LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
I Entre des barreaux blancs
I
Entre des barreaux blancs
Dans le puits asséché, le sol se fendit, puis se craquela. Tout au fond des fissures, l’eau apparut, et monta lentement. Elle imprégna la terre, s’éleva encore, et recouvrit les lieux d’une mince pellicule claire. Pendant quelques instants, elle paressa, tranquille, et se balança au rythme du ressac. Puis le niveau grimpa de quelques mains. Une première grenouille émergea du liquide, et observa le ciel très lointain de ses grands yeux dorés. Elle entendit un bruit, et tourna la tête : c’était une autre gre-nouille, presque sa jumelle, qui avait émergé. Une troisième se montra, puis d’autres encore, jusqu’à ce que l’eau fût totalement couverte de leurs dos verts et luisants.
Elles levèrent la tête, et contemplèrent le puits, ses flancs bien trop lisses. Plus haut étaient les branches, là où la lumière venait caresser les feuilles. Une première grenouille plongea, posa ses pattes bien à plat sur le sol. La seconde vint s’installer sur son dos, puis une troisième. Elles continuèrent ainsi jusqu’à ce que celle qui se tenait au sommet de la pile contemplât ses pattes juste recouvertes d’eau. La suivante monta sur son dos sans peine, puis il fallut bondir de plus en plus haut pour s’élever encore. La grenouille sommitale cligna des yeux, une fois, deux fois, trois fois, et ses sœurs se figèrent absolument, tous leurs muscles tendus. La grenouille sauta, et atteignit la première branche.
Elle se dandina, mal à l’aise, car le sel irritait sa peau. Elle vit avec soulagement les moellons se couvrir d’humidité, puis
– 4 – des ruisselets surgir entre eux et couler le long des murs, des ra-cines et des feuilles. Elle se rinça, chassant avec plaisir le sel de sa peau. Elle examina les plantes, et s’aventura lentement le long d’une branche, qui ploya sous son poids jusqu’à atteindre le fond. Une à une, les grenouilles grimpèrent, leurs petits doigts serrés autour de l’écorce ; et une à une, elles se rincèrent à leur tour, ravies de découvrir l’eau douce. Elles chassèrent de leurs bouches le goût de l’eau saumâtre, mais elles n’oublièrent pas que le reflet obscur, tout au fond du puits, était à éviter.
Elles regardèrent le ciel, et le trouvèrent plus proche. Dans l’extrême humidité qui avait envahi le puits, leur peau luisait, et leurs oreilles se ravissaient du murmure de l’eau qui ruisselait. Bientôt, la mousse verdirait les pierres, les fougères déroule-raient leurs crosses, et étendraient leurs feuilles finement dé-coupées. Le long des branches luisantes d’humidité et sur des feuilles larges et robustes, les grenouilles grimpèrent, toujours plus près de la lumière. Elles atteignirent la margelle, découvri-rent la mer verte de l’herbe, et le sol noir et tendre. Elles se re-gardèrent, et sourirent, béates, car la vie serait douce. Elles re-tournèrent dans le puits, et s’installèrent sur les branches, qui sous une feuille, qui les yeux fixés sur le ciel. Elles attendirent, bercées par le bruit du ressac. Elles ne l’entendaient pas, car il était trop faible pour envahir le puits, mais elles l’avaient en elles, dans leurs os de sel.
*
Taste-Cuisses était bien malheureux. La veille, il avait bu tout son argent en compagnie d’une danseuse qui n’avait ouvert les cuisses qu’une fois totalement ivre. La garce ! On n’avait pas idée de coûter si cher pour être consentante ! Il n’était pourtant pas laid… et pouvait donner son content de plaisir à une femme… mais elles voulaient toujours plus ! Elles ne savaient pas se contenter des bonheurs qui ne coûtaient rien, et se re-nouvelaient aisément. Elles étaient avides, et c’était répugnant.
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Ce soir-là ne valait guère mieux : il avait fait le tour de ses amis sans réussir à en convaincre un seul de faire venir quelques danseuses. Et pourtant, la modestie de sa demande l’effarait : il ne souhaitait même pas un corps de ballet complet, juste une poignée de femmes ravissantes qui sussent bouger avec charme. Cent Vingt Dents, le gourmet, lui avait bien propo-sé de partager avec lui un modeste repas de vingt-deux plats, mais Taste-Cuisses n’était pas d’humeur à manger. Il voulait voir des ballerines danser, voilà ce qu’il voulait, ou à l’extrême rigueur, des bayadères. Il s’était rendu chez la grosse maque-relle qui tenait sa salle de spectacle préférée, mais elle lui avait refusé l’entrée. Quelle ingrate ! Il était un si bon client, et sous prétexte que, pour une fois, il ne pouvait payer, elle le laissait à la rue comme un chien puant.
Ah ! Il était bien malheureux. Et le lendemain serait encore pire, puisqu’il devrait se résoudre à travailler un peu. Il grimaça, car le mot était si vulgaire qu’il faisait frémir d’horreur son âme délicate. Mais il n’y couperait pas, il lui faudrait bien se rendre chez le notaire, et mendier encore un peu de son héritage. Quel imbécile avait été son père ! Le rationner, lui ! Comme s’il était du genre à dépenser sans songer au lendemain ! Il y songeait, au lendemain, aux prochaines douces cuisses contemplées, puis dégustées ! Il ne pensait même qu’à cela !
Ressassant son malheur, il erra dans les rues de Trois-Ponts. Maudite ville ! Si fière d’elle-même, et pourtant inca-pable d’organiser le moindre petit ballet gratuit en dehors des périodes de fêtes ! Il se retrouva dans un quartier qu’il ne con-naissait pas, devant une petite porte de bois. Il faillit reprendre son chemin, maugréant toujours, mais il réalisa que les sculp-tures délicates qui ornaient la porte s’étaient mises en mouve-ment. Des roues de bois ajourées bougeaient avec une grâce ex-trême, les feuillages qui les décoraient semblaient les manches et les robes de danseuses radieuses. Il resta longtemps à les con-
– 6 – templer, fasciné. La végétation finement gravée dessina un chemin, et la porte s’ouvrit. Il tapota les roues, mais elles s’étaient figées ; le spectacle était terminé, et il restait sur sa soif. Il étudia un instant la porte entrouverte, puis la poussa doucement, et entra. Si les portes même savaient danser en ce lieu, quelles merveilles n’y trouverait-il pas ! Il referma soigneu-sement le battant derrière lui, car s’il détestait quelque chose, c’était bien les importuns.
Il s’immobilisa, attentif. L’endroit sentait bon, et il renifla à plusieurs reprises, mais conclut à regret que c’étaient des par-fums de fleurs, et non des arômes de femmes. Il sursauta quand une grenouille l’effleura, et regarda les yeux d’or et le corps svelte de l’animal, avant de s’étonner de le distinguer en pleine nuit. Il leva les yeux au ciel, et découvrit un disque d’argent qui baignait les lieux de lumière. Il chercha à distinguer la ficelle qui maintenait en l’air cette ravissante lampe, mais n’y parvint pas. De toute manière, peu lui importait l’argent dans les cieux, car il préférait l’or des yeux de la grenouille. Celle-ci s’éloigna d’un bond, et il la suivit. Elle s’arrêta souvent, et lui permit de l’admirer. Il songea que si Cent Vingt Dents avait été là, il aurait fait ses délices de l’animal, car ses cuisses étaient magnifiques.
Ils atteignirent une vaste esplanade, et Taste-Cuisses se sentit bien malheureux, car son sol lisse et blanc eût parfaite-ment convenu pour danser un ballet. Il se laissa tomber dans l’herbe avec un soupir, et chercha la grenouille du regard, mais elle avait disparu. Il passa les mains sur la pelouse, espérant sentir sous ses doigts un petit corps humide, mais ne trouva rien. Il entendit un froissement, releva la tête, et resta bouche bée : sur l’esplanade se tenaient des danseuses, leurs longues manches blanches ondoyant autour d’elles comme elles se mou-vaient avec une grâce extrême.
Il s’assit, et bénit le soleil pâle flottant dans le ciel noc-turne, pour la lumière d’argent qu’il faisait couler sur les dan-
– 7 – seuses. Elles étaient plus à son goût les unes que les autres, et il échoua à les compter, car elles bougeaient sans cesse, venant tour à tour sur le devant de la scène pour lui permettre de se rassasier de leurs poitrines parfaites, leurs cuisses finement gal-bées, leurs lèvres souriantes, et leurs toutes petites dents ran-gées comme autant de perles miroitantes. Leurs sourires étaient immensément engageants, leurs moues invitaient au baiser, et elles rosissaient quand il répondait à leurs timides signaux. Il songea qu’il était bien malheureux qu’il n’eût qu’un sexe, alors qu’enfin, il rencontrait tant de splendeurs. Mais il prendrait son temps, voilà tout, et les ravirait tour à tour.
Il trouva comment les compter, et le fit avec volupté, plu-sieurs fois de suite : une, deux, beaucoup, assez, presque assez pour être content, presque plus qu’assez. Oui, vraiment, il n’avait jamais frôlé la perfection d’aussi près. Il les regarda dan-ser, fasciné, et crut mourir d’émotion quand elles saluèrent, leur spectacle terminé, et s’approchèrent de lui, leurs sourires presque cachés par leurs petites mains délicates, mais leurs yeux tout emplis du bonheur de partager avec lui le plus doux des plaisirs.
Au matin, Taste-Cuisses se réveilla dans l’herbe humide de rosée. Il avait encore dans le cœur les restes d’un songe brûlant et doux. Il soupira, regarda autour de lui, aperçut l’esplanade, et se souvint de sa soirée et de la nuit qui avait suivi. Il se laissa tomber dans l’herbe, et éclata de rire, car elles ne lui avaient rien demandé ! Pas d’argent, pas de promesses ! Elles l’avaient effleuré, caressé, apprécié, elles avaient fait grandir son sexe comme jamais, il les avait aimées les unes après les autres, et elles s’étaient satisfaites du seul plaisir qu’elles prenaient. Il rit, car il avait enfin trouvé le corps de ballet qui lui convenait.
Il joua à se souvenir d’autant d’entre elles qu’il le put, des menues différences de leurs coiffures, de leurs cheveux noirs et lisses noués en chignons, en boucles, ou retombant en longues
– 8 – queues, en nappes de nuit mouvantes. Il revit les fleurs variées dont chacune avait orné sa chevelure, admira la subtilité des bi-joux qui les embellissaient encore. Toutes étaient vêtues de vert et d’argent, toutes avaient de longues manches blanches qui dansaient autour d’elles comme autant de voiles, tourbillon-nant, ondulant, s’apaisant… mais chacune bougeait avec une grâce qui n’était qu’à elle, chacune inclinait sa belle tête d’une façon qui lui était propre. Chez certaines, un cou gracieux l’avait rendu fou, chez d’autres, c’était la courbe d’une joue, la lon-gueur de cils battants… mais chez toutes, il avait apprécié les cuisses, des cuisses si désirables.
Elles l’avaient entouré, ébloui des feux jetés par leurs dia-dèmes scintillants, et il s’était noyé dans leurs yeux aux fabuleux reflets, des yeux de sable et de sel, d’or mêlé aux éclats de co-quillages. Il ferma les paupières, et songea que pour un peu, il eût cessé d’être malheureux. Il arrondit ses mains, retrouvant la forme parfaite de leurs seins ; il caressa de mémoire les motifs subtils des broches délicates qui avaient fermé leurs corsages, et gémit : il eût aimé en déballer une, juste une encore… sentir leurs jambes fermes entre les siennes, embrasser leurs genoux et se laisser glisser vers leurs sexes si tendres, si humides, si moelleux. Il se souvint de leurs voix caressantes, qui s’éloignaient :
– À demain soir, chéri.
Il y serait, pour sûr ! Il voulait les revoir danser parmi les flots d’argent de cette lampe étrange qu’elles appelaient lune, de leur pas si léger qu’il ne s’entendait pas.
Le soir venu, il arriva devant la porte enchantée, et s’inquiéta de ne pas la voir s’animer. Il murmura :
– C’est moi, Taste-Cuisses, l’amant des toutes-belles. Elles m’attendent, là-bas sur l’esplanade.
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Les rouages délicats tournèrent, mais il se tortilla avec im-patience, car leur beauté ne le touchait plus. Elle n’était rien à côté de celle des danseuses. Quand il arriva à l’esplanade, elles étaient toutes assises, et se rafraîchissaient les unes les autres de leurs éventails délicats. Elles se levèrent, s’inclinèrent si sou-plement qu’il crut voir couler des ruisseaux scintillant, puis elles dansèrent, et il suivit, ému, le tourbillonnement de leurs longues manches sous la lune. Il suivit le ballet de leurs jambes vêtues de pantalons d’un vert d’eau très doux, et pendant un instant, le dallage lui sembla vert et translucide, il crut voir des vagues courir sous la surface, caressant les petits pieds des dan-seuses de leurs crêtes d’écume. La roche redevint blanche, et il sourit à l’idée que ses toutes-belles étaient certainement assez légères pour courir sur les flots.
Il les regarda mimer la danse des roseaux dans le vent, et se demanda d’où pouvait provenir la musique qui soulignait par instants leurs plus parfaites évolutions. C’était une mélodie de basses caressantes sur lesquelles planaient les notes d’une harpe. L’une des ballerines lui sourit, et il oublia. Sous la lune d’argent, leur peau lui semblait de nacre, et il avait hâte d’aller se glisser entre leurs cuisses tendres, et d’écarter les lèvres de leurs coquillages.
*
Verte Bruine referma son livre, le posa soigneusement à cô-té de son sous-main, et se leva. Il avait envie de mettre ses pas dans ceux de Fier Bouleau, de remonter le chemin que suivait ce dernier pour le rejoindre dans le jardin. Il ne le suivrait pas au-delà des murs, mais songer que l’herbe qu’il effleurerait avait frémi sur le passage de son ami le ravirait déjà. Il quitta le corps principal du jardin, et pénétra dans l’une de ses dépendances, où se trouvait la petite porte empruntée par son visiteur. Il s’arrêta, et, sur le mur encore lointain, contempla les bas-reliefs
– 10 – qui avaient charmé Vieux Saule. Leurs couleurs étaient fanées, mais leurs formes très belles encore. Il se réjouit de les revoir de plus près.
Il passa à côté du puits, et s’étonna d’y voir le feuillage fourni de fougères. Pourtant, il y avait si longtemps que le puits était à sec ! Il se pencha, et aperçut dans les profondeurs le re-flet sombre de l’eau revenue. Il suivit du regard les ruisselets qui coulaient sur les moellons, il apprécia leur entrelacs subtil, et il soupira, car l’arbre qui poussait dans leur berceau se noyait peu à peu. Ses feuilles étaient tombées, et formaient une triste mo-saïque sur le fond luisant. Il se concentra, et adapta l’arbre à la vie aquatique, la vie en eau saumâtre. Il fit repousser une fron-daison de longues feuilles fines et mouvantes, et lui offrit des fleurs, de petits boutons d’un rose intense qui s’ouvriraient en grandes corolles d’un rouge violacé, puis pâliraient jusqu’à de-venir d’un blanc tout juste teinté de jaune. Elles tomberaient, et formeraient autant d’esquifs pâles qui vogueraient au gré des flots ridés de vaguelettes.
Il remarqua alors que des grenouilles s’étaient installées dans le puits, et reposaient en silence sur les branches luisantes d’humidité, sous les feuilles, sur les moellons couverts de mousse. Il admira leurs petits corps verts, la délicatesse de leurs doigts, et tendit la main. L’une d’elles grimpa dans sa paume.
– Tu es belle. J’aime tout particulièrement les verts dont tu t’es vêtue, et je suis ravi de voir qu’ils vont si bien avec ma peau.
La grenouille cligna des yeux, béate. Il la reposa au sol, et elle fit deux bonds en direction du puits, puis se retourna, et le fixa. Il sourit, encourageant, et elle changea de direction, sautil-lant jusqu’à atteindre un bassin où poussaient des nénuphars. Elle s’assit sur l’une de leurs feuilles avec un coassement d’aise. Peu à peu, d’autres grenouilles sortirent du puits, s’installèrent sur les feuilles, et se mirent à chanter, comme autant de cloches
– 11 – au bruit liquide. Verte Bruine apprécia le concert, et l’améliora en décontractant les muscles de leurs gorges, car leur timbre avait une raideur désagréable. Il joignit ses mains et s’inclina pour les remercier, et elles restèrent muettes devant la splen-deur du soleil dans ses cheveux verts.
En contournant l’esplanade, il vit que l’herbe avait été écra-sée par le poids de nombreux corps, et que des pas allaient jus-qu’à la petite porte. Il se réjouit à l’idée qu’il pouvait partager les beautés de son jardin, que certains humains, au moins, n’en étaient pas privés. Il vérifia l’enchantement qui protégeait les murs, et le trouva en parfait état. Il était donc certain que ses vi-siteurs n’avaient aucune intention hostile à son égard, ou à celui de vivants qu’il chérissait.
Il reprit sa flânerie jusqu’à atteindre les premiers bas-reliefs, et se remémora leurs couleurs originelles. Un de ces jours, il viendrait les repeindre ; mais pour l’instant, il était ravi de contempler le bonheur de ses pairs, et le sien également. Il posa un doigt timide sur la robe légère qu’il portait jadis, il con-templa, pensif, le sourire sans nuages qu’il arborait, et songea que le passé avait été magnifique. Il explora ses archives de pierre jusqu’au moment où le soleil lui rappela qu’il était temps de rejoindre Bleu Nuit. Il repartit, rêvant du bleu sombre des yeux de son ami, des yeux si désireux de comprendre et de bien faire qu’ils en étaient poignants. Il soupira, car il n’avait tou-jours pas trouvé le moyen d’expliquer que l’amour n’était pas une récompense, mais un fait, et qu’il pouvait s’apprécier, se préserver, se cultiver, non se mériter.
Les grenouilles, elles, exploraient leur nouveau territoire, sautant d’un nénuphar à l’autre, nageant dans les profondeurs vertes du bassin. Elles découvrirent les libellules, et les chassè-rent avec ardeur ; mais chacune d’entre elles se retournait sou-dain, et revenait au puits, où elle reprenait son attente patiente. Comme rien ne venait, elle ressortait, heureuse de courir dans
– 12 – l’herbe verte et douce. La nuit venue, beaucoup d’entre d’elles restèrent dans le bassin, séduites par les nénuphars, et fascinées par le reflet de la lune dans l’eau tranquille.
*
Ce soir-là, Taste-Cuisses s’étonna de voir si clairsemés les rangs de ses danseuses, et s’interrogea : commençaient-elles à lui être infidèles ? Le plaisir qu’il leur offrait n’était-il pas suffi-sant pour elles ? Il fallait agir. Quand elles s’approchèrent de lui de leur pas gracieux et souple, il oublia tout et se laissa aller dans leurs bras. Mais au matin, quand il se réveilla dans l’herbe tendre, il décida qu’elles méritaient un petit effort de sa part. Elles valaient bien mieux que toutes les filles de la grosse ma-querelle, et elles étaient si simples et agréables à fréquenter !
Il retourna chez lui, vérifia l’état de ses finances, choisit la plus petite bourse qu’il put trouver, et la remplit généreusement de pièces. Il décida de se rendre d’abord chez un traiteur re-nommé, pour y passer commande ; puis d’aller chez une mo-diste, pour y trouver le genre de babiole qui ravit les femmes. Comme il en prendrait plusieurs, il obtiendrait sûrement un prix de gros des plus intéressants. Mais quand il vit les tarifs pratiqués par le traiteur, il en oublia la modiste. Il quitta la bou-tique débordante de mets inabordables pour sa bourse étranglée d’horreur, et se rendit chez Cent Vingt Dents. Celui-ci le reçut la bouche pleine, et désigna la table devant lui, toute couverte de coupelles remplies de délices variés.
– Chers-toi, quand y en a pour moi, y en a pour quatre.
Taste-Cuisses pinça en soupirant la légère couche de graisse qui nappait ses abdominaux, et se demanda par quel mi-racle Cent Vingt Dents restait mince. Mou, certes, mais mince pourtant. Il tendit la main vers le plus léger des plats, et mâcha
– 13 – lentement. Puis, sa conscience apaisée, il s’empiffra de tous les autres. Son hôte riait de bonheur.
– Toi, toi, j’en connais pas deux qui bouffent comme toi ! J’aime te voir !
– J’en suis ravi, Cent Vingt Dents.
– Le plaisir de manger, c’est bien ; mais s’il s’y ajoute celui d’amis… c’est mieux ! Un plat vers lequel seuls mes doigts se tendent, c’est un peu morne.
Le libertin, repu, éloigna sa chaise de la table pour ne pas être tenté de se rendre malade une fois de plus, et s’adossa con-fortablement.
– Cent Vingt Dents, j’ai besoin de tes talents. Bien sûr, je pourrais recourir à un traiteur, mais lequel possède ta maîtrise de la gastronomie ? Lequel fait venir d’aussi loin des produits aussi parfaits ? Lequel sait les marier mieux que toi ? Tu es un génie, mon ami, pour ce qui touche au ventre.
– Et pour quelle occasion cruciale dois-tu recourir à un gé-nie ?
Taste-Cuisses se surprit à rougir. Pourtant, fréquenter des femmes lui était si naturel ! Mais ces danseuses… elles étaient ses toutes-belles, et il ne voulait pas les perdre. Il devait les sé-duire, les séduire à jamais. Et puisque son sexe n’y suffisait pas, il se ferait aider. Il n’y avait pas de honte à mériter des amis ! Le gourmet rit, et, taquin :
– Toi, toi… tu es enfin amoureux ?
– Comment ça, enfin ? Tu ne l’es pas, toi !
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– Dis ça à la gastronomie… elle m’a envoûté, et je me suffis d’elle… et de toi.
– D’accord, je suis amoureux.
– Et qui est l’heureuse élue ?
– Eh bien…
Taste-Cuisses détourna les yeux.
– Bon, bon… tu n’es pas obligé de m’en parler. La timidité fait partie de l’amour. Moi-même, je n’ose pas toujours parler de mes nouvelles recettes avant de les avoir testées quelques fois en solitaire ! Mais sais-tu au moins ce qui pourrait lui plaire ?
– Non, mais j’ai toujours aimé ce que tu m’as proposé. Je ne vois pas pourquoi elles n’en feraient pas autant.
– Elles ? Eh bien ! Tu ne fais pas les choses à moitié ! Re-marque, même s’il ne s’agit que de trouver chaussure à son pied… il en faut deux.
Taste-Cuisses se remémora les prix du traiteur, et il sup-porta stoïquement toutes les taquineries de Cent Vingt Dents. Il lui fit bien remarquer qu’il parlait la bouche pleine, mais le gourmet s’amusait tant qu’il préféra cesser de mâcher que se taire. C’était bien malheureux, mais qu’y faire ? Il valait mieux tenter d’être sourd que se fatiguer.
En fin d’après-midi, Taste-Cuisses se dirigea vers le jardin, poussant devant lui une petite charrette chargée des délices préparés par Cent Vingt Dents. Il avait pensé y ajouter quelques-uns des bijoux qui lui restaient de sa mère, mais en regardant les longs colliers de perles, il avait trouvé que ce serait
– 15 – du gaspillage : ses danseuses étaient si belles qu’un bijou de plus n’y changerait pas grand-chose. Néanmoins, il avait appor-té un collier de perles chez un orfèvre, pour qu’il en fît quelques dizaines de bagues. Mais surtout, il s’était vêtu encore mieux qu’à son habitude, et il avait mémorisé quelques compliments, car c’était certainement sa présence qui manquait le plus à ses douces amies. Il était trop rare, voilà tout.
Il faillit s’arrêter pour piocher parmi les merveilles culi-naires qu’il transportait, car leurs odeurs mêlées faisaient gar-gouiller son estomac. Cent Vingt Dents avait sifflé d’admiration devant la quantité demandée, mais il avait tenu à honorer les élues du cœur de son ami, et mis tout son talent dans la prépa-ration de douceurs délicates, d’assortiments de raviolis, de pa-pillotes de légumes fourrées de mousses succulentes. Il avait également prêté ses plus beaux paniers laqués pour les trans-porter, ainsi que ses bols de fine porcelaine peinte pour les dé-guster. Taste-Cuisses songea qu’il faudrait penser à en rendre certains, car son placard commençait à être très encombré ; ce n’était pas parce que Cent Vingt Dents rachetait sans broncher de quoi compléter ses services qu’il fallait accepter du désordre chez soi !
Taste-Cuisses se maudit de n’avoir pas songé à mettre ses provisions sur le dessus, puis il pensa à la couche de graisse sur ses abdominaux, et il se contint. Il arriva sur l’esplanade alors que le soleil semblait posé sur le haut du mur, comme un gros fruit pesant. Il s’étonna de ne voir aucune danseuse, et il soupi-ra, car il était bien malheureux de ne pouvoir faire l’amour à quelques-unes d’entre elles. Il prit son siège pliant dans le re-coin où il l’abritait de la pluie, il sortit également sa petite table, et il se restaura. Il garda les fruits secs si amusants à décortiquer pour le spectacle. Après cela, il s’ennuya, car la rougeur du cré-puscule ne valait pas des lèvres à embrasser. Il se leva, et explo-ra l’esplanade, puis ses alentours. Il songea que les feuilles des nénuphars rappelaient des galettes de riz, sans en égaler le
– 16 – goût ; et que leurs fleurs ne savaient pas sourire. Il aperçut un puits dans un état d’entretien scandaleux. Un arbre y avait poussé, des racines couraient le long de ses flancs, et il dispa-raissait presque sous la mousse et les fougères. Entre les branches, il distinguait le peu d’eau qui occupait le fond. Il haussa les épaules, car peu lui importait ce vieux puits délabré, tant que l’esplanade était en parfait état. Quoique… si l’une des danseuses se tordait une cheville délicate, il serait très heureux de la soigner de ses mains, de ses lèvres, et de tout le reste.
Il faillit ne pas voir la grenouille au corps très vert qui se tenait devant lui, mais elle ouvrit d’immenses yeux d’or, des yeux de sable, de sel, de mer. Il se recula, troublé par leur res-semblance avec le regard de ses danseuses ; puis il se pencha à nouveau sur le puits, et réalisa qu’il était occupé par de très nombreuses grenouilles vertes, aux membres gracieux et déli-cats. Il crut les voir sourire, et il préféra ne pas les compter, sans bien savoir pourquoi.
Il s’éloigna du puits, et il continua sa promenade, humant les parfums des fleurs du jardin, étreignant certains troncs en soupirant. Il faudrait vraiment qu’il trouvât un moyen de dor-mir pendant tous ces instants d’ennuyeuse attente, dont il ne savait que faire. Quand il revint à l’esplanade, la lune s’était le-vée, et les danseuses se tenaient devant lui, leurs longues manches blanches formant des rubans mouvants comme elles riaient et bavardaient. Elles le virent, et se turent, pour lui sou-rire avec grâce. Il s’installa sur son siège, et le spectacle com-mença. Il se poursuivit par la dégustation des merveilles prépa-rées par Cent Vingt Dents, et Taste-Cuisses s’émerveilla de la délicatesse avec laquelle ses amies prenaient des bouchées in-fimes, et discouraient sur la subtilité des mets offerts, et surtout sur sa générosité. Elles s’inclinaient en découvrant leur nuque si délectable, et il se penchait pour les embrasser.
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Le lendemain soir, Taste-Cuisses fut déçu de voir que ses danseuses étaient encore moins nombreuses. Ainsi, malgré son hommage sincère et répété, malgré ses présents, elles fuyaient. Il faillit repartir, mais se reprit : où trouver autant de belles femmes, pour un prix si modique, et qui acceptassent en sus de ne danser que pour lui seul, sans qu’il fallût les partager avec des spectateurs vulgaires aux instincts bestiaux ? Quand elles voulurent se lever pour danser, il s’épancha :
– Mes toutes-belles, je m’interroge : qu’arrive-t-il donc à vos sœurs ? Où s’est enfuie leur beauté ?
Elles se regardèrent en murmurant, puis l’une d’entre elles s’avança, s’agenouilla devant lui, et répondit d’une toute petite voix qui émut Taste-Cuisses :
– Oh ! Doux seigneur… elles ne vous fuient pas, elles ne sont à nul autre que vous. Mais… elles ont honte de se montrer.
– Honte… de se montrer ? Mais vous êtes inégalées ! Votre beauté éclipse celle de toutes les femmes de Trois-Ponts réu-nies ! Et vous auriez honte ?
– Ah ! Seigneur… c’est qu’un grand malheur est arrivé.
– Bah, bah ! Dites-leur de danser avec vous, et si je trouve que cela gâche par trop le spectacle, nous verrons que faire. Mais la timidité n’a rien, vraiment rien à faire dans nos rap-ports…
De sous ses longs cils, elle lui lança un regard langoureux, puis elle se releva et recula comme si elle glissait sur le sol. Elle se fondit parmi ses sœurs, elles formèrent un mur mouvant, puis elles s’écartèrent. Il sourit, car leurs têtes souriantes étaient aussi nombreuses qu’au premier soir, puis il réalisa qu’elles por-
– 18 – taient celles de leurs sœurs qui n’avaient plus de jambes. Là où auraient dû se trouver leurs cuisses si désirables, il n’y avait rien, rien qu’un vide hideux. Leurs sourires restaient beaux, leurs bras charmants, mais ne plus voir leurs pieds délicats ap-paraître et disparaître derrière les longs voiles blancs était si douloureux ! Oh, qu’il regrettait le satin de leurs ballerines, et la soie immaculée sur leurs chevilles ! Leurs genoux ne tendaient plus le fin tissu vert de leurs pantalons, leurs cuisses galbées ne dessinaient plus un chemin merveilleux vers la douce chaleur de leur entrejambe.
Il les applaudit, mais son admiration se mêlait de répu-gnance. Il les aima, malgré leur beauté mutilée, mais seulement en les empilant, en posant une femme pourvue de jambes sur une autre qui n’en avait pas, car il ne supportait pas de les voir ainsi. C’était un tel gâchis ! À quoi bon la perle, si elle n’avait plus d’écrin ? Son sexe lui répondit clairement qu’il se moquait de l’emballage, et la nuit fut très passable.
*
Au matin, Taste-Cuisses se réveilla nauséeux. Le souvenir de ses danseuses sans jambes lui revint, et il soupira : tant de merveilles, enfuies déjà… c’était répugnant. Ah ! Il était bien malheureux ! À quoi bon offrir du plaisir, si c’était pour le dimi-nuer ensuite, sans même lui laisser une chance d’agir ? Il aurait certainement pu convaincre son notaire de financer ce loisir in-dispensable à son bien-être ! Il se leva, et rentra chez lui, maus-sade. Il trouva une invitation à partager le repas de Cent Vingt Dents, et l’accepta. Le gourmet l’accueillit avec joie.
– Ah ! Taste-Cuisses ! Tu as tout l’air d’avoir besoin de te remplir l’estomac !
– Vraiment ? Je n’ai pourtant pas très faim…
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Cent Vingt Dents lui tapota la poitrine :
– Un petit creux au cœur… un petit vague à l’âme… se compensent si bien par un gros plein de l’estomac ! Viens donc, la chaleur et la tendresse des mets sauront t’égayer. D’autant que…
Il eut un sourire plein de promesses, et Taste-Cuisses sou-pira, car son ami avait encore inventé un plat, et il faudrait le délecter de commentaires. Ils s’assirent, et le repas commença très conventionnellement, avec un assortiment de petits raviolis vivement colorés, à la pâte si fine qu’elle semblait des pétales. Il continua avec des fritures délicates qui fondaient sur la langue, révélant des crevettes savoureuses. Puis Cent Vingt Dents, sou-riant très largement, déposa de curieux petits bâtonnets renflés dans le bol de Taste-Cuisses. Celui-ci joua avec eux du bout de ses couverts, incapable de dire ce qu’ils pouvaient être. Loin d’éveiller son appétit, ils vidaient son esprit. Le voyant hésiter, le gourmet l’encouragea :
– Allons ! Goûte donc ! C’est délicieux, tu verras !
– Je… certes, oui, mais…
Taste-Cuisses ne pouvait pas prétendre qu’il n’avait plus faim, car cela ne l’avait jamais empêché de manger. Il rappela donc :
– Tu sais comment je suis… je trouve plus de charme à ce que je puis goûter et de mes papilles, et de mon savoir.
Cent Vingt Dents ne le contredit pas, même s’il savait qu’en règle générale, son ami se moquait bien du verbiage quand il pouvait mettre les mains, la langue ou les yeux sur ce qui lui plaisait. Taste-Cuisses insista donc :
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– Qu’est-ce ?
– Des cuisses de grenouilles.
Taste-Cuisses, atterré, se remémora les danseuses sans jambes, puis les grenouilles vertes du puits, leurs grands yeux d’or et leurs sourires, et il faillit vomir dans son bol. Il tenta de se convaincre que ce n’était qu’un soupçon insensé, mais il de-vait serrer le récipient pour que ses mains ne tremblassent pas. Il se força à ravaler discrètement la bouchée qu’il avait rejetée, puis à maîtriser ses haut-le-cœur, car il devait en savoir plus. Mais le ballet des femmes qui en portaient d’autres comme de précieux fardeaux, la grâce brisée de ces troncs privés de leurs longs tuteurs fluides, revenait sans cesse devant ses yeux. Il parvint à porter une cuisse de grenouille à sa bouche, en se ré-pétant que c’était un immense privilège : n’était-il pas en train de poser ses lèvres sur une chair chérie ? Ses dents ne goû-taient-elles pas à une cuisse ferme et tendre ? La sauce ne bril-lait-elle pas presque autant que la lune sur leurs corps et leurs diadèmes ruisselants ? Il prit un air extatique, il avala, et il s’exclama :
– Exquis, vraiment ! Jamais je n’ai goûté un mets si déli-cieux ! Qui croirait que des animaux si… insignifiants pour-raient nous procurer pareil plaisir !
Cent Vingt Dents sourit, ravi de l’avoir conquis.
– Et, dis-moi, où trouves-tu pareilles merveilles ?
– Ah ! Cela ne se divulgue pas !
– Allons ! Tu me connais ! Je ne trahirais jamais les secrets d’un ami, et à quoi bon dire à autrui où tu te procures ces chairs ? Je risquerais seulement de n’en plus manger quand tu m’inviterais.
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Ce qui était son vœu le plus cher. Le gourmet hocha la tête.
– Tu as parfaitement raison. Et, au fond, j’aurais grand plaisir à te montrer à quel point ces petites merveilles étaient proches, à la portée de chacun, vraiment… mais moi seul ai son-gé à exploiter leur valeur.
Cela restait à voir. Les doigts de Taste-Cuisses blanchis-saient sur sa fourchette, tant il avait envie de la planter dans l’œil ravi de son hôte.
– Tu as toujours été un esthète, mon ami, un fabuleux gourmet. Je ne pense pas que quoi que ce soit en ce monde soit protégé du dépeçage si tes papilles s’y intéressent.
Cent Vingt Dents sourit, touché par le compliment.
– Je te remercie, vraiment. Si tu savais comme je suis at-tristé par ceux qui mettent des barrières à leurs passions !
Rassure-toi, j’en connais un qui n’en mettra aucune, son-gea sombrement Taste-Cuisses. Ils finirent le repas, puis il pro-posa :
– Et si tu me montrais l’endroit en guise de promenade di-gestive ? J’ai acquis récemment une nouvelle fiole décorée de noyer sculpté, et surtout son précieux contenu. Et le meilleur… le meilleur se déguste en déambulant, aux côtés d’un ami.
L’œil déjà trouble de Cent Vingt Dents s’éclaira d’un désir suffisant pour vaincre son envie de digérer affalé, et ils se mi-rent en route. Taste-Cuisses détesta le voir poser ses doigts lisses et ronds sur les rouages de la porte, l’entendre pérorer comme il entrait dans son jardin, roter en foulant son espla-nade, poser son pied lourd et large là où ses toutes-belles fai-
– 22 – saient glisser sans bruit leurs membres délicats… enfin, quand il leur en restait. Le gourmet tendit un doigt vers le puits.
– Voilà où résident ces trésors culinaires. Et n’est-il pas merveilleux, mon ami, de se dire que c’est à toi que je dois une pareille découverte ?
– Comment cela ?
Il tapa sur l’épaule du libertin.
– Ah ! Taste-Cuisses ! Je suis tout dévoué à la gastronomie, certes, mais tu es mon ami ! Et tes affaires de cœur ont piqué ma curiosité ! Je t’ai donc suivi jusqu’à ce jardin, et tu n’imagines pas l’effort que j’ai dû faire pour mâcher en silence et ne pas me faire repérer !
Il soupira, attristé par ce terrible souvenir, puis il poursui-vit :
– Je suis revenu le lendemain, après avoir vérifié que tu étais chez toi. Je suis entré dans le jardin, et j’ai trouvé ces gre-nouilles aux cuisses si belles, que je devinais si tendres, dont la saveur exquise me tentait si fortement ! J’en ai oublié tes femmes, et je suis revenu chez moi en toute hâte, leurs cuisses serrées dans mon mouchoir.
Il inspira, béat.
– Et comme j’ai eu raison ! Elles étaient succulentes, et dès le lendemain, je suis revenu, car elles valent le déplacement ! Je n’aime pas marcher, mais pour elles, pour elles, j’irais au bout du monde !
Il étreignit Taste-Cuisses :
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– Ah ! Mon ami ! Merci ! Merci pour cette cachotterie qui m’a permis de découvrir une telle merveille ! Je ne sais toujours pas à quoi ressemblent les belles qui t’ouvrent leurs tendres cuisses, et je ne m’en préoccupe plus ! Ah ! Ces grenouilles ! Ces grenouilles ! Leurs cuisses, Taste-Cuisses, leurs cuisses ont rempli mon esprit, et rien d’autre ne compte pour moi ! Elles sont le sommet de ma vie de gourmet !
Taste-Cuisses regarda les mâchoires de Cent Vingt Dents, sa bouche aux lèvres pulpeuses étirées par le sourire, et ses dents très blanches… ces dents qui avaient mâché la chair de ses femmes. Cent Vingt Dents n’était qu’un ventre, et son appétit dément mettait en danger ses toutes-belles ! Il se jeta sur lui, le faisant tomber à la renverse la tête sur le dallage. Le gourmet mourut sur le coup, mais Taste-Cuisses l’étrangla pourtant, il cria de joie au bruit de la trachée s’écrasant, et ne dénoua ses doigts que quand ses mains furent trop douloureuses pour ser-rer encore. Il souleva le corps, il le balança une fois, deux fois, trois fois, et le jeta tête la première dans le puits. Il cria :
– Il est pour vous, mes toutes-belles ! Bouffez-le jusqu’à l’os, faites de sa chair la vôtre ! Prenez ces jambes que je vous offre, et revenez danser ce soir, sur des cuisses tendres et ma-gnifiques, sur des genoux si bien galbés, sur des mollets soyeux et blancs, sur des chevilles délicates, et sur vos pieds aux fins or-teils, que j’aime tant déguster !
Le soir venu, elles dansèrent pour lui, leurs jambes reve-nues. Elles étaient magnifiques, souples comme des lianes, leurs cheveux noirs luisant sous la lune argentée. Mais quand elles s’approchèrent pour l’aimer tendrement, il frissonna, car leurs bouches souriantes révélaient de fines dents aiguës. Il se força à les embrasser, car il craignait qu’elles ne dévorassent sa langue.
Le lendemain, il hésita devant la porte du jardin, mais il entra pourtant, attentif au désir qui lui brûlait le bas-ventre ; il
– 24 – s’était habitué au plaisir qu’elles lui offraient chaque nuit. Quand il discerna au loin l’esplanade, il quitta son chemin habi-tuel, et se rapprocha des danseuses par derrière. Arrivé tout près, il soupira d’aise tant était doux le murmure de leur voix, tant leur grâce le charmait. Elles se retournèrent, et il cria d’horreur à la vue des longues dents brillantes, fines comme des stylets, qui couvraient presque leurs lèvres inférieures. Elles le regardaient étrangement, il y avait dans leurs yeux d’or comme le reflet de l’appétit de Cent Vingt Dents, une faim aveugle et dévorante.
Il se retourna pour fuir, mais elles étaient partout, leurs yeux brillant entre chaque buisson, leurs longues jambes et leurs manches mouvantes occupant chaque espace entre les arbres. Elles se rapprochèrent, et il voulut négocier, mais sa langue ne bougeait pas plus qu’une pièce de viande cuite. Accu-lé, il sauta dans le puits. Il se retint comme il put aux racines et aux branches, puis il regarda derrière lui : le cercle de leurs têtes se détachait sur le ciel, et elles commencèrent à descendre, dans des froissements d’étoffes. Il aperçut une niche, et s’y blottit en hâte. Sous ses mains, il trouva de longs os parfaitement net-toyés, et il en confectionna des barreaux immaculés en priant avec ferveur le dieu gardien des portes, sans pourtant avoir la maladresse de s’engager pour un montant déterminé. Il savait très bien que les faveurs divines sont toujours surévaluées en période de danger, pour sembler hors de prix une fois le calme revenu. Il n’était pas stupide à ce point.
Les danseuses apparurent devant lui, elles contemplèrent l’obstacle, et ne le franchirent pas. Mais l’une d’entre elle inclina sa magnifique tête, elle ouvrit la bouche, et commença patiem-ment à ronger un os. D’autres se joignirent à elle, et Taste-Cuisses tenta désespérément de s’enfoncer dans le mur, mais la niche était si petite qu’il se tenait déjà replié sur lui-même, les genoux près des oreilles. Il finit par perdre connaissance. Quand il revint à lui, le bruit d’os rongés avait cessé. Il ouvrit lentement
– 25 – les yeux, mais elles n’étaient pas en vue. Il posa la main sur un barreau, décidé à tenter de fuir, mais une tête aux yeux d’or des-cendit devant lui, son cou blanc formant comme un pédoncule mouvant. Il retira sa main en hâte. La danseuse lui fit un sourire de reproche, puis une moue engageante, mais il frissonna, hor-rifié : il ne comptait pas se laisser manger ! Le visage disparut.
Il resta seul. Il se calma peu à peu, et il sentit contre lui un objet rond. Il sursauta en reconnaissant un crâne lisse et blanc, le crâne de Cent Vingt Dents. Il le souleva délicatement, il le ser-ra contre sa poitrine, et il regretta qu’il fût définitivement muet. Il s’endormit, le menton posé sur l’os.
Le bruit de l’os rongé le réveilla, et il tenta de discerner les traits du monstre, mais il faisait très sombre. Il eut une impres-sion de vertige et d’écrasement, comme s’il était plus profond qu’il ne l’avait jamais été. Le ciel était non seulement hors d’atteinte, mais il lui semblait que son souvenir s’estompait, et la lumière du jour avec lui. Il ne se souvenait plus que de nuits, de nuits accolées bord à bord en des ténèbres éternelles. Pour-tant, il distingua le visage pâle, et surtout les immenses yeux d’or, étincelants d’avidité. Il se demanda si elles se lasseraient jamais, mais le bruit de leurs mâchoires était patient et obstiné.
Personne ne savait qu’il était là, personne ne viendrait le secourir, et son notaire disposerait de ses biens une fois le délai légal écoulé. Pour lui, il n’y avait plus que les crocs, la nuit, et le crâne de Cent Vingt Dents qu’il discernait tantôt comme une tache floue, tantôt avec une netteté troublante, chaque détail éclatant de blancheur. Il joua avec ses orbites, y glissant ses doigts, puis les retirant, et il caressa ses dents, si plates, si lisses, si rassurantes. Cent Vingt Dents, lui, ne mangeait que des morts… ou des coquillages… et Taste-Cuisses n’en était pas un. Il s’endormit à nouveau.
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Quand il se réveilla, il était affamé. Il se demanda s’il valait mieux mourir de faim, ou périr dévoré, mais il manquait d’expérience dans les deux domaines. Tout ce qu’il pouvait dire tenait en peu de mots : il était bien malheureux ! Il regarda, pensif, le crâne de Cent Vingt Dents, et il hésita à le briser, dans l’espoir qu’il y aurait un petit quelque chose à manger dans les os. Mais il n’y croyait guère… et puis, c’était tout de même Cent Vingt Dents. Que lui restait-il, à part lui ? Ses toutes-belles s’étaient muées en monstres dévorants, et la nuit avait tout en-vahi. Il déboîta la mâchoire de son ami, et la suçota mélancoli-quement, tentant de tromper sa faim. L’angoisse lui donna le vertige, et il eut l’impression qu’il s’enfonçait encore dans des profondeurs obscures. À nouveau, il s’écroula.
Il fut réveillé par le bruit du ressac. Il pensa qu’il rêvait en-core, puis il se convainquit qu’il n’en était rien, car il entendait vraiment un doux bruit de va-et-vient, un bruit caressant et pourtant terrifiant de puissance contenue. Peu à peu, le bruit se rapprocha, et il distingua finalement l’eau qui atteignait le ni-veau de la niche où il se tenait recroquevillé. Il se demanda si la noyade était plus douce que l’inanition ou les crocs, mais il trouva bien malheureux de devoir l’apprendre si jeune. L’eau at-teignit ses pieds, et il se souvint qu’il détestait mariner. Elle cer-na son ventre, et lui donna envie d’uriner. Elle caressa ses té-tons, et il se dit que ses lèvres de vaguelettes étaient très douces. Elle enserra sa gorge, et il tendit le cou pour protéger son men-ton de ces doigts humides. Quand elle le submergea, il la trouva très légèrement salée, comme des larmes peut-être. Il finit par respirer, et ses poumons se remplirent d’eau.
Quand il se réveilla, l’eau était agréablement tiède, autour de lui et en lui. Ses cheveux et ses habits flottaient comme au-tant d’algues. Le bruit de l’os rongé était curieusement déformé, et dans les flots verdis par une faible lumière, il discerna les manches blanches des danseuses qui ondulaient lentement. Leurs yeux brillaient comme des soleils noyés, et leurs diadèmes
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étaient plus beaux que jamais, tout constellés de gouttelettes. Il avait toujours aussi faim, mais au moins, il n’avait plus soif ; c’était toujours ça. S’il avait eu son mot à dire, il aurait préféré du vin, bien sûr, mais personne ne le consultait jamais.
Il s’endormit, et aucun bruit d’os rongé ne le réveilla. Il ou-vrit les yeux, et se sentit presque reposé. Il s’amusait à faire cla-quer ses joues comme un gros poisson gras quand les danseuses revinrent. Elles écartèrent leurs cuisses, et pondirent de longues grappes d’œufs qui flottèrent lentement à travers les barreaux immaculés, et se déposèrent sur Taste-Cuisses comme un man-teau vivant. Il les contempla avec horreur, car s’ils n’étaient rien pour l’instant, ils pousseraient, et leurs dents aiguës le dévore-raient.
Il arracha un œuf à la grappe visqueuse, et il tenta de l’écraser, sans y parvenir. Il le mit en bouche, et le mâcha, es-sayant de percer la gangue gélatineuse pour le tuer, sans succès. Il hésita à l’avaler, mais ne l’imagina que trop bien poussant dans la piscine qu’était devenue son estomac, et le dévorant de l’intérieur. Il le recracha.
Quand il s’endormit, il rêva que le crâne de Cent Vingt Dents parcourait son corps, prélevant délicatement les œufs, et venant les lui faire avaler, dents de mort contre lèvres de vivant, souhait de mort contre vie fragile. Il était incapable de se déro-ber au mort nourricier, et le ricanement du crâne le rendait fou. Il se réveilla en sursaut, et regarda le crâne immobile entre ses mains. Il ne bougeait pas… évidemment qu’il ne bougeait pas !
Et lui non plus. Il se demanda s’il pourrait un jour se re-dresser, ou si son dos resterait courbé à jamais. Il lui semblait être devenu une huître, refermée sur elle-même et sur son mal-heur, et pour toute perle, il avait entre les mains le crâne trop blanc de Cent Vingt Dents.
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Une huître… il aurait aimé que sa bouche en fût une… il au-rait pu gober un à un les œufs menaçants des grenouilles, et les changer en perles ! Il aurait bien donné quelques-uns de ses os, ou du moins un osselet, pour figer ainsi leur hideuse croissance. À défaut, il était bien assez malheureux pour encroûter n’importe quoi d’une pluie de larmes salées ! Mais l’eau, l’eau qui l’entourait emportait tout de son mouvement très doux, l’espoir comme les larmes.
Taste-Cuisses songea qu’il n’avait jamais rien désiré avec persévérance ; mais que, pour la première fois, il souhaitait de tout cœur qu’il y eût autre chose que la nuit, les os et les crocs. Il aurait donné n’importe quoi pour cela, enfin presque n’importe quoi, et il aurait même fait quelque chose, quelques petites choses à tout le moins. Il fallait que cela cessât, il ne voulait pas mourir, dévoré par les dents aiguës de ses danseuses ou de leurs enfants, il ne supportait plus l’avidité dans leurs yeux. Ah ! Si seulement elles avaient accepté la petite monnaie ! Mais elles préféraient sa chair à l’argent. Oui, vraiment… il était bien mal-heureux !
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