Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.
Au onzième siècle, on disait aussi que la raison qui l’avait fait accepter pour roi par les Tûatha Dê Danann était que leur roi Nûadu, ayant perdu la main dans la première bataille de Mag-Tured, se trouvait, par l’effet de cette mutilation, incapable de rester sur le [Pg 169]trône. Il était de principe, en Irlande, que tout roi dont le corps était défiguré par une mutilation grave devait être déposé. Il fallut sept ans à Dian-Cecht, le médecin des Tûatha Dê Danann, et à Creidné, leur ouvrier en bronze, pour fabriquer la main nouvelle qui fit cesser la difformité de Nûadu et lui permit de remonter sur le trône. Alors Bress en descendit, et Nûadu y resta vingt ans; puis il fut tué à la seconde bataille de Mag-Tured. Mais ces données chronologiques sont étrangères à la légende primitive. Dans cette légende, il n’y avait pas de dates d’années: ne connaissant pas la première bataille de Mag-Tured, la tradition mythologique faisait perdre la main à Nûadu dans la bataille de Mag-Tured, qu’on a depuis appelée la seconde; elle ne mettait pas d’intervalle entre la fin du règne de Bress et la bataille de Mag-Tured, dite depuis la seconde, qui est amenée par la vengeance impuissante de Bress détrôné.
[Footnote 1: Des généalogies relativement modernes donnent pour père à Elatha, Neit, dieu de la guerre: «Neith idon dia catha la-gêntib Gaedel.» Glossaire de Cormac, dans le Leabhar Breac, p. 269, col. 2, ligne 35. La bonne orthographe est Neit sans th, comme l’a corrigé avec raison M. Whitley Stokes, Sanas Chormaic, p. 122; et, mieux encore, Nêit avec un accent sur l’e, ibid., p. 39. Neit est classé parmi les Tûatha Dê Danann par le Livre des Conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 1, lignes 2-11. Cette doctrine est empruntée à Flann Manistrech, mort en 1056. Livre de Leinster, p. 11, col. 2, lignes 18, 19.]
[Footnote 2: Il ne faut pas confondre Bress avec Breas, envoyé par les Tûatha Dê Danann à la rencontre de Sreng, avant la première bataille de Mag-Tured. Breas fut tué dans cette bataille. O’Curry, On the manners, t. II, p. 239.]
[Footnote 3: Livre des conquêtes, dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 29, 30.]
[Footnote 4: La plus ancienne mention de cette date se trouve, à notre connaissance, dans le poème chronologique de Gilla Coemain, mort en 1072. Livre de Leinster p. 127, col. 1, lignes 50, 51.]
§2.
Règne de Bress. Avarice de ce prince.
Bress était d’une avarice excessive, exigeant des impôts exorbitants et ne donnant rien. On raconte, par exemple, qu’il prétendait s’attribuer le lait de toutes les vaches brunes sans poil. De prime-abord, il semble que, les vaches de cette catégorie étant peu nombreuses, un pareil impôt n’avait rien d’exagéré; mais Bress, ayant fait allumer un grand feu de [Pg 170]fougère, voulut faire passer dans ce feu toutes les vaches de Munster, qui, de cette façon, auraient rempli les conditions du programme de l’impôt et dont le lait serait devenu propriété royale1.
Ce qui mécontenta surtout, c’était la mauvaise réception qu’on trouvait chez lui. La vieille Irlande a toujours vécu en festins: festins chez les chefs qui donnaient l’hospitalité à leurs vassaux, festins chez les vassaux que leurs chefs honoraient de fréquentes visites. Mais quand les sujets de Bress sortaient du palais de leur souverain, ils n’avaient pas, dit-on, de tache de graisse à leurs couteaux; et quelqu’un qui n’aurait pas aimé l’odeur de la bière aurait pu s’approcher d’eux sans crainte d’être incommodé par leur haleine. L’excessive frugalité des repas offerts par Bress à ses invités n’était pas compensée par les amusements que leur esprit pouvait trouver dans son palais. Aux assemblées tenues chez lui on n’entendait jamais un file raconter une histoire ou chanter un poème. Jamais un auteur de compositions satiriques n’y venait égayer l’auditoire; jamais on n’y entendait le son de la harpe, de la flûte ou de la trompette; jamais un jongleur ou un bouffon n’y était appelé par le roi pour distraire les tristes assistants. Si Bress eût demandé le concours des file, des musiciens, des jongleurs et des bouffons, il aurait été obligé de leur donner un salaire; c’est ce [Pg 171]qu’avant tout sa sordide lésinerie voulait éviter. Enfin Bress était Fomôré, et, comme tel, ennemi des lettres et des arts, des lettrés et des artistes. Les lettres et les arts sont une création des Tûatha Dê Danann, dieux du jour et de la vie. Les Fomôré sont les dieux de l’ignorance comme de la mort et de la nuit.
[Footnote 1: Dinn-senchus, dans le Livre de Leinster, p. 169, col. 1; p. 214, col. 2.]
§3.
Le file Corpré. Fin du règne de Bress.
Un soir, cependant, un file se rendit à la cour: c’était Corpré, dont la mère Etan1 était elle-même une femme de lettres2. Il était de la race des Tûatha Dê Danann. Le roi lui fit donner une petite chambre sans lumière ni feu, où il n’y avait d’autre mobilier qu’une petite table sur laquelle, après une longue attente, on lui servit trois pains secs. Corpré se vengea par une satire en quatre vers:
Point de mets sur plats rapides, Point de lait de vache pour faire grandir les veaux; [Pg 172] Point d’asile pour l’homme qui s’égare dans les ténèbres; Point de salaire pour la troupe de conteurs d’histoires: que telle soit la prospérité de Bress3!Ce fut, dit-on, la première satire qui ait été composée en Irlande4. On sait la puissance magique que les satires des file exerçaient sur l’esprit du peuple. Celle-ci mit fin au règne de Bress; les Tûatha Dê Danann opprimés se soulevèrent, et, sans essayer de résistance, Bress prit la fuite, abandonnant à Nûadu le trône et Tara, alors, comme à l’époque héroïque, capitale de l’Irlande. Ce fut ainsi que la science des file remporta sa première victoire.
[Footnote 1: Glossaire de Cormac, aux mots Cernine et Rîss. Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 11, 39, cf. 43, 44; Sanas Chormaic, p. 37, 144, cf. 159. Poème attribué à Eochaid hûa Flainn, dans le Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 33.]
[Footnote 2: Etan, en moyen irlandais Edan, est à la fois le nom d’une déesse et celui d’une composition poétique. «Edan, ingen Dian-Cêcht, bannlicerd, de cujus nomine dicitur edan idon aircedul.» Glossaire de Cormac, dans le Leabhar Breac, p. 267, col. 1, lignes 5, 6. Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 19; Sanas Chormaic, p. 67, a corrigé avec raison Etan.]
[Footnote 3: Voir plus haut, t. I, p. 260.]
[Footnote 4: Is-î-sein cêt-âer dorônad in-Érinn. Commentaire de l’Amra Choluim Chilli, dans le Leabhar na-hUidhre, p. 8, col. 1, lignes 27, 28. Cf. O’Beirne Crowe, The Amra Choluim Chilli, p. 26, et Livre jaune de Lecan, manuscrit H. 2. 16 du Collège de la Trinité de Dublin, col. 805.]
§4.
Guerre des Fomôré contre les Tûatha Dê Danann—Les guerriers fomôré Balar et Indech.
Bress alla chercher asile chez Elatha son père, qui le reçut très froidement, paraissant croire que ce sort était mérité. Cependant il lui fournit des troupes pour reconquérir son trône et le recommanda à deux puissants chefs des Fomôré. Le premier était [Pg 173]Balar, dit aux coups puissants, en irlandais balc-beimnech. Chose remarquable, des deux yeux de ce redoutable guerrier, l’un, habituellement fermé, ne pouvait s’ouvrir sans jeter la mort sur les malheureux que son regard atteignait. Le second chef des Fomôré était Indech, que le Livre des conquêtes appelle, dans un endroit, fils du dieu de Domna1, c’est-à-dire du dieu qu’auraient adoré les Fir-Domnann, la principale des trois races historiques qui ont précédé en Irlande la race dominante connue sous les noms de Gôidels, Scots ou Fêné.
On se rappelle que les trois races préceltiques, dominées depuis par les Gôidels, Scots ou Fêné, c’est-à-dire par les Celtes occidentaux, nouveau venus et conquérants, sont: les Fir-Bolg, les Fir-Domnann et les Galiôin; mais, pour abréger, on désigne l’ensemble de ces trois peuples, ou par le mot composé Fir-Bolg, ou par le mot composé Fir-Domnann, «hommes de Domna». Indech est appelé, dans le Livre des conquêtes, fils du dieu de cette population, mac Dê Domnann, «fils du dieu de Domna.» Dans le même document, quelques lignes plus haut, on lit qu’Indech est fils du dieu, roi des Fomôré2. Nous verrons plus loin que le roi des Fomôré s’appelait Téthra. Mais le point sur lequel nous voulons appeler l’attention est que, dans l’idée irlandaise, les Fomôré, dieux [Pg 174]méchants, adversaires mythiques des dieux bons, sont associés aux populations historiques qui, ayant précédé les Irlandais dans leur île ou la race celtique en Irlande, sont pour cette race des ennemis héréditaires. Le même phénomène, avons-nous dit déjà, s’observe dans l’Inde, où les Dasyu sont à la fois et les démons adversaires mythiques des dieux, et les ennemis humains, les adversaires historiques à peau brune ou noire, du peuple blanc qui chantait les hymnes védiques3.
[Footnote 1: Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 9, 10.]
[Footnote 2: «La-hIndech mac de rîg na-Fomorach.» Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4.]
[Footnote 3: Max Duncker, Geschichte des Alterthums, tome III, p. 8, 9.]
§5.
Arrivée de Lug chez les Tûatha Dê Danann à Tara.
Les Fomôré firent leurs préparatifs pour reconquérir l’Irlande. Les Tûatha Dê Danann étaient en mesure de leur opposer une vigoureuse résistance. Un de leurs principaux guerriers fut Lug, fils d’Ethniu. Ethniu, sa mère, était fille de Balar, le plus terrible des chefs des Fomôré1; mais Lug, par son père [Pg 175]appelé Cîan par les uns, Dagdé par les autres, appartenait aux Tûatha Dê Danann2. Par son éducation, il appartenait à leurs ennemis. Son père, suivant l’usage irlandais, qui était de confier les jeunes enfants à des mains étrangères, avait choisi, pour élever son fils, Tâltiu, fille de Magmôr et femme d’Eochaid mac Eirc, dernier roi des Fir-Bolg, dit aussi Mac Duach3, que nous avons vu tué par les Tûatha Dê Danann. Mais Lug se rappela son père; ce fut dans les rangs des Tûatha Dê Danann qu’il résolut de combattre. Il se rendit à Tara, capitale de l’Irlande, où Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait pris la place de Bress fugitif et organisait la résistance à l’invasion dont le menaçaient [Pg 176]Balar aux coups puissants et Indech, fils du dieu de Domna ou du dieu roi des Fomôré.
Quand Lug se présenta à la porte de Tara, le portier l’arrêta. «Qui êtes-vous?» lui demanda-t-il. «Je suis charpentier,» répondit Lug. «Nous n’avons pas besoin de charpentier,» répliqua le portier, «car nous en avons un très bon: c’est Luchta, fils de Luchaid.»—«Mais,» reprit Lug, «je suis un excellent forgeron.»—«Nous n’avons pas besoin de forgeron,» répondit le portier, «car nous en avons déjà un bon: c’est Colum Cuaellemeach.» Lug insista. «Je suis champion ou guerrier de profession,» dit-il. «Nous n’avons pas besoin de champion,» répliqua le portier, «puisque nous en avons un, qui est Ogmé4, fils d’Ethniu,»—l’Ogmios gaulois, sur lequel Lucien, au second siècle de notre ère, a écrit une intéressante étude.—«Bien,» reprit Lug, «mais je suis harpiste.»—«Nous n’avons pas besoin de harpiste,» répondit le portier, «puisque nous en avons un excellent, qui est Abcan, fils de Becelmas.» Lug ne se décourageait pas. «Je suis file et historien,» dit-il. «Nous n’avons que faire de gens de ce métier-là,» répondit le portier; «nous avons un homme qui est un maître accompli en poésie et en histoire: c’est En, fils d’Ethoman.» Mais Lug n’en avait pas fini avec l’énumération des nombreuses ressources qu’offraient ses multiples facultés. «Je suis sorcier,» dit-il. «Nous [Pg 177]n’avons pas besoin de sorcier,» répondit le portier, «car nous avons beaucoup de druides parmi nous.»—«Soit,» reprit Lug; «je suis médecin.»—«Nous n’avons pas besoin de médecin,» répondit le portier, «car nous en avons un excellent: c’est Dîan-Cecht.»—«Eh bien, je suis bon échanson.»—«Nous n’avons pas besoin d’échanson,» répliqua le portier, «il y en a déjà neuf chez nous.»—«Eh bien,» dit Lug, «je suis un excellent ouvrier en bronze.»—«Nous n’avons que faire d’ouvriers en bronze,» répondit le portier, «puisque nous avons chez nous le fameux Creidné.»—C’était Creidné qui, avec Dian-Cecht, avait remplacé par une main artificielle la main que Nûadu, roi des Tûatha Dê Danann, avait perdue en combattant les Fir-Bolg.
Mais toutes ces offres de Lug n’étaient qu’un prélude à l’offre définitive qu’il allait adresser au roi des Tûatha Dê Danann.—«Allez,» dit-il au portier de Tara, «allez trouver votre maître, énumérez-lui les métiers divers dont je viens de vous parler, et demandez-lui si parmi les compagnons de guerre qui l’entourent, il en peut trouver un qui connaisse et sache pratiquer comme moi toutes ces professions.» Le portier transmit ce message au roi, et le roi lui ordonna de faire entrer Lug, qui fut proclamé ollam ou docteur suprême des sciences5, [Pg 178]et reçut le surnom de «prince aux sciences multiples,» sabd il-dânach[6]. Lug n’est autre chose que le dieu gaulois qui, suivant César, avait inventé tous les arts: omnium inventorem artium. César l’appelle Mercure, conformément au système qui lui fait donner des noms latins à tous les dieux gaulois7. Mais le nom celtique de ce dieu paraît dans deux inscriptions romaines de la période impériale, l’une de Suisse, l’autre d’Espagne8, et il a fourni en Gaule le premier terme d’un nom porté par plusieurs villes dont la principale est Lyon, Lugu-dunum puis Lug-dunum.
[Footnote 1: Lug est appelé mac Eithne dans un poème attribué à Eochaid ûa Flainn, poète du dixième siècle: Livre de Leinster, p. 10, col. 2, ligne 31; il est surnommé mac Eithlend dans un poème probablement de la même époque, que l’on prétend avoir été écrit par Columb Cille (Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 14); et dans un quatrain anonyme (ibid., p. 10, col. 1, ligne 10). Le premier de ces documents suppose un nominatif Etan, au génitif Ethne, non Ethnend, écrit avec l pour n dans les deux autres et dans des textes plus récents. C’est le Livre des Conquêtes qui nous apprend qu’Ethniu était fille de Balar: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 44, 45.]
[Footnote 2: Cîan, père de Lug, aurait été fils de Dian-Cecht, si nous en croyons le Livre des Conquêtes, onzième siècle: Livre de Leinster, p. 9, col. 1, lignes 43, 44; p. 10, col. 1, lignes 2, 3. C’est à peu près la doctrine de Gilla Coemain, auteur du onzième siècle, dans son poème chronologique (Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 1, 2), où l’on voit que Lug était petit-fils de Dian-Cecht. Suivant un des quatrains de ce poème, Lug régna quarante ans, et Mac Cuill donna la mort au petit-fils de Dian-Cecht; or ce petit-fils de Dian-Cecht était bien Lug, car nous lisons dans un poème de Flann Manistrech, qui, comme Gilla Coemain, écrivait au onzième siècle, que Lug fut tué par Mac Cuill (Livre de Leinster, p. 11, col. 2, ligne 7). Mais une composition d’Urard mac Coisi, auteur du dixième siècle, fait de Lug le fils de Dagdé. Voir notre tome I, p. 285, 286. Il paraît que Cîan a été un synonyme de Dagdé. Cîan, employé comme adjectif, veut dire «lointain,» et Dagdé signifie «bon dieu.»]
[Footnote 3: Poème attribué à Columb Cille, Livre de Leinster, p. 8, col. 2, lignes 26, 27; Livre des Conquêtes, p. 9, col. 2, lignes 34 et suivantes. Nous avons expliqué plus haut, p. 137, comment Magmôr, dont elle est fille, et dont on a fait un roi d’Espagne, est le pays des morts.]
[Footnote 4: En moyen irlandais, Ogma.]
[Footnote 5: Ce récit est compris dans la légende de la seconde bataille de Mag-Tured, British Museum, manuscrit Harleian 5280, folios 52 et suivants. Nous le reproduisons d’après la traduction qu’en a donnée O’Curry: On the manners, t. III, p. 42-43.]
[Footnote 6: Ce surnom de Lug ne se trouve pas seulement dans le texte cité dans la note précédente: il est donné au même personnage divin dans la composition d’Urard mac Coisi, intitulée Orgain Maelmilscothaig (Bibliothèque bodléienne d’Oxford, manuscrit Rawlinson B. 512, folio 110 recto, colonne 1), où le mot Lug, développé au moyen d’un suffixe, devient Lugaid, au génitif Lugdach. Sur le sens du mot sabd ou sab, voyez Grammatica celtica, 2e édition, p. 255, 258.]
[Footnote 7: De bello gallico, livre VI, chap. XVII, § 1.]
[Footnote 8: Mommsen, Inscriptiones Confœderationis helveticæ, n° 161; Corpus inscriptionum latinarum, t. II, n° 2818.]
§6.
Revue des gens de métiers par Lug.
Quand il fut question d’organiser l’armée qui devait combattre les Fomôré, Lug fut chargé avec Dagdé d’indiquer aux hommes des différents corps de métiers quelle fonction ils auraient à remplir dans le [Pg 179]combat. Lug et Dagdé appelèrent devant eux les forgerons, les ouvriers en bronze, les charpentiers, les médecins, les sorciers, les échansons, les druides, les file, et convinrent avec chacun de ce que chacun devait faire pendant la bataille qui allait se livrer contre les Fomôré1.
Le premier des hommes de métier qui se rendirent à l’invitation de Dagdé et de Lug fut Goibniu le forgeron. «Quel concours pourrez-vous nous donner?» lui demanda Lug.—«Je ferai,» répondit Goibniu, «les nouvelles armes dont on aura besoin; quand la bataille durerait sept ans, on peut compter sur moi pour remplacer les lances dont le fer se séparera de la hampe et les épées qui se briseront. Avec les lances fabriquées par moi, jamais un guerrier ne manque son coup, et la chair que ce coup atteint cesse pour jamais de jouir des douceurs de la vie. Dub, le forgeron des Fomôré, n’en peut pas dire autant.»
Après Goibniu le forgeron vint le tour de Creidné, l’ouvrier en bronze.—«Et vous, Creidné,» demanda Lug, «quel service nous rendrez-vous?»—«Je fabriquerai,» répondit Creidné, «pour tous les hommes de notre armée, les rivets qui fixent aux hampes les pointes des lances. Je fabriquerai la poignée des épées, la saillie centrale, ou umbo, et la bordure des boucliers dont nos guerriers auront besoin.»
[Pg 180]Après Creidné, Lug passa à Luchtiné le charpentier.—«Et vous, Luchtiné,» lui demanda-t-il, «quelle aide nous donnerez-vous?»—«Je fournirai,» répondit Luchtiné, «autant de boucliers et de hampes de lances qu’il en faudra2.»
Les autres gens de métier se présentèrent ensuite; chacun fut interrogé; le rôle de chacun, pendant l’action, fut déterminé par Lug. .
[Footnote 1: Manuscrit du British Museum, Harleian 5280, analysé par O’Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 249.]
[Footnote 2: British Museum, manuscrit Harléien 5280; O’Curry, On the manners, t. II, p. 248-249.]
§7.
Seconde bataille de Mag-Tured. Fabrication des javelots.
La bataille commença le 1er novembre, fête de Samain, premier jour de l’hiver celtique [1]. On se rappelle que les Tûatha Dê Danann, étaient arrivés le 1er mai, fête de Beltiné, premier jour de l’été.
Les Tûatha Dê Danann étaient commandés par leur roi Nûadu, les Fomôré avaient pour roi Téthra, qui ne joua qu’un rôle secondaire dans cette bataille célèbre. Elle dura plusieurs jours. A leur grand étonnement, les Fomôré virent que les armes des Tûatha Dê Danann étaient toujours en parfait état, tandis que les leurs, dès la première journée, [Pg 181]se trouvaient déjà en grande partie hors de service. C’est que Goibniu le forgeron, Creidné l’ouvrier en bronze, Luchtiné le charpentier remplaçaient, chez les Tûatha Dê Danann, les armes que la lutte avait détruites ou gravement détériorées. En trois coups, Goibniu, à sa forge, fabriquait un fer de lance, et le dernier coup la rendait parfaite. En trois coups, Luchtiné faisait une hampe de lance et le troisième coup lui donnait la perfection. Des mains de Creidné, l’ouvrier en bronze, les rivets sortaient avec la même rapidité et le même fini. Quand Goibniu avait terminé un fer de lance, il le saisissait dans une pince, et de cette pince le lançait dans le jambage de la porte, où le fer se fixait par la pointe, la douille en avant. Alors Luchtiné le charpentier lançait une hampe dans la douille et son coup était si sûr et si vigoureux que la hampe, atteignant la douille, pénétrait jusqu’au fond. Aussitôt Creidné, l’ouvrier en bronze, qui tenait dans sa pince les rivets terminés, les lançait sur le fer de lance: le mouvement était si juste et si puissant que les rivets, sans manquer jamais d’atteindre les trous ménagés dans le fer par le forgeron, pénétraient dans le bois à la profondeur voulue; ainsi, en un instant, et sans qu’il fût besoin de retouche, l’arme était achevée et pouvait être livrée au guerrier qui en avait besoin2.
[Pg 182]Grâce à la merveilleuse organisation de la fabrique d’armes, ainsi conduite par Goibniu, Luchtiné et Creidné, les Tûatha Dê Danann eurent bientôt sur les Fomôré une grande supériorité. Les Fomôré n’en comprenaient point la cause. Pour la découvrir, ils eurent recours à l’espionnage.
[Footnote 1: Iar Samain sain, poème de Flann Manistrech, mort en 1056, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, ligne 32. Cf. O’Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 250.]
[Footnote 2: Glossaire de Cormac, au mot Nescoit. Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 32; Sanas Chormaic, p. 123. Les mêmes détails se trouvent dans le récit de la seconde bataille de Mag-Tured, conservé par le manuscrit Harléien 5280 du British Museum. O’Curry, On the manners, t. II, p. 249. C’est une des raisons que nous avons pour faire remonter le récit de la seconde bataille de Mag-Tured beaucoup plus haut que l’écriture du manuscrit Harléien, qui ne date que du quinzième siècle.]
§8.
L’espion Rûadan.
Bress, le roi détrôné d’Irlande, qui voulait recouvrer sa couronne, avait un fils, nommé Rûadan, qui aurait pu, presque au même titre, se placer dans les rangs de l’une où de l’autre des deux armées belligérantes: Brig[it], mère de Rûadan, était fille de Dagdé, l’un des chefs principaux des Tûatha Dê Danann, dont Bress, Fomôré de naissance, était le plus ardent ennemi1.
Cette parenté n’a rien qui doive nous surprendre. Bress, Fomôré, est le gendre de Dagdé, l’un des chefs des Tûatha Dê Danann. Nous avons déjà vu que Lug, un autre des chefs des Tûatha Dê Danann, est, par sa mère, petit-fils de Balar, un des chefs [Pg 183]des Fomôré. De même Brîan, Iuchar et Iucharba, trois personnages que des textes appellent les trois dieux du génie ou de Dana, trî dêi Dana, trî dêe Donand[2], c’est-à-dire les trois chefs principaux des Tûatha Dê Danann, sont fils du Fomôré Bress, et c’est seulement par leur mère Brigit, fille de Dagdé, qu’ils appartiennent aux Tûatha Dê Danann3. Ainsi, lorsque la mythologie grecque nous raconte le combat des dieux et des Titans, elle met à la tête de l’armée des dieux Zeus, dont le père, Kronos, marche à la tête des Titans, et doit être avec eux vaincu par son fils.
Rûadan, un des guerriers fomôré, était frère germain de Brîan, Iuchar et Iucharba, que la mythologie irlandaise classe parmi les Tûatha Dê Danann. Il était, par sa mère, petit-fils de Dagdé, que nous avons vu chargé avec Lug de l’organisation de l’armée des Tûatha Dê Danann. Envoyé par les Fomôré au camp des Tûatha Dê Danann, Rûadan fut bien accueilli par ces derniers, et en profita pour aller visiter la fabrique d’armes où travaillaient avec tant d’adresse Goibniu le forgeron, Luchtiné le charpentier, Creidné l’ouvrier en bronze. Il observa par quel procédé ces trois ouvriers confectionnaient les armes dont les Fomôré avaient senti pendant le combat le redoutable effet. Puis il sortit du camp des Tûatha Dê Danann, regagna celui des Fomôré, [Pg 184]et leur raconta ce qu’il avait vu. Les Fomôré le renvoyèrent chez les Tûatha Dê Danann avec ordre de tuer Goibniu le forgeron, dans l’espérance qu’à la prochaine bataille les Tûatha Dê Danann ne pourraient remplacer les armes brisées ou perdues. Rûadan fut reçu comme la première fois dans le camp des Tûatha Dê Danann, et alla demander aux trois ouvriers une lance qu’ils lui donnèrent, après avoir fabriqué, Goibniu le fer, Creidné les rivets, Luchtiné la hampe. Une femme, dont le métier était d’aiguiser les armes quand elles sortaient des mains de ces habiles ouvriers, lui aiguisa sa lance, puis la lui livra. Aussitôt Rûadan retourna à la forge et frappa le forgeron de l’arme même que celui-ci lui avait donnée. Le forgeron fut blessé, mais eut assez de force pour saisir la lance et la retourner contre Rûadan; il le perça de part en part et le tua.
[Footnote 1: O’Curry, On the manners, t. II, p. 250.]
[Footnote 2: Voir notre tome I, p. 283, note 2.]
[Footnote 3: Ibid., page 57, note 4.]
§9.
_Seconde bataille de Mag-Tured _ (suite). Blessures d’Ogmé et de Nûadu.
La bataille recommença. Plusieurs guerriers de l’armée des Tûatha Dê Danann y reçurent des blessures que les textes du onzième siècle transforment en coups mortels. On cite surtout les exploits de deux guerriers fomôré dont nous avons déjà parlé. L’un était Indech, fils du dieu de Domna ou du roi [Pg 185]des Fomôré; il frappa Ogmé1, l’Ogmios gaulois de Lucien. L’autre, et le plus redoutable, était Balar aux coups vigoureux, Balcbeimnech; Balar atteignit Nuadu Argat-lâm «à la main d’argent,» roi des Tûatha Dê Danann, qui, si nous acceptons la forme moderne de la légende, avait perdu sa main naturelle vingt-sept ans plus tôt, à la première bataille de Mag-Tured, en combattant les Fir-Bolg. La légende, dans sa forme la plus ancienne, ne connaît qu’une seule bataille de Mag-Tured. Nûadu perdait sans doute la main au commencement de cette bataille, se la faisait remplacer, revenait se précipiter au milieu des bataillons ennemis, et là recevait une nouvelle blessure qui aurait été mortelle si un dieu avait pu mourir, et qui n’amena sa mort qu’aux temps chrétiens2, quand la légende évhémériste abaissa au rang des hommes les merveilleux immortels adorés par les païens.
La blessure si grave qui atteignit Nûadu, lorsque, pour la seconde fois, il fut frappé, ne provenait ni d’un coup de lance ni d’un coup d’épée. Balar avait un mauvais œil. Il le tenait ordinairement fermé; mais quand il l’ouvrait, le regard de cet œil était mortel pour toute personne qu’il atteignait. Ce regard, [Pg 186]c’est la foudre3. Balar, le Fomôré, jeta donc sur Nûadu, le roi des Tûatha Dê Danann, un regard de son mauvais œil, Nûadu fut terrassé, mis hors de combat; il mourut même, dit-on, autant qu’un dieu peut mourir, ce qui ne l’empêchait pas d’être un dieu vivant aux temps historiques, et de recevoir, sous l’empire romain, aux temps païens, les hommages de pieux fidèles dans un temple bâti sur les bords de la Severn4.
Les dieux homériques, bien qu’immortels, ne sont pas invulnérables. Ce n’est pas impunément qu’Aphrodite et Arès, se mêlant aux troupes des Troyens, affrontent, sous les murs d’Ilion assiégée par les Grecs, la lance redoutable dont est armé Diomède, le dompteur de chevaux. Quoique fille de Zeus, dieu suprême, Aphrodite est blessée à la main, son sang coule; elle jette un grand cri, et, souffrant de violentes douleurs, elle s’enfuit vers l’Olympe, séjour des dieux5. La place de cette déesse n’était pas au milieu des combats, mais c’était bien le lot d’Arès, dieu de la guerre. Et cependant la lance de Diomède atteignit Arès à la ceinture; le dieu blessé jeta un cri comparable à celui qu’auraient poussé neuf ou dix mille hommes réunis, et, imitant la fuite de la déesse de l’amour, le dieu de la guerre se réfugia dans l’Olympe, où Zeus, juste et bon, après l’avoir [Pg 187]sévèrement réprimandé, fit panser et guérir sa blessure6.
Il y a donc, ici comme ailleurs, une grande ressemblance entre la mythologie irlandaise et la mythologie grecque. Mais revenons sur le champ de bataille de Mag-Tured, où les Tûatha Dê Danann et les Fomôré sont en présence, et où Nûadu, roi des Tûatha dê Danann, vient d’être frappé et mis hors de combat par Balar, dieu de la foudre, un des principaux chefs des Fomôré, c’est-à-dire des dieux de la mort et de la nuit7.
[Footnote 1: Lebar gabala, ou «Livre des conquêtes» dit aussi «des invasions,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 3, 4, 9, 10. Poème de Flann Manistrech, p. 11, col. 1, ligne 33.]
[Footnote 2: Poème de Flann Manistrech, Livre de Leinster, p. 11, col. 1, lignes 31-32.]
[Footnote 3: Nous trouvons une doctrine identique chez M. J. Darmesteter, Ormazd et Ahriman, p. 122, 123. C’est le soleil qui est le bon œil.]
[Footnote 4: Voir plus haut, p. 155.]
[Footnote 5: Iliade, livre V, vers 334 et suivants.]
[Footnote 6: Iliade, livre V, vers 855 et suivants.]
[Footnote 7: Le dieu celtique de la foudre n’est pas le dieu par excellence de la lumière comme dans la mythologie grecque, où la foudre est l’insigne caractéristique de Zeus. Il y a là une différence fondamentale entre la mythologie celtique et la mythologie grecque.]
§10.
Seconde bataille de Mag-Tured (suite et fin). Mort de Balar. Défaite des Fomôré. L’épée de Téthra tombe entre les mains d’Ogmé.
Lug, voulant venger Nûadu, s’approcha de Balar, dont le mauvais œil s’était refermé. Balar, apercevant le nouvel adversaire qui s’avançait vers lui, commençait à soulever la paupière qui voilait l’œil redoutable; mais Lug fut plus prompt que lui: d’une pierre lancée par sa fronde il l’atteignit sur l’œil mauvais et lui traversa le crâne. Balar tomba mort au [Pg 188]milieu de ses guerriers épouvantés. Nous avons déjà dit que Balar était le grand-père maternel de Lug son meurtrier1.
Les Fomôré furent mis en déroute. L’épée même de Téthra, leur roi, fit partie du butin qui tomba entre les mains des vainqueurs: un des Tûatha Dê Danann, le héros Ogma, ou mieux Ogmé, s’en empara. Il la tira du fourreau2 et la nettoya. Alors, prenant la parole, l’épée raconta les hauts faits que jusque-là elle avait accomplis, Dans ce temps-là, en effet, dit l’auteur inconnu du récit de la seconde bataille de Mag-Tured, les épées parlaient; et voilà pourquoi elles ont jusqu’à ce jour gardé une puissance magique. Elles parlaient, ou plutôt elles semblaient parler; car les voix qu’on entendait étaient, dit le conteur chrétien, celles de démons cachés dans ces armes. Les démons y habitaient, parce que, dans ce temps-là, les hommes adoraient les armes; et l’on considérait les armes comme des protecteurs surnaturels, ajoute l’écrivain épique irlandais3.
[Pg 189]Le culte de l’épée était aussi connu chez les Germains: c’était le symbole du dieu qui, en vieux Scandinave, s’appelle Tyr, et, en vieil allemand, Zio; son nom a la même racine que celui du Zeus des Grecs et du Jupiter des Romains; mais les attributs qu’il avait acquis chez les Germains l’ont fait considérer comme identique au Mars romain. Une épée le représentait, comme dans la Rome primitive une lance représentait Mars, auquel on n’avait pas encore élevé de statue4.
L’épée de Téthra, dieu des Fomôré et des morts5, offre une grande ressemblance avec celle du dieu de la guerre germain Zio ou Tyr, et avec la lance de Mars. Or, avons-nous dit, Ogmé s’empara de l’épée de Téthra. Ogmé, en Irlande, est le champion divin, le type par excellence de l’homme qui fait de la guerre sa profession. Nous savons, par Lucien, qu’il était honoré en Gaule, et que les Celtes l’appelaient Ogmios. Au deuxième siècle, époque où écrivait Lucien, on lui [Pg 190]avait élevé des statues qui lui donnaient les insignes de l’Héraclès grec: la peau de lion, la massue, le carquois et l’arc. Mais ces statues se distinguaient de celles du demi-dieu hellénique en deux points: elles faisaient du dieu gaulois un vieillard, et lui attribuaient le don de l’éloquence, figuré par des chaînes qui, partant du bout de sa langue, traînaient à sa suite des auditeurs ravis6.
Ces statues étaient l’œuvre d’artistes grecs. Si ces sculpteurs eussent moins subi l’influence des traditions de leur race et de la mythologie nationale des Hellènes, au lieu de l’arc et de la massue d’Héraclès ils auraient mis entre les mains d’Ogmios le gæsum, ou lance celtique, et l’épée de Téthra7.
[Footnote 1: Lebar gabala ou «Livre des conquêtes,» dans le Livre de Leinster, p. 9, col. 2, lignes 7 et 8. Sur cette partie de la seconde bataille de Mag-Tured, voyez O’Curry, On the manners, t. II, p. 251, 288.]
[Footnote 2: «Tofoslaic.» O’Curry, On the manners, t. II, p. 254, traduit ce mot par opened, «il ouvrit.» Dans les gloses de Milan et de Saint-Gall, deux verbes latins glosent le verbe irlandais tuaslaiciu: ce sont solvere et resolvere. Dans les textes de droit, ce verbe irlandais est employé pour désigner la rupture du lien de droit qui résulte d’un contrat; il exprime l’affranchissement du débiteur.]
[Footnote 3: Le texte dont notre traduction est plutôt un commentaire qu’une version littérale, a été publié par O’Curry, On the manners, t. II, p. 254. Une partie de la doctrine qu’il contient se trouve aussi dans un passage du Serglige Conculainn chez Windisch, Irische Texte, p. 206. Le même passage du Serglige Conculainn a été publié et traduit sans commentaire par O’Curry, Atlantis, t. I, p. 371; et il a été inséré par M. Whitley Stokes dans la Revue celtique, t. I, p. 260, 261; ce savant en a le premier signalé l’intérêt mythologique.]
[Footnote 4: Les textes d’Ammien Marcellin, XVII, 12, XXXI, 2, et d’Arnobe, VII, 12, relatifs à ce sujet, ont été étudiés par Grimm, Deutsche Mythologie, 3e édition, t. I, p. 185. Cf. Simrock, Handbuch der deutschen Mythologie, 5_e_ édition, p. 272. Sur Zio, considéré comme dieu de la guerre, voyez Grimm, D. M., p. 178.]
[Footnote 5: Voir la légende de Connlé chez Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 120, ligne 3.]
[Footnote 6: Lucien, Héraclès, édition Didot, p. 598, 599.]
[Footnote 7: L’arc ne paraît pas avoir été une arme celtique. Aucun dieu celtique n’a dû porter d’arc avant l’intervention des statuaires grecs. Il est aussi fort peu vraisemblable qu’un dieu celtique eût originairement pour insigne une peau de lion. Le lion n’est pas un animal des régions celtiques. C’est le sanglier qui, aux yeux du Celte, est le roi des animaux sauvages. Seul encore aujourd’hui dans nos forêts, il tient tête aux chasseurs et répond par des coups à leur attaque.]
§11.
La harpe de Dagdé.
Les Fomôré se dédommagèrent de la perte de cette épée en s’emparant de la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé se mirent à leur poursuite. Les chefs [Pg 191]des Fomôré, se croyant assez loin du champ de bataille pour n’avoir plus rien à craindre, s’étaient arrêtés pour prendre leur repas. Ils s’étaient établis dans une salle et avaient accroché au mur la harpe de Dagdé. Lug, Dagdé et Ogmé entrèrent hardiment, et, avant que leurs ennemis surpris eussent eu le temps de se précipiter sur eux, Dagdé adressa la parole à sa harpe.—«Tiens,» lui cria-t-il. Aussitôt, l’instrument de musique, reconnaissant la voix de son maître, se détacha du mur, se précipita vers Dagdé avec tant de hâte, qu’au passage il tua neuf personnes; et il vint se placer entre les mains du dieu qui, le saisissant, en tira des sons merveilleux. Il y avait alors pour la harpe trois morceaux de musique principaux, dont l’exécution mettait en relief la supériorité des grands artistes. Le premier produisait le sommeil, le second le rire, le troisième les gémissements et les larmes. Dagdé joua d’abord le troisième morceau. Les femmes des Fomôré poussèrent des cris de douleur et versèrent des larmes. Il joua le second, les femmes et les jeunes gens éclatèrent de rire. Il joua le premier, les femmes, les enfants, les guerriers s’endormirent. Profitant de ce sommeil, Lug, Dagdé et Ogmé sortirent de la salle et retournèrent sains et saufs rejoindre le gros de leur armée sans que les Fomôré, qui voulaient les tuer, leur eussent fait une blessure ou même donné un coup1.
[Footnote 1: British Museum, manuscrit Harléien 5280, folio 59 recto; passage publié par O’Curry, On the manners, t. III, p. 214, note 296; traduit par le même, ibidem, p. 213-214.]
[Pg 192]§12.
Les Fomôré et Téthra dans l’île des Morts.
Les Fomôré avaient définitivement succombé. Ils abandonnèrent l’Irlande et retournèrent dans leur patrie, dans cette contrée mystérieuse située au delà de l’Océan et où les âmes des morts trouvent, avec un corps nouveau, une seconde patrie. C’est là que règne leur dieu Téthra, dont, à la bataille de Mag-Tured, l’épée est tombée entre les mains des Tûatha Dê Danann vainqueurs. Un des morceaux les plus anciens qui forment le second cycle de l’épopée héroïque irlandaise fait apparaître à nos yeux la jeune et jolie femme qui est la messagère celtique de la Mort, et qui conduit au séjour merveilleux des défunts les âmes des jeunes gens séduits par son irrésistible beauté. Elle s’adresse à Connlé, fils de Conn, roi suprême d’Irlande.—«Les immortels t’invitent,» lui dit-elle. «Tu vas être un des héros du peuple de Téthra. On t’y verra tous les jours, dans les assemblées de tes aïeux, au milieu de ceux qui te connaissent et qui t’aiment.» Et bientôt Conn, roi d’Irlande, en larmes, vit son fils s’élancer dans la barque de verre qui servait aux voyages de la terrible enchanteresse. La barque, [Pg 193]fendant les flots de la mer, s’éloigna de plus en plus. Du rivage, le père la suivit quelque temps des yeux, puis il ne vit plus rien. Son fils n’est pas revenu, et on ne sait pas où il est allé1, ou plutôt on ne le sait que trop: il habite le pays d’où le retour est impossible, l’empire de Téthra, roi des Fomôré qui est toujours maître de cette contrée lointaine, bien qu’à la bataille de Mag-Tured il ait abandonné son épée aux mains d’Ogmé vainqueur.
Une autre pièce, qui appartient au cycle de Conchobar et de Cûchulainn, nous fait assister à une joute littéraire entre Nédé, fils d’Adné, et Fercertné. Fercertné a été tout récemment élu ollam, c’est-à-dire chef des file d’Ulster. Le jeune Nédé, qui est allé terminer ses études en Alba, c’est-à-dire en Grande-Bretagne, sous la direction d’Eochaid Ech-bel ou «à la bouche de cheval,» a repassé la mer, est revenu en Irlande pour disputer à Fercertné la haute dignité dont ce dernier a été investi. Arrivant à l’improviste, il a revêtu la robe qui est l’insigne de l’ollam; il s’est assis dans la chaire réservée à ce personnage respecté. Fercertné entre furieux dans la salle, et, devant l’auditoire que la curiosité attire, il adresse au jeune prétendant une série de questions par lesquelles il veut mettre sa science à l’épreuve, espérant le convaincre d’ignorance et le réduire au silence. Nédé se tire avec succès de cet examen [Pg 194]improvisé. Une des questions est celle-ci:—«Quel est, ô jeune savant, la chose que tu parcours en te hâtant?»—«La réponse est facile,» répondit Nédé: «c’est le champ de l’âge, c’est la montagne de la jeunesse, c’est la chasse des âges à la poursuite du roi dans la maison de terre et de pierres (c’est-à-dire dans ce monde terrestre), entre la chandelle et son bout, entre le combat et la haine du combat, [c’est-à-dire à la lumière et pendant les luttes de la vie jusqu’au terme de la vie et à la paix de la mort, cette paix qu’on trouve] au milieu des braves guerriers de Téthra.» Et Téthra, dit une glose de ce vieux morceau, est le nom du roi des Fomôré2. Cette glose paraît avoir existé déjà vers la fin du neuvième siècle ou le commencement du dixième, puisqu’on la trouve dans la plus ancienne récension du Glossaire de Cormac3. Téthra est un des plus anciens noms que les Irlandais aient donné au dieu de la mort.
[Footnote 1: Echtra Connla, publié d’après le Leabhar na hUidhre, manuscrit de la fin du onzième siècle, par Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 120.]
[Footnote 2: Livre de Leinster, p. 187, colonne 2, ligne 26. J’ai supprimé la plus grande partie de la glose dont ce vieux morceau est accompagné; l’auteur ou les auteurs de cette glose, sachant le sens de chaque mot, ne comprenaient pas l’ensemble du passage.]
[Footnote 3: Glossaire de Cormac, au mot Tethra, Whitley Stokes, Three irish glossaries. p. 42.]
§13.
Le corbeau et la femme de Téthra.
La mythologie celtique prétendait donner à la [Pg 195]mort des attraits bien supérieurs à ceux de la vie. Mais elle ne parvenait pas à supprimer un des plus vifs sentiments de la nature. Aussi la messagère de la mort n’a-t-elle pas toujours, dans la littérature irlandaise, les traits séduisants sous lesquels elle apparaît dans la légende de Connlé.
Quand les dieux se rendent visibles, la forme qu’ils revêtent est souvent celle d’oiseaux. Les oiseaux divins des Tûatha Dê Danann, c’est-à-dire des dieux de la lumière et de la vie, ont un joli plumage1; ils vont par couples, les deux têtes emplumées sont réunies par une chaîne ou un joug d’argent2. Lorsque Lug, le vainqueur de la bataille de Mag-Tured, veut donner le jour au célèbre héros Cûchulainn, sa venue est annoncée par l’apparition d’une troupe de ces oiseaux. Il y en a neuf fois vingt, en neuf groupes de vingt chacun, allant deux à deux; les uns portent des jougs d’argent, les autres des chaînes du même métal.
Mais tels ne sont pas les oiseaux qui annoncent la présence des Fomôré, dieux de la mort et de la nuit: ces oiseaux sont des corbeaux ou des corneilles. La femme de Téthra, c’est la femelle du corbeau ou de la corneille; c’est l’oiseau à plumage lugubre qu’on voit voltiger sur les champs de bataille et qui, après le combat, déchire de son bec sanglant la poitrine [Pg 196]nue et livide des morts décapités et restés sans sépulture. Un manuscrit de la fin du onzième siècle nous a conservé un quatrain composé par un poète du neuvième siècle:
Ce que désire la femme de Téthra, c’est le feu du combat; C’est le flanc des guerriers déchiré par le glaive, C’est le sang, ce sont les cadavres sous les cadavres; Yeux sans vie, têtes tranchées, voilà les mots qui lui plaisent.Et un vieux grammairien irlandais écrivant, au plus tard vers la fin du onzième siècle, des gloses sur les mots obscurs de ce quatrain, a expliqué «femme de Téthra» par un substantif irlandais qui veut dire «corneille» ou «corbeau3.»
[Footnote 1: Serglige Conculainn, chez Windisch, Irische Texte, p. 206, lignes 10 et suiv.]
[Footnote 2: Compert Conculainn, chez Windisch, Irische Texte, p. 137, 138.]
[Footnote 3: Ce quatrain est attribué à Mac Lonan, par le Leabhar na hUidhre, p. 50. Il a été publié par M. Whitley Stokes, dans les Beiträge de Kuhn, t. VIII, p. 328; et dans la Revue celtique, t. II, p. 491.]
[Pg 197]CHAPITRE IX.
LA SECONDE BATAILLE DE MAG-TURED ET LA MYTHOLOGIE GRECQUE.
§1.—Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais Téthra, Bress, Balar.—§2. Forme irlandaise de l’idée grecque de la race d’or. Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.—§3. Balar et le mythe d’Argos ou Argus. Lug et Hermès.—§4. Io et Bûar-ainech. Balar et Poseidaôn.—§5. Lug, meurtrier de Balar et le héros grec Bellérophontès.—§6. Lug et le héros grec Persée.—§7. Le Balar populaire de l’Irlande. Balar et Acrisios. Ethné, fille de Balar, et Danaé, fille d’Acrisios. Les trois frères et le triple Géryon. Leur vache et le troupeau de Géryon ou de Cacus. Le fils de Gavida et Persée.—§8. Les trois ouvriers des Tûatha Dê Danann et les trois cyclopes de Zeus chez Hésiode.
§1.
Le Kronos grec et ses trois équivalents irlandais, Téthra, Bress, Balar.
Téthra, roi des Fomôré, qui à Mag-Tured prit la fuite, laissant son épée aux mains des Tûatha Dê [Pg 198]Danann vainqueurs, et qui ensuite devint roi des morts, est identique au Kronos d’Hésiode et de Pindare. Celui-ci, vaincu et détrôné par Zeus, a obtenu un royaume nouveau dans le pays merveilleux où les héros défunts retrouvent, avec une seconde vie, les joies de la patrie absente1.
Dans la fable grecque, Kronos, avant sa défaite, a été roi du ciel: le monde entier n’avait pas d’autre maître que lui au temps où la race d’or vivait sur la terre. On sait que la race d’or des Grecs n’est autre chose que les Tûatha Dê Danann de la mythologie irlandaise. Ainsi, une partie du mythe de Kronos se retrouve en Irlande dans la légende de Bress, roi fomôré qui régna sur les Tûatha Dê Danann. Nous avons dit comment, après la satire du file Corpré, une révolte des sujets de Bress fit tomber du trône ce prince mythique et enleva la souveraineté de l’Irlande aux Fomôré par une révolution que leur défaite à Mag-Tured rendit définitive. Bress est identique à Kronos, mais ce n’est qu’un Kronos incomplet; c’est le roi du monde au temps de la race d’or; ce n’est pas le roi des morts, et nous ne voyons pas qu’il ait combattu à la bataille de Mag-Tured, comme Kronos dans la bataille des dieux contre les Titans.
Balar, le principal des vaincus de Mag-Tured, nous offre une autre partie, un autre démembrement [Pg 199]de la personnalité mythologique qui reste unique, sous le nom de Kronos, dans certains récits grecs. Ainsi, Balar est le grand-père de Lug, qui le tue à la bataille de Mag-Tured; de même Kronos, vaincu dans la guerre de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans, est le père de Zeus, vainqueur dans cette lutte mythique: la bataille de Mag-Tured entre les Tûatha Dê Danann et les Fomôré n’est autre chose, nous le savons déjà, que la bataille où, suivant la mythologie hésiodique, Zeus et les autres dieux triomphèrent de Kronos et des Titans.
[Footnote 1: Les Travaux et les Jours, vers 169; Pindare, Olympiques, II vers 70, 76; édition Teubner-Schneudewin, t. I, p. 17.]
§2.
Forme irlandaise, de l’idée grecque de la race d’or. Tigernmas, doublet de Balar, de Bress et de Téthra.
L’association de l’or avec le règne de Kronos est, dans la mythologie grecque, une doctrine caractéristique. «La race d’or des hommes doués de parole fut,» dit Hésiode, «créée par les immortels habitants de l’Olympe. Ils vécurent sous Kronos, qui alors avait le ciel sous son empire. Ils ressemblaient à des dieux1.» Ces mots par lesquels Hésiode commence sa peinture de ce que nous appelons l’âge d’or nous transportent dans le domaine de la mythologie irlandaise, au temps où les Tûatha Dê Danann habitaient l’Irlande, sous la domination [Pg 200]des Fomôré. Or, un des noms du chef des Fomôré est Tigernmas. Tigernmas est, comme nous l’avons vu, un doublet de Balar; il est comme lui, par Ethné ou Ethniu, grand-père de Lug, l’Hermès celtique; il est aussi un doublet de Bress et de Téthra. Tigernmas est un des noms de Kronos dans la légende irlandaise.
Or, Tigernmas fut, raconte-t-on, autrefois roi d’Irlande, et, suivant un poète du onzième siècle, il eut le premier la gloire de faire fondre l’or tiré des mines de cette île2. Exploitation de mines d’or, telle est la forme que reçoit en Irlande l’idée grecque de la race d’or. Les bizarres travaux chronologiques des savants irlandais du onzième siècle ont eu pour effet de placer Tigernmas aux derniers temps de la période mythique dont nous faisons ici l’histoire. Ils ont fait de lui un personnage tout à fait distinct de Balar et chronologiquement séparé de lui par un long intervalle. Mais nous n’avons pas à nous préoccuper des combinaisons de la fausse science qui, transformant la mythologie irlandaise en annales, a si longtemps jeté le ridicule sur ces vieilles légendes celtiques3.
[Footnote 1: Les Travaux et les Jours, vers 109-112.]
[Footnote 2:
Leis roberbad, is blad bind,— Mèin ôir ar-tus in hErind. Par lui fut fondue,—il est renom sonore,— Mine d’or premièrement en Irlande.Poëme de Gilla Coemain, dans le Livre de Leinster, p. 16, col. 2, lignes 50, 51. Cf. Livre des conquêtes, ibid., ligne 23.]
[Footnote 3: Sur le règne de Tigernmas, au temps des descendants de Milé, voir, outre le Livre des conquêtes déjà cité, le grand poème chronologique de Gilla Coemain, Livre de Leinster, p. 127, col. 2, lignes 25 et 26; enfin, les p. 111-113 du présent volume.]
[Pg 201]§3.
Balar et le mythe d’Argos ou Argus. Lug et Hermès.
Le combat de Zeus et des dieux contre Kronos et les Titans n’est pas le seul récit mythologique grec où l’on voie apparaître la doctrine dualiste qui fait lutter les divinités bienfaisantes du jour, du beau temps et de la vie contre les puissances malfaisantes de la mort, de l’orage et de la nuit. Un des mythes les plus connus où l’imagination grecque nous offre cette doctrine est celui d’Argos aux cent yeux. Ces yeux sont les étoiles, et Argos est une personnification de la nuit étoilée. Hermès le tua d’un coup de pierre1. Ce mythe était déjà connu des Grecs quand Homère composa l’Iliade, c’est-à-dire environ huit siècles avant notre ère. Déjà, dans l’Iliade, Hermès porte le surnom de meurtrier d’Argos, Ἀργειφόντης; ou le titre de meurtrier d’Argos, Ἀργειφόντης, est employé comme synonyme d’Hermès2. Hermès est le crépuscule, [Pg 202]et cette pierre qui lancée par Hermès, tue Argos ou la nuit, c’est le soleil qu’une main invisible jette tous les matins de l’Orient vers le haut des cieux3. Lug est l’Hermès celtique: comme l’Hermès grec, il personnifie le crépuscule; comme lui, au moyen d’une pierre il tue son adversaire. Il lance cette pierre avec une fronde, et d’un coup mortel il atteint à l’œil Balar, qui est l’Argos celtique, c’est-à-dire une personnification des puissances mauvaises dont la nuit est une des principales et parmi lesquelles le Celte comprend aussi la foudre et la mort.
[Footnote 1: Apollodore, Bibliothèque, livre II, chapitre 1, section 3, § 4. Didot-Müller, Fragmenta historicorum grœcorum, tome I, page 126.]
[Footnote 2: Iliade, livre II, vers 103, 104, livre XXIV, vers 24, etc. Voyez aussi Odyssée, livre I, vers 84; Hymne à Histia, vers 7; Hésiode, Les Travaux et les Jours, vers 77. Apollodore, à qui nous devons la conservation de la fable qui explique le composé Ἀργειφόντης, écrivait au milieu du second siècle avant notre ère. La correction Ἀργειφάντης pour Ἀργειφόντης est une conception relativement moderne et nous paraît inadmissible, malgré l’autorité qui s’attache au nom des savants par lesquels elle a été acceptée de nos jours. Sur les représentations figurées, voir l’article Argus, dans le Dictionnaire des antiquités grecques et romaines de MM. Daremberg et Saglio.]