Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

H. d' (Henry) Arbois de Jubainville · Chapitre 1 sur 1 · partie 3/12

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Le cycle mythologique irlandais et la mythologie celtique Cours de littérature celtique, tome II

Chapitre 1

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 12 parties.

[Footnote 2: «Imprimis hoc volunt persuadere [druides], non interire animas, sed ab aliis post mortem transire ad alios.» César, De bello gallico, livre VI, c. 14, § 5.]

.... Vobis auctoribus umbræ Non tacitas Erebi sedes Ditisque profundi Pallida regna petunt: regit idem spiritus artus Orbe alio.

Lucain, Pharsale, l. I, v. 454-457.]

[Footnote 3: On trouvera la légende de Mongân aux derniers paragraphes du chapitre XIV.]

[Footnote 4: C’est M. W. M. Hennessy qui a appelé mon attention sur ce document, et je dois à son amicale obligeance la solution d’une partie des difficultés de la traduction.]

[Pg 64]CHAPITRE IV.

CESSAIR, DOUBLET DE PARTHOLON.—FINTAN, DOUBLET DE TUAN MAC CAIRILL.

§1. Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de Cessair et de Fintan.—§2. Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan.—§3. Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.—§4. Pourquoi et comment Cessair vint s’établir en Irlande.—§5. Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.—§6. Les poèmes de Fintan.—§7. Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill, sixième siècle de notre ère.—§8. Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève: conclusion.

§1.

Comparaison de la légende de Partholon et de Tûan avec celle de Cessair et de Fintan.

Il y a dans l’épopée irlandaise telle qu’elle nous est parvenue un certain nombre de récits relativement modernes dont le thème a été emprunté à des [Pg 65]légendes plus anciennes; en changeant les noms et en modifiant quelques accessoires, l’auteur a su donner à une composition antique, qui commençait à fatiguer les auditeurs, tout le charme de la nouveauté. C’est un procédé dont toutes les littératures, et notamment les littératures épiques, nous offrent de nombreux exemples.

La légende de Cessair, que les chronologistes irlandais placent au début de l’histoire d’Irlande, avant celle de Partholon, est une œuvre chrétienne imaginée probablement dans la seconde moitié du dixième siècle sous l’inspiration combinée de la Genèse et de la légende de Partholon. Cessair est une petite-fille de Noé; elle arriva en Irlande quarante jours avant le déluge: elle y périt submergée par les eaux avec tous ses compagnons. Un seul fit exception: ce fut Fintan, qui, par un miracle sans exemple, vécut plusieurs milliers d’années et fut, croyait-on, témoin dans un procès, au sixième siècle de notre ère.

Fintan est un doublet de Tûan; il le copie, mais lui est de tout point supérieur. Il n’a pas subi de métamorphoses déshonorantes; son âme n’a pas habité des corps d’animaux, et, tandis que Tûan a vécu quinze cents ans seulement, la vie de Fintan s’est prolongée pendant cinq mille ans. L’Irlande, fière de Tûan, peut à bon droit s’enorgueillir d’avoir été habitée par un homme aussi prodigieux que Fintan.

Quant à Cessair, elle a sur Partholon cette supériorité [Pg 66]d’intérêt que les femmes ont toujours sur le sexe fort et laid dont elles embellissent la vie. A la date de sa naissance littéraire, Cessair a eu sur le vieux Partholon cette irrésistible suprématie de la nouveauté, qui est identique au charme de la jeunesse; en même temps, par une contradiction singulière, elle vieillissait de trois siècles les débuts de l’histoire d’Irlande, ajoutant par ce regain d’antiquité un titre de plus à l’orgueil national irlandais.

Cessair arriva, dit-on, en Irlande trois cents ans avant Partholon, quarante jours avant le déluge. Il n’y a guère de région du monde qui puisse faire remonter plus haut son histoire.

§2.

Date où a été imaginée la légende de Cessair et de Fintan.

Au commencement du dixième siècle Cessair n’était pas encore inventée. Nennius, qui écrivait son livre vers le milieu de ce siècle, n’avait pas entendu parler de Cessair. Le premier, dit-il, qui vint en Irlande fut Partholon1. C’est la doctrine exprimée dans la [Pg 67]légende de Tûan mac Cairill. «Il y eut,» dit Tûan, «cinq invasions en Irlande jusqu’aujourd’hui. Personne n’occupa l’Irlande avant le déluge2.»

Enfin, par inattention, l’auteur du Lebar gabala, qui commence l’histoire d’Irlande par la légende de Cessair, a conservé en tête de sa seconde section, consacrée à Partholon, les mots par lesquels la légende de ce héros mythique débutait aux temps chrétiens, du sixième au dixième siècle de notre ère, avant que les aventures de Cessair ne fussent inventées. Ces mots sont: «Personne de la race d’Adam n’occupa l’Irlande avant le déluge3.» Or le même auteur avait écrit quelques lignes plus haut: «Cessair, fille de Bith, fils de Noé, prit possession de l’Irlande quarante jours avant le déluge4.» La contradiction lui a échappé.

[Pg 68]L’auteur le plus ancien qui ait parlé de Cessair est Eochaid ûa Flainn, mort en 9845. Les vers de ce poète ont été insérés dans le Lebar gabala, dont le récit en prose contient divers détails qu’on ne trouve pas dans le poème.

La légende de Cessair, telle que nous la donnent Eochaid et le Lebar gabala, présente une grande ressemblance avec celle de Banba, dont il était question dans le Cin dromma snechta, manuscrit du onzième siècle, aujourd’hui perdu6. Banba, suivant ce récit, serait le nom d’une femme qui serait venue s’établir en Irlande avant le déluge. Or, Banba est un des noms de l’Irlande qui ordinairement, dans les vieux textes irlandais, s’appelle Eriu, au génitif Erenn ou Erend.

Ceci explique pourquoi l’auteur inconnu qui, vers le milieu du douzième siècle, a composé les annales irlandaises intitulées Chronicum Scotorum a écrit, dès la première page de son ouvrage, qu’en l’an du monde 1599 arriva en Hibernie une fille des Grecs qui s’appelait Eriu, Banba ou Cesar7. Mais, ajoute-t-il, les anciens historiens d’Irlande ne parlent point [Pg 69]d’elle8. On voit qu’il avait sous les yeux des sources identiques ou analogues à celles où Nennius avait puisé: des auteurs antérieurs à Eochaid ûa Flainn et chez lesquels l’histoire d’Irlande commençait avec Partholon.

[Footnote 1: «Primus autem venit Partholonus» Appendix ad opera edita ab Angelo Mario, Romæ, 1871, p. 98. Le traducteur irlandais de Nennius entend ce passage comme nous: «Ceid fear do gab Eirind i. Parrtalon.» «Le premier homme qui occupa l’Irlande, c’est-à-dire Parrtalon.» Todd, The irish version of the Historia Britonum of Nennius, p. 42.]

[Footnote 2: Les mots ni-r-gabad rîan dîlind, «elle ne fut pas occupée avant le déluge,» ont été passés par le copiste auquel nous devons le texte de cette légende conservé par le Leabhar na hUidhre, p. 15, col. 2; mais on les trouve dans le manuscrit de la bibliothèque bodleienne d’Oxford coté Laud 610, folio 102 verso, col. 1, et dans le manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin coté H. 3. 18, p. 38, col. 1.]

[Footnote 3: «Ni ro gab nech tra do sîl Adaim Erind rîan dîlind.» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, ligne 4.]

[Footnote 4: «Ro-s-gab iarum Cessair, ingen Betha maic Noe, ut prædiximus, cethorcha laa rian dilind.» Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 27 et 28. Le renvoi ut prædiximus se rapporte à la même page, col. 1, ligne 50: «Rogab em Cessair ingen Betha maic Noe cethorcha la rian dilind.» Ces derniers mots font partie de la préface du Lebar Gabala ou «Livre des conquêtes,» tandis que la première citation est extraite du texte même du Lebar Gabala.]

[Footnote 5: Livre de Leinster, p. 5, col. 2, lignes 6 et suiv.]

[Footnote 6: Livre de Ballymote, folio 12 A, cité par O’Curry, Lectures on the manuscript materials, p. 13; Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 148. Cin dromma snechta veut dire: «Cahier de parchemin au dos de neige,» c’est-à-dire couvert d’une peau blanche.]

[Footnote 7: Hennessy, Chronicum Scotorum, p. 2. L’édition écrit Berba pour Banba. Elle reproduit exactement la leçon du manuscrit qui lui sert de base; mais cette leçon est défectueuse.]

[Footnote 8: «Hoc non narrant antiquarii Scotorum.» Ibid.

§3.

Cessair chez Girauld de Cambrie et chez les savants irlandais du dix-septième siècle. Opinion de Thomas Moore.

A la fin du douzième siècle, le scepticisme critique dont avait fait preuve l’auteur du Chronicum Scotorum avait passé de mode. Girauld de Cambrie écrivait alors sa Topographia hibernica. Sa thèse est le contre-pied de celle qu’avait énoncée l’auteur du Chronicum Scotorum. «Selon les histoires les plus anciennes de l’Irlande, dit Girauld, Caesara, petite-fille de Noé, apprenant que le déluge allait arriver, résolut de prendre la mer et de se réfugier dans les îles de l’Occident les plus éloignées, que personne n’avait habitées encore; elle espérait qu’en un endroit où il n’avait pas encore été commis de péché, Dieu ne punirait pas le péché par le déluge1.» Cependant cette colonisation antédiluvienne inspire certains doutes à Girauld [Pg 70]de Cambrie. «Le déluge, dit-il, a presque tout détruit: comment le souvenir de Caesara et de ce qui lui est arrivé a-t-il pu se conserver? Il semble qu’il y a lieu de douter. Mais cela regarde ceux qui ont les premiers écrit ce récit. Ce que j’ai entrepris est de raconter l’histoire, et non de la démolir. Peut-être une inscription sur pierre, sur brique ou sur une autre matière aura-t-elle gardé le souvenir de ces antiques événements. Ainsi,» ajoute-t-il, «la musique, inventée avant le déluge par Jubal, fut conservée par deux inscriptions que Jubal lui-même écrivit l’une sur marbre, l’autre sur brique2.»

Girauld de Cambrie ignore ou affecte d’ignorer que Fintan, un des compagnons de Cessair, avait échappé au déluge, et grâce à une vie de cinq mille ans, avait pu encore, au cinquième et au sixième siècles de notre ère, attester l’authenticité des récits qui concernent l’histoire d’Irlande aux époques les plus reculées. Aussi les Quatre Maîtres, qui terminaient leur ouvrage, comme nous le savons, en 1636, ont-ils, sans hésitation, commencé l’histoire de leur patrie à l’arrivée de Ceasair en Irlande, quarante jours avant le déluge, qui aurait eu lieu, suivant eux, conformément à la chronologie de saint Jérôme, l’an du monde 2242, avant J.-G. 34513.

[Pg 71]Keating est moins confiant. Après avoir raconté la légende de Cessair, il dit que, s’il l’a écrite, c’est qu’il l’a trouvée dans de vieux livres; mais qu’il ne comprend pas comment elle a pu être transmise aux populations qui sont venues habiter l’Irlande après le déluge. Deux explications, cependant, ajoute-t-il, seraient possibles. L’une serait que cette histoire aurait été racontée aux Irlandais par les démons-femmes, êtres aériens qu’on appelle fées, et qui étaient souvent leurs épouses au temps du paganisme4. Peut-être aussi cette histoire aura-t-elle été gravée sur des pierres et ces inscriptions auront-elles été lues après le déluge par les nouveaux habitants de l’Irlande. Quant au Fintan qui vécut après le déluge, nous ne pouvons, dit-il, admettre qu’il soit le même que celui qui aurait existé avant le déluge. L’Ecriture nous apprend que le genre humain périt tout entier dans le déluge, à l’exception de huit personnes dont elle nous donne la liste, et dans cette liste le nom de Fintan ne se trouve pas5. Keating a fait école, et le célèbre poète irlandais Thomas Moore, le plus connu des auteurs qui dans ce siècle ont écrit l’histoire d’Irlande, déclare qu’on est unanime aujourd’hui [Pg 72]pour considérer Caesara ou Cessair comme un personnage fabuleux6.

Le grand intérêt que présente cette légende est d’être à peu près rigoureusement datée. Elle a été imaginée dans la seconde moitié du onzième siècle; et en l’étudiant nous voyons comment, en Irlande, on s’y est pris pour développer et rajeunir la vieille légende celtique, en remplaçant par des données chrétiennes et bibliques ce qui, dans le vieux récit, était trop empreint des doctrines du paganisme celtique.

[Footnote 1: Topographia hibernica, Dist. III, chap. I, dans Giraldi Cambrensis opera, édition Dimock, t. V, p. 139.]

[Footnote 2: Topographia hibernica, Dist. III, chap. 1, 13, dans Giraldi Cambrensis opera, édition Dimock, t. V, p. 140, 159.]

[Footnote 3: O’Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the four masters, 1851, t. I, p. 2.]

[Footnote 4: «Acht munab iad na deamhuin aerdha, do bhiodh i n-a leannanuibh sîthe aca, thug dhôibh iad re linn a bheith i n-a bpagânaighibh dhôibh.» «A moins que ce ne fussent les démons aériens, qui étaient avec eux sous forme de concubines fées, qui leur aient rapporté ces histoires, au temps où ils étaient païens.» Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 154.]

[Footnote 5: Keating, ibid.]

[Footnote 6: «Cesara is allowed on all hands to have been a purely fabulous personage.» The History of Ireland by Thomas Moore esq. Paris, 1835, vol. I, p. 77.]

§4.

Pourquoi et comment Cessair vint s’établir en Irlande.

Cessair est fille de Bith; Bith est un des fils de Noé; Moïse, dans la Genèse, a oublié de parler de Bith et de Cessair. Noé construisait l’arche; Bith envoya un messager à Noé et le fit prier de lui réserver dans l’arche un appartement tant pour lui que pour sa fille Cessair. Noé refusa1. Partez, dit-il à Cessair; allez dans les régions les plus occidentales du monde; certainement le déluge ne les atteindra pas2.

[Pg 73]Si nous en croyons un récit moderne, Cessair avait abandonné le culte du vrai Dieu, du Dieu de Noé, pour le culte d’une idole; et ce fut cette idole qui lui donna le conseil de s’embarquer et d’aller au loin chercher un lieu où elle pût être à l’abri du déluge3. Cessair partit avec trois navires, et après une navigation de sept ans trois mois elle atteignit avec eux le rivage d’Irlande à Dûn nam-Barc, dans le territoire de Corco Duibne, aujourd’hui Corca Guiny4. Deux des navires firent naufrage et tous ceux qui s’y trouvaient périrent. Les passagers du troisième arrivèrent seuls à terre sains et saufs. C’étaient Cessair, Bith son père, deux autres hommes, savoir Ladru et Fintan; enfin, cinquante jeunes femmes.

[Footnote 1: Keating, édition de 1811, p. 150.]

[Footnote 2: Lebar gabala, livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 30, 31.]

[Footnote 3: Histoire d’Irlande, par Keating, édition de 1811, p. 150.]

[Footnote 4: Lebar gabala, dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 31-33. Suivant O’Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters, 1851, t. I, p. 3, note c, Dun na m-barc serait identique à Dunamarc en Corca Luighe, au comté de Cork, et non de Kerry. La durée de sept ans trois mois est attribuée au voyage par le récit de Keating, édition de 1811, p. 152.]

§5.

Histoire de Cessair et de ses compagnons depuis leur arrivée en Irlande.

La première chose que firent les trois hommes fut de se partager les femmes. Fintan chanta cette opération en seize vers, où il donne les noms des [Pg 74]femmes placées dans chacun des trois lots. Le sien comprit dix-huit femmes, plus Cessair; Bith et Ladru durent chacun se contenter de seize femmes1.

Il y avait quarante jours qu’ils étaient arrivés en Irlande quand le déluge commença. Les eaux atteignirent successivement Ladru, à la montagne qui de son nom est appelée Ard Ladran; Bith, à la montagne qui reçut de lui le nom de Sliab Betha; et Cessair dans l’endroit qui, à cause d’elle, fut appelé Cuil Cesra2. Cessair mourut la dernière avec les cinquante jeunes femmes qui s’étaient réfugiées près d’elle3. Fintan, seul, échappa au fléau qui avait ôté la vie à ses deux compagnons et à ses cinquante et une compagnes. Il vécut, dit-on, jusqu’à la septième année du roi Diarmait mac Cerbaill4, c’est-à-dire, [Pg 75]si nous admettons la chronologie du Chronicum Scotorum, jusqu’à l’année 551 de notre ère.

[Footnote 1: Ce poème se trouve dans le livre de Leinster, p. 4, col. 2, et p. 5, col. 1.]

[Footnote 2: La science d’O’Donovan lui a fait retrouver les endroits où périrent ces premiers habitants de l’Irlande. Ard Ladran était située sur la mer, dans la partie orientale du comté de Wexford, en Leinster; Sliab Betha, aujourd’hui Slieve Beagh, est une montagne située sur la limite des deux comtés de Fermanagh et de Monaghan, en Ulster; on montre encore sur cette montagne le carn ou monceau de pierres sous lequel Bith aurait été enterré. Cuil Cesra, le tombeau de Cessair, était sur les bords de la Boyne. O’Donovan, Annals of the kingdom of Ireland by the Four masters, 1851, t. I, p. 3, notes d, f, g; p. 4, note h.]

[Footnote 3: Un poème attribué à Fintan fait mourir Bith, Ladru et Cessair dans les eaux du déluge. Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 8, 9. Un récit plus récent, conservé par Keating (édit. de 1811, p. 154), les fait mourir tous trois avant le déluge.]

[Footnote 4: Lebar gabala, dans le livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 37-39. Suivant ce texte, Fintan serait né sept ans seulement avant le déluge, en sorte qu’il aurait déjà eu dix-neuf femmes à cet âge si tendre. Peut-être faut-il lire dix-sept ans.]

§6.

Les poèmes de Fintan.

Pendant ce long espace de temps, il fut témoin d’événements nombreux. On lui attribue des poèmes sur les faits les plus anciens de l’histoire irlandaise. Voici la traduction d’un des principaux:

«Si l’on m’interroge sur l’Irlande, je sais et je puis raconter avec plaisir toutes les conquêtes dont elle fut l’objet depuis l’origine du monde séduisant. D’Orient vint Cessair, une femme, fille de Bith, avec ses cinquante jeunes filles, avec ses trois hommes. Le déluge atteignit Bith sur sa montagne sans mystère; Ladru à Ard Ladrann; Cessair à Cul Cesra. Pour moi, pendant un an sous le déluge rapide dans l’élévation de l’onde puissante, j’ai joui d’un sommeil qui était très bon. Puis, en Irlande, ici, j’ai trouvé au-dessus de l’eau mon chemin jusqu’à ce que Partholon vînt d’Orient, de la terre des Grecs. Ensuite, en Irlande, ici, j’ai joui du repos; l’Irlande était vide jusqu’à ce qu’arriva le fils d’Agnoman, Némed, aux coutumes brillantes1. Les Fir-Bolg et les Fir-Galian vinrent longtemps [Pg 76]après, et les Fir Domnann aussi; ils débarquèrent à Eris2, à l’ouest. Ensuite arrivèrent les Tûatha Dê Danann dans leur capuchon de brouillard. J’ai longtemps vécu avec eux, quoique cette époque soit bien éloignée. Après cela, les fils de Milé vinrent d’Espagne et du sud. J’ai vécu avec eux; leurs combats étaient puissants. J’avais atteint un âge avancé, je ne le cache point, quand la foi pure me fut envoyée par le roi du ciel nuageux. C’est moi qui suis le beau Fintan, fils de Bochra; je le dis hautement. Depuis que le déluge est venu ici, je suis un haut personnage en Irlande3.»

On attribue aussi à Fintan des poèmes sur la division de l’Irlande en cinq grandes provinces4; sur les petites circonscriptions dites Triocha-ced[5], sur la question de savoir quelles sont les personnes qui ont, les premières, introduit en Irlande diverses [Pg 77]espèces d’animaux6, etc. Un des plus curieux raconte la conversation qu’un jour Fintan eut avec un vieil aigle de l’île d’Aicil sur la plus ancienne histoire de l’Irlande7.

[Footnote 1: Niamda a gnas, correction pour nimtha gnas, leçon du livre de Leinster.]

[Footnote 2: Eris, dans le comté de Mayo.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 4, col. 2, lignes 4-25; livre de Ballymote, folio 12 recto, col. 2; livre de Lecan, folio 271 verso, col. 1; livre de Fermoy, folio 4 recto, col. 2, d’après Todd, Proceedings of the Royal Irish Academy, Irish manuscripts series, vol. I, part I, 1870, p. 6. Une édition de ce document, accompagnée d’une traduction anglaise, a été publiée dans les Transactions of the Ossianic Society, t. V, p. 244-249. Malheureusement l’auteur ne s’est pas servi du meilleur manuscrit.]

[Footnote 4: Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 33.]

[Footnote 5: Trinity College de Dublin, manuscrit H. 3. 18, p. 45, lignes 14 et suiv.; Manuscrits Stowe, 16 et 31, chez O’Conor, Bibliotheca manuscripta Stowensis, p. 91, 146; O’Curry, Cath Mhuighe Leana, p. 106-109; British Museum, manuscrit Egerton 118, p. 110.]

[Footnote 6: British Museum, ms. Egerton 138, p. 99.]

[Footnote 7: British Museum, Egerton 1782, folio 47 recto; Livre de Fermoy folio 99 verso, col. 1, cité par Todd, Proceedings of the Royal irish Academy, Irish manuscripts series, vol I, part I, p. 43; Royal irish Academy, manuscrit coté 23. D. 5, autrefois 46. 4, p. 235.]

§7.

Fintan: 1° au temps de la première bataille mythologique de Mag-Tured; 2° sous le règne de Diarmait mac Cerbaill (sixième siècle de notre ère).

La légende de Fintan était déjà créée quand a été imaginée la première des deux batailles de Mag-Tured, qui a été composée la seconde, et où les Tûatha Dê Danann auraient vaincu les Fir-Bolg. Avant la première bataille de Mag-Tured, les Fir-Bolg consultèrent Fintan, dont ils savaient apprécier la vieille expérience. Des fils de Fintan prirent part à cette bataille et y perdirent la vie1.

Enfin, vers le milieu du sixième siècle de notre ère, Fintan eut à intervenir comme témoin dans un procès entre le roi Diarmait, fils de Cerball, et les [Pg 78]descendants du roi Nîall Aux-neuf-otages, alors établis dans la petite province de Midé, qui forme aujourd’hui les deux comtés de Meath et de Westmeath. Ceux-ci se plaignaient de l’excessive étendue qu’avait prise depuis quelque temps, disaient-ils, à leur préjudice, le domaine royal de Tara, situé dans le comté de Meath. Le roi Diarmait leur demanda s’ils pouvaient prouver par témoins qu’autrefois le domaine royal de Tara fut moins considérable. Ils envoyèrent chercher les hommes les plus vieux et les plus intelligents du pays; on en trouva neuf, entre autres Cennfaelad, alors archevêque d’Armagh, et Tûan mac Cairill, le fameux compagnon de Partholon, seul survivant de la colonie que Partholon avait amenée. Cinq de ces vieux sages comparurent à la cour du roi, mais ils refusèrent de se prononcer sur la question en litige tant que leur doyen n’aurait pas été consulté, et ce doyen, c’était Fintan, fils de Bochra, le compagnon de l’antédiluvienne Cessair, de beaucoup leur supérieur à tous, et en âge et en science. On alla chercher Fintan, qui demeurait alors à Dun-Tulcha, dans le comté de Kerry. Fintan ne se fit pas prier. Il arriva au palais avec un nombreux cortège. Neuf groupes d’hommes le précédaient, autant le suivaient: c’étaient ses descendants. Le roi et son peuple l’accueillirent cordialement, et, après avoir pris un peu de repos, il leur raconta sa merveilleuse histoire et celle de Tara depuis sa fondation. Ses auditeurs lui demandèrent de leur démontrer, par un exemple, quelle confiance sa mémoire [Pg 79]méritait.—«Volontiers,» répondit Fintan. «Je traversais un jour un bois dans le Munster occidental. J’en rapportai chez moi une baie rouge d’if; je la plantai dans le jardin de ma maison. La semence germa et produisit un if qui devint grand comme un homme. Alors, j’ôtai cet arbre du jardin et je le transplantai dans la prairie qui dépendait de mon habitation. Il devint assez grand pour abriter sous son feuillage cent guerriers et les protéger contre le vent, la pluie, le froid et la chaleur. Nous vécûmes côte à côte, l’if et moi, jusqu’à ce que, mort de vieillesse, cet arbre perdit toute ses feuilles. Pour ne pas le laisser perdre sans en tirer profit, je le coupai, et du bois de sa tige je fabriquai sept grandes cuves, sept cuves moyennes et sept petites cuves, sept barattes, sept grands pots, sept pots moyens et sept petits pots, soit quarante-neuf vases de sept dimensions différentes dont cet arbre me fournit tant le merrain que les cercles. Je me servis longtemps de tous ces vases d’if, mais enfin ils vieillirent tant que leurs cercles tombèrent. Je me remis au travail: des grandes cuves, je fis des cuves moyennes; des cuves moyennes, je fis de petites cuves; des petites cuves, je fis des barattes; des barattes, je fis de grands pots; des grands pots, je fis des pots moyens; des pots moyens, je fis de petits pots. Mais aujourd’hui; de tous ces vases il ne reste que de la poussière, et j’ignore même ce que cette poussière est devenue.»

[Pg 80]De cette légende on n’a pas de manuscrit antérieur au quatorzième siècle2. Mais au moins, quant à ses traits fondamentaux, elle existait déjà trois siècles auparavant, car il en est question dans le Lebar gabala ou Livre des invasions, qui paraît remonter au onzième siècle3.

[Footnote 1: Manuscrit du Collège de la Trinité de Dublin, coté H. 3. 17, et cité chez O’Curry,_ On the manners_, t. I, p. CCCCLVIII, note; t. III, p. 59, 60.]

[Footnote 2: Le manuscrit principal paraît être celui qui est coté H. 2. 16 au Collège de la Trinité de Dublin. La pièce dont il s’agit se trouve aux col. 740-749. Elle commence par les mots Incipit do sui[diu]gadh tellaich Temra. O’Curry en a analysé certaines parties et traduit d’autres, On the manners, t. III, p. 59-62; il a donné un extrait du texte original dans le même volume, p. 242, note. Voir aussi, à la Bibliothèque bodléienne d’Oxford, le manuscrit Laud 610, f° 57 verso, et, dans la Bibliothèque de la Royal irish Academy, sous la cote 3. Q, autrefois 39. 6, la copie du Livre de Lismore, exécutée par Joseph O’Longan, folios 132-134. Enfin, il faut rapprocher de ces textes le fragment du Dinn-senchus concernant Tara, qui a été publié par Petrie, On the history and antiquities of Tara-hill, p. 129-132.]

[Footnote 3: Livre de Leinster, p. 12, col. 1, lignes 36-40. L’auteur de Lebar gabala s’appuie sur l’autorité de Fintan pour établir l’authenticité du récit où l’on trouve les noms des trente-six chefs qui auraient commandé les Gôidels à leur arrivée en Irlande; et il dit que Fintan vécut jusqu’à la septième année du règne de Diarmait. C’est l’époque où Fintan serait venu porter son témoignage à l’assemblée de Tara.]

§8.

Les trois doublets de Fintan. Saint Caillin, son élève. Conclusion.

Les théologiens scrupuleux avaient peine à admettre comme authentique l’histoire de cet homme extraordinaire qui aurait échappé au déluge et qui cependant ne serait pas entré dans l’arche. Mais [Pg 81]Fintan eut des partisans hardis qui soutinrent que cet Irlandais prodigieux n’avait pas seul eu cette bonne fortune.

Il y a, racontèrent-ils, quatre points cardinaux: l’est et l’ouest, le sud et le nord. Or, chacun d’eux a eu son homme. Il y a eu quatre hommes pour raconter les événement merveilleux et les vieilles histoires arrivées dans le monde. Deux sont nés avant le déluge et lui ont échappé: l’un est Fintan, fils de Bochra, fils de Lamech, qui a eu dans son lot les histoires d’Espagne et d’Irlande, c’est-à-dire de l’Occident, et qui a vécu 5550 ans, dont 50 avant le déluge et 5500 après; l’autre est Fors, fils d’Electra, fils de Seth, fils d’Adam. Celui-ci a eu pour mission d’observer les événements qui ont eu lieu en Orient; il vécut cinq mille ans et mourut à Jérusalem, sous l’empereur Auguste, l’année où naquit Jésus-Christ. Les deux autres sont: un petit-fils de Japhet et un arrière-petit-fils de Cham. L’un, qui avait le nord pour lot, mourut sur les bords de l’Araxe la quinzième année de l’empereur Tibère, après avoir vécu quatre mille ans. L’autre, chargé de la conservation des récits qui concernaient le Midi, mourut en Corse à l’époque où Cormac, fils d’Art, était roi suprême d’Irlande, c’est-à-dire au second siècle de notre ère. Cette légende audacieuse a été transcrite vers l’année 1100 dans le Leabhar na h-Uidhre[1].

[Pg 82]Plus tard, un écrivain plus timide, sans rayer Fintan de la liste des hommes célèbres d’Irlande, sans effacer des annales d’Irlande la légende de Cessair, a fait de Fintan le maître de saint Caillin. Ce pieux personnage reçut pendant cent ans les leçons de Fintan. Sur les conseils de ce savant professeur, il alla compléter son éducation à Rome, où il passa deux siècles. Il revint en Irlande au temps de saint Patrice, et ce fut alors qu’un ange, envoyé par le Christ, lui révéla l’histoire d’Irlande depuis l’arrivée de Cessair. Caillin vécut jusqu’au temps de Diarmait, où, prophétisant, il fit connaître la liste des rois qui devaient régner en Irlande de la mort de Diarmait à la fin du monde et au dernier jugement de Dieu.

Cette composition étrange a été écrite vers la fin du XIIIe siècle2. Elle nous offre la dernière évolution de la légende de Fintan. Cette légende, comme celle de Cessair, dont elle est un accessoire, n’appartient point à la mythologie celtique: ce sont des créations de l’Irlande chrétienne. Mais leur intérêt consiste en ce qu’elles ont été inspirées par la légende de Partholon et de Tûan mac Cairill, dans [Pg 83]laquelle il y a un fond de mythologie celtique clairement apparent, malgré les ornements accessoires et les additions érudites par lesquelles l’imagination et la science irlandaise l’ont développée et altérée dans les temps chrétiens. Nous avons établi que, vraisemblablement, les aventures de Cessair et de Fintan ont été inventées vers la fin du dixième siècle. La date de cette composition nouvelle, qui se rapproche de la date où les Irlandais prennent définitivement le dessus dans les luttes avec leurs conquérants scandinaves, est aussi digne d’attention que les procédés à l’aide desquels ce récit, dont le point de départ est celtique, a pris naissance et s’est développé.

[Footnote 1: Leabhar na h-Uidhre, p. 120, col. 2.]

[Footnote 2: The book of Fenagh in irish and english, originally compiled by St Caillin, archbishop, abbot, and founder of Fenagh, alias Dunbally of Moy-Reim, tempore sancti Patricii, with the contractions resolved and as far as possible the original text restored; the whole carefully revised, indexed and copiously annotated by W. M. Hennessy M. R. I. A. and done into english by D. H. Kelly M. I. R. A. Dublin, 1875.]

[Pg 84]CHAPITRE V.

ÉMIGRATION DE NÉMED ET MASSACRE DE LA TOUR DE CONANN.

§1. Origine de Némed; son arrivée en Irlande.—§2. Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.—§3. Ce que c’est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.—§4. L’équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.—§5. Combats de Némed contre les Fomôré.—§6. Domination tyrannique des Fomôré sur la race de Némed. Le tribut d’enfants. Comparaison avec le Minotaure.—§7. L’idole Cromm crûach ou Cenn crûach et les sacrifices d’enfants en Irlande. Les sacrifices humains en Gaule.—§8. Tigernmas, dieu de la mort, doublet de Cromm crûach.—§9. Le désastre de la tour de Conann d’après les documents irlandais.—§10. Le désastre de la tour de Conann suivant Nennius. Comparaison avec la mythologie grecque.

§1.

Origine de Némed. Son arrivée en Irlande.

Nennius, qui n’a entendu parler ni de Cessair ni de Fintan, commence l’histoire d’Irlande par la légende [Pg 85]de Partholon, qu’il fait précéder de ces mots: «Les Scots vinrent d’Espagne en Irlande.» Partholon est, suivant lui, le premier de ces Scots arrivés d’Espagne en Irlande; et après avoir donné sur Partholon quelques détails dont il a été question plus haut, Nennius continue en ces termes: «Le second qui vint en Irlande fut Nimeth, fils d’un certain Agnomen qui, dit-on, navigua sur mer un an et demi, et qui ensuite, ayant fait naufrage, débarqua dans un port d’Irlande. Il y resta beaucoup d’années, puis, se réembarquant, il retourna en Espagne avec les siens.»

Dans ce texte, le mot Espagne est une traduction savante des mots irlandais mag môr, «grande plaine»[1], trag mâr, «grand rivage,» mag meld, «plaine agréable,» par lesquels les païens irlandais désignaient le pays des Morts, lieu d’origine et dernier asile des vivants. C’est l’évhémérisme chrétien qui a substitué le nom d’Espagne à ces expressions mythologiques, témoignage des croyances acceptées en des temps plus anciens. La légende de Tûan mac Cairill s’exprime d’une manière qui enlève tout doute: «Le nombre des compagnons de Némed [Pg 86]finit par atteindre quatre mille trente hommes et quatre mille trente femmes. Alors ils moururent tous2.» Ils moururent tous: voilà ce qu’une rédaction antique, aujourd’hui perdue, rendait par les mots: «Ils firent le voyage de la Grande Plaine, du Grand Rivage, ou de la Plaine agréable,» formule où Nennius voit l’indication d’un retour en Espagne.

Dans la plupart des textes irlandais, la légende de Némed est beaucoup plus développée que chez Nennius et que dans le bref résumé attribué à Tûan. Une des additions qu’elle reçoit est le résultat de ce qu’ordinairement on classait autrement que Nennius ne l’a fait un des vieux récits qui sont les éléments fondamentaux de la mythologie irlandaise. Nennius met un de ces récits à une place où nulle part ailleurs nous ne le trouvons. Nous voulons parler de la pièce intitulée Massacre de la tour de Conann[3]. Ce morceau est un des plus anciens dont se compose la littérature épique irlandaise, puisqu’il est compris dans la première de nos listes, qui paraît avoir été rédigée vers l’an 700. Or, Nennius en fait un épisode de l’histoire des fils de Milé. C’est probablement une erreur de sa part, car tous les documents irlandais sont d’accord pour placer cet événement légendaire dans l’histoire de la race de Némed.

[Pg 87]La plupart des documents nous présentent cette histoire avec bien des détails ajoutés à diverses dates, toutes relativement récentes. Ainsi, ce n’est ni d’Espagne ni du pays des Morts que vient Némed. Il arrive d’une région de la Scythie habitée par les Grecs. Parti avec quarante-quatre navires, il en avait perdu quarante-trois en route et avait passé un an et demi dans la mer Caspienne; et ce fut avec un seul navire qu’il atteignit les côtes de l’Irlande. Voilà ce que nous raconte, à la fin du onzième siècle, le Livre des Invasions4. Au dixième siècle on savait,—Nennius nous l’apprend,—que Némed avait été un an et demi sur mer avant d’atteindre l’Irlande; au onzième siècle la science irlandaise s’était accrue d’une notion supplémentaire: on était en mesure de dire sur quelle mer cette longue navigation s’était accomplie. On avait découvert qu’il s’agissait de la mer Caspienne5. Au dix-septième siècle, ce voyage par mer de la mer Caspienne en Irlande parut inadmissible aux savants irlandais: à la mer Caspienne on substitua le Pont-Euxin. «Quand, dit Keating, Nemhed partit de Scythie pour se rendre en Irlande, il s’embarqua sur une petite mer qui tire ses eaux de l’Océan, et le nom par lequel on désigne cette petite mer est mare Euxinum.» Un traducteur moderne nous apprend que le Pont-Euxin s’appelle [Pg 88]aujourd’hui mer Noire. «Toutefois,» ajoute-t-il, «il y a évidemment ici une erreur de Keating; c’est dans la mer Baltique que Nemhed s’est embarqué.» Mais Keating parle bien du Pont-Euxin: «C’est,» dit l’historien irlandais, «la limite entre la région nord-ouest de l’Asie et la région nord-est de l’Europe;» et, ajoute-t-il pour montrer qu’il a étudié sa géographie, «c’est dans la région nord-ouest de l’Asie que sont les monts Riphées. Selon Pomponius Méla, ils séparent de la petite mer, dont nous venons de parler, l’Océan septentrional. Nemhed laissa à main droite les monts Riphées, jusqu’à ce qu’il arriva à l’Océan qui est au nord, et il eut l’Europe à sa main gauche jusqu’à ce qu’il atteignit l’Irlande.» Un traducteur moderne fait observer que par les monts Riphées on doit entendre l’Oural6.

Qu’était-ce qu’Agnomen, ou Agnoman, père de Némed? Nennius n’en dit rien. Suivant le Lebar gabala, c’est un Grec de Scythie7. Il le fait descendre de la race de Fênius Farsaid. Ce Fênius, arrière-petit-fils de Japhet par Gomer, d’autres disent par Magog8, fut père de Nêl, qui épousa Scota, fille de Pharaon, roi d’Egypte; et de cette union naquit Gôidel Glas, ancêtre des Gôidels ou de la race irlandaise. De Gôidel Glas, suivant la préface [Pg 89]du Lebar gabala, est issue une famille qui, à une date reculée, a fourni à la Scythie un dynastie royale9,—les descendants de Scota, les Scots, étaient évidemment identiques aux Scythes,—et, de cette dynastie, un membre est Agnoman, qui, un jour condamné à l’exil, mourut dans une île de la mer Caspienne10. Agnoman est de la même famille que Partholon. Partholon est, comme Agnoman, un descendant de Fênius Farsaid et de Gôidel Glas: les diverses races qui ont successivement peuplé l’Irlande remontent à des ancêtres communs qui descendent de Magog ou de Gomer, fils de Japhet; en sorte qu’il y a parfait accord entre les traditions généalogiques irlandaises et les généalogies bibliques11. Il est vrai que l’authenticité des traditions généalogiques irlandaises fabriquées au onzième siècle reste à démontrer.

Un texte irlandais fixe à vingt-deux ans, la plupart fixent à trente ans la durée de l’intervalle qui s’écoula entre la semaine fatale où périrent les descendants de Partholon et le jour où Némed débarqua sur les côtes d’Irlande12.

[Footnote 1: Iar gnâis Maige Mâir, «suivant la coutume de la Grande Plaine,» chez Windisch, Irische Texte, p. 132, seconde partie, ligne 6; ingen Mag-môir, dans le Livre de Leinster, p. 8, col. 2, ligne 26; p. 9, col. 1, ligne 34; p. 200, col. 2, ligne 16; Mag-Mell, dans: Echtra Condla, chez Windisch, Kurzgefasste irische Grammatik, p. 119, ligne 10; Seirglige Conculainn, chez Windisch, Irische Texte, p. 214, note; Trag-Mâr, dans Echtra Condla, p. 120, ligne 9.]

[Footnote 2: «Roforbair a-sil-sium iar-sin ocus rochlannaigistâr cor-ra-batâr cethri mîli ar trichat lanamna and; atbathatar-side dana uli.» Leabhar na h-Uidhre, p. 16, col. 1, l. 23-25.]

[Footnote 3: Orgain tuir Conaind.]

[Footnote 4: Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 11 et 12.]

[Footnote 5: Strabon fait communiquer la mer Caspienne avec l’Océan.]

[Footnote 6: Keating, Histoire d’Irlande, édition 1811, p. 176; traduction d’O’Mahony. New-York, 1866, p. 122.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 13.]

[Footnote 8: Leabhar na h-Uidhre, p. 1, col. 1, lignes 2 et suivantes.]

[Footnote 9: Livre de Leinster, p. 2, fin de la colonne 2.]

[Footnote 10: Livre de Leinster, p. 2, col. 2, lignes 40 et suivantes; p. 3, col. 2, lignes 36 et suivantes.]

[Footnote 11: Partholon est fils de Sera, fils de Sru; Sru est fils d’Esru, fils lui-même de Gôidel Glas. Livre de Leinster, p. 2, ligne 23; p. 5, col. 1, lignes 6, 7; cf. Keating, édition de 1811, p. 162, 174.]

[Footnote 12: L’espace de vingt-deux ans est donnée par la légende de Tûan mac Cairill, plus haut, p. 5. Trente ans est le chiffre du Lebar gabala, dans le Livre de Leinster, p. 6, col. 1, ligne 11. Le Lebar gabala traduit par «pendant trente ans,» fri re XXX m-bliadan, le «six fois cinq ans,» sê choic m-bliadna, du poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil:» Livre de Leinster, p. 6, col. 2, ligne 46.]

[Pg 90]§2.

Le règne de Némed en Irlande; ses premières relations avec les Fomôré.

Du temps de Némed, le sol de l’Irlande continua le travail commencé sous Partholon. Le nombre des lacs s’augmenta de quatre1, et celui des plaines de douze2. Un de ces lacs eut une origine identique à celle d’un des lacs qui datent du temps de Partholon. Annenn, un des fils de Némed mourut; on creusa sa fosse, et du fond de la fosse jaillit une source; cette source fut assez abondante pour donner naissance à un lac, et du nom du mort, on appela cet amas d’eau Loch Anninn.

Le règne de Némed fut marqué par une innovation: on lui doit la fondation des deux premières de ces forteresses rondes, en irlandais râith, qu’habitaient [Pg 91]les rois d’Irlande3. Les fossés de l’une d’elles furent creusés en une journée par quatre merveilleux ouvriers, qui étaient frères. Le lendemain matin, Némed les tua tous quatre4; leur habileté l’avait effrayé; il craignait de trouver en eux de trop puissants ennemis. C’étaient, dit-on, des Fomôré, et ce que Némed redoutait était qu’ils ne prissent trop facilement le fort qu’ils avaient construit. Il les enterra sur place5. Il n’avait pas tort de craindre cette race redoutable. En effet, il devait, comme Partholon avant lui, comme plus tard ses fils, et enfin comme les Tûatha Dê Danann, avoir une guerre terrible à soutenir contre les Fomôré.

[Footnote 1: Sur ces lacs, voir le poème qui commence par les mots «Heriu oll ordnit Gaedil» (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 5-7); le texte en prose du Lebar gabala (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 19-24), et Girauld de Cambrie, distinction III, ch. 3, édition Dimock, p. 143.]

[Footnote 2: Sur les plaines, voir le poème Heriu oll ordnit Gaedil (Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 10-15), et le texte en prose du Lebar gabala (Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 33-38).]

[Footnote 3: Poème Heriu oll ordnit Gaedil, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, lignes 8, 9.]

[Footnote 4: Texte en prose du Lebar gabala, Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 26-32.]

[Footnote 5: Histoire d’Irlande, par Keating, édition de 1811, p. 178.]

§3.

Ce que c’est que les Fomôré. Textes divers qui les concernent.

Nous avons déjà dit que les Fomôré sont les dieux de la Mort et de la Nuit. L’évhémérisme chrétien a fait d’eux des pirates qui ravageaient l’Irlande1. A propos de leurs guerres avec Partholon, nous avons [Pg 92]donné sur eux quelques indications2. Nous avions précédemment parlé aussi d’eux dans notre premier chapitre3. Le moment est venu d’entrer dans des développements plus circonstanciés. Les érudits irlandais, qui avaient étudié la Bible, les faisaient descendre de Cham. Nous trouvons déjà cette généalogie, relativement moderne, dans le plus ancien des manuscrits littéraires irlandais.

L’auteur d’un traité des origines du genre humain4, inséré dans le Leabhar na h-Uidhre, qui a été transcrit vers l’année 1100, a un chapitre intitulé: Histoire des monstres, c’est-à-dire des Fomôré et des nains. Il commence par raconter, d’après la Genèse, dans quelles circonstances Noé fut amené à maudire son fils Cham. «Voilà comment,» ajoute-t-il, «Cham fut le premier homme que, depuis le déluge, une malédiction ait frappé. C’est de lui que sont nés les nains, les Fomôré, les gens à tête de chèvre et tous les êtres difformes qui existent parmi les hommes. Voilà pourquoi les descendants de Cham furent exterminés, et leur pays donné aux enfants d’Israël: ce fut en conséquence de la malédiction prononcée contre leur père. Cham est le premier ancêtre des monstres. Ils ne descendent pas de Caïn, comme le disent les Gôidels; en effet, [Pg 93]personne de la race de Caïn ne survécut au déluge, puisque le déluge arriva précisément pour noyer la race de Caïn5.» Les textes les plus anciens ne connaissent rien de ces origines bibliques attribuées aux Fomôré par la science chrétienne d’Irlande6. Le Livre des Invasions dit simplement que les Fomôré étaient arrivés par mer7.

Le document dont nous venons de donner la traduction est, du reste, fort important. Le titre annonce qu’il va être question de l’histoire des nains et des Fomôré. De là, on pourrait déjà conclure que les Fomôré sont des géants, et, en effet, Girauld de Cambrie, dans un passage de sa Topographia hibernica, rend par gigantibus le nom des Fomôré, au datif pluriel Fomôrchaib dans le passage correspondant du Livre des Invasions8.

[Pg 94]L’opinion des savants irlandais qui plaçaient les Fomôré soit dans la descendance de Caïn, soit dans celle de Cham, est inspirée par les passages de la Bible sur les géants antédiluviens9 et sur ceux de la Palestine, peuplée originairement par les descendants de Chanaan, fils de Cham. Les espions juifs, venant de Palestine, disaient au peuple de Dieu, alors errant dans le désert: «Nous y avons vu des monstres de la race des géants; comparés à eux, nous ressemblions à des sauterelles10.»

On sait quelle place importante les nains et les géants tiennent dans la littérature mythologique de la race germanique11 et dans les contes bretons modernes. Les nains, dont le nom irlandais est luchrupan, littéralement «petit corpuscule,» apparaissent rarement dans les textes irlandais. M. Whitley Stokes a cité, relativement à eux, un récit légendaire où on les voit enseigner à un roi irlandais l’art de plonger et de se promener avec eux sous les eaux. Ce conte a pénétré dans la glose d’un [Pg 95]traité de droit, et cette glose nous l’a conservé12. La mention qu’il fait des nains peut être considérée comme une exception. Il est, au contraire, question très fréquemment des Fomôré, dans la littérature épique irlandaise. Ce sont des géants, avons-nous dit, avec Girauld de Cambrie; mais ils ne sont pas seulement cela: ce sont des démons, de vrais démons, à figure humaine, rapporte un chroniqueur irlandais du douzième siècle13. Il y avait parmi eux des monstres qui n’avaient qu’une main et qu’un pied, ajoute l’auteur du Livre des Invasions14. Enfin, la pièce dont nous venons de donner la traduction accole au nom des Fomôré celui des gens à tête de chèvre, gobor-chind, qui paraissent être une subdivision ou un doublet des Fomôré, puisqu’ils ne sont pas mentionnés dans le titre qui parle seulement des nains et des Fomôré15.

[Footnote 1: Girauld de Cambrie, Topographia hibernica, distinctio III, cap. 3, édition Dimock, p. 143.]

[Footnote 2: Voir plus haut, p. 32.]

[Footnote 3: Voir plus haut, p. 14-16.]

[Footnote 4: Ce document paraît être une composition analogue à celle qui, dans le Livre de Leinster, p. 1-4, sert d’introduction au Lebar gabala.]

[Footnote 5: Leabhar na h-Uidhre, p. 2, col. 1 et 2; Whitley Stokes, Revue celtique, t. I, p. 257. Cf. Keating, Histoire d’Irlande, édition de 1811, p. 178.]

[Footnote 6: Voyez ce que disent des Fomôré: 1° le poème Heriu oll ordnit Gaedil, dans le Livre de Leinster, p. 7, col. 1, ligne 16; 2° le poème Togail tuir Chonaind con gail, Livre de Leinster, p. 7, col. 2, ligne 16.]

[Footnote 7: Livre de Leinster, p. 6, col. 1, lignes 39, 40, 46, 47: «Fomôré idon loinsig na fairgge… Is inti bôi mor-longas na Fomôré.»]

[Footnote 8: Topographia hibernica, distinctio III, caput 2, édition Dimock, p. 141. Cf. Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 20-22. Girauld de Cambrie s’exprime ainsi: «Tandem vero in bello magno quod cum gigantibus gessit potitum [Bartholanum] victoria.» Dans le Livre de Leinster, on lit: «Cêt-chath Herend robriss Partholon i-slemnaib maige Itha for Cichol n-Gricenchos d-Fhomôrchaib.» Fomôré, qui est tantôt un thème en e = io-, tantôt un thème en ec, paraît composé de la particule fo-, «sous,» et d’un thème môrio- ou môrec, dérivé de môr, «grand.» La particule fo-, fu- n’a pas le sens de diminutif comme le français «sous-.» Ainsi, fo-lomm signifie «nu,» comme lomm, fu-domuin, «profond,» comme domuin.]

[Footnote 9: Genèse, chap. VI, verset 4.]

[Footnote 10: Nombres, chap. XIII, verset 34.]

[Footnote 11: Jacob Grimm a consacré aux nains le chapitre XVII, et aux géants le chapitre XVIII de sa Deutsche Mythologie (3e édition, p. 408 et suivantes, 485 et suivantes). Voir, sur le même sujet, Simrock, Handbuch der deutschen Mythologie, 5e édition, §§ 118 et suivants, 124 et suivants, p. 403 et suivantes, 423 et suivantes.]

[Footnote 12: Ancient laws of Ireland, t. I, p. 70, 72. Les nains y sont appelés luchorpan, luchorp et abac.]

[Footnote 13: «Cath robris Parrthalon for Fomorchaib, idon demna iar fir an-dealbhaibh daoinaibh. Chronicum Scotorum, édit. Hennessy, p. 6.]

[Footnote 14: En parlant de la bataille de Mag Itha, où Partholon battit les Fomôré, le Livre des Invasions s’exprime ainsi: «Fir con-oen-lâmaib ocus con-oen-chossaib rofhersat fris-sin-cath.» Livre de Leinster, p. 5, col. 1, lignes 22, 23. Comparez Chronicum Scotorum, édit Hennessy, p. 6, lignes 8, 9. Voyez aussi plus haut, p. 32.]

[Footnote 15: Si l’on accepte comme une autorité sérieuse l’article Gabur du Glossaire de Cormac (Whitley Stokes, Three irish glossaries, p. 22), gobor-chind devrait se traduire par «gens à tête de cheval.» Gobur ou gobor signifierait «cheval,» et gabur ou gabor «chèvre.» Les deux mots se distingueraient par la voyelle de la première syllabe, a quand il s’agit de la chèvre, o quand il s’agit du cheval. Mais M. Windisch fait observer, avec raison, qu’il n’y a là qu’un seul mot avec deux variantes orthographiques qui n’ont étymologiquement aucune importance (Windisch, Irische Texte, p. 385). La comparaison avec les dialectes bretons, où le sens de «chèvre» est seul usité, nous donne le droit de considérer dans gobor-chenn le sens d’ «homme ou dieu à tête de chèvre» comme préférable au sens d’ «homme ou dieu à tête de cheval.» Pour gobur, ou gabur, aussi écrit gobor, le sens primitif est «chèvre,» et c’est par métaphore que les poètes ont employé ce mot pour désigner le cheval.]

[Pg 96]§4.

L’équivalent des Fomôré dans la mythologie grecque et dans la mythologie védique.

Ce qu’il y a de plus important dans la légende des Fomôré est leur guerre contre les dieux de la lumière solaire et de la vie, c’est-à-dire contre les Tûatha Dê Danann. Monstrueux par leur taille et leur forme, puisque certains d’entre eux ont une tête de chèvre, d’autres n’ont qu’un pied et qu’une main, ils sont l’expression celtique de conceptions identiques à celles qui, dans la mythologie grecque, ont donné naissance aux monstres qui combattent les dieux solaires. La mythologie grecque nous montre Zeus combattant les géants, dont il triomphe et qu’il enchaîne1. Les Lestrygons, dont le héros solaire [Pg 97]Ulysse atteint le rivage après sept jours de navigation, et qui tuent et mangent une partie de ses compagnons sont encore des géants2, en même temps que des ancêtres de l’ogre qui cause tant d’effroi aux jeunes auditeurs de quelques-uns de nos contes.

Mais les géants ne sont pas ce qu’il y a de plus monstrueux dans la mythologie grecque, parmi les adversaires des héros qui personnifient le soleil. La Chimère, qui apparaît déjà dans l’Iliade3, et qu’Hésiode a connue4, avait par-devant la forme d’un lion, par derrière celle d’un dragon, au milieu celle d’une chèvre5. On l’imagine aussi avec trois têtes: la première de lion, la seconde de chèvre, la troisième de serpent6. Les monuments figurés la représentent avec une queue de serpent qui se termine par une tête, et lui donnent, en outre, deux autres têtes, l’une de lion, à la place ordinaire, l’autre de chèvre, s’élevant au milieu du corps7. Personne ne pouvait vaincre la Chimère, et elle causa la mort de beaucoup d’hommes par le feu qu’elle exhalait8; Bellérophon la tua9.

[Pg 98]On doit considérer, comme un doublet de la Chimère, Typhaon, né, sans père, de Héra jalouse10. Typhaon, fléau du genre humain, s’appelle aussi Typhôeus. De ses épaules s’élèvent cent têtes de serpent qui, toutes, ont une voix: c’est tantôt le mugissement du taureau, tantôt le rugissement du lion, tantôt le cri d’un jeune chien. Zeus le frappa de la foudre et le précipita dans le Tartare11.

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