LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer

Geneviève Grenon Van Walleghem · Chapitre 3 sur 21

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LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer

III Celui sous l’escalier

III

 

 

Celui sous l’escalier

 

Il habitait sous l’escalier. Avant cela, il avait résidé sous la table, mais à mesure que son corps croissait, les convives s’étaient irrités de l’avoir dans les pieds. Il avait aimé se tenir sous le plateau de bois râpeux, y mangeant les miettes qui tom-baient, les os qui lui étaient jetés, les nervures des feuilles de chou, les limaces de la salade, et surtout les pâtes soigneuse-ment sucées, libérées de leur sauce. Les pâtes étaient si belles, quand plus rien ne tachait leur jaune si doux ! Un temps, elles l’avaient rassasié de leurs longs serpents souples ; mais en grandissant, la faim l’avait trouvé, et il avait commencé à sucer les souliers des mangeurs. Ils l’avaient frappé de leurs semelles et de leurs pointes, mais la faim n’était pas partie ; il fallait croire qu’elle avait eu moins mal que lui. Ils lui avaient offert une paire de chaussures sans pieds dedans, mais elle était moins bonne que celles encore habitées. Elle était sèche, toute craquelée, elle avait un goût de vide. Il ne l’avait pas aimée, il avait recommencé à sucer leurs souliers, et ils l’avaient chassé de sous la table. Depuis, il habitait sous l’escalier.

Il avait bien tenté de revenir sous la table, mais la porte qui menait à la cuisine était fermée. Il avait sucé la poignée, mais elle ne s’était pas ouverte. Il s’était efforcé de passer par le trou de la serrure, mais ses doigts étaient devenus tout rouges. C’était bon, mais douloureux. Il avait essayé de se glisser sous le battant, mais n’était pas parvenu à devenir assez plat, même en appuyant très fort. Il était resté sous l’escalier.

 

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Sous l’escalier, il n’y avait pas de chaussures, car il était pieds nus. Par contre, il y avait des échardes, trop d’échardes à son goût. Il peinait à les retirer de sa chair, et devait creuser des cratères sanglants dans la plante de ses pieds.

Un jour qu’il se tenait assis, examinant son pied endolori, il aperçut une grosse blatte d’un brun presque noir, et l’attrapa prestement. Il la mangea, mais trouva que ses pattes chatouil-laient désagréablement ses gencives. Puis il croisa le premier rat blanc, et plongea sur lui. Il referma ses mains sur le corps de l’animal, mais ne sentit rien. Le rat eut un couinement glacial, et traversa ses doigts pour s’éloigner. Il le poursuivit, il aspira très fort, les lèvres tout contre le dos étrangement frais du rongeur, et celui-ci disparut dans sa bouche. Il le sentit descendre en lui, et vit sa queue pointer hors de son nombril. Elle frétilla frénéti-quement pendant la digestion, puis elle mollit, et ne bougea plus. Il s’endormit, tranquillisé. Le lendemain, il captura d’autres rats fantomatiques.

Un jour, un rat lui échappa, et il s’aventura sur l’escalier à sa poursuite. Les marches vermoulues craquèrent sous son poids. Il entendit l’animal couiner, il leva les yeux dans sa direc-tion, et distingua, très loin au-dessus de lui, tout contre les côtes de bois du toit, une araignée. Elle semblait flotter dans le puits de nuit qui s’ouvrait dans la charpente. Elle bruissa étrange-ment, et une pluie de rats spectraux tomba vers lui. Il les pour-suivit frénétiquement, et quand il s’endormit, il n’avait plus que l’ombre d’une faim, comme s’il avait mangé du vent et que celui-ci sifflait en lui, mélancolique. Sur son ventre, une touffe de queues de rats frétillait, et d’autres queues, inertes, achevaient de se décomposer.

Au matin, la faim le laissait suffisamment tranquille pour qu’il scrutât les hauteurs. Il revit l’araignée, et tout autour d’elle, des enfants étoilés flottaient. La nuit venue, il en discerna d’autres dans le ciel, si lointains qu’il ne voyait plus leur corps,

 

– 49 – mais seulement leur lumière ; mais ceux-ci étaient assez proches pour qu’il pût compter leurs doigts. Il aima leur sourire paisible. Les jours suivants, il continua à les observer. Ils s’allumaient quand leurs lèvres expulsaient un dernier souffle, quand leurs yeux cessaient de tourner en tous sens, quand l’araignée les effleurait de ses lèvres noires. C’était beau. Parfois, les étoiles ne naissaient pas, car au lieu de monter vers l’araignée, les enfants trébuchaient sur les marches, et tom-baient jusqu’à lui. Parfois aussi, l’escalier se montrait gour-mand, et il ne trouvait que des morceaux de leurs corps sur le palier où il vivait ; mais c’était toujours mieux que les limaces. Ah ! Les limaces ! Par-dessous la porte, des odeurs de cuisine arrivaient parfois jusqu’à lui, et il reconnaissait l’odeur acide du vinaigre.

Pour se consoler, il s’étendait sur le plancher usé qui cra-quait sous son poids, il levait la tête, et regardait les corps lumi-neux des enfants étoilés, leurs cheveux colorés, leurs doigts très fins. Ils étaient inatteignables et magnifiques, flottant tout là-haut sous le toit, presque entre les pattes de l’araignée. Un jour pourtant, l’un d’entre eux se rapprocha de lui. Il sauta pour l’attraper, mais il demeura hors d’atteinte. Il dut grimper sur les murs, et il tomba. Encore une fois, malgré la douleur, la faim ne le quitta pas. Il se mit péniblement à quatre pattes, et sentit contre sa tête le petit corps de l’enfant étoilé. Il s’en saisit avec délicatesse, le tourna en tous sens, et finit par trouver comment le mordre. L’enfant creva, et il fut surpris de le trouver si plat une fois vidé. Il le mâcha soigneusement, mais son estomac ne se remplit guère. C’était comme s’il avait mangé une vessie. Au-dessus de lui, il lui sembla que l’araignée s’amusait de lui.

Le lendemain, un autre enfant étoilé descendit du toit, et il tomba plusieurs fois avant de l’attraper enfin. Il le tint serré contre lui un long moment, charmé de pouvoir refermer ses bras sur autre chose que lui-même, d’autant que l’enfant sentait très bon et lui rappelait les desserts dont certaines miettes tom-

 

– 50 – baient sous la table, ou parfois même un quartier de pomme. Ensuite, il serra les dents très fortement sur le cou de l’enfant, il perça sa chair, et il le mangea. Il aurait bien aimé pouvoir dé-couper sa peau en autant de longues nouilles, mais il ne voyait pas comment faire.

Il joua longtemps avec les cheveux verts de l’enfant, et y chercha des limaces, mais il n’y en avait pas. Il se confectionna une houppe avec la chevelure. Il espéra que l’enfant étoilé sui-vant aurait d’aussi jolis cheveux, qui sentiraient aussi bon la pomme. Il se demanda où il avait jeté les cheveux de l’enfant précédent, mais il ne les retrouva pas ; les rats avaient dû les emporter entre leurs crocs aigus et ricanants.

À force de grimper pour attraper les enfants étoilés que lui offrait l’araignée, il s’améliora ; et un soir, il monta à sa suite, restant dans son ombre alors qu’elle s’élevait vers le ciel. Il se glissa très vite sur le toit, avant que celui-ci pût refermer ses tuiles. Arrivé là, il vacilla, car l’air bougeait autour de lui, et ap-portait des parfums extraordinaires. En contrebas, il y avait d’immenses salades posées sur d’énormes manches à balais, et puis des fleurs comme dans la cuisine, mais leurs tiges s’enfonçaient dans le plancher plutôt que de reposer dans des pots.

Dans le ciel, il distingua des créatures ailées qui tournaient en silence, et la lumière des lanternes se reflétait dans leurs ca-rapaces. Il regarda la grande araignée noire qui se tenait debout sur le toit, et la vit déployer à son tour de longues ailes bleues, fines comme des pelures d’oignons violets. Il ne s’étonna plus qu’elle pût aller cueillir des enfants étoilés dans le ciel. Il la sa-lua de la main, timidement. Peut-être lui rapporterait-elle un enfant pas trop vide ?

*

 

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Verte Bruine quitta son étude, et sortit dans le jardin. Il le-va la tête, et regarda le ciel. Il devina de longues ailes sombres, entendit leur sifflement léger comme elles tournaient lentement au-dessus du jardin, descendant peu à peu. Bleu Nuit le rejoi-gnit, et demanda d’une voix étranglée :

– Maître… savez-vous de quoi il s’agit ?

– Non, Bleu Nuit, mais cela ne m’étonne guère. Mon… mon absence a duré très longtemps, n’est-ce pas ?

L’exorciste acquiesça d’un petit signe de tête très raide, et Verte Bruine sentit sa peur, une peur viscérale, qui augmentait à mesure que les visiteurs descendaient. Il étendit vers lui une senteur douce, réconfortante, et s’étonna de n’avoir aucun effet. Il ignorait ce qui arrivait là, mais les tripes de Bleu Nuit, elles, avaient décidé que ce n’était pas des amis. Il proposa douce-ment :

– Bleu Nuit, me feriez-vous le plaisir de regagner vos ap-partements ?

L’exorciste hésita, déchiré entre le devoir de protéger son maître et l’envie de fuir. Il tomba à genoux et se prosterna. Verte Bruine hésita à s’agenouiller ou à le relever, mais il savait que ce serait hors de propos. Il resta donc silencieux, et Bleu Nuit sup-plia :

– Je vous en prie, maître, ne prenez pas de risques. Je… je ne voudrais pas vous perdre.

Le lettré se pencha et le releva doucement. Il détestait, il détestait vraiment ne pas voir son visage, même si cela ne l’empêchait pas de lire ses sentiments. Il aimait pouvoir plonger dans ses yeux, et il le fit.

 

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– Je vous le promets, Bleu Nuit. Et… ça me fait bien plaisir à entendre, de la part d’un exorciste.

Coup bas, pensa celui-ci. Cela ne me facilite pas la vie que vous souligniez mes contradictions. Verte Bruine lui sourit :

– Je me réjouis du jour où vous oserez vous exprimer ; mais je suis déjà heureux que vous ne refouliez plus vos com-mentaires au fond de votre esprit.

Sur leurs longues ailes bleu sombre, les créatures appro-chaient. Bleu Nuit fit demi-tour, et parvint à se retenir de courir jusqu’au moment où il fut hors de vue. De là à marcher digne-ment, il y avait un pas qu’il n’était plus capable de franchir. Il se réfugia dans son pavillon, tourna le dos à la fenêtre, mais ses mains tremblaient comme il versait de l’eau bouillante sur une triple dose de la plus puissante de ses tisanes calmantes. Il eût aimé se relaxer, mais il était trop terrifié pour se souvenir de la manière de s’y prendre. Il sursauta quand Petite Pomme remar-qua tranquillement :

– Tu as peur des drôles de fées ?

Il la regarda, stupéfait. Des fées ? Comment un enfant pou-vait-il voir ces monstres comme… des fées ? Il regarda le petit visage curieux, et envia son absence d’inquiétude. Ce qui des-cendait du ciel n’était pour elle qu’un mystère, une nouvelle oc-casion d’apprendre. Et si papa demandait qu’on courût se mettre en sécurité, elle le ferait, voilà tout. Il y avait du bon à être la fille d’un enchanteur aussi puissant que Verte Bruine.

– Non. J’ai eu peur de bien d’autres êtres, et cette peur voile mon regard aujourd’hui.

– Alors, lave-toi, conseilla-t-elle, et elle s’en fut.

 

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Bien sûr, songea Bleu Nuit, bien sûr. Si l’esprit se lavait aussi facilement que les cheveux, il eût été propre depuis long-temps. Lotus Mauve lui aurait plongé la tête dans une bassine où auraient dansé des fleurs, et il serait ressorti… méconnais-sable ? Oh non, le guérisseur aurait certainement laissé un rap-port entre ses deux états, au hasard : le soulagement de n’être plus son ancien moi. Il frissonna, car il se savait incapable d’envisager une telle évolution pour l’instant, mais au moins, il n’était plus honteux de stagner. Il eut un sourire torve, et il resta assis, le bol de tisane dans les mains, la poitrine frémissant de l’impression qu’un vide immense envahissait le jardin. Il resser-ra son col, sans pouvoir se réchauffer. Les larmes lui vinrent aux yeux à l’idée que Verte Bruine devait endurer un tel froid, lui qui se couvrait déjà par les temps les plus doux. Il se sentit détesta-blement inutile.

*

Les créatures se posèrent. Elles étaient grandes, élancées, d’un noir mat où jouaient des reflets d’argent. Elles se tenaient très droites sur six longues jambes graciles que de très hauts ta-lons rendaient interminables. Elles portaient élégamment de longs manteaux d’étoffe légère, drapés avec soin pour exposer leurs motifs, qui évoquaient le jour palpitant faiblement comme la nuit l’étranglait peu à peu. L’une d’elles s’avança, et Verte Bruine cacha son étonnement, car c’était la plus douce et la plus timide, celle qu’il n’aurait pas prise pour un chef.

– Je vous demande très humblement de m’autoriser à vous rendre visite.

Le lettré fit taire Petite Pomme d’une irrésistible envie de bâiller, avant qu’elle pût faire remarquer que c’était déjà fait ; puis il l’éloigna d’un besoin urgent d’aller terminer les restes de dessert, et répondit :

 

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– C’est avec une joie extrême que je vous fais part de mon aval… charmé, ajouta-t-il en voyant l’inquiétude augmenter chez son visiteur.

– Nous ne venons pas les mains vides.

– Je ne le craignais aucunement, et je suis ravi à l’idée de pouvoir contempler quelque présent… sans aucun doute remar-quable.

De justesse, songea-t-il, en voyant diminuer quelque peu l’angoisse de son interlocuteur ; il allait devoir se montrer très attentif pour ne pas le perturber outre mesure. Les autres créa-tures s’avancèrent, et déposèrent devant lui un présent de grande taille, magnifiquement emballé dans des tons si proches du noir qu’il peinait à les discerner les uns des autres. Heureu-sement, des rubans tout décorés de filigranes d’argent égayaient le tout. Il s’inclina.

– Puis-je avoir le bonheur de jouir de la vue délectable de votre merveilleux présent ?

– J’en serai honoré.

Il défit l’emballage, et découvrit une statue magnifique qui représentait deux amants, l’un pâle comme la neige, l’autre sombre comme le jais. Représentait ? C’étaient deux cadavres parfaitement préservés, disposé avec une grâce extrême, plus beaux que la vie même. Il s’arracha un sourire, et son invité dit :

– C’est l’œuvre de l’un de nos sculpteurs les plus réputés, Kusumah.

L’une des créatures s’inclina avec une feinte modestie, et Verte Bruine la trouva morbide à faner un chrysanthème. Il lui

 

– 55 – sourit poliment, avec une admiration sincère, car il n’eût pas pensé qu’on pût rester en vie en étant sinistre à ce point.

– De plus, elle a été sélectionnée parmi ses créations par ma femme, dont le goût est… était… universellement reconnu.

Le lettré se força à parler :

– C’est avec le plus grand plaisir que je découvre l’extrême qualité de votre production artistique ; et je suis honoré que vous ayez jugé bon de m’en faire partager la quintessence.

La créature émit un cliquètement de ravissement. Verte Bruine ajouta :

– Mais il manque cependant une touche à mon bonheur… une touche infime qui m’approcherait de l’extase.

Tu parles, songea Lotus Mauve, tu es aux antipodes du ra-vissement. Tu peux bien débiter tous les beaux mots de ta bi-bliothèque, tu n’as jamais si bien mérité ton nom. Tu es vert, mon ami, et si tu pouvais mettre ta femme et tes enfants sous clé, tu le ferais à l’instant. Mais tu t’en sors très bien, et cela m’arrange… car je n’ai pas à m’en mêler. Il se tint pourtant prêt à assister le lettré d’une senteur ou d’une autre, mais il préférait l’observer pendant qu’il s’en sortait seul, mobilisant toutes ses ressources et repoussant peu à peu ses limites.

La créature fixait Verte Bruine, presque répugnante de dis-ponibilité. Il continua donc :

– Pourrais-je jouir de l’immense privilège de découvrir votre nom ?

Manis s’épanouit, car il n’avait jamais osé espérer que ce serait si simple. Physiquement, les Seferneith étaient si diffé-

 

– 56 – rents de lui qu’il avait craint que des abîmes les séparassent, mais il n’en était rien : la courtoisie semblait commune à leurs deux peuples. Il répondit, ravi :

– Je suis Manis, pour vous servir.

– Me présenterez-vous vos amis ?

– Avec le plus parfait bonheur. Voici tout d’abord Sintawa, qui allie la grâce à l’art délicat de réunir les convives les mieux assortis autour des loisirs les plus finement choisis.

Manis désigna un espace vide parmi les créatures, et atten-dit le temps nécessaire à une révérence polie. Il continua :

– Puis Pendaran, dont le courage et l’engagement nous ont permis de découvrir et d’exploiter idéalement l’incroyable diver-sité de l’humanité.

L’aventurier fit un effort pour sembler fiable et raison-nable, mais Verte Bruine voyait parfaitement qu’il s’ennuyait prodigieusement.

– Et finalement, Kusumah, dont vous pouvez déjà savourer la contribution à nos recherches artistiques.

Lotus Mauve s’inclina avec une grâce sincère. Si ces ai-mables cinglés passaient leur vie à empailler des humains, il ne pouvait que les apprécier. Une part de lui aurait aimé savoir s’ils les naturalisaient vivants, mais il s’horrifia lui-même et préféra se taire. Le lettré s’inclina.

– Je suis Verte Bruine, et permettez-moi de vous présenter Lotus Mauve.

 

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Le guérisseur décocha un sourire charmeur aux Tuan, et Pendaran se demanda si son manteau était assez grand pour deux. Il eût volontiers fait la bête à huit pattes avec Lotus Mauve. Le lettré continua imperturbablement :

– Nous sommes absolument ravis de pouvoir accueillir en notre jardin un collectif d’artistes aussi remarquable que le vôtre.

Manis se détendit légèrement, car il avait eu très peur d’être rejeté. À l’exception de Demi-Lune, qu’il avait éduqué dès sa plus tendre enfance, aucun terrien ne l’avait jamais regardé avec sympathie, et encore moins désiré le découvrir. Il était très heureux d’avoir pu protéger les Seferneith de l’appétit des Tuan, même si cela avait impliqué de… il réalisa avec horreur qu’il avait présenté Sintawa comme si… Verte Bruine lui sourit :

– Quand des amis se chérissent, ils parlent des absents comme s’ils étaient présents. C’est une note délicieuse que j’ai fort appréciée.

Sauvé, songea Manis, mais il fallait vraiment qu’il se reprît, sans quoi il finirait par se trahir. Son hôte continua :

– Puis-je vous proposer d’aller nous asseoir au bord de l’étang ? Nous pourrons y deviser à loisir.

– J’en serais ravi. Permettez cependant que mes amis se re-tirent.

Ils n’ont pas l’habitude de parler si longtemps avec leurs matériaux avant de les utiliser, compléta Lotus Mauve avec amusement. Et penser que Bleu Nuit s’était enfui ! Il eût adoré jouir de son horreur et son indignation. Il jeta un coup d’œil en direction du pavillon de l’exorciste, et résolut d’aller le taquiner dès qu’il s’ennuierait des Tuan. Il salua Kusumah avec une poli-

 

– 58 – tesse indifférente, mais, quand il se tourna vers Pendaran, il émanait de lui une telle séduction que le Tuan se figea. Il l’apaisa d’une senteur caressante, s’approcha de lui, et effleura ses lèvres. Il faillit écarquiller les yeux tant les sensations de l’aventurier se révélèrent intenses, puis songea que c’était très commode pour des créatures portant des armures.

– Je ne sais quels sont les usages tuan, cher Pendaran… se-rait-il concevable que je vous offre un dernier baiser, pour la route… et au-delà ?

– Je serais immensément honoré d’emporter avec moi un souvenir de notre rencontre, cher… Lotus Mauve.

Le guérisseur embrassa à nouveau le Tuan, sans l’amener à la jouissance. Mais il créa en lui le germe d’un orgasme, qui s’épanouirait dès qu’il en aurait le loisir. Pendaran se mordilla les lèvres, frémissant de désir, et s’envola. Kusumah le suivit, et Lotus Mauve fut soulagé de le voir partir, car s’il savait s’amuser malgré les gêneurs, il n’aimait pas ce regard teinté d’intolérance et de jalousie.

Verte Bruine guida Manis jusqu’à l’étang qu’il avait choisi, puis il s’absenta un instant, pour commander quelques bois-sons, et surtout pour calmer Rouge Cerise. Elle cria presque :

– Mais bon sang, qu’est-ce qui te prend ? Tu deviens fou ? Ce sont des tueurs ! Et ce qu’ils appellent un cadeau, c’est… c’est une abomination !

– Rouge Cerise, s’il te plaît. C’est certainement choquant, et je suis certain que ces deux morts préféreraient reposer en paix, et savoir leur stèle honorée par leurs descendants.

– Ah ! Tu vois bien !

 

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– Il y a un mais, un néanmoins, un cependant…

Elle soupira.

– Je t’écoute, grand homme. Qu’est-ce que la voix des livres va encore m’inventer ?

– Inventer ? Je ne suis pas un menteur.

Elle l’embrassa, et se blottit contre lui.

– Je suis désolé, chéri. Ces créatures me répugnent. Et je t’en veux d’être si calme. Et je m’en veux de t’en vouloir.

– Tu peux arrêter le tout : je ne suis pas calme. J’essaie seulement de faire passer ma curiosité un peu avant ma peur, avec un succès très relatif pour l’instant.

– Tu les connais ?

– Non… oui… j’ai un doute, que je voudrais lever ; et je pense qu’ils sont venus exactement pour cela.

– Tu plaisantes ?

– Non. L’œuvre qui te dégoûte tant – l’Année, comme ils l’appellent – c’est un cadeau, pour nous honorer. Mais c’est sur-tout une tentative pour être compris. Je ne peux pas me per-mettre de crier de dégoût et de les rejeter, Rouge Cerise, même si je suis choqué. Manis est venu pour dialoguer, et il a besoin d’un interlocuteur.

– Je… envoie Lotus Mauve.

Il la regarda avec douceur :

 

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– En d’autres temps, je l’aurais fait. En d’autres temps, il savait accepter la douleur d’autrui, et l’apaiser. En d’autres temps, hélas.

Elle soupira, et le relâcha.

– J’accepte que tu prennes ce risque. Même moi, je la sens, la souffrance de cet être. Si tu peux y faire quelque chose… fais-le. Moi, je ne quitte pas ma dague, et l’épée murmure. Qu’il te nuise, et je le découpe en rondelles.

– Je le sais, et cela me sécurise. Mais en attendant, puis-je te demander quelques rafraîchissements ?

– J’y cours.

Il la regarda s’éloigner, et songea que deux belles jambes vêtues de rouge lui plaisaient plus que six jambes trop noires. Il retourna vers Manis, et s’assit en face de lui. Le Tuan était fas-ciné par les bancs de poissons jaunes, orangés, rouges, qui na-geaient dans l’étang illuminé par les lanternes. Verte Bruine ob-serva avec intérêt la façon dont les longs doigts noirs se dé-pliaient et se repliaient, cédant tantôt au désir, et tantôt à la po-litesse. Le Tuan murmura :

– Puis-je prendre l’un de ces merveilleux bâtons ?

– Faites, il y en a plein l’étang. Et si le nom du mets peut améliorer votre dégustation, sachez qu’il s’agit de poissons.

Manis tendit la main vers l’eau, et attrapa un poisson doré long comme son avant-bras avec une agilité déconcertante. Il regarda, émerveillé, l’eau ruisseler du corps ; puis il le posa contre sa bouche. Le poisson tressautait, et Manis recula ses lèvres, désapprobateur. Il l’embrassa fermement, et le poisson s’immobilisa, comme pétrifié. Le Tuan eut un sourire satisfait,

 

– 61 – puis sa bouche s’arrondit, et il la posa contre le flanc luisant. Il ferma les yeux avec volupté, et Verte Bruine vit le corps du pois-son se vider, s’aplatir, pour ne laisser qu’une peau humide et flasque, aux écailles scintillantes, les longues nageoires ondu-lant comme des soieries. Manis se le passa avec ravissement sur le visage, puis le plia soigneusement.

– C’est très bon, et agréablement frais. Êtes-vous certain que je puis en prendre d’autres ?

– Comment pourrais-je vous priver d’un plaisir si doux, Manis ? J’aurais les moyens de vous ravir, et n’en userai pas ?

– Votre amabilité me comble. Puis-je poser une question ?

– Je vous en prie. J’ai hâte d’y répondre.

– Les différences de couleur signifient-elles des différences de goût ?

– Je l’ignore. Le plus sage serait que vous essayiez, et vous me ferez part de vos observations, si tel est votre plaisir.

Manis tendit la main vers le bassin, hésitant entre les mul-tiples couleurs. Verte Bruine garda les yeux fixés sur son verre, et se concentra profondément pour évoquer la lune, pour qu’elle brillât si fort qu’elle en changerait l’étang en miroir d’argent, et qu’elle détournerait l’attention des poissons. Il y parvint avant que le Tuan eût fini de tester toutes les couleurs, mais le résultat le surprit : son invité émit un petit cri étouffé, et se détourna, tremblant de toutes ses jambes. Il resta longtemps replié sur lui-même, puis lentement, très lentement, il tourna la tête, abrité par son manteau, et regarda à nouveau l’eau changée en miroir d’argent. Le lettré vit s’étendre autour du Tuan un sentiment de perte intense, un chagrin immense. Manis réalisa qu’il compre-nait enfin la tristesse de Keraian Tuan, et il fondit en larmes.

 

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– Manis, veuillez me pardonner ma maladresse. Si cette lumière vous déplaît, je puis congédier la lune, et rendre la nuit aux ténèbres.

– Non ! Non ! Surtout pas !

Manis se tut, horrifié, puis, frémissant encore :

– Je suis confus de m’être montré si violemment spontané. Croyez bien que je ne désirais nullement vous incommoder par la vigueur de mes sentiments.

– Vous ne l’avez aucunement fait.

Manis leva la tête, il regarda timidement la lune d’argent, et il se souvint de Keraian Tuan disant que seul l’argent dure-rait, que les flancs de la Lune Noire se fondraient dans les té-nèbres. Il se demanda si, dans le passé, la lune avait été si claire, si belle… si sa lueur avait fait de la terre un second temple du Mort Blanc, un lieu de paix et de bonté. Si les Tuan avaient vécu dans cette splendeur, ils avaient dû être magnifiques, car Manis était sûr qu’ils n’auraient jamais déparé leur pays. Même dans l’ombre de la Mère, ils tentaient encore de préserver la beauté ; alors, débarrassés d’elle…

Verte Bruine noya un soupir dans son verre, car Manis lui semblait incapable d’affronter le passé, quel qu’il eût pu être. Un gouffre l’en séparait, un gouffre trop terrifiant pour être franchi. Il éviterait donc de rappeler le livre dont il commençait à se souvenir, un petit ouvrage à la couverture laiteuse tout in-crustée d’argent poli, qui parlait des fées de la lune, les dan-seuses dans la nuit, celles qui avaient vécu dans le miroir du monde. Si vraiment les Tuan étaient tout ce qui restait d’elles, Manis avait de quoi pleurer. Mais le lettré ne tenait pas non plus

 

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à franchir l’abîme qui trouait le passé, et il cessa de fouiller dans sa mémoire.

Il regarda Lotus Mauve, qui acquiesça de la tête. Il appela la vie à lui, il la fit couler en Manis, trouver les infimes bour-geons d’espoir que celui-ci entretenait précieusement, puis elle les fit grossir peu à peu, jusqu’à les épanouir. Le Tuan put con-templer le bassin argenté sans plus pleurer, et resta captivé par sa beauté. Les dos des poissons effleuraient la surface, et y tra-çaient des arabesques gracieuses ; les reflets des fleurs se trou-blaient un instant, et il y devinait plus de sourires encore.

Verte Bruine en profita pour s’éclipser. Quand il revint, il avait quitté ses sous-vêtements, sa tunique vert pâle et son pan-talon, ainsi que sa lourde robe jaune aux houppes rouges. Il por-tait à nouveau les habits aériens qu’il avait arborés jadis, avant que le froid ne s’installât en lui. Il marchait comme s’il se tenait au cœur d’une journée d’été, dans une chaleur vibrante lourde d’odeurs de fruits et de fleurs. Manis cria, un petit cri incrédule, puis il s’effondra, brisé de chagrin. Le lettré se pencha sur lui, il posa sa main sur le dos secoué de sanglots, et murmura :

– Manis… il y a tant de chagrin en vous !

– Je suis… je suis désolé…

– Vraiment ? Alors, pleurez tant que vous le souhaiterez, mais quand vous irez mieux, expliquez-moi ce qui ne va pas. Les larmes ne me dérangent pas, tant que leur source m’est connue.

Lotus Mauve ricana intérieurement en voyant son ami pen-ché sur ce qui n’était au fond qu’une grande araignée noire an-thropophage, que tout humain sensé eût écrasée sans hésiter. Verte Bruine était capable de s’intéresser à n’importe quel spé-cimen, du moment qu’il restait tranquille le temps d’être dessi-né, ou du moins mémorisé pour un croquis ultérieur. Or, il ne

 

– 64 – pouvait dénier à Manis un sens certain de la pose pitoyable. Le guérisseur étudia l’émotion poignante qui envahissait le lettré, et soupira de la penser déplacée.

Manis finit par se redresser lentement. Il essuya ses larmes, réarrangea élégamment ses jambes autour de lui, lissa son manteau, et corrigea les positions des peaux de poissons qu’il avait dérangées en s’écroulant.

– Verte Bruine, je suis immensément touché par la com-passion que vous me manifestez avec tant de paisible retenue. Je serais ravi de satisfaire votre curiosité, mais je crains fort de vous attrister.

– Manis, je vous sais gré de votre délicatesse. Mais Lotus Mauve, ici présent, est un psychiatre très doué, et il saura me débarrasser de tout chagrin handicapant.

Le Tuan se força à remercier le guérisseur d’un hochement de tête appuyé, car il n’oubliait pas qu’il était passé par la mon-tagne, et qu’il y était devenu impropre à la naturalisation, du moins sous forme de fauteuil. Il en avait peur, mais du moment qu’il s’occuperait de Verte Bruine et non de lui, tout allait bien. Lotus Mauve eut un sourire paisible, et il prit congé avec grâce, se levant comme si un vent léger l’avait entraîné avec lui. Manis se demanda comment il pouvait être aussi souple et aussi dur tout à la fois ; il attendit qu’il eût disparu, puis :

– Les aspects les plus déplaisants de notre existence sont entourés d’un secret que je répugne à lever, Verte Bruine. L’avoir effleuré m’a déjà trop coûté.

Le lettré vacilla en voyant s’étendre en vagues pourpres la souffrance de Manis. Elle n’était que l’ombre d’elle-même, comme si la plus grande part s’était déjà enfuie, mais elle le brû-lait encore. Il étudia le Tuan, et comprit que sa vie était un dé-

 

– 65 – sastre. Pire encore, il semblait que Manis ne pensait pas que ce-la pût changer, ni qu’il méritât mieux. Il l’espérait, de tous les petits bourgeons d’espoir que Lotus Mauve avait rafraîchis, mais n’avait aucun précédent positif sur lequel se baser. Manis était un pionnier terrorisé, et Verte Bruine l’admira.

– Manis… j’ai eu la chance de connaître une très longue ab-sence plutôt qu’un enfer, et je serais ravi de vous aider.

Le Tuan resta bouche bée, puis il remonta sa mâchoire d’une main discrète.

– Verte Bruine… je ne pouvais pas espérer plus de vous.

– Si je puis faire quoi que ce soit pour soulager votre peine… si je puis vous rendre un peu du bonheur dont vous êtes privé…

Manis baissa les yeux, puis il murmura :

– Il n’est pas simple d’aider les morts… mais je n’oublierai pas.

– J’ai un ami exorciste. Je sais qu’il a surtout pour tâche de repousser les morts, mais, s’il s’associe à Lotus Mauve, peut-être pourra-t-il les faire revenir.

– Un exorciste… celui qui s’est enfui en nous voyant ?

– Oui. Laissez-lui le temps d’apprendre. Il a déjà fait un long chemin, et j’ai confiance en lui.

Manis le regarda longuement, puis il dit, d’une voix loin-taine, si ténue qu’elle semblait avoir traversé un vide presque infini :

 

– 66 –

– Il était doux de refléter votre beauté, Verte Bruine, mais ce que je préférais, c’était sentir votre amour, votre confiance couler en moi. La vôtre en particulier m’évoquait l’écume, l’horizon, et la pomme.

Le lettré sentit un souvenir fragile remonter en lui, le bon-heur de se voir reflété dans l’argent des nuits, de briller d’un feu pâle, de danser parmi des écharpes de brume.

– N’aurait-il pas été plus simple d’oublier tout cela, Manis, que de conserver ce regret ?

– Est-il sage d’effacer de la muraille la seule porte d’une prison ?

– Non.

– Nous l’avons pourtant fait, et l’enfer s’est refermé sur nous. Mais j’ai voulu me rappeler.

– C’est courageux.

– Je regrette de vous contredire, mais en fait, non, c’est très lâche, et mal élevé, qui plus est. Je devrais être capable d’assumer mon deuil ou de me suicider sans perturber le monde autour de moi ; mais il faut croire qu’il y a une place pour les in-capables.

Ils se turent un long moment, et Verte Bruine se sentait bien. Les Tuan étaient comme des reflets troublés, mais ils va-laient mieux qu’un ciel vide. Manis proposa :

– Voulez-vous votre nom ?

– Mon… nom ? Je pensais le posséder déjà.

 

– 67 –

– Verte Bruine ? Ce n’est que votre désignation. Ceux qui vous aimaient vraiment utilisaient votre nom de cœur.

Le lettré songea au monde désert autour de lui, à ces cœurs éteints et solitaires, et il frissonna à l’idée que son nom intime pourrait y être prononcé.

– Non, merci. Gardez-le pour moi, Manis. Quand la lune brillera, vous me le donnerez.

Le Tuan n’eut pas l’indélicatesse de rappeler que cela ris-quait fort de ne jamais arriver ; il n’était pas fou au point de moucher lui-même une étincelle d’espoir, si récemment parta-gée. Il peinait à se souvenir de quoi ils venaient de parler, mais quand il regardait Verte Bruine, il savait que tout allait bien, et que tout irait bien… ou que si ça n’allait pas ainsi, cela n’irait jamais, de toute manière. Il n’aurait pas à lutter deux fois, et rien que d’y penser, il se sentait plus léger.

– Manis, je puis comprendre que vous ne désiriez pas me parler des pires aspects de votre existence, mais pourquoi ne pas partager avec moi vos projets les plus courageux ? Et sur-tout… pourquoi me priver du plaisir d’être informé des raisons de votre visite ?

– Pardonnez-moi, Verte Bruine. Je suis d’une impolitesse inqualifiable. Je suis venu à vous, car il me semblait indispen-sable que nous fussions présentés. J’espérais que nous nous en-tendrions, car j’ai besoin…

– D’alliés ?

– C’est exact. Les Seferneith excellent à vivre une vie délec-table, et c’est un art que les Tuan ont… oublié.

 

– 68 –

– Manis… je vous aiderai très volontiers à vivre plus agréa-blement.

Le Tuan regarda le jardin autour de lui, et il détesta l’idée qu’il devrait le quitter. Le lettré ajouta :

– Mais je ne sais pas combien sont les Tuan, et je peine donc à évaluer l’ampleur de la tâche, d’autant que j’ignore com-bien d’entre eux désirent changer. Sans cela, nous ne pourrons les forcer.

Manis sourit tristement.

– Il y a peu de mortels à mes côtés, Verte Bruine, mais il semble que mes projets soient appuyés par deux divinités. De l’une, je ne vous dirai rien… si ce n’est qu’elle est chère à mon cœur.

– Cela me suffira, Manis. Quelqu’un qui a pu vous donner tant de courage, de foi et d’espoir, ne peut pas m’effrayer.

Le Tuan regarda d’un air songeur son manteau, puis la fine armure qui le vêtait, et se demanda comment il pouvait se sentir nu. Les yeux si doux de Verte Bruine semblaient ne rien ignorer de lui. Il bruissa, troublé, puis reprit :

– L’autre, vous le connaissez déjà, car il s’agit de la Mon-tagne.

– Je regrette qu’elle vous ait effrayé à ce point.

Manis frissonna, puis murmura :

– Vous n’y pouvez rien, Verte Bruine. J’ai toujours été craintif… un cœur audacieux eût peut-être réagi différemment.

 

– 69 –

– Vous n’en avez que plus de mérite, même si vous vous en passeriez bien.

Le Tuan soupira. Tout était simple, ici ; il était compris avant même d’avoir trouvé comment exprimer ce qui lui pesait, avant même d’avoir songé à en parler.

– Et savez-vous quels sont les projets de la montagne ?

– Ah ! Elle n’est pas du genre à se confier ! Et compte tenu du rapport entre la résistance de mon corps et le tonnage de rocs dont elle pouvait m’écraser, je n’ai pas osé lui demander un exposé complet de ses buts.

– Voilà un choix d’une grande sagesse.

– Un messager vivant en dira toujours plus qu’un cadavre disloqué.

– Nos méthodes sont semblables, Manis, et vous m’en voyez ravi. Mais tout de même, qu’avez-vous appris ?

– En résumé, que la montagne veut faire une place aux Se-ferneith. Elle a échoué à vous protéger jadis, mais elle a une se-conde chance aujourd’hui, et elle l’exploitera. En outre, elle adoucira le sort des Tuan, s’ils la servent fidèlement.

– Vous êtes à son service ?

– Hélas. Mais je n’ai pas le choix.

– Eh bien, c’est encourageant. Mais dites-moi, Manis, si j’ai la chance un jour de pouvoir vous aider, ne serait-il pas utile que j’en sache un peu plus sur votre lieu de résidence ?

 

– 70 –

Le Tuan détourna les yeux, et cliqueta avec hésitation. À quoi bon ne rien dire de la vie de ses pairs, si c’était pour révéler qu’ils venaient de l’horreur dans le ciel ? Qui serait assez fou pour affronter la Lune Noire ? Verte Bruine hocha la tête, satis-fait, car Manis n’avait pu s’empêcher de jeter un coup d’œil vers le point exact où se trouvait sa patrie. Même si la lune d’argent l’occultait, le Tuan la sentait en lui, comme une peur abjecte qui lui rongeait le cœur. Le lettré dit gentiment :

– Ne vous forcez pas, Manis, nous aviserons en temps vou-lu. Pour l’instant, votre douceur, votre politesse me suffisent. J’essayerai d’imaginer à quoi devrait ressembler un monde, pour qu’il vous convînt, et j’aurai beaucoup de plaisir à le peindre, et plus encore à le réaliser un jour.

Le Tuan fondit en larmes, et Verte Bruine le berça. Il cares-sa avec douceur les genoux minces de son invité, et se dit qu’au fond, il pourrait trouver amusant d’être enlacé par une forêt de membres si délicats.

*

Bleu Nuit resta longtemps l’esprit vide et le visage baigné par les volutes de vapeur qui s’élevaient de sa tasse, puis il se révolta contre sa peur, contre les ténèbres qui s’étaient étendues dans son esprit. Qu’étaient ces horreurs qui descendaient du ciel ? Comment était-il possible qu’il n’en eût jamais entendu parler ? D’où pouvaient-elles venir ? Il revit soudain une nuit sans étoiles, un gouffre de haine pure, et secoua vivement la tête pour dissiper le souvenir. Il reprit son souffle, et jura. Il détes-tait son ignorance, mais avait trop peur de cette connaissance. Il était coincé… il pleura d’impuissance, puis essuya ses yeux de sa large manche. Il posa sa tasse en tremblant, et elle tinta légère-ment.

 

– 71 –

Sans faire de bruit, il s’approcha de la fenêtre. Il se cacha derrière le rideau, et observa le jardin. Il vit Verte Bruine et Lo-tus Mauve debout en face d’êtres à… six jambes ? Il se recroque-villa, étouffant un gémissement, car il y avait en eux une ombre, une ombre sans fond, une ombre dévorante. Il ferma les yeux, et s’efforça de cesser de trembler. Il pleura, car la lune d’argent n’avait pas suffi à empêcher la Lune Noire se porter son ombre sur le jardin. Il aurait tant voulu, il avait tant espéré que la lu-mière de Verte Bruine ne se mêlerait d’aucune obscurité. Il ne voulait pas qu’elle s’effaçât… il y avait si peu de merveilles au monde… si peu de joie…

Il avait fini par aimer les Seferneith, d’une affection in-quiète. Le monde l’avait assez blessé en le privant du peu qu’il eût chéri, et il était terrifié à l’idée qu’il lui ôtât Verte Bruine. Il lui était si agréable de l’écouter parler de ce qui lui plaisait, en longues phrases chantantes, toutes vibrantes d’émerveillement. Il aimait le regard qu’il posait sur le monde, un regard qui était un but, et non un moyen. Il était si doux de savoir que le lettré connaissait son existence, et gardait un œil sur lui, une pensée patiente et tendre. Bleu Nuit en était venu à attendre le pro-chain conseil, et le prochain présent offert avec naturel, comme si la vie consistait à se demander que donner à chacun, puis à réaliser le cadeau avec amour. Peu à peu, il osait offrir égale-ment, certain d’être accepté jusque dans la maladresse, et de pouvoir progresser avec confiance.

Mais ces êtres ténébreux… annonçaient-ils une catas-trophe ? Était-ce déjà la fin ? Il se revit soudain, assis devant la stèle de Roseau Bleu, et la tristesse revint. Il l’avait jugée exces-sive, jadis ; mais à force de fréquenter Lotus Mauve, il avait osé s’avouer avoir ressenti plus que de l’affection pour son disciple. Même s’il ne l’avait jamais évoquée, il s’était agi d’une inclinai-son charnelle, et, malgré ses efforts, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il avait été puni de son désir par la perte de son… ai-mé. Alors ces êtres venus en glissant sur leurs ailes bleutées,

 

– 72 –

étaient-ils la punition suivante ? Avait-il trop chéri les Sefer-neith ? Avait-il encore désiré ce à quoi il n’avait pas droit ? Était-il temps de payer pour ses espoirs insensés ? Il gémit, et étreignit son collier inutilisable, car ces monstres n’étaient ni des spectres, ni des fantasmes. Ils étaient aussi réels que lui, et tellement plus puissants. Il resta longtemps prostré, puis le gué-risseur entra dans la pièce, et soupira.

– Bleu Nuit, vous êtes si troublé que vos émotions se voient depuis le jardin.

Il fut heureux de ne pas ressentir de honte.

– Je suis désolé de vous avoir dérangé, Lotus Mauve.

– Oh ! Il n’y a pas de quoi ! Je suis désolé de n’avoir pas vu plus tôt qu’il restait en vous de pareilles foutaises. Vous êtes tout simplement incroyable, et vous m’intéressiez si peu que je ne l’avais même pas vu.

L’exorciste eut le temps de penser que ce n’était pas un langage à utiliser pour un psychiatre, mais le guérisseur s’était déjà rapproché, envoûtant, attirant. Il vit l’étendue veloutée d’un lac mauve au crépuscule, le reflet d’or sur les nénuphars, le ciel au-dessus d’eux tel un dais caressant, et son corps frémit de plaisir comme l’eau coulait autour de lui, l’effleurant de mille doigts tièdes. Il ne put décrire le reste, comme le Seferneith le transissait de plaisir.

Il revint à lui étendu sur le flanc, la tête sur le coussin où il était assis avant que… il regarda, intrigué, sa main dépasser de sa manche. Il sentit contre son cou les perles de son collier. Ses cheveux n’avaient pas été dénoués, et il observa ses pieds encore chaussés de bottes. Mais la jouissance qui s’attardait en lui ne laissait aucun doute… Lotus Mauve l’avait aimé. Il releva les yeux vers le guérisseur, qui s’était installé de façon à suivre ce

 

– 73 – qui se passait dans le jardin, tout en gardant un œil sur son amant évanoui. Il voulut lui parler, mais en fut incapable, car son cerveau refusait d’utiliser des mots alors que les sensations l’emplissaient tout entier. Il attendit, et quand il put à nouveau s’exprimer :

– Je reconnais que cela a été une expérience inoubliable. Et, tant que je ne l’aurai pas oubliée, il ne sera pas nécessaire de la répéter… de grâce.

Lotus Mauve le considéra, et il n’eût pas su dire s’il était contrarié, consterné, les deux, ou rien de tout cela.

– Je vous présente mes excuses, Bleu Nuit.

– Oh non ! Je vous en prie ! Vous n’avez pas à vous excu-ser. Maintenant, je sais ce que je manque, tout ce que je manque. Mais je… j’ai besoin du manque, j’ai besoin du vide pour me pousser à l’action.

– Je ne vous juge pas. L’essentiel, c’est d’être en vie, pas d’être conforme à je ne sais quelle définition. Et maintenant, si vous le permettez, je vais vous laisser à vos méditations.

Sur le seuil, il se retourna.

– À propos, Bleu Nuit… je vous condamne. Je vous con-damne à recevoir un jour ce que vous eussiez voulu offrir à Ro-seau Bleu. À le recevoir… de votre plein gré.

L’exorciste referma ses bras autour de son corps, et resta longtemps à s’enlacer lui-même. Si seulement c’était vrai… si seulement, un jour, il pouvait cesser de ne compter que sur lui-même. Et si seulement Lotus Mauve pouvait cesser d’être tout à la fois adorable et odieux.

 

– 74 –

Le guérisseur descendit les marches, fit quelques pas dans la nuit, et s’arrêta devant Verte Bruine qui l’attendait.

– Lotus Mauve… je t’ai senti faire jouir Bleu Nuit, et je me suis inquiété.

– Inquiété ? Pour qui ?

– Pour toi, bien sûr. Je n’ai pas oublié que tu avais souffert d’être méprisé par des humains, surtout en tant qu’amant.

– Et tu as quitté son passionnant invité ?

– Je me suis excusé, et il m’a laissé partir en s’inclinant avec une parfaite délicatesse. Il est trop doux pour supporter de me gêner.

Le guérisseur se demanda s’il n’aurait pas été plus relaxant de faire l’amour à Manis, même s’il semblait beaucoup plus crispé que Pendaran, mais après tout ! Il n’avait pas tant souhai-té aider l’exorciste que s’amuser de lui, et y avait parfaitement réussi.

– Tu n’es pas trop froissé par la réaction de Bleu Nuit ?

– Pourquoi ? Elle est logique. Je peux soigner les corps, li-bérer les esprits, mais si un être repose sur ses choix erronés, ce serait le tuer. Il veut se complaire dans la frustration et la cul-pabilité ? Qu’il le fasse ! J’apprendrai à regarder ailleurs. Après tout…

Il ne termina pas sa phrase. Après tout, il sentait déjà les humains mourir tout autour du jardin, et cela ne l’empêchait pas de dormir. Il ajouta :

 

– 75 –

– Et puis, tu sais, le but était surtout de m’occuper pendant que tu discutais avec Manis. Bleu Nuit est toujours tellement di-vertissant à fréquenter. Gratifiant, peut-être pas… mais amu-sant, sans aucun doute. C’est toujours ça ! La santé mentale, n’est-ce pas aussi savoir se contenter de ce qu’on a ?

Verte Bruine revint vers Manis avec l’impression que le Tuan, tout bien réfléchi, était très supportable.

*

Manis regarda Verte Bruine s’éloigner, et il lui sembla que la nuit devenait soudain froide. Il étudia les peaux lisses et bril-lantes des poissons, mais leurs couleurs n’égalaient pas celles du lettré. Leur senteur fraîche était agréable, mais l’odeur chaude, caressante, qui entourait son hôte… elle lui manquait déjà. Il avait l’impression de se tenir nu sur un sol gelé, et de voir ses vêtements emportés par un vent glacial.

Il gémit, et noua ses mains autour de l’une de ses jambes. Il était convaincu que les Tuan ne pouvaient s’en sortir seuls, et il savait que les Seferneith étaient ses seuls alliés possibles pour l’aider dans sa lutte contre Induk Marah. Il avait obéi à la mon-tagne qui lui avait ordonné de les protéger et de leur faciliter la vie. Il s’était consolé de devoir côtoyer le titan neigeux et terri-fiant en espérant le meilleur des Seferneith. Mais même s’il les avait trouvés magnifiques, il s’était toujours forcé à les voir comme des outils qui seraient peut-être sacrifiés. Il connaissait la puissance de la Mère Araignée, et savait qu’elle dévorerait beaucoup de ses assaillants.

Mais maintenant qu’il avait eu la chance de parler à Verte Bruine, il réalisait que celui-ci était meilleur que tout ce qu’il avait osé espérer pour se donner du courage. Keraian Tuan avait eu raison, il était incapable d’imaginer la perfection, ou même l’intelligence alliée à la bonté, mais il pouvait la reconnaître… et

 

– 76 – il ne supportait pas l’idée que le lettré risquait d’être dévoré par la Mère Araignée. Il fondit en larmes, puis se remémora le doux visage de Rengganis, et enfin l’horreur de la voir dévorée de l’intérieur par les enfants de la Mère. Pour elle, il devait conti-nuer. Pour elle, il se retiendrait de tout arrêter. Pour elle, il ris-querait de perdre les Seferneith. Il étouffa un cri, car il valait mieux mourir que de leur nuire ! Mais la montagne… la mon-tagne ne le laisserait pas faire. Oh ! Comme il eût aimé pouvoir jurer qu’elle les préserverait comme il était tenté de le faire.

Il pria, il pria en silence pour que la vie pût naître sans cau-ser de morts, pour qu’elle n’eût pas de prix qu’il détesterait payer, pour qu’il ne fût pas déchiré par un dilemme insensé. Il ne voulait pas choisir… il voulait être entouré de tous ceux qu’il chérissait. Il voulait que son aimée, que son fils pussent se ré-jouir avec lui de la beauté des Seferneith. Il savait que Verte Bruine, lui, pouvait tout lui pardonner… mais il préférait qu’il n’eût rien à lui pardonner. Comment… comment être certain de n’avoir pas commis l’inadmissible ? Keraian Tuan pouvait-il également ramener les Seferneith à la vie, ou seulement les Tuan, si sombres, si imparfaits, si brisés par l’horreur ?

Il pleura, et Verte Bruine effleura sa peau noire de ses longs doigts bruns, le caressa de son souffle tiède, et Manis s’effondra à l’idée que celui-là même qu’il risquait de tuer le prenait en pi-tié. Il murmura :

– Ne mourez pas…

– Je n’en ai pas l’intention. Mais quand bien même je de-vrais à nouveau être dévoré par la terre… je refleurirai, Manis. Il y aura toujours un printemps, toujours.

– Mais que la terre est vide, quand les fleurs sont enfuies !

 

– 77 –

Le lettré étreignit son invité, et le Tuan réalisa qu’il avait chaud. C’était tellement étrange ! Il lui semblait que, dans la nuit de ses pensées, un soleil pointait à l’horizon… émerveillé, il le regarda se lever. Il posa ses doigts sur son sternum, et, hési-tant :

– C’est tellement doux… vous… est-il envisageable que je puisse conserver cette sensation, au moins pour quelque temps ? Je promets de vous la rendre en parfait état ! Je suis ex-trêmement soigneux avec les biens qui me sont confiés.

Verte Bruine lui caressa la joue :

– Manis… il n’y a rien à me rendre. Je ne vous ai pas donné cette sensation, je ne me suis pas privé d’elle… je vous ai seule-ment aidé à la faire naître en vous.

Le Tuan le considéra, et le lettré songea que son visiteur n’était pas un ingrat. Une bribe, une bribe seulement, faisait naître tant d’émerveillement en lui ! Bouleversé, il se voûta, et laissa couler ses larmes, de soulagement et de reconnaissance. Manis balbutia :

– Je… je suis absolument confus. Je vous prie de croire qu’il n’a jamais été dans mes intentions de vous causer du cha-grin.

Et j’aimerais tant être sûr qu’il en va de même pour la mon-tagne ! Il détestait être l’instrument d’un être aussi indélicat, aussi impitoyable, aussi peu soucieux des fragiles bonheurs d’autrui.

– Je le crois volontiers, Manis. Mais votre douleur me touche, et elle me semble si grande qu’elle n’aura pas trop de quatre yeux pour couler.

 

– 78 –

Le Tuan frissonna, car c’était tellement étrange… l’amour de Keraian Tuan l’avait soulagé, mais il avait la puissance d’un dieu. Il n’était pas surprenant qu’un dieu pût choisir d’être bon. Mais Verte Bruine n’était qu’un mortel, comme lui… et pour-tant, sa douceur faisait des miracles. C’était tellement étrange… Il répondit, très gentiment :

– Je vous promets solennellement d’en pleurer la plus grande partie moi-même. Après tout, c’est la mienne. Mais quand je le ferai, je n’oublierai jamais que vous m’avez soulagé d’une part de mon fardeau, que vous m’avez… aidé. Et pourtant, je ne suis qu’un Tuan… qu’un…

– Manis… comment peut-on n’être « qu’un » ? Qu’y a-t-il d’indigne à être un Tuan, à être vous-même ?

L’esseulé fondit en larmes.

– Je… je requiers l’autorisation de ne pas en parler… je… mais je vous assure que… qu’il y amplement de quoi… de quoi avoir honte… de quoi être horrifié. L’humain… l’humain qui s’est enfui en nous voyant… il nous a vraiment vus.

– Manis… je ne le crois pas. L’humain en question s’est laissé effrayer par l’ombre en vous, et n’a pas vu votre lumière. Moi, je la vois, et les ténèbres ne m’empêcheront pas de la ché-rir. Vous pensez être un masque, Manis… vous croyez que ceux qui vous aiment sont des naïfs trompés par un mensonge… et vous avez honte de les abuser ainsi… mais ceux qui vous chéris-sent… ceux qui se tiennent derrière vous, et sourient… ils n’ont jamais été trompés par le masque.

Le Tuan se réfugia derrière ses jambes, et trembla long-temps. Il les écarta avec lenteur, releva la tête :

 

– 79 –

– C’est vrai. Mais c’est tellement affreux de songer que nous sommes valables, alors que tout ce qui nous attend, c’est la destruction.

– La destruction, Manis ? N’y a-t-il pas d’espoir ? Aucun chemin possible vers un sort plus enviable ?

– Si.

– Alors, il est peut-être temps de changer d’opinion sur vous-même.

Le Lunaire Noir releva la tête, et soupira profondément. Il regarda la lune claire, et songea qu’elle était aussi belle que Ke-raian Tuan. Oui, la Mère tissait un fil d’argent pour les lier et les tuer, mais cela ne suffirait plus à le dégoûter de la lumière. Elle pouvait souiller tout ce qui lui était cher, elle pouvait briser le Mort blanc, elle ne lui ferait plus fuir ce qu’il aimait. Il sourit, et Verte Bruine sut qu’un Tuan heureux serait un ami cher, étrange, certes, mais adorable. Manis se mit debout, et s’inclina profondément :

– Je me réjouis de vous revoir prochainement, et de vous faire partager une autre œuvre choisie parmi notre patrimoine.

– Croyez que j’en suis très honoré, Manis, mais j’ai l’infini regret de devoir vous faire part d’une limite de ma part.

Le Tuan bruissa, inquiet, et Verte Bruine poursuivit :

– Quand un ami me procure l’immense plaisir de me faire découvrir une nouvelle forme d’art, je dois prendre le temps de la savourer, de l’explorer, de l’assimiler totalement, avant de songer à rencontrer une autre œuvre de cette tournure.

 

– 80 –

– Je vous remercie de m’avoir évité de vous embarrasser. Je suis très sensible à cette faveur.

– Soyez assuré que dès que j’aurai soif d’une nouvelle œuvre tuan, vous en serez informé.

– Et je vous apporterai ce que je trouverai de plus beau.

Ils s’inclinèrent, et les ailes de Manis se déployèrent dans la nuit. Il replia quatre jambes et ses bras, puis s’envola, silencieux et sombre.

Verte Bruine se laissa tomber, assis sur l’herbe tendre, et respira enfin. Il fallut de longues minutes pour qu’il reprît cons-cience des parfums des fleurs et du clapotement de l’eau. Le guérisseur se pencha sur lui, et lui massa doucement les épaules, la nuque, le dos.

– Que ne ferais-tu pas pour en savoir un peu plus !

– Je… je ne suis pas sûr d’être curieux, Lotus Mauve. La curiosité demande de la suite dans les idées, et je n’en ai guère…

– Nuance : tu n’en as plus guère. Je te trouve étrangement endormi, sais-tu ? En te voyant discuter avec les Tuan, j’ai bien cru que ta curiosité s’éveillait.

Le lettré réfléchit, troublé par la remarque, puis avoua :

– Tu as peut-être raison… il me semble que mon esprit s’engourdit aux côtés de Rouge Cerise, que certaines pensées ne m’effleurent pas sans même que je remarque leur absence. Je sais depuis le départ que mon retour est très surprenant, mais je trouve sans cesse de quoi m’occuper, et je n’ai jamais pu enquê-ter sérieusement. Aimer, élever, rêver des fruits savoureux pour

 

– 81 – nourrir mes petits, leur raconter le monde, faire croître en eux le goût de la vie ! Cela consume mes jours.

– Eh bien… à toi de trouver le temps de la réflexion, si tu le penses nécessaire.

– M’aiderais-tu ?

– À quoi bon ? Soit cela vient de toi, soit cela s’effacera dès que je tournerai le dos.

Verte Bruine n’ajouta rien. Il n’était pas convaincu par l’argument, car il eût peut-être fallu le pousser juste un peu pour qu’il retrouvât son rythme habituel. Mais Lotus Mauve… Lotus Mauve avait changé. Entre ce qu’il disait et ce qu’il pen-sait, le lettré sentait parfois des gouffres. Il répugnait encore à chercher des réponses dans l’esprit de son ami… mais il le ferait peut-être, si sa curiosité s’éveillait. Ou, à défaut, son inquiétude, ou l’ombre d’un sens des responsabilités. Il hésita à demander de l’aide à Bleu Nuit, mais il renonça, car l’exorciste n’avait que trop tendance à porter les fardeaux d’autrui, et il n’était pas question d’encourager cette tendance.

Il sentit, une fois de plus, ses pensées lui échapper, et il res-ta immobile, réduit à un corps heureux d’être massé. Mais le mouvement des mains de Lotus Mauve, leur douce chaleur, lui rappela Rouge Cerise, et la façon dont ses baisers faisaient s’éteindre ses pensées. Le guérisseur donnait des pistes… pour être bien sûr qu’il les oubliât ?

Lotus Mauve s’enquit :

– Qu’as-tu appris, au juste ?

 

– 82 –

– Je pense qu’il y a un rapport entre la lune d’argent dont je me souviens, et la Lune Noire dont viennent les Tuan ; et qu’ils pourraient être tout ce qui reste des fées de la lune.

– Si ce sont les fées de la lune, que penses-tu qu’il leur soit arrivé ?

– Je n’en ai pas la moindre idée.

– Les humains ?

– Ils ont tout oublié de l’art de voguer entre les mondes. Je ne vois pas comment ils auraient pu s’y rendre. Quand nous les avons accueillis parmi nous, nous savions que cela ne concer-nait aucunement les fées de la lune.

Et pourtant, songea-t-il, elles avaient sombré. Il lui sem-blait que, quand il s’était absenté, la lune brillait encore. Y avait-il un rapport ? Il cessa de s’interroger, car peu lui importait. S’il aidait les Tuan, ce ne serait ni par devoir, ni par remords, ni pour effacer un crime, mais parce qu’il les préférait comme ils avaient été ; et qu’il peinait à vivre heureux si tant d’êtres souf-fraient autour de lui. Étendre ses sens, et devoir éviter le gouffre dans le ciel… c’était frustrant, et le motivait à tenter de les aider. Si cela s’avérait trop pénible, il aviserait.

Lotus Mauve remarqua :

– Cette tenue te sied magnifiquement, mais tu es transi. Puis-je t’inviter à prendre un bain très chaud, un bain d’amandes et de miel, tout parsemé de roses blanches ?

Verte Bruine se laissa porter, il jouit de la chaleur du corps de son ami, et il laissa courir ses doigts dans les longs cheveux noirs, se noyant dans leur odeur de fleurs. Lotus Mauve n’était

 

– 83 – plus celui qu’il avait été, mais ce n’était pas une raison suffisante pour se priver de tout ce qui restait de lui.

*

L’enfant sur le toit vit s’envoler les créatures sur leurs grandes ailes bleues. Il se glissa entre les tuiles, et redescendit prudemment les marches vermoulues. Il considéra sa place sous l’escalier, puis la porte verrouillée qui menait à la cuisine, et surtout à la table, et songea qu’avec toutes les merveilles qu’il avait vues et pourrait raconter, il regagnerait sûrement le droit à des chaussures pleines. Derrière lui, le guetteur tuan bruissa, et l’enfant se retourna.

– Bonjour, enfant. Sais-tu que tu as tant maigri que tu pourras briller sans même que j’aie à te vider ? Je suis curieux de découvrir de quelles couleurs tes organes luiront, quand tu seras lanterne, dans la nuit du grand vide tout en haut de l’escalier.

– Je vais devenir un enfant étoilé ?

Il y avait tant d’espoir dans le regard de l’enfant que Suling hésita. Il en savait trop, pour sûr ; mais ses yeux lui rappelaient ceux de Keraian Tuan, son maître adoré. Il ne pouvait en faire une simple lumignon, encore moins un falot, même s’il s’ennuyait mortellement dans cette aile abandonnée d’une mai-son miteuse. La visite de Manis aux Seferneith avait été dis-trayante, mais la routine reprenait sans changement. Il regarda ce que son interlocuteur appelait des enfants étoilés, ces corps de jeunes humains qu’il avait aménagés en lanternes, et peints à la ressemblance des petits seferneith, pour passer le temps.

Bah ! Il se contenterait des sujets que les rabatteurs de Pendaran déposaient pour lui sur les toits de la ville, en vue de son poste de guet. Il continuerait à les tuer, et à jeter les mor-

 

– 84 – ceaux inutiles à l’enfant en bas de l’escalier. Il trouvait divertis-sant de le voir lécher patiemment des fragments de foie éparpil-lés par l’impact, et collés contre des murs semés d’échardes, ou de vider des boyaux en grimaçant. Il lui jetterait aussi des ca-davres entiers, quand la mort elle-même s’avérerait impuissante à les sublimer. Ah ! Penser que certains humains, pourtant sé-lectionnés, n’étaient pas même capable de faire de bonnes lan-ternes, dût-il les repeindre de son mieux !

Il effleura avec douceur la joue maigre de l’enfant, observa son corps, et songea qu’il faudrait vraiment faire quelque chose pour remédier à ce ventre si enflé. Tendre la peau, peut-être… ou partager plus de sujets avec lui. Suling sourit, car le jeune humain avait de belles lèvres, et ce serait un plaisir de régurgi-ter pour lui, de poser sa bouche noire sur une chair si rose, si tendre. Ce serait comme embrasser une fleur.

Il caressa l’enfant de ses longs doigts sombres, se deman-dant comment il allait rendre sa peau transparente. Et s’il faisait de son sang un ballet de lucioles ? S’il était une lanterne où la lumière n’était que des ruisseaux ? Il sourit, soulagé de son en-nui. C’était bon d’avoir un sujet de réflexion, une œuvre moins triviale qu’à l’habitude. Il eut un sourire de gratitude en pensant aux Seferneith, car son art évoluait à leur contact, devenant plus coloré, plus lumineux. Il était amusant d’imiter leurs petits si vifs, si chamarrés, en autant de lanternes suspendues sous le toit. Et les odeurs… les odeurs… il n’avait tellement pas l’habitude des odeurs ! Il était si délicat de les reproduire !

Il embrassa l’enfant, qui se détendit. Il n’avait pas été tri-vial d’apprendre à rassurer les proies, mais il s’en félicitait tous les jours. Il planta ses stylets dans la petite langue, puis la mor-dit, et l’aspira à mesure qu’elle se dissolvait. L’enfant frémissait, fasciné par le baiser, entouré des longues jambes du Tuan. Il s’endormit en souriant contre la poitrine noire et lisse. Sous ses doigts, il avait senti de très légères stries, mais aucune écharde.

 

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Oui, vraiment, la grande araignée noire valait bien mieux que le bois sous l’escalier. Son manteau était plus doux que les chaus-sures, et ses lèvres plus tendres que les nouilles claires.

Suling cajola l’enfant assoupi, chanta pour lui les mélodies si douces dont les Vierges du Mort Blanc berçaient leur tendre maître. L’innocence s’apaisait sous la caresse des notes, plutôt que de gémir, terrifiée par la nuit… et l’esthétique ne s’en portait que mieux. Depuis qu’il était sur la Terre, il avait appris le prix du silence, son charme inimitable… et il se réjouissait d’un compagnon muet.

 

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