LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
VII Le sourire des pétales
VII
Le sourire des pétales
Cœur de Brume trouvait étrange de contempler l’horizon envahi par la montagne. Il restait tout d’abord stupéfait par la masse formidable qui barrait le paysage, puis laissait peu à peu son regard errer sur les flancs de pierre, découvrir les pins ac-crochés au roc. Le ballet des brumes devenait un loisir, et la montagne semblait coquette, variant sans cesse ses ornements, la manière de draper ses foulards innombrables. L’aube les changeait en mousselines roses, d’un rose qui donnait envie de revenir à sa couche et d’y retrouver sa femme. Cœur de Brume avait vu les joues de vierges s’enflammer dans le matin, et elles avaient couru se trouver un amant ; mais lui-même appréciait trop le feu qui gagnait peu à peu la montagne pour céder au dé-sir. Il restait émerveillé devant sa splendeur, et se prosternait parfois en signe de gratitude. Il avait vu des peintres tenter de rendre la beauté de la montagne, et il les avait pris en pitié, jus-qu’à comprendre qu’ils tentaient seulement de donner l’envie d’aller la contempler soi-même. Il saluait toujours avec gentil-lesse les visiteurs qui venaient pour elle, car il partageait leur ravissement.
Mais la montagne n’était pas que lumière, et par moments, elle couvrait le monde de son ombre formidable. Elle plongeait les collines où vivait Cœur de Brume dans une pénombre qui lui rappelait la nuit, mais une nuit bordée de jour pour peu que le regard le cherchât. Cœur de Brume gravissait en quelques bonds légers le raidillon qui s’élevait derrière sa maison, pour atteindre la crête et revoir le ciel bleu ; mais sa femme et ses en-
– 148 – fants restaient dans l’ombre et se plaignaient d’elle, de cette se-conde nuit qui les affligeait. Sa femme brûlait parfois quelques herbes odorantes sur l’autel familial, et priait pour que le monstre de pierre disparût comme il était venu. Cœur de Brume, lui, se souvenait encore de la peur de son père à l’idée que l’empire s’étendît jusqu’à eux, et que le Général vînt prendre leurs têtes. Il préférait subir l’ombre parfois, et vivre libre, libre d’aller jouir à son gré de la splendeur de la mon-tagne.
Un jour qu’il rentrait vers sa maison plongée dans l’ombre de la montagne, Cœur de Brume ralentit, inquiet, puis s’arrêta. Un instant, il s’était cru perdu, car le chemin qu’il foulait si sou-vent, et le muret de pierre qui le longeait, lui avaient semblé n’être plus que de la caillasse envahie d’herbes folles. Il prit le temps de laisser son regard s’habituer à la pénombre, il revit le chemin sous ses pieds, il se rasséréna, et il reprit sa marche. Derrière lui, il n’y avait plus de chemin, mais il ne s’en aperçut pas, car il ne se retourna pas pour saluer les sommets.
Quand il arriva près de sa maison, il s’étonna de ne pas voir la grange, mais il cligna des yeux, sa vue s’améliora, et il la dis-cerna. Il se demanda ce qui arrivait à ses yeux, et il massa son front endolori. C’était une douleur étrange, comme celle qu’il ressentait jadis quand son père le pressait de mémoriser les prières aux ancêtres, et que les mots lui échappaient sans cesse, tant ils lui semblaient dénués de sens. Les morts s’en allaient comme les jours quand la nuit vient, et il n’en restait rien de plus ; pourquoi parler au jour enfui, qui ne peut plus être vécu ? Il ne l’avait jamais compris, mais il avait exécuté les rites de son mieux, pour satisfaire son père, et retourner jouer.
Sous la véranda, un inconnu lui fit signe, et il s’approcha rapidement, heureux d’avoir un visiteur. Quand il fut assez près, le visage de l’étranger partit en lambeaux, et il identifia sa femme, souriante. Derrière elle, ses enfants étaient flous, et les
– 149 – murs se dissolvaient comme du sucre dans l’eau. Il étreignit sa famille, il respira l’odeur de leurs cheveux tout parfumés par le repas qui cuisait, et il décida de ne pas leur parler de ses pro-blèmes de vue. Au matin, il irait voir le guérisseur.
Cette nuit-là, il dormit mal. Il rêva que le monde n’était presque rien, que quelques couleurs pâles posées sur une peau de porc fine et translucide. Il la tint devant lui en pleine lumière, et les discerna faiblement. Mais l’ombre s’étendit sur lui, et le masque du monde pela. Il s’usa les yeux à chercher les lignes in-fimes qui avaient été des chemins, des puits, des bancs, des maisons et des granges, mais elles se fondaient peu à peu dans le néant. Le jour s’enfuyait, et tout ce qui avait été bâti à sa lu-mière disparaissait avec lui.
Il se réveilla en sursaut, et soupira de soulagement en aper-cevant le ciel étoilé au-dessus de lui. Il se raidit, car c’était le toit qu’il aurait dû voir. Il plissa les yeux, mais rien ne changea. Il tourna la tête, et ne découvrit autour de lui que le sol nu. Pour-tant, il était étendu sur une couche assez confortable. Il s’assit, et réalisa qu’il s’agissait de la totalité de ses vêtements. De l’âtre, il ne restait pas même quelques pierres noircies. Les murs avaient disparu, ainsi que leurs fondations. De sa femme, de ses enfants, des casseroles suspendues au mur et sur les flancs des-quels chatoyait jadis le reflet des braises, pas une trace. Il était seul, avec le vent nocturne qui sifflait entre les collines.
Il ferma les yeux, et tâtonna autour de lui. Plus tôt déjà, ses yeux l’avaient trompé, peut-être le faisaient-ils encore. Mais au lieu du corps chaud de sa femme, des petits visages de ses en-fants, il n’y avait que les pierres froides et les fleurs aux pétales recroquevillés. Il se redressa, il gravit le raidillon, et il attendit le jour en priant pour que la lumière ramenât les lieux familiers, les maisons, les granges, les poules, le bétail. Il voulait revoir les couleurs des légumes dans le potager, l’or du blé ondulant dans
– 150 – le vent du matin. Il voulait prendre entre ses mains le visage de sa femme, et contempler ses yeux.
Au matin, il ne regarda pas l’enchantement de la mon-tagne, la danse des brumes, le scintillement des ruisseaux, la blancheur des neiges teintées de couleurs changeantes. Il fixait son village, et il vit la lumière s’avancer lentement entre les col-lines, dévorer ce qui restait de nuit, et réchauffer peu à peu les pierres qui avaient remplacé son foyer, et celui de ses amis. Peu à peu, il se courba, et il pleura. L’ombre était venue, et elle avait dévoré tous ceux qui avaient vécu en elle. Il serra les poings, sa main se referma sur une plante, et son odeur puissante le frap-pa : si petite, et pourtant si odorante, si intensément vivante. Il la regarda, et la trouva robuste. Elle, l’ombre ne l’avait pas dévo-rée. Il respira ses doigts tout imprégnés de senteur, et il réalisa qu’il était vivant, lui aussi.
Il se retourna, et observa la montagne. Lui, il ne l’avait ja-mais blâmée d’être venue à eux. Mais sa famille… et d’autres vil-lageois… ils n’avaient su que se plaindre et espérer son départ. Il se prosterna, demanda leur pardon, mais quand il osa regarder à nouveau, le village n’était pas revenu, et aucune fumée ne s’élevait plus dans l’air tranquille pour en marquer l’emplacement. Il songea que la montagne aurait été bien ma-gnanime, si elle avait pardonné tant d’affronts après une seule prière.
Il se rendit au village voisin, espérant s’y abriter, mais il ne le trouva pas. Il eût juré qu’il se tenait sur ce qui avait été la place principale, mais rien ne s’élevait autour de lui. Il décida qu’il s’était perdu, et persévéra dans sa recherche, mais plus il s’obstina, et plus il devint clair qu’il n’y avait jamais eu de vie humaine en ces lieux de pierres, d’arbrisseaux et de fleurs. Son chagrin l’égarait, sa mémoire le trompait. Il se souvint alors que la pénombre s’était étendue sur ces maisons aussi, et ne s’étonna plus. Il revint vers son village sans hâte, en prenant le
– 151 – temps de récolter de quoi manger. Les baies étaient nom-breuses, les feuilles tendres et acidulées formaient d’épais tapis, et il déterra quelques tubercules. Il vit des truites dans la rivière, mais ne les pêcha pas, car c’étaient des vies qu’il réclamait, les vies de sa famille et de ses amis, et ce n’était pas en tuant qu’il les obtiendrait.
Il fouilla ce qui avait été le village, et retrouva quelques pierres où se discernaient encore de vagues motifs, et des planches si usées qu’elles semblaient des arbres morts dévorés par la pluie. Il les assembla sommairement pour s’abriter du froid et du vent qui venaient avec la nuit, puis il brûla les herbes odorantes qu’il avait récoltées, et il pria la montagne. Jour après jour, il renforça son abri, il accumula des réserves, et il pria ; mais peu à peu, il réalisa que loin de se rapprocher de lui, loin de se pencher sur ses soucis, la montagne semblait s’éloigner vers le ciel, toujours plus haute. Il quitta son abri, il s’assit sur une colline, il contempla la montagne, et il décida qu’elle lui lançait un défi, qu’il accepta en souriant : il la gravirait, et il lui réclamerait les siens.
Il emplit un havresac de provisions, il noua ses cheveux, se choisit un bâton, et s’avança vers elle. Il s’enfonça dans la pre-mière vallée qu’il aperçut, y longea la rivière, grimpa dans son cours, mais ne put franchir la falaise et sa cascade. Il redescen-dit, et explora la vallée suivante, sans plus de succès. Pendant des jours, il chercha un passage dans les contreforts déchique-tés, puis ses jambes se mirent à trembler, il glissa, et s’assomma sur une pierre. Quand il ouvrit les yeux, il vit l’ombre dans l’étroite gorge où il se tenait, puis le ciel bleu, et loin au-dessus de lui, la blancheur immaculée des cimes. Il regarda ses jambes, et sut qu’elles ne le porteraient jamais vers de telles hauteurs.
Il soupira, et revint lentement vers son village. Il chassa le renard venu s’installer dans son abri, et s’assit, fatigué. Il se re-leva, et déplaça sa cahute sur la colline, de façon à apercevoir la
– 152 – montagne. Il défit certains de ses habits, puis noua et cousit jusqu’à pouvoir marquer le sentier du raidillon d’une longue corde à laquelle s’accrochaient de petits drapeaux triangulaires, un par villageois disparu. Le vent les fit danser, et, dans son es-prit, la musique des jours de fête tourna et sonna. Ah ! Comme il l’aurait fait célébrer, le pardon de la montagne, le retour à la vie des siens ! Il s’endormit au son des flûtes et des tambours, et devant ses yeux, les robes des femmes tournoyaient ; mais rien n’était plus beau que les yeux de la sienne, et son sourire ra-dieux.
Au matin, il sortit de son abri, et contempla les cimes im-maculées de la montagne, ces murs de blancheur qui commen-çaient très bas, juste après les contreforts gris, leurs rares pier-riers, et les quelques prairies d’un vert intense, inaccessibles depuis la plaine, perchées sur le roc. Dans le ciel bleu, il vit un premier flocon, énorme. Il fut suivi par d’autres, qui étaient tel-lement gros, et tombaient si lentement, qu’ils lui parurent des plumes. Il sortit, et les laissa tomber sur lui. Sur ses vêtements, ils fondirent, mais sur sa main nue, ils ne le firent pas. Ils étaient réellement des plumes, légères, duveteuses, et elles se tiédissaient au contact de sa peau. Il saisit délicatement l’une d’entre elles, et la posa au sol : plume, elle resta. Il débarrassa le sol de toute pierre devant son abri, il lissa la terre, et à l’aide d’un caillou pointu, il y dessina des ailes immenses. Il bâtit un enclos de pierres, de planches et de tissus pour protéger son dessin du vent, puis il assembla peu à peu les plumes qu’il vola à la neige chaque jour où elle tomba. Le vent soufflait parfois si fort qu’il pénétrait l’enclos, mais il ne dérangeait pas ses plumes. Au contraire, il en raffinait le motif, car le vent connais-sait bien mieux que Cœur de Brume les oiseaux qui volaient en lui. Le vent se retirait en laissant les orifices qu’il avait pénétrés tout entourés de plumes blanches, que Cœur de Brume ramas-sait avec gratitude. Il n’aurait jamais imaginé qu’il fallût autant de plumes différentes pour faire une aile.
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Quand les ailes furent complètes, il se vêtit aussi chaude-ment qu’il le put sans sacrifier sa légèreté. Il s’était cousu une veste toute rembourrée de duvet, et il frissonna, car elle ne cou-vrait pas son dos. Il bourra ses poches de fines tranches de viande séchée, très salée. Il s’étendit, sa peau nue contre les ailes immenses, et il se cambra de douleur et de surprise quand elles s’ancrèrent en lui, quand ses muscles s’épaissirent, et que les ailes devinrent siennes. Il se releva, et les ailes le suivirent. Lentement, il les remua, puis il les replia pour quitter l’enclos sans avoir à le démolir. Il regarda la montagne, il déploya ses ailes, et il s’envola, emporté par une rafale puissante. Autour de lui, les corbeaux ricanèrent, mais il tenait fermement son bâton, et il fendrait le crâne de tout importun.
Il prit de l’altitude sur les courants ascendants, et fouilla du regard les flancs gris semés de pins, puis les prairies multico-lores et les pierriers tout piquetés de lichens et de coussinets de fleurs. Rapidement, il se lassa de cette quête fastidieuse, et il tourna son regard vers les hauteurs immaculées. Il décida de monter plus haut, toujours plus haut, de découvrir jusqu’où s’élevait le titan, de le surpasser, et de lui commander de rendre sa famille. Il était las de supplier. Dociles, les vents l’emportèrent en une spirale ascendante qu’il finit par croire sans fin.
Il baissa les yeux, et ne vit que de la blancheur se fondant dans les brumes qui rampaient sur les terres. Il leva les yeux, et n’aperçut que la blancheur se découpant sur un ciel d’argent éblouissant, un léger voile posé sur le soleil. Devant lui, un re-plat enneigé sur lequel étincelait un lac cristallin brillant de mille feux. Il y eut un choc, une douleur dans son dos, et il crut que son corps explosait en une pluie sanglante. Il ne voyait plus que du rouge, et des plumes qui s’éloignaient de lui. Il perdit connaissance, et tomba dans le lac qui se teinta de son sang. Ses plumes tachées le suivirent en lents tourbillons silencieux.
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Sur ses longues ailes bleues, Manis plana au-dessus du lac, examinant l’étoile sanglante qui se diffusait peu à peu dans les eaux. Il sourit, car le lac n’était plus un cristal glacé, il avait trouvé un cœur de sang, un cœur décidé à vaincre les nues. Il ef-fleura l’eau, il saisit le corps de l’homme, le débarrassa de ses dernières plumes et de sa veste, puis le replongea dans l’eau, car il saignait encore. Il le ramena jusqu’au rivage en s’amusant de son sillage légèrement rosé, de plus en plus pâle.
Il le posa sur le dos, et le laissa reposer un instant. Il était brisé par sa chute, exsangue, et un trou béait dans sa poitrine. Il le caressa de ses longs doigts noirs, et il soupira, car ses jambes s’étaient fracturées en de multiples endroits. Soigneusement, il entreprit de le remettre en état. Cet homme serait leur berger, patient, doux, les yeux vides et le cœur mort.
*
Cœur de Brume ouvrit les yeux, et vit au-dessus de lui la blancheur de la montagne. L’air était pur et frais, et il se sentait reposé. Il s’assit un instant, ramassa son bâton de berger, puis se leva. Il était temps de s’occuper du troupeau. Il regarda au-tour de lui, mais ne trouva que les chiens, de grandes créatures noires aux longues pattes fines, qui couraient sur la neige avec aisance. Il les trouva gracieuses. Leur pelage noir et blanc res-semblait un peu à de grands manteaux volant autour d’elles, mais il était bien normal qu’elles eussent le poil long, elles qui vivaient dans la neige des cimes.
Pendaran s’approcha de Cœur de Brume, et passa sa main devant le visage de l’homme, qui ne sembla pas l’apercevoir. Par contre, il étendit la sienne pour gratter la tête du Tuan, comme il l’eût fait d’un chien. Effaré, l’aventurier regarda Manis, qui lui sourit poliment.
– Pendaran, je regrette de te causer une surprise excessive.
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– Manis, c’est le sort de tout artiste trop novateur. Il nous voit vraiment comme des chiens ?
– Je dirais qu’il ne voit de nous que ce qui serait adéquat pour des chiens.
– Ne nous entend-il pas parler ?
– Nous devons japper, je suppose.
Pendaran décrivit posément au berger les opérations né-cessaires à le farcir de fleurs de thé et de jasmin, et celui-ci con-tinua tranquillement à regarder la neige.
– Pas de doute… nous jappons. Je me demande s’il nous voit de longues langues roses.
Manis frissonna d’horreur à l’idée d’être affublé d’un tel appendice.
– Pendaran, permets-moi de te rappeler que si nous dispo-sons maintenant d’un berger, c’est à nous de lui fournir un troupeau.
– Et tu m’avais fait le déplaisir de m’annoncer que nous n’aurions pas besoin de chasser l’humain pour cela.
– Crois bien que je regrette de t’avoir déçu, Pendaran. Mais, tout bien réfléchi, nous le chasserons pourtant. Seule-ment, plutôt que de devoir vaincre sa vitesse, nous devrons le débusquer.
– Manis, que veux-tu dire ?
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L’esseulé désigna les flancs immenses de la montagne, du fond lointain des gorges aux sommets invisibles.
– Nos proies sont là, Pendaran, cachées dans les fissures du roc, écrasées par les éboulements, dévorées par les champi-gnons, changées en arbres… ou tout simplement, recouvertes de neige.
– Manis, j’excelle à chasser les vivants. Mais des morts rai-dis par le froid et disséminés dans des champs de neige, com-ment les trouverais-je ?
– Nous aurons de l’aide, une aide aussi blanche que nous sommes noirs. Elle nous les posera sur la neige. Et après les avoir trouvés, nous bâtirons de leurs corps.
L’aventurier soupira.
– Pendaran, je ne peux évidemment jurer de rien, mais je pense que ce sera aussi amusant que de draper ton manteau. Et puis, Kusumah fera le plus gros du travail.
– Eh bien ça ! Qui eût cru qu’il pourrait nous être utile ? Il ne reste plus qu’à vérifier qu’il ne sabote rien.
– C’est avec le plus grand plaisir que je t’accorde le privi-lège de le surveiller.
– Et de le tuer s’il faillit ?
– Et de lui administrer une correction de nature à le rendre utile.
– Manis, tu n’as aucun sens du gaspillage, même quand c’est la seule activité ludique à pratiquer.
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– Pendaran, j’eusse aimé te paraître sans défauts, mais ma perfection est aussi irréalisable que ton aveuglement.
L’aventurier éclata de rire.
– Si je ne puis que le corriger, Manis, je déléguerai cette tâche.
– Pendaran, je serais humilié de te confiner à des travaux incompatibles avec ta nature entière et généreuse.
Ils se sourirent, puis l’aventurier demanda :
– Eh bien ! Et ce troupeau ?
Manis regarda autour de lui, et il pointa le doigt vers un corps gelé, fraîchement sorti de sa gangue de neige.
– Voici l’un des matériaux que nous utiliserons.
– L’un des ? Quels sont les autres ?
– Je les ai entreposés au campement.
Ils retournèrent dans les souterrains qu’ils occupaient, et Pendaran songea une fois de plus que la montagne savait rece-voir, du moins si l’on se contentait d’une absence d’hôte. Ils at-teignirent une porte de marbre noir décorée d’une roue d’argent dont les secteurs étaient tous différents, tous décalés, presque disloqués. Autour d’elle, la roche était fendillée, comme si la roue s’y était glissée de force. L’ensemble avait la beauté des ruines, et leur tristesse aussi, mais il en sourdait une menace diffuse. L’aventurier la connaissait bien, car il avait exploré tout leur domaine, sans jamais oser la franchir. Manis se posa une main sur le cœur, se recueillit, puis arrondit sa bouche et se mordit le poignet. Son sang suinta, noir, et s’éleva en goutte-
– 158 – lettes qui formèrent une brume, puis une fumée. Elle s’étendit sur le marbre, en combla les fissures, et la roue d’argent brisée se remit en place sans que Pendaran pût dire comment elle avait bougé, ni en quoi elle différait précisément. Le veuf effleura la porte qui s’ouvrit sans bruit, et invita son compagnon à entrer.
– Ton sang… noir ? Que lui est-il arrivé ?
– J’ai signé un pacte, Pendaran, et mon sang en est devenu l’encre.
– Tu n’es pas obligé de porter cela seul, Manis.
– Tu sais déjà presque tout, Pendaran. Laisse-moi la liberté de te protéger du reste.
– J’apprécie ta délicatesse, Manis, mais si tu t’effondres, je n’aurai que l’obligation de te soigner. Où sera ma liberté, alors ?
L’esseulé bruissa, troublé, puis murmura :
– Entrons, veux-tu ?
– Bien sûr.
La porte se referma derrière eux. Manis resta immobile un instant, puis il frémit et s’appuya contre son ami, qui l’enlaça.
– J’ai tellement peur, Pendaran… peur de ce qu’Elle me fe-ra si Elle apprend que… que j’ai… je suis certain qu’Elle peut nous infliger bien pire que ce qu’Elle nous impose déjà…
– Vraiment, Manis ? Et pourquoi ne l’aurait-elle pas fait ?
– Je… je ne sais pas…
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– Ne sous-estime pas Keraian Tuan, Manis. Il a toujours été de taille à nous protéger d’elle, et il continuera. Ne perds pas la foi, mon ami. Ton sang est noir, mais ton cœur… ton cœur ruisselle de l’argent le plus vif.
– Je… merci, Pendaran.
Il se tut, mais il tremblait encore, et ils se laissèrent glisser au sol. Ils mêlèrent leurs jambes pour s’entourer du rempart de noirceur qui rassurait Manis, et celui-ci finit par murmurer :
– J’ai peur de ce que je deviens, Pendaran. Peur de ce que je fais… peur de le réussir, et peur de mal le faire… peur de perdre l’amour de Rengganis… peur de ne jamais la revoir…
– Moi aussi, j’ai peur.
– Toi ? ! Tu as peur ? Toi, Pendaran ?
– Bien sûr, Manis. Je sais qu’il y a des risques, et cela m’effraie. Mais je refuse de m’offrir tout entier à ma peur. J’accepte sa présence, puisque je ne peux l’éliminer, mais je m’accorde le plaisir d’agir malgré elle. Si cela devenait impos-sible… j’aviserais. Mais pour l’instant, cela reste gratifiant.
Le veuf avait cessé de trembler. Il modifia la position de certaines de ses jambes pour se laisser plus de place, il réfléchit, puis, lentement :
– J’avançais, Pendaran, sans être conscient de mes vic-toires. Je ne voyais qu’une latence entre mon audace et le châ-timent. J’avais oublié d’être fier de moi.
– Et pourtant, tu as de quoi. Quel Tuan a jamais osé faire passer l’amour et le bonheur avant la fidélité à la tradition ?
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Manis se serra contre son ami, et souffla :
– C’est si bon de trouver le réconfort dans tes bras… cela ne te coûte pas trop d’effort ?
– J’aurai tout entendu, sais-tu ? J’aime beaucoup te rendre le sourire, Manis.
– Merci, Pendaran. Cela règle un autre de mes problèmes.
– Lequel ?
– Je… je craignais d’être tenté de revenir voir Verte Bruine… pour lui parler… de moi… il a une manière de m’accueillir… de m’écouter… j’ai envie de me livrer à lui, de tout lui dire, pour qu’il m’aide, pour qu’il m’aime.
– Et c’est un mal ?
Manis ferma les yeux, et des larmes coulèrent sur ses joues. Pendaran lui caressa la tête.
– Je vais essayer de deviner, Manis… se pourrait-il que nous ayons besoin d’être très légèrement incorrects à l’égard des Seferneith, dans un avenir hélas trop proche ?
L’esseulé se mit à sangloter.
– Manis, Manis… tu n’iras plus le voir, voilà tout. J’irai à ta place, et moi, je ne risque pas de lui en dire trop, car je ne sais pas grand-chose, quoi que tu puisses prétendre. Et dès mainte-nant, je considérerai mon ignorance comme un avantage, puis-qu’elle me permet de te soulager.
– Merci, Pendaran… mais je lui en ai peut-être déjà trop dit.
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– T’es-tu pris une avalanche sur la figure récemment ?
– Pendaran… non, et tu le sais bien.
– Alors, la montagne considère que tu as fait du bon tra-vail. Calme-toi, veux-tu ?
Manis soupira, et essuya ses larmes. L’aventurier lui cares-sa la joue.
– Manis, pourrais-tu te souvenir ce que t’a dit Keraian Tuan ? Tu n’es pas seul.
– Je déteste l’idée que nous pourrions nuire aux Seferneith.
– Nous les préserverons le plus possible, Manis. Nous avons toujours su soigner nos troupeaux, et nous n’avons jamais rien côtoyé d’aussi beau que les Seferneith. Moi aussi, j’ai été séduit par leur charme, Manis… et je ne leur nuirai que si notre survie l’exige.
– Merci, Pendaran.
L’esseulé se releva.
– Continuons, maintenant, veux-tu ?
– Bien sûr que je le veux. Depuis le temps que je me de-mande ce que tu ranges là ! Et aucun de tes fidèles ne me dit rien s’il n’a pas ton autorisation de le faire… je suis ton bras droit, disent-ils, pas ton oreille droite.
– Je suis absolument désolé, Pendaran. J’ai tellement peur qu’un traître ne ruine notre projet…
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– Je n’ai pas critiqué tes méthodes, Manis, j’ai exprimé ma frustration, c’est tout, et j’ajouterai qu’elle est très supportable.
– Pendaran, je suis indiciblement heureux de constater que ton courage et ton audace ne font que compléter une délicatesse et une courtoisie parfaites.
– Manis, je suis ravi que ma modeste compagnie puisse faire couler de tes lèvres des compliments si délectables qu’il n’importe même plus de savoir s’ils sont mérités ou non.
Le veuf bruissa, touché.
– Regarde, voici le premier des deux ingrédients que je range ici.
Pendaran aperçut des humains naturalisés, leur peau lui-sante et satinée noircie par un long séjour sur la Lune Noire. Il reconnut des œuvres prélevées dans la collection de Manis et Rengganis, et admira celui-ci de pouvoir faire passer l’amour avant l’art, alors qu’il avait tant chéri ces pièces, alors qu’elles étaient les lieux mêmes qui lui étaient coutumiers, les visages familiers de son foyer. Il réfléchit, mais ne trouva rien qui eût pu mieux symboliser la Lune Noire, la mort et le néant qui y at-tendaient chacun.
– Voilà un prélèvement qui a dû demander une infinie dis-crétion. Personne, jamais, n’a fait voyager ses collections hors de la Lune Noire.
– Je le sais bien… heureusement, nous les utiliserons en quantités infimes, et cela minimise nos chances qu’Elle nous remarque.
– Voilà donc le premier ingrédient. Et l’autre ?
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Manis se détourna des étagères de marbre noir où repo-saient les humains au sourire immuable, et mena Pendaran jus-qu’à des rayonnages de bois sculpté qui abritaient des morts beaucoup plus récents. Ils semblaient endormis, et il en émanait une impression de calme serein. Leurs corps étaient tout emplis de pots-pourris de pétales de fleurs, qui se voyaient par les jours sinueux pratiqués dans leur chair, seulement fermés de fils au tissage subtil. Certains mélanges aux couleurs délicates s’assortissaient à des peaux blêmes, tout juste teintées par en-droits d’un peu de rose, de mauve, de bleu pastel ; d’autres étaient de couleurs vives, et retenus par des peaux frottées d’épices, les bruns, les ors, les orangés, les rouges, les verts, les blancs, les noirs composant des masques magnifiques. Manis expliqua :
– Ce sont les restes des prisonniers qui meurent pour ali-menter le jardin des Seferneith.
– Et qui les embellit ainsi ?
– Le guetteur du jardin, et son jeune protégé. Cela lui oc-cupe les doigts, et il ne se plaint plus de l’ennui.
– J’en suis ravi pour lui, car il était trop compétent pour se contenter de surveiller un jardin. Je veux bien que quelques ta-lents soient gâchés pour une cause, mais moins ils sont nom-breux, mieux je me porte.
– Je suis allé les voir travailler, et je les ai trouvés ravis-sants. Suling ramène à pleines brassées des fleurs du jardin, et l’enfant les adore, car elles sont si douces qu’il n’y trouve nulle écharde, et qu’elles sentent très bon, meilleur que les rares fu-mets qui s’échappent de la cuisine. Et les épices sont si belles ! Ils se tachent les doigts de ces poudres aux couleurs magni-fiques dont ils frottent les chairs pâlies, pour les raviver jusqu’à l’aube, pâle encore, ou jusqu’aux jours les plus intenses.
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– Je suis heureux que tu aies fini par trouver du charme aux couleurs, Manis. Elles te choquaient, t’en souviens-tu ?
– Bien sûr, elles étaient tellement diverses que j’en avais mal à tête ! Mais maintenant, je m’y suis fait… et ces bâtonnets si savoureux dans le jardin de Verte Bruine me font encore pointer les stylets rien que d’y penser.
Manis savoura son souvenir un instant, puis :
– Chacun d’entre nous aura besoin d’un mort noir et d’un mort fleuri.
– C’est six mains qu’il nous eût fallu, plutôt que six jambes.
– J’ai prévu des harnais.
– Sais-tu que tes talents d’organisateur me semblent de plus en plus convaincants ?
Ils ressortirent, et Manis referma soigneusement la porte. Pendaran s’étonna :
– Mais pourquoi tant de précautions ? Ces morts sont très beaux, mais qui parmi nous les volerait, s’il les sait utiles à nos projets ?
– Ce ne sont plus seulement des morts, Pendaran, mais des objets rituels. Ce lieu confine leur puissance.
– Les morts reposent sous scellés et nous dormons en paix, c’est ça ?
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– C’est cela. J’aurais regretté de vous offrir des conditions d’hébergement de qualité inférieure, alors qu’il était si simple de séparer les invités du personnel de second ordre.
L’aventurier cliqueta, amusé. Ils quittèrent le campement, et revinrent près du corps déneigé. Manis annonça :
– Voici comment nous allons procéder.
Pendaran le regarda faire avec attention.
– À moi ! Tu me diras si c’est bien ce que tu veux.
Il se mit à la tâche en sifflotant gaiement. Manis n’avait touché qu’un bras du mort des neiges, mais lui-même était d’humeur à le dépiauter complètement. Il rangea soigneuse-ment les os, choisit celui qui l’inspirait le plus, puis le fendit, et y glissa une fleur prélevée dans le corps d’un prisonnier. Il huma le mélange, qu’il trouva délicieux. Il appréciait et la porosité de l’os, et le velouté des pétales. Avec un pincement au cœur, il dé-coupa un peu de la peau sombre du mort de la Lune Noire. Il le manipula avec délicatesse, car c’était tout de même un morceau d’œuvre d’art, patiné par le temps et la nuit. Il examina le résul-tat, le montra à Manis, et celui-ci convint :
– Le résultat est exquis, Pendaran ; il démontre une fois de plus que la hardiesse ne s’oppose pas à la précision.
L’aventurier prit une poignée de neige, et la modela sur l’os avec une aisance qui le surprit. Rapidement, il tint en mains le long rachis blanc d’une plume, légèrement veiné, translucide ici, opaque et scintillant ailleurs. Il fut tenté de l’allonger encore, mais la neige refusait de tenir à un bout comme à l’autre.
– Je pense que c’est normal, Pendaran, elles choisissent elles-mêmes leur longueur.
– 166 –
– D’accord. Nous sommes donc plus des accoucheurs que des créateurs.
– C’est fort probable, effectivement.
– Peu m’importe, si les bébés sont assez beaux. Je conti-nue.
Il aida la neige à s’assembler en barbes, garnissant le rachis jusqu’à faire naître une grande plume blanche à l’axe lisse et lui-sant, sans plus trace d’os, de fleur, de chair noire. Le vent la souleva, elle frémit, ondula avec une souplesse gracieuse, sans que Pendaran pût reconnaître nulle part la rigidité de l’os. Elle se redressa, et vacilla légèrement, anxieuse. Elle tourna sur elle-même, sentit la plume que Manis avait créée, et s’en rapprocha en glissant à la surface de la neige. Elles ondulèrent, comme si elles se reconnaissaient, se tinrent très proches l’une de l’autre, et cessèrent presque de trembler. Elles semblaient heureuses de bouger en même temps, dans le même vent, et bruissaient plus fort encore quand leurs bords se frôlaient.
– Il est temps de les remettre au berger, qui les promènera sur la montagne.
– Manis, je suis au regret de te manifester mon incompré-hension. Pourquoi un humain devrait-il guider ces plumes vers les hauteurs, alors même qu’il titube sur des jambes branlantes et que nous volons ?
– Il semblerait que celui qui ouvre le chemin doive différer de celui qui le fermera.
– On a toujours besoin d’un plus débris que soi…
– Oui.
– 167 –
– Et pourquoi des morts, Manis ?
– Pour leur envie de vivre, si forte qu’elle anime la neige en plumes, qu’elle donne la souplesse même à un os gelé.
– Une envie de vivre… dans un mort de la Lune Noire ?
– La vue du pire fait courir plus vite vers le meilleur… quand la noirceur est si restreinte qu’elle ne crée pas de déses-poir.
– Des objets rituels, disais-tu ? Je veux bien le croire ! Je ne te savais pas enchanteur.
– Je n’aurais pas l’outrecuidance de me prétendre plus que modeste exécutant d’un rituel divin, Pendaran.
Celui-ci songea que Manis était si petit et si fragile quand il se tenait ainsi, la montagne immense derrière lui ; puis il regar-da le berger s’éloigner, précédé des plumes qui se tenaient bien droites, et se balançaient au gré du vent. Ils gravissaient une lé-gère pente quand une plume se planta dans la neige et s’abaissa au ras du sol.
– Mais que fait-elle ?
– Elle s’installe.
– Pardon ?
– C’est là notre rôle actuel, Pendaran. Nous sommes priés de créer des plumes, de les confier au berger, et de les laisser s’installer où bon leur semblera sur la montagne. Nous aurons peut-être besoin de corriger leurs insertions, afin qu’elles soient arrangées avec soin.
– 168 –
– Et sais-tu pourquoi nous fabriquons ces plumes ?
– Non, Pendaran. Désires-tu que j’invente une explica-tion ?
– Je te remercie, Manis, mais ce ne sera pas nécessaire. Cependant, j’ai beau réfléchir, je ne vois pas en quoi cela nous aiderait à vaincre Induk Marah.
– Pendaran, je suis au regret de te dire que je l’ignore éga-lement ; mais je suis en revanche certain qu’il est extrêmement judicieux de suivre ce genre d’ordres.
– Des mystères, toujours des mystères !
L’esseulé se sentit inquiet.
– Pendaran, tu ne vas pas te décourager ?
– Oh, non, car j’apprécie ces plumes. Elles savent mêler les charmes de chacun en un tout si beau quand la lumière y crée des irisations, et leur chant, Manis, leur chant dans le vent est doux à mes oreilles.
– J’en suis ravi, Pendaran. Je n’étais pas certain que la taxidermie syncrétique serait à ton goût.
– Elle l’est. Un peu d’humain, un peu de Seferneith, et un peu de Tuan… mais seulement les œuvres les plus noires, la chair même des ténèbres.
Manis se demanda si le sens de l’observation de Pendaran était parfois pris en défaut. Il remarqua :
– Je ne vois pas ce qu’il y a de Seferneith dans tout cela.
– 169 –
– Ah, Manis… des prisonniers morts pour les nourrir, tout bourrés de fleurs parfumées cueillies dans leurs jardins ? Il n’y a bien sûr aucun rapport… avec rien… c’est sûrement pour cela que nous n’utilisons personne qui n’ait été tué par la montagne, les Seferneith ou nous-mêmes…
Il éclata de rire, puis reconnut :
– Je n’aurais pas pensé que les dieux faisaient la révolution en manteau à plumes.
– Et toi ? Ne passes-tu pas une partie de ton temps à cro-quer les motifs du manteau que tu comptes porter le jour où nous… où nous…
– Où nous commencerons vraiment à nous amuser.
– Pendaran, j’admire un peu plus chaque jour ton art re-marquable de la définition arrangeante.
– Manis, le langage est un art de l’émotion. Si je tiens à te paniquer, je puis le faire en un mot ; et si je désire te calmer, une phrase de longueur déraisonnable suffira peut-être.
Le veuf frissonna, car il n’avait pas besoin d’aide pour être terrifié. Rien que de penser à toute cette blancheur, et lui si noir, ni vulnérable…
– Et si minuscule que nul ne te voit, sinon un abruti qui te prend pour son chien.
– Ah ! Pendaran ! Merci pour ce réconfort si bien adminis-tré !
– 170 –
Manis eût aimé en savoir plus, mais la montagne s’était murée dans un silence vertigineux. Les Tuan lui donneraient des plumes, puisqu’elle en voulait. Peut-être était-ce culturel, car elle était le dieu des Seferneith, et que ceux-ci incluaient vo-lontiers des plumes dans leur décoration. Peut-être que Penda-ran avait raison, peut-être se faisait-elle belle avant le combat. Il se demanda s’il n’allait pas ajouter quelques plumettes au bord de son manteau, à tout hasard ; puis il essaya d’imaginer Ke-raian Tuan paré de plumes, et renonça à son projet avec un sou-pir. Ils n’étaient pas tous des oiseaux de paradis.
L’aventurier jaugea l’immensité blanche de la montagne.
– As-tu une idée de la superficie à couvrir ?
– Cela ne concerne que ce pic.
– Ah… bah. Si je meurs d’ennui, je serai dispensé de la suite, je présume. Ce n’est pas comme si tout allait vraiment mal.
Il consola Manis qui bruissait, désolé de lui infliger une tâche fastidieuse. Pour lui prouver son entrain, il se remit au travail, et trouva les plumes si belles qu’il finit par oublier de dormir, trop heureux de contempler la prochaine de ses œuvres. Son ami s’inquiéta pour lui, et le sous-entendit avec délicatesse.
– Pendaran, à quoi bon une couche sur laquelle nul ne re-pose ?
– Manis, je suis bien mieux ici à créer des plumes que dans mon atelier à empailler des humains, aussi beaux qu’ils puissent être ! Et tu voudrais que je dorme ?
– Mais, Pendaran… Kusumah craint que tu ne te lasses, si tu ne fais que cela…
– 171 –
– Manis, je te prierais de ne pas violer sauvagement les lois de la physique.
L’esseulé bruissa, troublé, et s’il parvint à contenir ses mains, ses pieds délicats dessinèrent une myriade d’empreintes dans la neige. L’aventurier observa le résultat avec intérêt.
– Pas mal. Tu devrais faire de la dentelle, sais-tu ?
– Pendaran, je t’en prie… je suis bien incapable de… de… de m’apparier indélicatement avec qui que ce soit, surtout une loi.
– Bien sûr. Je disais seulement que si je prends la peine de me tenir hors de portée de voix de Kusumah, ce n’est pas pour qu’on me rapporte ses paroles.
– Pendaran, un esprit assez peu malintentionné pourrait penser que tu ne l’apprécies guère.
– Et un esprit délicat comme le tien ferait mieux de ne pas me demander ce que je lui souhaite ; mais j’aurai l’élégance d’attendre que quelqu’un d’autre se charge de m’en débarrasser, puisqu’il est ton allié.
Le veuf se laissa tomber dans la neige, et Pendaran se pen-cha sur lui, le plongeant dans une ombre rassurante.
– Manis, laisse-moi travailler à mon gré. Quand mon en-thousiasme sera retombé, j’adopterai un rythme moins soute-nu ; et je me moque bien que Kusumah pense que j’ai l’ardeur du novice. Il n’est pas expérimenté, il s’est juste empaillé lui-même par mégarde, et, depuis, n’importe laquelle de ses œuvres est plus adaptable que lui.
– 172 –
– Je ferai selon ton désir, Pendaran. Mais si je puis me permettre d’exprimer mon opinion…
– Je t’en prie, Manis. J’écoute avec mes oreilles, pas avec mes mains.
–… je préférais l’époque où la courtoisie masquait un peu mieux les accrocs de nos relations.
– Manis… es-tu vraiment inquiet pour moi, ou fais-tu une crise de conformisme ?
– Je suis inquiet. Tu es… surexcité.
– D’après les normes tuan, Manis, d’après les normes tuan.
– Mais tu es un Tuan ?
– Ah oui ? Écoute, Manis, installe-toi bien et rappelle-moi à quoi doit ressembler un Tuan, d’après les règles si pures en vi-gueur sur notre Lune. Si jamais tu constates quelques diffé-rences, n’hésite pas à t’en souvenir. Si jamais tu devais observer une majorité de différences, n’hésite pas à conclure.
Manis énuméra avec élégance, mais en bégayant de plus en plus, ce qu’aurait dû être un Tuan, puis il soupira.
– Oui ?
– Non seulement tu n’es pas vraiment un Tuan, mais je ne suis plus sûr d’en être un non plus.
– À la bonne heure.
– Je te demande humblement pardon ?
– 173 –
– Je dis que c’est tant mieux.
– Je n’en suis pas convaincu, Pendaran.
– Alors fais le même test avec ce que tu sais de Keraian Tuan, mais assieds-toi d’abord, je n’ai pas envie d’aller te récu-pérer dans une congère en contrebas.
Manis s’assit soigneusement, car il ne désirait pas déparer ce qui était de fait l’atelier de son ami. Il réfléchit, resta long-temps les yeux dans le vide, puis soupira.
– Pendaran, je t’accorde volontiers que dans une société stagnante, un révolutionnaire est, hélas, condamné à encourir une légère accusation d’asociabilité.
– N’est-ce pas ?
L’esseulé songea à se relever, mais n’en trouva pas le cou-rage. Il préféra aider Pendaran à coller de la neige sur ses plumes. Celui-ci finit par dire :
– Au fait, Manis… si tu tiens absolument à ce que je m’étende, tu as intérêt à améliorer ma couche, puisque tu te soucies d’elle.
– J’en serais ravi, Pendaran. Que pourrais-je y ajouter pour qu’elle soit plus attirante ?
– Toi. Tu es si doux, Manis, que les soucis et les tensions me quittent… ta bouche même me paraît sucrée… et il est si fa-cile d’imaginer dormir, après avoir connu le plaisir dans tes bras. Tu es très compatible avec le repos, sais-tu ?
– Pendaran, je suis absolument conscient du fait que notre projet nous demande énormément à tous, et je suis totalement
– 174 – disposé à m’occuper en priorité de ta santé. Si tu penses que je puis t’être d’une quelconque aide pour trouver le sommeil…
Il détourna la tête.
– Oui ?
– J’en suis heureux.
Pendaran regarda autour de lui, et songea qu’il adorait le monde, si vaste et si surprenant. Manis, heureux… les pieds dans la neige d’une pente nue et vertigineuse, sur une montagne si grande qu’ils n’en voyaient ni le pied, ni le sommet… sa peau chatoyant sous un soleil qui l’avait terrifié jadis… passant ses journées à fabriquer des plumes dont il ignorait la fonction, lui qui s’angoissait jadis du moindre mystère… et occupé à gérer patiemment des équipes de Tuan, lui qui avait toujours détesté les complications, lui qui s’était réfugié dans la simplicité. Ma-nis, si loin de tout ce qu’il avait été… heureux pourtant.
Pendaran considéra la plume qu’il fabriquait.
– Il y a une période de grâce chez chaque œuvre, Manis… quand le matériau a cessé de se plaindre, et que les critiques ne pleuvent pas encore, car elle est inachevée… si nous en profi-tions pour me mettre au lit ?
Ils retournèrent au campement.
*
Il semblait au berger que le nombre de ses chiens augmen-tait jour après jour, et c’était tant mieux, car le troupeau gran-dissait. Certes, ses plumes finissaient toujours par se coucher dans la neige et s’y fixer, mais même ainsi, elles lui demandaient bien du travail. Elles étaient à la mesure des vastes flancs de la
– 175 – montagne, et certaines pennes étaient bien plus hautes que lui. Même les petites boules de duvet qui se glissaient entre ses jambes étaient de bonne taille, et il aimait les caresser. La mon-tagne avait bien raison de remplacer ses neiges froides et trop vulnérables au vent, qui lui volait des écharpes entières, par des plumes lisses où naissaient des reflets délicats. Il adorait son troupeau, car des plus petites aux plus grandes, elles étaient si légères, si fragiles, si douces qu’il n’aurait pas pu les abandon-ner ; et leur bruissement dans le vent léger lui était la plus douce des musiques.
Souvent, les chiens lui semblaient chargés, mais c’était bien normal : il ne les nourrissait pas, il leur fallait donc chasser. Il ne prêtait pas attention à leurs proies, et les Tuan pouvaient transporter les morts en toute tranquillité. Certains ramenaient les morts déterrés de la neige jusque dans les ateliers, d’autres s’aventuraient dans les vallées de basse altitude pour cueillir les défunts tombés entre les rochers. Certains des cadavres s’étaient fondus dans le paysage, et il fallait retrouver leurs os devenus autant de champignons blafards, de racines tortueuses ou de troncs écorcés usés par la pluie. Parfois encore, ils s’étaient mués en tapis de mousse très verte, mais dure, coriace, qu’il leur fallait arracher en lambeaux ; en fougères aux longues tiges brunes et sèches, ou en prêles rugueuses crissant sous l’ongle. Ils les ramassaient, les ramenaient dans les hauteurs, et les lais-saient refroidir sous une couche de neige. Kusumah soupirait parfois en voyant un Tuan avec un œillet d’un rose intense pi-qué dans son manteau, ou une feuille émeraude posée sur la noirceur de son armure, mais il se forçait à se taire.
*
Ce matin-là, Cœur de Brume peina à se lever. Il étendit la main vers son bâton, mais son contact, son poids même, ne le réconfortèrent pas. Il savait bien que le troupeau attendait, mais ne trouvait pas le courage de se redresser. À quoi bon ? Dans
– 176 – quel but ? Un chien s’approcha de lui, mais il ne bougea pas, car peu lui importait le désarroi de la pauvre bête. Il lui semblait être venu pour tout autre chose qu’une vie de berger solitaire. Il s’arracha pourtant à sa couche, péniblement, et avança de quelques pas, s’aidant de son bâton. Les plumes s’assemblèrent autour de lui, inquiètes.
Manis soupira : ainsi, même les morts avaient besoin d’une raison d’agir, d’un sens à leur vie, s’il pouvait le dire ainsi. Il leva la tête vers la montagne, et une brume se forma peu à peu, une brume glaciale qui le fit frissonner. Son armure noire se couvrit de givre selon des motifs d’une spontanéité troublante, et il pré-féra s’enfouir sous la neige. Il ne faisait jamais trop froid sous ce linceul blanc ; seulement, il s’y endormait très facilement, les mains serrées autour de ses jambes, et le dos caressé par les longs doigts fins de Rengganis. Il rêvait qu’il racontait à Demi-Lune toutes les beautés de la vie des Tuan, et les yeux de celui-ci brillaient, épargnés par la nuit.
Le berger vit arriver la brume, et la montagne disparut, noyée par la blancheur. Peu lui importait, car il ne désirait plus marcher. Il savait parfaitement où aller, mais ne s’y rendrait pas. Il resta immobile, appuyé sur son bâton. Autour de lui, les plumes se couchèrent une à une, et il entendit leurs souffles tranquilles, le vent qui les traversait en bruissant. Dans le trou béant où s’était niché son cœur, le gel créa peu à peu une rosace de glace. D’abord blanche, elle devint bleutée, puis violacée, ro-sée enfin. Il lui sembla qu’elle frémissait, et il se rappela avoir aimé. Un être semblable à lui, mais plus gracieux, et de petites créatures qui avaient couru en tous sens. Celles-ci, il les con-naissait, c’étaient les plumes dont il était le berger, qu’il menait sur les hauteurs immaculées. Mais celle-là… celle-là lui man-quait, et il soupira.
La brume se déchira, et il crut discerner un mouvement sur une pente illuminée de soleil. Il regarda les plumes autour de
– 177 – lui, mais il n’en avait perdu aucune. Cela l’aurait étonné, car elles étaient dociles et douces, et n’allaient nulle part sans lui. Il scruta la neige scintillante, et perçut à nouveau un mouvement. Il fit un grand geste du bras, et plus rien ne bougea. Des traces de pas apparurent, descendant la pente, comme si une créature courait vers lui à grands bonds joyeux. Elle s’arrêta devant lui, et, tout d’abord, il ne la vit pas. Elle releva un peu plus ses pau-pières aux très longs cils blancs, révélant des yeux verts et obliques, des yeux sans pupille, d’un jade mat et laiteux. Il ad-mira son petit nez, dont les narines ne s’ombraient que de gris pâle. Elle était si claire qu’il s’étonna de voir pendre de sa toque de fourrure une petite queue blanche au bout teinté de noir. Il contempla, fasciné, cette touche infime de noirceur profonde, jusqu’à ce qu’elle lui touchât l’épaule de la main.
Il la regarda, elle lui sourit, et lui tendit une hermine tota-lement blanche, à l’exception d’une petite tache noire tout au bout de la queue. Souriant, Cœur de Brune tua l’animal, et l’égorgea sur la poitrine de la femme, lui dessinant un cœur de sang. La tache frémit, puis se mit à battre, et disparut peu à peu, engloutie par la blancheur. Les yeux de la femme brillaient maintenant, et le berger sut qu’il les verrait jusque dans la nuit la plus noire.
– Je suis Cœur de Brume, le berger de ces plumes.
– Je suis Blanche Hermine, et c’est moi qui les fais naître.
Ils se sourirent, puis revinrent à leurs tâches respectives. Par instants, ils se cherchaient du regard parmi les pentes en-neigées, et se saluaient, se réjouissant du moment où ils se re-verraient. Manis émergea de la neige le temps de vérifier que tout allait bien, puis se rendormit pour rejoindre sa propre fa-mille. Si la femme de neige voulait aimer un mort qui marchait, c’était son droit. Tant qu’elle continuait à fouiller les flancs étin-celants de la montagne pour déterrer les morts, peu importait. Il
– 178 – trouvait plutôt rassurant que la montagne tolérât les loisirs et l’amour, quand elle y était contrainte.
Blanche Hermine courait sur les neiges, ses yeux ombrés de longs cils blancs, et aucune blancheur ne pouvait l’éblouir. Elle se laissait guider par l’angoisse des morts, si atroce qu’elle perçait leurs gangues de flocons. Leurs corps ne bougeaient plus, mais leurs esprits pleuraient leur vie enfuie, et leur repos encore inaccessible. Elle les déterrait, leur souriait, et ils se cal-maient le temps de l’écouter. Qu’ils se montrassent dociles, et ils auraient chacun ce qu’ils désiraient, une vie pour s’ébattre, ou une couche obscure pour s’étendre enfin, et oublier le monde. Elle rendait à la neige ceux qui refusaient de se rendre utiles, certaine que le temps, le froid et l’impuissance les convain-craient sans peine.
Elle laissait aux chiens les morts dévorés par l’ombre que la montagne portait sur les plaines, car leurs cercueils de neige étaient d’une teinte bleutée qu’ils savaient repérer sur les flancs si blancs. Et parfois, au surplus, ils étaient signalés par de longues ficelles portant des triangles gaiement colorés, brodés d’or et de soie. Les Tuan y reconnurent des portraits du mort qui gisait là, de vifs souvenirs de sa vie enfuie, fêtes de village, moissons, traites de vaches et amours. Ils les collectionnèrent, et les échangèrent. C’étaient de ravissants jouets, mais Manis leur trouvait une cruauté froide, comme si la montagne dissé-quait les vies qu’elle emportait, et qu’au lieu de garder ce qu’elle y découvrait, elle rejetait tout, comme autant de petits triangles méprisables. L’esseulé se demanda si ceux qui les chérissaient seraient méprisés, eux aussi, mais il préféra ne pas y penser. La plupart de ses compagnons peinaient à se contenter du charme du silence et de l’immensité, et il n’avait rien de mieux à leur proposer en guise de loisirs.
*
– 179 –
Cœur de Brume s’installa dans une combe ensoleillée, où le vent n’entrait pas, où la chaleur était forte, et y laissa le soleil le réchauffer jusqu’aux os. Son cœur de glace ne fondit pas, mais il en suinta un liquide rosé qu’il essuya distraitement. Blanche Hermine, elle, préférait fuir la chaleur, se tenir dans l’ombre froide des crêtes. Elle lui tint pourtant compagnie aussi long-temps qu’elle le supporta, puis rappela doucement que ce n’était qu’au cœur de la blancheur qu’elle-même se réchauffait vrai-ment. Il lui sourit, heureux de sa franchise, même s’il savait déjà que c’était dans les hauteurs glacées qu’elle se sentait le mieux. Il était temps de reprendre leur chemin vers le ciel bleu sombre. Pour elle, il rassembla son troupeau de plumes. Pour elle, il ti-tuba péniblement sur ses jambes fragiles. Et quand elle reprit sa course, il oublia son infirmité, certain qu’ils monteraient tous deux, plus haut, toujours plus haut.
Cœur de Brume tomba, et s’étonna de la douceur de la neige. Il avait envie de s’y fondre, de ne plus jamais se relever. Mais le bruissement des plumes inquiètes le troubla, et il voulut se redresser ; ses jambes ne le portaient plus. Les chiens vinrent à lui, et le léchèrent de leurs langues si douces. Il se sentit mieux, et s’endormit. Pendaran constata :
– Tant mieux, il bougera moins. Mais quel ennui de lui re-coudre sans cesse de nouvelles jambes ! Comment fait-il pour les user si vite ?
Manis regarda la montagne, et se demanda s’il le savait vraiment. L’aventurier examina la jambe qu’il avait retirée.
– C’est étrange… la chair s’érode à la façon de la terre usée par un fleuve… et elle a un petit goût salé… encore un objet ri-tuel, peut-être ?
– Dans ce cas, j’ignore qu’en faire. Je vais aller me rensei-gner.
– 180 –
– Entendu, cher officiant. Et puis, commande quelques nouvelles paires de jambes à l’atelier, veux-tu ? Il n’en reste presque plus après celles-ci.
– Merci pour les soins que tu lui prodigues, Pendaran.
– C’est toujours moins pire que de devoir le porter toute la journée, et d’être pris pour un âne au doux pelage pie. De deux maux, j’aime savoir choisir le moindre.
Manis lui sourit, et se dirigea vers l’atelier, Quand il en res-sortit, il se voûta, car il n’avait pas le courage d’aller parler à la montagne. Il le ferait, bien sûr, mais plus tard. Il préféra se pen-cher sur le dernier mort que Blanche Hermine avait déneigé, et il soupira, car le visage gelé portait encore des traces de peur, au lieu de l’envie de vivre, ou de mourir enfin. Il appela quelques Tuan, et ils rattrapèrent Blanche Hermine. Sa peau s’était usée, la blancheur avait laissé place à un cuir pelé d’un vilain beige. Ils prirent délicatement la neige la plus fraîche, la plus légère, et la soufflèrent sur elle, jusqu’à ce qu’elle fût redevenue aussi blanche et aussi belle qu’au premier jour. Le veuf songea qu’elle s’usait bien vite, elle aussi, et qu’il était dommage que sa peau fût si fine. Mais même s’il avait pu choisir, il n’eût jamais enlaidi la femme d’un autre.
*
Un jour, Blanche Hermine déterra la femme de Cœur de Brume, qui serrait contre elle leurs deux enfants. Ses yeux étaient grands ouverts, et sa bouche béait sur un cri de terreur muet. Le berger les regarda sans les reconnaître, et laissa les chiens les avoir, comme toujours. Ses propres dents ne lui per-mettaient pas de mordre dans des chairs gelées, et puis, il ne ressentait nul besoin de manger. Ici, il y avait la neige, le ciel bleu, et l’air très frais. Ici, la faim et la soif étaient oubliées. Der-
– 181 – rière eux, la montagne frémit, toute bruissante de vie, et ébou-riffa ses plumes sur les pentes en contrebas. Le vent mêlait son chant au gémissement des morts encore enfouis, qui pleuraient leur envie de vivre, de devenir plumes, eux aussi, de retrouver un semblant de liberté. Cœur de Brume sourit, car tout était bien.
Pendaran apporta les trois corps jusqu’à son atelier, puis dit à Manis :
– C’est amusant, nos plumes sont comme cette Blanche Hermine, toute de blancheur, à l’exception d’une petite tache sombre…
– La queue de l’hermine… sourit Manis, qui trouvait repo-sant de travailler la neige, l’assembler en grandes plumes très douces.
– Oui, la touche de noirceur et de désespoir au cœur du vide de blancheur.
L’esseulé observa avec angoisse l’immensité immaculée au-tour d’eux, et espéra que personne ne songerait à en effacer les menues taches qu’ils constituaient.
– Manis, si les dieux avaient le sens du nettoyage, la Lune Noire aurait disparu depuis longtemps.
– J’ignore ce que peuvent être les mœurs divines, mais moi, je ne fais pas le ménage tous les jours.
– Tant mieux. Ma seconde mère disait que mieux vaut faire l’amour tous les jours et le ménage de temps à autre que l’inverse.
– 182 –
– Merci, Pendaran. Espérons que les dieux font l’amour très souvent.
– À propos de dieux… nous utilisons des humains naturali-sés, à la peau noircie par la nuit de notre lune… que comptes-tu faire quand nous aurons épuisé ta collection ? Nous les écono-misons le plus possible, mais nos provisions baissent.
– D’autres participants à notre entreprise ont accepté de me céder quelques pièces de leurs collections personnelles.
– Ah, bien.
– Kusumah, en particulier, a très volontiers sacrifié ses ré-serves.
– Quel louable zèle… que ne ferait-il pour se faire bien voir !
– Pendaran, puis-je insinuer qu’il t’arrive parfois d’être lé-gèrement médisant à l’égard de Kusumah ?
– Bien sûr. Tu peux aussi ajouter qu’il m’arrive de jurer quand un oiseau fiente sur mon manteau.
– Pendaran, Kusumah est des nôtres, et il fait de son mieux pour se rendre utile.
– Eh bien moi, je t’amènerai non seulement mes réserves, mais ma collection entière. De toute manière, en mon absence, nul ne la visite, et nul ne le saura.
– Pendaran, je te remercie grandement, mais tu n’es aucu-nement obligé de surenchérir.
– 183 –
– Moi, surenchérir ? Pour acheter quoi ? Ta reconnais-sance ? Je pense qu’il y a moyen d’investir plus intelligemment.
– Pendaran… je suis désolé d’avoir critiqué ton comporte-ment. Je tiens seulement à te dire que tu n’as pas à sacrifier les splendeurs qui te sont chères.
– Bah ! Je suis un chasseur, moi, et je saurai remplacer chaque pièce de ma collection par des œuvres mille fois mieux choisies encore !
Le veuf soupira :
– Tôt ou tard, nous devrons voler des œuvres dans les ex-positions les moins fréquentées. Si tu désires commencer alors même qu’il en reste dans la tienne, je n’y verrai pas le moindre inconvénient.
– Manis… j’apprécie immensément ta manière de me dé-tourner d’un défi en m’en proposant un autre. Je te promets d’être raisonnable, et de me souvenir que Kusumah ne vaut pas que je me crée des regrets.
– Merci, Pendaran. Je n’ai pas envie que tu deviennes morbide, toi aussi. Sa manière d’être me pèse au moins autant que la tienne embellit mes jours, et il en va de même de vos œuvres.
Ils se regardèrent longtemps, puis l’aventurier reprit :
– Manis, si j’ai dit que ta reconnaissance n’est pas dans la liste de mes achats, c’est parce que je pense que tu es du genre à la donner, pas à la vendre. Et je n’aimerais pas que cela change.
– Pendaran, j’ai besoin que la Lune Noire… connaisse cer-tains changements qui pourront me permettre de vivre… mieux.
– 184 –
Kusumah est bien plus sombre que moi encore, et je trouve légi-time qu’il désire également une fin à ses tourments. Je ne vou-drais pas que tu le prives de toute chance d’y parvenir.
– Manis… si je devais priver quiconque du bonheur, c’est de toi que je serais privé, n’est-ce pas ? Tu ne me rejetterais pas, mais j’aurais brisé quelques-uns des ponts fragiles qui nous re-lient, et rien ne serait plus comme avant.
L’esseulé gémit.
– Cela n’arrivera pas, Manis. Je pense que Kusumah n’est pas capable de vivre heureux, et qu’en sus il empêchera qui-conque d’y parvenir… mais je ne peux pas le prouver.
– Oh, Pendaran, il serait affreux que certains Tuan soient si habitués à… à notre vie… qu’ils ne pourraient plus en vivre de meilleure ! Si nous les privons de leur monde, nous… nous les tuons.
L’aventurier jura intérieurement, car il s’était astreint à ne pas inquiéter son ami inutilement. Il répondit, lentement :
– Manis, je ne suis qu’un incroyant. Je n’ai pas fréquenté le Mort Blanc comme tu l’as fait, je n’ai pas laissé mon cœur s’emplir d’espoir comme le tien. Je sais que Keraian Tuan nous aime tous, et qu’il ne laisserait aucun de ses enfants mourir, même pour une bonne cause. Oublie mes mots, Manis, ils sont ceux du désespoir.
L’esseulé se calma, et Pendaran songea qu’il serait toujours temps de prétendre que certains des Tuan avaient été des en-fants de la Mère Araignée, et qu’ils étaient morts avec elle, sans que l’amour du Mort Blanc pût rien pour eux. Mais si Keraian Tuan était vraiment un dieu de bonté, il rendrait Rengganis à Manis sitôt la révolution terminée, et son trop doux ami en ou-
– 185 – blierait de compter les morts. Des morts à foison… et des Tuan au surplus… l’aventurier se mit à rêver aux scènes de groupe qu’il pourrait enfin réaliser. Ah ! Si seulement Sintawa avait été là, comme ils se seraient amusés à imaginer leur mise en place et leur inauguration ! Sintawa… il haussa les épaules, et se remit au travail, se répétant qu’il avait bien assez de son propre en-thousiasme pour aller jusqu’au bout de ce projet. De toute ma-nière, il voyait mal à qui en emprunter.
*
Jour après jour, ils montaient, laissant derrière eux un plumage soigné, juste parcouru de quelques sentiers de neige. Blanche Hermine fuyait la tiédeur relative des plumes, et Cœur de Brume se demanda ce qui se passerait quand ils atteindraient le sommet, mais un chien vint lui offrir sa belle tête à caresser, et, au doux son de sa respiration, le berger s’apaisa. Manis s’éloigna, satisfait de l’avoir rasséréné, et Cœur de Brume rêva du jour où il s’envolerait vers des hauteurs glaciales où plus rien ne fondait. Sur des ailes immenses, il pourrait voler sans plus jamais choir, enlaçant son aimée. Il se demanda si les chiens les suivraient lors de leur vol nuptial, si leur joie paisible se join-drait à la leur. Il eût aimé ne pas les perdre. Il espéra qu’ils le sentaient, mais, à tout hasard, il cria :
– Hé, les chiens ! Je vous aime !
Kusumah frémit de dégoût, mais se contint. Il entendit le rire amusé de Pendaran, et se répéta que cela valait toujours mieux que d’être sourd. Il était heureux de ne pas voir Manis, que l’aveu du berger avait sans doute touché, car l’émotivité af-fichée l’insupportait. Il lui était pénible d’assister ainsi à l’agonie des idéaux tuan, alors même que rien ne les remplaçait encore. Oui, vraiment, il détestait cette interminable latence, ce malaise qu’il pensait absolu un jour, pour le découvrir pire encore le
– 186 – lendemain. Il se demanda si c’était ainsi que les autres étaient devenus fous, puis il se concentra sur son travail.
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