LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
X Le rire des goélands
X
Le rire des goélands
Taste-Cuisses songea qu’il était bien malheureux. Penser qu’il avait fait son travail, mais reçu ce courrier ignominieux par lequel l’Amiral lui ordonnait de revenir sur l’île ! Penser qu’il l’avait brûlé, et récolté pour tout bénéfice de ses efforts une en-vie irrépressible de rejoindre le puits, et l’île solitaire sur l’océan gris. Penser qu’il avait tremblé de peur quand les grenouilles avaient suivi sa descente de leurs yeux d’or liquide ! Penser qu’il avait dû se glisser hors de cette parodie de tombe creusée dans un coin de garrigue, et se cacher pour éviter Langue de Feu ! Tout cela pour le déplaisir de retrouver la compagnie de l’Amiral. Oui, vraiment, la vie ne lui inspirait que du regret, et en sus, son estomac gargouillait, car son départ précipité l’avait privé d’un repas. Il risqua prudemment :
– Vous vous êtes fait une remarquable spécialité de fro-mages de chèvre de toutes sortes, de toutes formes, et leur par-fum léger ou fort est vraiment à nul autre pareil. Au cœur même de ma misère, ils restaient un réconfort.
– Le vide est père de la flatterie.
– Oui, bon… je meurs de faim, et je serais ravi d’avoir quelque chose à manger.
– Que ne le disiez-vous ! Moi qui pensais que vous désiriez roder vos compliments sur quelqu’un qui n’y était pas sensible.
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L’Amiral lui tendit quelques petits fromages très secs, d’un beige délicat, au goût très soutenu. Il lui dénicha également un pain encore moelleux, parsemé d’olives. Pendant qu’il mangeait, Taste-Cuisses demanda :
– Mais que faites-vous avec ces six soldats ? C’est trop peu pour une armée, mais trop sur une île sans danger…
– Quand vous n’êtes pas là, ou que vous fuyez sa compa-gnie sous des prétextes divers, ce sont les amants de ma fille. En se relayant intelligemment, ils parviennent presque à la conten-ter sans mourir d’épuisement. Vous ne vouliez tout de même pas que je le fasse moi-même ?
– Euh… non, bien sûr.
Vieux salaud, songea-t-il. Toi, tu te contentes de mes toutes-belles ! L’Amiral poursuivit :
– Je dois déjà lui tapoter la tête quand elle se déguise en gamine sage, et ne pas grimacer en regardant sa robe. Pour le reste, elle fait le tour des gardes.
– Elle monte le garde, si je puis dire.
– Tout juste. Et d’autre part, ils traient les chèvres, ils font le fromage…
– Dans de la vaisselle en or ?
– Nous recyclons. Ils ramassent le thym, très important, le thym, il donne un petit goût inimitable, surtout associé au ro-marin. Remarquez bien que je n’ai rien contre la sauge ou la sarriette, elles ont aussi leur charme.
– Comme c’est intéressant.
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– Ils pressent les olives, également, première pression à froid. Et puis, bien sûr, ils récoltent les perles.
– Ah… oui, bien sûr. Mais… n’y avait-il pas d’autre moyen ? Je veux dire, à voir les cartes qui volent dans votre bureau, vous êtes…
–… un enchanteur ? Oh, oui. Mais je préfère le fait main, dans certains domaines. Il a un charme particulier.
– Un charme ? À la récolte de perles ? Euh… lequel ?
– Ah ! Vous n’êtes pas un entrepreneur, Taste-Cuisses, mais cela viendra. Voyez-vous, le meurtre à grande échelle pourrait rapidement devenir une industrie, une production sans âme. Je tiens absolument à maintenir une part artisanale dans le processus, exécutée avec amour.
– Euh… si je puis me permettre… vous pensez vraiment qu’ils récoltent les perles avec amour ?
– Ils les récoltent avec le soulagement de ne pas fréquenter ma fille. Et l’amour, qu’est-ce, sinon le soulagement de n’être pas seul ? Le point commun me paraît suffisant.
– Moi aussi, j’aimerais bien être soulagé, savez-vous ?
– Mais vous l’êtes ! Vous échappez au pire !
– Ça me laisse assez loin du meilleur.
– Bien sûr. Et si je vous promets que vous l’atteindrez, cela vous rassure ?
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– Sans vouloir vous froisser, que vaut une promesse de menteur ?
– Rien, si elle ne rencontre pas la confiance d’un imbécile.
– Eh bien… merci pour le compliment.
– À votre service. Je vous offre quelques perles ?
– Mais ? ! Mais je sais ce qu’elles provoquent, pourquoi les accepterais-je ?
– Par désespoir.
– Je n’en suis pas là.
– Alors, tout va bien.
– Vous savez qu’il y a une légère gradation entre le suicide et le bonheur ?
– Ce que je sais et ce que je prends en compte représentent des ensembles très légèrement distincts.
– Pensez-vous que ce décalage pourrait s’atténuer ?
L’Amiral lui retourna un regard soudainement bovin, et Taste-Cuisses leva les yeux au ciel. Pourquoi fallait-il qu’il lui parlât ? Parce que c’était moins pire que de rester seul au bord de l’océan des larmes, en attendant que les perles eussent fini de s’élever en un nuage luisant jusqu’au sommet du puits, où elles remplissaient ses coffres. Il gémit d’avance à l’idée qu’il devrait revenir aussitôt qu’il aurait tout vendu, et que s’il n’écoulait pas sa production, il épouserait Langue de Feu. Il demanda :
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– Vous… vous ne pourriez pas trouver une manière de remplir les coffres sans que je doive descendre ?
– Pour que vous puissiez oublier l’horreur de ce que vous fuyez ?
– Je vous assure que je m’en souviens très bien.
– Rappelez-moi ce que nous disions des promesses de menteurs…
Taste-Cuisses serra les dents, et l’Amiral eut ce sourire tranquille qui horripilait si efficacement le jeune homme, qui se demanda quand il pourrait enfin cesser de choisir entre le pire et l’abominable. Il regarda les goélands, puis le vent qui jouait dans le manteau de l’Amiral, et changeait ses longs cheveux gris en écharpes de brume. Ah ! S’il avait pu s’effilocher et mourir !
– Tchip, fit l’homme en noir, et Taste-Cuisses dut se dé-tourner pour résister à l’envie de lui donner la becquée. Il se consacra à allonger la liste d’insultes qui pouvaient s’appliquer à ce paisible vieux déchet, mais sans s’en éloigner aucunement, de peur que Langue de Feu le confisquât et l’épuisât de ses ardeurs. Ah oui ! Il était bien malheureux !
L’Amiral constata :
– Pourrir en paix, souffrir en vie…
– Cent Vingt Dents est mort, et je ne le trouve pas paisible !
– Tiens, c’est vrai. Savez-vous que vous excellez à identifier ce qui pourrait vous chagriner un peu plus ? Je vous trouve vraiment délectable.
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– Un compliment de votre part vaut toutes les malédic-tions.
– C’est un peu exagéré.
– Un peu, seulement ?
– Bien sûr.
Taste-Cuisses décida de se ronger le poing plutôt que de parler encore. Mais si seulement il avait su comment accélérer le vol des perles ! Elles étaient lentes, si lentes… lentes comme les larmes de rage qui coulaient sur ses joues, lentes comme les mouvements de l’Amiral qui tournait sur lui-même, laissant le vent jouer dans son vaste manteau noir, lentes comme le sable humide qui s’écoulait en filets quand les vagues le caressaient.
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