait pas [Pg 222]été question de Cetnenn avant que Flann Manistrech composât son poème: on avait seulement parlé de Lug, fils d’Ethniu, en vieil irlandais Lug macc Ethnenn; en vieil irlandais mac, fils, s’écrit avec deux c: macc. Ethnenn est le génitif d’Ethniu, nom de femme; et comme en vieil irlandais le composé syntactique macc Ethnenn s’écrivait sans diviser les deux mots, c’est d’une mauvaise division de ce composé qu’est résulté le nom propre Cetnen. On a lu mac-Cethnenn, au lieu de macc Ethnenn. De là l’origine de Cetnen qui aurait blessé mortellement Dagdé, si nous en croyons Flann Manistrech.
Flann Manistrech a, de même, raconté la mort de Delbaeth et celle de son fils5. Il avait changé en hommes tous ces personnages divins. Le plus ancien auteur qui paraisse les avoir chacun investi de la royauté pendant un temps déterminé est Gilla Coemain, qui mourut seize ans après Flann Manistrech. Par là Gilla Coemain a donné une base au système chronologique nouveau par lequel se conclut l’évolution progressive qui a transformé la mythologie irlandaise en un récit historique conforme aux méthodes monastiques du moyen âge. Cependant, à la fin du onzième siècle, ces doctrines, alors tout récemment mises au jour, n’étaient pas universellement [Pg 223]admises par les érudits qu’abritaient les monastères irlandais, et une science plus saine y a fait alors entendre une protestation dont l’écho est arrivé jusqu’à nous.
Pour l’annaliste Tigernach, mort en 1088, c’est-à-dire seize ans après Gilla Coemain, les dates accumulées par ce fondateur de la chronologie préhistorique de l’Irlande étaient encore sans valeur; et il n’y avait pas de dates certaines dans l’histoire d’Irlande avant l’an 305 avant J.-C., où Cimbaed, fils de Fintan, devint roi d’Emain6. Nous sommes bien loin de l’année 1700 avant notre ère où aurait fini la domination des Tûatha Dê Danann. Les dates dont fourmillent les monuments de la mythologie irlandaise n’ont pas été puisées dans la tradition. Gilla Coemain est même vraisemblablement le premier qui ait imaginé une liste de rois de la race des Tûatha Dê Danann. Sa doctrine, sur ce point, est étrangère aux idées que les Irlandais païens se faisaient de leurs dieux. Les Irlandais païens considéraient leurs [Pg 224]dieux comme immortels. Lug et Dagdé qui, suivant les calculs fondés par les Quatre Maîtres sur les chiffres de Gilla Coemain, seraient morts l’un 1830 ans l’autre 1750 ans avant J.-C., nous sont présentés par la littérature épique irlandaise comme des êtres surnaturels vivant encore au temps du héros Cûchulainn et du roi Conchobar; or, ces deux derniers personnages, suivant les calculs Tigernach, sont contemporains de Jésus-Christ, et les calculs de Tigernach ne semblent pas mal fondés.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, lignes 1-8.]
[Footnote 2: Ibid., p. 9, colonne 2.]
[Footnote 3: Ibid., p. 11, colonne 2, ligne 7.]
[Footnote 4: Ibid., p. 11, colonne 2, lignes 26, 27.]
[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 11, colonne 2, lignes 28-31. Ici le fils de Delbaeth s’appelle Fiachna, comme dans le Livre des conquêtes (Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 44-45), et non Fiachach comme dans le poème de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, colonne 2, ligne 6.]
[Footnote 6: Voici le texte de Tigernach d’après le fac-similé publié par M. Gilbert, part I, pl. XLIII: «In anno XVIII Ptolomei fuit initiatus regnare in Emain Cimbaed filius Fintain qui regnavit XXVIII annis. Tunc Echu Buadach, pater Ugaine, in Temoria regnare ab aliis fertur, liquet prescripsimus olim Ugaine imperasse. Omnia monumenta Scottorum usque Cimbaeth incerta erant.» La dix-huitième année de Ptolémée Lagus dont il s’agit plus haut, et qui, suivant Tigernach, aurait régné quarante ans (323-283), est l’an 305 avant J.-C. Le manuscrit reproduit ici est conservé à la bibliothèque Bodléienne d’Oxford, sous la cote Rawlinson B 502. M. Gilbert a le premier donné ce passage exactement.]
§2.
Milé et Bilé ancêtres de la race celtique.
Les Tûatha Dê Danann restèrent, dit-on, maîtres de l’Irlande jusqu’à l’arrivée des fils de Milé. Milé, au génitif Miled, ancêtre mythique des Irlandais, autrement dits Gôidels ou Scots, n’était pas inconnu des Celtes continentaux. On a trouvé dans la partie de la Hongrie qui, sous l’empire romain, était comprise dans la Pannonie inférieure, ancienne dépendance de l’empire gaulois, de nombreuses inscriptions gravées sur des monuments funéraires, qui couvrent les tombes d’hommes d’origine gauloise. Une de ces inscriptions a été écrite pour rappeler la mémoire de Quartio, fils de Miletumarus, par ordre de Derva, sa veuve1. Derva porte un nom gaulois qui veut [Pg 225]dire «chêne;» Miletu-marus est composé de deux termes: le second, marus, en gaulois mâros, veut dire «grand;» quant au premier, miletu, il nous offre la forme que prenait dans les composés, quand il était premier terme, le thème consonantique gaulois milet, dont le nominatif devait être miles pour milets, en irlandais Milé[2]; et le génitif miletos, en irlandais Miled. Miletumarus veut dire «grand comme Milé.» Ainsi le personnage mythique qui est, en Irlande, l’ancêtre de la race celtique était connu sur les bords du Danube comme sur les côtes de l’Océan dans la plus occidentale des Iles Britanniques.
Milé était fils de Bilé. Bilé est, comme Balar, un des noms du dieu de la mort. La racine BEL, «mourir,» change souvent son e radical en a quand la désinence contient un a: atbalat pour *_ate-belant_3, «ils meurent;» Balar pour Belar nous offre l’exemple d’un phénomène identique. Quant, au contraire, la désinence contient un i, l’e radical de la racine BEL se change en i: epil, «il meurt,» pour *_ate-beli_4. Dans Bile pour *_Belios_, le même phénomène s’est produit.
Milé fils de Bilé, a donc pour père le dieu de la [Pg 226]mort, le dieu celtique que César a appelé Dis pater. Les Gaulois, dit-il, prétendent qu’ils descendent tous de Dis pater, dieu de la mort, ab Dite patre[5]. Dis paraît contracté pour dives, Dite pour divite[6]. Ce nom divin était celtique en même temps que romain: dîth est un des noms de la mort en vieil irlandais. On le trouve aussi écrit dîith avec deux i[7]; il paraît avoir perdu un v primitif entre ces deux voyelles, comme le latin dite pour divite; dîith s’écrit pour dîvit, et le nom gaulois Divitiacus, porté au temps de César par un druide éduen bien connu8, avant ce temps par un roi des Suessions9, paraît un dérivé de ce mot.
[Footnote 1: Corpus inscriptionum latinarum, t. III, première partie, p. 438, nos 3404, 3405.]
[Footnote 2: On trouve quelquefois au nominatif Milid qui est en réalité l’accusatif. Le nominatif ne peut être que Mile ou Mili.]
[Footnote 3: Glose au vers 40 de l’hymne de Colman: Whitley Stokes, Goidelica, 2e édit., p. 124; Windisch, Irische Texte, p. 9, 377.]
[Footnote 4: Priscien de Saint-Gall, f° 30 a; et Saint-Paul de Wurzbourg, f° 30 d; Grammatica celtica, 2e édition, p. 60.]
[Footnote 5: De bello gallico, livre VI, chapitre 18, § 1.]
[Footnote 6: Cicéron, De natura deorum, lib. II, cap. XXVI, § 66; cf. Corssen, Ueber Aussprache, Vokalismus und Betonung der lateinischen Sprache, 2e édit., t. I, p. 316.]
[Footnote 7: Saint-Paul de Wurzbourg, f° 8 D; Grammatica celtica, 2e édition, p. 21; Zimmer, Glossæ hibernicæ, p. 50; cf. Windisch, Irische Texte, p. 484. Comparez le breton divez, «fin,» en gallois diwedd, et l’irlandais dead, même sens.]
[Footnote 8: _Cicéron, De divinatione, livre I, chap. 41, § 90; César, De bello gallico, livre I, chap. 16, 18, 19, 20, 31, 32, 41; livre II, chap. 10, 13; livre VI, chap. 12.]
[Footnote 9: De bello gallico, livre II, chap. 4, § 7.]
§3.
La doctrine qui fait arriver les Irlandais d’Espagne et leur donne pour pays d’originé la Scythie et l’Egypte.
Dès l’époque où a été dressée notre première liste [Pg 227]de la littérature épique, l’évhémérisme faisait partir les fils de Milé, non du pays des morts, mais d’Espagne; et les croyances chrétiennes associées à des préoccupations étymologiques, avaient fait imaginer de longues pérégrinations antérieures que les ancêtres des Irlandais, sortis du berceau asiatique du genre humain, avaient, disait-on, interrompues par des séjours en divers lieux tels que l’Egypte et surtout la Scythie. Il semblait évident que Scots et Scythes, c’était tout un.
Nennius, au dixième ou même au neuvième siècle, a connu cette légende érudite et relativement moderne. Il dit la tenir des savants irlandais1. Voici comment il s’exprime. «Quand les fils d’Israël traversèrent la mer Rouge, les Egyptiens les suivirent, et ils furent noyés, comme on lit dans la Bible. Or il y avait alors chez les Egyptiens un homme noble de Scythie, avec une nombreuse famille. Il avait été précédemment détrôné en Scythie, et il était en Egypte quand les Egyptiens furent noyés; mais il n’était point allé poursuivre le peuple de Dieu. Les Egyptiens survivants, après délibération, le chassèrent de leur pays; ils craignaient qu’il ne voulût s’en rendre maître, en profitant de ce que les chefs de familles avaient péri dans la mer Rouge. Obligé de quitter l’Egypte, celui-ci voyagea en Afrique pendant quarante-deux ans, arriva [Pg 228]avec sa famille aux autels des Philistins, traversa un lac salé, passa entre Rusicada et les montagnes de la Syrie, franchit le fleuve Malva, parcourut la Mauritanie, atteignit les colonnes d’Hercule, et enfin entra en Espagne où sa race habita un grand nombre d’années et se multiplia considérablement.»
Ce récit sommaire est un abrégé de celui qui, dans la plus ancienne liste des compositions épiques irlandaises est intitulé: «Emigration ou voyage de Milé, fils de Bilé, jusqu’en Espagne2.» Des arrangements plus modernes de cette légende nous ont été conservés par le Chronicum Scotorum, annales d’Irlande, composées au douzième siècle3; par l’introduction du Livre des conquêtes, transcrite au douzième siècle dans le livre de Leinster4; enfin, dans une glose du Senchus Môr[5].
Les savants irlandais du moyen âge prétendaient être, par les femmes, d’origine égyptienne. Des trois noms de la race irlandaise, Fêne, Scôt, Gôidel, ils s’étaient fait trois ancêtres: 1° Fênius, roi de Scythie; 2° Scôta, fille de Pharaon, roi d’Egypte, et belle-fille de Fênius; 3° Gôidel, fils de Scôta. Il est probable que Scôta, fille de Pharaon, était déjà inventée dès la fin du huitième siècle, et que Clément, le grammairien [Pg 229]irlandais de la cour de Charlemagne, avait parlé de cette Egyptienne, mère fantastique du peuple irlandais. Quand l’Anglo-Saxon Alcuin, condamné à la retraite par l’âge, se plaint à Charlemagne de l’influence de plus en plus prépondérante acquise par les Irlandais à l’école du palais, il les traite d’Egyptiens.—«En m’en allant,» dit-il, «j’avais laissé près de vous des Latins; je ne sais qui les a remplacés par des Egyptiens6.»
[Footnote 1: «Sic mihi periti Scottorum nuntiaverunt.» Appendix ad opera edita ab Angelo Maio, Romæ, MDCCCLXXI, p. 99.]
[Footnote 2: Tochomlod Mîled, maic Bile, co Espain. Livre de Leinster, p. 190, col. 1, ligne 60.]
[Footnote 3: Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 10-13.]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 2-4.]
[Footnote 5: Anciens laws of Ireland, I, p. 20, 22. Voir aussi Keating, livre I, partie II, chap. 1 à 5; édition de Haliday, pages 214 et suivantes.]
[Footnote 6: Lettre 82 d’Alcuin, chez Migne, Patrologia latina, tome 100, col. 266-267. Cf. Hauréau, Singularités historiques et littéraires, p. 26.]
§4.
Ith et la tour de Brégon.
Nous ne parlerons pas davantage de ces légendes relativement modernes et dont l’origine n’a rien de populaire, mais qui sont le produit d’une fausse érudition. Arrivons à l’antique récit où l’on voit comment la race celtique sortit du pays des morts pour venir s’établir dans la terre qu’elle habite encore aujourd’hui1.
La plus ancienne rédaction que nous ayons de cette légende date du onzième siècle. Elle nous a été conservée par le Livre des conquêtes. On y voit qu’un certain Brégon, père, ou plutôt grand-père de [Pg 230]Milé2, construisit une tour en Espagne, lisons: dans le pays des morts. On appela cette tour la tour de Brégon; c’est une seconde édition de la tour de Conann, chantée par Eochaid hûa Flainn au dixième siècle, et au siège de laquelle les descendants du mythique Némed, allant combattre le dieu des morts, furent d’abord vainqueurs, puis périrent au nombre des soixante mille. C’est la tour de Kronos, dieu des morts, dans l’île des Bienheureux, que Pindare chantait au cinquième siècle avant notre ère3. Brégon eut un fils qui s’appela Ith; et par une belle soirée d’hiver, Ith, contemplant l’horizon du haut de la forteresse paternelle, aperçut dans le lointain les côtes de l’Irlande4. Dès le onzième siècle, les savants irlandais avaient fait de Brégon une ville d’Espagne, l’antique Brigantia, aujourd’hui Bragance5. [Pg 231]Pour voir de là l’Irlande, il fallait avoir une bonne vue; mais, comme nous l’avons dit, c’était par une belle soirée d’hiver, et, fait observer un auteur irlandais, «c’est le soir, en hiver, lorsque l’air est pur, que la vue de l’homme s’étend le plus loin6.»
[Footnote 1: «Tochomlod mac Miled a hEspain in hErinn,» Livre de Leinster, p. 190, col. I, lignes 60, 61.]
[Footnote 2:
Iar-sain rogenair Bregoin, Athair Bili in balc-dremoin.Livre de Leinster, p. 4, col. 1, lignes 34, 36.
Bregoin, mac Bratha blaith bil; Is dô ro-bo mac MilidLivre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 39, 40. Ces vers font partie d’un poème de Gilla Coemain. Ils peuvent se traduire ainsi:
Ensuite naquit Bregoin, père de Bilé à la forte fureur…. Bregoin, fils de Brath au beau renom; C’est de lui que Milé fut fils.Au lieu de fils, lisez petit-fils: on sait que Milé fut fils de Bilé.]
[Footnote 3: Voir plus haut, p. 124.]
[Footnote 4: «Ith mac Bregoin atchonnairc hErinn ar-tûs fescor gaimrid a-mulluch tuir Bregoin.» Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 50, 51; cf. Livre de Ballymote, folio 20 verso, col. 1, ligne 18.]
[Footnote 5: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 4, col. 1, ligne 39.]
[Footnote 6: «Is-ferr radarc duine glan-fhescor gaimrid.» Livre de Leinster, p. 12, col. 1, ligne 1.]
§5.
L’Espagne et l’île de Bretagne confondues avec le pays des morts.
Mais ce n’est pas de l’Espagne qu’il s’agit ici. Le mot d’Espagne a été introduit ici par l’évhémérisme des chrétiens irlandais. A la doctrine relativement moderne à laquelle on doit la présence du nom de l’Espagne dans les textes qui nous servent ici de base, on peut comparer celle qui, à une date bien plus ancienne, avait fait pénétrer le nom de la Bretagne dans la légende du pays des morts telle qu’on la racontait en Gaule dans les premiers temps de l’empire romain. Si l’on en croit un récit emprunté à un auteur inconnu par Plutarque, qui mourut vers l’an 120 de notre ère, et par Procope, qui écrivait au sixième siècle, le pays des morts est la partie occidentale de la Grande-Bretagne, [Pg 232]séparée des régions orientales de cette île par un mur infranchissable. Il y a sur les côtes septentrionales de la Gaule, dit cette légende, une population de marins dont le métier est de conduire du continent les morts dans la partie de l’île de Bretagne qui est leur dernier séjour. Réveillés la nuit par les chuchotements d’une voix mystérieuse, ces marins se lèvent, se rendent au rivage, y trouvent des navires qui ne leur appartiennent point, remplis d’hommes invisibles dont le poids fait plonger les bâtiments autant qu’il est possible sans les faire submerger. Montant sur ces navires, ils arrivent au but d’un coup de rame, dit un texte; en une heure, dit un autre, quoique avec leurs navires à eux, même en s’aidant de voiles, il leur faille toujours au moins un jour et une nuit pour atteindre les côtes de l’île de Bretagne. Quand ils sont arrivés au rivage, leurs invisibles passagers débarquent; en même temps on voit les navires déchargés s’élever au-dessus des flots, et on entend la voix d’un personnage invisible proclamer les noms des nouveaux arrivants qui viennent augmenter le nombre des habitants du pays des morts1.
Un coup de rame, une heure de navigation au plus, suffit pour exécuter le voyage nocturne qui du continent [Pg 233]gaulois transporte les morts à leur dernier séjour. En effet, une loi mystérieuse rapproche pendant la nuit les longues distances qui, de jour, séparent le domaine de la vie du domaine de la mort. C’est la même loi qui, par une soirée claire, a permis à Ith d’apercevoir du haut de la tour de Brégon, dans le pays des morts, les côtes de l’Irlande séjour des vivants. Ce phénomène s’est produit en hiver; car l’hiver est une sorte de nuit, l’hiver, comme la nuit, abaisse les barrières qui s’interposent entre les régions de la mort et les régions de la vie; l’hiver, comme la nuit, donne à la vie l’apparence de la mort, supprime, pour ainsi dire, l’abîme redoutable creusé entre la vie et la mort par les lois de la nature. Voilà comment pendant une belle soirée d’hiver, Ith, du sommet de la tour de Brégon dans l’île des morts, vit à l’horizon les côtes de l’Irlande se dessiner devant lui.
[Footnote 1: Fragment, conservé par Tzetzès, du commentaire de Plutarque sur Hésiode, chez Didot-Dübner, Œuvres de Plutarque, t. V, p. 20, 21. Procope, De bello gothico, livre IV, chap. 20; édition de Guillaume Dindorf, 1833, t. II, p. 565-569. Le texte de Procope est beaucoup plus complet que celui de Tzetzès.]
§6.
Expédition d’Ith en Irlande.
Il s’embarqua avec trois fois trente guerriers et fit voile vers le pays inconnu dont sa vue pénétrante lui avait appris l’existence. Il l’atteignit heureusement, et prit terre sur le promontoire de Corco Duibné, à la pointe sud-ouest de l’Irlande. Cette île avait alors, dit-on, trois rois, petits-fils du grand dieu Dagdé: ils s’appelaient Mac Cuill, Mac Cecht et Mac [Pg 234]Grêné; ils avaient partagé l’Irlande entre eux1. La femme de Mac Cuill s’appelait Banba; celle de Mac Cecht, Fotla; celle de Mac Grêné, Eriu2. Banba, Fotla et Eriu sont trois noms de l’Irlande, les deux premiers tombés en désuétude, le dernier encore usité de nos jours. Ces trois reines sont donc autant de personnifications d’un être unique que le goût des Celtes pour la triade a triplé. Les trois dieux époux de l’Irlande sont issus de l’unité par le même procédé, et la provenance de cette triple unité divine nous est donnée par le troisième des noms qu’elle porte: Mac Grêné, «fils du soleil.» Quand Ith débarqua en Irlande, un fils du soleil avait épousé cette île et y régnait: c’est une forme nouvelle à cette idée tant de fois exprimée que l’Irlande appartenait alors aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour, de la vie, de la science. Au nom propre Mac Grêné, «fils du soleil,» comparez le surnom de Grîan-Ainech, «à la face solaire,» porté par Ogmé ou Ogmios, le champion divin, un autre des Tûatha dê Danann, c’est-à-dire des dieux solaires.
Mais Ith ne trouva personne sur le rivage. Il avança dans l’île et marcha longtemps vers le nord sans rencontrer qui que ce fût. Nêit, dieu de la guerre, venait d’être tué dans une bataille contre les Fomôré. Les trois rois des Tûatha dê Danann, c’est-à-dire [Pg 235]Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné s’étaient réunis pour faire entre eux le partage de sa succession, et c’était dans la forteresse d’Ailech, fondée et habitée par le défunt, que les trois princes s’étaient rendus; leurs guerriers les avaient accompagnés en ce lieu. On montre encore aujourd’hui l’emplacement de la forteresse d’Ailech; elle est située dans le nord de l’Irlande au comté de Donegal, dans la baronnie de West-Inishowen, près de Londonderry. Ith, dans son voyage à travers l’Irlande, du sud au nord, atteignit enfin Ailech.
Les trois rois lui firent bon accueil et le prirent pour juge des difficultés auxquelles donnait lieu entre eux le partage de la succession de Nêit. Ith rendit une sentence arbitrale, qui termina toutes les contestations: «Agissez,» dit-il en terminant, «agissez selon les lois de la justice; car il est bon, le pays que vous habitez; il est abondant en fruits, en miel, en froment, en poisson; il est tempéré et quant à la chaleur et quant au froid.» De ces dernières paroles les trois rois conclurent que Ith voulait s’emparer de l’Irlande. Ils l’invitèrent à en sortir, et ils résolurent de le tuer. Ils mirent à exécution ce projet, à quelque distance, dans un endroit qui, dit la légende irlandaise, reçut en mémoire de cet événement le nom de «plaine d’Ith,» Mag Itha. Mais les compagnons d’Ith ne succombèrent pas avec lui. Emportant avec eux le cadavre de leur malheureux chef, ils se rembarquèrent et regagnèrent le pays d’où ils étaient venus. Les fils de Milé considérèrent le meurtre [Pg 236]d’Ith comme une déclaration de guerre: envahissant l’Irlande, ils en firent la conquête sur les Tûatha Dê Danann, c’est-à-dire sur les dieux3.
[Footnote 1: Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 47-51.]
[Footnote 2: Id., ibid., p. 10, col. 1, lignes 37-39.]
[Footnote 3: Livre de Leinster. p. 12, col. 1.]
§7.
La mythologie irlandaise et la mythologie grecque; Ith et Promêtheus ou Prométhée.
La guerre des premiers hommes contre les dieux et la victoire des hommes sur les dieux,—une des données fondamentales de la mythologie celtique,—peuvent sembler étrange, et cependant cette légende s’accorde avec une doctrine mythologique des Grecs.
La lutte soutenue par Zeus contre les Titans nous offre la forme grecque de la bataille irlandaise de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré se disputent la victoire: les Fomôré sont les Titans irlandais; dans les Tûatha Dê Danann de l’Irlande, nous retrouvons Zeus et les auxiliaires que lui donne la mythologie grecque. A cette bataille, le succès est obtenu par Zeus et les Tûatha Dê Danann; les Titans et les Fomôré sont vaincus.
Mais de qui descendent les hommes dans un des systèmes mythologiques de la Grèce? C’est des Titans1. Le premier ancêtre de la race hellénique est [Pg 237]Iapétos, issu de l’union de la Terre avec le Ciel son fils, qui est né de la Terre dès l’origine du monde2. Iapétos a été père de Promêtheus3, puis celui-ci père4 ou grand-père d’Hellên, ancêtre mythique de la race grecque5. Or, Iapétos, ce premier père des plus anciens aïeux auxquels les Grecs rattachent leur origine, est un Titan, Hésiode nous l’apprend: les fils que le Ciel a eus de la Terre sont des Titans6; Iapétos est un de ces fils: donc c’est un Titan, un de ces ennemis des dieux solaires, un de ces adversaires de Zeus, que Zeus vainqueur a un jour précipités dans le Tartare avec Kronos leur roi. Iapétos, nous dit l’Iliade, habite le Tartare avec Kronos: «Jamais,» s’écrie Zeus s’adressant à Héra sa vindicative épouse, «jamais je n’aurai raison de ta colère, quand même tu irais aux plus lointaines extrémités de la terre et de la mer, où Kronos et Iapétos sont assis, privés de la lumière du soleil qui parcourt les hautes régions du monde; le profond Tartare est autour d’eux7.» Plus loin, le poète, revenant sur cette idée, ajoute que [Pg 238]les dieux souterrains qui entourent Kronos s’appellent Titans8.