LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
V Sous la pierre, la chair
V
Sous la pierre, la chair
Ce matin-là, sous la pierre, Langue de Feu trouva un homme. Elle aimait retourner cette grande dalle lisse et tiède, plus longue et plus large qu’elle, et épaisse comme son bras. C’était un défi qu’elle affrontait seule entre les buissons de myrte et de lentisque, et leurs parfums entêtants se mêlaient à sa sueur quand elle ahanait en paix, hors de portée des com-mentaires. Elle se demandait parfois quel imbécile avait pu po-ser une pierre si lourde en pleine garrigue, mais elle ne s’en plaignait pas, puisqu’il la laissait libre d’en user à son gré.
Elle détestait qu’on lui fît des remarques. Elle le savait bien, qu’elle était une fille, une femelle à tout le moins ! Que n’essayait-on pas de lui faire faire comme mièvreries sous pré-texte qu’elle n’était pas un homme ! Cacher ses seins, coiffer ses cheveux, se peindre le visage, marcher dans des souliers trop petits pour y étaler ses orteils, et quelles autres foutaises en-core ! Heureusement qu’elle pouvait les faire taire d’une baffe bien placée. Et s’ils comptaient sur elle pour poser un baiser sur leurs bleus et leurs bosses, ils étaient déçus.
Elle contempla la pierre redressée sur l’un de ses longs cô-tés, et songea que la retourner était un plaisir suffisant, mais trouver un homme ne gâtait rien. Elle l’arracha d’un bras à l’étrange lit gélatineux sur lequel il reposait, le jeta sur le sol sec, et lâcha la dalle, qui retomba avec un bruit sourd. Taste-Cuisses lut avec horreur son nom gravé sur la pierre lisse, entouré des décorations usuelles pour un tombeau, les animaux porte-
– 95 – bonheur et les fleurs amères du souvenir, assemblées en guir-landes. Quant à la date… c’était celle du soir où il avait sauté dans le puits pour fuir l’appétit de ses toutes-belles. Langue de Feu dit :
– Mouais… t’es pas mal, toi. Montre un peu ta queue ?
– C’est que… je préférerais prendre un petit thé chaud… ou manger…
– Plus tard. Montre ta queue, j’ai dit. Je peux aussi t’assommer et t’arracher tes habits, si tu préfères.
– Sans façon.
Il ôta ses habits mouillés en soupirant. Il avait connu bien des éveils lamentables dans le puits, et il se demandait si celui-ci valait vraiment mieux. Son dos lui faisait affreusement mal, et il fut heureux de se courber à nouveau, pour retirer ses chaus-sures. Il tomba, son équilibre enfui. Il voulut se relever, mais Langue de Feu le repoussa au sol d’une main.
– Laisse tomber, mon gars. Je peux me servir seule.
Il se laissa faire, et jouit avec soulagement. Cela faisait si longtemps déjà ! Il se demanda si cette femme savait danser, mais il se mordit les lèvres plutôt que de poser la question, car elle l’effrayait. Elle reprit son sexe en main, et ordonna :
– Garde-à-vous… fixe !
Taste-Cuisses constata avec soulagement qu’il était en me-sure de la satisfaire quelques fois de plus. Elle ne le laissa en paix que quand elle s’assoupit, et il resta écrasé sous son poids. Il écouta en soupirant ses ronflements sonores, et songea qu’il était bien malheureux. Et surtout, il avait faim. Il étendit le bras,
– 96 – fouilla dans les vêtements de Langue de Feu, et en retira une bonne demi-douzaine de dagues avant de trouver une poignée d’amandes au miel. C’était toujours ça.
Il se demanda s’il n’allait pas la tuer, mais il tâta prudem-ment les muscles puissants de son dos, et soupira : elle était si robuste qu’il ne pouvait pas jurer la tuer du premier coup. Et si elle se réveillait furieuse, il craignait de découvrir quelle pulpe sanglante elle laisserait de son visage. Cette violence en elle… c’était d’une rare vulgarité. Mais tout de même, sa paire de seins était d’une tenue et d’une ampleur remarquables. Elle sentit son sexe durcir, et se réveilla, un sourire gourmand sur les lèvres. Ils firent l’amour, puis elle éclata de rire tant le ventre de Taste-Cuisses gargouillait.
– Toi, tu as faim.
– Oui, très. Serait-il possible de manger ?
– Maintenant que tu as démontré que tu en valais la peine, bien sûr.
– J’aimerais…
– Il y a du fromage de chèvre.
– Et… c’est tout ?
– Non, je pense qu’on doit pouvoir trouver quelques escar-gots, une poignée de coquillages, ou rôtir un lézard. Je pense aussi qu’il reste des sauterelles grillées. Tu vas aimer, elles ont un délicieux petit goût de noisettes.
– Rien… rien de sucré ?
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– Si, mais c’est pour les petites filles, et tu viens de démon-trer que tu n’en es pas une.
– Il y a des petites filles, ici ?
– Oui, moi.
Il regarda le corps athlétique de Langue de Feu, et évita de faire un commentaire. Elle lui balança une taloche.
– Mais ce n’est pas ton problème ! Pour toi, je serai une femme, et rien qu’une femme, mon mignon.
Taste-Cuisses s’arracha un sourire vaguement concupis-cent. Il n’aurait pas dû tenter de négocier avec les dieux : ils avaient dû le maudire. Il mangea avec gratitude le fromage de chèvre avec un peu de pain et un filet d’huile d’olive. Il mâcha lentement, en considérant pensivement la gamelle que Langue de Feu lui avait apportée : elle lui semblait un casque de parade, broyé par une force monstrueuse, et remodelé en récipient. Langue de Feu surprit son regard.
– Joli, hein ? J’aime bien mettre les choses à plat.
– Ravissant !
– Tu as fini ?
– Oui, merci.
– Bon, que vais-je faire de toi ? Il faut que je trouve un en-droit où te ranger, quand je ne me sers pas de toi.
– Je suis très sage… il n’y vraiment pas besoin de me mettre sous clé.
– 98 –
Elle lui tapota la tête.
– Ne me prends pas pour une imbécile, petit. Je connais les hommes : tous des traîtres, sauf papa.
– Ah ? Bien.
Elle l’attacha à un arbre, et elle le bâillonna.
– Sois bien sage, je reviens de suite.
Taste-Cuisses attendit qu’elle ait disparu pour se mettre à pleurer. Il avait déjà été bien malheureux dans sa vie, mais il avait l’impression qu’il allait devoir trouver un qualificatif plus précis. Il songea à « extrêmement », il lui préféra « parfaite-ment », puis il songea qu’il ne fallait jurer de rien. Il s’en tint donc à ce bon vieux « bien malheureux », qui avait déjà fait ses preuves, et qui coulait en bouche avec la facilité d’une vieille ha-bitude.
Langue de Feu s’installa sur un rocher chauffé par le soleil, et réfléchit. Que faire de cet homme à la queue si docile et au ca-ractère si malléable ? Elle n’avait guère envie qu’il se joignît aux soldats, et adoptât leur mode de vie paresseux et fuyant. Ils s’étaient ligués contre elle, voilà ce que c’était, et il y en avait toujours un pour excuser l’absence de ses copains. Il fallait épargner à ce nouveau venu providentiel l’influence néfaste de cette bande de ramollis, totalement incapables de mettre tout leur cœur à la besogner convenablement.
Elle fouilla la garrigue jusqu’à trouver une chèvre crevée, elle l’écorcha, et se souvint qu’elle ignorait comment tanner une peau. Elle explora les réserves jusqu’à trouver une peau de chèvre tannée, et revint jusqu’à l’arbre où elle avait attaché Taste-Cuisses. Elle le libéra, lui attacha la dépouille sur le dos, et lui apprit comment il vivrait désormais, s’il tenait à la vie. Il
– 99 – comprit parfaitement. Il se mêla aux chèvres, observa leurs pe-tites pattes agiles, et regretta ses danseuses le temps de se sou-venir de leurs crocs. Ah là là… penser qu’il fallait se priver du meilleur sous prétexte d’échapper au pire ! Il était bien malheu-reux.
Les jours passèrent, entrecoupés par d’épuisantes visites de Langue de Feu. Un après-midi qu’il s’ennuyait mortellement, à moitié assourdi par les bêlements des chèvres qui sautillaient autour de lui, un claquement sec le figea sur place. Il se retour-na, et vit le crâne de Cent Vingt Dents, posé bien droit sur un rocher, sa mâchoire remise en place. L’ombre dans ses orbites lui sembla profonde, impitoyable. Avec un nouveau claquement, le crâne bondit vers lui, et Taste-Cuisses détala parmi la cail-lasse bien trop dure pour ses genoux et ses paumes, malgré les petits tampons d’herbe sèche qu’il s’était confectionnés. Il avait bien trop peur de Langue de Feu pour oser se redresser. Chèvre il était, chèvre il resterait.
Quand il se pensa hors de danger, il reprit son souffle, puis somnola dans l’odeur du thym. Il se figea quand les claque-ments secs reprirent. Trop proche de lui déjà, le crâne de Cent Vingt Dents se rapprochait encore. Il passa la journée à fuir, et quand Langue de Feu vint le retrouver, il était trop faible et trop effrayé pour lui faire l’amour. Elle le battit longtemps, et il se demanda si elle se fatiguerait un jour. Pourtant, il y eut un ul-time coup de pied, puis le silence, seulement troublé par les ré-criminations de la jeune fille frustrée. Tant mieux, songea-t-il, il ne s’entendait pas gémir.
– Ne refais jamais ça.
– Je… ce n’était pas volontaire.
– Ben voyons. Qu’est-ce qui pourrait bien t’empêcher d’être au mieux de ta forme ?
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Il fondit en larmes.
– Le crâne d’un mort. Il me poursuit en claquant des mâ-choires.
Elle éclata de rire, puis se tut, et réfléchit.
– Je croirais bien que c’est l’excuse la plus stupide qu’on m’ait servie, si cela n’expliquait pas des traces étranges que j’ai vues dans la poussière.
Elle se rembrunit.
– Je vais te le trouver, ce crâne, et je vais lui apprendre à épuiser mon étalon.
– C’est que…
– Quoi ?
– Rien.
Cent Vingt Dents était peut-être un ami, mais il ne valait pas d’être battu ainsi une seconde fois… ni même une première ! Langue de Feu taquina du bout de sa botte ses côtes endolories, le faisant gémir.
– Dors bien, Taste-Cuisses. Un jour sans toi, c’est déjà trop.
Il s’écroula. Le lendemain soir, elle vint à lui.
– Passé une bonne journée ?
– Je n’ai pas bougé.
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– Pour sûr. J’ai trouvé ce crâne sauteur, et je lui ai balancé un grand coup de massue. Je crois bien qu’il est fendu. Je l’ai vu tomber dans un ravin, sa mâchoire volant derrière lui. J’ai ba-lancé quelques pierres dessus pour faire bonne mesure.
Repose en paix, vieux frère, songea Taste-Cuisses. J’aimerais bien en faire autant, d’ailleurs. Ah ! La couche moel-leuse sur laquelle nous digérions, toi et moi, comme je la re-grette ! Langue de Feu le retourna sur le dos.
– Au travail, maintenant.
– C’est que j’ai mal partout.
– Menteur. J’ai tapé partout, sauf là où tu m’es vraiment utile.
Elle le gifla.
– Ne me prends jamais plus pour une idiote, compris ?
Il faut savoir mentir pour survivre, songea le jeune homme.
*
Taste-Cuisses se tenait à quatre pattes, et sommeillait à moitié, dodelinant de la tête sous sa peau de chèvre. Il se réveil-la en sursaut quand il sentit une main se glisser entre ses jambes, et empoigner son sexe si fermement qu’il en cria. Si Langue de Feu se mettait à le torturer en plus de l’épuiser, la vie serait vraiment insoutenable. Il tourna la tête, et vit une paire de jambes bronzées et poilues. Une voix joyeuse cria :
– Eh ! Les gars ! J’ai trouvé un bouc ! Venez voir ça, c’est trop drôle ! Il a une queue juste comme la nôtre !
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– Tu rigoles ?
– Non, regarde !
D’un geste net, il dépouilla Taste-Cuisses de sa peau, et les six soldats éclatèrent de rire. Il s’assit, et il les regarda, ahuri.
– Eh bien ! mon gars, j’ai du noir sur le nez ?
– Je te rappelle ta mère ?
– Ou ton premier amour ?
Il se rapprocha un peu, pour mieux voir leurs armures, car il n’en croyait pas ses yeux : de l’or… de l’argent… des pierres précieuses, fondus en une masse confuse, écrasés plutôt, pour former des cuirasses. Il frissonna en songeant à la puissance né-cessaire pour réaliser de tels amalgames. Il suivit du doigt cer-tains motifs, et réalisa, troublé, que c’étaient des couronnes, des sceptres, de glorieux pectoraux, des colliers, des ceintures, des tiares, et tant d’autres accessoires dont le moindre l’aurait ren-du riche. Un soldat sourit :
– C’est rare qu’un civil aime la quincaillerie. Mais peut-être sont-ce les couronnes qui t’impressionnent ? Moi, je suis duc, impératrice et grand prêtre.
– Moi, je suis trois fois marquis et deux fois roi. Et regarde, là, sur mon dos : une véritable forêt de médailles, écrasées les unes sur les autres. C’est amusant, non ?
Taste-Cuisses se le demanda.
– Alors, mon gars, que fais-tu là ?
– Je… j’obéis à Mademoiselle Langue de Feu.
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Ils le regardèrent avec compassion.
– Voilà pourquoi elle nous laissait en paix…
– Presque en paix, tu veux dire.
– C’est toujours mieux que d’habitude.
Ils soupirèrent tous les six. Taste-Cuisses s’étonna :
– Mais si vous vous embêtez, pourquoi restez-vous là ?
Ils éclatèrent de rire.
– Tu n’as pas visité les lieux ?
– Eh bien… non.
– Tu pourrais le faire, pourtant. Tu es une chèvre, et ces sales bêtes-là se fourrent partout.
– Même dans les maisons. Et ça ne le dérange pas.
– Alors ne te gêne pas.
– Nous, nous ne t’avons jamais vu.
Taste-Cuisses s’enquit :
– Qui est-ce qui n’est pas dérangé par les chèvres ?
– Hé, hé… tu verras bien.
– Ça marche aussi pour les boucs ?
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– Absolument. Tant que tu ressembles à une chèvre, tu ne risques rien : il les adore.
– Même avant cuisson.
– Tu parles… tu te rappelles ce qu’il a fait, quand il a senti notre cuissot ?
– Ne m’en parle pas, et souviens-toi que c’est ton tour de ramasser les pois chiches, veux-tu ? Mieux vaut s’en contenter.
– Avec de petits bouts de lézard, ce n’est pas si mauvais.
Ils finirent de traire les chèvres, puis ils s’éloignèrent. L’un d’entre eux conseilla encore :
– N’hésite pas à jouer à cache-cache avec elle ; elle aboie plus qu’elle ne mord.
– Vraiment ? Elle m’a sauvagement battu !
– Ah ça, sûrement pas.
– Mais je vous jure que si !
– Non, quand elle bat sauvagement, il n’y a pas de survi-vant.
Taste-Cuisses remit sa peau de chèvre, et songea que non seulement il était bien malheureux, mais que personne ne s’en souciait. Il regarda autour de lui, et se demanda ce qu’il décou-vrirait au-delà de la garrigue. Il explora les lieux, et atteignit une plage. Devant lui s’étendait une mer, un océan peut-être. Il était d’une teinte grise désespérément triste. Il le goûta, et le trouva peu salé. Par contre, il ne sentait ni l’iode, ni le poisson. Il scruta les vagues, mais ne vit aucune trace de vie, si ce n’était, très haut
– 105 – dans le ciel, des oiseaux au cri sinistre. Il fit le tour de l’île, et par où qu’il regardât, il ne vit que les flots gris s’étendre jusqu’à l’horizon. S’il avait fait bon dans la garrigue, il régnait sur la plage une atmosphère tiède et humide, et à perte de vue, tout baignait dans une légère lumière grise, évoquant un passé enfui à jamais inaccessible.
Il frissonna, et s’éloigna du rivage. Il était prisonnier d’une île habitée par des fous et des chèvres. Il aperçut alors une mai-son, puis Langue de Feu qui semblait le chercher. Il regarda ses bras couverts de peau de chèvre, et se rua dans le bâtiment. Sans bruit, il s’enfonça dans les couloirs, pensant très fort qu’il était une chèvre. Il faisait agréablement doux, et il se détendit. Il s’assit sur un fauteuil de cuir, et profita du calme.
Une porte s’ouvrit, et il reconnut le bruit des pas de Langue de Feu. Il détala, terrifié, espérant n’avoir pas laissé de poils sur le siège qu’il avait occupé. Il avisa une porte entrouverte, et la franchit discrètement. Il se retrouva dans une grande pièce dont le silence n’était troublé que par le bruit du papier glissant sur du papier, et celui de la plume qui y courait parfois. Il se reposa un instant contre le mur, puis il s’avança, curieux. Il vit un homme aux cheveux gris, vêtu d’un grand manteau noir au col et à l’épaule décorés d’un insigne inconnu, et de bottes noires. Ses traits étaient doux, et ses mains délicates. Il était assis à un bureau couvert d’immenses cartes. Taste-Cuisses toussota, et l’homme lui fit signe de s’approcher.
– Vos habits… n’est-ce pas une sorte d’uniforme ?
– Je suis l’Amiral.
– L’Amiral… mais où est votre flotte ?
– Dehors.
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– Mais… je n’ai vu que de l’eau.
– Nous parlons de la même chose.
– Et vos hommes ?
– Oh ! Vous ne pouvez pas les avoir manqués, ils ne sont que six.
– Mais… un Amiral, pour six hommes et… et…
–… et une furie qui vaut bien une armée ? Sauf quand elle ronronne à mes pieds ? Bien sûr, c’est peu. Mais rassurez-vous : je n’ai pas besoin de plus.
– Pour faire quoi ?
L’Amiral revint à ses cartes. Il les considérait soigneuse-ment, puis y traçait d’étranges signes à l’encre rouge, parfois à main levée, parfois d’un trait soigneux tiré le long d’une règle.
– Je ne vois pas d’île.
– Il n’y en a qu’une, et vous êtes dessus.
– Mais à quoi servent des cartes de navigation, s’il n’y a pas de bateau ?
– L’île flotte, Taste-Cuisses, l’île flotte, poussée par le vent dans ses buissons noueux. Elle vogue, mon ami, elle saute sur les vagues mieux que les chèvres sur les crêtes, elle glisse sur les mers, plus loin que mes goélands.
Taste-Cuisses se dit tout de même qu’il était étrange de vo-guer pour n’aller nulle part.
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– Mais nous n’allons pas nulle part, mon bon. Nous allons remuer, ensemencer, insinuer.
– Mais quoi, et où ?
L’Amiral continua à annoter ses cartes. Taste-Cuisses finit par avouer :
– Je ne comprends rien à ce que vous faites.
– Tant mieux.
– Pardon ?
– Un humain qui comprendrait ce que je fais se sentirait très mal.
– Je veillerai à ne rien comprendre.
– C’est sage.
L’Amiral s’adossa à son fauteuil, et sourit au goéland qui s’était posé sur le rebord de la fenêtre. Il prit une petite sphère de verre, où l’oiseau régurgita de l’eau. L’Amiral amena le réci-pient à ses narines, et huma le liquide comme s’il s’agissait d’un grand cru. Taste-Cuisses décida qu’il n’avait pas intérêt à com-prendre cela non plus. L’Amiral s’enquit :
– Et comment va la vie ?
– Euh… bien.
– Pourtant, j’aurais juré que passer sa journée caché parmi mes chèvres, les mains et les genoux dans leur crottin, pourrait pousser le plus courageux des hommes à une certaine forme de désespoir.
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– Vous… vous êtes informé de ma présence ?
– Évidemment. Il suffit d’observer les gardes pour savoir que Langue de Feu dispose d’un autre amant.
– Mais j’y songe… elle m’avait dit que le seul autre habitant de l’île était… était…
– Son père ? Et vous l’avez tout naturellement imaginé comme ma fille au masculin, avec quelques rides en plus.
L’Amiral boucha la petite sphère, et la rangea dans une ar-moire avec des dizaines d’autres, toutes semblables. Taste-Cuisses remarqua :
– Vous m’avez l’air bien aimable. J’ai peine à croire que vous ayez le moindre rapport avec… avec cette…
–… virago ? Furie ? Tornade à pattes ? Ouragan de feu ?
– Eh bien ! Si vous le dites… je ne saurais vous contredire.
Taste-Cuisses poussa un soupir à fendre l’âme, en songeant à son malheur. Il fronça pourtant le sourcil :
– Mais qu’y a-t-il dans ces sphères ?
– Oh, ce ne serait pas à votre goût… vous trouveriez cela amer, je crois. Et puis, pourquoi vous ferais-je boire alors même que vous êtes déjà enivré de ma fille ?
Taste-Cuisses fondit en larmes, et il lui sembla que le goé-land ricanait. L’Amiral attendit que la crise fût passée, puis lui tendit un joli mouchoir gris, qui ne sentait presque pas Langue de Feu. Taste-Cuisses s’écroula derechef.
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– Vous avez songé à une date pour le mariage ?
Taste-Cuisses regarda l’Amiral avec horreur.
– Le… le… mais je n’ai pas demandé à devenir l’amant de votre fille ! Et j’ai toutes les raisons de croire que je ne suis pas le premier ! Alors, si les autres ne sont pas ses époux, pourquoi le deviendrais-je ? Pourquoi ?
– Parce que cela l’amuserait follement de vous mener à l’autel et de vous passer la chaîne au cou, pour le restant de vos jours. Tout cela sous le regard attendri et un peu flou de son pa-pa chéri.
Taste-Cuisses réalisa qu’il claquait des dents.
– Je… je n’y survivrais pas… pas longtemps, du moins. Ah ! Pauvre de moi !
– Vous êtes bien malheureux ! compléta l’Amiral.
Taste-Cuisses tomba à genoux, et sanglota :
– Sauvez-moi ! Je ne peux plus vivre comme cela ! Chaque fois qu’une chèvre saute, je crois mourir de peur, car je pense que c’est une grenouille, ou pire…
–… le crâne de Cent Vingt Dents ?
– Vous savez cela également ?
– Bien sûr. Il n’y a plus de hasard, quand on entre dans la danse. Quand les femmes sont si belles, et leurs manches si longues, reste-t-il une liberté ?
– 110 –
Taste-Cuisses eut l’impression qu’il sombrait, mais l’odeur d’un remontant le ramena à la réalité.
– Buvez.
– C’est délicieux.
– Deux coups de bâton, une carotte, la recette n’est pas nouvelle. Le dosage, peut-être, porte une touche personnelle.
Taste-Cuisses courba les épaules.
– Allons, allons, si vous êtes lassé de vos malheurs, il ne tient qu’à vous d’en sortir.
– Vous… vous qui savez tout de moi… sauvez-moi !
– Mais très volontiers. Seulement, Taste-Cuisses, vous qui êtes petit, mesquin, lâche et geignard, vous comprendrez sans doute que je ne puis pas vous sauver par pure bonté d’âme. Que ferais-je alors pour quelqu’un qui en vaudrait vraiment la peine ? Ce serait disproportionné. Aussi, mon ami, si vous tenez vraiment à revoir la surface…
Taste-Cuisses crut mourir d’espoir.
– La surface… le monde, le vrai, celui avec un ciel ?
– Celui-là même.
– Que dois-je faire ? Je peux vous proposer n’importe quoi ! J’ai déjà tué un ami, je puis aussi étrangler ma mère ou dépecer ma petite sœur, peu importe ! Laissez-moi partir !
– J’aime vous entendre, Taste-Cuisses. Avec vous, tout est facile. Venez, que je vous explique.
– 111 –
Quand il eut fini, Taste-Cuisses murmura :
– Mais c’est horrible !
– Plus que ma fille ?
–… non.
– Alors, tout est bien. Voyez-vous, je suis sûr que j’aurais pu la faire un peu pire, mais ce n’est pas le sujet de réflexion que je préfère.
Sortir, songea Taste-Cuisses, sortir, avant de devenir aussi fou qu’eux tous. L’Amiral proposa :
– Et si vous cessiez de parodier mes chèvres ? Vous n’en possédez ni la pétulance, ni le cœur sincère.
Taste-Cuisses retira la peau tannée, puis les tampons d’herbes sèches, et faillit demander un sac pour les ranger, mais il se força à les jeter. Il devait croire que l’Amiral savait encore commander à sa fille.
Son hôte le prit par le bras, et l’emmena sur la plage. Taste-Cuisses tremblait de se tenir si près d’un liquide, et de faire tant de bruit, car il craignait que les grenouilles ne le retrouvassent. Et de fait, il ne fut que modérément surpris de les voir arriver en masse, vertes et bondissantes. L’Amiral claqua des doigts, et elles s’assemblèrent autour de lui en un cercle paisible et atten-tif.
– Mes chéries, mes toutes-belles, mes danseuses vertes sous la lune… je suis ravi de vous revoir.
– 112 –
Elles sourirent largement, et Taste-Cuisses sentit son cœur se fendre. Ainsi, elles étaient les toutes-belles d’un autre ? Il re-garda l’Amiral avec mépris, certain qu’il ne les honorait pas aus-si bien que lui. Mais si elles se contentaient d’un second choix, c’était ainsi. Il ne tenterait pas de régater.
– L’avenir vous réserve à toutes un festin sans pareil, un banquet abondant et savoureux. Je vous conseille de jeûner jus-qu’à ce jour, pour que vos papilles s’affinent. Vous l’ignorez peut-être, mais l’usage répété de chair médiocre use les sens.
Elles hochèrent la tête, leurs yeux dorés brillants d’espoir. Taste-Cuisses était inquiet.
– Est-ce de moi que vous parlez ?
– De vous ? Je ne pense pas. Si vous étiez de ceux qui pré-fèrent mourir qu’évoluer, vous ne seriez pas ici. Mais allez sa-voir où votre bêtise pourra vous mener.
Le jeune homme n’eut pas le temps de se vexer, car il en-tendit derrière lui le claquement sec des mâchoires de Cent Vingt Dents. Il fit un bond pour éviter le crâne sautillant. L’Amiral s’agenouilla, et sourit aux orbites vides :
– Je vous promets que nous vous lancerons les restes, et que le sable vous sera doux. Patience, Cent Vingt Dents. Oubliez Taste-Cuisses, qui causa votre mort. Il y a bien mieux à faire sur ces rivages charmants que de ronger le vieil os noir de la ran-cune.
Taste-Cuisses resta bouche bée. Lui ? Causer la mort de Cent Vingt Dents ? Mais si les grenouilles obéissaient à l’Amiral, c’est qu’il les connaissait. Et s’il les connaissait, il les avait pla-cées sur son chemin. Et s’il était heureux de voir Cent Vingt Dents, cela signifiait qu’il… Taste-Cuisses mit le sujet de côté,
– 113 – pour plus tard. En y réfléchissant bien, il découvrirait sans doute que l’Amiral avait maudit sa grand-mère, et que tous ses ascendants n’avaient fait que mener inexorablement à la pauvre victime qu’il était. L’Amiral lui sourit.
– Maintenant que leurs dents sont redevenues des perles aux doux reflets, ne négligez pas d’aller les voir danser sur l’esplanade. Qu’y a-t-il de plus dangereux qu’une femme délais-sée ?
– Cinq dizaines de femmes délaissées… ou un seul vieux fou en manteau noir.
Les mâchoires de Cent Vingt Dents claquèrent sèchement, et l’Amiral sourit paisiblement :
– Voilà, Taste-Cuisses, votre sécurité est assurée. Vous al-lez donc pouvoir vous consacrer entièrement au petit travail que je vous ai confié.
Taste-Cuisses eut un haut-le-cœur : travailler pour vivre… c’était d’une indécence !
– Je me demande à quoi ressemble un sexe mis à vif par trop d’usage… il m’a toujours semblé que ma fille avait tendance à augmenter la fréquence de ses copulations, une fois bien ac-crochée à un amant charmant.
Taste-Cuisses déglutit avec peine, puis demanda :
– Où sont les perles dont vous me parliez ?
L’Amiral s’éloigna le long du rivage, et Taste-Cuisses aper-çut bientôt des huîtres tout juste recouvertes par l’eau. Il s’étonna :
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– Je n’ai jamais vu autant d’huîtres sur un rivage.
– Et ce n’est qu’un début. Chaque fois qu’un soldat préfère la veulerie à ma fille, une huître apparaît. Chacun des cris de plaisir de Langue de Feu fait frémir la chair d’une huître, et une perle y naît. Et chaque fois que son amant jouit sans que pour-tant son cœur puisse se défaire vraiment de la peur, la perle est achevée.
Taste-Cuisses souhaita bien du plaisir aux soldats.
– Et c’est tout le travail que ça vous coûte, à vous ?
– C’est répugnant d’injustice, n’est-ce pas ? Mais je ne suis pas si cruel, et je fais ma part.
– C’est-à-dire ?
– D’abord, c’est moi qui ai dessiné cette ligne de côte si parfaitement adaptée à l’installation à faible profondeur d’autant d’huîtres perlières. Ensuite, je tisse des foulards en pure laine de chèvre, des étoffes translucides, absolument par-faites.
Les yeux des grenouilles étincelèrent, et certaines reprirent forme humaine, pour le plaisir de laisser leurs longues manches légères effleurer leurs visages, et les faire rosir.
– Des foulards… mais pourquoi faire ?
– Parce que la douceur masque le chemin des larmes.
– 115 –