Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

H. d' (Henry) Arbois de Jubainville · Chapitre 1 sur 1 · partie 2/12

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Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

[Footnote 5: On trouve les deux premiers noms dans la pièce intitulée Echtra Condla, Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 119, 120; Mag môr, dans Tochmarc Etaine, chez Windisch, Irische Texte, p. 132, dernière ligne.]

[Footnote 6: Co-t-gairim do Maig Mell, pièce intitulée Echtra Condla, chez Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 119; cf. Serglige Conculainn, chez Windisch, Irische Texte, p. 209, ligne 30; et 214, note 24.]

[Footnote 7: Novissime autem Scoti venerunt a partibus Hispaniæ in Hiberniam. Primus autem venit Partholanus.» Historia Britonum, attribuée à Nennius, dans Appendix ad opera edita ab Angelo Maio. Romæ, 1871, p. 98. La légende est encore plus défigurée chez Keating. Suivant cet auteur, Partholon arrive par mer de Mygdonie en Grèce; il parcourt la Méditerranée, pénètre dans l’Océan, côtoie l’Espagne en la laissant à droite, et débarque sur la côte sud-ouest de l’Irlande. Un débris de la légende primitive est conservé par la généalogie qui fait Partholon fils de Baath, c’est-à-dire de la Mer. Voir plus haut, p. 25, note 2. «Fils de la mer» est une formule poétique qui signifie «originaire d’une île de la mer.»]

§3.

La création du monde dans la mythologie celtique telle que nous l’a conservée la légende de Partholon.

Dans les sources irlandaises, la légende de Partholon est beaucoup plus développée que chez Nennius.

La doctrine celtique sur le commencement du monde, telle qu’elle nous est parvenue dans les récits irlandais, ne contient aucun enseignement sur [Pg 30]l’origine de la matière1; mais elle nous représente la terre prenant sa forme actuelle peu à peu et sous les yeux des diverses races humaines qui s’y sont succédé. Ainsi, quand arriva Partholon, il n’y avait en Irlande que trois lacs, que neuf rivières et qu’une seule plaine. Aux trois lacs, dont nous trouvons les noms dans un poème d’Eochaid ûa Flainn, mort en 984, sept autres s’ajoutèrent du vivant de Partholon; Eochaid nous apprend aussi leurs noms2. Une légende nous raconte l’origine d’un de ces lacs. Partholon avait trois fils, dont l’un s’appelait Rudraige. Rudraige mourut; en creusant sa fosse, on fît jaillir une source; cette source était si abondante qu’il en résulta un lac, et on appela ce lac Loch Rudraige3.

Du temps de Partholon, le nombre des plaines s’éleva de un à quatre. L’unique plaine qui existât en Irlande s’appelait Sen Mag, «la vieille plaine.» Quand Partholon et ses compagnons arrivèrent en Irlande, il n’y avait dans cette plaine «ni racine ni rameau d’arbre4.» A cette plaine unique, les enfants de Partholon en ajoutèrent trois autres par des défrichements, dit la légende sous la forme évhémériste [Pg 31]qui nous est parvenue5; mais le texte primitif parlait certainement de la formation de ces plaines comme d’un phénomène spontané ou miraculeux6.

[Footnote 1: Chez les chrétiens irlandais, le terme consacré pour désigner la matière en tant que créée est duil, génitif dulo.]

[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 29-33, 37, 38.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 15-16. Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 6.]

[Footnote 4: «Ni frith frêm na flesc feda.» Poème d’Eochaid ua Flainn, Livre de Leinster, p. 5, col. 2, ligne 48.]

[Footnote 5: Poème d’Eochaid ûa Flainn, déjà cité dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26-28. Le nombre des plaines nouvelles est de quatre dans la prose du Lebar Gabala, Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 34-36, et chez Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 13.]

[Footnote 6: L’expression consacrée est que ces plaines ro-slechta, «furent battues.» Ce n’est pas le terme propre pour exprimer l’idée d’un défrichement, quoi qu’en ait pu dire Eochaid na Flainn:

Ro slechta maige a môr-chaill Leis ar-gaire di-a-grad-chlaind. «Furent battues plaines hors de grand bois «Chez lui en peu de temps par son agréable progéniture.»

Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 26 et 27.]

§4.

Lutte de la race de Partholon contre les Fomôré.

La race de Partholon ne pouvait se passer de guerre étrangère et de guerre civile. Elle eut la guerre étrangère contre les Fomôré auxquels elle livra la bataille de Mag Itha. Nous n’avons pas de raison pour croire que cette guerre soit une addition à la légende primitive. Cependant il n’est pas question de la bataille de Mag Itha dans le plus ancien catalogue de la littérature épique irlandaise. La plus ancienne mention que nous en connaissions appartient à la deuxième liste des morceaux qui composaient [Pg 32]cette littérature, et cette deuxième liste a été écrite dans la seconde moitié du dixième siècle.

La bataille de Mag Itha fut livrée entre Partholon et un guerrier qui s’appelait Cichol Gri-cen-chos. Cen-chos veut dire «sans pieds.» Cichol était donc semblable à Vritra, dieu du mal, qui n’a ni pieds ni mains dans la mythologie védique1. Des hommes qui n’avaient qu’une main et qu’une jambe prirent part au combat parmi les adversaires de Partholon. Ils nous rappellent l’Aja Ekapad2, ou le Non-né au pied unique, et le Vyamsa ou démon sans épaule de la mythologie védique3; Cichol, chef des adversaires de Partholon, était de la race des Fomôré4, c’est-à-dire des dieux de la mort, du mal et de la nuit, plus tard vaincus par les Tûatha dê Danann ou dieux du jour, du bien et de la vie. La taille des Fomôré était gigantesque5: c’étaient des démons, dit un auteur du XIIe siècle6. Ces ennemis de Partholon étaient arrivés en Irlande, rapporte un écrivain irlandais du XVIIe siècle, deux cents ans avant Partholon dans six navires qui contenaient chacun cinquante hommes et cinquante femmes. Ils vivaient [Pg 33]de pêche et de chasse7. Partholon remporta sur eux la victoire et délivra l’Irlande de l’ennemi étranger.

[Footnote 1: Bergaigne, Mythologie védique, t. II, p. 202, 221.]

[Footnote 2: Id., ibid., t. III, p. 20-25.]

[Footnote 3: Id., ibid., t. II, p. 221.]

[Footnote 4: Lebar Gabala, dans le Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 19-23.]

[Footnote 5: Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, III, 2, édition Dimock, p. 141, ligne 27; p. 142, ligne 7.]

[Footnote 6: Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 6, ligne 7.]

[Footnote 7: Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 166.]

§5.

Suite de la légende de Partholon. La première jalousie, le premier duel.

Une légende moderne raconte un des ennuis qu’eut cette heureux guerrier. Il surprit un jour sa femme en conversation criminelle avec un jeune homme. Il adressa à l’épouse infidèle une admonestation sévère. Elle lui répondit que c’était lui qui avait tort, et elle lui cita un quatrain dont voici la traduction:

Miel près d’une femme, lait près d’un enfant; Repas près d’un héros, viande près d’un chat; Ouvrier à la maison à côté d’outils, Homme et femme seuls ensemble, il y a grand danger.

Partholon, en colère, cessa de se posséder: il saisit le chien favori de sa femme et le lança sur le sol avec tant de violence que le pauvre animal périt broyé. Ce fut le premier acte de jalousie dont l’Irlande ait été le théâtre1. Partholon mourut quelques temps après. Alors l’Irlande fut pour la première fois le théâtre d’un duel.

[Pg 34]Deux des fils de Partholon ne s’accordèrent pas; ils s’appelaient l’un Fer, l’autre Fergnia. Ils avaient deux sœurs, Iain et Ain. Fer épousa Ain, Fergnia prit pour femme Iain. A cette époque, en Irlande, tout mariage était un marché; les femmes se vendaient, et lors de leur premier mariage le prix de cette vente appartenait au père en totalité, si celui-ci vivait encore; quand le père était mort, une moitié du prix de vente de la femme appartenait au membre de la famille qui avait hérité de l’autorité paternelle; l’autre moitié revenait à la femme elle-même. Les deux frères Fer et Fergnia agitèrent entre eux la question de savoir qui d’entre eux exercerait le droit de chef de famille et percevrait la moitié du prix de vente de leurs sœurs. Ne pouvant s’entendre, ils eurent recours aux armes. Voilà ce que nous lisons dans la glose du traité de droit connu sous le nom de Senchus Môr. Suivant ce traité, quand on veut saisir une propriété féminine, il doit y avoir un intervalle de deux jours entre la signification préalable et l’acte de la saisie. Le délai est le même, dit ce texte juridique, quand les objets qu’il est question de saisir sont des armes qui doivent servir à un combat d’où doit résulter la solution d’un procès; et l’identité du délai résulte de ce que le premier duel judiciaire qui ait eu lieu en Irlande s’est livré à propos du droit des femmes2.

[Pg 35]La glose cite à ce sujet des vers dont voici la traduction:

Les deux fils de Partholon, sans doute, C’est eux qui livrèrent la bataille; Fer et Fergnia le très brave Sont les noms des deux frères3.

Voici la traduction d’un autre quatrain:

Fer et Fergnia furent les guerriers, Voilà ce que racontent les anciens; Ain et Tain, qui mirent en mouvement l’armée, Etaient deux filles principales de Partholon4.

[Footnote 1: Id., ibid., p. 164, 166.]

[Footnote 2: «Athgabail aile … im dingbâil m-bantellaig … im tincur roe, im tairec n-airm, ar is im fir ban ciato imargaet roe.» Ancient laws of Ireland, t. I, p. 146, 150, 154. Saisie de deux jours … pour enlever une propriété féminine … pour avoir des objets nécessaires au combat, pour se procurer une arme, car c’est au sujet du droit des femmes que la première bataille a été livrée.]

[Footnote 3:

Dâ mac Partholain cen acht Is iat dorigni in comarc; Fer is Fergnia co meit n-gal Anmanda in dâ brâthar. Ancient laws of Ireland, t. I, p. 154.

Ce quatrain ne peut être ancien: le nominatif neutre anmanda, qui a trois syllabes, aurait été, en vieil irlandais anmann, de deux syllabes seulement. Si l’on restituait cette forme, le vers serait faux. La légende de Fer et de Fergnia paraît postérieure à la rédaction du Lebar Gabala, qui donne les noms des fils de Partholon, Livre de Leinster, p. 5, col. I, lignes 12-14, et qui ne parle ni de Fer ni de Fergnia. Leur légende peut avoir été inventée pour expliquer le passage du Senchus Môr dans la glose duquel nous la trouvons.]

[Footnote 4:

Fer ocus Fergnia na fir, Is-ed innisit na sin; Ain ocus Iain, do-certas sloig, Da prim-ingin Parthaloin.

Ancient laws of Ireland, t. I, p. 154.]

[Pg 36]§6.

Fin de la race de Partholon.

L’histoire de la race de Partholon se termine par un événement redoutable: en une semaine, les descendants de Partholon, alors au nombre de cinq mille, mille hommes et quatre mille femmes, moururent d’une maladie épidémique qui commença un lundi et se termina le dimanche suivant: de tant de personnes, un seul homme restait en vie. Le lieu où la mort frappa ces malheureux fut la plaine de Senmag, la seule qu’ils eussent trouvée à leur arrivée en Irlande1. Suivant le Glossaire de Cormac, ils avaient eu la sage prévoyance de se réunir dans cette plaine afin que les morts fussent, au fur et à mesure de leur décès, plus facilement enterrés par les survivants2. La fin terrible de la race de Partholon fut, dit-on, causée par la vengeance divine. Si Partholon avait quitté sa patrie pour habiter l’Irlande, ce n’était pas volontairement: c’était en exécution d’une [Pg 37]sentence qui l’avait condamné à l’exil3, et cette sentence était juste; Partholon était coupable d’un double parricide: il avait tué son père et sa mère. Son bannissement ne fut pas une peine suffisante pour expier son crime. Pour satisfaire la vengeance divine, il fallut la destruction de sa race entière4. Ainsi, dans la légende homérique, les enfants de Niobé périssent jusqu’au dernier sous les traits que leur lancent Apollon et Artémis irrités parce que Niobé a insulté Latone5. Chez Hésiode, la race d’argent, identique à celle de Partholon, est détruite par la colère de Zeus6.

[Footnote 1: C’est la version du Lebar gabala, livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 39-44. Suivant Eochaid Ua Flainn, cet événement serait arrivé dans la plaine de Breg. Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 5. Sur cet événement, voir Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, III, 2, p. 42; et le passage de Nennius cité plus haut, p. 26.]

[Footnote 2: «Fôbîth an-adnacail i-sna-muigib-sin o-nafib nad beired in-duineba,» «à cause de leur sépulture dans ces plaines-là par ceux que n’emporterait pas l’épidémie.» Glossaire de Cormac chez Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 45.]

[Footnote 3: «Doluid for longais [Partholon],» Scêl Tûain maic Cairill, dans le Leabhar na hUidhre, p. 15, col. 2, ligne 22.]

[Footnote 4: Le Leabhar Breathnach, dans le livre de Lecan, manuscrit du quinzième siècle, après avoir rapporté la mort de la race de Partholon, ajoute ces mots: «a n-digail na fingaili do roindi for a hathair agus for a mathair.» Todd, The irish version of the historia Britonum of Nennius, p. 42.]

[Footnote 5: Iliade, XXIV, 602-612.]

[Footnote 6: Les Travaux et les Jours, vers 136-139.]

§7.

La chronologie et la légende de Partholon.

On compléta cette légende en introduisant dans le récit des éléments chronologiques étrangers à la rédaction primitive et en donnant à Partholon des ancêtres qui le rattachent aux généalogies bibliques. La leçon la plus ancienne ne contenait aucune mention [Pg 38]d’année: les jours seuls y étaient indiqués. Partholon était arrivé en Irlande le 1er mai1. Le 1er mai est le jour de la fête de Belténé ou du dieu de la mort, premier ancêtre du genre humain. Dans la plus ancienne tradition, c’est de lui que Partholon est fils. Il arrive en ce monde le jour spécialement consacré à son père.

Cette indication chronologique concorde avec la principale indication géographique contenue dans sa légende. Quand il arriva en Irlande, ce fut à Inber Scêné qu’il débarqua2. Inber Scêné est aujourd’hui la rivière de Kenmare, dans le comté de Kerry, c’est-à-dire à la pointe sud-ouest de l’Irlande, vis-à-vis de la contrée mystérieuse où, au delà de l’Océan, le Celte défunt trouvait une nouvelle vie et où régnait son premier ancêtre.

Débarquée en Irlande le jour de la fête du dieu des morts, la race de Partholon avait plus tard, au retour de la même fête, été frappée du coup fatal: la semaine terrible où une maladie épidémique avait détruit cette race avait commencé le 1er mai3, et [Pg 39]sept jours avaient suffi au fléau pour achever son œuvre. Après avoir débuté le lundi dans cette œuvre funèbre, l’épidémie s’était arrêtée le dimanche suivant, lorsque des cinq mille personnes qui alors habitaient l’Irlande une seule était encore en vie.

Mais quand les Irlandais devinrent chrétiens, cette généalogie si courte et si simple de Partholon ne fut plus admise; cette chronologie ne parut plus suffisante: il fallut trouver à ce personnage mythique des ancêtres dans la Bible, et lui donner une place dans le système chronologique que les travaux d’Eusèbe et le grand nom de saint Jérôme avaient fait adopter par les érudits chrétiens. La Bible nous apprend que Japhet, fils de Noé, fut père de Gomer et de Magog4. Les Irlandais imaginèrent que l’un de ces deux fils de Japhet, Gomer suivant les uns, Magog suivant les autres, fut père ou grand-père de Bâth, et que Bâth donna le jour à Fênius dit Farsaid ou le Vieux5; Fênius Farsaid, un des ancêtres mythiques les plus célèbres de la race irlandaise, dont le nom juridique est Fêné, aurait été un des soixante et dix [Pg 40]chefs qui bâtirent la tour de Babel. Un de ses fils fut Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, d’où le nom de Scots, un de ceux qui désignent la race irlandaise; Nêl eut de Scota, Gôidel Glas, d’où le nom de Gôidel, un de ceux que porta aussi la race irlandaise6. Gôidel Glas fut père d’Esru. Esru vivait au temps de Moïse et de la sortie d’Egypte. Cela fait du déluge à la sortie d’Egypte, sept générations pour un espace de 837 ans, suivant les calculs de Bède, la grande autorité chronologique en Irlande au moyen âge7, en sorte que chaque génération correspond à une durée de 119 ans. Esru eut plusieurs fils dont l’un, Sera, fut père de Partholon; et dont un autre est l’ancêtre des races qui ont ultérieurement peuplé l’Irlande8.

Il ne faut pas demander trop de logique aux vieux chroniqueurs irlandais. Si nous en croyons le Lebar Gabala, Partholon, petit-fils d’un contemporain de Moïse, arriva en Irlande la soixantième année de l’âge d’Abraham9, c’est-à-dire trois cent-trente ans [Pg 41]avant Moïse10. Le même traité met aussi la venue de Partholon trois cents ans après le déluge11, Nous trouvons déjà cette date: «trois cents ans après le déluge», dans le poème d’Eochaid ûa Flainn, que nous avons plusieurs fois cité12 et qui fut écrit dans la seconde moitié du dixième siècle. Cette date devrait, suivant les Irlandais, correspondre à la soixantième année de Père d’Abraham dans la chronologie de Bède; mais il n’y a pas une concordance exacte, il faudrait quatre cent trente-sept ans13: nous ne pouvons rien demander de bien précis aux chronologistes irlandais pas plus qu’aux Gallois.

On ne s’est pas contenté de fixer la date de l’arrivée de Partholon: on a voulu déterminer la durée de sa race. Suivant le poème d’Eochaid ûa Flainn, il se serait écoulé trois siècles entre le 1er mai, où la race de Partholon débarqua à Inber Scêné, à l’extrémité sud-ouest de l’Irlande, et le 1er mai où commença l’épidémie si terrible qui devait l’enlever tout entière. Cette durée de trois cents ans a été inspirée, comme la concordance avec l’ère d’Abraham et [Pg 42]comme le rapport chronologique entre Partholon et le déluge, par le désir de mettre la chronologie irlandaise en rapport avec la chronologie biblique. Nennius n’a pas connu ces divagations.

Chez Nennius, les Pictes arrivent dans les îles Orcades d’où ils gagnent le nord de la Grande-Bretagne huit cents ans après l’époque où le prêtre Héli était juge d’Israël, et quand Postumus régnait sur les Latins. Si l’on s’en rapporte à la chronologie de saint Jérôme, Héli et Postumus vivaient au douzième siècle avant notre ère14; par conséquent, suivant Nennius, l’arrivée des Pictes dans les îles Orcades et en Grande-Bretagne aurait eu lieu au quatrième siècle avant notre ère; or, ajoute Nennius, l’arrivée des Scots en Irlande est postérieure à l’arrivée des Pictes en Grande-Bretagne; et le premier des Scots qui vint en Irlande fut Partholon15. Si donc nous en croyons Nennius, la légende des Partholon est un fait historique qui n’est pas antérieur au quatrième siècle avant notre ère.

Nennius est donc bien loin des chronologies fantastiques [Pg 43]imaginées plus tard. Il n’a pas, du reste, sur les dates, des doctrines bien rigoureusement déterminées, et il paraît peu se soucier de mettre sa notation chronologique d’accord avec elle-même; car, plus loin, parlant d’un fait qui, dans l’histoire mythologique d’Irlande, est bien postérieur à l’arrivée de Partholon, racontant l’arrivée des fils de Milé, il nous dit qu’elle eut lieu mille douze ans après le passage de la mer Rouge; or, d’après sa chronologie, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu quinze cent vingt-huit ans avant notre ère16; par conséquent les fils de Milé auraient débarqué en Irlande l’an 516 avant J.-C., tandis que Partholon, bien antérieur aux fils de Milé, n’aurait pas pris possession de l’Irlande avant le quatrième siècle, et y aurait apparu plus d’un siècle après les fils de Milé, qui sont cependant postérieurs à lui.

Il est facile de comprendre la cause de cette contradiction. La chronologie des fils de Milé est fondée sur des traditions qui ont une certaine valeur historique, des listes de rois, par exemple, tandis que la légende de Partholon n’offre, dans sa forme la plus ancienne, qu’un seul élément de chronologie comparative: c’est l’histoire du Tûan mac Cairill, d’abord homme, puis successivement cerf, sanglier, vautour et saumon; sous ces cinq formes, il vécut en tout [Pg 44]trois cent vingt ans. Sous ses quatre premières formes, dont la durée totale fut de trois siècles, il fut témoin de toutes les émigrations qui constituent la plus ancienne histoire, l’histoire mythologique d’Irlande; puis, sous l’empire de la race actuelle, changé d’abord en saumon, il redevint homme et raconta ce qu’il avait vu. Cette fantastique et vieille légende n’offre pas une base bien solide aux travaux des chronologistes. Nennius n’a donc su quelle date donner à l’arrivée de Partholon. Après lui on a été plus hardi. Mais nous ferons observer que la légende de Tûan est inconciliable avec la doctrine des chronographes chrétiens postérieure à Nennius, suivant lesquels la race de Partholon aurait eu, à elle seule, trois cents ans de durée, et qui, de l’arrivée de cette race à celle des fils de Milé ou de la race actuelle, comptent neuf cent quatre-vingts ans17 au lieu de trois cents, comme on lit dans la légende de Tûan.

[Footnote 1: Cêt-somain, Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 4. Le Lebar Gabala ajoute: le quatorzième jour de la lune: «for XIIII esca,» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8. De ces trois mots un seul est resté dans le Chronicum Scotorum, c’est le chiffre XIIII. Le Lebar Gabala et le Chronicum Scotorum ajoutent tous deux que c’était un mardi. Mais nous ignorons la date de cette dernière notation chronologique.]

[Footnote 2: «In Inbiur Scêne.» Lebar gabala, Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 8; cf. Keating, édition de 1811, p. 164.]

[Footnote 3: Le texte le plus ancien où nous trouvions cette date est un poème d’Eochaid Ua Flainn, mort en 984, et qui a été inséré dans dans le Lebar gabala, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 4.]

[Footnote 4: Genèse, chapitre X, versets 1, 2.]

[Footnote 5: «Da mac Magog maic Iafeth, maic Noi, idon Baath ocus Ibath. Baath, mac doside Fenius Farsaid, athar na Scithecda, idon Fenius, mac Baath, maic Magog, maic Iafeth, maic Noi et reliqua.» Leabhar na hUidhre, p. 1, col. 1. Dans le Livre de Leinster, p. 2, col. 1, ligne 8, Gomer prend la place de Magog, et Baath descend de Gomer par Ibath, qui devient père de Baath, dont il est frère dans le Leabhar na hUidhre.]

[Footnote 6:

Fêni ô Fenius asbertar, brig cen docta; Gaedil ô Gaediul Glas garta, Scuit ô Scota.

Livre de Leinster, p. 2, col. 1, lignes 36, 37.]

[Footnote 7: Bede, De temporum ratione, chez Migne. Patrologia latina, t. 90, col. 524-528. Le déluge aurait eu lieu l’an du monde 1658, la sortie d’Egypte l’an du monde 2493.]

[Footnote 8: Voyez la préface du Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 2; et le Lebar gabala lui-même: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 6, 7 et 10.]

[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 11; Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 4. Suivant Bède, l’an soixante d’Abraham est l’an du monde 2083.]

[Footnote 10: Je suis la chronologie de Bède. L’an soixante d’Abraham serait l’an du monde 2083, et Moïse serait né l’an du monde 2413.]

[Footnote 11: Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 5. On lit trois cent douze ans dans la légende de Tûan. Voyez plus bas, chap. III, § 3.]

[Footnote 12: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 19, 20.]

[Footnote 13: De l’an du monde 1856, date du déluge, à l’an du monde 2083, date de la soixantième année d’Abraham suivant la chronologie de Bède. Migne, Patrologia latina, t. LXXXX, col. 524, 527.]

[Footnote 14: Migne, Patrologia latina, t. XXVII, col. 277-285.]

[Footnote 15: «Quando vero regnabat Bruto in Britannia, Heli sacerdos judicabat in Israel, et tunc arca testamenti ab alienigenis possidebatur, Postumus autem frater ejus apud Latinos regnabat. Post intervallum vero multorum annorum Picti venerunt et occupaverunt insulas quæ vocantur Orcades et postea ex insulis vastaverunt regiones multas et occupaverunt eas in sinistrali parte Britanniæ tenentes usque ad hodiernum diem. Novissime autem Scotti venerunt a partibus Hispaniæ ad Hiberniam. Primus autem venit Partholonus.» Appendix ad opera edita ab Angelo Maio, Romæ, 1871, p. 98.]

[Footnote 16: Suivant saint Jérôme, Migne, Patrologia latina, t. XXVII, col. 179-180, le passage de la mer Rouge aurait eu lieu 1512 ans avant notre ère.]

[Footnote 17: De l’an du monde 2520 à l’an du monde 3500: Annales des Quatre Maîtres, édition d’O’Donovan, 1851, t. I, p. 4, 24.]

[Pg 45]CHAPITRE III.

ÉMIGRATION DE PARTHOLON (suite). LÉGENDE DE TUAN MAC GAIRILL.

§1. Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?—§2. Saint Finnên et Tûan mac Cairill.—§3. Histoire primitive de l’Irlande suivant Tûan mac Cairill.—§4. La légende de Tûan mac Cairill et la chronologie. Modifications dues à l’influence chrétienne.—§5. La légende de Tûan mac Cairill, dans sa forme primitive, est d’origine païenne.

§1.

=Pourquoi la légende de Tûan mac Cairill a-t-elle été inventée?=

Quand Hésiode, dans les Travaux et les Jours, esquisse rapidement l’histoire des trois premières races: de la race d’or, de la race d’argent et de la race d’airain, qui se sont succédé sur la terre, et qui ont chacune péri avant la création de la race suivante et sans laisser de postérité, il ne se demande [Pg 46]pas comment le souvenir de chacune de ces races et de leur histoire a pu parvenir jusqu’à lui. Dans le domaine poétique de la mythologie, un Grec ne s’embarrassait pas de si peu. Les Irlandais, en hommes sérieux, ont traité les choses moins légèrement.

Comme la race d’or, comme la race d’argent, comme la race d’airain en Grèce, la race de Partholon, celle de Némed, celle des Tûatha Dê Danann se sont succédé en Irlande; la première avait disparu quand est arrivée la seconde, la seconde s’était éteinte quand est arrivée la troisième. Vaincus par les ancêtres des Irlandais modernes, la troisième race, celle des Tûatha Dê Danann, s’est abritée derrière le manteau de l’invisibilité qu’elle ne dépouille plus que dans des circonstances exceptionnelles. Comment est parvenue jusqu’à nous la connaissance de ce passé lointain qui concerne des populations où les habitants actuels de l’île ne comptent pas d’ancêtres, et auxquelles, par conséquent, les traditions des familles, les traditions nationales ne peuvent remonter?

La biographie merveilleuse de Tûan mac Cairill, Tûan, fils de Carell, donnait aux Irlandais et peut-être même à toute la race celtique la solution de cette difficulté. Nous avons de cette légende une rédaction chrétienne arrangée par un auteur qui voulait faire accepter par le clergé chrétien, comme une histoire pieuse, une des plus antiques traditions païennes de ses compatriotes. Nous allons donner [Pg 47]cette tradition telle qu’elle nous a été transmise. Nous en connaissons trois manuscrits: le Leabhar na hUidhre, écrit vers l’année 1100; le manuscrit Laud 610 de la bibliothèque bodléienne d’Oxford, quinzième siècle; et le manuscrit H. 3. 18 du Collège de la Trinité de Dublin, seizième siècle1.

[Footnote 1: Leabhar na hUidhre, p. 15-16, incomplet; Laud 610, fos 102-103; Trinity College Dublin, H. 3. 18, p. 38-39.]

§2.

Saint Finnên et Tûan mac Cairill.

Transportons-nous au milieu du sixième siècle de notre ère. Saint Finnên vient d’arriver en Irlande avec son célèbre Evangile, qui doit être l’objet de contestations entre lui et saint Columba. Nous avons parlé de la copie de cet Evangile faite par Columba, du mécontentement de Finnên, et de sa plainte portée devant le roi Diarmait, fils de Cerball1, qui déclara Finnên propriétaire de la copie exécutée par Columba.

Finnên fonda un monastère à Mag-bile, aujourd’hui Movilla, dans le comté de Down, en Ulster. Il alla un jour, accompagné de ses disciples, faire visite à un riche guerrier qui demeurait dans la même localité. Mais ce guerrier interdit aux clercs [Pg 48]l’entrée de la forteresse qu’il habitait. Pour obtenir la levée de cette défense, Finnên fut obligé de recourir au moyen que la loi irlandaise mettait à la disposition des faibles quand, victimes d’une injustice, ils voulaient contraindre les forts à céder devant leur plainte désarmée. Ce moyen était le jeûne2.

Il jeûna tout un dimanche devant la forteresse du puissant et malveillant guerrier. Celui-ci se laissa fléchir et fit ouvrir à Finnên. Sa croyance n’était pas bonne3, dit le vieux conteur, c’est-à-dire qu’il n’était pas chrétien. Il y avait encore des païens en Irlande au sixième siècle.

Finnên fît donc une visite au guerrier, puis retourna dans son monastère et y parla de sa nouvelle connaissance. «C’est un homme excellent,» dit-il à ses disciples; «il viendra à vous, vous consolera et vous racontera les vieilles histoire d’Irlande.» En effet, le lendemain matin, de bonne heure, le noble guerrier arrive dans la demeure du prêtre, et souhaite le bonjour à Finnên et à ses disciples. «Accompagnez-moi dans ma solitude, leur dit-il; vous y serez mieux qu’ici.» Ils allèrent avec lui dans sa forteresse, ils y célébrèrent l’office du dimanche, psalmodie, prédication et messe.—«Qui êtes-vous?» demanda Finnên à son hôte.—«Je [Pg 49]suis originaire d’Ulster,» répondit ce dernier. «Mon nom est Tûan, fils de Carell (en irlandais, Tûan mac Cairill); mon père était fils de Muredach Munderc4. C’est de mon père que ce désert m’est venu en héritage. Mais il fut un temps où l’on m’appelait Tûan, fils de Starn, fils de Sera, Starn mon père était frère de Partholon.»—«Raconte-nous,» lui dit Finnên, «l’histoire d’Irlande, c’est-à-dire ce qui est arrivé dans cette île depuis le temps de Partholon, fils de Sera5. Nous n’accepterons chez toi aucune nourriture tant que nous n’aurons pas obtenu de toi les vieux récits que nous désirons.»—«Il est difficile,» répondit Tûan, «que je prenne la parole avant d’avoir eu le loisir de méditer la parole de Dieu que tu nous as annoncée.»—«N’aie aucun scrupule,» lui répliqua Finnên, «raconte-nous, nous t’en prions, tes propres aventures et les autres événements qui se sont passés en Irlande.» Tûan commença ainsi:

[Footnote 1: Diarmait, fils de Cerball, régna de 544 à 565, suivant les Annales de Tigernach: O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, 1re partie, p. 139, 149.]

[Footnote 2: Senchus Môr, dans Ancient laws of Ireland, t. I, p. 112, 114, 116, 118; t. II, p. 46, 352.]

[Footnote 3: «Ni-r-bu maith a-chretem ind laich,» Leabhar na hUidhre, p. 15, col. 1, lignes 39-40.]

[Footnote 4: Les Annales des Quatre Maîtres, édition d’O’Donovan, t. I, p. 174, font mourir en 526 Cairell, roi d’Ulster, fils de Muireadhach Muindercc. L’année 526 des Quatre Maîtres correspond à l’année 533 de Tigernach, et à l’année 530 du Chronicum Scotorum qui ne parlent pas de Cairell. Les Quatre Maîtres ont sans doute emprunté ce personnage à la légende de Tûan. Muireadach Muinderg, roi d’Ulster, mort en 479, ibidem, t. II, p. 1190, n’est pas plus authentique que Cairell ou Carell.]

[Footnote 5: Sera aurait eu deux fils: 1° Partholon; 2° Starn, père de Tûan.]

[Pg 50]§3.

Histoire primitive de l’Irlande suivant Tûan mac Cairill.

«Cinq invasions ont été subies par l’Irlande jusqu’à présent. Personne n’y était venu avant le déluge; et après le déluge, personne n’y arriva, tant qu’il ne se fut pas écoulé trois cent douze ans.»

Un autre texte fait dire à Tûan mille deux ans1. Il est clair que cette légende, dans sa forme la plus ancienne, ne parlait pas du déluge, et que les deux dates ajoutées après coup sont l’expression de deux systèmes chronologiques différents, chacun étranger à la mythologie celtique. Reprenons le récit de Tûan.

«Alors Partholon, fils de Sera, vint s’établir en Irlande. Il était exilé; il amenait avec lui vingt-quatre hommes, accompagnés chacun de leur femme. Ses compagnons n’étaient guère plus intelligents les uns que les autres2. Ils habitèrent [Pg 51]l’Irlande jusqu’à ce qu’ils y furent cinq mille de la même race. Une mortalité les frappa entre deux dimanches, et tous perdirent la vie; un seul homme survécut. Car la coutume est que jamais massacre n’arrive sans qu’il échappe un historien qui, plus tard, raconte les événements. C’est moi qui suis cet homme-là. Resté seul, j’allai de forteresse en forteresse, de rocher en rocher, pour me mettre en sûreté contre les loups. Pendant vingt-deux ans, il n’y eut pas en Irlande d’autre habitant que moi. Je tombai dans la décrépitude, et j’arrivai à une extrême vieillesse. J’habitais les rochers et les déserts; mais je ne pouvais plus faire de course, et des cavernes me servaient d’asile.

Ce fut alors que Nemed, fils d’Agnoman, prit possession de l’Irlande. Son père était un frère du mien3. Je le voyais4 du haut des rochers, et je fis en sorte de l’éviter. J’avais de grands cheveux, de grands ongles; j’étais décrépit, gris, nu, dans [Pg 52]la misère et la souffrance. Après m’être endormi un soir, quand je me réveillai le matin j’avais changé de forme: j’étais cerf. J’avais retrouvé ma jeunesse et la gaieté de mon esprit, et je chantai des vers sur l’arrivée de Nemed et de sa race et sur la métamorphose que je venais de subir.»

Voici la traduction de la fin de ce poème:

«Près de moi est arrivée, ô Dieu bon! la tribu de Nemed, fils d’Agnoman. Ce sont de puissants guerriers qui, dans le combat, pourraient me faire de cruelles blessures. Mais sur ma tête se disposent deux cornes armées de soixante pointes; j’ai revêtu, forme nouvelle, un poil rude et gris. La victoire et ses joies me sont rendues faciles: il y a un instant, j’étais sans force et sans défense5.

Quand j’eus pris cette forme d’animal, je devins le chef des troupeaux d’Irlande. De grands troupeaux de cerfs marchaient tout autour de moi, quels que fussent les chemins que je suivisse. Telle fut ma vie au temps de Nemed et de ses descendants.

Lorsque Nemed et ses compagnons arrivèrent en Irlande, voici comment s’était fait leur voyage. Ils étaient partis dans une flotte de trente-quatre barques, et chaque barque contenait trente personnes. En route, ils s’égarèrent pendant un an et [Pg 53]demi6, puis ils firent naufrage et périrent presque tous de faim et de soif. Neuf seulement échappèrent: Nemed, avec quatre hommes et quatre femmes. Ce furent ces neuf personnes qui débarquèrent en Irlande. Ils y eurent tant d’enfants et leur nombre augmenta tellement qu’ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous.

Cependant j’étais tombé dans la décrépitude: j’avais atteint une extrême vieillesse. Or, j’étais une fois là, sur la porte de ma caverne; la mémoire m’en est restée, et je sais qu’alors la conformation de mon corps changea: je fus transformé en sanglier. Je chantai en vers cette métamorphose:

«Aujourd’hui je suis sanglier … je suis roi, je suis fort, je compte sur des victoires….. Un temps fut où je faisais partie de l’assemblée qui rendit le jugement de Partholon. Ce jugement fut chanté; chacun en admirait la mélodie….. Combien était agréable le chant de mon éclatante sentence! il plaisait aux jeunes femmes qui étaient bien jolies. [Pg 54]A la majesté, mon char associait la beauté. Ma voix rendait des sons graves et doux….. J’avais la marche rapide et assurée dans les combats….. J’étais charmant de visage….. Aujourd’hui, me voici changé en noir sanglier.»

Voilà ce que je disais. Oui, certes, je fus sanglier. Alors je redevins jeune; mon esprit recouvra sa gaieté; je fus roi des troupeaux de sangliers d’Irlande, et je restai fidèle à mon habitude de me promener autour de ma maison quand je rentrais dans cette région de l’Ulster au temps où l’âge me faisait retomber dans la décrépitude et dans la misère. C’était toujours ici que se produisait ma métamorphose, et voilà pourquoi je revenais toujours ici attendre le renouvellement de mon corps.

Puis Sémion, fils de Stariat, s’établit dans cette île. C’est de lui que descendent les Fir Domnann, les Fir Bolg et les Galiûin7. Ils possédèrent l’Irlande pendant un temps.

Alors j’atteignis la décrépitude et une extrême vieillesse. J’avais l’esprit triste; j’étais hors d’état de faire tout ce dont j’étais capable auparavant; j’habitais des cavernes sombres, des rochers peu connus, et j’étais seul. Puis j’allai dans ma maison, comme je l’avais toujours fait jusque-là. Je me rappelle bien toutes les formes que j’avais précédemment [Pg 55]revêtues. Je jeûnai pendant trois jours; [j’ai oublié de vous dire que chacune de mes métamorphoses avait été précédée par trois jours de jeûne].

«Au bout de ces trois jours, mes forces furent tout à fait épuisées. Alors je fus métamorphosé en un grand vautour, ou, pour m’exprimer autrement, en un énorme aigle de mer. Mon esprit recouvra sa gaieté. Je devins capable de tout; je devins chercheur et actif; je parcourais l’Irlande entière et je savais tout ce qui s’y passait. Alors je chantai des vers:

«Vautour aujourd’hui, j’étais hier sanglier….. Dieu qui m’aime m’a donné cette forme….. Je vécus d’abord dans la troupe des cochons sauvages. Aujourd’hui me voici dans celle des oiseaux….. Par une merveilleuse décision de la bonté divine sur moi et sur la race de Nemed, cette race est soumise à la volonté des démons, et moi je vis en la compagnie de Dieu.»

Nous demanderons la permission d’interrompre un instant Tûan mac Cairill pour appeler l’attention sur la forme pieuse à l’aide de laquelle l’auteur du moyen âge dont nous reproduisons la rédaction a cherché à faire accepter cette légende par le clergé chrétien. Tûan, changé en vautour, croit au vrai Dieu, tandis que les hommes qui habitent l’Irlande sont soumis à l’empire du démon et vivent dans le paganisme. Il aurait fallu en Irlande, au moyen âge, avoir l’esprit bien mal fait pour rejeter, au nom du christianisme, une si édifiante histoire. Mais revenons à [Pg 56]notre héros et écoutons la suite du récit qu’il fait à à saint Finnên et aux compagnons du pieux abbé.

«Beothach, fils de Iarbonel le prophète, s’empara de cette île après avoir vaincu les races qui l’occupaient. C’est de Beothach et de Iarbonel que descendent les Tûatha Dê [Danann], dieux et faux dieux auxquels on sait que remonte l’origine des savants irlandais. Il est probable que le voyage qui les conduisit en Irlande avait pour point de départ le ciel: ainsi s’expliquent leur science et la supériorité de leur instruction. Quant à moi, je restai longtemps en forme de vautour, et je vivais encore sous cette forme quand arriva la dernière de toutes les races qui occupèrent l’Irlande.

Ce furent les fils de Milé qui firent la conquête de cette île sur les Tûatha Dê Danann. Cependant je gardai la forme de vautour jusqu’à un moment où je me trouvai dans un trou d’arbre au bord d’une rivière. J’y jeûnai neuf jours. Le sommeil s’empara de moi, et là même je fus changé en saumon. Ensuite Dieu me plaça dans la rivière pour y vivre. Je m’y trouvai bien; j’y fus actif et satisfait. Je savais bien nager, et j’échappai longtemps à tous les périls: aux mains des pêcheurs armés de filets, aux serres des vautours et aux javelots que des chasseurs me lançaient pour me blesser.

Un jour, cependant, Dieu, mon protecteur, trouva bon de mettre un terme à cette heureuse chance. Les bêtes me poursuivaient; il n’y avait [Pg 57]pas d’eau où je ne rencontrasse un pêcheur en observation avec son filet. Un de ces pêcheurs me prit et me porta à la femme de Carell, roi de ce pays. Je me rappelle très bien cela. L’homme me mit sur le gril; la femme me désira et me mangea à elle seule tout entier, en sorte que je me trouvai dans son ventre. Je me souviens du temps où j’étais dans le ventre de la femme de Carell; j’ai conservé mémoire des conversations qui se tenaient dans la maison et des événements qui arrivèrent en Irlande à cette époque-là.

Je n’ai pas oublié non plus comment, après cela, [étant petit enfant], je commençai à parler comme tous les hommes. Je savais tous les événements qui étaient arrivés en Irlande. Je fus prophète, et on me donna un nom: on m’appela Tûan, fils de Carell. Ce fut ensuite que Patrice vint en Irlande et y apporta la foi. Un grand nombre furent convertis; on me baptisa, et je crus au grand et unique Roi de toutes choses, créateur du monde.»

Tûan cessa de parler. Les auditeurs le remercièrent. Finnên et ses compagnons passèrent avec lui dans la salle à manger. Ils restèrent chez lui une semaine, qu’ils employèrent à causer avec lui. Toute l’histoire ancienne d’Irlande, toutes les vieilles généalogies viennent de Tûan, fils de Carell. Avant Finnên et ses compagnons, Patrice s’était déjà entretenu avec Tûan, fils de Carell, qui lui avait fait les mêmes récits. Après saint Patrice, saint Columba a aussi conversé avec Tûan, qui lui a appris [Pg 58]les mêmes choses; et quand Tûan a raconté à Finnên les histoires dont nous venons de parler, il y avait là une foule de témoins; or tous étaient Irlandais: on ne peut donc contester leur véracité, ni l’exactitude du récit, que nous reproduisons d’après eux.

[Footnote 1: Côic gabala êm, ol se, rô-gabad Eriu [co-sind-amsir-si, ocus ni-r-gabad rian-]dilind, ocus nì-s-ragbad iar n-[d]ilind co-ro-chatêa dî blîadain dêc ar tri cêtaib.» Ce texte est celui du Leabhar na hUidhre, p. 115, col. 2, lignes 19-21, sauf les mots entre crochets, qui sont empruntés aux manuscrits Laud 610 et H. 3. 18. La leçon «mille deux ans,» da blíadain ar mile, est celle du manuscrit H. 3. 18.]

[Footnote 2: Cette ineptie est chez Hésiode le caractère distinctif de la race d’argent: Les Travaux et les Jours, vers 130-134.]

[Footnote 3: Si nous nous en rapportons au texte du Leabhar na hUidhre, p. 15, col. 2, ligne 37, et du manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 1, Nemed aurait été frère du père de Tûan. Je crois qu’il y a là une faute de copie, et qu’on a écrit par erreur brâthair, qui est le nominatif, au lieu de brâthar, qui est le génitif.]

[Footnote 4: Le Leabhar na hUidhre, p. 15, col. 2, ligne 38, se sert de la première personne du singulier du présent de l’indicatif, atachim, qu’on trouve aussi écrit atacîîm dans le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ligne première. C’est une mauvaise transcription d’un plus ancien at-a-chînn, qui est le présent secondaire du verbe atchiu. On trouve attacin, par une seule n, dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 1.]

[Footnote 5: Dans le texte du Leabhar na hUidhre, p. 16, col. 1, les mots «is-and-sin ro-radius-[s]a na-briathra-sa sis» sont suivis d’un poème en six quatrains. Nous donnons la traduction des deux derniers.]

[Footnote 6: Si nous en croyons le Leabhar na hUidhre, p. 16, col. 1, ligne 21, et le manuscrit H. 3. 18, p. 38, col. 1, ce malheur leur serait arrivé dans la mer Caspienne; mais cette addition, relativement récente, ne se trouve pas dans le manuscrit Laud 610, folio 102 verso, col. 2, où le passage correspondant se lit à la première ligne. On sait que la géographie de Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l’Océan. Strabon, livre II, chap. V, § 18, édit. Didot-Müller et Deubner, p. 100, livre XI, chap. VII, § 1; même édit., p. 434.]

[Footnote 7: Nous reproduisons ici le texte du Leabhar na hUidhre, p. 16, col. 2, lignes 5-7. Le nom des Galiûin a été supprimé dans les manuscrits H. 3. 18, p. 38, col. 2, et Laud 610, folio 102 verso, col. 2. Ces manuscrits mettent le commencement des Galiûin plus tard.]

§4.

La légende de Tûan et la chronologie. Modifications dues à l’influence chrétienne.

Combien de temps Tûan avait-il vécu sous ces différentes formes? On lui trouvait un total de trois cent vingt ans jusqu’au moment où commence sa seconde vie d’homme.

Voici comment on calculait:

Tûan a été homme la première fois pendant…...... 100 ans Il a vécu sous forme de cerf…................... 80 ans — sous forme de porc…................... 20 ans — sous forme de vautour ou d’aigle…..... 100 ans Métamorphosé en poisson, il a passé sous l’eau…. 20 ans

-------- Total… 320 ans

Le texte qui nous fournit ces chiffres arrête la nomenclature de ces indications arithmétiques au moment [Pg 59]où Tûan, mangé par la reine, cessa d’être poisson. Tûan, ajoute-t-il, resta sous forme humaine jusqu’au temps de Finnên, fils de Ua Fiatach1. Ici, aucun chiffre. Pour savoir la durée totale de la vie de Tûan, il faudrait trouver combien de temps a duré la dernière période de son existence, quand, ayant forme humaine pour la seconde fois, il était fils, non plus de Starn, mais de Carell.

La réponse à cette question n’a pas toujours été la même. C’est à l’époque chrétienne qu’on a imaginé de faire vivre Tûan jusqu’au temps de saint Finnên, c’est-à-dire jusqu’au sixième siècle de notre ère. Ce sont les Irlandais chrétiens qui ont éprouvé le besoin de mettre l’authenticité de leurs traditions mythologiques sous le patronage de saint Finnên, de saint Columba et de saint Patrice. A l’époque païenne, il était inutile de faire vivre Tûan jusqu’à une date aussi rapprochée.

L’invention de ce personnage n’avait qu’un but: expliquer comment avait pu se transmettre aux Irlandais l’histoire de trois races qui avaient, dit-on, jadis occupé l’Irlande, qui avaient depuis disparu et desquelles ne descendaient pas les ancêtres de la [Pg 60]population actuelle de l’île. Ces trois races étaient celle de Partholon, celle de Nemed et celle des Tûatha Dê Danann. Tûan pendant sa première vie d’homme avait été contemporain de la «famille» de Partholon et de l’arrivée de Nemed. Cerf il avait été témoin de la destruction de la race de Nemed. Aigle ou vautour, il avait vu les Tûatha dê Danann maîtres de l’Irlande.

Grâce à ses transformations, Tûan avait pu, sans violer les lois ordinaires de la durée de la vie, sans autre phénomène surnaturel que ses métamorphoses, assister à l’arrivée et à la disparition successives des trois races qui ont précédé les fils de Milé, des trois races qui ont occupé l’Irlande avant les habitants historiques de l’île. Il avait survécu à ces trois races. Redevenu homme au temps des fils de Milé, c’est-à-dire des aïeux de la race irlandaise moderne, il leur avait raconté l’histoire de ces populations primitives, il avait même pu leur donner des détails sur l’origine des Fir-bolg, des Fir Domnann, des Fir-Galioin leurs adversaires de l’époque héroïque, puisqu’il était sanglier à la date de l’arrivée de ces trois peuples.

Ces vieux récits, une fois connus de la race de Milé, s’étaient transmis père en fils et de file en file avec le trésor entier des traditions nationales. Dans la plus ancienne rédaction de la légende, la seconde vie humaine de Tûan avait duré ce que dure ordinairement une vie d’homme: la prolonger au delà des limites naturelles aurait été inutile et contraire [Pg 61]aux données fondamentales de cette composition épique qui n’admet pas ce genre de prodige.

Mais quand, pour faire adopter par le clergé chrétien le merveilleux tout païen de la légende de Tûan, on imagina de le placer sous la protection des saints les plus célèbres et les plus respectés du christianisme irlandais, il fallut modifier les données primitives du récit et y introduire un élément surnaturel que ce récit n’avait pas contenu jusque-là. Dès lors il fut admis que Tûan, devenu homme pour la seconde fois, avait vécu sous cette forme un grand nombre de siècles.

«Nous lisons dans les histoires d’Irlande,» écrit Girauld de Cambrie, «que Tûan dépassa de beaucoup la longévité de tous les patriarches bibliques. Quelque incroyable et quelque contestable que cela puisse paraître, il atteignit l’âge de quinze cents ans2.» Ce miracle d’une excessive longévité n’a été imaginé en Irlande que quand on y a connu la Genèse. Mathusalem, le plus vieux des patriarches, est mort âgé de neuf cent soixante-neuf ans, Tûan a vécu quatre cent trente et un an de plus. C’est un des points par où se manifeste la supériorité de l’Irlande sur le reste du monde. Or, ce détail de [Pg 62]la légende de Tûan n’a pu être imaginé que par un auteur qui avait lu la Bible.

Mais les métamorphoses par lesquelles Tûan est, dit-on, passé ont une origine littéraire tout autre.

[Footnote 1: «Tuan fuit in forma viri centum annis in Hêri[nn] iar Fintan; fiche bliadna in forma porci, LXXX anni[s] in forma cervi, centum anni[s] in forma aquilæ, XX bliadan fo-lind in forma pi[s]cis, iterum in forma hominis co-sentaith co haimsir Finnio mic hui Fhiatach.» Bibliothèque bodléienne d’Oxford, Laud 610, folio 103 recto, col. 2. Nous verrons plus loin l’explication des mots iar Fintan, après Fintan, qui se rapportent à la légende de Cessair.]

[Footnote 2: Giraldus Cambrensis, Topographia Hibernica, III, 2, dans Giraldi Cambrensis opera, édités par Dimock, t. V, p. 142. Au lieu de Tuanus, le nom du personnage est écrit Ruanus, fidèle reproduction d’une faute qui se trouve déjà dans les manuscrits de Girauld de Cambrie.]

§5.

La légende de Tûan mac Cairill dans sa forme primitive est d’origine païenne.

La croyance à des métamorphoses qui expliqueraient la merveilleuse, science de certains hommes est une conception celtique que nous trouvons aussi dans le pays de Galles. Taliésin raconte qu’il a été aigle1. L’idée qu’une âme pouvait en ce monde revêtir successivement plusieurs formes physiques différentes était une conséquence naturelle d’une doctrine celtique bien connue dans l’antiquité. Cette doctrine est que les défunts qui ont laissé dans le tombeau leur corps privé de vie trouvent en échange un corps vivant dans la contrée mystérieuse qu’ils vont habiter sous le sceptre séduisant du roi puissant des morts2.

[Pg 63]C’est la foi à cette universelle métamorphose des humains qui a inspiré la croyance aux métamorphoses étranges de Tûan et de Taliésin. Ainsi la légende de Tûan a ses racines dans un des principes fondamentaux de la théologie des Celtes païens. Il n’est pas du reste le seul personnage dont l’âme ait en Irlande revêtu successivement deux corps d’homme et qui soit né deux fois. Mongân, roi d’Ulster au commencement du sixième siècle, était identique au célèbre Find, mort deux siècles avant la naissance de Mongân: l’âme de l’illustre défunt était revenue du pays des morts animer en ce monde un corps nouveau3.

Ainsi la survivance de l’âme au corps et la possibilité que l’âme d’un mort prenne derechef un corps en ce monde sont des croyances celtiques, et ces croyances expliquent les transmigrations merveilleuses ou les métamorphoses qui sont un des plus curieux éléments de la légende de Tûan mac Cairill4.

[Footnote 1: «Bum eryr,» Kad Godeu, vers 13, chez Skene, The four ancient books of Wales, t. II, p. 137.]

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