Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

H. d' (Henry) Arbois de Jubainville · Chapitre 1 sur 1 · partie 8/12

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Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

Le Tartare est le séjour de Iapétos dans la mythologie de l’Iliade, qui remonte probablement au huitième siècle avant J.-C. Mais une doctrine postérieure donne pour domaine à Kronos et à ses compagnons, par conséquent à Iapétos, les îles ou l’île des Bienheureux, situées à l’extrême ouest, au delà de l’Océan. C’est la croyance admise dans les Travaux et les Jours d’Hésiode9. Au cinquième siècle avant notre ère, elle est chantée par Pindare10. Cette île est la nouvelle patrie où vivent les héros défunts, et par conséquent Iapétos, le primitif ancêtre de la race grecque. Cette île est identique au pays des morts, d’où les fils de Milé sont venus conquérir l’Irlande.

Ce n’est pas ici que s’arrête la ressemblance entre la fable grecque et la fable celtique. Dans la mythologie grecque, le Titan Iapétos a un fils qui s’appelle Promêtheus. Promêtheus est l’adversaire de Zeus; Zeus est en lutte avec ce fils d’un Titan comme il l’a été avec les Titans à une date antérieure. La seconde lutte est une continuation de la première. De même en Irlande, quand les Tûatha Dê Danann ont la guerre à soutenir contre les fils de Milé, cette guerre est en quelque sorte une suite [Pg 239]de celle qu’ils ont précédemment soutenue contre les Fomôré; car c’est Bilé, personnification de la mort, en d’autres termes, c’est un des Fomôré qui est l’ancêtre des fils de Milé.

Quelques détails de la légende de Promêtheus présentent avec celle d’Ith une ressemblance singulière. Celui-ci est surtout frappant: Promêtheus est d’abord l’ami de Zeus11. La rupture entre eux est causée par l’intervention de Promêtheus dans un partage12. De même Ith, d’abord bien accueilli par les Tûatha Dê Danann, leur devient suspect par suite d’un partage dont il est chargé. Dans la légende grecque comme dans la légende irlandaise, c’est un partage qui change l’amitié en haine, et de cette haine la victime tragique est le juge qui a réglé le partage.

Promêtheus mit le comble à la colère de Zeus en prêtant aux hommes une aide inattendue. Zeus les privait de feu; Promêtheus ravit à Zeus et donna aux hommes «le feu indomptable dont la splendeur brille au loin13;» les hommes lui doivent donc la lumière et le jour; ils lui doivent la science et les arts14. C’est le regard merveilleux d’Ith, qui, du haut de la tour de Brégon, a découvert l’Irlande: de la race de Milé, il est le premier qui ait pénétré dans cette île; c’est lui qui a enseigné la route de [Pg 240]l’Irlande à la race de Milé aujourd’hui établie dans cette île; la population irlandaise lui doit presque autant que les Grecs devaient à Promêtheus.

Malgré les inappréciables services qu’il avait rendus aux hommes, Promêtheus, frappé par l’iniquité de Zeus, subit un épouvantable supplice: enchaîné à l’une des colonnes qui, à l’extrême Occident, supportent la voûte du ciel, il a les entrailles déchirées par un aigle au sombre plumage qui lui ronge le foie sans cesse renaissant15. Ainsi Ith innocent est massacré par les Tûatha Dê Danann.

Le supplice de Promêtheus ne sera pas éternel: Héraclès, pénétrant dans l’Aïdès, ténébreux séjour de la mort et de la nuit, délivrera un jour ce bienfaiteur de l’humanité, frappé d’une peine imméritée par l’impitoyable colère de Zeus16. Ith sera vengé: sa mort a été un crime et rien ne la justifiait; les Tûatha Dê Danann qui en ont été coupables perdront la domination de l’Irlande: ce sont les fils de Milé qui la leur enlèveront.

[Footnote 1: Un système grec différent sur l’origine de l’homme a été exposé plus haut, p, 26-27.]

[Footnote 2: Hésiode, Théogonie, vers 126, 127, 134.]

[Footnote 3: Id., ibid., vers 507-510, 528, 543, 565, 614. Les Travaux et les Jours, vers 50, 54. Apollodore, livre I, chap. 2, sections 2, 3; Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, I, p. 105.]

[Footnote 4: Hésiode, Catalogues, fragment XXI, édition Didot, p. 49.]

[Footnote 5: Apollodore, livre I, chap. 7, sect. 2; Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. I, p. 110-111. Thucydide, livre I, chap. 3. Hérodote, livre I, chap 56, §4.]

[Footnote 6: Théogonie, vers 207-210.]

[Footnote 7: Iliade, livre VIII, vers 478-481.]

[Footnote 8: Iliade, livre XIV, vers 273, 274, 278, 279.]

[Footnote 9: Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 165 et suivants.]

[Footnote 10: Pindare, Olympiques, II, vers 70 et suivants, édition Teubner Schneidewein, t. I, p. 17.]

[Footnote 11: Eschyle, Prométhée enchaîné, vers 199 et suivants.]

[Footnote 12: Hésiode, Théogonie, vers 535-560.]

[Footnote 13: Id., ibid., vers 561-569. Les Travaux et les Jours, vers 47-58.]

[Footnote 14: Eschyle, Prométhée enchaîné, vers 447 et suivants.]

[Footnote 15: Hésiode, Théogonie, vers 520-525. Prométhée enchaîné, vers 1021-1025.]

[Footnote 16: Eschyle, Prométhée enchaîné, vers 871-873, 1026-1029. Cf. Iliade, livre VIII, vers 360-369.]

[Pg 241]CHAPITRE XI.

CONQUÊTE DE L’IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.

§1. Arrivée des fils de Milé en Irlande.—§2. Premier poème d’Amairgen. Doctrine panthéiste qu’il exprime. Comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène.—§3. Les deux autres poèmes d’Amairgen. Doctrine naturaliste qu’ils expriment.—§4. Première invasion des fils de Milé en Irlande.—§5. Jugement d’Amairgen.—§6. Retraite des fils de Milé.—§7. Seconde invasion des fils de Milé en Irlande. Ils font la conquête de cette île.—§8. Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions gauloises.—§9. Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande.

§1.

Arrivée des fils de Milé en Irlande.

Les compagnons d’Ith rapportèrent dans le pays des morts, ou, comme dit la rédaction chrétienne, en Espagne, le cadavre de leur chef. La race de Milé considéra le meurtre d’Ith comme une déclaration de guerre. Pour venger cet attentat, elle résolut [Pg 242]d’émigrer en Irlande et de faire la conquête de cette île sur les assassins. Trente-six chefs, dont on donne les noms, commandaient la race de Milé.

Chacun d’eux eut son navire, où sa famille et ses hommes montèrent avec lui; mais tous les passagers n’arrivèrent pas au but. L’un des fils de Milé étant monté sur le haut d’un mât pour voir l’Irlande, se laissa tomber dans la mer et y périt. L’homme de lettres, le savant, le file de la flotte était Amairgen, surnommé Glûngel, «au genou blanc,» fils de Milé; sa femme mourut en route. La flotte atteignit la côte d’Irlande dans l’endroit où déjà Ith avait débarqué, à la pointe sud-ouest. On donna au lieu du débarquement le nom Inber Scêné[1]; Scêné était le nom de la femme d’Amairgen, qui fut enterrée dans cet endroit.

Le jour où arrivèrent les fils de Milé fut le 1er mai, un jeudi, dix-septième jour de la lune2. Partholon avait aussi débarqué en Irlande le 1er mai, bien qu’à un jour différent de la semaine et de la lune, c’est-à-dire le mardi, quatorzième jour de la lune; c’était aussi un premier jour de mai qu’avait [Pg 243]commencé l’épidémie qui, en une semaine, avait détruit sa race. Le 1er mai était consacré à Belténé3, un des noms du dieu de la mort, du dieu qui a donné aux hommes et qui leur reprend la vie. Ainsi, une fête de ce dieu est le jour où commença la conquête de l’Irlande par la race de Milé.

[Footnote 1: Ce serait le nom autrefois porté par la rivière de Kenmare dans le comté de Kerry. Hennessy, Chronicum Scotorum, p. 389. C’est déjà là qu’on avait fait débarquer Nemed.]

[Footnote 2: Flathiusa hErend, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 2, lignes 50-51. Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 14. D’après le document intitulé Flathiusa hErend, les fils de Milé seraient arrivés en Irlande au temps du roi David, c’est-à-dire au onzième siècle avant notre ère. Les Quatre Maîtres placent le même événement 1700 ans avant J.-C.]

[Footnote 3: Beltene ou Beltine est dérivé de l’infinitif *_beltu_, génitif *_belten_, datif *_beltin_, conservé en vieil irlandais dans le composé epeltu, «mort» = *_ate-belatu. Grammatica celtica_, 2e édition, p. 264.]

§2.

Premier poème d’Amairgen. Doctrine panthéiste qu’il exprime; comparaison avec un poème gallois attribué à Taliésin et avec le système philosophique de Jean Scot dit Eringène.

En mettant le pied droit sur la terre d’Irlande, le file Amairgen, fils de Milé, chanta un poème panthéiste en l’honneur de la science qui lui donnait une puissance supérieure à celle des dieux, dont elle tirait cependant son origine; il chanta la louange de cette science merveilleuse qui allait assurer aux fils de Milé la victoire sur les Tûatha Dê Danann. En effet, cette science divine pénétrant les secrets de la nature, en saisissant les lois, en connaissant les forces, était, suivant la prétention de la philosophie celtique, un être identique à ces forces elles-mêmes, au monde matériel et visible; et posséder cette science, c’était posséder la nature entière.

[Pg 244]«Je suis,» dit Amairgen, «le vent qui souffle sur la mer;

Je suis la vague de l’océan;

Je suis le murmure des flots;

Je suis le bœuf aux sept combats;

Je suis le vautour sur le rocher;

Je suis une larme du soleil;

Je suis la plus belle des plantes;

Je suis sanglier par la bravoure;

Je suis saumon dans l’eau;

Je suis lac dans la plaine.

* * * * *

Je suis parole de science;

Je suis la pointe de lance qui livre les batailles;

Je suis le dieu qui crée ou forme dans la tête [de l’homme] le feu [de la pensée];

Qui est-ce qui jette la clarté dans l’assemblée sur la montagne? (Et ici une glose ajoute: Qui éclaira chaque question, sinon moi?)

Qui annonce les âges de la lune? (Et une glose ajoute: Qui vous raconte les âges de la lune, sinon moi?)

Qui enseigne l’endroit où se couche le soleil? (sinon le file, ajoute une glose)[1]»...

[Pg 245]

* * * * *

L’ordre manque dans ce morceau; les idées fondamentales et les idées secondaires s’enchevêtrent sans méthode; mais le sens ne fait pas de doute: le file est parole de science, il est le dieu qui donne à l’homme le feu de la pensée; et comme la science n’est pas distincte de son objet, comme Dieu ne fait qu’un avec la nature, l’être du file se confond avec le vent, avec les flots, avec les animaux sauvages, avec les armes du guerrier.

Un manuscrit gallois du quatorzième siècle nous a conservé une composition analogue. Elle est attribuée au barde Taliésin. Amairgen, le file irlandais, a dit: «Je suis une larme du soleil.» La pièce galloise met dans la bouche de Taliésin une assertion semblable: «J’ai été une larme dans l’air2.» Voici d’autres formules parallèles:

Amairgen: «Je suis le vautour sur le rocher.»—Taliésin: «J’ai été un aigle3.»

Amairgen: «Je suis la plus belle des plantes.»—Taliésin: «J’ai été arbre dans le bocage4.»

Amairgen: «Je suis la pointe de la lance qui livre les batailles.»—Taliésin: «J’ai été une épée dans [Pg 246]la main; j’ai été un bouclier dans le combat5.»

Amairgen: «Je suis parole de science.»—Taliésin: «J’ai été parole en lettre6.»

Le poème gallois altère le sens primitif de la formule, en mettant au passé le verbe qui est au présent dans le vieux texte irlandais. Il substitue la notion de métamorphoses successives à la puissante doctrine panthéiste qui est la gloire comme l’erreur de la philosophie irlandaise et probablement de la philosophie celtique. Le file est la personnification de la science, et la science est identique à son objet. La science est l’Etre même dont les forces de la nature et tous les êtres sensibles ne sont que les manifestations. C’est ainsi que le file chez qui la science se revêt d’une forme humaine n’est pas seulement homme, mais est aigle ou vautour, arbre ou plante, parole, épée ou javelot; voilà comment il est le vent de la mer, la vague de l’océan, le murmure des flots, le lac dans la plaine. Il est tout cela parce qu’il est l’être universel, ou, comme dit Amairgen, «le dieu qui crée dans la tête» de l’homme «le feu» de la pensée. Il est tout cela, parce que c’est lui qui détient le trésor de la science. «Je suis,» dit-il, «parole de science,» et plusieurs preuves attestent qu’il possède ce trésor: Amairgen a soin de le rappeler. Ainsi, lorsque les concitoyens du file, assemblés sur la montagne, sont embarrassés par [Pg 247]une question difficile, le file leur en donne la solution. Ce n’est pas tout: il sait faire le calcul des lunaisons, qui est la base du calendrier; et, par conséquent, il détermine les dates où se tiennent les grandes assemblées populaires, fondement de la vie politique, commerciale et religieuse. L’astronomie n’a pas pour lui de secrets; il sait même quel est le lieu inconnu du reste des hommes où, chaque soir, le soleil, fatigué de sa course diurne, va prendre son repos jusqu’au lendemain; la science donc lui appartient; la science, c’est lui; or la science, c’est l’être unique dont le monde entier, avec tous les êtres secondaires qui le remplissent, n’est que la variable et multiple expression.

Cette doctrine est celle qu’au neuvième siècle l’irlandais Jean Scot a enseignée en France à la cour de Charles le Chauve en l’enveloppant des formes de la philosophie grecque. M. Hauréau résume la doctrine fondamentale du philosophe irlandais: en donnant de son grand ouvrage De la division de la nature les extraits suivants: «On est informé par tous les moyens de connaître que, sous l’apparente diversité des êtres, subsiste l’être unique qui est leur commun fondement7.»

«Quand on nous dit que Dieu fait tout,» a écrit Jean Scot, «nous devons comprendre que Dieu est dans tout, qu’il est l’essence substantielle de toutes les choses. Seul, en effet, il possède en lui-même [Pg 248]les conditions véritables de l’être; et seul il est en lui-même tout ce qui est au sein des choses auxquelles à bon droit on attribue l’existence. Rien de ce qui est n’est véritablement par soi-même; mais Dieu seul, qui seul est véritablement par lui-même, se partageant entre toutes les choses, leur communique ainsi tout ce qui répond en elles à la vraie notion de l’être8.»

Et encore: «Ne vois-tu pas pourquoi le créateur de l’universalité des choses obtient le premier rang dans les catégories de la nature? Ce n’est pas sans raison, puisqu’il est le principe de toute chose; puisqu’il est inséparable de toute la diversité qu’il a créée; puisqu’il ne peut autrement subsister au titre de créateur. En lui sont en effet, toutes les choses invariablement et essentiellement; il est lui-même la division et la collection, et le genre et l’espèce, et le tout et la partie de l’universalité créée9.»

Enfin, «qu’est-ce qu’une idée pure?» selon Jean Scot. «C’est, en propres termes, une théophanie, c’est-à-dire une manifestation de Dieu dans l’âme humaine.» Telle est, au neuvième siècle, la doctrine enseignée en France par l’irlandais Jean Scot10. C’est la doctrine que l’épopée mythologique [Pg 249]irlandaise met dans la bouche d’Amairgen, quand elle lui fait dire: «Je suis le dieu qui met dans la tête [de l’homme] le feu [de la pensée], je suis la vague de l’Océan, je suis le murmure des flots, etc.» La file, le savant chez lequel la science, c’est-à-dire l’idée divine, s’est manifestée, et qui devient ainsi la personnification de cette idée, peut, sans orgueil, se proclamer identique à l’être unique et universel dont tous les êtres secondaires ne sont que les apparences ou les manifestations. Sa propre existence se confond avec celle de ces êtres secondaires.

Tel est le sens du vieux poème que la légende irlandaise met dans la bouche du file Amairgen au moment où ce représentant primitif de la science celtique, arrivant des régions mystérieuses de la mort, posa pour la première fois son pied droit sur le sol de l’Irlande.

[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 39 et suivantes. Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 2, lignes 21 et suivantes. Livre de Lecan, f° 284, recto, col. 2. Voir aussi dans la Bibliothèque de l’Académie royale d’Irlande les manuscrits 23. K. 32, p. 75 et 23. K. 45, p. 188; enfin, Transactions of the Ossianic Society for the year 1857, vol. V, 1860, p. 234-236. Pour donner une édition de ce texte, on ne pourrait se contenter de la leçon fournie par le Livre de Leinster. Ainsi les mots ar-domni, qui ont pénétré dans le texte du Livre de Leinster, ligne 39, sont une glose, comme rétablit la comparaison avec les livres de Ballymote et de Lecan.]

[Footnote 2: Kat Godeu, vers 5, chez William F. Skene, The four ancient books of Wales, t. II, p. 137 et suivantes. Cf. t. I, p. 276 et suiv.]

[Footnote 3: Kat Godeu, vers 13.]

[Footnote 4: Ibid., vers 23.]

[Footnote 5: Kat Godeu, vers 17, 18.]

[Footnote 6: Ibid., vers 7.]

[Footnote 7: Histoire de la philosophie scolastique, première partie, p. 171.]

[Footnote 8: Hauréau, ibid., p. 159. Cf. Jean Scot, De divisione naturæ, livre I, chap. 72; Migne, Patrologia latina, t. 122, col. 518 A.]

[Footnote 9: De divisione naturæ, l. III, c. 1; Hauréau, ibid., p. 160; Migne, Patrologia latina, t. 122, col. 621 B C.]

[Footnote 10: Hauréau, Histoire de la philosophie scolastique, première partie, p. 156-157. Cf. Jean Scot, De divisione naturæ, livre I, chap. 7; Migne, Patrologia latina, t. 122, col. 446 D.]

§3.

Les deux autres poèmes d’Amairgen. Doctrine naturaliste qu’ils expriment.

Après ce document philosophique, le Livre des conquêtes fait débiter par Amairgen deux autres morceaux inspirés par une doctrine beaucoup moins élevée. La croyance qui les inspire est à peu près [Pg 250]celle qui, dans la Théogonie hésiodique, explique l’origine du monde. La matière a précédé les dieux. Ce qui a d’abord existé, c’est le Chaos, père des ténèbres et de la Nuit; ensuite a paru la Terre, qui a produit les montagnes, le ciel et la mer, et qui, s’unissant au Ciel, a donné naissance à l’Océan d’abord, ensuite aux Titans, pères des dieux et des hommes. La matière a donc existé à l’origine des choses; elle a sur les dieux la supériorité du père sur son fils. La nature matérielle est au-dessus des dieux. Aussi Amairgen, en guerre avec les dieux, s’adresse-t-il aux forces de la nature. C’est avec leur aide qu’il espère vaincre les dieux. Voilà pourquoi les deux derniers poèmes d’Amairgen sont chacun une invocation aux forces de la nature. Voici la seconde de ces deux pièces: comme dans la Théogonie, la Terre y tient la première place:

«J’invoque terre d’Irlande! Mer brillante, brillante(?)! Montagne fertile, fertile! Bois vallonné! Rivière abondante, abondante en eau! Lac poissonneux, poissonneux! . . . . . . . . . . . . . . . . . . .[1].»

[Pg 251]Ainsi c’est la terre d’Irlande, c’est la mer qui l’entoure, ce sont ses montagnes, ses rivières, ses lacs qu’Amairgen appelle à son aide contre la race divine qui la domine, contre les dieux qui l’habitent. Nous avons ici une formule de prière empruntée au rituel celtique. Elle a dû être jadis consacrée par l’usage et elle n’a pas été composée pour le morceau littéraire dans lequel elle a été insérée. C’est une invocation païenne adressée à l’Irlande divinisée, et cette invocation pouvait être employée en toute circonstance où l’on croyait avoir besoin du secours de cette divinité tutélaire.

Ce texte en rappelle d’autres où, en Irlande, on voit également la nature matérielle considérée comme le plus grand des dieux. Ainsi nous avons déjà parlé du serment que Loégairé, roi suprême d’Irlande, vaincu et fait prisonnier par les habitants de Leinster, fut contraint de leur prêter pour obtenir sa liberté. Il prit à témoin le soleil et la lune, l’eau et l’air, le jour et la nuit, la mer et la terre; il ne parla pas d’autres dieux que ceux-là, et quand il eut violé son serment, ces puissances de la nature, qui étaient caution de son engagement, le punirent de sa mauvaise foi en lui ôtant la vie2.

Le Livre des conquêtes met dans la bouche d’Amairgen [Pg 252]un autre poème qu’il place le second et dont le sens est clair quand on le met à la suite du troisième. C’est une invocation à la mer; la terre y est nommée, mais au second rang, tandis que, dans la pièce qui précède, elle tient le premier rang.

«Mer poissonneuse! Terre fertile! Irruption de poisson! Pêche là! Sous vague, oiseau! Grand poisson! Trou à crabe! Irruption de poisson! Mer poissonneuse3!»

Ainsi Amairgen, venant combattre les dieux, invoque contre eux l’appui de la matière et des forces naturelles, auxquelles il adresse deux prières; grâce à ces prières les dieux seront vaincus4.

[Footnote 1:

Aliu iath n-hErend. Hermach [hermach] muir, Mothach mothach sliab, Srathach srathach caill, Cithach cithach aub, Essach essach loch.

Aliu est glosé par alim, et aub par aband.

Livre de Leinster, p. 13, col. 2, lignes 6 et suivantes; comparez Livre de Ballymote, f° 21 verso, col. 2, lignes 20 et suiv. Livre de Lecan, f° 285 recto, col. 1; Transactions of the Ossianic Society, t. V, p. 232.]

[Footnote 2: Voir tome I, p. 181, 182.]

[Footnote 3:

Iascach muir. Mothach tîr. Tomaidm n-eisc. Iasca and. Fo thuind ên. Lethach mîl. Partach lâg. Tomaidm n-eisc. Iascach muir.

Livre de Leinster, p. 12, col. 2, lignes 49 et suiv.; cf. Livre de Ballymote, f° 21, recto, col. 3, ligne 21; Livre de Lecan, f° 284 verso, col. 1; Transactions of the Ossianic Society, t. V, p. 237.]

[Footnote 4: Sur le naturalisme celtique, tant en Gaule qu’en Irlande, voir plus bas, chap. XVI, § 8.]

[Pg 253]§4.

Première invasion des fils de Milé en Irlande.

Mais reprenons le récit de la conquête de l’Irlande par les fils de Milé. Le file Amairgen, débarquant avec ses frères et leurs compagnons, débita, dit le vieux texte, les deux invocations qui, dans l’exposé précédent, sont placées la première et la troisième. Nous retrouverons la seconde plus tard. Puis trois jours et trois nuits s’écoulèrent, et les fils de Milé livrèrent leur première bataille. Ils y eurent pour adversaires, suivant le Livre des conquêtes, «les démons, c’est-à-dire les Tûatha Dê Danann.» C’était à peu de distance de la plage sur laquelle ils avaient débarqué, dans le lieu appelé Slîab Mis, qu’on écrit aujourd’hui Slieve Mish, dans le comté de Cork, qui est une des subdivisions du Munster, c’est-à-dire de la province du Sud-Ouest.

Ici le Livre des conquêtes place une de ces légendes bizarres dont la manie de l’étymologie a semé plusieurs documents irlandais. Près de Slieve Mish se trouvait un lac. Lugaid, fils d’Ith, s’y baigna, et de là ce lac prit le nom de «lac de Lugaid.» De ce lac coule une rivière, et la femme de Lugaid, qui s’appelait Fîal, c’est-à-dire «pudique,» se baigna dans cette rivière. Lugaid, suivant le courant, sortit du lac, pénétra dans la rivière et s’approcha de l’endroit où se trouvait sa femme; en apercevant dans l’eau, où [Pg 254]elle se trouvait elle-même, son mari, qu’elle n’attendait pas, Fîal la pudique éprouva un tel saisissement qu’à l’instant elle expira, et son nom fut donné à la rivière où arriva ce tragique événement.

Les fils de Milé se mirent en marche vers le Nord-Est. Ils étaient encore près de Slieve Mish quand ils rencontrèrent la reine Banba. Elle leur dit:—.«Si c’est pour faire la conquête de l’Irlande que vous y êtes venus, le but de votre expédition n’est pas juste.»—«C’est pour en faire la conquête, bien certainement,» répondit Amairgen le file.—«Accordez-moi, du moins, une chose,» répliqua Banba: «que cette île porte mon nom.»—«On donnera votre nom à cette île,» répondit Amairgen.

Un peu plus loin, les fils de Milé rencontrèrent la seconde reine, qui s’appelait Fotla. Elle demanda aussi que l’île reçût son nom.—«Soit,» dit Amairgen; «l’île s’appellera Fotla.»

A Uisnech, point central de l’Irlande, les fils de Milé rencontrèrent Eriu, la troisième reine.—«Guerriers,» leur dit-elle, «soyez les bienvenus. C’est de loin que vous arrivez; cette île vous appartiendra toujours, et d’ici à l’extrême levant il n’y aura pas d’île meilleure. Aucune race ne sera plus parfaite que la vôtre.»—«Voilà de bonnes paroles,» dit Amairgen, «et une bonne prophétie.»—«Ce n’est pas à vous que nous devons des remerciements,» s’écria Eber Dond, l’aîné des fils de Milé; «nous devrons nos succès à nos [Pg 255]dieux et à notre propre puissance.»—«Ce que j’annonce est pour toi sans intérêt,» répondit Eriu; «tu ne jouiras pas de cet île; elle n’appartiendra pas à tes descendants.» Et en effet, Eber Dond devait périr avant la conquête de l’Irlande par la race de Milé. La reine Eriu termina en demandant, comme les deux premières reines, que son nom fût donné à l’île.—«Ce sera son nom principal,» dit Amairgen.

§5.

Jugement d’Amairgen.

Les fils de Milé arrivèrent à la capitale de l’Irlande, c’est-à-dire à Tara, qu’on appelait alors «la Belle Colline,» Druim Cain. Ils y trouvèrent les trois rois Mac Cuill, Mac Cecht et Mac Grêné, qui alors régnaient sur les Tûatha Dê Danann et sur l’Irlande et auxquels ils venaient faire la guerre. Ils commencèrent par entrer en pourparlers avec eux.

Les trois rois dirent qu’ils voulaient un armistice pour délibérer sur la question de savoir s’ils livreraient bataille ou s’ils donneraient des otages et traiteraient. Ils comptaient profiter de ce délai pour se rendre invincibles, car au même moment leurs druides préparaient des incantations qu’ils n’avaient pu faire jusque-là, n’ayant pas prévu cette invasion.—«Nous acceptons d’avance,» dit aux fils de Milé Mac Cuill, premier roi des Tûatha Dê Danann, «la [Pg 256]sentence que portera comme arbitre Amairgen votre juge; mais nous le prévenons que s’il rend un faux jugement nous le tuerons.»—«Prononce ta sentence, ô Amairgen,» s’écria Eber Dond, l’aîné des fils de Milé.—«La voici,» répondit Amairgen. «Vous abandonnerez provisoirement cette île aux Tûatha Dê Danann.»—«A quelle distance irons-nous?» demanda Eber.—«Vous laisserez entre elle et vous un intervalle de neuf vagues,» répondit Amairgen. Ce fut le premier jugement rendu en Irlande.

Tel est le récit du Livre des conquêtes. Que signifie cette expression, «neuf vagues?» On se demandera de quelle distance il peut être question. C’est une difficulté que nous n’avons pas la prétention de résoudre. Ce que nous savons, c’est qu’il y a là une formule magique à laquelle, en Irlande, on attribuait encore une valeur superstitieuse aux premiers temps du christianisme. Au septième siècle, il y avait à Cork une école ecclésiastique qui fut un certain temps dirigée par le fer leigind, ou professeur de littérature écrite, c’est-à-dire de latin et de théologie, Colmân, fils de Hûa Clûasaig. A l’époque où Colmân enseignait dans cette école, il y eut en Irlande une famine suivie d’une épouvantable mortalité. Les deux tiers des Irlandais périrent, et parmi eux les deux rois d’Irlande, Diarmait et Blathmac, tous deux fils d’Aed Slane. C’était en 6651. Pour échapper à ce [Pg 257]fléau, lui-même, et pour éviter que ses élèves en fussent atteints, Colmân recourut à deux moyens: il composa un hymne en vers irlandais, que nous ont conservé deux manuscrits de la fin du onzième siècle2; il se retira avec ses élèves dans une île située près de la côte d’Irlande, mais à une distance de neuf vagues. «Car,» prétend le texte irlandais qui nous a gardé le souvenir de cet événement, «c’est, au dire des savants, un intervalle que les maladies épidémiques ne peuvent franchir3.» Ainsi, au septième siècle de notre ère, les Irlandais chrétiens attribuaient à la distance de neuf vagues une puissance magique à la protection de laquelle ils n’avaient pas cessé de croire, et nous retrouvons cette doctrine païenne dans l’histoire légendaire de la conquête de l’Irlande par les fils de Milé sur les Tûatha Dê Danann.

[Footnote 1: Annales de Tigernach, chez O’Conor, Rerum hibernicarum scriptores, t. II, p. 205. Cette épidémie aurait eu lieu en 661 suivant le Chronicum Scotorum, édition Hennessy, p. 98-99; en 664, suivant les Annales des Quatre Maîtres, édition d’O’Donovan, 1851, t. I, p. 274-276. La même date de 664 est donnée par Bède, Historia ecclesiastica, livre III, chap. 27; chez Migne, Patrologia latina, t. 95, col. 165.]

[Footnote 2: Collège de la Trinité de Dublin, manuscrit coté E. 4, 2, f° 5; Franciscains de Dublin, manuscrit coté I par Gilbert, p. 28; Whitley Stokes, Goidelica, 1re édit., p. 78; 2e édit., p. 121; Windisch, Irische Texte, p. 6.]

[Footnote 3: Goidelica, 2e édit., p. 121, ligne 34.]

[Pg 258]§6.

Retraite des fils de Milé.

Les fils de Milé se soumirent à la sentence d’Amairgen; ils reprirent le chemin par lequel ils étaient venus, regagnèrent la pointe sud-ouest de l’Irlande, où leurs vaisseaux étaient restés à l’ancre, se rembarquèrent, et s’éloignèrent jusqu’à cette distance mystérieuse de neuf vagues, que le jugement d’Amairgen avait fixée. Aussitôt les druides et les file des Tûatha Dê Danann chantèrent des poèmes magiques qui firent lever un vent terrible, et la flotte des fils de Milé fut rejetée au loin dans la haute mer. Alors les fils de Milé éprouvèrent une profonde tristesse.—«Ce doit être un vent druidique,» dit Eber Dond, qui, en qualité d’aîné, paraît avoir été le chef principal de l’expédition. «Voyez si ce vent souffle au-dessus du mât.» On monta en haut du mât, et il fut constaté qu’au-dessus du mât on ne sentait aucun vent.—«Attendons qu’Amairgen nous rejoigne,» s’écria le pilote d’Eber Dond, qui était un élève du célèbre file. On attendit en effet que tous les vaisseaux fussent réunis, et Eber Dond, s’adressant à Amairgen, prétendit que cette tempête était une honte pour les savants de la flotte.—«Ce n’est pas vrai,» répondit Amairgen. Ce fut alors qu’il chanta sa prière à la terre d’Irlande, faisant appel à [Pg 259]la bienveillance de cette puissance naturelle contre l’inimitié des dieux.

«J’invoque terre d’Irlande! Mer brillante, brillante! Montagne fertile, fertile!» Etc1.

Dès qu’il eut fini, le vent changea et devint favorable. Eber Dond crut qu’un succès immédiat était assuré. «Je vais,» dit-il, «frapper de la lance et du glaive tous les habitants de l’Irlande.» Mais il n’eut pas plus tôt prononcé ces mots que le vent redevint contraire. Une tempête s’éleva, les navires furent dispersés; plusieurs firent naufrage et périrent avec tous ceux qui les montaient; Eber Dond fut une des victimes. Ceux qui échappèrent à la tempête débarquèrent en Irlande à une grande distance du point d’où ils étaient partis quand ils avaient repris la mer à la suite du jugement d’Amairgen.

[Footnote 1: Voyez plus haut; p. 250.]

§7.

Seconde invasion des fils de Milé en Irlande: ils font la conquête de cette île.

L’embouchure de la Boyne, sur la côte orientale de l’Irlande, en face de la Grande-Bretagne, est l’endroit où les fils de Milé mirent pour la seconde fois le pied sur le sol irlandais; et conformément à la prophétie d’Eriu, Eber Dond, l’aîné, ne se trouvait plus parmi eux. Il était mort; ce furent ses [Pg 260]frères et non lui qui, comme la déesse Eriu l’avait annoncé, firent la conquête de l’Irlande1.

Le sort de l’île fut décidé par une bataille qui se livra à Tailtiu, lieu célèbre par une assemblée périodique dont on attribue la fondation au dieu Lug. Les trois rois et les trois reines des Tûatha Dê Danann y perdirent la vie2. A partir de cet événement, les Tûatha Dê Danann se réfugièrent au fond des cavernes, où ils habitent des palais merveilleux. Invisibles, ils parcourent l’Irlande, rendant aux hommes, suivant les circonstances, de bons ou de mauvais services dont on ne peut que difficilement deviner l’auteur. Quelquefois ils prennent des formes visibles, et aucun mystère n’enveloppe les opérations de leur puissance divine. La suite de leur histoire appartient à l’épopée héroïque de l’Irlande. Leur vie se mêle à la vie des héros, comme celle des dieux grecs dans l’Iliade et l’Odyssée[3]. Nous en donnerons un aperçu dans les chapitres suivants.

Les fils de Milé prirent possession de l’Irlande. Le plus âgé, Eber Dond, faisant défaut, deux de ses frères se disputèrent la royauté. Erémon, le second des fils de Milé, était devenu l’aîné par la mort du premier; [Pg 261]mais le troisième, Eber Find, ne voulait pas reconnaître ce droit d’aînesse. Amairgen pris pour juge, décida qu’Erémon posséderait la royauté tant qu’il vivrait, et qu’une fois Erémon mort, la couronne passerait à Eber Find. Ce fut le second jugement d’Amairgen. Mais il reçut beaucoup moins bon accueil que le premier. A la parole d’Amairgen, les fils de Milé avaient consenti à battre en retraite et à momentanément abandonner l’Irlande à demi conquise déjà. Mais cette fois Eber Find refusa de se soumettre à la sentence d’Amairgen. Il exigea un partage immédiat de l’Irlande et l’obtint4. Cet arrangement ne fut pas durable: au bout d’un an, Erémon et Eber Find se livrèrent bataille. Eber Find périt dans le combat,; Erémon devint seul roi d’Irlande5.

[Footnote 1: Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 13, col. 4, lignes 34-40.]

[Footnote 2: Flathiusa Erend, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 2, ligne 51; p. 15, col. 1, lignes 1-4.]

[Footnote 3: Voir, par exemple, Odyssée, livre XVII, vers 485-488. Les dieux, sous l’apparence d’étrangers, dit le poète, se présentent partout, parcourant les villes, observant les hommes et les mauvaises actions des hommes. Cf. plus haut, p. 186.]

[Footnote 4: Lebar gabala ou Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 14, col. 1, lignes 47-51.]

[Footnote 5: Flathiusa Erend, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 8-14.]

§8.

Comparaison entre les traditions irlandaises et les traditions gauloises.

Dans ce récit, les traits fondamentaux doivent provenir de traditions qui ne sont pas seulement irlandaises, mais qui ont appartenu en commun à la race celtique. Les Gaulois, comme les Irlandais, [Pg 262]croyaient descendre du dieu des morts; comme les Irlandais, ils pensaient que le domaine du dieu des morts appartenait à la géographie, que c’était une contrée réelle, située au delà de l’Océan. C’était la région mystérieuse où les marins gaulois des côtes de l’Océan, montés sur des navires d’origine inconnue, conduisaient la nuit, d’un coup de rame ou en l’espace d’une heure, des morts invisibles1. La population préceltique de la Gaule n’en venait point.

Il y avait en Gaule, disaient les druides vers la fin du premier siècle avant notre ère, une population indigène: c’est la population antérieure à la conquête celtique; c’est celle qui est connue en Irlande sous le nom de Fir-Bolg, Fir-Domnann, Galiôin. Un second groupe, ajoutaient les druides, venait des îles les plus éloignées, c’est-à-dire du pays des morts, des îles des Bienheureux ou des tout-puissants de la mythologie grecque: c’était la population celtique qui la première, à une époque préhistorique, antérieurement à l’année 500 ou environ avant J.-C., antérieurement à Hécatée de Milet2, avait franchi le Rhin et s’était installée dans les régions situées à l’ouest de ce grand fleuve. A la date où Timagène recueillait cet enseignement des druides, c’est-à-dire vers la fin du siècle qui précède la naissance de J.-C., les Celtes de ce premier ban avaient perdu le souvenir [Pg 263]de leur établissement en Gaule, et, quant à leur origine, n’avaient plus d’autre croyance que la doctrine druidique sur l’origine mythique du Celte. Enfin, un troisième groupe avait été formé par les peuples celtiques du second ban, primitivement établis sur la rive droite du Rhin, et que, du troisième au premier siècle avant notre ère, la conquête germanique en avait expulsés en les forçant à chercher un refuge sur la rive gauche de ce fleuve, ou même plus à l’Ouest, dans diverses régions de la Gaule3. On avait conservé le souvenir de leur arrivée de ce côté-ci du Rhin.

Des trois articles dont se composait l’enseignement des druides sur l’ethnographie gauloise, le second appartient à la mythologie: c’est celui qui fait sortir des îles les plus éloignées la population celtique la plus anciennement établie en Gaule. Le troisième article, qui donne une origine transrhénane à des Gaulois plus récemment arrivés sur notre sol, est du domaine de l’histoire. Quant au premier article, où les populations les plus anciennes de la Gaule, c’est-à-dire les populations préceltiques, sont présentées comme indigènes, il est conforme à la croyance généralement admise dans l’antiquité, où l’on considérait comme indigènes les peuples dont les migrations étaient oubliées; et il est d’expérience [Pg 264]que le souvenir des migrations un peu anciennes s’efface toujours de la mémoire des peuples qui n’ont pas d’annales écrites.

[Footnote 1: Voir plus haut, p. 231-232.]

[Footnote 2: «Μασσαλία, πόλις τῆς Λιγυστικῆς κατὰ τὴν Κελτικήν.» Fragmenta historicorum græcorum, t. I, p. 2.]

[Footnote 3: Timagène cité par Ammien Marcellin, livre XV, chap. 9, chez Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. III, p. 323. Timagène écrivait du temps de l’empereur Auguste.]

§9.

Les Fir-Domnann, les Bretons et les Pictes en Irlande.

Mais revenons à l’Irlande et aux récits légendaires par lesquels s’y complète la doctrine traditionnelle des origines nationales. Erémon, devenu seul maître de l’Irlande, attribua aux conquérants le nord, l’ouest et le sud-ouest de l’île, c’est-à-dire qu’il partagea entre eux l’Ulster, le Connaught et le Munster. Il laissa le Leinster aux habitants primitifs de l’Irlande, et y donna la royauté à Crimthan Sciathbel, qui était un Fer-Domnann. Bientôt, Crimthan se trouva en guerre avec une tribu bretonne qu’on appelait «les hommes de Fidga,» Fir-Fidga ou Tûath-Fidga. Ceux-ci avaient envahi la partie de l’Irlande où régnait Crimthan et ils étaient plus forts que ses soldats; leurs traits empoisonnés causaient des blessures mortelles.

Ce fut en ce moment que les Pictes, en irlandais Cruithnich, arrivèrent en Irlande. Ils débarquèrent sur la côte méridionale du Leinster, à l’embouchure de la rivière de Slaney, qui se jette dans la mer près de Wexford. Crimthan fit alliance avec eux, et apprit d’un druide picte le moyen de guérir les blessures que ses soldats recevaient en combattant les Fir-Fidga. La recette était de prendre un bain près [Pg 265]du champ de bataille dans un trou rempli du lait de cent vingt vaches blanches sans cornes. Grâce à ce traitement, les soldats de Crimthan remportèrent la victoire d’Ard-Lemnacht. Les Pictes, auteurs de ce succès, exercèrent quelque temps une grande puissance en Irlande. Puis Erémon les en chassa, et les contraignit à aller s’établir en Grande-Bretagne.

Mais il consentit à leur donner pour femmes les veuves des guerriers de la race de Milé qui avaient péri sur mer avant la conquête de l’Irlande. A ce don il mit une condition: c’est que chez les Pictes les héritages se transféreraient par les femmes et non par les hommes. Les chefs pictes consentirent à établir chez eux ce droit des femmes en matière de succession, et ils jurèrent par le soleil et la lune d’observer à jamais cette législation nouvelle1. Dès lors les Gôidels ou Scots, autrement dits fils de Milé, dominèrent seuls en Irlande. Il serait difficile de déterminer où, dans ce récit, s’arrête exactement la part de la fable et où commence l’histoire.

[Footnote 1: Flathiusa Erend, dans le Livre de Leinster, p. 15, col. 1, lignes 15 et suivantes; cf. Livre de Ballymote, f° 23 r°; et Livre de Lecan, f° 287 r°. Deux rédactions, l’une en prose, l’autre en vers, toutes deux un peu différentes de celle-là, se trouvent dans le Nennius irlandais, The irish version of the Historia Britonum of Nennius, p. 122-127; 134-149. Voyez aussi l’article du Dinn-senchus, qui commence par les mots «Senchass Ardda-Lemnacht,» Livre de Leinster, p. 196, col. 1, ligne 12. La guerre de Crimthan Sciathbel contre les Fir Fidga était le sujet de la pièce intitulée Forbais Fer Fidga. Cette pièce est comprise dans la liste la plus ancienne des morceaux qui composent la littérature épique d’Irlande.]

[Pg 266]CHAPITRE XII.

LES TÛATHA DE DANANN DEPUIS LA CONQUÊTE DE L’IRLANDE PAR LES FILS DE MILÉ.—PREMIÈRE PARTIE. LE DIEU SUPRÊME DAGDÉ.

§1. Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé De la Conquête du Sid.—§2. Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l’Irlande par les fils de Milé.—§3. Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné, ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais.—§4. Rédaction chrétienne de cette légende.—§5. Les amours d’Oengus, fils de Dagdé.—§6. L’évhémérisme en Irlande et à Rome. Dagdé ou «bon dieu» en Irlande; Bona dea, «la bonne déesse,» compagne de Faunus à Rome.

§1.

Ce que devinrent les Tûatha Dê Danann après leur défaite par les fils de Milé. Le morceau intitulé: «De la Conquête du Sîd.»

Les Tûatha Dê Danann vaincus, mais toujours dieux, immortels et puissants, se retirèrent dans des [Pg 267]palais souterrains. Suivant la croyance celtique, telle qu’elle résulte de la plus vieille littérature épique de l’Irlande, ils y habitent encore, mais ils en sortent de temps en temps pour visiter ce monde dont ils ont été autrefois seuls maîtres, et où ils exercent encore aujourd’hui une puissance tantôt favorable, tantôt nuisible aux hommes. Souvent, par un privilège qui est un des caractères de la divinité, ils sont invisibles, et l’homme qui obtient leur faveur ou qui est frappé par leur vengeance n’aperçoit que les résultats des actes de l’être surnaturel qui le comble de ses bienfaits, ou dont la haine le poursuit. Quelquefois ils se montrent aux regards humains sous forme d’hommes ou d’animaux, d’oiseaux principalement. Ils tiennent une place considérable dans les compositions épiques consacrées aux exploits des héros de la race de Milé.

Un des morceaux qui servent d’introduction à la grande épopée connue sous le nom «d’Enlèvement du taureau de Cualngé,» Tain bô Cuailnge, racontait la plus ancienne histoire des Tûatha Dê Danann après la conquête des fils de Milé. Nous avons de ce récit deux rédactions. L’une intitulée: «Conquête du Sid,» c’est-à-dire «du palais enchanté des dieux,» est antérieure aux travaux par lesquels les savants irlandais du onzième siècle, notamment Flann Manistrech et Gilla Coemain, ont défiguré les anciennes traditions mythologiques en limitant la durée de la vie des principaux chefs des Tûatha Dê Danann et en fixant la date où seraient morts ces personnages [Pg 268]divins que l’imagination celtique avait créés et considérait comme immortels1. Il y a de la même pièce une autre rédaction qui est chrétienne. Les doctrines de Flann Manistrech et de Gilla Coemain sont acceptées par l’auteur. Les noms des chefs des Tûatha Dê Danann, dont le Livre des conquêtes place la mort avant l’établissement des fils de Milé en Irlande, ne paraissent pas dans cette rédaction: ils sont remplacés par d’autres noms, et, grâce à des développements nouveaux, le second récit est rattaché aux légendes qui, en Irlande, ornent le berceau du christianisme naissant2.

Nous allons reproduire la première des deux rédactions, en l’abrégeant un peu et en intercalant dans la traduction du texte irlandais les explications qui seront nécessaires pour nous le rendre intelligible.

[Footnote 1: Son titre est De gabail int-shida. Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 41, 42.]

[Footnote 2: Cette rédaction n’a pas de titre; elle se trouve aux fos 111-116 du Livre de Fermoy, manuscrit appartenant à l’Académie royale d’Irlande. Elle a été, en partie, analysée par O’Curry, Atlantis, t. III (1862), p. 384-389. Une analyse plus complète en a été donnée par Todd, Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscript series, vol. I, part I, 1870, p. 45-49.]

§2.

Le dieu Dagdé. Sa puissance après la conquête de l’Irlande par les fils de Milé.

Les Tûatha Dê Danann avaient un roi célèbre qui [Pg 269]s’appelait Dagan. Dagan est, dans deux passages de ce récit, une variante de Dagdé[1], en moyen irlandais Dagda, mot qui, dans cette légende, sert aussi à désigner le même dieu; nous avons vu plus haut ce personnage divin jouer un rôle important à la seconde bataille de Mag-Tured. Dagan ou Dagdé est le dieu suprême: son nom ordinaire, Dagdé, veut dire «bon dieu;» Dagan signifie littéralement le «petit bon.»

Nous avons cité au précédent volume un texte irlandais, conservé par un manuscrit du seizième siècle, où il est dit que Dagdé était un dieu principal, ou le dieu principal chez les païens2. Dans le document que nous étudions, et qui est conservé par un manuscrit du douzième siècle, on dit que la puissance de Dagdé ou Dagan fut grande, même sur les fils de Milé, après qu’ils eurent fait la conquête de l’Irlande. Car les Tûatha Dê Danann, ses sujets, détruisirent le blé et le lait des fils de Milé, en sorte que ces derniers furent contraints de faire un traité de paix avec Dagdé. Ce fut alors seulement que, grâce à l’amitié de Dagdé, les fils de Milé commencèrent à récolter du blé dans leurs champs et à boire le lait de leurs vaches.

Comme roi des dieux, Dagdé jouissait d’une grande autorité: ainsi ce fut lui qui partagea entre les [Pg 270]Tûatha Dê Danann, c’est-à-dire entre les dieux que la race heureuse de Milé a vaincus, les sîd, merveilleux palais, qui, ordinairement inaccessibles aux hommes, étaient cachés dans les profondeurs de la terre, sous des collines ou sous des plis de terrain plus ou moins élevés. Dagdé donna, par exemple, un sîd à Lug, fils d’Ethné, et en attribua un autre à Ogmé; il en prit deux pour lui-même. Le principal des deux était connu en irlandais sous deux noms: le premier nom est Brug na Boinné, ou «château de la Boyne,» parce qu’il était situé sur la rive gauche de cette rivière,—non loin de l’endroit où, en 1690, Jacques II, vaincu à la bataille dite de Drogheda, perdit définitivement la couronne.—Le second nom de ce palais mystérieux était Sîd ou Brug Maic ind Oc, «palais enchanté» ou «château de Mac ind Oc» ou «du fils des jeunes.» Nous verrons plus loin quelle en fut la cause.

[Footnote 1: Dagan se trouve au Livre de Leinster, p. 245, col. 2, lignes 42-43, et p. 246, col. 1, ligne 11. Le mot Dagda, moyen irlandais pour Dagde, se rencontre dans le même récit, au Livre de Leinster, p. 246, col, 1, lignes 2, 5.]

[Footnote 2: Tome I, p. 282, note 2.]

§3.

Le palais souterrain de Dagdé à Brug na Boinné ou Sîd Maic ind Oc. Oengus, fils de Dagdé. Rédaction païenne de la légende qui concerne Oengus et ce palais.

L’endroit où la tradition irlandaise la plus ancienne place le palais souterrain de Dagdé est un de ceux qu’en Irlande les archéologues visitent avec le plus d’intérêt. On y admire trois hautes et larges tombelles [Pg 271]dont deux ont été ouvertes et offrent chacune à la curiosité des amateurs et aux recherches des érudits une vaste chambre funéraire, aujourd’hui vide. Il est souvent question, dans la littérature irlandaise, du palais souterrain que Dagdé aurait possédé là, c’est-à-dire à Brug na Boinné. Un poème attribué à Cinaed hûa Artacain, mort en 975, prétend que dès avant la bataille de Mag-Tured, deux époux y dormaient dans le même lit. Ces époux étaient Boann, ou la rivière de Boyne divinisée, femme de Dagdé, et le dieu Dagdé lui-même1.

Quand le moyen âge chrétien transforma les Tûatha Dê Danann en hommes mortels, on raconta que le lieu dit Brug na Boinné, où la tradition païenne mettait le palais souterrain de Dagdé, était le cimetière où cette race primitive enterrait ses chefs. L’«Histoire des cimetières,» Senchas na relec, écrite probablement vers la fin du onzième siècle, prétend que c’était là que Dagdé, Lug, Ogmé et d’autres personnages célèbres de la race des Tûatha Dê Danann avaient reçu la sépulture. Il paraît bien certain que cet endroit servit de cimetière royal à l’époque historique. La plupart des rois suprêmes d’Irlande y furent enterrés pendant les quatre premiers siècles de notre ère. Leurs prédécesseurs [Pg 272]avaient été inhumés à Crûachan en Connaught. Crimthann Nia Nair, qui régnait vers le commencement de notre ère, est le premier roi suprême d’Irlande de la race de Milé qui, dit-on, se soit fait enterrer à Brug na Boinné; et ce qui, raconte-t-on, le détermina à choisir ce lieu de sépulture est que sa femme était une fée, qu’elle appartenait à la race des Tûatha Dê Danann2.

Il serait intéressant de déterminer si les trois vastes tombelles des bords de la Boyne, celle de Knowth, celle de Newgrange et celle de Dowth, peuvent être attribuées aux rois d’Irlande des quatre premiers siècles de notre ère, ou s’il faut les faire remonter à des populations préhistoriques antérieures à la race celtique connue sous le nom de Gôidels et de Scots. La seconde hypothèse paraît la plus vraisemblable. Les Grecs ont attribué aux Cyclopes, qui sont originairement des êtres mythologiques, leurs monuments préhistoriques. De même les Irlandais païens auraient confondu leurs dieux imaginaires avec une race préceltique qui aurait véritablement existé et qui aurait enterré ses chefs dans les tombelles des rives de la Boyne, quand elle dominait dans l’île, avant l’arrivée des Gôidels ou Scots qui la réduisirent à l’état de population sujette ou servile. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il y a là des monuments funéraires qui remontent à une haute antiquité [Pg 273]et dont trois surtout présentent de grandes dimensions: le principal, la tombelle de Newgrange, est une éminence artificielle qui couvre une étendue de plus de quatre-vingts ares, et qui abrite une des plus vastes chambres funéraires de l’Europe occidentale. Vraisemblablement les sépultures des rois suprêmes qui dominèrent en Irlande pendant les quatre premiers siècles de notre ère doivent être cherchées, non dans ces monuments si justement célèbres, mais à l’entour.

C’est sous le sol de ce cimetière que la tradition irlandaise la plus ancienne plaçait le palais souterrain du dieu suprême Dagdé. Ce palais avait été construit exprès pour lui par ses sujets3. Et cependant le terme consacré pour désigner ce lieu n’était point «palais de Dagdé,» c’était: «Palais de Mac ind Oc,» Brug Maic ind Oc[4], c’est-à-dire probablement «palais du Fils des Jeunes. Mac ind Oc» était un nom d’Oengus, fils de Dagdé, et de Boann; son père et sa mère, tous deux immortels, étaient toujours jeunes et ne ressentirent jamais les atteintes de la vieillesse5. D’où vient que le palais de Dagdé porte le nom de son fils?

[Pg 274]Une légende irlandaise nous l’explique. Quand, après la défaite des Tûatha Dê Danann par les fils de Milé, Dagdé fit entre les chefs de ses sujets vaincus le partage des résidences souterraines ou sîd qu’ils devaient habiter désormais, ces chefs étaient réunis autour de lui, sauf un, alors absent. C’était précisément Oengus, le fils de Dagdé. Dagdé avait confié l’éducation de son fils à deux autres dieux dont l’un-était Mider de Bregleith, célèbre dans l’épopée irlandaise par son amour pour Etâin, femme d’Eochaid Airem, roi suprême d’Irlande. Oengus fut oublié dans le partage. Il vint s’en plaindre quelque temps après. Dagdé rejeta sa réclamation. Oengus demanda de passer la nuit dans le palais mystérieux de son père à Brug na Boinné. Dagdé consentit, et à la nuit ajouta même gracieusement le jour: il entendait le lendemain. Mais Oengus, une fois installé, prétendit que, le temps n’étant composé que de nuits et de jours, l’abandon qui lui avait été fait était perpétuel; et son père fut obligé de lui céder sa résidence de Brug na Boinné.

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