LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
XIX Pluie et cendres
XIX
Pluie et cendres
Verte Bruine s’assit à son bureau, et admira les teintes chaudes et subtiles de la pièce, les sculptures et les pendentifs décorant les bibliothèques, et le jardin embelli du cadre exquis de chaque fenêtre. Il jouit longuement de ces tableaux vivants, de leur évolution au gré des mouvements de tous leurs élé-ments, et du pinceau mouvant de la lumière du jour. Il s’imprégna profondément de l’odeur du lieu, si proche de la sienne, le miel, la cire, et les épices très douces. Il tourna en tous sens la boule fleurie que lui avait offerte Bleu Nuit, et, sous chaque angle, elle le ravit. Il était heureux que son ami eût pu lui parler librement pendant leur remontée, et qu’ils se fussent rapprochés enfin, car il avait détesté rester impuissant devant sa gêne.
Il esquissa les traits de l’Amiral, et le contempla, songeur. S’il fallait l’en croire, il ne s’agissait plus seulement d’attendre en sécurité la fin d’une épidémie, mais de survivre à la dispari-tion de l’humanité, ce qui se ferait sans peine ; et surtout à la fin du monde, affecté d’une manière ou d’une autre par la montée de l’océan des larmes.
Un monde sans humains… un monde dans lequel il serait libre de voyager à nouveau, sans prendre la peine de se cacher. Un monde où nul ne songerait plus à blesser Lotus Mauve. Lo-tus Mauve… qui déchirait les chairs de toutes ses épines, lui qui avait été le plus tendre d’entre eux. Lotus Mauve, roulant sur la plage de sable gris avec indifférence, comme un oursin mort
– 606 – chassé par le vent… Lotus Mauve… il avait hâte de le voir guéri, et s’il n’y avait qu’une manière pour y parvenir… il souhaita à l’océan des larmes la plus formidable des marées. Il se demanda si la Mère des Tuan pourrait se noyer dans les larmes, elle aussi, mais il doutait fort que cela fût si simple. La Mère des Tuan… s’il y avait un moyen d’en apprendre plus sur elle, il le ferait, en veillant à ne pas laisser geler son cœur. Le givre… il saurait y survivre, mais la glace ! Et cette nuit qui se changeait en piège et ne relâchait rien…
Mais ce serait pour plus tard. Dans l’immédiat, il avait du travail qu’il pouvait mener à bien sans inquiéter personne, et sans souffrir. En l’avisant de l’épidémie, Bâton d’Encre lui avait permis de procéder aux ajustements nécessaires pour survivre… agréablement… à la désaffectation de la prison. Le magistrat sa-vait que les perles et les fleuves sévissaient, et il serait ravi que son gendre sécurisât plus encore le jardin, d’autant qu’il y pas-sait maintenant le plus clair de son temps, quand il ne travaillait pas. Il n’existait qu’un risque, et c’était de voir arriver le contenu de quelques entrepôts administratifs supplémentaires. Mais pour ce qu’ils serviraient aux humains, désormais, autant les ré-cupérer.
Il passa en revue les mesures qu’il avait déjà prises, et les compléta pour pouvoir survivre à une disparition du monde ex-térieur… du moins, une disparition partielle. Il ne pensait tout de même pas perdre le soleil et l’air ! Mais même ainsi, de bons enchantements les protégeraient sans difficulté. Ils n’avaient plus été utilisés depuis longtemps, mais il se souvenait parfai-tement dans quel ouvrage il les avait rangés. En outre, il verrait avec Lotus Mauve comment attirer la vie et la faire danser entre les murs du jardin, dissuadée de reprendre sa course à travers le monde. C’était condamner à mort bien des blessés… mais nul n’emprisonnait la vie ; ils pouvaient seulement la séduire, et si elle les trouvait plus beaux qu’un humain agonisant, elle ferait fleurir leur jardin en oubliant les mourants, voilà tout.
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Il se demanda si l’Amiral l’avait trompé pour qu’il tuât, lui aussi, sa part d’humains, mais il en doutait, car son hôte n’avait pas semblé avoir besoin d’aide, ou seulement pour le meilleur, ce qui semblait logique. Il ne devait pas être simple de rester ac-tif et vaguement équilibré sur l’océan des larmes. Néanmoins, il tenterait de mieux comprendre ce que lui voulaient l’Amiral, la montagne, et Manis ; et ce que faisaient Monsieur Noir et Mon-sieur Blanc, afin de maximiser ses chances non tant de survivre, que de vivre comme il l’entendait. Il n’était pas prêt à abdiquer ses privilèges, et il était ravi de constater que Bleu Nuit non plus. Son disciple prenait peu à peu conscience de certaines va-leurs, qu’il ne sacrifierait plus. Ce n’était pas le moment de péjo-rer leur qualité de vie à tous. Il sourit, amusé, car si son jardin devait héberger les rares élus choisis par l’Amiral, et tous ceux qu’il ajouterait lui-même, ce serait dans de parfaites conditions.
D’ailleurs, il avait hâte d’inventer quelques recettes pour faire honneur aux présents des soldats. Mais avant cela, il alla s’asseoir contre le mur d’enceinte à la chaude teinte pastel, et il écouta les cris des goélands, curieux de savoir si l’Amiral joi-gnait sa voix aux leurs. Il s’endormit, bercé par le bruit des vagues, et rêva qu’il se changeait en pourpier, couvrait le sable de ses feuilles vertes et coriaces, et des gorges vibrantes de ses fleurs jaunes, rouges, oranges, roses. Autour de lui, les petits échassiers de Bleu Nuit couraient sur leurs pattes fines, et la mer murmurait, comme endormie.
*
L’exorciste s’arrêta face au temple de la montagne, et con-sidéra, songeur, la beauté de son toit bleu. Les Seferneith avaient su embellir jusqu’au portrait d’un monstre ! Il s’assit, et réfléchit. Il savait que les fleuves venaient de la montagne, n’ignorait plus chez qui ils menaient, et avait perçu dans les yeux de l’Amiral toute la dureté de la montagne, la froideur de
– 608 – ses glaces. Ils étaient certainement liés. À l’une, la force des fleuves, à l’autre, la fascination émanant les perles. Les perles… maintenant qu’il avait compris combien Taste-Cuisses en écou-lait, et combien l’homme en noir en tenait en réserve, il doutait fort que l’humanité survécût. Et à ceux que les perles épargne-raient, les fleuves promettraient des terres lointaines. Il y avait tant de paysans mécontents, de commerçants frustrés… et si leur caractère ne se prêtait ni aux perles, ni aux fleuves, la ma-ladie les emporterait.
Il releva les yeux, et demanda :
– Pourquoi ? Qu’avons-nous bien pu vous faire, pour méri-ter cela ?
Il ne prit pas la peine de gravir les marches et de poser la question à la montagne elle-même, car il savait qu’elle pourrait lui donner de trop nombreuses réponses… nommer n’importe quel crime… n’importe quelle vilenie… ou lui tordre la tête pour lui faire regarder les stèles alignées dans l’herbe du jardin. Elle avait été le dieu des Seferneith… elle s’en était souvenue. Mais aucun dieu n’était tout-puissant, et Verte Bruine n’avait-il pas négocié les vies de Fier Bouleau et de Vieux Saule ? Il en sauve-rait d’autres, bien d’autres. Et s’il ne le faisait pas par amour des humains, il le ferait… pour lui. Pour lui… pouvait-on réellement affronter un dieu pour ne pas le peiner ? Il s’étendit, et réfléchit, les yeux perdus dans le ciel bleu.
Les dieux… il revit l’Amiral changeant le sable de la plage en une spirale vaste comme l’île, et frissonna. Même si le fait d’être sur son terrain donnait un avantage à un enchanteur, il eût juré que l’homme en noir était bien plus qu’un mage. Un dieu, peut-être… ou un émissaire de la montagne, comme Rouge Cerise. Mais quelle que fût sa puissance, il avait été bon avec lui, et il pourrait l’être avec d’autres humains ! Il soupira, et songea que si la jeune femme chérissait sa famille, elle laissait mourir
– 609 – tout autre sans remords. Alors, l’Amiral… et ses insinuations quant à l’indifférence qu’il convenait d’éprouver pour l’humanité, quel que pût être son sort…
Il se reprit. Même si des dieux furieux avaient planifié l’extermination de ses pairs, il n’allait pas se résigner. Son maître avait montré qu’il était possible de fléchir des cœurs di-vins. À sa suite, et même s’il ne pouvait empêcher que certains humains mourussent, il devait s’assurer qu’il s’agissait des incu-rables, ceux que les carences, et les agressions, avaient rendus inaptes à se remettre. Ceux, s’ils existaient seulement, qui n’auraient su retrouver la joie de vivre, avec quelque compé-tence et patience qu’ils fussent aidés, parce qu’ils gisaient déjà hors de portée de toute assistance. Il se voûta, et pleura douce-ment sur leur sort, l’infinie solitude dans laquelle ils agoni-saient, tournés vers leur vide croissant ou accaparés par leurs tâches, et sur le manque de moyens, ou pire, de volonté, qui en faisait renaître à chaque génération. Il essuya ses joues de ses manches, et se jura d’éradiquer la maladie, pour laisser leur chance aux autres.
Et si ces derniers étaient des fléaux… s’ils étaient violents, ou cupides, ou idiots… s’ils nuisaient à dessein, ou par incompé-tence… il eût parié que Monsieur Noir s’en chargerait, ou peut-être les Tuan. Il frissonna. Les Tuan… ainsi, ils iraient jusque sur la Lune Noire, pour tuer leur Mère ? Il sentit une nausée monter en lui. Un Tuan, un seul Tuan le terrifiait déjà… et il se rendrait dans leur fief, il découvrirait l’horreur qui les mettait au monde, qui haïssait la vie si fortement qu’elle en changeait la nuit en piège sans fond ? Il réalisa que ses larmes coulaient à nouveau, et il se berça. Il n’avait pas à y aller, et Verte Bruine ne le forcerait jamais. Il y irait… peut-être… s’il se sentait incapable d’abandonner son ami.
L’abandonner… encore eût-il fallu qu’il lui fût utile ! Il n’était qu’un humain ! Que du bétail… diraient les Tuan. À quoi
– 610 – bon aller les encombrer, et s’engager dans une guerre qui le dé-passait ? Il n’était bon qu’à donner vie à des oiseaux… il forma un nid de ses mains, l’abritant de ses pouces, il souffla douce-ment, et quand il écarta les doigts, une mésange bleue le regar-dait, encore assoupie. Il lui sourit. Elle resta un moment dans ses paumes, agréablement chaude, puis elle s’envola, et alla ex-plorer un arbre voisin tout chargé de fruits, dont elle se délecta. Il se massa doucement la poitrine, soulagé à l’idée que la joie fût encore possible, aussi sombres que lui parussent ses jours.
Il se leva, et décida d’aller faire un tour en ville, pour voir comment la situation évoluait. Avant d’être passé sur l’océan des larmes, il ignorait ce qu’il cherchait. Maintenant qu’il s’était fait une idée plus exacte de l’ampleur des causes, il avait hâte de juger de la gravité des symptômes. Il vit trop d’yeux dans les-quels la vitalité cédait sa place au reflet laiteux des perles, trop de visages rongés par les larmes, et trop de maisons désertes, leurs habitants partis vers l’horizon, emportés par un rêve qui les naufragerait. Il traversa des quartiers vidés par la maladie, et d’autres dans lesquels les hurlements des mourants ne cau-saient plus qu’une morne indifférence chez les survivants usés.
Il trouva des gens courageux et entreprenants, mais c’étaient des disciples de Monsieur Noir qui portaient de petits paquets soigneusement emballés jusque dans les faubourgs les plus excentrés, ou se mettaient courageusement en route pour les hameaux les plus éloignés, les propriétés les plus isolées. Il assista à une embuscade tendue par des suivants de Monsieur Blanc, qui enterrèrent cérémonieusement les pauvres restes qu’avaient contenu les paquets. Il songea que si chacune de leurs victoires menait à une pareille perte de temps, ils ne de-vaient pas empêcher grand-chose. Il s’abstint de le dire, car ils semblaient très fiers d’avoir rendu le repos éternel, comme ils disaient, à un morceau de cadavre aussi inerte qu’une pierre. Il leur eût fallu un exorciste pour y parvenir, mais il espéra
– 611 – qu’aucun de ses disciples n’était assez stupide pour se joindre à eux.
À la nuit tombée, il vit les hommes de Monsieur Noir frap-per aux portes des maisons, il entendit le bruit de leurs char-rettes chargées de cadavres, puis, dans les abattoirs qu’ils occu-paient, le bruit sec des hachoirs qui débitaient les corps. Une armée de miséreux silencieux gagnait quelques sous et une con-tagion assurée en empaquetant la chair infectée des morts. Les ricanements glacés des sombres disciples lui donnèrent la nau-sée. Il choisit l’un d’entre eux, qui semblait légèrement troublé, il le salua, puis :
– Monsieur, je vous supplie de réfléchir. La tâche que vous accomplissez a des conséquences terribles. Je ne sais ce que fut votre vie, mais il existe d’autres manières de se sentir fort, et en sécurité.
– Oh, vraiment ?
– Je le sais, pour les pratiquer moi-même. Elles ont l’avantage de vous laisser serein, plutôt que de vous charger de regrets.
Le disciple éclata de rire.
– Allons, monsieur, si je mangeais de ce pain-là, j’aurais re-joint Monsieur Blanc !
– Monsieur Blanc n’offre pas l’innocence, ni le bien-être, mais seulement la mort pour une cause dont la valeur reste à prouver.
– Je vois ça… ni noir, ni blanc, juste compliqué. Je crois que je vais vous simplifier la vie de la meilleure manière qui soit.
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Il dégaina, et, autour de Bleu Nuit, la nuit s’épaissit, ralen-tissant ses mouvements. Il empoigna son collier, mais une voix narquoise murmura :
– Eh bien, eh bien, quel enthousiasme, cher ami ! Même si tu offres ton travail, tu ne devrais pas oublier les consignes !
– Je suis désolé… j’ai un peu trop bu. Je supporte assez mal l’odeur de nos clients. Moi, j’aime les morts frais et chauds, pas les corps bouffés par la maladie.
– Je te comprends… tu n’es pas assez lâche pour être un charognard. Mais réjouis-toi : ils commencent à mal nous rece-voir, nous et nos petits paquets… nous allons pouvoir nous battre.
Le disciple rengaina, et s’en alla, réconforté, sans plus trace de trouble sur son visage réjoui. Son collègue sortit de l’ombre, observa Bleu Nuit, et la nuit s’adoucit pour devenir un rideau de satin. Il s’inclina avec grâce, puis s’éclipsa :
– Pardon, cher maître ! Vous souriez si peu que nous avons failli vous confondre avec nos victimes ! C’eût été très indélicat…
– Pardon ?
– Mais oui… chacun ses jouets, et les plaisirs sont bien me-nés. Quand vous oserez enfin disposer de la vie d’autrui, vous apprécierez cette élégance élémentaire.
L’exorciste resta interloqué. Puis, à pas lents, il revint au jardin, et se réjouit de voir la lune énorme et claire dans le ciel de l’aube, et les murs rosés par le soleil. Quand le jour fut levé, il dormit quelques heures, puis chercha Lotus Mauve. Maintenant qu’il n’avait plus rien à cacher, le guérisseur ne pourrait plus le
– 613 – repousser d’un simple chantage. Ils allaient enfin pouvoir discu-ter sérieusement de cette épidémie, et trouver des solutions, ou plutôt les répandre, puisque Lotus Mauve possédait déjà le re-mède. Et si, pour en fabriquer plus, il fallait dépouiller de toutes ses feuilles l’arbuste qui poussait sur la tombe de Roseau Bleu, il les cueillerait lui-même. Mieux encore, si c’était possible, il en planterait des boutures dans le jardin, et elles s’y épanouiraient, gorgées de vie. Ainsi, ils n’auraient pas de problèmes d’approvisionnement.
Il trouva Lotus Mauve étendu sur son immense lit moel-leux, l’air paisible. Il s’enquit :
– Que faites-vous ?
– Je jouis.
– Comme ça ? Tout seul ?
– C’est bien suffisant, savez-vous ? J’adore devoir prendre en compte les goûts d’un partenaire, j’aime le satisfaire au mieux, mais j’apprécie également la facilité… et aussi le plaisir de ne rien faire du tout. C’est bon, d’avoir des moyens, mais au-cune raison de les utiliser.
– Eh bien… à ce sujet… je vais vous déranger un instant, un très bref instant, le temps de vous emprunter un peu du remède à l’épidémie.
Le guérisseur soupira :
– Voilà que cela recommence… quel crétin, ce Manis ! Me plonger ainsi dans les ennuis ! Comment veut-il que je l’aide de bon cœur, s’il m’envoie de tels enquiquineurs ?
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– Lotus Mauve… il suffit de me dire où il est rangé, et je le prendrai moi-même.
– Quittez immédiatement mon pavillon.
– Lotus Mauve, je vous en prie… c’est un si petit effort… et je puis repasser dans vous serez moins occupé…
L’exorciste sentit ses jambes mollir sous lui, et il s’effondra. Le guérisseur lui tendit le plus magnifique bleuet qu’il eût ja-mais contemplé :
– Verte Bruine peut m’empêcher de vous manipuler, Bleu Nuit… mais pas de voler votre vie pour lui offrir un corps plus séduisant. Regardez-la, votre force…
Il piqua soigneusement la fleur dans le chignon de l’exorciste, qui se traîna vers la sortie. Le guérisseur lui rendit de quoi s’en aller plus rapidement, car il détestait la couleur de son effort. Un effort… dans sa chambre à coucher ! C’était une souillure inacceptable ! L’humanité était d’une inconcevable in-délicatesse, sous les prétextes les plus futiles. Bleu Nuit descen-dit en vacillant les marches du pavillon, et se laissa tomber dans l’herbe. Quand il eut suffisamment récupéré, il se releva, se ren-dit lentement jusqu’à l’étude Verte Bruine, et s’assit avec soula-gement en face de son maître.
– Maître, je suis préoccupé.
– Cela se remarque. Que puis-je faire pour vous ?
– Depuis notre retour de l’île, j’ai continué mon enquête parmi les humains, et je suis très inquiet pour eux. Je sais que nous ne pouvons rien contre les fleuves, ni contre les perles, mais derrière la maladie, il n’y a pas de dieu ! Seulement Mon-sieur Noir !
– 615 –
– Et alors ?
– Alors ? Alors nous pouvons agir pour juguler l’épidémie, et nous assurer que les humains qui ne voudront ni des perles, ni des fleuves, pourront survivre.
– Je ne suis pas en mesure de juguler l’épidémie, Bleu Nuit.
– Non, pas personnellement… mais vous… vous pourriez convaincre Lotus Mauve de s’impliquer. Il peut sauver les hu-mains, mais il ne fait rien.
– Je puis affirmer sans l’ombre d’un doute qu’il m’est im-possible de le convaincre. Par contre, je puis apaiser la décep-tion que cette nouvelle vous cause.
– Volontiers.
Quand il fut calmé, l’exorciste demanda :
– Je… si vous ne pouvez le convaincre… peut-être pouvez-vous le…
– Le quoi ?
Bleu Nuit respira profondément, et, aussi posément qu’il le put :
– Le contraindre.
Verte Bruine resta impassible, et l’exorciste murmura :
– Je sais que c’est contraire aux mœurs seferneith… mais la situation est si grave… peut-être qu’une entorse… ou seulement
– 616 – annoncer que vous pourriez vous y résoudre s’il ne coopérait pas…
– À quoi bon, Bleu Nuit ?
– Pardon ? À quoi bon ? Mais… l’humanité…
– Oubliez l’enjeu, si cela vous est possible un instant, et songez à la méthode.
– À la méthode… évidemment. Si vous forcez Lotus Mauve à agir, il le fera avec toute la mauvaise volonté dont il est ca-pable…
–… et il nuira plus qu’il ne sauvera. C’est exact, mais ce n’est pas une particularité de Lotus Mauve. Aucun individu con-traint à s’investir contre son gré n’agit pour le meilleur, et s’il pense le contraire, il s’illusionne. Nous ne pouvons que con-vaincre.
– Vous venez de dire que c’est impossible.
– J’ai dit que j’en étais certainement incapable. D’où vous vient cette idée que vous m’êtes inférieur en tout point ? Et pourquoi négliger l’impact positif de votre motivation ? Vous, vous n’êtes ni astreint… ni compatissant… mais réellement con-cerné.
– Merci, maître. Je finirai par accepter que la vérité n’est pas toujours plaisante à entendre, mais demeure pourtant un privilège.
– Merci, Bleu Nuit… et si vous avez besoin de vous cal-mer… souvenez-vous du pendentif que je vous ai offert. Par ail-leurs, si vous voulez que la vie ne vous fuie pas, essayez d’accepter que vous n’êtes pas une prison pour elle, mais un
– 617 – hôte merveilleux dans lequel elle s’épanouit, un ami qui fait naître des sourires, un lettré avec lequel j’aime à m’entretenir, un fils chéri par sa vieille mère qui cuisine si bien, un maître adoré de ses disciples… que sais-je encore ! Peu importent les noms, c’est la conviction qui compte, celle de mériter toute la vie qui pourrait vous échoir, et toute celle que vous possédez dé-jà.
L’exorciste baissa les yeux, et songea que s’il désirait vrai-ment que Verte Bruine pût agir par amour pour lui, il avait tout intérêt à montrer l’exemple en s’appréciant lui-même. En atten-dant ce jour de grâce…
– Maître, vous parlez comme si le sort de l’humanité vous était indifférent. J’aurais pensé que… que vous pourriez m’aider à trouver les mots pour convaincre Lotus Mauve… ma motiva-tion, et votre compétence…
Le lettré le regarda avec compassion.
– La mort s’étend sur le monde, et elle est plus forte que la vie. Pourquoi me mêler aux victimes ? Je risquerais d’être tué, alors même que ma survie est assurée. Je regarde la face claire : ceux que je chéris sont en sécurité. Et je laisse l’ombre dans mon dos.
Bleu Nuit resta bouche bée. Tant de morts atroces, tant de misères… leur tourner le dos, et les oublier simplement ? Alors même qu’ils étaient immunisés, et pouvaient soigner sans ris-quer la contagion ? C’était… c’était criminel ! Il songea avec tris-tesse que ce n’était pas la première fois que Verte Bruine traitait le monde comme une peinture sur un mur, se ravissant des dé-tails charmants, et se moquant du reste. Peu lui importait, en ef-fet, que la fresque fût anéantie, car il en dessinerait d’autres, des miniatures délicates, des portraits de fleurs… oui, que lui fallait-
– 618 – il, en sus du jardin ? Rouge Cerise l’avait dit : il ne demandait rien de plus.
Il retint ses larmes le temps de quitter la pièce, mais il s’arrêta sur le seuil, et murmura :
– Je suis désolé, maître. Je vous demande d’être le meilleur des Seferneith et le meilleur des humains, alors que c’est… im-possible. Nous sommes si proches que j’en oublie nos diffé-rences.
– Quoi qu’il arrive, Bleu Nuit, vous serez toujours le bien-venu, dans quelque état que ce soit. Vous ternissez vos couleurs de mille soucis dont je comprends les causes, mais que je n’éprouve pas ; mais malgré cela, je vous aime. Ne l’oubliez pas… vous me manqueriez. Ne passez pas dans la face sombre, ne me demandez pas de vous tourner le dos… s’il vous plaît.
– Je n’oublierai pas. Mais qui sait vraiment quand il fran-chit la lisière ? Qui voit réellement la mort approcher ? Combien de fois, déjà, ai-je parlé à des morts en les croyant vivants ?
Il s’éloigna, et quand il eut pleuré, il songea qu’il aurait dû se souvenir que son maître n’exauçait pas tous les souhaits. Pe-tite Pomme se serait bien moquée de lui, elle qui échouait jour après jour à manipuler son père.
Il revint à son pavillon, et prit un bain parfumé d’une es-sence offerte par le guérisseur. Il se changea, revêtant l’une des tenues que lui avait confectionnées Lotus Mauve. Il noua ses cheveux d’une façon plus décontractée, il s’orna de fleurs, se re-garda dans le miroir, et conclut qu’il ne pouvait pas faire mieux, à moins de décider de cesser d’être chaste, ce qui était exclu. Néanmoins, il se remémora l’état délectable dans lequel le plon-geait parfois Verte Bruine, et l’instaura en lui. Il huma l’air, chercha le guérisseur, mais ne l’approcha que quand il fut sim-
– 619 – plement occupé à marcher de son pavillon vers la piscine, sans rien faire de spécial.
– Lotus Mauve, puis-je vous parler un instant ?
– Un instant de plus, s’entend ? Mais je vous en prie. Vous avez eu l’amabilité de gâcher le moins précieux de mes mo-ments, et qui plus est, vous êtes agréable tant à l’œil qu’au nez. Cela mérite une sorte de récompense. Alors… dites toujours…
– Je souhaiterais que vous me confiiez un peu du remède à l’épidémie.
– Et qu’en ferez-vous ?
– Je demanderai à Monsieur Blanc de m’aider à en fabri-quer, puis à le diffuser, avec l’assistance de ses disciples et des miens.
– Et celle de tous les hommes de bonne volonté, ricana Lo-tus Mauve. Quel beau rêve ! Et pourtant, vous avez regardé le monde dernièrement… ne les avez-vous pas vus fuir pour sauver leur vie, ou mourir sur place dans de vains combats, vos joyeux partenaires ?
– Certes, mais l’échec de certains ne signifie pas l’échec pour tous.
– Encore une fois, je refuse. Vous allez encore vous faire des illusions, vous allez encore être déçu, et Verte Bruine va en-core perdre son temps à vous consoler. Allez plutôt lui deman-der de vous faire oublier tout ça… ou venez vous noyer dans la piscine, comme vous préférez. Je suis sûr que vous serez ravis-sant, muet entre deux eaux.
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Bleu Nuit retourna vers son pavillon, et entreprit de se dé-vêtir, mais il préféra rejoindre la cour intérieure. Lotus Mauve avait raison, il était agréable à l’œil et à l’odorat, et il alla s’installer parmi des fleurs qui ne l’étaient pas moins. Il lui fal-lait ce remède, et il pouvait tenter de deviner dans quel flacon il se trouvait. Il emplit une coupelle de farine mêlée de sel, confec-tionna des fleurs de pâte, les teinta délicatement, et les laissa reposer sous une grande feuille. Il peignit sur le sol une roue mauve toute décorée de blanc, de vert et de rose, puis il lança les fleurs en l’air, et regarda comment elles se disposaient sur le motif. Hélas… les défenses du pavillon de Lotus Mauve étaient trop puissantes pour lui. Il n’était pas un Tuan, et la nuit ne l’aidait aucunement. Il n’avait aucune chance.
Il ne renoncerait pas. Seulement, il avait tout intérêt à changer de méthode. Que faire ? Chercher une autre source de remède ? Mais il savait qu’aucun guérisseur n’en avait trouvé… et que beaucoup des meilleurs étaient morts, comme par ha-sard. Il se demanda s’il serait tué, lui aussi, ou si la protection de Verte Bruine lui assurerait la vie sauve. Si ce n’était chez les mé-decins, chez qui trouver un antidote ? Demander à Bâton d’Encre d’enquêter ? Le magistrat était devenu très serviable. Le magistrat… mais c’était pour le sauver, lui et son épouse, que Lotus Mauve avait créé le remède ! Peut-être leur en restait-il un peu ? Il courut jusqu’à leur pavillon, et Lys d’Eau le compli-menta sur sa mise. Il était tellement difficile de faire tailler des uniformes séduisants chez les humains, il avait très bien fait d’imiter le style seferneith. Elle lui montra les tenues qu’elle avait fait réaliser pour elle-même, et il détourna la conversation le plus élégamment qu’il put vers la question qui l’intéressait.
– Le remède… eh bien oui, il m’en reste. Attendez…
Elle ouvrit une armoire dans laquelle s’alignaient des fioles de verre teinté, de pierre fine taillée, de laque, d’or, de nacre, et
– 621 – de tous les autres matériaux auxquels une quelconque valeur était reconnue. Elle se saisit d’une petite ampoule vert pâle.
– Prenez-la, très cher… je vous la donne très volontiers ! Je ne suis plus à une fiole près, ma collection est bien assez grande !
– Je vous remercie. Mais… le remède… n’en avez-vous au-cun usage ? Je ne voudrais pas vous priver.
– Le remède ? Quelle importance ! Je suis immunisée, je n’ai plus besoin de boire de médicaments ! Et je ne me suis ja-mais sentie aussi bien, aussi belle, aussi jeune que depuis que je fréquente Lotus Mauve.
– J’en suis très heureux pour vous.
– J’aime les gens qui savent se réjouir du bonheur d’autrui, ça fait un petit plus qui donne envie de les fréquenter. Sans cela, à quoi bon offrir les canapés ?
Elle lui tapota la joue, et ajouta :
– En fait, vous m’épargnez du travail.
– Comment cela ?
– C’est par pure paresse que je n’ai pas rincé cette fiole. Maintenant, c’est votre problème.
Bleu Nuit prit le petit récipient, les doigts tremblants, et il remercia son hôtesse. Il se souvint que Monsieur Blanc habitait à Deux-Rivières, et que cela ne faciliterait pas leur coopération. Il approcha Bâton d’Encre, et comprit très vite que le magistrat ne prendrait pas le risque de diffuser le remède à grande échelle par des canaux administratifs, alors qu’il le trafiquait déjà. Il vé-
– 622 – rifia que Monsieur Blanc n’avait pas déménagé, se mit en route pour Deux-Rivières, franchit les portes de la ville sans prêter at-tention aux gardes, n’entendit pas les médisances des habitants, et glissa à travers l’ambiance exécrable sans en être affecté. Il passa devant l’emplacement de la boutique de la marchande de boulettes de riz, et se réjouit d’avoir privé la ville de son plus beau fleuron. Il salua la mouette de papier ricanante qui échap-pait toujours à la fureur des habitants, et elle lui fit l’honneur de chier sur tous les passants qui l’entouraient. Il se demanda si quelqu’un finirait par louer un disciple de Monsieur Noir pour la tuer, et il lui souhaita bien du plaisir, car elle fendait la nuit sans peine sur ses ailes de papier. Au fond, ils étaient collègues, puisqu’elle n’était qu’un petit tas de merde et de malveillance. Elle s’éloigna avec un cri aigu, car elle venait d’apercevoir un cortège de mariage.
Il fut reçu dans la résidence immaculée de Monsieur Blanc, tout aussi surchargée d’ornements que le reste de la ville, mais moins pesante à l’œil du fait de sa monochromie. Les décors se fondaient les uns dans les autres, tout juste ourlés d’une ombre claire. Il fut prié de se déchausser, puis revêtu d’un grand man-teau blanc, sa tête recouverte d’un voile, et un disciple traça sur son front et sur son nez une fine ligne blanche parfumée de jasmin. Il dut cracher ses mauvaises pensées dans une petite cuvette de laiton, qui fut lavée à l’eau claire ; puis promettre de s’astreindre à des idées pures et d’arborer un air grave, comme les circonstances dramatiques l’exigeaient. Il accepta cérémo-nieusement, et fut autorisé à poursuivre son chemin vers le saint des saints. Il se considéra comme heureux, car il n’avait pas dû mâcher de savon, ni se poudrer, ni se faire poser des œil-lères. C’était toujours ça.
Il emprunta un couloir immaculé dans lequel se succé-daient douze portiques décorés de sculptures de plus en plus subtiles, le dernier évoquant la délicatesse de la neige fraîche-ment tombée sur la végétation. Il poussa le rideau blanc, passa
– 623 – une porte ronde recouverte d’ivoire, et pénétra dans le bureau de Monsieur Blanc. Celui-ci écouta sa proposition avec intérêt, prit le remède entre ses mains, se concentra, et quand il rouvrit les yeux, il souriait, son visage embelli de soulagement et d’espoir.
– Je puis garantir qu’un herboriste de ma connaissance saura le reproduire, et je m’engage à le diffuser de par le monde. J’ai d’excellents amis dans la plupart des administrations, et mes disciples seront heureux d’avoir une longueur d’avance sur nos ennemis.
Bleu Nuit soupira, et se détendit. Enfin ! Enfin, il avait trouvé un moyen ! Sa lutte n’avait pas été vaine. Il se sentit sou-dain très fatigué, et demanda à se retirer. Monsieur Blanc pro-posa :
– Désirez-vous rester parmi nous ?
– Non, je vous remercie. Je suis habitué aux petites chambres des auberges, et j’y dormirai mieux que dans la blan-cheur et le silence.
– Comme il vous plaira. Merci infiniment, Bleu Nuit, d’avoir une fois de plus pris soin de vos pairs. Vous n’avez déci-dément pas usurpé votre réputation de maître exorciste ! Je suis heureux de vous avoir rencontré, et surtout…
Monsieur Blanc porta la fiole à son front en s’inclinant.
–… d’avoir eu le privilège de recevoir ceci.
– Vous luttez pour le bien des hommes, monsieur, et vous savez donner à qui ne peut payer. À qui d’autre pouvais-je son-ger ?
– 624 –
L’homme en blanc s’inclina avec une grâce qui surprit Bleu Nuit, car ses suivants immaculés lui paraissaient raides et si-nistres. Son hôte pondéra, avec une douceur lasse :
– Dans un miroir obscur, comment refléter toute la beauté de la lumière, comment éveiller un reflet d’argent pur ? Hélas, il se ternit, et la flamme se meurt, et la pensée retombe, endormie, pesante.
Il y eut un silence, puis il ajouta :
– Mais vous avez des disciples vous-même, et savez parfai-tement quelle faible partie de votre enseignement fleurit en eux.
– En effet. Bon courage, monsieur.
– Longue vie à vous, qui savez apprécier l’éclat de la pleine lune.
Bleu Nuit songea qu’il était trop fatigué pour continuer la discussion. Dormir dans l’école… non, reposer la tête sur les ge-noux de Monsieur Blanc… oui. Mais son hôte lui-même était comme estompé. Il préférait de loin s’assoupir loin de lui, et rê-ver de beauté, d’une beauté sans masque. Il rendit le manteau et le voile, et les disciples portiers lui offrirent une écharpe de soie légère, d’un blanc brillant, qu’il noua avec plaisir autour de son cou.
Une fois dans la rue, il songea qu’il n’aurait rien gagné à rester, car les défenses magiques de Monsieur Blanc étaient bien trop puissantes pour lui. Si celui-ci voulait le tromper, il le tromperait. S’il réservait le remède à ses serviteurs bornés, ce serait son choix. Il trouva une chambre, et s’effondra, épuisé. Il hésita à envoyer un oiseau à Verte Bruine, pour lui dire que son pessimisme avait été excessif, mais il se retint, car rien n’était encore gagné. Même Petite Pomme avait presque appris à ne
– 625 – pas se vanter d’avance… il n’allait pas se rendre plus ridicule qu’elle… pas deux fois de suite.
Quand il fut reposé, il songea qu’il ne croyait pas aux dieux de Monsieur Blanc, ni à ses rituels, mais il savait que la bonne volonté d’un occultiste pouvait soutenir l’action d’autrui. Il sor-tit faire quelques achats, puis il retira le tapis de coton beige qui adoucissait le sol de la chambre qu’il occupait. Il emplit une coupe d’un vin sombre et doux, y laissa tomber quelques gouttes d’encre, puis effleura la surface de ses lèvres : le sol devint d’un rouge intense dans lequel le noir formait des buissons hiver-naux, sombres et squelettiques. Il prit du sel, et dessina soi-gneusement une rosace compliquée. Il en parsema les intersec-tions d’écrevisses cuites dont la carapace orange flamboyait presque, et de quelques perles de corail. Il s’assit, et envoya à Monsieur Blanc tout le soutien et l’optimisme qu’il put trouver en lui. Il pensait surtout à des cerises, à vrai dire ; mais depuis quelque temps, les cerises et l’espoir étaient devenus synonymes dans son esprit. D’espoir, de douceur, de fougue… et de désir. Ah bah ! Son entrejambe désirait sauver les humains… les hu-maines… mille fois plus que son esprit. Pour une fois qu’elle lui était utile, il n’allait pas s’en priver.
*
Bleu Nuit buvait du thé dans sa chambre, un thé quel-conque, mais dont la chaleur lui faisait du bien. Il entendit du remue-ménage dans la rue, il ouvrit la fenêtre, et retint un cri, car des disciples de Monsieur Noir traînaient dans la rue un ca-davre qui ne pouvait être que Monsieur Blanc. Ils riaient, ils hurlaient des injures, et le peuple ricanait avec eux. L’exorciste se chaussa en hâte, et les rattrapa, car il voulait en savoir plus. Ce fut aisé, car ils se vantaient de leur exploit.
– Nous avons pris l’école d’assaut…
– 626 –
– En plein jour ! La nuit est bien assez puissante pour re-pousser le jour !
– Nous avons couru sur les toits…
– Nous avons brisé les fenêtres…
– Et nous avons tué Monsieur Blanc !
– Regardez-le ! Il est éventré, il est empaillé !
– Tout farci de livres de morale…
–… de préceptes…
–… et de bons conseils !
– De savoir inapplicable, hé, hé…
– Et il est traîné par les rues, ce savant cadavre !
Il se mit à pleuvoir, le corps se couvrit de boue noire, épaisse, ses longs cheveux blancs se changèrent en filaments ternes et gluants. Bleu Nuit se félicita de ne s’être pas vanté, il refusa poliment une saucisse faite des tripes de Monsieur Blanc, et ne fut pas d’humeur non plus à déguster une colombe grillée.
– Je vous comprends, allez ! Elles sont beaucoup trop cuites !
– Forcément, andouille ! Elles ont grillé avec le colombier !
– Et je pouvais le savoir, moi, que la nuit boucherait les is-sues, mais qu’elle ne réglerait pas la température de cuisson ?
– 627 –
Ils éclatèrent de rire. L’exorciste suivit le cortège jusqu’à la porcherie, et regarda les cochons dévorer le mort. Un disciple remarqua :
– Braves bêtes ! Elles ne se rendront pas malades de tout ce savoir indigeste et dépassé !
Bleu Nuit se demanda si Monsieur Blanc avait eu le temps de lancer la production du remède, mais il en doutait. Ah ! Ila-vait craint d’être tué s’il s’opposait à l’épidémie… mais il était le jouet d’autrui… et c’était Monsieur Blanc qui disparaissait peu à peu, déchiqueté et avalé par des goinfres presque aveugles, qui ignoraient tout de sa grâce et de sa douceur. L’exorciste regretta d’avoir été si fatigué la veille, au point d’écourter une rencontre qui se révélait unique, et il rentra à l’auberge à pas lents.
Il hésita à quitter Deux-Rivières, mais il préféra retourner à l’école de Monsieur Blanc, pour y chercher le remède. Il ne le trouva pas, et nul n’en avait entendu parler. Il demanda à fouil-ler le bureau où il avait été reçu, mais il ne restait rien que des murs noircis et trempés, et le bruit de la pluie qui tombait à verse.
Dans la suie, il aperçut un reflet, et ramassa une bague d’argent qu’il avait vue au doigt de son hôte, un très beau fili-grane. Il décida qu’elle était trop fine pour les disciples butés dans leur douleur et leurs plans de vengeance, et il l’emmena. Elle resplendirait sous la lune d’argent du jardin, et il jouerait de la flûte à la mémoire de la lumière sous le masque de Mon-sieur Blanc.
*
Monsieur Noir prit une bouchée de saucisse, et songea que l’autophagie le changeait agréablement. Au moins, il pouvait profiter de lui-même ! Il dégusta également les plus réussies des
– 628 – colombes grillées, et eut une pensée de gratitude pour ses dis-ciples blancs, utiles jusque dans leur seconde mort. Il se laissa aller en arrière dans son fauteuil, se balança jusqu’à se retrouver en équilibre sur un pied, et sourit en regardant le plafond. Son rival était mort, et son cadavre avait été traité d’une façon ignominieuse… voilà qui allait animer le débat, motiver un peu plus les troupes. Ses serviteurs noirs, sûrs de leur force à pré-sent, se déchaîneraient. Et ses serviteurs blancs, pour venger leur maître martyr, en feraient autant, perdant toute modéra-tion, oubliant les rituels pour passer à la purification sanglante. Certes, ils s’entretuaient ; mais aucun ne mourait sans l’avoir bien servi. C’étaient des pantins admirables, prêts à se contenter de la plus brève des vies pour peu qu’elle eût un sens. Heureux les imbéciles, songea-t-il, qui ne voient pas que leur effort est absurde.
Il tendit la main vers une coupelle où il avait soigneuse-ment disposé des graines de sésame noir et blanc, et il la secoua vivement, mêlant ses enfants. D’une certaine façon, il aimait ses disciples, malgré qu’il lui semblât maintenant certain qu’il ne se ferait jamais à leur nombre de membres ridiculement faibles. Et comme il se languissait du cliquètement de six jambes sur le sol ! Mais la fin justifiait de perturber légèrement ses habitudes. Et puis, c’était amusant d’être mort, pas seulement en partie, mais totalement, du moins en tant que Monsieur Blanc. Il en avait si souvent réchappé qu’il avait été vraiment… excitant… de s’éteindre complètement. Enfin… à l’exception d’une bague d’argent laissée pour Bleu Nuit, qui supportait mal de voir dis-paraître le peu de lumière qui restait. Bleu Nuit… même s’il n’avait pas été l’ami de Verte Bruine, il l’aurait protégé.
Néanmoins, il était heureux que l’exorciste fût reparti, et sa tristesse avec lui, car la vie sur Terre était réjouissante, pour peu qu’on sût que regarder. Ses fauves dévastaient le monde, satis-faits de pouvoir jubiler alors même que tout empirait, d’infliger plus qu’ils ne subissaient, et chaque nouvelle horreur les confor-
– 629 – tait dans leur choix. Si, vraiment, il était heureux de pouvoir leur permettre de mourir heureux. C’était déjà beaucoup, par les temps qui couraient.
Il se laissa retomber sur quatre pieds, et apprécia le bruit net du bois sur le sol. Un instant, il se demanda si les cochons qui l’avaient dévoré chieraient blanc, puis il revint à son travail. Rien n’était gagné encore, car l’humanité excellait à survivre, dans un état déplorable, certes, mais à survivre néanmoins, ou du moins à laisser des restes. Et les humains étaient si nom-breux… si nombreux… qu’il était difficile de s’assurer qu’il n’en traînait plus nulle part.
*
Lotus Mauve pénétra dans son pavillon, il caressa douce-ment les fleurs qui ornaient les colonnes, admira les tapis colo-rés de celles qui décoraient le plancher, et songea que l’Amiral avait bon goût. Il reproduisit quelques-unes des merveilles qui parsemaient la garrigue, il les mêla aux tiges des plantes grim-pantes, les inséra dans ses platebandes, et sourit en réalisant combien d’entre elles étaient bleues. Il serait heureux de les of-frir à Bleu Nuit, qui avait tant besoin d’être consolé. Quand il serait d’humeur, bien entendu, à le chérir plutôt qu’à l’étriper. Saleté d’humains… l’avoir forcé, lui, à devenir un tueur ! Élimi-ner les parasites était le côté le plus déplaisant du jardinage.
Dans la grande baignoire, il confectionna un bain de fleurs, et l’anima d’un très léger mouvement qui mêlait les pétales en un lent ballet, en un enchantement de couleurs toujours renou-velé. Dans les courants tranquilles, il accumula de la vie, celle qui réchauffait le corps et le cœur. Il se dévêtit, se laissa glisser dans sa piscine, et quand il sentit que Verte Bruine se détendait, là-bas dans son étude, il l’appela d’une senteur subtile, le désir d’un ami, l’envie d’un témoin sachant se ravir de la beauté d’autrui. Le lettré s’appuya contre une colonne, regarda le gué-
– 630 – risseur tout entouré de fleurs, et songea qu’il était merveilleux d’avoir des invités.
Plus tard, Lotus Mauve sortit du bassin, et tendit une main vers Verte Bruine, qui s’en saisit avec délicatesse ; ils rejoigni-rent le bain chaud. Dans ses vapeurs parfumées, le guérisseur dévêtit son ami, le laissa entrer dans l’eau, le rejoignit, le couvrit de baisers et de caresses, et chassa peu à peu le froid et les restes de l’encre des Tuan, de la haine de leur Mère.
Alors, très doucement, écaille après écaille, il fit s’enfuir le plus récent des chagrins du lettré, celui éprouvé en voyant Bleu Nuit revenir de Deux-Rivières, abattu et silencieux. Sur l’eau plongée dans la nuit, le son de la flûte de l’exorciste avait volé, lugubre, et toute la lumière de la lune n’avait pu y glisser que d’infimes reflets de réconfort. Verte Bruine était resté dans l’ombre, et ses larmes avaient coulé en silence.
*
Petite Pomme dit :
– Grand-père, tu viens faire un tour avec moi ?
– Bien sûr, ma chérie. Un petit peu d’air ne me fera pas de mal après ces quelques digestifs.
– T’es rouge et t’as trop chaud.
– C’est parfaitement exact, mais si c’est là tout le prix du bonheur, je le paie volontiers. Où veux-tu aller ?
– Voir les nouveaux. Y sont pas normaux, ceux-là.
Bâton d’Encre se dirigea lentement vers les pavillons al-loués aux Hommes Stèles, et sa petite-fille gambada autour de
– 631 – lui en lui expliquant plus avant ce qu’elle trouvait étrange chez les nouveaux venus, d’un discours entrecoupé de salutations aux fleurs, de cris admiratifs devant des papillons, et d’idées saugrenues quant à ce que devrait faire chacun pour lui plaire. Le magistrat se félicita d’avoir épousé Lys d’Eau, dont les pré-tentions étaient au fond très limitées pour peu qu’on disposât des ressources d’une province.
Quand ils revinrent de leur promenade, il embrassa sa pe-tite-fille, puis se mit à la recherche de Lys d’Eau, un sourire béat sur le visage. Il vivait un très beau cas d’urgence conjugale, et son épouse saurait l’apprécier en connaisseuse. Petite Pomme chercha le guérisseur, et lui demanda :
– Lotus Mauve, pépé a encore utilisé un mot que j’ai pas compris.
– Et tu n’as pas trouvé le moyen d’obtenir une explication ?
– Non. C’était comme si… comme s’il n’avait plus de tête. Alors, pour en faire sortir quelque chose !
– Ah. Pose ta question, alors.
– C’est quoi, une orgie ?
Le guérisseur gloussa, car même si les Hommes Stèles avaient les yeux éteints, ils faisaient de leur mieux pour jouir de la vie en parfaits Seferneith.
– C’est quand tout le monde fait l’amour, sauf Bleu Nuit qui cherche des tampons auriculaires de meilleure qualité, et qui se dit que les exorcistes de métier sont très mal équipés.
Elle lui donna un coup de pied.
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– Bien vu, ma chérie. Je pense qu’il serait tenté, lui aussi, de faire une démonstration de maltraitance sur ma personne, sous prétexte que ses effets seraient aisément réversibles.
– Ça veut dire quoi, ça ?
– Que tu peux taper plus fort si ça te chante, mais tu guéri-ras tes orteils meurtris toi-même.
Elle s’éloigna en maugréant. Pourquoi fallait-il que pépé utilisât des mots compliqués pour dire des choses simples ? Pour se rendre intéressant, peut-être ? Eh bien, c’était raté ! C’était normal, que tout le monde fît l’amour. Une personne, deux personnes, dix personnes faisant l’amour… c’était pareil ! Sauf que quand ils étaient si nombreux, leurs sentiments mêlés donnaient un sacré foutoir, sur le strict plan artistique. Elle n’aimait pas beaucoup ces tableaux dégoulinants de couleurs, ça manquait de sobriété.
Elle alla s’installer dans le pavillon de Bleu Nuit, et joua avec le grand manteau noir décoré de chouettes, dont la rigueur lui parut apaisante. Elle chipa l’un des pyjamas, s’en attifa, et se coucha dans le lit de l’exorciste. C’était le seul endroit où s’habiller avait un sens, et c’était rigolo de penser qu’un sens pouvait n’exister que sur une surface si petite. Elle se blottit, souriante, le nez dans l’odeur de Bleu Nuit, une odeur si douce qu’elle en hésitait parfois à faire des caprices, de si petits ca-prices pourtant, si bénins. Sacré chat ! Si doux, si plein de griffes… et si plein de larmes. Elle frissonna comme le son de la flûte revenait hanter ses souvenirs, puis elle s’endormit, et re-joignit son propre jardin, celui où tout était facile, docile et compréhensible.
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