LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 8 sur 21

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LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer

VIII Au pré, le cerisier

VIII

 

 

Au pré, le cerisier

 

Petite Pomme dit :

– Lavandin joue avec mes frères et sœurs.

– Je vois cela. Il s’amuse bien.

– Et toi ? Tu ne voudrais pas jouer avec eux ?

– Je… ce n’est pas obligatoire. Mais maintenant que tu m’y fais penser, comment se fait-il qu’ils ne me sautent pas dessus ?

– Tu es mon jouet à moi. Ils n’ont pas le droit.

– Petite Pomme… je suis quoi ? !

– Tu sais que t’es un peu bête, quand tu t’y mets ? Il faut que je le dise comment ? Mon jouet à moi, c’est pas clair ?

– Si, c’est clair, mais…

– Mais ! Bon, comme dirait papa, allons-y pour les syno-nymes : ma propriété privée, mon touche pas ou te je cogne, mon mien, quoi. C’est plus clair ?

– Petite Pomme, c’est très clair. Il y a juste un problème.

– Avec toi, y a toujours des problèmes !

 

– 188 –

– Vraiment ? Et tu ne t’y es pas encore habituée ?

Elle lui tira la langue, bouda le temps de suivre un papillon des yeux, puis se retourna, curieuse :

– Bon, ça vient ? C’est quoi, ce problème ?

– Je ne suis le jouet de personne. Ni le tien, si celui de qui que ce soit d’autre.

– Tu es à qui, alors ?

– À moi.

– À toi ? C’est stupide. Comment tu peux être à toi-même ?

– Demande à ton papa. Et en attendant, dis aux autres que je ne suis pas ton jouet à toi toute seule, d’accord ?

– Lâcheur.

Bleu Nuit la quitta, et alla s’asseoir devant un étang. Il ad-mira les reflets du ciel dans l’eau, il se calma, puis il se demanda comment se réconcilier avec Petite Pomme sans redevenir un… une… enfin, quelque chose d’inacceptable. Il sursauta quand le petit Seferneith demanda :

– Tu m’apprends à jouer avec les odeurs ?

L’exorciste gémit intérieurement, car comment l’aurait-il pu ? Il n’était pas un Seferneith ! Il était incapable d’émettre de subtiles fragrances pour influer sournoisement sur le compor-tement d’autrui, lui ! Ce n’était pas l’envie qui lui manquait, mais c’était… contestable moralement. Comment parler de li-berté après cela ? Comme Lotus Mauve, avec un rire, de « la li-

 

– 189 – berté de se foutre en l’air » ? Ou comme Verte Bruine, de « la li-berté de gâcher ma journée » ? Les ennuis les évitaient lorsque les importuns se calmaient, souriaient, s’éloignaient sans même se demander pourquoi, soudain intéressés par la beauté des lieux, méditant en marchant sur le charme de la vie.

– Je ne peux pas t’apprendre cela.

– Ah. Tu veux dire, tu ne peux pas m’expliquer comment faire ?

– C’est cela.

– C’est pas grave ! Je verrai bien ce que ça te fait !

– Si, c’est grave. Es-tu certain que ce sera agréable ?

– Ben oui. C’est toujours amusant de voir comment les gens réagissent.

– Je n’en doute pas. Mais je disais : agréable, pour moi.

L’enfant le regarda, surpris.

– Ben évidemment ! Si tu es malheureux, tes couleurs ne sont pas jolies ! Et moi, je regarde pas les choses laides.

Lotus Mauve cessa de remplir son panier de fleurs.

– Tout est clair pour vous, Bleu Nuit ?

– Non. Vous en doutiez ?

– Évidemment pas. Mais je vous laissais une occasion de pratiquer vos vices, car j’ai cru comprendre que votre orgueil vous poussait parfois à mentir.

 

– 190 –

Ma politesse également, songea Bleu Nuit, sans quoi nos relations différeraient singulièrement.

– C’est très aimable à vous, Lotus Mauve. Cela me rappelle un poème qui vous plaira sans doute :

De la pivoine chaque œil passant

Peut apprécier la beauté ;

Mais du crottin le peintre seul

Follement assoiffé de couleurs

Saurait savourer la nuance.

Lotus Mauve ramassa pensivement une fleur de courgette.

– Je suis ravi d’apprendre qu’un spécialiste bien entraîné pourrait me trouver une qualité, Bleu Nuit. Et plus encore de constater que vous commencez à préférer la riposte à la frustra-tion.

– C’est un plaisir de faire plaisir, peu importe à qui.

Le guérisseur sourit, puis expliqua tranquillement :

– Nous voyons vos émotions, Bleu Nuit. Nous n’avons pas besoin de les déduire laborieusement à partir des quelques in-dices que vous ne parvenez pas à supprimer. Elles s’étalent au-tour de vous comme un immense éventail coloré, que n’importe quel enfant sait plus ou moins interpréter… et négliger.

L’exorciste déglutit péniblement. Alors, chaque fois qu’il avait admiré en secret Rouge Cerise, qu’il avait caressé sa cheve-lure du regard, qu’il avait goûté son sourire… Verte Bruine l’avait su ?

 

– 191 –

– Très jolies nuances de gêne… complimenta Lotus Mauve. Quelques enfants s’étaient rassemblés autour de Bleu Nuit, fas-cinés. Le guérisseur remarqua :

– Ce n’est pas un sentiment très courant, chez un Sefer-neith. Vous faites sensation.

Bleu Nuit se reprit. Si le lettré l’avait su dès le départ, et que cela l’avait gêné, il l’aurait dit. N’est-ce pas ? Un petit déplo-ra :

– Pff ! Il redevient normal.

– On pourrait essayer de faire revenir l’autre couleur !

L’exorciste frémit, car s’il n’était guère tenté de se faire im-poser des actes, il craignait de ne pas supporter qu’ils jouassent avec ses sentiments. Il demanda :

– Lotus Mauve, dois-je comprendre qu’un sentiment désa-gréable peut avoir une jolie couleur ?

– Usuellement, non. Pas chez un Seferneith, du moins. Chez vous, nous verrons bien. Et même si elles sont laides, ne vous en faites pas : elles ont pour eux le charme de la nouveau-té.

Bleu Nuit regarda les enfants avec angoisse.

– Allons, allons… un maître exorciste comme vous… de quoi pourriez-vous avoir peur ? Ce n’est pas comme si vous étiez un éléphant.

– Un… éléphant ? Quel rapport ?

 

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– Eh bien, quand un enfant force un éléphant à se compor-ter en singe arboricole, l’éléphant se fait assez mal, et l’enfant aussi, s’il reste sous l’éléphant. Mais vous… vous êtes en parfaite condition physique, vous savez grimper, courir, nager, et vous trouverez bien une manière de voler, du moins brièvement. Je vais donc pouvoir compléter ma collecte de fleurs et aller faire des beignets.

Bleu Nuit le regarda partir, atterré. Un enfant s’exclama :

– Ça, c’est un beau bleu !

– Pas assez foncé, nuança un autre.

L’exorciste sentit une vague de panique l’envahir, enfler, repousser l’air hors de ses poumons, et battre contre ses côtes dans un grondement assourdissant. Il tomba, se recroquevilla. Il s’interdit de riposter, pas contre les enfants de Verte Bruine, pas aveuglément, pas… il sombrait. Il reprit conscience la tête sur les genoux du lettré.

– Je suis ravi de vous revoir, Bleu Nuit, car j’ai craint que ma négligence n’ait eu des conséquences graves. Comment vous sentez-vous ?

Bleu Nuit prit la main de Verte Bruine, et lui sourit :

– Vivant. Bien installé. Touché de vous voir si… concerné. Ils sont toujours aussi… brutaux ?

– Avec d’autres Seferneith, oui. N’importe quel adulte est capable de contrer leurs effets, même cumulés, et d’annuler tout risque pour sa vie. Il ne peut rien arriver de grave.

– Mais avec un humain… pourtant, ils sont élevés par des humains ? Et Lavandin ? Il n’a eu aucun ennui.

 

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– C’est bien ce que j’entendais par de la négligence. Je leur ai appris à modérer leurs effets sur les serviteurs, et ils ont tout naturellement classé Lavandin parmi eux. Mais vous…

– Moi ?

– Vous, vous être très évidemment le maître de Lavandin. Donc vous n’êtes pas un serviteur. Donc ils peuvent jouer avec vous comme avec un Seferneith adulte.

Bleu Nuit soupira : tué par trop d’honneurs… une fin aussi ridicule qu’une autre. Verte Bruine ajouta :

– C’est arrangé, maintenant. Ils savent dans quelle catégo-rie vous ranger. Vous n’aurez plus d’ennui.

– Pardonnez mon audace, mais… avez-vous précisé que je ne vole pas, et que je nage très mal si je ne respire pas ?

– Oui, je leur ai fait une description précise des limites des humains. Et maintenant, que puis-je faire pour compenser les désagréments que mon oubli vous a causés ?

– Compenser les… je croyais que la gêne était rare, chez les Seferneith ?

– Qui vous a dit cela ?

– Lotus Mauve.

– Oh ! Et il n’a pas ajouté que c’était parce que je la thésau-risais ? Plus sérieusement, j’ai gâché votre journée, et j’aimerais l’embellir jusqu’à ce qu’elle ne soit plus une tache dans votre mémoire. C’est tout.

 

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– C’est énorme, oui !

Il se redressa, et s’assit en face de Verte Bruine.

– Les enfants pourraient-ils nous laisser ?

Ils filèrent, s’étant soudain rappelé l’existence de beignets.

– Comme c’est pratique. Les réactions naturelles d’autrui ne vous manquent jamais ?

– Non, pourquoi ? Je les vois très souvent ; et d’autre part, une fois l’impulsion donnée, la réaction est propre à chacun. C’est un peu comme demander à un lettré si le papier blanc ne lui manque pas : il le voit, même s’il écrit.

Bleu Nuit calma sa respiration.

– S’il est vraiment question de me faire plaisir, alors j’aimerais profiter de votre bienveillance pour… pour vous en-tretenir d’un sujet qui me…

– Qui vous gêne considérablement.

– Merci. Il s’agit de… de…

Verte Bruine attendit. Ce n’était pas parce qu’il le savait dé-jà qu’il n’était pas important que Bleu Nuit parvînt à le dire. L’exorciste murmura :

Au pré, le cerisier

Qu’il soit blanchi de fleurs

Qu’il soit rougi de fruits

Que son tronc brille doucement

Dans le soleil doré

Ou que ses feuilles bruissent

 

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Caressées par le vent…

Au pré, le cerisier

Ravit ceux qui le voient

Sans pourtant qu’ils songent

À enlacer son tronc

À cueillir ses fleurs

Ou à goûter ses fruits.

Au pré, le cerisier,

Faudrait-il le cacher ?

Faut-il s’en détourner ?

Faut-il que sa beauté

Ne puisse toucher les cœurs ?

Le lettré sourit, et répondit :

Au pré, le cerisier

Me tiendrait fort rigueur

Si j’éloignais de lui

La beauté des bleus sombres.

C’est pour moi un bonheur

De discerner ses branches

Sur le fond du ciel clair

Ou sur le crépuscule

Qui le nimbe de douceur.

Au pré, le cerisier

Ne fleurit que plus beau

D’être chéri par la nuit.

Ils restèrent longtemps assis, les yeux baissés quand ils songeaient à leur bonheur personnel ; les yeux dans les yeux quand ils se réjouissaient de s’être rencontrés. Puis Verte Bruine précisa :

 

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– Exit le mari jaloux.

– Exit l’amoureux transi.

– Si je fais des beignets, en mangerez-vous ?

– Avec le même bonheur que vos mots.

*

Sans cesser d’embrasser Verte Bruine, Rouge Cerise le fit reculer vers le lit. Elle l’y étendit lentement, et se coucha sur lui, frissonnante. Elle s’interrompit pour dire :

– Tout de même, où sont-ils allés ? Ils viennent nous rendre visite, avec une montagne de cadeaux, puis ils disparais-sent sans rien dire. Mes parents sont vraiment impossibles.

Il posa ses lunettes sur la table de nuit, impénétrable et souriant :

– Ils avaient une tête à aller se cacher dans l’armoire d’une chambre à coucher.

Elle le regarda, les yeux ronds.

– Tu dis vraiment n’importe quoi !

– Cela m’arrive, oui. Il paraît que c’est humanisant. Mais tu m’aides, toi aussi : quelle idée de me poser une question quand ton désir est une cascade de parfums, et qu’il illumine toute la pièce de couleurs suggestives !

Elle accepta le reproche, et le plaisir aussi. Plus tard, lovée contre lui, elle regarda la grande armoire rouge et or au pied de leur lit, et un soupçon lui traversa l’esprit. Elle se sentit stupide,

 

– 197 – et tenta de se concentrer sur la peau douce et brune de son époux, mais sans succès. Elle guignait l’armoire du coin de l’œil. Lassée, elle finit par se lever.

– Peut-être faudrait-il renouveler les pots-pourris dans cette armoire.

– Bien sûr, fit son époux avec complaisance. Avec le vent terrible qui souffle dans cette armoire, ils ont certainement eu tout loisir de s’éventer déjà. Au fond, ce n’est pas comme s’ils étaient neufs.

Elle évita de répondre, mais ouvrit les deux plus grands battants, et les referma aussitôt.

– Tu le savais !

– Que savais-je ?

– Qu’ils étaient dans l’armoire !

– Bien sûr. Et je te l’ai dit. Mais cela n’a pas semblé t’intéresser. Pourtant, leur curiosité suintait par chaque fente.

Elle enfila une robe de chambre.

– Toi, si tu soulignes qu’ils me connaissent comme s’ils m’avaient faite…

– Moi, je ne dis rien qui ait déjà été dit, et tellement mieux que je ne saurais le faire.

Elle se campa face aux battants, les ouvrit fermement, fixa Bâton d’Encre et Lys d’Eau, et, férocement :

– Eh bien ?

 

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Ils répondirent en cœur, souriant avec une feinte stupidité :

– Nous rangions les draps.

Verte Bruine étouffa presque un rire. Lys d’Eau ajouta :

– C’est vrai, c’est important, des draps frais en quantité, dans une chambre d’époux.

– Vous pourriez faire des taches… renchérit Bâton d’Encre.

– Nous ne pouvions pas courir le risque de vous laisser démunis.

– Oui, nous devons veiller à votre bien-être. Ce n’est pas comme si ton époux avait un travail.

– À part réviser le roman de maman, je sais ; et mettre de l’ordre dans la collection d’estampes plus ou moins coquines de papa.

Elle allait leur intimer de quitter les lieux dans un langage plus que grossier, mais ils filèrent juste avant, soucieux de con-server l’impression que leur fille était bien éduquée. Rouge Ce-rise se tourna vers son époux, qui s’était niché dans le duvet, et explosa :

– Et toi, tu ne dis rien ?

– Moi, je… je suis désolé, mais je ne suis pas très au clair sur les mœurs des humains.

– Ah vraiment ? Alors je vais t’expliquer deux ou trois pe-tites choses au sujet de l’intimité !

 

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Après avoir vu le genre de scènes sculptées dans le jardin, elle aurait pu y penser plus tôt ; mais il n’était pas trop tard pour agir. Il dit, doucement :

– Chérie, je suis tout disposé à apprendre. Mais ton exposé risque-t-il d’inclure des détails explicites ?

– Mais… bien sûr.

– Alors, tu devrais ouvrir le petit tiroir, à gauche de l’armoire, le second depuis le bas.

Elle le regarda, méfiante, mais tira délicatement sur la poi-gnée de cuivre doré, et Petite Pomme lui sourit avant de s’éclipser. Rouge Cerise regarda son époux, un peu sonnée.

– Pas… pas les enfants, quand même ?

– Et pourquoi pas, chérie ? Peu de tableaux égalent en splendeur celui que peignent les émotions d’amants cheminant vers l’orgasme. C’est l’un des plus jolis spectacles que je con-naisse, et je ne vois pas de raison d’en priver qui que ce soit, sous quelque prétexte que ce soit.

Elle resta songeuse, puis se pencha vers lui, et lui caressa doucement la joue.

– Je suis désolée, Verte Bruine. J’oublie parfois que… que tu es aussi merveilleux qu’un rêve, mais qu’il y a plus en toi que ce que j’y ai mis. Pardonne-moi.

Il la serra contre lui, et murmura :

– Je te pardonne. Mais que dirais-tu d’un peu de peinture entre intimes, juste le modèle et le peintre ?

 

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Elle ronronna son agrément. Au fond, cela ne la dérangeait pas que son bonheur eût des témoins ; mais il était doux de se dire que Verte Bruine l’aimait tout aussi bien quand il n’y avait pas de public. C’était un peu égoïste, mais c’était tellement bon, de l’avoir rien qu’à elle. D’ailleurs, tout bien considéré, il l’aimait mieux sans public. Oh oui ! Quand il n’en faisait qu’à sa tête, qu’il allait toujours plus loin dans le plaisir, et se moquait bien d’être consensuel. Elle vérifia pourtant :

– Tu me jures que Bleu Nuit n’est pas caché sous le lit ?

– Bleu Nuit ? Tu plaisantes ? S’il était là, nous nous rhabil-lerions : il se gênerait pour trois !

Elle sourit, et oublia le reste du monde, y compris l’exorciste qui continuait son exploration du jardin, au rythme d’une douce flânerie. Il s’arrêta, intrigué par un haut pavillon circulaire couronné d’un toit bleu. Il y monta, et trouva le por-trait d’une montagne titanesque, immaculée, plus solidement ancrée dans le monde qu’aucun humain ne le serait jamais. Il soupira, car si ce n’était pas un temple, qu’était-ce ? Il admira la beauté des nuages sculptés qui entouraient le bas-relief, et il sourit, car au moins, les dieux seferneith étaient esthétiques et imposants, rien à voir avec un petit dieu du bonheur bouffi ou un dieu guerrier au faciès imbécile. Néanmoins, même si la montagne était impressionnante, il trouvait regrettable de l’avoir divinisée. L’après-midi suivant, il s’en ouvrit à Verte Bruine, et conclut :

– Je ne pensais que pas que vous crussiez en un dieu.

– Croire ? Non, Bleu Nuit, je ne crois pas. Mais il m’arrive de constater formellement l’existence d’une divinité. Dans ce cas, il serait malhonnête de la nier.

– Quel genre de constat ?

 

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– Le genre de constat indubitable, Bleu Nuit. Quand un spectre massacre ses voisins, doutez-vous de son existence ?

– Non.

– Eh bien, je ne doute pas non plus de l’existence de la montagne, car elle s’est redressée en anéantissant un empire ; et pour autant que je sache, elle m’a fait don d’une femme et de l’épée… enchantée… qu’elle manie.

L’exorciste siffla entre ses dents.

– Je me sens moins coupable, tout soudain, d’avoir eu le béguin pour Rouge Cerise. Le pouvoir de séduction des créa-tures divines est très réputé. Et j’ai donc été charcuté par la main de dieu en personne… c’est presque un honneur.

Ils se sourirent, puis Bleu Nuit questionna :

– Eh bien ! Puisque vous avez formellement identifié un dieu, peut-être pourriez-vous me dire à quoi il ressemble ?

Verte Bruine sourit, et entreprit de résumer ce qu’il savait de la montagne. Quand il eut terminé, l’exorciste soupira pro-fondément, puis il se redressa et se réjouit :

– Bah ! Au moins, elle n’est pas vénale. Ses temples sont déserts, et ses autels ne sont pas encombrés de présents plus minables les uns que les autres.

Le lettré éclata de rire, puis soupira intérieurement. Un dieu qui voulait des fidèles faisait au moins l’effort de préserver leurs vies… mais la montagne… comment jurer qu’elle ne se suf-fisait pas à elle-même ?

 

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– Un problème, maître ?

– Une question parmi d’autres.

– Sans réponse ?

– Sans réponse pour l’instant. Mais rien n’est éternel, pas même mon ignorance. Il me suffit d’être patient…

–… et curieux, et tenace.

– Oh, vraiment ? C’est du domaine du possible.

Ils se regardèrent, et changèrent de sujet, revenant à des domaines que Verte Bruine avait encore le plaisir de maîtriser.

 

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