LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
XVIII Un lavis d’encre noire
XVIII
Un lavis d’encre noire
Lotus Mauve sortit dans la cour intérieure, et s’étira avec volupté. Il aperçut Verte Bruine, assis sur un banc, et demanda :
– Eh bien ! Comment avance ce rituel ?
– Bien, mais je vais devoir affecter les stèles. Les perles sont… bien plus vivantes que nos souvenirs de pierre, et le rituel y est sensible.
– Puis-je t’être utile ?
– Oui, merci.
Le guérisseur vint s’asseoir à côté du lettré, il l’effleura d’une senteur de détente, et Verte Bruine soupira. Lotus Mauve remarqua :
– Je serai heureux de te savoir dans ton étude, avec tes livres colorés aux couvertures si douces, si attrayantes, plutôt que parmi les parchemins mouvants de l’Amiral, et ses règles innombrables.
– Et je serai ravi de te voir entouré des fleurs de ta piscine, tes cheveux étincelant parmi leurs corolles, ton corps ondulant entre leurs tiges et leurs feuilles caressantes. Je suis troublé par cette maison, par le bassin à sec qui troue cette cour, par ses sculptures admirables, mais si…
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–… vaines, déplacées.
– Oui. J’ai l’impression de ne trouver ici que des écrins vides.
– Et c’est absurde.
– Oui. Je crois que l’Amiral excelle à ne rien faire de ce qui semblerait logique à un homme de bon sens.
– Et ce, quel que soit le poids de la majorité. Oui, je le pense également. Et s’il faut faire reculer ladite majorité à coups de fouet, je pense que Langue de Feu y pourvoira.
– Et les soldats la pousseront au gouffre, mais par derrière, sans se faire voir.
Ils rirent, et récapitulèrent :
– L’une cherche le conflit, les autres l’efficacité sans risque, et le troisième… le troisième est la puissance derrière Taste-Cuisses, le père des perles, le goéland noir. Il est hors de notre portée… mais nous ne sommes pas ses cibles, alors peu importe.
Lotus Mauve se tut un instant, puis :
– La liste des fléaux qui nous épargnent s’allonge encore. La vie devient vraiment hilarante.
– Si tu le dis…
– Je le dis. Si tu veux t’occuper de ces stèles, profitons du sommeil de Langue de Feu.
– Elle n’est pas en mesure de te contraindre, n’est-ce pas ?
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– Non, mais de m’intriguer, certainement. J’aimerais sa-voir s’il m’est possible d’assouvir son désir… du moins sa soif de plaisir. Pour le reste… je n’essaierai même pas.
– Le reste ?
– Cela ne vaut pas ta curiosité… tu as toujours détesté ce genre d’histoires, pleines de gros muscles et de gros seins, de quêtes de puissance et de domination.
– Évidemment, ce sont des histoires de déséquilibrés. Pourquoi chercher l’emprise sur autrui, quand on pourrait avoir l’empire sur soi-même ? Et mieux, une fois pacifié, réconcilié avec ses parts meurtries… la liberté de se laisser vivre, sans qu’il faille user de contrainte, car même en face d’un dilemme, il est possible de trouver un compromis satisfaisant, puis de s’investir pleinement !
– Tu ferais un général exécrable !
– J’espère bien ! Je préfère de loin expliquer pourquoi ils ne devraient pas être suivis. Je trouve ridicule de m’appauvrir en combattant, alors que je puis m’enrichir des instants passés à savourer ma propre compagnie.
Lotus Mauve éclata de rire. Si le jardin de Verte Bruine n’avait pas rayonné de l’éclat de son maître satisfait de sa vie, il n’eût pas chéri à ce point ses piscines, et les feuilles mordorées de leurs nénuphars. Ils se sourirent, puis avertirent leurs com-pagnons et l’Amiral de leur projet, et tous se réunirent sur la plage. Le lettré ferma les yeux, se concentra, se lia au guérisseur de sentiments et de senteurs, et sentit se fondre en lui les vrilles verdoyantes de Lotus Mauve, et avec elles, la vie. Les lieux con-tenaient bien assez de puissance pour alimenter un rituel, mais il n’en aimait pas le goût. L’Amiral remarqua :
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– Si vous n’aimez pas les larmes, j’ai aussi une source d’eau claire… j’aime la tisane de thym au miel, mais pas à l’eau sau-mâtre.
Le sable de la plage se déforma, étendit vers le cœur de l’île des bras spiralés, et les stèles furent emmenées et disposées en rangs dans un amphithéâtre naturel empli du bruit des cigales et des odeurs de la garrigue. Bleu Nuit regarda ses pieds entou-rés de sable, et soupira, car il avait été emmené avec les stèles comme s’il n’avait rien pesé. Au centre de la cuvette, la source murmurait.
Verte Bruine se recueillit, son sourire s’étendit, et, autour de chaque stèles, des tiges jaillirent, des bourgeons grossirent, et des corolles s’épanouirent. L’exorciste regarda avec émerveil-lement les arrangements floraux typés évoquant chaque mort et tranchant vivement avec le gris terne des monolithes funèbres. Le lettré se concentra, et, sur chaque feuille, sur chaque pétale, des gouttes de rosée se formèrent, puis une bruine légère ruisse-la sur les flancs des stèles. Il plut longtemps, sans que la pierre se modifiât, et Verte Bruine finit par ouvrir des yeux las. Il réflé-chit, et regarda l’Amiral.
– Ce qui est passé par vos mains échappe aux miennes. Puis-je utiliser certains de vos moyens ?
– Je vous en prie.
Taste-Cuisses chercha en vain ce que Verte Bruine avait de plus que lui, puis il conclut à une injustice inexplicable. Le lettré s’éloigna, et revint avec un petit sachet qu’il avait empli du sel des os de Cent Vingt Dents. Il en semait derrière lui, et les chèvres le suivaient en une masse bondissante. Il rejoignit le centre de la cuvette, y ouvrit le sachet, ferma les yeux, et des orbes de sel se répandirent autour de lui. Bleu Nuit se cacha le
– 577 – visage dans ses manches, car l’échiquier se réveillait. Quand il baissa les bras, chaque stèle était couverte d’une poussière blanche sur laquelle les chèvres se ruaient. Sous leurs langues humides, les stèles perdirent leur teinte grise pour devenir vert sombre.
Verte Bruine s’agenouilla dans le sable, et il pleura, ému, car le passé se dénouait, l’ami perdu devenait proche. L’humidité ruissela à nouveau, les stèles se piquèrent d’une mousse très vive, et les caractères figés qui matérialisaient la mort retrouvèrent des courbes souples. Le lettré tremblait de joie, ses cheveux étincelaient, et Rouge Cerise songea qu’elle ne l’avait jamais vu rayonner ainsi, même quand il se donnait à elle, même quand le plaisir l’emportait. Elle sourit à Bleu Nuit, et murmura :
– Je savais qu’il aimait offrir… j’ignorais encore combien de présents magnifiques il pouvait créer en même temps.
– Je suis heureux de l’avoir vu ainsi… j’avais craint parfois d’abuser de sa générosité… je ne savais pas de quoi je parlais.
– Ah, Bleu Nuit ! Vous faites naître en lui l’envie d’offrir, l’idée d’un présent, la joie de le créer, le bonheur de vous voir le recevoir, et vous pourriez l’appauvrir ? Je vois mal comment. Et au fait…
– Oui ?
– Si je vous épouse un jour, je vous demanderai de m’habiller, vous faites ça si bien ! Surtout les décorations flo-rales, et c’est important, pour une mariée.
L’exorciste cessa de respirer. Elle ajouta, sans le regarder :
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– Il paraît que votre puissance pâtit moins des femmes lé-gitimes que des amourettes ?
– J’ignorais que la polyandrie fût légale.
– D’une, je suis une déesse, pas une femme, et j’ignorais que les lois s’appliquassent à moi. De deux, avec papa, rien d’illégal n’est dérangeant, ni ne le reste bien longtemps.
Il tentait désespérément de trouver que répondre quand les stèles noircirent. Les chèvres, intriguées, leur donnèrent de vi-goureux coups de langue, mais leurs langues elles-mêmes s’assombrirent, et elles s’entreregardèrent avec ébahissement. Désemparées, elles revinrent vers l’Amiral ; il gratouilla leurs têtes, et leurs langues rosirent. Mais elles se méfiaient des mo-nolithes, et n’en approchaient plus. Une seule d’entre elles alla leur donner un coup de cornes mécontent.
Verte Bruine restait immobile, les yeux écarquillés, mais le regard éteint, comme s’il ne voyait plus qu’une nuit insondable. Il hoqueta, se plia en deux, et vomit de l’encre, en spasmes dou-loureux que Lotus Mauve facilita de son mieux. Le guérisseur passa ses doigts dans les cheveux ternis du lettré, et ceux-ci re-trouvèrent peu à peu leur éclat. Verte Bruine tendit une main tremblante par-dessus son épaule opposée, et Lotus Mauve la couvrit des siennes ; un long moment, le lettré reposa son visage dans son bras replié, réconforté par sa propre senteur, ses lèvres frémissantes apaisées peu à peu par la tiédeur de sa chair.
Il se releva lentement, et cessa peu à peu de vaciller. Il examina les stèles les plus proches, et réalisa que les chèvres n’avaient pas complètement échoué. Elles avaient arraché les noms des morts aux ténèbres, mais en caractères blancs fins comme des blessures, assez précis pour revivre, mais étrangers à eux-mêmes, teintés d’une ombre sinistre. Il recula, transi, et Lotus Mauve l’enlaça, lui murmurant des mots de réconfort, de
– 579 – douceur et de chaleur. Verte Bruine pleura sans bruit, et ses larmes coulaient lentement, comme une sève épaisse.
Bleu Nuit considéra une stèle, et noua ses mains sur son collier, pour qu’elles cessassent de trembler. Il s’approcha len-tement du monolithe, assurant ses pas, et se pencha sur sa noir-ceur. Dans son dos, il sentit les mains de Rouge Cerise agripper le tissu de sa robe, et il sourit, car il ne risquait plus de choir, même si la pierre lui semblait un gouffre obscur, un abîme sans fond. Il l’effleura du doigt, la trouva lisse, presque soyeuse, et reconnut la suie du village dans la pinède. Ainsi, c’était pour ternir des stèles que tant d’humains étaient morts ? Il se recula, mais son inquiétude ne s’apaisa pas. Sur leurs ailes de silence, les Tuan descendaient du ciel, et la grisaille noyait leurs man-teaux pourtant si contrastés. Ils se posèrent près de Verte Bruine, et restèrent muets, le regardant pleurer. Il finit par ou-vrir les yeux, essuya ses larmes, et demanda à Manis :
– Que voulez-vous ?
– La même chose que vous. Je veux ceux que j’aimais, et je les veux en sécurité.
– C’est légitime, et mon aide vous était acquise.
– Mais je n’en doute pas. Votre sens de l’hospitalité, votre générosité n’ont jamais été oubliées. Vous feriez un bouquet de vos plus belles fleurs, si cela pouvait égayer les derniers instants d’une chèvre utilisée comme appât. Et nous, que sommes-nous d’autres que des morts en sursis, tant que…
Il indiqua le ciel d’un gracieux mouvement de tête, et ajou-ta, d’une voix éteinte :
–… notre Mère reste en vie, notre Mère dans la Lune Noire.
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– Vous désirez notre aide pour l’éliminer.
– J’affirme que sans sa mort, jamais vos stèles ne verdi-ront. Sa noirceur les étouffera.
– Il n’y aura pas de vie pour les Seferneith sans vie pour les Tuan.
– Oui.
Verte Bruine tentait désespérément de ne pas paniquer, malgré la terreur qui ne quittait plus Manis depuis qu’il avait nommé sa Mère. Il connaissait maintenant le nom de la haine qui rongeait le ciel nocturne, et il se demanda quel bien elle pouvait faire à ses enfants. Il frissonna, car affronter la Mère se-rait meurtrier, même s’il n’était pas un Tuan et qu’aucune piété filiale, aucun conditionnement ne le retiendrait de frapper pour tuer. Même ainsi…
Tout entier plongé dans la nuit future, il sentit à peine Rouge Cerise qui entourait son cou d’une écharpe moelleuse doucement parfumée, mais la chaleur finit par le calmer. Il dit à Manis :
– J’aurais préféré avoir le choix.
– J’aurais préféré être assez confiant pour vous le laisser. Mais qui sait ? Quand nous serons libres des folies de la Lune, peut-être le monde nous paraîtra-t-il plus souriant… et peut-être laisserai-je le hasard veiller sur moi.
Plutôt que la paranoïa et la contrainte, songea Verte Bruine. Ce sera un beau jour. Manis fit signe aux siens de s’éloigner, et le lettré avança vers le Tuan, seul. Le veuf murmu-ra, très vite :
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– Je suis vraiment désolé, Verte Bruine. Je ne pouvais pas laisser le sauvetage de mon peuple au hasard, ni même à votre bonne volonté… Mais je… je…
– Tout va bien, Manis, tout va bien.
– Oh ! Verte Bruine ! Mon cœur se brise de chagrin ! J’aurais tellement préféré vous laisser libre, et admirer les effets de votre seule bonté ! Maintenant, je ne saurai jamais, jamais plus, si vous m’eussiez aidé sans y être forcé.
– Qui sait, Manis ? Qui sait ? Vous ne pouvez sûrement pas penser à toutes les bonnes choses que je vous souhaite… je fini-rai bien par pouvoir vous en offrir une, sans que vous me l’ayez demandée.
Le Tuan recula de quelques pas hésitants.
– Merci infiniment, Verte Bruine, d’avoir accepté de m’écouter, alors même que je vous ai lésé.
– Manis… tout chagrin mérite de la compassion, même si c’est celui qui naît d’avoir dû me nuire. Si je devais cesser d’aimer tous ceux qui m’ont attristé un jour, mon cœur serait tout rabougri… et je me serais flétri.
– Je suis ravi de vous voir florissant, et je vous prie d’accepter tous mes vœux de longue vie et de bonheur.
L’esseulé s’inclina avec une grâce un peu raide, le lettré se courba souplement en retour, les mains jointes, le bout de ses doigts effleurant ses lèvres, et il sentit ses cheveux frôler ceux du Tuan. Ils se redressèrent, et Verte Bruine remarqua :
– Vous n’aviez pas prévu que cela se passerait ainsi.
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– Non, je n’ai jamais une vue détaillée de la situation. Je sais seulement ce que je dois faire, si je veux atteindre mon but.
Il regarda autour de lui, et résista à l’envie de s’enfouir dans le sable, malgré son désir de fuir le murmure des vagues et le gris de la brume. Il avait trop peur de ne jamais ressortir, mais de couler vers l’océan, son corps dissout par le désespoir. Le lettré proposa, tendrement :
– Manis… ne laissez pas le chagrin vous engloutir. Je sens que cet endroit vous perturbe, mais n’abdiquez pas vos moyens. Vous en avez besoin, votre famille en a besoin. Je veux voir leurs sourires, Manis… leurs sourires en ce monde, et pas seulement dans votre esprit. Je veux leur offrir les poissons colorés qui na-gent dans mes bassins, je tiens à pouvoir les accueillir chez moi.
Le Tuan retint ses larmes, et murmura :
– Merci, Verte Bruine. Et maintenant, je vous en prie… j’aimerais me retirer. Je supporte mal d’imaginer que je vous ai peut-être… condamné. Il y a des prix que je… que je n’étais pas prêt à payer.
Le lettré acquiesça, mais ce fut lui qui s’éloigna, et Rouge Cerise le rejoignit. Elle s’enquit :
– Je suppose que les tuer ne changerait plus rien ?
– Impossible à dire sans étudier les stèles. Et de toute ma-nière… pourquoi te contenter d’une poignée de Tuan alors que tu pourras affronter leur Mère ?
L’épée eut un râle béat, et la jeune femme soupira.
– Plus tard, toujours plus tard… si je deviens grand-mère sans avoir tué personne, je vais faire un malheur.
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– Voilà qui nous laisse un peu de temps pour parfaire ton éducation.
Elle lui lança un regard faussement réprobateur, et l’aida à marcher, car il était épuisé.
*
Bleu Nuit tenta de se calmer, mais les Tuan qui se prome-naient parmi les stèles l’inquiétaient profondément. Il observa, incrédule, Verte Bruine qui leur parlait paisiblement. Il deman-da à Lotus Mauve, qui envoyait mine de rien quelques senteurs caressantes à Pendaran :
– Comment peut-il rester si serein ?
– Oh ! Il a toujours été curieux. Et d’autre part, il ferait n’importe quoi pour protéger sa petite famille. L’amour ne rend pas qu’idiot, vous savez. Il rend téméraire, aussi.
– Vous trouvez cela négatif ?
– Ah ! Je songe à celui que fut Verte Bruine… discret, effa-cé, prenant des notes sans interférer, offrant de temps à autre un poème calligraphié sur un papier unique, ou une fantaisie de fleurs et de couleurs… ou encore la qualité de sa cuisine ! Ah ! Sa cuisine !
Il se tut, rêveur, puis :
– Vraiment, vous me l’avez saboté. La prochaine fois que vous invoquerez un spectre, essayez d’être plus fidèle.
– Mais ? ! Ce n’est pas moi qui… c’est Rouge Cerise… elle…
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– Mais oui, mais oui. Dans ce genre d’affaires, l’antagoniste contribue presque autant au résultat que le protagoniste. Vous n’êtes pas innocent.
– Ah non ? Alors, sachez que j’apprécie beaucoup le résul-tat ; et que, si j’avais pu me mêler de votre retour, vous seriez moins raté.
– Vraiment ? Mais vous vous en êtes mêlé… vous m’avez ri au nez. Vous désirez savoir combien d’humains sont morts du fait de ce seul rire ?
Bleu Nuit haussa les épaules. Il était incapable de croire que cela eût changé quoi que ce fût. Lotus Mauve était aussi fin qu’une feuille, aussi coupant qu’un rasoir, et il tuait quand c’était nécessaire. Le guérisseur rit :
– Mieux, bien mieux. Vous ne vous sentez même pas cou-pable.
– C’est un peu gros, tout de même.
– Ah tiens ? Moi qui croyais que vous ne mettiez, jadis, au-cune limite de taille, et préfériez vous distendre jusqu’à l’infirmité…
Bleu Nuit sourit.
– Quand cesserez-vous d’être désagréable ?
– Quand nous aurons réussi, et que je serai redevenu moi-même, et non ce vengeur fou qui m’étonne chaque jour, à déver-ser sur le monde des torrents de haine dont je me pensais inca-pable.
– Vous niez vos crimes, ou vous prétendez être possédé ?
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– Le psychiatre répond non à la première question. Je dé-teste le déni, et ne le pratique pas.
– L’exorciste… l’exorciste réserve son jugement. Quelque chose en vous me fait trop peur pour que je puisse l’analyser. Quelque chose de terrible, avec pourtant le visage d’une enfant. Cela vous évoque quoi que ce soit ?
Lotus Mauve soupira. Ondée, et la montagne… un souvenir souriant, un souvenir pesant, un souvenir cruel qui le blessait encore. Il répondit doucement :
– Oui. Oui, et acceptez mes excuses. Je ne suis pas moi-même, mais je souffre pourtant de ce que je commets. Celui que j’ai été se désole de voir ce que je fais.
Bleu Nuit le regarda, touché.
– Je les accepte, et je me réjouis de vous découvrir tel que vous étiez, avant… avant que ce fardeau ne vous…
–… défigure. Merci.
Ils observèrent ensemble l’air vibrant de chaleur, puis l’exorciste dit :
– Verte Bruine prend congé de Manis, et, si vous voulez bien m’excuser, j’ai un mot à dire à ce dernier.
– Mais je vous en prie… à défaut de devenir un Seferneith dans l’immédiat, vous pouvez effectivement tenter de redevenir un humain bavard.
Bleu Nuit s’approcha du veuf, qui adopta une posture aussi rassurante que possible. L’humain salua sans s’incliner, inca-
– 586 – pable d’exposer sa nuque au danger, et le Tuan répondit d’une révérence soignée, un rien trop formelle à son goût, mais la gêne le rendait trop gauche pour qu’il parvînt à exceller.
– Manis, je vous demande de m’autoriser à communiquer à Verte Bruine les informations que je possède, maintenant que vos machinations ont abouti, que la… trahison… est consom-mée.
Le Tuan baissa la tête, et l’exorciste ajouta :
– J’ai entendu un peu de ce que vous disiez à Verte Bruine. Si chagriner mon maître vous déplaît réellement, pouvez-vous me permettre de restaurer la relation qui m’unit à lui ? Elle est entachée de non-dit, et j’en souffre.
– Je vous remercie d’avoir eu le courage et l’espérance né-cessaires pour me faire cette demande, Bleu Nuit. Je n’osais pas en rêver.
Il murmura :
– Parlez de ce qui vous plaira, et n’hésitez pas à souligner que je suis le seul coupable. De vous-même, vous n’auriez ja-mais mis votre maître en danger.
– Manis… je ne vous en veux plus. Vous êtes si triste ! Je sais à quoi peut me pousser mon chagrin, et j’aurais mauvaise grâce à ne pas vous pardonner ce que cause le vôtre. Ce serait… injuste.
– Ah, Bleu Nuit… ne plus oser jouir de la présence d’un ami, pour m’assurer qu’il ne me soupçonnera pas… je n’ai ja-mais rien fait qui m’ait autant coûté.
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L’exorciste tendit la main, et caressa la joue du Tuan. C’était sans doute un monstre, mais tant que ses doigts se mouilleraient de ses larmes, ce serait sans importance.
– Avez-vous… le manteau que je vous ai laissé était-il à votre goût ?
– Je l’ai trouvé magnifique, et j’ai beaucoup de plaisir à le porter. J’avoue cependant que je n’ai pas votre sobriété, et que je le ferme d’une broche colorée que m’a offerte Verte Bruine. Elle représente un papillon qu’il a créé pour me ravir.
Manis sourit largement.
– Mais c’est très bien ! Ainsi, vous êtes à la dernière mode… du moins, en ce qui concerne ceux d’entre nous qui résident sur terre.
– Je suis très heureux de pouvoir apprécier un pan si re-marquable de la culture tuan.
Le Lunaire Noir soupira, et murmura :
– Je sais que nos mœurs sont choquantes, Bleu Nuit, et j’apprends à trier. J’ignore si je parviendrai un jour à ne pas heurter vos sentiments, mais je fais… de mon mieux.
L’exorciste s’inclina avec gratitude, et Manis bruissa, tou-ché.
– C’est une très jolie manière de remercier, elle met en va-leur votre chignon. Pourrais-je… pourrais-je le toucher ?
Bleu Nuit déglutit avec peine, puis il accepta, et la caresse du Tuan fut si respectueuse qu’il se détendit. Après tout, Manis ne l’avait-il pas porté avec délicatesse, sans lui prélever la
– 588 – moindre petite bouchée ? Il finirait par se faire à l’idée qu’un Lunaire Noir pouvait être inoffensif, dans certains cas… trop rares.
*
Taste-Cuisses évita de s’approcher des Tuan, et resta parmi les chèvres, près de l’Amiral. Il finit par remarquer :
– Votre hospitalité… offerte si généreusement… et de si bonne qualité… j’aurais dû me douter que vous leur tendiez un piège !
– Un piège ? Comment cela ?
– Vous les avez gardés sur l’île le temps que ces… choses les piègent.
– Vraiment ? Je crois surtout avoir permis une rencontre en terrain neutre. Nous verrons tantôt quelle en sera l’issue.
– Vous plaisantez ? Les Tuan tiennent les Seferneith en leur pouvoir !
– Vous m’en direz tant.
L’Amiral sortit nonchalamment de son manteau un cham-pignon au chapeau rouge piqueté de blanc.
– Comment vaincre un champignon ?
– En le mangeant ! Sauté, en salade, en soupe, en petits morceaux dans une terrine.
L’homme en noir le lui tendit.
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– Félicitations, Taste-Cuisses, vous êtes un merveilleux stratège ! Je vous l’offre. Régalez-vous, et si vous le pouvez en-core, revenez me dire qui aura gagné, de vous deux.
Le marchand regarda l’Amiral d’un air soupçonneux, puis demanda lentement :
– Il y a de la place pour deux crânes, dans votre manteau…
– Certainement, oui. Mais je pensais que vous saviez que faire de votre chair ?
– Exact. Si Cent Vingt Dents veut ce champignon, qu’il le prenne. Lui, il ne risque plus rien.
L’Amiral s’éloigna, et Taste-Cuisses examina les deux Se-ferneith à la dérobée. Ces salauds l’avaient déjà drogué… se pouvait-il qu’en sus, ils fussent toxiques ? Lotus Mauve lui sou-rit d’un air fourbe, et le jeune homme se sentit mal. Il s’éloigna pour vomir en paix, et se cacha de son mieux, rampant entre les buissons, car il n’était pas certain qu’aucun des grands monstres noirs ne le trouvait à son goût. Il passa dans des crottes, et se dit qu’elles étaient toujours moins dures que la caillasse. Ah ! Il était bien malheureux de ne plus posséder ses tampons de paille ! Pauvre de ses mains, pauvre de ses genoux, pauvre de lui !
*
Les Tuan repartis, Verte Bruine examina les stèles, et fut consterné. À quoi ressembleraient des Seferneith recréés à par-tir de tels ancrages ? L’Amiral s’approcha en silence.
– À des gens que vous ne regretterez pas de perdre, le mo-ment venu. Assez beaux pour être supportés tout le temps qu’ils
– 590 – vivront, assez imparfaits pour être sacrifiés sans regret. Consi-dérez-les comme des brouillons, des esquisses au crayon noir.
Le lettré le regarda, horrifié. L’homme en noir soupira.
– Oui, je sais. Le sang des tués pour la cause est plus beau quand il est en couleur ; et l’émotion des bénéficiaires, infini-ment plus poignante devant de beaux morts… Désolé de vous priver de ces menus plaisirs.
Verte Bruine murmura :
– Si ce sont des brouillons, alors les stèles permettront un jour de les recréer aussi magnifiques qu’ils l’étaient ?
– Mais… oui, évidemment. C’est vous, le coloriste. À vous de garder votre fraîcheur, et votre envie de les peindre.
Le lettré passa les doigts sur une stèle, fixa son regard sur leur pulpe noircie, et articula posément :
– En somme, vous me proposez une impression médiocre en noir et blanc, et, quand le monde s’y prêtera, une version en couleurs.
– En crépuscules flamboyants, en étangs dorés, en ailes de papillons, en arcs-en-ciel, en reflets dans les ruisseaux… et vous y mettrez les détails que vous aimez y mettre. Mais actuelle-ment… autant jeter des perles aux fleuves et espérer que ces derniers les porteront au bal.
Verte Bruine ôta ses lunettes, et se massa la racine du nez. Il n’avait jamais eu besoin de brouillons, et détestait cette idée. Mais il n’appréciait pas plus la perspective de voir des œuvres chéries, soigneusement exécutées, déchirées et éparpillées dans la Lune Noire.
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L’Amiral le considéra.
– Pourquoi refuser de haïr Manis ? Vous pourriez rempla-cer votre insatisfaction, et le chagrin qu’elle vous cause, par une colère. Au point où il en est, ça ne changera pas grand-chose.
– Au point où il en est, ça changerait tout. Et aucune colère n’efface un chagrin, elle s’y ajoute seulement. Manis fait ce qu’il pense nécessaire, et j’essaierai seulement de limiter les dégâts, pour lui, pour nous, pour tous.
L’Amiral s’étira en miaulant, le sable s’en retourna vers la plage, emportant son maître et la majeure partie des stèles. L’homme en noir s’éloigna le long du rivage, chantant des ber-ceuses aux huîtres.
Rêvez, mes toutes belles
Rêvez de perles énormes,
Doucement irisées,
Tentantes et magnifiques.
Rêvez, mes toutes belles
Dans mon océan gris.
Les larmes ne sont rondes
Que le temps de couler…
Les perles sont parfaites
Tout le temps de tuer.
Rêvez, mes toutes belles
Vous êtes mes messagères,
Vous portez dans le monde
Tous mes vœux de malheur.
Verte Bruine songea qu’il avait une jolie voix, et se souvint de Manis, assis au bord de l’étang, expliquant doctement :
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– Il faut tuer avec amour, ou la proie se débat, et la mort l’enlaidit. L’amour est essentiel, quel que soit le travail.
Il soupira en pensant au regard admiratif que le Tuan avait posé sur l’Amiral, un regard soulagé, comme si tout redevenait normal. Tuer, oui, mais poliment – et l’horreur de la mort s’effaçait sous les courbettes. Un instant, il souhaita perdre sa lucidité, un instant seulement. Pour créer des solutions sans avoir compris les problèmes ? Sans façon. Il rattrapa son hôte :
– Pourquoi devrais-je les créer ici ? Je peux tout aussi bien… sélectionner des dominos dans mon jardin.
– Parce que nous sommes au point le plus éloigné de la Lune Noire. Dans votre jardin, ils seraient pires. Quant à les choisir vous-même… je sais un peu mieux que vous ce qui sera utile là-bas. Vous avez une petite idée de la peur que la Mère inspire à ses enfants, mais rien de plus.
– Soit, je m’en remets à vous.
– Mais pourquoi lui expliquez-vous tout, à lui, et rien à moi ? gémit Taste-Cuisses.
– Parce qu’il comprend ce que je dis et pas seulement ce qui l’arrange.
Le marchand s’éloigna sur la plage, et y poursuivit des échassiers, espérant pouvoir leur tordre le cou et les plumer pour se calmer les nerfs. Bleu Nuit finit par lui faire un croc-en-jambe, car si le jeune homme était trop lent pour ses oiseaux, il les dérangeait, et cela méritait un commentaire. Taste-Cuisses se releva, furieux, du sable jusqu’entre les dents, et s’exclama :
– J’essaie seulement de trouver une qualité à vos œuvres !
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– J’en serais flatté si je me souciais de votre opinion. À dé-faut, je vous offre la mienne.
– Je n’en ai que faire.
– Et moi non plus, puisqu’elle vous concerne. Si vous tenez à nuire à quelqu’un, tout en étant apprécié, n’hésitez pas… pra-tiquez l’automutilation.
Le libertin se demanda si les bûchettes de fromage feraient des tampons auriculaires acceptables, et s’éloigna pour en trou-ver. Il en avait plus qu’assez du consensus inacceptable qui s’était constitué contre lui. Ah ! Ne pouvaient-ils pas s’écharper entre eux ? Ils avaient tous bien assez de défauts pour cela !
*
Verte Bruine s’assit à la même table que ses trois compa-gnons, et entoura sa tasse de ses mains, heureux de sa douce chaleur. Il huma le parfum intense de la tisane où dansaient des pétales, et sourit à Bleu Nuit, qui inclina la tête, heureux du compliment. Puis il dit :
– S’il nous faut créer des brouillons, nous créerons des brouillons. S’il nous faut les sacrifier, nous les sacrifierons.
Rouge Cerise lui posa la main sur le bras :
– Et si tout cela ne sert à rien, en définitive ?
– L’espoir aura vécu quelque temps, même s’il meurt avant de fleurir.
– As-tu besoin de moi ?
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– Oui. L’encre des Tuan les éteint, et j’aurai bien besoin de ta fougue pour allumer leurs yeux… ou, au moins, leurs cœurs. Lotus Mauve… il n’y a pas de résurrection sans vie.
– Et moi ? s’enquit Bleu Nuit. Puis-je me rendre utile ?
– Oui. Beaucoup d’entre eux sont morts du fait des hu-mains…
– Tu as l’art de l’euphémisme, ricana Lotus Mauve.
–… et je pense nécessaire de mettre en eux un peu de l’amour que vous éprouvez pour vos frères… pour les meilleurs de vos frères. Ceux que vous aimez de tout votre être, et pas seu-lement du fait de quelques principes…
–… généreux et aveugles, mal compris et mal appliqués. Je pense que la distinction est sensée, maître, et j’accepte de vous aider.
L’exorciste resta songeur, puis :
– Nous allons donc recréer des… ah ! j’ai peine à les consi-dérer comme vos pairs à tous les deux ! Vous êtes si vivants, si magnifiques !
– Alors, disons que ce ne sont pas des Seferneith, mais des Hommes Stèles. Cela vous convient-il ?
– Oui.
Ils retournèrent dans la cuvette, et Verte Bruine s’installa près de la source. Goutte à goutte, il y laissa tomber de l’encre mauve, pâlie, terne. L’eau devint un crépuscule indistinct qui re-tenait un peu de la beauté du jour, mais que la nuit dévorait dé-jà. Il ferma les yeux, se concentra, et au-dessus d’une stèle, une
– 595 – ombre se forma, une brume pâle et grise qui s’épaissit peu à peu et dessina la longue silhouette mince d’un Seferneith. Il ouvrit soudainement les yeux, et cria :
– Je ne peux pas ! Je ne peux pas leur donner si peu… je ne peux pas les faire de brume… et les laisser vivre sans couleurs… je…
– Soit. Que proposes-tu ?
– Je dois voir l’Amiral.
Quand il revint, il souriait.
– Je lui ai demandé si nous pouvions utiliser la vie qui court dans la garrigue, celle qui embaume des résines, fait bourdonner les ailes, éclate de couleurs dans les moindres fleurs.
– Et il a accepté.
– Comme si c’était l’évidence même.
Verte Bruine se pencha sur la source, le crépuscule dans les eaux se colora de rose et de turquoise, et il y apparut un liseré doré, éblouissant. Il ferma les yeux à nouveau, et, sur la stèle, des taches de couleur minuscules apparurent peu à peu, des taches vibrantes de lumière. Bleu Nuit n’y discerna qu’un chaos étrange, et s’étonna, mais, soudain, leur densité fut suffisante pour qu’il y aperçût un Seferneith, si détaillé qu’il en sursauta. C’était étrange… les détails n’existaient pas, mais il les inventait pourtant, et les croyait vrais. Il tendit la main, et sentit contre ses doigts le corps de l’Homme Stèle, encore fragile, comme s’il était fait de pétales. Un instant de plus, et c’était une chair brune qu’il effleurait, et un parfum de roses envahit ses narines.
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Verte Bruine soupira, et murmura :
– Si peu… ils peuvent prendre si peu de ce que je pourrais donner.
– Mais c’est tellement mieux que ce qui leur était destiné, mon chéri. Tellement mieux.
Il sourit, et continua à créer des Hommes Stèles. Lotus Mauve les accueillit avec chaleur, et ne s’étonna pas du choix de l’Amiral, car il y avait là les explorateurs, les combattants et les stratèges, ceux qui avaient défendu le monde de jadis. Ils étaient aussi stables et vivants que lui, ils embaumaient la cuvette, mais si leurs mouvements avaient la vivacité d’antan, leurs yeux res-taient éteints par l’encre des Tuan. Verte Bruine salua poliment les nouveaux revenus, puis le guérisseur dit :
– Laisse-moi faire, maintenant. J’ai su les aimer jadis, j’ai su les apaiser quand les contrariétés les crispaient, j’ai su leur rappeler la douceur de vivre, même quand ils vivaient dans l’inconfort pour nous protéger. Peu m’importe qu’ils soient défi-gurés… je ne le suis pas moins.
– Lotus Mauve… si tu as besoin de mon aide, demande-la. Je ne serai pas loin.
– Mais si, tu seras loin, aussi loin qu’il le faudra pour ne pas souffrir en les voyant. C’est un ordre de ton médecin.
Le lettré s’éloigna, car c’était vrai. S’il voyait les Hommes Stèles, sa mémoire les comparait à ses souvenirs, et la douleur se faisait déchirante. Il les avait recréés de son mieux, même s’ils n’étaient que l’ombre d’eux-mêmes, mais ils le faisaient penser à des pupes, des graines, des boutons délicats peut-être, mais qui masquaient la couleur des pétales qu’ils renfermaient, et leur forme bien plus encore.
– 597 –
Il quitta la cuvette, traversa la garrigue, et s’assit face à la mer. Le gris pâle des vagues et leur murmure triste le firent fris-sonner, et il croisa les bras pour y suivre du regard les reflets de lumière sur les broderies. Il laissa le vent jouer avec les houppes rouges de sa robe, et songea que s’il devait revenir sur l’île, il modifierait ses lunettes pour qu’elles dorassent la lumière.
Il réfléchit aux Tuan, et sentit les ténèbres l’envahir. Il fer-ma les yeux, se força à sentir le sable sec et doux sous ses pieds, l’écharpe sur sa nuque, le vent sur sa peau, et les ténèbres de-vinrent une simple nuit. Quelque part dans le froid, perdue dans l’obscurité, il croyait percevoir une bribe de lumière, un espoir ténu, mais l’ombre profonde l’occultait aussitôt. Il hésita à tendre son cœur vers cette lueur lointaine, mais il craignit de s’éteindre à nouveau si la rage implacable de la Mère l’effleurait seulement. L’espérance survivait peut-être sur la Lune Noire, mais trop souillée de haine pour qu’il allât s’en assurer. Il ne pouvait que croire Manis, quand il affirmait que tout n’était pas noir sur la lune… et ne jamais oublier les bourgeons d’espoir nés dans le cœur du Tuan, ces bourgeons givrés, étrangers à la terre, mais pourtant reconnaissables.
Il fut soulagé quand Rouge Cerise vint à lui, le caressa ti-midement en une douce interrogation, puis l’embrassa ; il put ne plus penser qu’à jouer de ses sens, à faire naître en elle une gratitude si chaude qu’il en oublia presque le parfum douceâtre de la mer. Il pleura en jouissant, et laissa son chagrin s’écouler en sanglots de son corps apaisé : un monde tout entier avec pour cœur un océan de larmes ! Comment y vivre heureux ? Comment ?
La jeune femme s’endormit dans ses bras, et le vent fit vo-leter ses cheveux. Il resta éveillé, les yeux fixés sur la voûte loin-taine. Il fronça le sourcil, car il eût juré qu’elle s’était légèrement
– 598 – rapprochée. Il sentit sur lui l’ombre diffuse de l’Amiral, et de-manda :
– Le niveau de l’océan monte-t-il ?
– Oui, bien sûr. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour cela.
– Mais… que se passera-t-il quand l’eau… quand les larmes auront rempli le monde ?
L’homme en noir s’éclaira, et répondit aimablement :
– Que se passe-t-il quand le chagrin submerge un être ?
– Il s’écroule ?
L’Amiral eut un sourire de professeur ravi par les progrès de son enfant, et le lettré resta muet, le froid en lui plus terrible que jamais. Le monde… s’écrouler ? Et cet homme doux et ser-viable l’affirmait avec une joie tranquille ? Comment pouvait-il le condamner ainsi à la mort, et le lui annoncer froidement ? Sa vie toute neuve était si brève, mais il s’y était tellement attaché ! Et Rouge Cerise… et Petite Pomme… et ses autres enfants qui couraient dans le jardin… et Bleu Nuit, qui faisait de tels pro-grès… il sentit le désespoir monter en lui, mais son hôte lui posa une main légère sur le bras.
– Verte Bruine, voyons… pourquoi ces larmes ?
– Je… je tiens à la vie, à ma famille, à mes amis. J’aurais préféré ne jamais revivre, si c’est pour mourir ainsi, et savoir que mes enfants s’en iront également.
L’Amiral soupira, et son souffle déforma ses cheveux de brume.
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– Verte Bruine, je vous prie de croire qu’il n’a jamais été question de vous renvoyer parmi les morts en compagnie d’âmes d’enfants. Vous vivrez, cher chroniqueur, vous vivrez votre histoire jusqu’au bout. Vous avez écrit la chute, la fin, et le début. Il vous reste à témoigner de la renaissance.
Témoin… songea le lettré. Témoin impuissant ? L’homme en noir rit doucement.
– Il devrait y avoir deux mots pour l’impuissance… l’effective, et la ressentie. Mais qui a le recul pour juger réelle-ment ? Qui peut se dispenser de tester son pouvoir ?
Verte Bruine resta songeur. L’Amiral était comme un rai de lumière dans un ciel nuageux, éphémère et… encourageant. Il se jura de ne pas l’oublier, de le graver dans sa mémoire, de l’associer au souvenir de cet instant exquis où Rouge Cerise était tout contre lui, douce, chaude, savoureuse et stable.
Son hôte constata :
– C’est mieux, Verte Bruine. Vous êtes là pour préserver le meilleur. J’en ai bien assez qui me fournissent le pire, bon gré, mal gré.
– Vous semblez las…
– Cet océan est un miracle, Verte Bruine, un chef-d’œuvre de diplomatie qui occupe tous mes instants. Chacun est telle-ment habitué à se noyer dans ses propres chagrins, à les pré-tendre uniques, supérieurs à tous les autres, qu’il est bien diffi-cile de les mêler en un tout homogène, en une souffrance assez vaste…
– Assez vaste pour quoi ?
– 600 –
– Pour y noyer le monde. Les naufrages individuels n’ont jamais rien changé, mais, grâce à cette collectivisation bien me-née, il en ira tout autrement.
Le lettré détourna les yeux, et l’Amiral ajouta :
– Bien sûr, il y aura peu d’élus… mais l’important, c’est de participer. Enfin, c’est ce qu’ils disaient aux perdants. Je me demande si cela suffira à les consoler.
L’homme en noir s’éloigna, et Verte Bruine se demanda s’il oserait parler à quiconque de cette fin du monde annoncée avec tant d’indifférence… et tant d’imprécision. Il n’avait pas la moindre idée de ce qui allait se passer en pratique, il n’était même pas certain que l’océan des larmes existât matérielle-ment. Ils pouvaient être dans le songe d’un oiseau de mer en-dormi… n’avaient-ils pas perdu leurs propres corps de vue, comme ils descendaient les marches menant à son domaine ?
Lotus Mauve s’assit sans bruit à côté de lui, et constata doucement :
– Tu te demandes si Bleu Nuit va le supporter ?
– Oui. Il est tellement attaché à l’humanité.
– Forcément, il s’obstine à vouloir se rendre utile. Il lui faut donc des imbéciles qui se mettent dans les ennuis.
– Il peut évoluer.
– Tu en es sûr ?
– Non, mais je suis sûr que cela vaut ma peine.
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Le guérisseur secoua la tête, amusé.
– Toi et ta manie de la restauration… toujours à récupérer des bouquins pourris et à les remettre à neuf.
– Le compost, c’est un peu limité, comme lecture.
– Oui, mais pour les plantations, pardon ! Il faut savoir parler aux fleurs et aux papillons, voilà tout… et ne pas se con-tenter de mots.
Ils se sourirent.
*
Ils regardèrent les stèles s’élever dans la grisaille avec une lenteur improbable, en un essaim interminable. Quand la der-nière eut disparu, Bleu Nuit demanda :
– Avons-nous encore quelque chose à faire ici, ou pouvons-nous remonter ? Peut-être que les fleurs du jardin feront du bien à… à nos nouveaux amis.
– Peut-être, fit Verte Bruine.
Et peut-être que leur présence ternirait à ses yeux le charme des corolles et des étangs soyeux. Mais il prierait l’exorciste de lui apprendre à apprécier la beauté des bouquets, lui qui pouvait le faire même dans un monde étrange où leur sort détestable était de se faner ; lui qui savait cueillir, disposer avec soin, des fleurs qui se mouraient sous ses doigts délicats. D’un ton las, il annonça le départ. Les soldats leur confectionnè-rent à tous de copieux paniers de provisions, et y ajoutèrent quelques sachets d’herbes de la garrigue, ainsi qu’un peu d’huile d’olive dans des bouteilles en or. Ils leur remirent des boîtes de pierreries, pour que les enfants du lettré pussent s’amuser un
– 602 – peu à faire des collages. Langue de Feu leur rendit un Taste-Cuisses épuisé, et ricana :
– Va bosser, paresseux. La vie n’est pas que plaisir…
Ah, songea le libertin, je suis bien malheureux ! Si cela, c’est le plaisir, comment désigner le reste ? Il lui faudrait de toute urgence trouver une soirée pour regarder danser ses belles dames vertes ! Et il engagerait un suppléant, car ce n’était pas le rôle d’un riche marchand que de courir les routes avec des abru-tis qui égaraient leurs stèles ! Un goéland ricana, et il décida de mieux cacher ses contrariétés, pour mettre fin aux commen-taires désobligeants. Mais tout de même… il était bien malheu-reux, et le clamerait aussi souvent que nécessaire ! Il soignait son équilibre, et alors ? Pourquoi Lotus Mauve eût-il été le seul à le faire ?
L’Amiral leur montra les perles accumulées en monceaux dans les creux du sable, comme des ruisseaux immobiles dont seuls les reflets coulaient.
– Si elles vous plaisent, servez-vous.
Elles étaient magnifiques, immensément tentantes, elles donnaient envie d’y plonger les mains, d’en prendre de pleines poignées et de s’en caresser le visage. Bleu Nuit les trouva plus belles encore que chez Taste-Cuisses, et le regret de les avoir re-fusées précédemment lui mordit le cœur. Mais son collier me-naçait de lui briser la nuque, et il décida qu’il eût été impoli de tendre la main avant son maître. Verte Bruine dit lentement :
– Soyez remercié pour votre générosité. Mais je suis histo-rien, et, pour moi, rien ne vaut le souvenir de vos mots. D’autre part, nous ne sommes pas dans le besoin. Gardez-les donc pour qui saura leur faire une place dans sa vie.
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Rouge Cerise ajouta :
– Je ne saurais m’orner de ce que refuse mon époux.
Lotus Mauve s’inclina, souriant :
– Je regrette, mais rien ne sert de donner un remède à qui n’est pas malade.
Bleu Nuit sentit le désir le quitter, et son collier devint aus-si léger que s’il n’avait comporté que des plumes. Il sourit à son maître, radieux.
– Le goût de mes malheurs m’a passé l’envie d’en déguster d’autres, désolé.
Taste-Cuisses s’étonna :
– Alors là, je n’y crois pas ! Vous les choyez, puis vous leur proposez des perles ?
– Et pourquoi pas ? Que faire d’un chagrin passé, sinon un suicide présent ? Trop de gens restent indécis, et encombrent le monde de leurs petites personnes, tristes, mornes, aigries ! De vrais brouillards givrants ! Mes perles sont des points finaux… à leurs vies sans intérêt.
Le libertin se força à sourire, car il se sentait parfois très lé-gèrement amer, et peu… peu réjouissant pour son environne-ment. Il ajouta en hâte :
– Bon, et maintenant qu’ils ont dit non ?
L’Amiral sourit doucement.
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– Maintenant, les erreurs sont pardonnées à ceux-là même qu’elles ont tués… et sur les os de pierre du monde, la beauté re-fleurira. Il y a de la grandeur dans un monde minéral… mais nous nous en passerons.
Verte Bruine sentit que ses os, restés jusque-là fragiles comme des roseaux, devenaient d’un marbre pur et blanc, d’un marbre scintillant dans lequel sculpter l’hiver enneigé. Il lui sembla que le vent furieux du monde ne pourrait pas plus l’ébranler que s’il était une montagne, ses pieds ancrés dans les profondeurs, et sa tête dans les nuées. Il se sentit immense, et libre. Mais il baissa les yeux, et il chercha, de plaine en lac, de colline en maison, il chercha Rouge Cerise qui lui manquait dé-jà. L’Amiral le regarda, une ombre sur le visage, puis elle passa, comme chassée par un souffle d’air, et il sourit.
– Bien sûr… vous avez toujours embelli le monde, touche après touche… la beauté vous attache à elle.
Ils rejoignirent l’escalier interminable, et Lotus Mauve se fit le guide des Hommes Stèles. Il souriait, mais chaque fois qu’il croisait leur regard terne, sa déception et sa fatigue se faisaient plus intenses, car aucun d’entre eux ne l’empêcherait de dé-truire l’humanité. Il sourit tristement, et songea qu’il avait mon-té son bel argumentaire en vain, puisque ces abrutis n’étaient que des pantins. Mais il n’était pas mécontent de sa visite dans l’île, car son cœur de pierre lui paraissait plus léger depuis qu’il avait rencontré l’Amiral. Il était doux de réaliser que lui-même n’était qu’un modeste exécutant dans un dessein plus vaste… si, vraiment, il était agréable de se sentir assorti au monde. Dom-mage qu’il fallût être si laid pour ne pas jurer avec les temps.
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