LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
VI Un linceul de larmes
VI
Un linceul de larmes
Bleu Nuit gémit, et tenta de s’enfoncer plus profondément dans le sommeil, mais quelque chose lui chatouilla le nez. Il voulut se cacher dans sa couette, mais cela le suivit. Il finit par ouvrir les yeux, et vit Petite Pomme qui tenait une plume. L’enfant arborait un immense sourire radieux.
– Ah ! Tu es enfin sorti de ton trou !
À n’importe quel autre moment, sa joie aurait fait plaisir à voir ; mais il tombait de sommeil. Il peinait à aligner deux pen-sées, et ses paupières retombaient sans cesse. Il finit par s’asseoir, comme elle disait :
– Bon ! On joue ? Il fait presque jour, dehors, avec la lune. Tu n’auras même pas besoin de lanterne !
Pour elle, évidemment, quelle importance ? Chaque objet était un éventail grand ouvert, un arc-en-ciel de parfums et d’émotions. Il jeta un coup d’œil par la porte, et conclut qu’effectivement, la nuit était magnifique. Son état personnel, lui, était lamentable.
– Petite Pomme, qu’étais-je en train de faire ?
– Euh… t’entraîner pour un rôle de saucisse en cage ?
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Il regarda sa couette d’un air las. Si proche, et si distante à la fois… et il reprit :
– Non. J’étais en train de dormir. Tu ne dors pas, toi ?
– Pas quand je pourrais jouer.
– Tu as de la chance. Mais moi, je suis un humain. Et un humain, ça va comme ça peut deux huitaines d’heures, deux douzaines parfois, et puis ça a besoin d’aller se coucher et de ne rien faire, rien faire du tout.
– Même pas jouer sous la lune ?
– Même pas.
Elle émit un petit bruit désapprobateur.
– Et ça dure longtemps ?
– Ça dépend des gens. Mais moi, en ce moment, j’ai besoin de ne rien faire du tout jusqu’à ce que le soleil se soit levé.
– Pff…
– Ce n’est que dans quelques heures, Petite Pomme.
– Pff…
– Et je ne suis pas le seul à avoir besoin de repos. Combien des fleurs du jardin ferment leur corolle, la nuit ?
– C’est pas parce que les fleurs sont des lâcheuses que t’as le droit de l’être aussi !
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– Je n’ai pas choisi de l’être, et en plus, je ne peux pas faire autrement. Et d’ailleurs…
Il réarrangea la couette, et il se recoucha.
– À demain, Petite Pomme.
Il sombra. Plus tard dans la nuit, il frissonna, et se réveilla à regret pour ramasser sa couette. Il ne la trouva pas, mais Pe-tite Pomme se réjouit :
– Ah ! Tu t’es réveillé plus vite que la dernière fois !
Il était ravi de l’apprendre, parce que vu de l’intérieur, cela semblait juste encore un peu plus pénible.
– C’est que je présume que tu m’as laissé dormir encore un peu. Je suis donc un peu moins fatigué.
– C’est une explication possible, fit-elle, mystérieuse.
Il n’eut pas le courage de lui demander à quoi elle pensait.
– J’ai froid. Rends-moi ma couette, s’il te plaît.
– Si je te la rends, tu vas encore dormir.
– Si tu ne me la rends pas, je vais me lever, enfiler ma robe, et dormir quand même, mais j’aurai froid. Comme ton papa.
Elle le couvrit de la couette, et de petits bisous. Elle était désolée, car le froid, c’était horrible. Il s’endormit. Il se réveilla avec une sensation d’oppression dans la poitrine, et Petite Pomme pencha la tête vers lui, souriante :
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– C’est mieux, non ? Comme ça, tu dois avoir encore plus chaud.
– Mais j’ai de la peine à respirer, et cela m’a réveillé.
– C’était le but. Bon, on joue ?
Il ferma les yeux, serra les paupières, envahi par le déses-poir et l’impuissance du demi-sommeil, quand l’esprit voit les problèmes, mais pas les solutions. Il soupira autant qu’il le put malgré le poids de la petite, puis il ouvrit les yeux :
– Petite Pomme… qu’es-tu en train d’essayer de faire ?
– Ben, je t’entraîne. Tu finiras bien par pouvoir fleurir la nuit, toi aussi, si je t’aide. Je suis sûre que t’as pas vraiment be-soin de sommeil. Ça doit être une invention des parents hu-mains pour avoir la paix un moment.
Bleu Nuit gémit.
– Laisse tomber, Petite Pomme. Lavandin a déjà essayé. Ce n’est pas une invention.
Elle réfléchit, dubitative.
– C’est un expérimentateur sérieux, Lavandin ?
– Il a été un enfant qui n’aimait pas la solitude, alors je peux te garantir qu’il a tout fait pour me tenir réveillé. Tout.
– Mm… t’as peut-être changé, depuis.
– Je te jure que non. Et maintenant, laisse-moi.
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Il put enfin se rendormir, et reposa paisiblement jusque tard dans la matinée. Le soir suivant, il regarda le crépuscule avec une certaine inquiétude, comme le parfum des fleurs noc-turnes se renforçait, et que les corolles du jour se fermaient len-tement. Avait-elle compris ? Il ne fut que modérément surpris d’être réveillé en pleine nuit par une petite langue qui lui taqui-nait l’oreille. Il ouvrit les yeux, maussade, mais pas encore rési-gné.
– Bon, on joue ?
– Non.
– T’es pas sérieux, Bleu Nuit. Comment peux-tu dire non, si tu n’essaies pas ?
– Et toi, tu ne veux pas comprendre ce qu’est le sommeil ? C’est comme… comme si tu voulais ouvrir une porte très, très lourde, et que tu devais pousser de toutes tes forces, mais qu’elle ne bougeait pas. Et derrière cette porte, il y a se tenir de-bout, et parler, et jouer. Mais tu ne peux pas. Et plus tu essaies, et moins tu peux.
– Ooh… il va falloir un sacré entraînement ! Heureusement que je suis motivée !
Il gémit. Il ne pouvait tout de même pas lui lâcher un spectre aux basques pour dormir en paix pendant qu’elle courait en rond dans le jardin.
– Heureusement, oui. Mais la motivation n’est pas tout. Tu es une très petite fille, et entraîner un humain, c’est un travail délicat. Tu ne devrais pas l’entreprendre sans être suffisamment qualifiée. Pourquoi ne pas demander à Lotus Mauve de t’enseigner les compétences nécessaires ?
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– Beuh… je ne crois pas que ce soit nécessaire.
– Mais moi, je refuse d’être entraîné par du personnel non qualifié. Et si je ne suis pas motivé, nous n’arriverons à rien.
Il put dormir en paix le reste de la nuit. Le jour venu, il chercha Lotus Mauve, mais ne le trouva pas. Le médecin procé-dait à une intervention très délicate, l’informa un Seferneith aux cheveux d’un rouge éblouissant. Bleu Nuit eut un frisson d’inquiétude : qu’est-ce que Lotus Mauve préparait encore ? Il n’avait tout de même pas accepté de former Petite Pomme ? L’exorciste ne voulait pas cesser de dormir, car s’il n’avait au-cune affection particulière pour la fatigue qui rendait le repos nécessaire, il aimait le rêve. Le monde ne lui plaisait pas assez pour ne pas vivre ailleurs quelques heures par jour. Cette nuit-là, il fut réveillé par un goût étrange sur ses lèvres. Il renifla, et reconnut l’odeur de Petite Pomme.
– Puis-je savoir ce que tu fais ?
– Des travaux pratiques pendant ma formation.
– Et ce que j’ai sur les lèvres, c’est ton professeur qui te l’a fourni ?
– Euh… oui !
– Et c’est lui qui préconise de mentir, aussi ?
Elle se renfrogna, puis soupira.
– Tu ne coopères pas…
– Si. Je répète avec beaucoup de patience que j’ai sommeil et que ce n’est pas près de cesser, en espérant que tu finiras par comprendre.
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Elle soupira, et lui essuya les lèvres. En la voyant penchée sur lui, un souvenir diffus lui revint.
– Petite Pomme, j’ai déjà vu ton papa dormir.
– Quand t’es venu lui voler ses souvenirs ?
– Pas voler, consulter.
– Y faisait semblant, pour que t’oses. Y sait bien que t’es timide.
– Je ne suis pas convaincu.
– Ce soir-là, tu croyais bien que t’étais là grâce à moi et pas grâce à lui… comment tu peux être sûr que c’est la seule chose que t’aies pas comprise ?
Bleu Nuit détestait argumenter quand les trois quarts de son cerveau dormaient, et il se tut. Elle ajouta :
– Et pis de toute manière, qui te dit que c’est la même chose pour les petits et les grands ? Je suis sûr que quand t’étais petit, tu tenais pas en place la nuit.
– Mais certainement, Petite Pomme ; et je me suis telle-ment fatigué à courir dans tous les sens que je n’ai plus la moindre envie de le faire maintenant.
Il se retourna, et fit semblant de dormir avec acharnement. Elle s’éloigna. Sur le seuil, elle chantonnait déjà, son échec ou-blié. Il sombra. Au matin, il se leva, et réfléchit longuement en vidant peu à peu une théière de thé au jasmin et à la rose. Il ne voyait pas comment faire accepter son sommeil à Petite Pomme, puisque le concept semblait inconnu des Seferneith. Il ne lui
– 122 – restait plus qu’à demander de l’aide. L’après-midi venu, il se di-rigea vers le pavillon où Verte Bruine aimait à travailler, et tom-ba en arrêt : son maître dormait, souriant, étalé de tout son long dans l’herbe. Bleu Nuit le contempla avec une tendresse mêlée d’incrédulité, et s’accroupit à ses côtés. Le sommeil, une notion inconnue des Seferneith ? Le sommeil, une feinte pour l’encourager à consulter son esprit ? Il regarda la mince poitrine se soulever, lentement et régulièrement, faisant naître des re-flets dans les broderies vertes, orangées, rosées, et frémir légè-rement les houppes de soie rouge.
Le lettré finit par bouger, puis ouvrit les paupières. Il rajus-ta ses lunettes sur son nez, s’étira voluptueusement, et s’assit avec un bâillement. L’exorciste sourit :
– Bonjour, maître. La sieste fut agréable ?
– Oui, et nécessaire. Rouge Cerise était un peu… enfin, bref, je n’ai pas assez dormi, cette nuit. Je vous ai fait attendre ?
– Oh non, pas du tout. Vous êtes un si bon maître que vous êtes capables de m’enrichir même en dormant.
Verte Bruine le regarda, intrigué, mais Bleu Nuit s’éclipsait déjà.
– Pardonnez-moi, maître, mais j’ai un petit peu de travail personnel à effectuer avant la nuit.
– Ah ? Une histoire de fantôme ?
– Oui, le genre de peste qui attend la nuit pour se montrer et troubler le sommeil des vivants.
– Ah. Besoin d’aide ?
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– Non. Mais si jamais je m’en défais, sans pourtant l’anéantir, car il est bien mineur, il se pourrait qu’il vienne vous importuner. Vous devriez protéger votre chambre contre les in-trusions. Désirez-vous que je vous porte un charme ce soir ?
– Ce serait très aimable. Vous… pourriez-vous en confec-tionner également pour Petite Pomme et Lotus Mauve ? Il y a également Lavandin… les servantes… et les jardiniers… mais j’abuse peut-être ?
– Non, c’est un travail élémentaire pour moi, je dirais même : enfantin. Peu importe le nombre, vraiment. Bonne fin de journée à vous, maître.
– À vous aussi, Bleu Nuit. Et merci pour votre disponibili-té.
L’exorciste lui sourit, et songea : pendant mes heures de veille, oui ; pendant mes heures de veille exclusivement. Il ga-gna l’étude qu’il avait aménagée dans son pavillon, se retenant de ricaner audiblement.
Petite Pomme passa la nuit à fuir vainement à travers le jardin un essaim de moustiques qui piquaient cruellement, mais demeuraient invisibles et insaisissables. Elle appela à l’aide, mais sa voix lui revint, comme réfléchie par les pavillons. Elle regarda par leurs fenêtres ouvertes, mais personne ne semblait la remarquer. Ses parents dormaient, paisibles.
Elle passa la journée à se cacher dans une haie épaisse, peu désireuse de se montrer comme elle se voyait : boursouflée et rougie. Chaque fois qu’elle pensait s’endormir, un moustique la piquait, et elle se réveillait en sursaut pour plaquer une main fé-roce sur la blessure, et en aviver encore la douleur. La nuit ve-nue, elle sortit, et pensa trouver refuge dans les étangs ; mais ces moustiques volaient aussi sous l’eau, et leur bourdonnement
– 124 – se déformait d’une façon inquiétante dans le liquide, devenant obscur et lent.
Au matin, elle retourna en titubant vers la haie, les joues pleines de larmes. Elle ne savait plus quoi faire. C’était telle-ment horrible de ne pas pouvoir dormir ! C’était comme… c’était comme pousser une porte très lourde… Elle écarquilla les yeux pendant que le souvenir lui revenait, avec la voix, avec les mots, avec la fatigue dans les yeux de Bleu Nuit. Elle courut jusqu’au pavillon de l’exorciste, fit tinter doucement la cloche qui pendait le long du chambranle, puis se cacha sous l’escalier, honteuse, car elle ressemblait à une assemblée de tomates. Elle entendit Bleu Nuit sortir sur la véranda, et elle murmura :
– Je suis là, sous l’escalier…
– Sous l’escalier ? Curieux endroit pour une Petite Pomme, à moins qu’elle n’y ait roulé.
Elle se mit à sangloter, car elle n’avait plus le courage de parler compliqué. Elle voulait juste… elle voulait juste que les moustiques s’en fussent et qu’elle pût dormir enfin. L’exorciste descendit l’escalier, et s’accroupit à côté d’elle. Elle voyait à peine les lapins qui couraient sur sa robe, tant sa vue se brouil-lait. Il lui caressa doucement la joue.
– Dis ce que tu as à dire, Petite Pomme.
– J’ai… j’ai compris la porte. C’est vrai qu’elle est lourde ! Je ne le ferai plus.
Elle se tut.
– Je suis… je suis désolée.
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Il se leva, il tapa une fois dans ses mains, une seule, et les moustiques se turent enfin. Il souleva doucement l’enfant, qui s’endormit presque immédiatement. Quand elle se réveillerait, ses yeux seraient libérés du voile de l’illusion, et elle se reverrait telle qu’elle n’avait pas cessé d’être : petite, gracieuse, lisse, et sans la moindre blessure. Il songea qu’il était bien incapable de lui nuire, et il respira avec plaisir l’odeur de ses cheveux pen-dant qu’il marchait vers le pavillon de Rouge Cerise et Verte Bruine. Il regarda les roses, et se dit qu’il était parfois délicat d’éviter leurs épines. Il tendit la petite à son père.
– Je vous la rends. Elle est un peu fatiguée, nous avons joué longtemps.
Le lettré prit l’enfant, et la regarda, attendri.
– Je savais qu’elle vous aimait, mais de là à jouer si long-temps ! Je n’aurais pas pensé non plus qu’elle pût rester avec vous pendant que vous chassiez une peste nocturne. Avec effica-cité, d’ailleurs : personne n’a été dérangé.
– Et personne ne le sera plus, je crois.
Bleu Nuit sourit à Rouge Cerise, qui passait un doigt éton-né sur les cernes de Petite Pomme. Elle posa sur lui un regard attentif et pénétrant. Il le soutint, tranquillement, et elle dit :
– Ces enfants ! Ça joue, ça joue… et puis ça s’écroule, épui-sé.
– Bah ! C’est avec l’âge qu’on devient prévoyant. Elle a tout le temps pour cela.
Rouge Cerise l’invita à partager leur déjeuner, et il accepta avec plaisir. Cela faisait deux jours qu’il dormait parfaitement, mais qu’il se réveillait au matin en se sentant atrocement cou-
– 126 – pable, et qu’il priait pour que la petite comprît rapidement. D’une certaine façon, sa mère le savait ; et quand il prit la tasse de thé qu’elle lui tendait, il la considéra comme un pardon. Après cela, il se délecta de salade de fruits, même s’il peinait en-core à reconnaître certains des petits cubes colorés qu’il dégus-tait avec tant de plaisir.
Cet après-midi-là, comme souvent, il parla du passé avec Verte Bruine. Il avait tant à apprendre sur le monde disparu, il ne se lassait pas de l’étrange saveur de ces temps oubliés, même si le regret le saisissait parfois en songeant qu’il ne pourrait rien étreindre, et presque rien voir, de tout ce qui lui était décrit. La mélancolie devenait vertige s’il tentait de songer à l’ampleur de la perte. Mais ils rebâtiraient, tout au moins l’essentiel, une quintessence, peut-être. Il les aiderait de son mieux.
Quand ils firent une pause, le Seferneith dégusta un kiwi, l’évidant méticuleusement avec une petite cuillère. Il constata, comme par hasard :
– Il est bien regrettable que, parfois, il n’y ait aucune solu-tion parfaite à un problème.
Bleu Nuit baissa les yeux, un pincement au cœur. Son maître allait-il lui tenir rigueur de sa réaction ? Il souffla :
– Oui, c’est très regrettable.
Verte Bruine termina son kiwi, et continua :
– Parfois, le calme est un défaut. Je me dis que si la souf-france coule hors de nous en un filet, à mesure qu’elle naît, elle ne risque pas de blesser, ni nous-mêmes, ni autrui. Mais si elle s’accumule… que ne peut-elle pas nous forcer à faire ?
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L’exorciste serra les poings, tête baissée. Le lettré haussa les épaules, puis ajouta d’un ton léger :
– Bah ! Comme dirait Lotus Mauve, le crime mène à la cul-pabilité, et quoi que je puisse en penser, c’est un sentiment très doux pour certains. Un sentiment familier, presque une appar-tenance, voire une normalité.
Bleu Nuit songea qu’il aurait aimé être enfoui au plus pro-fond d’une haie… mais aurait détesté devoir y pleurer seul. Il ne passait pas non plus sous l’escalier. C’était idiot d’avoir grandi. Il murmura :
– Je suis… désolé. J’ai vraiment cru que vous ne dormiez jamais. Et quand je vous ai vu dans l’herbe… quand j’ai compris à quel point elle m’avait eue… je…
Verte Bruine lui passa doucement une main dans les che-veux, puis le prit contre lui.
– C’est mal, de s’énerver ?
– Oui.
– Et d’être pris en défaut ?
– Oui.
– Surtout quand on est un maître ?
– Oui.
– Alors, je suis heureux que vous soyez redevenu un dis-ciple, et pas celui de n’importe qui, mais le mien. Je crois que nous allons passer un peu de temps à redéfinir le mal et le bien.
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Bleu Nuit réalisa qu’il pleurait. Il dit encore :
– Oui…
Est-ce qu’il pouvait vraiment apprendre la vie… d’un mort ? D’un mort chaud et tendre qui l’aimait à ce point ? Il dé-cida que oui, de toutes ses forces.
– Mais…
– Mais ?
– Pourriez-vous ne pas me lâcher tout de suite, s’il vous plaît ?
Verte Bruine le serra un peu plus fort, et le caressa douce-ment, de bouffées de tendresse et de réconfort, de bien-être et d’appartenance. Blotti dans la douceur du lettré, Bleu Nuit finit par demander :
– Petite Pomme… comment pourra-t-elle me pardonner ?
– Petite Pomme ? C’est déjà fait. Je lui ai parlé du chat.
– Le chat ?
– Mais oui, le chat. Cet animal très doux, et si mignon, que les mioches tyranniques sont parfois tentés de prendre pour jouet. Le chat, il griffe, il mord… parfois sans préavis.
– Je… cela suffira ?
– Oh, quand le chat aura appris à se comporter autrement, elle sera contente de l’apprendre. En attendant, elle jouera avec le chat… en se souvenant qu’il n’est pas inoffensif. Elle trouve
– 129 – cela plutôt amusant, voyez-vous : que pourra-t-elle faire avec le chat sans être défigurée ? C’est un vrai défi, bien à sa mesure.
L’exorciste se jura d’apprendre à se hérisser, à souffler, à cracher, et à intimider Petite Pomme sans lui faire de mal. Très vite. Très, très vite. Ah ! Pourquoi fallait-il qu’elle ne tînt compte d’aucune de ses mimiques humaines, ni regard de colère, ni ré-probation ?
Plus tard, ils s’installèrent dans la bibliothèque, mais Bleu Nuit ne parvint pas à se concentrer sur son livre. Il en choisit un autre, qui ne contenait que des images, mais son regard glissait sur les couleurs sans pouvoir s’y attarder. Il prit congé, et alla s’asseoir près de l’eau. Il se demandait comment modérer Petite Pomme quand Lotus Mauve s’approcha de lui. Il retint un sou-pir : les problèmes ne venaient jamais seuls, même au paradis. Il évita ostensiblement de regarder le Seferneith, mais celui-ci ne s’en soucia pas. Il tourna autour de lui, cherchant sous quel angle il formait le plus beau contraste avec l’arrière-plan, puis il s’assit. Bleu Nuit l’ignora quelques instants, puis :
– Que faites-vous ?
– Je m’ébaubis.
– Vous… quoi ?
– Je m’étonne, je me stupéfie, je m’effare…
– J’avais compris, merci, mais de quoi ?
– Ah… ça… j’ai discuté quelque peu avec Lavandin…
Bleu Nuit ne put s’empêcher de lui jeter un regard inquiet. Pauvre Lavandin !
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– Oh, rassurez-vous, il se porte parfaitement bien. Il n’a pas vos problèmes relationnels.
– J’en suis heureux pour lui.
– Il m’en a appris de belles à votre sujet.
– Vraiment ? Je vois mal ce que j’aurais de honteux à ca-cher.
Lotus Mauve lui administra un long sourire, atrocement complice et doucereux, car non seulement c’était un mensonge, mais ils le savaient tous deux.
– J’aime entendre de telles stupidités. Malheureusement, je ne suis pas d’humeur à vous pendre, même si vous me tendez la corde avec une telle obligeance. Je viens seulement me délas-ser.
– Vraiment ? Et comment cela ?
– Avez-vous bien observé le jardin ?
– Je pense avoir bien commencé, tout du moins.
– Alors, vous avez peut-être remarqué que tout y est par-fait, affiné au plus au point, agréable à l’œil.
– Oui. Et alors ?
Le guérisseur ne répondit pas, et continua à fixer Bleu Nuit.
– Lotus Mauve ! Où voulez-vous en venir ?
– Ne me dites pas que vous ne l’avez pas compris ?
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– Je l’avoue très humblement, si.
– Mais voyons, Bleu Nuit… je me délasse en contemplant l’imperfection. Non seulement vous êtes défectueux au plus haut point, mais qui plus est, même un Seferneith courageux ne penserait jamais à tenter de vous améliorer. Nous savons tout de même identifier une cause perdue…
– Je… je ne pense pas être une cause perdue… et d’ailleurs, Verte Bruine prend la peine de me dispenser son enseigne-ment…
– Oh ! Verte Bruine ! Il a tellement l’habitude de jeter des informations au papier, il peut bien en jeter au néant de temps à autre…
– Je…
– Et puis, il a toujours su adoucir les agonies intellectuelles d’une bonne dose de compassion.
– Je… je ne vous crois pas.
– Bien sûr.
– Quoi, bien sûr ?
– La lucidité est une qualité.
Bleu Nuit hésita à s’éloigner, tant il était inconfortable d’être épinglé ainsi ; mais il n’avait pas envie de se lever, car il aimait cet endroit, les reflets du ciel dans le bassin, et le parfum des jacinthes. Il dit, à tout hasard :
– J’aimerais contempler le paysage en silence.
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Lotus Mauve sourit :
– C’est un plaisir que je respecte, même chez ceux qui en ont d’autres. Alors, chez quelqu’un comme vous, dont la vie est si morne…
– J’ai d’autres plaisirs !
– Ah, oui ? Mais c’est que c’est vrai, si j’y réfléchis… le plai-sir d’accourir quand on vous siffle… celui de servir des ingrats… de rendre un bien pour un mal… de serrer si fort les poings que cela laisse de jolies traces rouges dans vos paumes, voire un peu de chair sous vos ongles…
Il se tut un instant, et Bleu Nuit expira enfin.
– Ça fait du bien, une pause, mm ? Vous manquez vrai-ment de souffle. J’oubliais le meilleur, bien sûr.
– Et qu’est-ce donc, cher docteur ?
– Le plaisir de discourir sur les troubles de la fonction érec-tile chez les maîtres exorcistes quand tous prennent du plaisir autour de vous.
L’exorciste s’étouffa, et Lotus Mauve contempla un papil-lon le temps qu’il se reprît.
– Voilà pour les loisirs que je vous laisse volontiers. Et si-non… ah… boire le thé… confectionner des bouquets pour déco-rer votre intérieur… brûler de l’encens… contempler la lune, qui semble vous fasciner, posée énorme et ronde dans le ciel tran-quille… sourire aux arbres en fleurs… sourire, mais timidement, aux femmes en fruits…
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Lotus Mauve se tut, puis il soupira.
– C’est ennuyeux que nous ayons autant de loisirs com-muns, mais que nous les pratiquions si différemment que j’en ai le vertige.
– Pourquoi la différence vous donnerait-elle le vertige ?
– Parce que je les pratique pleinement, et que vous, vous restez vide. Vos loisirs ne sont que l’absence d’action, et une touche infime de plaisir. Mais aucun d’entre eux ne vous donne l’impression de vivre pleinement. Vous tuez le temps, Bleu Nuit, et pour le reste… vous tuez les morts.
– Je… je fais de mon mieux.
– Oui, de ce mieux qui est l’ennemi du bien.
Lotus Mauve tapota la main de l’exorciste, puis il se leva.
– Ah ! Il semblerait que mes prévisions aient été un rien pessimistes… et que vous ayez finalement entraperçu votre im-perfection. Je vais vous laisser jouir seul de ce spectacle si repo-sant. Au plaisir de vous revoir…
Bleu Nuit resta silencieux. Il regarda fixement les jacinthes, et se demanda s’il les voyait vraiment, s’il en jouissait pleine-ment, ou si cette impression infime de flottement qui le hantait souvent n’était pas le vide dont parlait Lotus Mauve. Il baissa les yeux sur ses mains, et il douta qu’elles fussent réellement les siennes, car elles travaillaient surtout pour d’autres, et selon des valeurs qu’il n’avait pas créées… et qu’il n’approuvait ni tou-jours, ni complètement. Il se sentit nauséeux. Il songea à son maître, qui aimait, lui aussi, s’asseoir et admirer la lune, et il eut envie de pleurer : Verte Bruine le trouvait-il également creux ? Le voyait-il comme une sorte de spectre, qui agissait, qui par-
– 134 – lait, mais qui n’était pas vraiment là ? Qui marchait dans l’herbe, juste à côté du sentier de sa vie ? Il ramena ses genoux contre sa poitrine, il baissa la tête, et il pleura.
Plus tard, il sentit la main de Verte Bruine se poser sur son épaule, et fut entouré d’une odeur tendre, profonde, une odeur de cire d’abeille mêlée d’encens et de cannelle. Il ne put cesser de pleurer, mais son maître ne le quitta pas. Il resta près de lui, et lui caressa doucement la tête. L’eau du bassin était dorée quand il put enfin parler :
– Maître… Lotus Mauve… il dit que je suis… que je suis creux… que je… que je ne suis pas vraiment là… que je crois faire les choses, mais n’en fais que l’ombre… que je ne ressens pas ce qu’il y a à ressentir… que je passe à côté de ma vie.
– Ah. Et vous, que croyez-vous ?
– Je… je ne sais pas. J’ignore ce qu’il ressent ! Comment pourrais-je savoir que je manque d’une chose que je ne connais pas ? S’il existe une plénitude, comment l’imaginer ?
Verte Bruine le serra contre lui, et murmura.
– C’est agréable ?
– Oui.
– Pas le moindre sentiment de gêne ? Un peu comme… di-sons, Lotus Mauve dans le paysage ?
– Je… non… si.
– Et qu’est-ce ?
Bleu Nuit se tut longtemps, puis souffla :
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– De la souffrance… passée, et présente. Et… toutes les manières que j’ai eues de m’en prémunir. Je… j’ai trop peur de souffrir pour être vraiment là. Je suis malheureux de ne pas oser le faire, mais je… je reste quand même en retrait. Et puis, je suis triste. Il y a toujours un chagrin en moi, et j’ai l’impression qu’il borne mon sourire, que mes lèvres ne peuvent jamais s’étirer vraiment. Je crois que je ne ris pas de bon cœur… ou si rarement, comme par surprise, comme par… erreur.
– Alors, tout va bien.
– Pardon ?
– Je n’ai rien entendu qui ne se puisse soigner… si vous voulez guérir, évidemment. Je ne peux pas vous forcer, je ne peux même pas vous tirer.
– Je… cela en vaut-il vraiment la peine, Verte Bruine ? La vie est-elle si douce, quand la souffrance et la peur sont ou-bliées, quand plus rien ne nous retient de vivre chaque instant ?
– Oui, elle l’est. Elle est comme du miel qui coulerait en nous. Elle est un verger tout couvert de fruits, que nous pouvons cueillir au gré de notre fantaisie. Elle est un fleuve immense qui coule en nous portant, sous un ciel radieux aux couleurs chan-geantes. Elle nous pousse, nous caresse, nous réveille souriants. Je l’aime, Bleu Nuit. Elle m’a été arrachée, elle m’a été rendue, et j’y tiens. Peu importe ce que j’ai subi, elle est toujours aussi belle. Ce qui change, ce n’est pas elle, c’est que le chagrin nous aveugle. Je veux voir, Bleu Nuit, je veux contempler et sourire.
Il se tut, et Bleu Nuit regarda la soie jaune foncé qui vêtait son maître chatoyer dans la lumière du soir. Il suivit le cours des broderies, les fils de soie, les lamelles de chitine, qui scintil-laient. La vie… s’il pouvait l’aimer autant qu’il chérissait Verte
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Bruine… autant qu’il aimait Lavandin… si elle pouvait le tenter autant que Rouge Cerise… l’amuser autant que Petite Pomme ! S’il pouvait cesser de la fuir, de crainte qu’elle ne le blessât !
– J’ai si peur, Verte Bruine… peur de souffrir encore.
– Le courage ne vous a jamais manqué, Bleu Nuit. Mais la consolation ?
– La… consolation… je… il y a eu… Lavandin… il a… il m’a soutenu de son mieux.
– Et vous avez osé profiter de son aide ?
– Non, je ne… je ne voulais pas l’affliger. C’étaient mes en-nuis, mon chagrin… c’était…
– Le chagrin noie qui l’accumule, Bleu Nuit. Et il ne fait que couler entre les mains de l’ami qui nous écoute. Je ne dis pas qu’il n’y a rien de douloureux à voir pleurer ceux qu’on aime ; mais je dis qu’il est pire de voir le chagrin se déposer en eux, et les ronger, les éteindre peu à peu, en faire des spectres pâles.
Il releva doucement le menton de l’exorciste, et ajouta :
– Vous faites partie de ceux que j’aime, Bleu Nuit. Vous faites partie de ma vie. Votre douleur me peine ; votre joie me ravit ; j’ai les moyens de promouvoir la seconde. Soit je le fais, soit je vous sors de ma vie, pour ne plus m’affliger. Je préfère vous garder.
Bleu Nuit sourit timidement, et demanda encore :
– 137 –
– Maître… Lotus Mauve dit que je n’ai… que je n’ai aucune chance de m’améliorer, que vous… que vous ne me tolérez que par compassion.
Pour la première fois, il vit une ombre passer sur le visage de son maître, et il craignit d’avoir raison.
– Bleu Nuit… je suis convaincu que vous pouvez progres-ser, au point que je l’ai dit à tous ceux qui me sont chers. Et je ne mens jamais.
Bleu Nuit se mordit la lèvre. Il murmura :
– Je suis désolé d’avoir douté…
– Lotus Mauve a toujours su modeler les esprits, Bleu Nuit, pour le meilleur jadis… et pour le pire aujourd’hui. Je vous aide-rai à apaiser le trouble qu’il a fait naître en vous.
L’exorciste s’étendit, la tête sur la cuisse de Verte Bruine.
– Et moi, je ferai de mon mieux pour m’améliorer.
– Ça ! Qui en doute ? Il n’y a rien de mal à être conscien-cieux et motivé, Bleu Nuit, tant qu’on applique les bonnes mé-thodes.
– Sinon, on fait du bon gâchis.
Il prit la main du lettré, et respira à nouveau la légère odeur de cannelle et de cire. Il avait été rassurant d’être auto-nome, mais terrifiant de savoir que s’il disparaissait, son moi, son vrai moi, ne manquerait à personne, car nul ne l’aurait ja-mais aperçu. Il aurait vécu totalement méconnu, totalement ignoré. Cette odeur… elle lui disait qu’il était perçu jusqu’aux tréfonds de son être, qu’il était accepté, excusé, chéri. S’éloigner,
– 138 – apeuré ? Mais Verte Bruine était incapable de le blesser… gra-vement. Il n’en avait pas peur. Il redoutait seulement d’en être privé, et cela le retenait d’en devenir l’intime.
Il soupira. S’il aimait Verte Bruine, la mort l’en priverait un jour. Mais s’il n’osait pas l’aimer… la mort l’en priverait quand même, et il ne lui resterait rien, pas même le souvenir des bons moments passés ensemble. Ce serait mille fois pire, car il aurait tout manqué. Le moment venu, il partirait nu, vide, et fou du chagrin de n’avoir rien vécu, que le devoir et l’effort. Le vide… voilà ce qui l’effrayait vraiment, ce qui le terrifiait au point qu’il l’avait oublié, pour ne se souvenir que de la souffrance de voir s’éloigner ou mourir ceux qui le comblaient. Il avait tenté d’offrir la plénitude à ses disciples, mais il s’était toujours con-sidéré comme une cause perdue… Lotus Mauve avait eu raison, il s’était cru bon à jeter. Il inclina la tête, il regarda le visage de Verte Bruine, il lui sourit, et il jeta cette croyance. Son maître l’aiderait à choisir que mettre à sa place… s’il fallait y mettre quoi que ce fût de plus que de la joie de vivre.
Il s’assoupit, épuisé et confiant, et le lettré le regarda dor-mir, attendri. Il aimait être invité dans le cœur de ses amis, là où se cachait leur vrai moi. Il y pénétrait avec délicatesse, à leur rythme, et y bougeait tendrement, pour ne rien déranger, pour ne pas effrayer ces espoirs si fragiles, et pour ne pas blesser. Il chérissait ce lieu sans critique, sans méchanceté, sans men-songe, sans distance. Jour après jour, il découvrait qui était vraiment Bleu Nuit, et il espérait de tout son cœur ne pas avoir à rédiger sa nécrologie. Il le voulait vivant, comme tous les coins de paradis. Il trouvait si tristes les paradis perdus, effacés, ou-bliés…
Il mangea d’une main les mets que Rouge Cerise lui appor-ta, parce qu’il n’avait pas le cœur de retirer celle que Bleu Nuit tenait toujours.
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Il reposa l’assiette, et observa l’exorciste. De si beaux che-veux noirs, et nul n’y passait les doigts. Des yeux d’un bleu splendide auquel le désir aurait apporté une touche de brume tout irisée de lune. Des lèvres que personne ne pouvait embras-ser. Un corps où la jouissance ne venait jamais apaiser les ten-sions. C’était regrettable. Quand Bleu Nuit fut réveillé et reparti dans son pavillon, Verte Bruine chercha Lavandin.
– Au fait, Lavandin, Lotus Mauve a fait… ah ! comment dites-vous cela ? a fait perdre sa virginité à votre maître.
Une ombre passa sur le visage de Lavandin, et Verte Bruine ajouta :
– En quelque sorte. Je veux dire, il n’y a rien eu de… de mécanique. C’est seulement que… que Bleu Nuit a éprouvé un orgasme.
– Une sensation sans… corps étranger, en quelque sorte.
Le nuage s’était enfui, au profit d’un curieux sourire rêveur.
– C’est cela. Et je me demandais : cela lui posera-t-il un problème, professionnellement ?
– Hé bien… tout dépend si nous envisageons notre métier sous l’angle de la théorie ou de la pratique.
– Elles divergent ?
– Pas officiellement, non.
– Les deux versions m’intéressent.
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– En théorie, un exorciste doit être chaste, ce qui ne l’empêche pas de se marier et d’avoir des enfants ; mais sa pra-tique du sexe doit se limiter à la reproduction.
Verte Bruine le regarda avec un étonnement sans bornes.
– Il se prive délibérément de plaisir ?
– Eh bien… oui.
– Et qu’y gagne-t-il ?
– Un doux sentiment de fierté, je suppose, qui lui permet de se sentir supérieur.
– Une supériorité née du renoncement à un bienfait ? Qu’on se glorifie de ne pas nuire, d’accord ! Mais de se priver ? Je ne comprends pas.
– Bleu Nuit s’est mutilé délibérément de sa sexualité afin d’être un exorciste plus puissant.
– Se priver du plaisir… c’est incompréhensible.
– Sauf si vous avez vécu une vie durant laquelle la puis-sance vous a rapporté bien plus que l’amour.
Le regard de Verte Bruine s’était noyé de pluie. Il murmu-ra :
Lentement, une à une,
L’enfant entasse les pierres
En cercle autour de lui,
Jusqu’à former une tour.
Elle n’a pas de porte,
De peur qu’on touche l’enfant ;
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Elle n’a pas de fenêtres,
De peur qu’on le voie.
Elle est tellement haute
Qu’il ne voit plus le ciel.
Chaque chagrin, chaque blessure
Cimente mieux les pierres,
Colmate la moindre faille.
Les larmes la remplissent,
Et l’enfant meurt noyé.
Il peut avoir grandi,
Il peut avoir blanchi,
Il peut être un guerrier,
Il peut être un roi,
Il n’a jamais appris
À survivre à ses peines.
Dans la tour muette
Son cadavre flotte encore,
Tournoyant lentement ;
Ses yeux ne pleurent plus,
Mais ils restent mouillés
De larmes innombrables
Qui sont tout son linceul.
Lavandin posa sa main sur la manche de Verte Bruine, et, doucement :
– Pourquoi insister ? Je sais que vous êtes curieux, mais certaines choses devraient rester incomprises, et tellement étrangères que nous ne risquerons pas d’être contaminés.
– C’est sensé. Mais tout de même… je trouve très curieux que certaines parts du monde gagnent à être ignorées, ou du moins… à ne pas être assimilées. Cela ne doit pas être facile, de devoir trier ce qui vous entoure.
– Moi, j’y suis habitué.
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– Je me demande si j’ai envie de m’y habituer. Je préférais améliorer ce qui me déplaisait.
– Nous n’avons pas toujours cette puissance.
Verte Bruine soupira, puis il sourit, car il n’était pas un humain, et c’était une bonne chose.
– J’espère qu’un jour, nous saurons si la recherche déses-pérée de puissance pour combler un vide intérieur donne ou non de meilleurs résultats que la puissance comme moyen de préserver ce qui nous est cher.
– Vous ne faites jamais de magie pour elle-même ?
– Pour elle-même ? Non. J’en fais parfois parce qu’elle est belle et qu’elle me plaît.
Lavandin eut un large sourire. Verte Bruine conclut alors :
– Voilà donc pour la théorie ! Et… la pratique ?
– Hé bien… si ne plus être vierge, sans pourtant être père, posait un problème, je pense qu’un vilain fantôme m’aurait vaincu et massacré depuis longtemps. Mais allez savoir avec Bleu Nuit, il a le don de perdre ses moyens pour des motifs fu-tiles. Je crois qu’il va être temps de lui avouer que je n’ai peut-être pas suivi toutes ses instructions.
– Vous excellez à trier, n’est-ce pas ?
– Eh oui. Mais il m’a laissé libre de le faire.
– Désirez-vous que je sois présent ? Je puis moduler les réactions de façon à ce qu’elles restent constructives.
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– Oh, non. Je le préfère authentique et défectueux. Chacun ses vices…
– D’autant plus tolérables qu’ils sont des plaisirs.
Lavandin s’éloigna, et trouva son maître assis en face d’un massif de pivoines auxquelles les lanternes donnaient un éclat vibrant, créant un contraste magnifique avec le ciel bleu sombre. Il contempla les corolles touffues quelques instants, mais ne leur trouva rien de plus que de la beauté. Il se demanda ce que Bleu Nuit, lui, percevait dans leur rouge splendeur.
– Maître, au sujet de votre… virginité…
– Oui, Lavandin ?
L’exorciste se demanda qui avait jugé bon de parler de… l’incident à Lavandin, puis il haussa les épaules. Il semblait clair que s’il fréquentait des Seferneith, il n’aurait plus guère ni de gros, ni de petits secrets.
– Eh bien… je ne pense pas que cela puisse influer sur votre vie professionnelle. Moi, en tous les cas, je n’ai pas vu de diffé-rence. Je ne suis pas à votre niveau, bien sûr, mais…
Bleu Nuit le regardait avec émotion, et Lavandin se tut.
– Lavandin, tu… tu as une vie… sexuelle… normale ?
– Normale ? Euh… je crois bien. Des jeunes filles pleines de promesses, des femmes charmantes aux époux négligents, des courtisanes bien éduquées… j’ai un peu de tout ; de la musique souvent, et du bon vin, parfois. Une certaine tendance à fré-quenter les bains mixtes, également.
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L’exorciste souriait, un sourire étrange, comme un reflet dans l’eau. Il lissa soigneusement les légers plis que sa robe fai-sait sur ses cuisses, puis :
– J’en suis très heureux, Lavandin. Je suis un maître com-pétent, mais pas dans tous les domaines. Et toi… tu n’avais pas de famille pour compléter mon enseignement. Je suis soulagé que tu aies pu trouver par toi-même une voie qui te convient.
Le jeune homme sentit une chaleur s’installer dans sa poi-trine, une sensation de douceur. Il était tellement agréable de se rapprocher à nouveau de son maître. Il s’agenouilla, prit les mains de Bleu Nuit, y enfouit son visage, et resta longtemps dans cette ombre aimante.
– Maître, si une vie amoureuse normale vous paraît un bienfait, ne serait-il pas temps de… ?
L’exorciste referma les poings et les posa dans son giron. Il fixa son regard sur les pivoines, et se tut. Lavandin finit par s’éclipser. Plus tard, une petite chouette blanche se posa sur sa manche. Il la caressa, elle ferma ses yeux d’or, puis redevint une feuille de papier découpé, une silhouette d’oiseau portant quelques traits de pinceau, et la marque de son maître. Il lut :
S’il souhaite que la rivière
Le charme de son chant
Il lui faudrait attendre
Qu’elle dégèle au printemps.
Lavandin replia la feuille avec délicatesse, et la rangea près de son cœur. Il ne voyait aucun problème à attendre les beaux jours en douce compagnie. Après cela, il sauterait d’une nacelle à l’autre, jusqu’à se trouver parfaitement à l’aise.
*
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Bâton d’Encre s’étonna, car le peintre n’était pas revenu. Il était impensable qu’il eût désobéi, car chaque préfecture avait son portrait, chaque juge savait quelle était sa tâche, et sa puni-tion s’il s’y dérobait. Il envoya un message, et reçut en retour des peintures soigneusement enroulées, protégées par des boîtes de laque sculptée, ainsi que les excuses d’un magistrat lo-cal, car le peintre était mort. Malgré tous les efforts des services sanitaires, les environs de la montagne étaient la proie d’une épidémie.
Bâton d’Encre envoya un nouveau message, et reçut la des-cription détaillée de la maladie. Malgré la froide concision des mots, il frémit, car c’était celle-là même qui avait failli emporter Lys d’Eau, et lui avec. Il l’avait vécue, et ne pouvait l’oublier. Mais il pouvait profiter de la vie que Lotus Mauve lui avait of-ferte. Il se servit à boire, et leva son verre à ceux qui n’avaient pas su s’offrir un si bon médecin.
Puisqu’elles étaient sans danger pour lui, il ouvrit les boîtes, et regarda, charmé, les peintures. Il écarta celles où la maladie se devinait, dans le trait tremblé, les couleurs mal choi-sies et mêlées sans adresse. Il quitta son bureau, les boîtes sous le bras, et se réjouit d’aller contempler le sourire de sa petite-fille. Mais, arrivé dans le couloir, il fit demi-tour. Juste un ins-tant, un petit instant, pour demander une enquête… il voulait savoir jusqu’où cette maladie sévissait. Curiosité morbide ? Peut-être… mais un magistrat informé valait toujours mieux qu’un ignorant.
Lotus Mauve possédait le remède. Il eût été maladroit de le fournir à l’Administration, qui eût posé trop de questions sur sa provenance. Les gens s’étaient déjà étonnés que Lys d’Eau et lui-même eussent survécu, mais la richesse de ses dons au temple les avait convaincus que les dieux ne se seraient pas pri-vés d’un fidèle si généreux. En revanche, faire fabriquer
– 146 – quelques doses de remède pour des amis sachant tenir leur langue… et rendre les faveurs, cela serait sensé. Plus le monde irait mal, plus il serait utile d’avoir des débiteurs fidèles en grand nombre.
Mais pour l’instant, il allait apprendre à sa petite-fille ché-rie à jouir du travail d’autrui encore un peu mieux qu’elle ne le faisait déjà. Il était absolument vital qu’elle sût recevoir avec élégance et naturel, puisqu’elle savait aussi se faire offrir à foi-son. Ah ! La vie des gens aisés demandait bien plus de sacrifices et de talents que ne le pensaient les pauvres ; mais le plaisir d’exceller valait bien quelques efforts.
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