Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.
A la même famille appartiennent Python, élève de Typhaon, dragon qui faisait beaucoup de mal aux hommes, et qu’Apollon tua de ses flèches12; l’hydre de Lerne, au corps énorme, aux neuf têtes, qui détruisait les troupeaux, et qu’Héraclès tua avec l’aide d’Iolaüs13.
Enfin, parmi les monstres que vainquirent les héros solaires de la mythologie grecque, on doit aussi compter le Minotaure, homme à tête de taureau, qui dévorait tous les ans quatorze jeunes [Pg 99]Athéniens, moitié garçons et moitié filles, et qui fut tué par Thésée. Nous aurons, plus bas, occasion de revenir sur ce monstre14.
Tous ces êtres redoutables, aux formes étranges, qui tuent les hommes, mais qui sont impuissants contre les demi-dieux tels qu’Ulysse, et dont les dieux et les demi-dieux triomphent, comme Bellérophon, Zeus, Apollon, Héraclès, Thésée, nous offrent la forme grecque de la conception indo-européenne qui, dans l’Inde, a produit les monstres Vritra et Ahi15, et qui, en Irlande, a donné naissance aux Fomôré. Les Fomôré ont, comme eux, des formes physiques contraires aux lois ordinaires de la nature. Leur taille est au-dessus de la stature humaine; certains d’entre eux ont des cornes de chèvre, et nous devons, ce semble, reconnaître en eux les dieux cornus honorés sur le continent par les Gaulois16; d’autres n’ont qu’un bras et qu’un pied. Ils sont le fléau des hommes, et les races diverses [Pg 100]qui se sont succédé en Irlande ont eu à les combattre. Nous avons déjà parlé de la bataille que Partholon leur livra.
[Footnote 1: Batrachomyomachie, vers 285; cf. vers 7, et Odyssée, VII, vers 58-60. Les géants ont les uns des ailes, les autres un corps terminé en forme de serpent dans le bas-relief du soubassement de l’autel de Pergame, chez Rayet, Monuments de l’art antique, quatrième livraison.]
[Footnote 2: Odyssée, X, vers 110-129.]
[Footnote 3: Iliade, VI, 179-183; XVI, 328, 329.]
[Footnote 4: Théogonie, 319-325.]
[Footnote 5: Iliade, VI, 181.]
[Footnote 6: Théogonie, vers 321, 322.]
[Footnote 7: Daremberg et Saglio, Dictionnaire des antiquités grecques et romaines, page 685, figures 811 et 813; et page 1103, figures 1364, 1365 et 1366.]
[Footnote 8: Iliade, VI, 182; XVI, 329.]
[Footnote 9: Iliade, VI, 183. Je ne crois pas à cette légende l’origine sémitique qu’en général on lui attribue. Voyez Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. III, p. 188.]
[Footnote 10: Hymne à Apollon, vers 305-309; 351, 352.]
[Footnote 11: Théogonie, vers 820-868. Typhôeus, chez Hésiode, est fils de la Terre et du Tartare, tandis que Typhaon est fils de Héra, chez Homère. Ce n’est pas une raison pour contester qu’il s’agisse ici du même personnage mythologique. Cf. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, p. 374-375.]
[Footnote 12: Homère, Hymne à Apollon, vers 355 et suivants; Decharme, Mythologie de la Grèce antique, pages 99-102.]
[Footnote 13: Apollodore, livre II, chap. V, § 2, chez Didot-Müller, Fragmenta historicorum græcorum, t. I, p. 136. Cf. Hécatée, fragment 347, ibid., p. 27. Cf. Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, p. 136, 137.]
[Footnote 14: Voy. le § 6 de ce chapitre, p. 102, 103.]
[Footnote 15: Bréal, Mélanges de mythologie et de linguistique, pages 84 et suivantes. Le dragon Vritra ou Ahi est considéré comme une image du ciel obscurci soit par les nuages orageux, soit par la nuit: Kuhn, Ueber Entwickelungsstufen der Mythenbildung, dans Abhandlungen der königlichen Akademie der Wissenschaften zu Berlin, 1873, p. 142. Voir enfin, sur Vritra ou Ahi, Bergaigne, Mythologie védique, t. II, p. 196-208.]
[Footnote 16: Al. Bertrand, L’autel de Saintes et les triades gauloises, extrait de la Revue archéologique de juin, juillet, août 1880. M. Mowat s’est aussi occupé tout récemment des dieux cornus de la Gaule dans une intéressante communication à la Société des antiquaires de France.]
§5.
Combats de Némed contre les Fomôré.
Némed aussi fut en guerre avec les Fomôré; il leur livra quatre combats, dans chacun desquels il fut vainqueur. Dans la première bataille, qui paraît d’invention relativement récente, Némed vainquit et tua deux rois Fomôré qui s’appelaient Gend et Sengand1. Les trois autres batailles livrées par Némed aux Fomôré sont seules mentionnées dans un des poèmes qui sont les témoignages irlandais les plus anciens de cette vieille littérature. La première se livra en Ulster, la seconde en Connaught, la troisième en Leinster. Ce sont les batailles de Murbolg, de Badbgna et de Cnamros2. Il y a eu de cette guerre un récit détaillé. Les combats livrés par Némed aux Fomôré étaient le sujet d’une des histoires que les file racontaient, et le titre de cette histoire est inscrit dans le catalogue trop court que nous a conservé une des gloses du Senchus Môr[3]; le texte en est perdu.
[Pg 101]Némed sortit vainqueur de ces trois redoutables épreuves; il mourut peu de temps après d’une maladie épidémique qui, avec lui, enleva deux mille personnes4. C’est alors que les textes irlandais placent la légende du massacre de la tour de Conann.
[Footnote 1: Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 25-27.]
[Footnote 2: Poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil,» dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 16, 17. Ces batailles sont rangées dans un ordre différent par le Livre des Invasions. Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 40, 41.]
[Footnote 3: Ancient laws of Ireland, t. I, p. 46.]
[Footnote 4: Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 178. Le Livre des Invasions dit seulement que Némed mourut d’une maladie épidémique (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 42). Comparez le poème Heriu oll ordnit Gaedil (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 18, 19).]
§6.
Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d’enfants. Comparaison avec le Minotaure.
Les descendants de Némed, privés de chef, tombèrent sous le joug des Fomôré et furent victimes d’une épouvantable tyrannie. Les Fomôré avaient deux rois à leur tête: Morc, fils de Délé, et Conann, fils de Febar. Conann avait une forteresse qui, suivant une doctrine évhémériste déjà reçue en Irlande au onzième siècle, aurait été bâtie dans la petite île de Tory, située à la pointe nord-ouest de l’Irlande, en face des rivages du comté de Donegal. La tradition populaire a localisé dans cette île d’autres légendes relatives aux Fomôré que nous rapporterons plus tard en leur lieu. C’était là que les Fomôré avaient, dit-on, fondé leur principal établissement.
De là ils dominaient l’Irlande entière et exigeaient [Pg 102]d’elle un impôt annuel excessif: deux tiers des enfants que les femmes avaient mis au monde, deux tiers du blé et du lait que les champs et les vaches avaient produits dans l’armée. La perception s’opérait la nuit du 1er novembre, c’est-à-dire de la fête de Samain, qui termine l’été et qui commence l’hiver, symbole de la mort. Le paiement de l’impôt se faisait dans le lieu appelé Mag cetne[1]. Mag cetne veut dire «la même plaine;» cette plaine, toujours identique, où va tout ce qui a vie, et où les dieux de la mort exercent leur puissance: c’est la mystérieuse contrée que vont habiter les hommes quand ils meurent. Keating croit que c’est une plaine d’Irlande et en indique la situation. Ne comprenant pas comment les Irlandais pouvaient, une fois par an, apporter à leurs tyrans les deux tiers du lait de l’année, il imagine que les Fomôré, au lieu de cet impôt bizarre, levaient sur chaque maison une redevance annuelle de trois mesures de crème, de froment fin et de beurre, et qu’ils avaient chargé de la perception une femme qui parcourait l’Irlande à cet effet2.
Des impôts exigés par les Fomôré, le plus oppressif et en même temps le plus caractéristique est celui qui se payait en enfants. Nous avons ici une légende analogue à la légende attique de Thésée et du Minotaure. [Pg 103]Le Minotaure est, comme quelques-uns des Fomôré, un personnage cornu; au lieu d’une tête de chèvre comme eux, il porte, sur un corps d’homme, une tête de taureau3. Comme les Fomôré, il habite une île; cette île, Tor-inis, dans le récit irlandais, est la Crète dans la fable athénienne. Sept garçons et sept jeunes filles sont le tribut annuel que le Minotaure exige; le génie grec, dans cette horrible légende, garde la mesure et la sagesse qui, en général, font la supériorité esthétique de ses conceptions; tandis que, dans le texte irlandais, les Fomôré se font livrer, tous les ans, les deux tiers des enfants nés dans l’année. Et cependant, nous allons le voir, il n’est pas inadmissible qu’à certaines époques les enfants nouveau-nés aient, en Irlande, payé ce tribut à la mort, les uns enlevés par une mort naturelle à l’amour de leurs parents, les autres immolés en sacrifice aux dieux de la mort par obéissance pour les enseignements d’une religion cruelle.
Les Fomoré sont les dieux de la mort, de la nuit et de l’orage, le premier en date des deux groupes divins entre lesquels se partagent les hommages de la race celtique. Les Tûatha Dê Danann, dieux de la vie, du jour et du soleil, constituent l’autre groupe, le moins ancien des deux, si nous en croyons le dogme des Celtes, car, suivant la théorie celtique, la nuit précède le jour.
[Pg 104]Dans la conception des Fomôré, nous trouvons l’idée de la mort associée à celle de la nuit. César avait observé la même association chez les Gaulois au temps de la conquête. «Les Gaulois,» dit-il, «prétendent qu’ils descendent tous de Dis pater, c’est-à-dire du dieu de la Mort. Les druides, disent-ils, leur ont appris. Pour cette raison, ils comptent tout espace de temps, non par jours, mais par nuits, et quand ils calculent les dates de naissance, les commencements de mois et d’années, ils ont toujours soin de placer la nuit avant le jour4.» Ainsi, dans la doctrine druidique, la mort précède la vie, la mort engendre la vie, et comme la mort est identique à la nuit, et la vie identique au jour, la nuit précède et engendre le jour. De même, dans le monde divin irlandais, les Fomôré, dieux de la nuit et de la mort, sont chronologiquement antérieurs aux Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie, que nous verrons apparaître plus tard dans la suite de notre exposition5.
La reine de la nuit est la lune qui, parmi les astres, se distingue par la forme de croissant, sous laquelle elle se présente la plupart du temps à nos regards. Le dieu de la nuit se distingue donc des [Pg 105]autres dieux par un croissant placé sur son front, et ce croissant se transforme en cornes de vache, de taureau ou de chèvre. De là, dans le Prométhée d’Eschyle, Io, la vierge encornée6, devenue plus tard une génisse7; de là, dans la fable athénienne, la conception du Minotaure à tête de taureau; de là, dans la fable irlandaise, la conception des Fomôré à tête de chèvre, et sur le continent de la Gaule, les nombreux dieux cornus qui aujourd’hui ornent une salle du musée de Saint-Germain. Pour rendre à ces dieux de la mort le culte qu’ils exigent, il faut leur immoler des vies humaines.
[Footnote 1: Poème d’Eochaid hûa Flainn, mort en 985. Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 23-25; cf. Livre des Invasions, ibidem, p. 6, col. 1, lignes 47-48.]
[Footnote 2: Keating, édition de 1811, p. 180.]
[Footnote 3: Voir deux représentations antiques du Minotaure chez Decharme, Mythologie de la Grèce antique, pages 519, 621.]
[Footnote 4: «Galli se omnes ab Dite patre prognatos prædicant idque ab druidibus proditum dicunt. Ob eam causam spatia omnis temporis non numero dierum, sed noctium finiunt; dies natales et mensium et annorum initia sic observant ut noctem dies subsequatur.» César, De bello gallico, l. VI, c. XVIII, §§ 1 et 2.]
[Footnote 5: Voy. plus bas, chap. VII.]
[Footnote 6: Τᾶς βούκερω παρθένου. Eschyle, Prométhée, vers 588.]
[Footnote 7: Eschyle, Les suppliantes, vers 17-18, 275.]
§7.
L’idole Cromm Crûach ou Cenn Crûach et les sacrifices d’enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.
Ce ne sont pas seulement les légendaires Fomôré qui, en Irlande, reçoivent un tribut d’enfants; un tribut identique fut, à une époque reculée, réclamé par un dieu dont la monumentale image paraît appartenir à l’histoire.
Les vies de saint Patrice parlent d’un dieu dont la statue de pierre était ornée d’or et d’argent et entourée de douze statues aux ornements de bronze: [Pg 106]c’était la Tête sanglante, Cenn crûach. L’endroit où ce groupe divin, dressé en plein air sur le sol nu, recevait les hommages des fidèles, s’appelait «Champ de l’adoration,» Mag slechta[1]. Patrice se rendit au Champ de l’adoration, et de sa crosse menaça la grande idole qui était comme la reine de toutes les idoles d’Irlande. Celle-ci, dit la légende, se détourna pour éviter le coup, et dès lors cessa de regarder le Sud, comme elle avait fait jusque-là; et on voit encore, dit le vieux récit, la marque de la crosse du saint sur le côté gauche de la statue, bien que, chose merveilleuse, Patrice ne l’ait point frappée, et se soit borné à la menacer de loin. Les autres statues, au même moment, plongèrent en terre jusqu’au cou et, dit le récit hagiographique, c’est encore dans cet état qu’elles se trouvent aujourd’hui2.
[Pg 107]L’idole du Champ de l’adoration, la «Tête sanglante,» Cenn crûach, comme dit la légende de saint Patrice, la «Courbe sanglante,» le «Croissant ensanglanté,» Cromm crûach, comme s’expriment d’autres textes, était, à une époque reculée, l’objet d’un culte terrible. On immolait en son honneur des victimes humaines. Le tribut était le même que celui que jadis, suivant la légende, avaient reçu les Fomôré. Les vies de saint Patrice ne parlent point de ces sacrifices affreux. L’Irlande les avait abolis quand l’apostolat du missionnaire fameux vint lui apporter le christianisme; mais elle ne les avait pas oubliés. L’article du Dinn-senchus qui concerne le Champ de l’adoration atteste que ce souvenir était conservé quand fut rédigé ce traité de géographie, dont le plus ancien manuscrit date du douzième siècle, et dont on fait remonter la rédaction primitive au sixième.
«Ici était,» dit le vieux traité, «une grande idole … qu’on appelait «Courbe sanglante ou Croissant ensanglanté,» Cromm crûach; elle donnait, dans chaque province, la puissance et la paix. Pitoyable malheur! les braves Gôidels l’adoraient; ils lui demandaient le beau temps, là, pour une partie du monde… Pour elle, sans gloire, ils tuaient leurs enfants premiers-nés3 avec nombreux cris et [Pg 108]nombreuses plaintes de leur mort, dans l’assemblée autour de Cromm Cruach. C’était du lait et du blé qu’ils lui demandaient en échange de leurs enfants. Combien étaient grands leur horreur et leurs gémissements! C’était devant cette idole que se prosternaient les Gôidels francs; c’est de son culte, célébré par tant de morts, que cet endroit a reçu le surnom de Mag slecht[a], ou «Champ de l’adoration…[4].»
Ce texte est d’accord avec les vies de saint Patrice pour distinguer dans le monument de Mag Slechta deux catégories d’idoles. La principale, Cromm ou Cenn Crûach, ornée d’or et d’argent dans les vies de saint Patrice5, est d’or dans le Dinn-senchus; les autres, ornées de bronze dans les vies de saint Patrice6, sont de pierre dans le Dinn-senchus. Les vies de saint Patrice fixent le nombre de ces dernières à douze: Le Dinn-senchus ne parle que de «trois, rangées en ordre, trois idoles de pierre sur quatre; puis, pour [Pg 109]» tromper amèrement les foules, venait l’image d’or de Cromm7.»
Les textes irlandais sur le sacrifice des enfants à l’idole de Crom Crûach et sur le tribut d’enfants payé aux Fomôré, mettent en mémoire les célèbres vers latins où Lucain, s’adressant aux druides, chante le culte cruel rendu par eux à trois divinités gauloises, au temps où César venait de terminer la conquête des Gaules, et où la guerre civile commençait entre le conquérant et Pompée son rival:
Et quibus immitis placatur sanguine diro Teutates, horrensque feris altaribus Æsus, Et Taranus8 scythicæ non mitior ara Dianæ.«Vous aussi, qui, par un sang cruellement versé, croyez apaiser l’impitoyable Teutatès, l’horrible Æsus aux autels sauvages, et Taranus, dont le culte n’est pas plus doux que celui de la Diane scythique.»
La Diane scythique avait jadis exigé qu’Agamemnon lui fît hommage de la vie de sa fille; il avait fallu lui sacrifier la vie d’Iphigénie pour calmer sa colère, et chez les Athéniens cette légende était assez populaire pour avoir fourni à un de leurs plus célèbres poètes, vers la fin du cinquième siècle avant notre ère, le sujet d’une tragédie qu’on admire [Pg 110]encore9. Taranus avait les mêmes exigences que la Diane scythique. Tel est le sens du passage de Lucain, qui, sur les cérémonies de la religion celtique, complète les notions réunies dans les Commentaires de César. Après nous avoir parlé de ces immenses mannequins d’osier dans lesquels les druides gaulois de son temps brûlaient les hommes vivants, César ajoute que, suivant les mêmes druides, les voleurs, les brigands et les autres criminels étaient les victimes les plus agréables aux dieux, mais qu’à leur défaut on brûlait vifs des innocents10. Des vers de Lucain, on est en droit de conclure que ces innocents brûlés vifs étaient des enfants. Cette doctrine s’accorde avec le principe du droit celtique qui donne au père droit de vie et de mort sur ses enfants. Ce principe, énoncé par César11, appartenait plus tard au droit du pays de Galles, où, dans le courant du sixième siècle, saint Teliavus sauve la vie à sept enfants que leur père, trop pauvre pour les nourrir, avait, les uns après les autres, jetés dans une rivière12.
Le dieu gaulois Taranus, comparé, dans la Pharsale [Pg 111]de Lucain, à la Diane de Scythie, à laquelle Agamemnon laissa immoler sa fille, est un dieu de la Foudre; il est compris dans le groupe des Fomôré, des dieux de la Mort et de la Nuit, comme le Cromm Crûach ou Cenn Crûach, le Croissant ensanglanté, la Courbe sanglante, ou la Tête sanglante d’Irlande.
[Footnote 1: Mag Slechta était situé en Ulster, dans le comté de Cavan et dans la baronnie de Tullyhaw, près du village de Bally Magauran, O’Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, 1851, t. I, p. 43, note.]
[Footnote 2:_ Vie tripartite de saint Patrice_, fragment publié d’après le manuscrit du British Museum, Egerton 93, par O’Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 538, et d’après le manuscrit d’Oxford, Rawlinson B. 505, par M. Whitley Stokes, dans la Revue celtique, t. I, p. 259. Cf. Joscelin, Vie de saint Patrice, VI, 50, chez les Bollandistes, mars, t. II, p. 552, et auparavant par Colgan, Trias thaumaturga, p. 77, col. 2. Cette légende se lit déjà dans la quatrième vie de saint Patrice, qui aurait été écrite par Eleranus, mort en 664. Voir le § LIII de cette vie, chez Colgan, Trias thaumaturga, p. 42, col. 1. La troisième vie, attribuée à saint Benignus et antérieure à 527 suivant Colgan, parle de l’idole de Mag Slechta, mais lui donne un autre nom, ne dit rien des douze petites idoles et raconte le miracle d’une façon différente: «Et orante Patricio imago ilia quem populi adorabant comminuta, et in pulverem redacta» (§ XLVI, Trias thaumaturga, p. 25, col. 1).]
[Footnote 3: Le texte du Livre de Leinster, p. 213, col. 2, ligne 45, porte toirsech, «triste;» il faut lire tôissich, «premiers.» Cette correction est exigée par la préface en prose qui manque dans le Livre de Leinster, mais qui a été publiée par O’Conor, Bibliotheca manuscripta Stowensis, pages 40, 41, d’après le manuscrit Stowe 1. Cette préface remplace l’adjectif que nous venons de citer par deux équivalents: cedgein et primhggen, qui veulent dire «premiers-nés.»]
[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 39 et suivantes.]
[Footnote 5: Troisième vie, § XLVI; quatrième vie, § LIII; SIXIÈME VIE, § LVI; septième vie, livre II, § 31; Colgan, Trias thaumaturga, p. 25, col. 1; p. 42, col. 1; p. 77, col. 2; p. 133, col. 2.]
[Footnote 6: Il n’est pas question des douze petites statues dans la troisième vie, qui s’exprime sur le miracle de saint Patrice dans des termes beaucoup plus brefs que les autres vies, et dit que l’idole a été réduite en poussière par le célèbre apôtre de l’Irlande. Le récit postérieur est beaucoup plus dramatique.]
[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 61, 62.]
[Footnote 8: M. Mowat paraît avoir prouvé qu’on doit lire Taranus, génitif singulier, et non Taranis.]
[Footnote 9: L’Iphigénie en Aulide d’Euripide a été pour la première fois représentée après la mort de l’auteur, qui cessa de vivre en 406. Sur les sacrifices humains en Grèce, principalement sur les sacrifices d’enfants dans ce pays aux époques les plus reculées de son histoire, voir Maury, Histoire des religions de la Grèce antique, t. I, p. 184-187.]
[Footnote 10: De bello gallico, livre VI, chap. XVI, §§ 4 et 5.]
[Footnote 11: Ibid., chap. XIX, § 3.]
[Footnote 12: Liber landavensis, p. 120.]
§8.
Tigernmas, doublet de Cromm Crûach, dieu de la Mort.
Cromm Crûach, la grande idole d’Irlande, honorée par le tribut cruel d’un sacrifice d’enfants, comme les Fomôré de la légende de Némed, paraît avoir été surtout un dieu de la mort. C’est la conclusion qu’on doit tirer de la légende de Tigernmas, dont le nom, Tigernmas pour Tigern Bais, veut dire «Seigneur de la Mort.» Dans la classification chronologique que les érudits irlandais ont faite de leurs légendes à l’époque chrétienne, Tigernmas devient un roi de la race d’Eremon, fils de Milé, établie dans le nord de l’Irlande. C’est une partie de la race irlandaise actuelle. Les Quatre Maîtres savent même exactement à quelle époque il régna: ce fut de l’an du monde 3580 à l’an 36561. Mais [Pg 112]ailleurs Tigernmas est identique à Balar, dieu de la Foudre et de la Mort, qui commande les Fomôré et périt à leur tête en combattant les Tûatha Dê Danann, à la seconde bataille de Mag-Tured2. Tigernmas, en moins d’un an, livra vingt-sept batailles aux descendants d’Eber, fils de Milé, qui occupaient l’Irlande méridionale. Un nombre considérable de ses adversaires perdit la vie dans ces combats, et peu s’en fallut que Tigernmas ne détruisît entièrement la race d’Eber. Enfin, après soixante-dix-sept ans de règne, il mourut au «Champ de l’Adoration,» à Mag Slechta, avec les trois quarts des habitants de l’Irlande, qui étaient venus avec lui adorer la grande idole de Cromm Crûach. C’était la nuit du 1er novembre ou de la fête de Samain; la date, précisément, où, suivant une autre légende, les descendants de Némed payaient aux Fomôré le dur tribut des deux tiers des enfants, des deux tiers du blé, des deux tiers du lait que l’année leur avait produit. Les Irlandais sujets de Tigernmas n’étaient venus à Mag Slechta que pour honorer Cromm Crûach, leur dieu, par des prosternations; [Pg 113]mais ils accomplirent cette cérémonie avec tant de conscience et d’entrain, qu’ils y brisèrent le sommet de leurs fronts, la pointe de leur nez, le bout de leurs genoux, les extrémités de leurs coudes, et qu’enfin les trois quarts d’entre eux y perdirent la vie3.
[Footnote 1: Annals of the kingdom of Ireland by the Four Masters, édit. O’Donovan, 1851, t. I, p. 38-41.]
[Footnote 2: «Lug mac Edlend mic Tigernmais,» dans la pièce intitulée Baile an scail, British Museum, Harleien 5280, folio 60, publiée par O’Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 619, ligne 15. «Lug, Eithne ingen Balair Bailc-beimnig a-mathair-side» Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1., lignes 44, 45. Ces deux textes font le dieu Lug fils d’Ethne, au génitif Ethnend, par corruption Edlend, qui est une fille de Balar, autrement dit Tigernmas; c’est par erreur que, dans le Baile in scail, Ethne change de sexe et devient un fils de Tigernmas.]
[Footnote 3: On peut consulter là-dessus: 1° la préface en prose du chapitre du Dinn-senchus consacré à Mag Slechta; elle a été publiée par O’Conor, Bibliotheca manuscripta Stowensis, p. 40-41, d’après le manuscrit Stowe 1; 2° le texte en vers du même chapitre du Dinn-senchus, dans le Livre de Leinster, p. 213, col. 2, lignes 51 et suivantes; 3° le Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, lignes 19-21, 26-32; p. 17, col. 1, lignes 20, 21.]
§9.
Le désastre de la tour de Conann d’après les documents irlandais.
Le mythe de Tigernmas, seigneur de la Mort, et de son règne désastreux sur les descendants de Miled, n’est qu’une variante ou une forme différente du récit où l’on trouve racontée la domination tyrannique exercée sur les fils de Némed par les Fomôré et par leur terrible roi Conann, fils de Febar, établi dans sa tour, la tour de Conann, tur Conaind ou Conainn, qui, suivant les évhéméristes irlandais, était située dans l’île de Tory, à la pointe nord-ouest de l’Irlande. L’excès de la tyrannie de Conann produisit la révolte. Conduits par trois [Pg 114]chefs, Erglann, Semul et Fergus Leth-derg, les descendants de Némed allèrent, au nombre de soixante mille, attaquer les Fomôré. Une bataille se livra. Les descendants de Némed y furent d’abord vainqueurs: ils prirent la tour, et Conann, leur oppresseur, périt de la main de Fergus Leth-derg, le dernier de leurs trois chefs. Mais Morc, fils de Délé, ami de Conann, comme lui chef des Fomôré, arrivé trop tard pour sauver la vie à ce tyran, arracha la victoire aux fils de Némed, les mit en fuite, les poursuivit, et en fit un tel massacre que trente seulement, sur les soixante mille, échappèrent à la mort. Un poète irlandais, de la seconde moitié du dixième siècle, a chanté cette guerre dans des vers qu’un manuscrit du douzième siècle nous a conservés.
Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; Les hommes d’Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux.L’auteur donne ensuite les noms de ces trois guerriers, puis continue ainsi:
Trois fois vingt mille aux exploits brillants Et sur terre et sur eau; Tel est le nombre qui vint du rivage, —Race de Némed, à l’assaut. Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; [Pg 115] Les hommes d’Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux. Torinis, île de la Tour, Forteresse de Conann, fils de Fébar. Par Fergus même, héros aux vingt exploits, Fut tué Conann, fils de Fébar. Morc, fils de Délé, arriva; Il venait en aide à Conann; Conann tomba mort devant lui; More fit beaucoup de mal. Trois fois vingt vaisseaux à travers la mer, Nombre qu’amena Morc, fils de Délé; Il les enveloppa avant qu’ils n’eussent gagné la terre, Race de Némed à la force puissante! Les hommes d’Irlande étaient tous au combat Après la venue des Fomôré; Tous les engloutit la mer, Excepté seulement trois fois dix.Suivent les noms des trente guerriers de la race de Némed qui échappèrent à ce désastre. Ils retournèrent s’établir en Irlande, que leurs trois chefs se partagèrent. Peu après, fuyant les impôts et une maladie épidémique qui avait ôté la vie à deux d’entre eux, ils quittèrent l’Irlande.
Trois fois dix en course jolie Allèrent ensuite en Irlande; Trois firent partage à l’ouest Après l’assaut de la tour de Conann. Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; [Pg 116] Les hommes d’Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux. Pour Bethach au renom glorieux, un tiers, De Torinis à la Boyne; C’est lui qui mourut dans l’île d’Irlande, Deux ans après Britan. Pour Semion, fils d’Erglan l’illustre, un tiers: De la Boyne à Belach Conglas; Pour Britan, raconte hua Flainn, un tiers; De Belach à la tour de Conann. Assaut de la tour de Conann par combat Contre Conann le Grand, fils de Fébar; Les hommes d’Irlande allèrent là, Trois chefs illustres avec eux1.....La fin de ce poème a été composée sous l’influence d’idées modernes qui, rejetant le mythe celtique primitif, trouvent, dans la race de Némed, les ancêtres de la population des Iles Britanniques aux temps qui ont précédé la conquête saxonne. Suivant le Livre des Invasions, ceux des guerriers de la race de Némed qui échappèrent au désastre de la tour de Conann se réfugièrent d’abord en Irlande, puis quittèrent cette île pour aller habiter plus à l’orient. Ils formaient trois familles, dont l’une, celle de Britan, peupla plus tard la Grande-Bretagne [Pg 117]et donna son nom aux Bretons; les deux autres revinrent en Irlande, la première sous le nom de Fir-Bolg, la seconde sous le nom de Tûatha Dê Danann.
Mais la croyance ancienne était que la race de Némed avait péri tout entière sans laisser de descendants. Némed et ses compagnons, une fois arrivés en Irlande, dit Tûan mac Cairill, eurent tant d’enfants et leur nombre augmenta tellement qu’ils atteignirent le chiffre de quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes; alors ils moururent tous2.
Si nous en croyons Nennius, la race de Némed, venue d’Espagne, passa en Irlande beaucoup d’années, puis quitta cette île et retourna en Espagne. Le récit de Nennius exprime, sur la destinée finale de la race de Némed, la même doctrine que la légende de Tûan mac Cairill; car, dans les textes mythologiques irlandais du moyen âge, l’Espagne prend la place du pays des Morts. Le texte primitif du récit que Nennius avait sous les yeux transportait d’Irlande, non en Espagne, mais au pays des Morts, la race de Némed.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 7, col. 2; Livre de Ballymote, f° 16 r°, col. 1; Livre de Lecan, f° 176 v°, col. 2. Ce poème est d’Eochaid hûa Flainn, mort en 985; cf. O’Curry, On the manners, t. II, p. 109.]
[Footnote 2: Voir plus haut, p. 53.]
§10.
Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque.
Après avoir fait ces observations sur les derniers [Pg 118]quatrains du poème irlandais qui raconte la catastrophe de la tour de Conann, nous allons rapprocher de ce morceau la rédaction sensiblement différente que nous en a laissée Nennius. Nous avons déjà dit que, chez cet auteur, la légende de la tour n’a pas été rattachée à l’histoire de la race de Némed, et qu’elle fait partie de celle des fils de Milé. Le motif de cette modification est facile à concevoir. Nous avons vu que, suivant la rédaction chrétienne du désastre de la tour de Conann, les débris de l’armée irlandaise retournent dans leur île, puis vont s’établir en Orient, reviennent plus tard, et que d’eux descendent les habitants des Iles Britanniques à l’époque historique. On a conclu de là que les guerriers qui ont pris d’assaut la tour de Conann ne peuvent appartenir à la race de Némed, puisque, suivant les plus vieilles rédactions de la légende, tous les membres de cette race ont péri jusqu’au dernier, ou sont retournés en Espagne. Voici le récit de Nennius.
«Ensuite vinrent trois fils de Milé d’Espagne1 avec trente vaisseaux contenant chacun trente hommes et autant d’épouses. Ils restèrent en Irlande un an, puis ils aperçurent au milieu de la mer une tour de verre, et ils voyaient sur la tour quelque chose qui ressemblait à des hommes, [Pg 119quasi homines. Ils adressaient la parole à ces gens-là sans jamais obtenir de réponse. Après s’être préparés pendant un an à l’attaque de la tour, ils partirent avec tous leurs navires et toutes leurs femmes, à l’exception d’un navire qui avait fait naufrage, des trente hommes et des trente femmes que ce navire avait contenus. Mais quand ils débarquèrent sur le rivage qui entourait la tour, la mer s’éleva au-dessus d’eux, et ils périrent dans les flots. Des trente hommes et des trente femmes dont le navire avait fait naufrage, descend la population qui habite aujourd’hui l’Irlande.»
En transportant la légende de la tour dans l’histoire des fils de Milé, Nennius s’est écarté des primitives données de la mythologie celtique; mais du reste, chez lui, le sens originaire du mythe est, sur bien des points, plus nettement apparent que dans les textes irlandais qui nous ont été conservés. La tour est de verre, comme la barque où, dans la légende de Connlé, la messagère de la Mort vient chercher et ravir à l’amour paternel le fils du roi suprême d’Irlande. Ce ne sont pas des hommes qu’on voit sur la tour, c’est «quelque chose qui ressemble à des hommes,» quasi homines. Ce sont les «ombres» de la mythologie romaine, les εἴδωλα de la mythologie grecque, qui offrent l’apparence du corps humain sans en avoir la réalité qu’ils ont perdue avec la vie. Ces apparences d’hommes ne parlent point, ou si elles ont un langage, ce langage ne parvient point aux oreilles des guerriers irlandais. Car ces apparences [Pg 120]d’hommes sont identiques aux «silencieux,» silentes, de la poésie latine. Les «silencieux,» silentes, sont les morts chez Virgile, Ovide, Lucain, Valérius Flaccus et Claudien. La tour de verre dont parle Nennius, la tour de Conann de la littérature irlandaise, est donc la forteresse des morts.
Or, par une loi impitoyable, les hommes, à l’exception de quelques rares favorisés, ne peuvent, sans perdre la vie, pénétrer dans l’île mystérieuse de l’extrême Occident, où les Celtes et le second âge de la mythologie grecque ont placé le séjour des morts. Déjà, dans l’Odyssée, le navire qui porte Ulysse et ses compagnons ne peut aborder en Ogygie. Il fait naufrage, tous ceux qu’il porte, engloutis dans la mer, cessent de vivre; seul, le demi-dieu Ulysse peut atteindre l’île si éloignée où habite la déesse cachée, Calypso, fille d’Atlas, la colonne du ciel2.
Mais dans l’Odyssée, aucune notion belliqueuse n’est associée à l’idée de cette île lointaine où Ulysse, échappé à la mort par un privilège tout personnel, vit pendant sept ans, loin des regards des hommes, entouré des soins de la déesse dont il est aimé. Le mythe change de caractère quand, au lieu d’une déesse, un dieu mâle prend le gouvernement de l’île mystérieuse que la poétique imagination des Indo-Européens d’Occident place au couchant, à l’extrémité du monde, dans des régions où n’ose jamais s’aventurer le navigateur le plus audacieux. Kronos [Pg 121]règne sur cette île; la poésie grecque nous le représente occupant une «tour,» τύρσιν, dit Pindare3, «dans l’île des Bienheureux, où soufflent les brises de l’Océan, où brillent des fleurs d’or, les unes sur de beaux arbres que la terre porte, les autres sur l’eau qui les produit; et de ces fleurs les habitants tressent des guirlandes qui leur ornent les mains et la tête;» ces habitants sont: Pélée, Cadmus, Achille et tous les héros de la Grèce antique.
Pindare ne nous dit pas que personne ait attaqué la «tour» mythique des morts. Mais le plus ancien monument de littérature grecque parle des combats dont le séjour des morts a été le théâtre quand Héraclès se rendit dans l’Aïdès, aux portes solides, pour tirer de cet obscur domaine le chien du dieu terrible qui en est roi. Il aurait été englouti dans les eaux et aurait subi la même mort que les descendants de Némed au siège de la tour de Conann, il aurait perdu la vie dans les eaux rapides du Styx, si Zeus, du haut du ciel, n’eût envoyé à son aide la déesse Athéné4. On trouve donc épars, dans la mythologie grecque, une grande partie des éléments dont a été formé le mythe irlandais de la tour de Conann, de cette forteresse qui, bâtie dans l’île mystérieuse des Morts, est conquise par les guerriers irlandais, mais au prix de la vie du plus grand nombre d’entre eux. Toutefois l’Irlande, en créant le [Pg 122]mythe de la tour de Conann, n’a rien emprunté à la Grèce. Les traits communs de la mythologie irlandaise et de la mythologie grecque proviennent d’un vieux fonds de légendes gréco-celtiques antérieur à la séparation des races, à la date inconnue où, abandonnant aux Celtes la froide vallée du Danube et les régions brumeuses de l’Europe occidentale, les Hellènes ou Grecs vinrent habiter les plaines chaudes et les splendides rivages de la presqu’île située au sud des Balkans.
[Footnote 1: Militis Hispaniæ. On pourrait comprendre «d’un guerrier d’Espagne;» mais Miles, Militis, est ici un nom propre, en irlandais Mile, génitif Miled.]
[Footnote 2: Odyssée, livre VII, vers 244-255.]
[Footnote 3: Pindare, Olympiques, II, vers 70; édit. Schneidewin, t. I, p. 17.]
[Footnote 4: Iliade, livre VIII, vers 367-369.]
[Pg 123]CHAPITRE VI.
ÉMIGRATION DES FIR-BOLG.
§1. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie irlandaise.—§2. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin dans l’épopée héroïque irlandaise.—§3. Association des Fomôré ou dieux de Domna, Déi Domnann, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnan et les Galiôin.—§4. Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et de Galiôin en Irlande.—§5. Origine des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin. Doctrine primitive, doctrine du moyen âge.—§6. Introduction de la chronologie dans cette légende. Liste des rois.—§7. Tailtiu, reine des Fir-Bolg et mère nourricière de Lug, un des chefs des Tûatha Dê Danann. Assemblée annuelle de Tailtiu le jour de la fête de Lug ou Lugus.
§1.
Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin dans la mythologie irlandaise.
Des trois races légendaires qui, dans la mythologie irlandaise, correspondent à la race d’Or, à la race d’Argent et à la race d’Airain de la mythologie [Pg 124]grecque, nous avons étudié jusqu’ici celles qui se placent les deux premières dans l’ordre chronologique adopté par les écrivains irlandais. C’est d’abord la famille de Partholon, identique à la race d’Argent de la mythologie grecque et caractérisée comme elle par le défaut d’intelligence1. Elle fut enlevée en une semaine par une maladie épidémique qui punissait un crime. Ainsi, la légitime colère de Zeus avait précipité la race d’Argent dans le tombeau. Vient ensuite la famille de Némed: nous reconnaissons en elle la race d’Airain de la mythologie grecque, belliqueuse comme elle, et qui, comme elle, périt par les armes. La famille de Némed fut détruite au massacre de la tour de Conann en combattant les Fomôré. Les hommes de la race d’Argent, emportés par l’ardeur de la guerre, s’égorgèrent l’un l’autre jusqu’au dernier2. Ainsi les deux premières races de la mythologie irlandaise, c’est-à-dire la famille de Partholon et celle de Némed, sont identiques aux deux dernières des trois races primitives de la mythologie grecque. L’ordre régulier des matières semblerait appeler ici l’étude de la troisième des races mythiques irlandaises qui correspond à la première des races mythiques grecques. Cette troisième race, connue sous le nom de Tûatha [Pg 125]Dê Danann, «gens du dieu fils de la déesse Dana,» est identique à la race d’Or, qu’Hésiode et Ovide font arriver sur la terre avant les deux autres. Dans la mythologie irlandaise, c’est chronologiquement la dernière des trois races dont la population historique de l’île ne descend pas.
Cependant les catalogues de la littérature épique irlandaise et les résumés, dans lesquels les légendes mythologiques irlandaises se présentent à nous avec la prétention de se faire accepter pour des récits historiques, intercalent,—entre la légende qui concerne Némed ou la seconde des races mythiques, et les récits qui racontent l’arrivée de la troisième, c’est-à-dire des Tûatha Dê Danann,—l’histoire fabuleuse où l’on voit comment s’est établie en Irlande une des races qui occupaient encore cette île dans la période héroïque, c’est-à dire à une époque où succèdent à la mythologie pure les récits légendaires à base historique.
On désigne habituellement cette race par le mot composé Fer-Bolg, au pluriel Fir-Bolg, «les hommes de Bolg.» Mais pour être exact, il faut dire que cette race se composait de trois peuples distincts: les Fir-Bolg ou hommes de Bolg, les Fir-Domnann ou hommes de Domna, et les Galiôin. Tel est l’ordre traditionnel dans lequel ces peuples sont rangés. C’est peut-être un ordre alphabétique. Quoique l’ordre des lettres ne soit pas le même dans l’alphabet ogamique que dans l’alphabet latin, ces deux alphabets s’accordent pour mettre le b avant [Pg 126]le d, et pour placer le g après ces deux lettres. Les Galiôin sont dont alphabétiquement les derniers, et les hommes de Bolg précèdent les hommes de Domna.
Mais de ces trois peuples, le plus important paraît avoir été celui que dans l’usage on nomme le second, les Fir-Domnann ou hommes de Domna. Suivant la tradition telle que nous la conserve un poème du onzième siècle, ils auraient occupé trois des cinq grandes provinces entre lesquelles l’Irlande se se divisait à l’époque héroïque. Ils auraient eu pour leur part le Munster méridional, le Munster septentrional et le Connaught, tandis que les Galiôin se contentaient du Leinster, et les Fir-Bolg de l’Ulster3. Aussi la légende de Tûan mac Cairill, plus logique que les autres textes, nomme-t-elle les Fir-Domnann avant les Fir-Bolg et les Galiôin4.
[Footnote 1: Comparez aux vers 129-134 des Travaux et des Jours d’Hésiode, le passage de la légende de Tûan mac Cairill, où se trouve l’appréciation de la race de Partholon: Leabhar na-hUidhre, p. 15, col. 2, lignes 23-24.]
[Footnote 2: Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 152-153.]
[Footnote 3: Poème de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 127, col. 1. La partie de ce document qui se rapporte au partage de l’Irlande entre les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, occupe les lignes 28-33. Voir plus bas l’indication des autres textes concernant ce partage.]
[Footnote 4: «Gabais Semion, mac Stariath in-innsi-sea iar-sin; is-dib-side Fir-Domnann, Fir-Bolc ocus Galiûin.» Leabhar na-hUidre, p. 16, col. 2, lignes 6 et 7.]
§2.
Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin dans l’épopée héroïque irlandaise.
Ces trois peuples paraissent avoir été la population [Pg 127]que les Gôidels ou Scots, c’est-à-dire les Irlandais, trouvèrent dans l’île dont ils portent aujourd’hui le nom, quand, à une date jusqu’ici mal déterminée, ils vinrent s’y établir. Dans la période héroïque, les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin ne sont point encore fondus dans la race dominante, et ils y tiennent une place importante parmi les advesaires de ces héros d’Ulster que la littérature épique traite avec une faveur particulière.
Ainsi, dans la grande épopée dont le sujet est l’enlèvement du taureau de Cûalngé, un des principaux épisodes est un duel où le premier des guerriers d’Ulster, c’est-à-dire le célèbre Cûchulainn, a pour adversaire le guerrier le plus éminent de l’armée d’Ailill et de Medb, roi et reine de Connaught; Ce dernier champion, Ferdiad, digne émule du héros qui réunit en sa personne les plus éminentes qualités et qui s’élève en quelque sorte au rang des demi-dieux, est un Fer-Domnann, un homme de Domna, le guerrier le plus accompli de cette race ennemie1.
Dans l’armée à laquelle appartient Ferdiad, les Galiôin sont au nombre de trois mille. La reine Medb, ayant un jour, en char, parcouru le camp pour se rendre compte de l’état de ses troupes, constata que les Galiôin étaient ceux qui étaient venus [Pg 128]à la guerre avec le plus d’entrain. Quand les autres guerriers commençaient à peine à s’installer dans leur campement, déjà les Galiôin avaient dressé leurs tentes. Quand les autres eurent fini de dresser leurs tentes, déjà le repas des Galiôin était prêt. Quand les autres commencèrent à manger, les Galiôin avaient fini; quand les autres terminèrent leur repas, déjà les Galiôin étaient non seulement couchés mais tous endormis2.
Un autre morceau raconte comment, au temps où vivait Cûchulainn, des Fir-Bolg violèrent un engagement pris envers le roi suprême d’Irlande, et devinrent vassaux d’Ailill et de Medb, se rangeant ainsi, comme les Galiôin et les Fir-Domnann, parmi les ennemis de l’Ulster et de l’héroïque pléiade de guerriers qui faisait la gloire de ce royaume. Cette trahison eut pour résultat quatre duels, et dans un de ces combats singuliers, Cûchulainn tua le fils du chef des Fir-Bolg3.
[Footnote 1: «Ferdiad mac Damain, mac Dâre, in mîlid môr-chalma d’Fheraib Domnand.» Comrac Firdead, Livre de Leinster, p. 81, col. 1, lignes 24-25, p. 82, col. 1, lignes 7-8. Cf. O’Curry, On the manners, t. III, p. 414, lignes 5 et 6; p. 420, lignes 2, 3.]
[Footnote 2: Tâin bô Cûalnge, chez O’Curry, On the manners, t. II, p. 259-261.]
[Footnote 3: Poème de Mag Liag, auteur du commencement du onzième siècle, Livre de Leinster, p. 152; O’Curry, On the manners, II, 121-123.]
§3.
Association des Fomôré, ou dieux de Domna, Dê Domnann, avec les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin.
Il y a donc dans la littérature épique irlandaise [Pg 129]une sorte de dualisme. D’un côté Conchobar, Cûchulainn, et les guerriers d’Ulster, héros favoris des file; et de l’autre, un groupe ennemi dont les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin, les Fir-Domnann surtout, autrefois maîtres des trois cinquièmes de l’Irlande, sont un élément fondamental. Les Fir-Bolg, les Fir-Domnann, les Galiôin ont toutes sortes de défauts et de vices: ils sont bavards, traîtres, avares, ennemis de la musique, querelleurs; c’est à leurs adversaires qu’appartiennent en propre, et comme caractère distinctif, la bravoure et la générosité1. La mythologie nous offre un dualisme analogue. D’un côté les dieux bons, les dieux du jour, de la lumière et de la vie, qu’on appelle Tûatha Dê Danann, parmi lesquels on remarque Ogmé à la face solaire, Grian-ainech[2], et dont le chef est in Dag-de, littéralement «le bon Dieu;» de l’autre, les dieux de la mort et de la nuit, les dieux méchants qu’on appelle ordinairement Fomôré. Mais à ceux-ci on donne aussi quelquefois le nom de la principale des trois races ennemies que combattaient les héros d’Ulster: le chef des Fomôré est dit quelquefois [Pg 130]«dieu de Domna3.» Le dieu de Domna, dia ou dê Domnand, est le dieu ennemi, comme les hommes de Domna, Fir-Domnann, sont les hommes ennemis.
Suivant la doctrine celtique, la nuit précède le jour, la mort précède la vie, comme le père précède le fils4; ainsi les dieux mauvais ont précédé les bons, et les hommes méchants sont arrivés en ce monde avant les bons, c’est-à-dire avant les Gôidels ou Scots ou en d’autres termes avant le rameau de la race celtique auquel sont dus les récits légendaires dont nous rendons compte. Cette association des hommes méchants et des dieux mauvais, vaincus les uns et [Pg 131]les autres, se trouve aussi dans la littérature sanscrite de l’Inde où le même mot Dasyu, désigne à la fois les démons et les races ennemies qui ont précédé les Aryens dans l’Inde et sur lesquelles la race aryenne a fait la conquête des vastes plaines situées au sud de l’Himalaya5. Tandis que le groupe oriental de la famille indo-européenne se créait, par la victoire, un nouveau domaine territorial, le groupe occidental de la même famille devait à ses armes un succès semblable; et cet événement militaire, si fécond en conséquences politiques, produisait dans l’ordre littéraire un effet analogue à celui que dans l’Inde il a eu pour résultat, c’est-à-dire un mélange presque identique de l’histoire et de la mythologie.
[Footnote 1: Duald mac Firbis, auteur du dix-septième siècle, a résumé la tradition irlandaise sur ce sujet en quelques vers publiés par O’Curry, Lectures on the mss. materials, p. 580; cf. p. 223-224. Contrairement à l’ancienne doctrine, Duald mac Firbis considère les Fir-Bolg comme plus importants que les Fir-Domnann.]
[Footnote 2: C’est l’opposé de Buar-ainech. Voyez chap. IX, § 4.]
[Footnote 3: Elloth, l’un des Tûatha dê Danann, est tué par le dieu de Domna, dê Domnand, des Fomôré:
Dorochair Elloth con âg athair môrgarg Manannain Ocus Donand chomlan cain la Dê n-Domnand d’Fhomorchaib.Poème de Flann Manistrech, mort en 1056, dans le Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 25, 26. Lors de la seconde bataille de Mag-Tured, un des chefs des Fomôré est Indech, fils du dieu de Domna, «mac dê Domnann» (British Museum, ms. Harleian 5280; O’Curry, Lectures on the mss. materials, p. 249). Le Livre des conquêtes, parlant de la même bataille dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9-10, ajoute que Indech, fils du dieu de Domna, est roi: «Indech mac Dê Domnand in rî,» et il a dit un peu plus haut que, dans la seconde bataille de Mag-Tured, Ogma, fils d’Elada, fut tué par Indech, fils d’un Dieu, roi des Fomôré. Livre de Leinster, p. 9, col. 2, 122-4, cf. p. 11, col. 2, l. 33. Ainsi le même personnage mythique est à la fois fils du dieu de Domna et du roi des Fomôré.]
[Footnote 4: César, De bello gallico, VI, 18, §§ 1, 2, 3.]
[Footnote 5: Bergaigne, La religion védique, t. II, p. 208-219.]
§4.
Etablissement des Fir-Bolg, des Fir-Domnann et des Galiôin en Irlande.
Les Fomôré, dieux de la nuit, de la mort et du mal, sont venus en Irlande avant les Tûatha Dê Danann, ou dieux du bien, de la lumière, de la vie. En effet, les Tûatha Dê Danann n’ont point encore paru dans notre exposé, et nous verrons plus tard comment ils arrivèrent en Irlande. Mais nous avons déjà parlé à deux reprises des Fomôré; nous avons vu leurs combats contre Partholon et contre [Pg 132]Némed1: les Fomôré sont donc contemporains des deux races légendaires qui ont les premières habité l’Irlande; et dans la littérature irlandaise primitive, aucun récit ne nous raconte comment ils sont venus en Irlande: C’est à une date plus récente qu’on a imaginé d’en faire une tribu de pirates arrivant par mer comme les Scandinaves et les Danois du neuvième et du dixième siècle2; il n’y a pas, il ne paraît avoir jamais existé de récit intitulé: «Emigration des Fomôré ou des dieux de Domna en Irlande.» Ces dieux semblent remonter à l’origine même des choses. Mais il y avait un récit où l’on voyait comment les hommes de Domna étaient venus dans cette île.
Le titre de ce récit est compris dans les deux plus anciens catalogues de la littérature épique irlandaise, dont le premier paraît, avons-nous dit, remonter aux environs de l’année 700. Ce titre, «Emigration des Fir-Bolg,» Tochomlod Fer m-Bolg, ne mentionne que le premier des trois peuples dont les Fir-Domnann étaient le principal. Mais quoique cette pièce soit perdue, les débris qui nous en ont été conservés par divers documents montrent quelle place importante y tenaient les hommes de Domna. «Cinq rois,» nous dit un poème attribué à Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, «vinrent à travers la mer bleue dans trois flottes. L’affaire n’était pas petite; avec [Pg 133]eux étaient les Galiôin, les Fir-Bolg et les Fir-Domnann.» Un de ces cinq rois était celui des Fir-Bolg; il s’appelait Rudraige, et occupa le nord de l’Irlande, l’Ulster. Les Fir-Domnann avaient pour eux seuls trois rois qui fondèrent chacun un royaume: le royaume de Connaught, celui de Munster septentrional et celui de Munster méridional. Enfin les Galiôin, commandés comme les Fir-Bolg par un seul roi, fondèrent le royaume de Leinster. Les cinq rois étaient frères; ils confièrent l’autorité suprême à l’un d’entre eux, au roi des Galiôin Slane3.