LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
XIV Les fleuves et l’horizon
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
XIV
Les fleuves et l’horizon
Il s’était appuyé sur sa bêche, et se reposait, laissant errer son regard sur la plaine tranquille. Il faisait chaud, mais il ne s’en souciait pas, abrité sous son grand chapeau de paille. Il avait cligné des yeux quand la poussière s’était élevée, et cligné encore quand elle était retombée. La plaine n’était plus vide. Il distinguait à peine les uniformes des officiels, les armures lui-santes des soldats, et les habits usés d’une nuée d’ouvriers. Ils creusèrent un grand canal, ils se dispersèrent sur les coteaux, ils canalisèrent tous les ruisseaux, et son champ fut privé de toute irrigation. Puis la plaine se vida.
Certains paysans détournèrent de l’eau, et furent décapités devant leurs pairs. C’étaient les ordres laissés par les officiels, et les aînés craintifs les exécutaient sans pitié. Les autres regardè-rent leurs terres se dessécher. Il ne renonça pas à cultiver les siennes, mais les eaux du ciel, et les citernes qu’il creusa, assu-raient seulement une très maigre récolte.
Des années s’écoulèrent, et il oublia peu à peu à quoi avaient ressemblé ses moissons d’antan, son potager débordant de couleurs. Pourtant, il ne se décida pas à quitter son lopin et à partir pour la ville. Il ne voulait pas résider parmi les miséreux des faubourgs, il ne voulait pas de leurs joies et de leurs peines, de leurs biens partagés, de leurs enfants à confondre avec ceux qu’il n’avait pas eus, faute de pouvoir s’acheter une femme et nourrir une famille. Il se rendait en ville, mais seulement pour y travailler. Son maigre salaire en poche, il s’en revenait dormir
– 364 – chez lui, dormir en paix, car nul ne volait des terres sans valeur. Dans sa maison silencieuse, il s’asseyait devant l’autel de ses an-cêtres, il s’inclinait, et il brûlait des herbes odorantes, car il n’avait plus de quoi leur offrir de l’encens. Souvent, il se de-mandait qui graverait sa stèle, qui penserait à lui, qui allumerait le feu dans la coupelle, qui le saluerait quand il n’aurait plus de visage.
Un jour qu’il regardait la fumée monter, il s’étonna d’entendre un murmure, car il se savait seul. Il attendit que le feu s’éteignît, puis il s’inclina avec respect devant ses parents défunts, et leur demanda l’autorisation de les quitter. Il se leva, et chercha l’origine du bruit. Il ne discerna rien d’étrange, mais il se dirigea à l’oreille. Il fit taire son incrédulité, car il entendait un fleuve, alors qu’il savait bien qu’il n’en coulait aucun dans les environs. Il se demanda si l’eau lui manquait tant qu’il l’imaginait, ou si les dieux l’avaient pris en pitié. Il faillit choir dans le fleuve, tant la rive était abrupte, mais il se retint à un tronc. Il recula d’un pas, et contempla, effaré, l’eau rapide qui courait en contrebas. Rien ne poussait sur les berges, rien n’y masquait les sédiments, comme dans une fosse fraîchement creusée. Il éclata de rire. Tant d’hommes et tant d’efforts avaient créé un modeste canal où voguaient des péniches, et voilà que les eaux venues du lointain avaient labouré le pays, sans l’aide de personne. Mais le flot était tumultueux… il faudrait du cou-rage, de l’audace même, pour explorer ce fleuve. Il s’assit, et il rêva.
La faim vint troubler ses songes, et il se leva avec un sou-pir. Arrivé à la ville, il sut qu’il serait incapable de travailler, car il avait décidé de partir. Mais il ne possédait pas de bateau, et il était certain que le fleuve ferait chavirer un radeau. Il se rendit chez son employeur habituel, qui s’exclama :
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– Eh bien ! Qui voilà ! Je n’imagine pas que tu aies fait la fête, je ne vois pas avec quoi. Alors, que t’arrive-t-il ? As-tu été malade ? Mais tu sembles bien joyeux.
– C’est que j’ai un projet.
– Bien ! Un projet, cela motive un homme à commencer à trimer, et des dettes, cela l’encourage à continuer. Puis-je t’aider ?
– J’en serais ravi, car j’ai besoin de moyens.
– Viens donc t’asseoir, et parlons. Veux-tu du thé ?
– Bien volontiers.
Son estomac gargouilla, et son patron éclata de rire.
– Du thé ? Dans un ventre vide ? Je vais plutôt demander du vin et un assortiment de hors-d’œuvre, oui !
Il s’inclina, les mains l’une sur l’autre, et songea que quoi qu’il advînt, il aurait bien mangé.
– Près de mes terres, un fleuve s’est creusé.
– Un fleuve ? Comment saurais-tu qu’il s’agit d’un fleuve ? Il faudrait l’avoir vu se jeter dans la mer pour en être certain !
– Il y a en lui une impétuosité, une puissance qui me font croire qu’il va loin, très loin, et que rien ne l’arrête. Et je crois aussi qu’il mène à de nouvelles terres, des terres prêtes à être exploitées par des pionniers courageux.
– Allons donc… les terres sont toutes explorées depuis des éternités !
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– Qu’en savons-nous ? Il y a bien une montagne qui s’est dressée ! Pourquoi des îles ne seraient-elles pas surgies de la mer ?
Son hôte réfléchit.
– Montre-moi donc ce fleuve. S’il est tel que tu le dis, il vaudra ma peine.
Devant le fleuve, l’entrepreneur resta songeur, puis ses yeux s’étrécirent, et, enfin, il sourit.
– Tu as eu raison de t’adresser à moi ! Ton projet m’intéresse, et je te soutiendrai.
– Comment comptez-vous faire ? Il me faudra un bateau, et des compagnons.
– Tu les auras. J’en parlerai ce soir à un ami magistrat, avec lequel je vais manger. Je suis certain que notre idée le sé-duira.
Ils revinrent en ville, et son employeur tira quelques pièces de sa bourse.
– Voilà pour toi ! Ainsi, tu n’auras pas besoin de travailler ces prochains jours, et tu pourras réfléchir à ton projet. Va donc au canal discuter avec les mariniers, ils en savent plus que toi sur ce qui pourrait s’avérer utile à une telle expédition.
Il s’inclina, et s’y rendit, le sourire aux lèvres. Oh ! Avec quelle joie il troquait sa terre contre le cours du fleuve, contre les îles lointaines. Il emporterait les stèles de ses ancêtres, et il leur bâtirait là-bas un écrin digne d’eux, un écrin devant lequel l’encens s’élèverait en panaches fournis, car il en brûlerait des
– 367 – bottes entières. En attendant ce jour, il acheta un mince bâton-net vert, et il se réjouit de l’offrir aux siens, car leurs âmes avaient souffert de la faim tout autant que lui.
*
L’Administration lui confia un navire usé, mais encore ro-buste, et un équipage nombreux et déterminé à risquer l’aventure. Il ne put pas les rencontrer avant le jour du départ, mais il ne s’en étonna pas, car il était occupé à sélectionner du matériel et des provisions, et à en apprendre le plus possible sur la navigation. Au jour convenu, il était radieux et impatient de s’embarquer. Il attendit stoïquement que les prêtres finissent de bénir le navire, que l’encens s’éteignît dans leurs mains. Il reçut avec émotion son ordre de mission des mains du magistrat. Il noua autour de son buste l’écharpe qui lui fut remise, une étoffe neuve, ornée de l’emblème de la ville. Il prit l’assiette de confi-series et de fleurs qui lui était tendue, et en jeta de grandes poi-gnées sur le bateau en contrebas. Enfin, il s’inclina devant l’assistance, et se laissa glisser jusqu’au pont de son vaisseau. Il largua les amarres, et le fleuve l’emporta. En haut de la rive, le magistrat sourit à l’entrepreneur.
– Eh bien ! Si j’avais imaginé que quelqu’un serait heureux de nous en débarrasser !
– Oh, il a fallu le payer pour cela, mais je conviens que la somme est modérée.
– Mais quand il comprendra, ne voudra-t-il pas faire demi-tour ?
– Sans doute, mais il n’y a rien sur le bateau qui puisse permettre de s’accrocher aux rives abruptes du fleuve. Il lui fau-drait encore construire un tel outil.
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– Bien sûr… tu as toujours été prévoyant.
– N’est-ce pas ? Et si tu voyais le banquet que je nous ai commandé avec le reste des fonds alloués par tes collègues… tu me complimenterais plus encore.
– Allons-y. Ma langue se fait de miel quand mon ventre s’emplit, et j’ai hâte de te louer.
Ils remontèrent dans leur chaise à porteurs, et se firent ra-mener en ville. Ils appréciaient ce genre de solution, qui ravis-sait toutes les parties, ceux qui s’en allaient, et ceux qui res-taient. Leurs concitoyens leur sauraient gré du soulagement qu’ils leur avaient apporté. Dès lors que les prêtres avaient ac-cepté que l’on taillât des stèles mortuaires pour des vivants qu’on pensait condamnés, tout avait paru simple. Quelques ab-solutions, et les consciences s’étaient apaisées.
*
Il se mit à la barre, joyeux, et regarda défiler les rives du fleuve. Il regretta de ne rien voir du paysage, car les eaux res-taient dans leur tranchée, mais il aimait leur bruit et leur vi-tesse. Sa faim s’éveilla, et il cria pour demander à manger, mais personne ne vint. Il cria encore, et une femme finit par sortir de l’habitacle. Elle se dirigea vers lui d’un pas traînant. Il s’étonna de sa lenteur, de son sourire très las. Il lui sourit :
– Bonjour ! Je suis heureux de te rencontrer enfin !
– Heureux ? Comme c’est étrange…
Il se tut, troublé. Elle semblait si triste, si mal à l’aise. Il continua :
– J’ai faim. Peux-tu me remplacer à la barre ?
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– Je ne sais pas naviguer.
– Eh bien… demande à l’un des autres ! Ou… serais-tu la cuisinière ?
– Oh, non. C’est bien trop fatigant. Laver, peler, cuire… c’est long. Je n’arriverais jamais au bout.
– Ah. Bien. Alors, s’il te plaît, demande à un autre de venir.
Elle s’assit, et son regard se perdit dans le vide. Il tenta d’attirer son attention, sans succès. Plus tard, elle s’aperçut à nouveau de sa présence.
– Tiens… vous êtes toujours là.
– Oui ! Et j’ai toujours faim, mais plus qu’avant.
– Ah.
– Je voudrais de quoi manger.
– Ah.
– Je veux de quoi manger.
– Oh.
– Amène-moi de quoi manger !
Elle geignit :
– Tu fais beaucoup de bruit. C’est désagréable.
– Donne-moi à manger, et je n’en ferai plus.
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Elle se leva en soupirant, et fit quelques allers-retours, d’un pas toujours aussi traînant, pour empiler des provisions à côté de lui. Un homme sortit à son tour, et se plaignit :
– Il ne faut pas crier comme ça, c’est usant.
– Je crierai chaque fois que j’aurai besoin de quelque chose, sans quoi vous ne m’entendrez pas… à moins que vous ne sortiez sur le pont.
– Oh… sur le pont… il n’y a pas de matelas, sur le pont. Nous sommes mieux dedans.
Il se joignit à la femme pour empiler des provisions. Il finit par leur demander :
– Et vous ? Que mangerez-vous ?
– Oh, nous… nous n’avons pas faim…
– Et puis, nous avons gardé des fruits secs…
– C’est facile à manger, les fruits secs…
– Il suffit de tendre la main vers le sac, et de les mettre en bouche…
– Et euh… vous êtes tous comme ça ?
– Comment, tous comme ça ?
– Eh bien… euh… avec un peu de peine à vous lever ?
– Ben… oui. C’est pour ça que nous sommes là.
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– Nous n’étions plus bien, là-bas.
– Ils nous ont dit que ce serait peut-être mieux ailleurs, que nous serions plus…
–… motivés.
– Mais c’est loin, ailleurs…
– Et il faut se décider à y aller.
– Mais ils nous ont dit que vous partiez…
– Et ils nous ont portés jusqu’au bateau.
– Moi, ils m’ont mis sur un char qui ne sentait pas bon.
– Bah, moi, de toute manière, il y a longtemps qu’on ne m’a plus changée… de toute manière, je ne sens pas bon.
Ils se sourirent, des sourires pâles, éteints, et retournèrent à pas lents se coucher avec les autres. Il resta stupéfié, se de-mandant qui pouvaient bien être ces gens au regard vide et aux gestes lents. Ah ! Il comprenait maintenant avec quelle facilité l’Administration lui avait trouvé des compagnons ! Tant d’efficacité, tant de respect de l’entreprise individuelle auraient dû le surprendre ! Il ragea, et l’après-midi passa.
Dans la pénombre du soir, il vit une silhouette sortir de l’habitacle. Elle se ravisa, se retourna, et tendit quelque chose à l’un de ses compagnons. Puis, à pas traînants, elle se dirigea vers le bastingage, et se jeta à l’eau. Il entendit à peine le bruit de sa chute, et il n’y eut aucun cri, aucune lutte quand le fleuve l’emporta. Deux autres ombres s’arrêtèrent sur le seuil, hésitè-rent, se retournèrent elles aussi, puis traversèrent lentement le pont. Elles se regardèrent, se prirent par la main, et sautèrent.
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Il passa une nuit affreuse, luttant contre le sommeil. Il priait pour qu’aucun autre ne sortît et ne mourut devant lui. Chaque fois qu’il en voyait apparaître un, il hurlait, un cri atroce, qui faisait reculer l’ombre jusque dans l’habitacle. Quand il fit assez jour, il les appela, criant jusqu’à ce qu’ils vins-sent. Ils se laissèrent tomber au sol devant lui, maussades.
– Je regrette infiniment de vous importuner.
Ils le regardèrent, dubitatifs.
– Je suis absolument disposé à vous laisser vous jeter à l’eau si tel est votre désir.
– On n’aurait pas dit.
– C’est qu’avant cela, j’ai besoin d’un peu d’aide. Une fois que je l’aurai obtenue, vous serez libres de partir.
Ils soupirèrent longtemps, puis l’un d’entre eux maugréa :
– Même sa mort, il faut la mériter.
– Mourir n’est pas la seule solution ! Souvenez-vous : nous voguons vers des terres radieuses, où nous pourrons vivre à notre gré.
– Ouais… à condition de travailler.
– Comme si nous en étions capables !
– D’accord. Alors, un tout petit dernier effort, et je ne crie plus. Vous aurez la paix.
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Il leur expliqua ce qu’il désirait, et ils pesèrent longtemps le pour et le contre. Ses cris étaient pénibles… mais l’effort qu’il demandait semblait insurmontable. Il les encouragea :
– Enfin, souvenez-vous ! Vous avez su travailler, jadis.
– Oui… jadis.
– Moi, j’étais charpentier. Je dois pouvoir faire ça. En tout cas, je sais comment m’y prendre.
– Je vais t’aider, allez. Y a pas de raison que tu fasses ça tout seul.
– Merci. Ce sera plus facile si on se soutient. Mais… pas de cris, hein.
– Pas de cris. Vous ferez cela à votre rythme.
Il dut se mordre les lèvres pour ne pas les presser de la voix, tant ils étaient lents. Pendant des heures, ils restaient affa-lés, plus rien ne se passait. Et puis l’un d’entre eux bougeait, et le travail reprenait. Enfin, le charpentier se traîna jusqu’à lui.
– Ce que vous demandez n’est pas à bord.
– Quoi ? Mais c’est du matériel indispensable !
– Nous avons tout fouillé, trois fois. Vous savez ce que c’est… un moment d’inattention… et on rate peut-être l’essentiel.
Il jura, puis il énuméra une liste d’objets, et le charpentier hocha la tête.
– Ceux-là, ils y sont.
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– Bien. Alors, voilà comment vous allez les assembler.
Le charpentier regarda ses mains, et soupira.
– C’est pas gentil de nous faire ça.
– C’est pas gentil de me laisser impuissant sur ce bateau.
– Oh, ça… chacun choisit sa mort.
– Si vous n’aviez pas usé vos proches au point qu’ils déci-dent de se débarrasser de vous, je n’en serais pas là ! C’est votre faute !
Le charpentier se mit à sangloter, et il le laissa faire, puis :
– Là… là… je ne vous ferai plus de reproche, si vous me donnez ce que je demande. Au moins, vous partirez sans avoir ma mort sur la conscience. C’est important, ça, de ne pas être un assassin.
Le charpentier hurla de chagrin, et les autres lui firent écho. Il se mordit les lèvres.
– Vous… vous êtes déjà des assassins ?
– Oui, si l’on veut. La tristesse ne brise pas qu’une vie, elle frappe large.
– Eh bien… euh… vous avez une chance de vous racheter.
Le charpentier resta songeur, puis il soupira :
– M’ouais. Je vais essayer de voir ça comme ça. Dommage que vous soyez un inconnu…
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– Ce sont souvent les inconnus qui ont le moins de re-proches à nous faire, et leur pardon s’obtient plus aisément que celui des intimes que nous avons lésés.
Le charpentier se remit à pleurer, en silence, puis déclara :
– Je vais leur dire tout ça.
Il leur fallut des jours, et il crut mourir d’angoisse quand il dut se résigner à leur confier la barre pour dormir enfin. Il se réveillait à chaque craquement, convaincu qu’ils avaient fait naufrage. Il reprit la barre à peine reposé, et à sa grande joie, il ne s’était pas encore écroulé à nouveau quand ils posèrent enfin à côté de lui tout ce qu’il avait demandé. Ils nouèrent les cordes selon ses instructions, et il soupira de soulagement, car il pou-vait enfin espérer survivre à son voyage. Il leur sourit chaleu-reusement.
– Merci à vous. Je n’oublierai jamais que vous m’avez sau-vé, et que vous êtes des gens bien.
Ils retournèrent sous l’habitacle, de leur pas traînant. Le soir venu, le premier d’entre eux sortit. Il se retourna, tendit la main, puis traversa le pont avec un soulagement évident, et mourut sans un bruit. Derrière lui, un autre sortait déjà. Nuit après nuit, ils se suicidèrent, et il réalisa qu’il devait y en avoir plein les cales, posés comme des sacs les uns à côté des autres. Il se demanda ce que sentirait le bateau si certains mouraient sur place, sans avoir la force de sortir. Il hésita à leur demander de jeter les morts, mais il y renonça, certain qu’ils n’en auraient pas le courage.
Un soir enfin, le désespéré ne se retourna pas avant de quitter l’habitacle. Il vint droit vers lui, et déposa devant ses pieds quelque chose qu’il ne distingua pas. Alors seulement, il
– 376 – franchit le bastingage, et se noya sans plus de bruit que les autres. C’était le charpentier.
Il tendit l’oreille, mais n’entendit rien, rien que le fleuve. Il était seul. Au matin, il distingua à ses pieds des perles qui bril-laient d’un éclat doux, rosé, comme une brume quand l’aube naît. Il y discernait des reflets irisés, magnifiques. Des perles… il était riche. Mais en les contemplant, il comprit qu’il serait inca-pable de les donner. Leur roseur, leur beauté lui réchauffaient le cœur ; il dut se forcer pour relever les yeux, et barrer le bateau. Dès qu’il le pouvait, il les admirait à nouveau, et la joie lui vint aux lèvres. Il chanta son bonheur, et sa langue avait une agilité qu’elle n’avait jamais eue, les talents du poète. Il parla de ses projets aux rives désertes qui défilaient, et se découvrit l’étoffe d’un meneur. Il lui fallait seulement des hommes à convaincre.
Des hommes… il y en avait sûrement, par-delà la tranchée qui lui masquait le monde. Il fallait qu’il s’arrêtât, pour les re-joindre, mais c’était une manœuvre risquée, et il craignait de se noyer, comme tous les autres. Il avait si peur qu’il n’en dormait plus, et il hésita longtemps, jusqu’à finir ses provisions, jusqu’à être affamé. Mais la douleur dans son ventre ne le décida pas, et il manqua désespérer, trop effrayé par les eaux grondantes, les eaux qui tuaient sans un cri. Il songea alors qu’il était idiot de mourir riche, et doué, et porteur d’un si beau rêve. Il baissa les yeux, et la douce lueur des perles lui donna le courage de jeter enfin à l’eau les traînards que le charpentier lui avait fabriqués. Au bout de leurs cordes, les tonneaux lestés se remplirent d’eau, raclèrent contre le fond, et ralentirent le bateau. Il put jeter vers la rive le grappin de fortune qu’il avait exigé, et, après plusieurs essais, il parvint à s’arrêter. La coque frottait contre le rivage avec un bruit détestable. Il hurla au secours, espérant qu’il était dans une région habitée.
Un visage de femme apparut au-dessus de lui. Elle cria :
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– Je vais chercher de l’aide ! Tenez bon, nous arriverons vite !
Elle héla les paysans qui travaillaient les champs voisins, et tous vinrent l’aider, courant sous le soleil. Ils parvinrent à amar-rer le bateau un peu plus bas sur le fleuve, dans un recoin de rive légèrement plus calme. Il vérifia l’amarrage, et grimpa à leur suite. Ses jambes affaiblies le portaient à peine, mais il quit-ta la tranchée, et il retrouva le sol, émerveillé. Il regarda autour de lui, et fut heureux de voir leurs cultures. Ici, la terre pouvait boire à sa soif. Ici, ils semblaient manger à leur faim. Contre sa peau, les perles étaient agréablement tièdes.
La femme se pencha vers lui.
– Venez, je vous invite. Il y a assez de place chez moi pour que vous vous y reposiez sans être dérangé.
Les paysans échangèrent des sourires entendus, et il com-prit qu’elle vivait seule. Il se leva, et la suivit volontiers. Ici aus-si, ils portaient de grands chapeaux de paille, presque iden-tiques au sien. Il apprécia la maison de la femme, qui était propre et bien tenue. Sous la véranda, ils partagèrent un repas, et, quand la pénombre vint, il frissonna. Elle le regarda avec tendresse, et alluma une lanterne, dont la douce lumière dorée le réconforta. Elle le prit contre elle, sa tête entre ses seins, et lui chanta une berceuse. Il s’apaisa, puis laissa courir ses mains sur son corps mince et musclé. Ils s’embrassèrent, et elle rit, un pe-tit rire nerveux. Il la rassura à son tour, et ils firent l’amour.
Au matin, il se réveilla à côté d’elle, et resta longtemps as-soupi dans sa chaleur. Il sortit, et découvrit les terres de son amante, fertiles, mais sous-exploitées faute de bras. Il se pen-cha, et retrouva les gestes du paysan. Elle lui passa la main dans le dos, et il soupira d’aise. Il remercia les perles, qui lui avaient offert la femme dont il avait rêvé, et une terre généreuse. Il ins-
– 378 – talla les stèles de ses ancêtres sur l’autel domestique, et s’inclina en souriant. Ici, il y aurait un peu d’encens, mais, surtout, beau-coup d’enfants. Au fil des mois, il prit plaisir à voir les cultures s’étoffer, s’élever, s’embellir ; et le ventre de sa femme s’arrondissait lentement. Il se savait heureux, et ne revint ja-mais au fleuve.
Mais sa voix voulait couler encore. Il chantait dans les champs, et les autres paysans lui répondaient. Il apprit leurs mélodies, et il devint meneur. Il aimait leurs réponses rythmées, leurs rires et leurs cris. Le soir, des amis venaient l’écouter, quand il pouvait chanter doucement, pour leurs seules oreilles. Un jour, l’un d’entre eux se livra :
– J’aime ta voix ! Il y a tant d’espoir en elle !
– Oui, dit un autre, l’espoir d’une vie meilleure, de champs plus fertiles que les nôtres.
– D’officiels moins gourmands…
– Oui, j’aime ta voix. Elle court comme la rivière, elle donne du courage.
Le fleuve… les hautes tiges du maïs, les piquets sur lesquels grimpaient les haricots, les troncs serrés des arbres, le lui avaient fait oublier. Mais ses flots gris couraient toujours, si proches… et s’il coulait dans ses chants, c’était qu’il coulait dans son cœur. Il leur parla alors de son projet, de son voyage avorté faute de compagnons, et des îles merveilleuses qui les atten-daient, ces terres surgies des flots pour héberger ceux qui trou-veraient le courage de s’y rendre. Ils ne dirent pas oui, mais dans leurs yeux, il discerna le reflet des eaux puissantes. Chaque soir, ils revinrent, et il leur parla du fleuve nouveau qui coulait vers le bout du monde, vers les horizons lointains et libres. Un matin, quand il se leva, ils étaient déjà là.
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– Les récoltes sont rentrées. Ceux qui nous attendront au-ront de quoi manger, et nous également. Nous pouvons donc partir.
Il leur sourit, heureux de rejoindre le fleuve. Il trouva le ba-teau là où il l’avait laissé. Aidé de sa compagne, il empaqueta tout ce qui leur serait nécessaire dans leur nouvelle vie, et le porta au bord du fleuve, puis le rangea dans la cale, avec les ba-gages de ses compagnons. Il y eut une fête, et le jour du départ arriva. Mais quand sa femme dut descendre le long de la rive, face aux eaux rapides du fleuve, l’enfant frémit en elle. Elle se sentit mal, crut dévaler la pente abrupte, et se noyer.
Il proposa :
– Nous pouvons te descendre assise, au bout d’une corde.
Elle recula, tremblante. Il tenta de la rassurer, mais :
– Je suis désolée. Je ne viendrai pas. J’attendrai de tes nouvelles, et quand les autres reviendront, je partirai eux, et avec le petit. Il sera né, alors.
Il repoussa le départ le temps de ramener chez eux ce qui lui serait indispensable tout le temps qu’elle resterait seule. Elle le rassura :
– Allons ! J’ai vécu seule longtemps… et je n’avais pour me réconforter ni le souvenir de ta douceur, ni le sourire de notre enfant.
Il l’étreignit, ému. Il réunit son courage, et se défit d’une perle, la moins belle, la moins chère à son cœur. Il la fit sertir sur un collier argenté, qu’il offrit à sa femme. Ils s’embrassèrent, il caressa son ventre rond, énorme, et il partit vers l’horizon,
– 380 – vers les îles accueillantes qui attendaient là-bas les exclus de la terre. Ils naviguèrent longtemps, dans une parfaite entente. Ils mirent à leur métier de marinier la même persévérance qu’à la-bourer leurs champs. Ils finirent par connaître les dangers du fleuve, et le virent comme une monture fidèle.
Ils entendirent enfin le cri des goélands, ils sentirent l’odeur de la mer, et la terre du rivage se mêla de sable. Ils criè-rent, de joie, d’excitation aussi. Le fleuve devint alors une cas-cade gigantesque qui s’engouffra, grondante, vers les profon-deurs. Ils tombèrent avec elle, et le jour lui-même échoua à les suivre. Ils regardèrent en l’air, mais sans voir de soleil, il ne leur restait plus qu’une lumière pâle et grise. Ils baissèrent les yeux, et virent un océan, un océan immense, un océan désert, sans la moindre île visible.
L’impact fut si violent qu’ils se pulvérisèrent, et ne laissè-rent d’eux qu’une légère brume grise que les vagues effilochè-rent, et que la mer accueillit. Ils mêlèrent leur murmure à celui du ressac, ils y avaient leur place, ils étaient bienvenus, ils étaient attendus. Ils avaient eu l’espoir, ils avaient eu la vie, ils avaient tout perdu, ils étaient à leur place dans l’océan des larmes.
*
Bleu Nuit s’assit sur sa véranda, et admira la petite assiette que lui avait offerte son maître. Elle était décorée d’émaux verts, rouge sombre, et d’or. Elle était douce sous ses pouces, elle était tiède contre ses paumes, elle était belle. Mais malgré l’affabilité de Verte Bruine, malgré ses présents exquis, l’exorciste n’était plus à l’aise en sa compagnie. Il supportait mal l’existence d’une barrière entre eux, il détestait devoir brider sa spontanéité, trier ses mots avant d’ouvrir la bouche, et cette contrariété le rendait irritable. Or, il n’avait pas envie de heurter le lettré, de lui nuire par frustration. Sans compter Lotus Mauve, dont la santé im-
– 381 – portait peu, et qui eût été un déversoir bien commode pour sa colère. Et quand il repensait à son maître reposant immobile, tué par un ami qu’il avait recueilli, c’étaient des envies de meurtre qui le prenaient.
Il sourit sombrement, il se leva, et ouvrit la petite boîte de thé pâle, le thé à l’odeur de sang, le thé des assassins. Il était hors de question d’agresser le guérisseur avant d’être en mesure de le tuer net, c’était une question d’estime de soi. Il rédigea un courrier pour Verte Bruine, il l’illustra d’une mésange bleue, et il le contempla longuement, heureux d’oser offrir une calligra-phie à celui qui en faisait de si belles. Il se leva, rangea son pa-villon, et retourna à son école. Il salua Indigo, qui étudiait sur la véranda, et Petit Cheval, qui marchait de long en large en es-sayant de mémoriser des poèmes. Il trouva la marchande de boulettes de riz étendue à l’ombre, les joues rouges, le sourire paisible, et l’estomac plein. Elle se rafraîchissait d’un éventail orné de maximes détournées de leur sens, et Bleu Nuit reconnut l’écriture de Lavandin. Elle s’écria :
– Tiens ! Mais qui passe dire bonjour !
Il l’embrassa, s’assit à côté d’elle, et joua avec un brin d’herbe.
– Tu as l’air bien sombre, mon grand.
– J’ai vécu récemment quelques expériences désagréables.
– Chez ton ami lettré ? Je le croyais doux et calme.
– Oh ! Il l’est certainement. Mais sa générosité le pousse à ouvrir sa porte à des fréquentations que je… qui m’insupportent, qui m’effraient, qui me répugnent parfois. Je n’ai pas son ouverture d’esprit, et je n’ai pas non plus les moyens de tenir en respect ses invités.
– 382 –
– Alors, tu es revenu parmi les petites gens, qui n’ont rien de spécial, ni en bien, ni en mal ?
– Ce n’est pas ce que… oui, on peut le dire comme ça. Mais j’aimerais bien trouver quelqu’un de spécialement détestable… pour me passer les nerfs.
– Dans cette école, je ne vois pas qui. Mais Trois-Ponts est une grande ville ! Les gens y médisent moins qu’à Deux-Rivières, mais tu devrais pourtant trouver ton bonheur.
– Je pense, oui.
Il soupira, car il eût aimé retrouver son calme de manière plus pacifique. Elle rit :
– Une tisane calmante, peut-être ?
– Tu parles ! Je vais faire de l’ordre dans ma chambre, ça me fera bouger. Et puis j’irai courir un peu le long du canal, dans la forêt de bambous.
– Dépense-toi bien, mon grand, dépense-toi pour deux. Et quand tu reviendras, le poisson aura fini de mariner et il ne me restera qu’à le faire sauter avec quelques légumes.
– Puis à l’accompagner de ta petite sauce piquante, à la co-riandre et à l’ail ?
– Bien sûr.
– Marché conclu.
Il trouva sa chambre et son étude bien vides, mais il ne dé-sirait pas déménager ses affaires à nouveau. Il se contenta de
– 383 – prélever quelques meubles dans des chambres inoccupées, et de les disposer au mieux. Il descendit au jardin pour cueillir de quoi faire un bouquet, mais il jura entre ses dents, car les fleurs lui semblaient ternes, petites, banales. Il se força pourtant à les assortir, et le résultat fut assez beau à son goût. Il le disposa avec amour dans son étude.
Il s’assit, et songea qu’il était doux d’être loin de Lotus Mauve. Par contre, Verte Bruine lui manquait déjà. Il regarda le ciel, et soupira tristement, car c’était l’heure de leur rendez-vous. Il gigota, mal à l’aise. Il détestait devoir choisir entre deux solutions insatisfaisantes, comme soupirer en présence du let-tré, ou soupirer parce qu’il lui manquait. Vivement qu’il pût tout lui raconter ! Il se demanda quelle valeur avait une parole don-née à un Tuan, mais il rit paisiblement. Il connaissait la valeur de sa parole, et peu importait à qui il la donnait.
Il se releva, maussade, vaincu par l’inconfort. Il était inca-pable de se divertir seul. Il travaillerait donc, mais ce n’était pas un mal, car avec un peu de chance, il pourrait passer son envie de meurtre sur un spectre récalcitrant. Son métier pouvait être très gratifiant, s’il savait choisir ses clients. Il prit rendez-vous avec Nuit Calme, et, dans l’intervalle, il alla courir parmi les bambous, admirant leurs troncs verts et réguliers, la finesse de leurs feuilles. Un de ces jours, il prendrait le temps d’aller écou-ter les orchestres qui en jouaient, les faisant résonner pour en tirer des voix basses et régulières, des bourdonnements ininter-rompus, fluant en autant de caresses qu’il trouvait apaisantes. Ils l’entouraient de leurs murmures, et il se sentait soutenu, compris, aimé.
Il revint à l’école à temps pour voir Nuit Calme qui l’informa des affaires en cours, et il retint un soupir, car rien ne semblait devoir demander de force brutale, du moins à pre-mière vue. À défaut, il sélectionna le cas d’un inconnu qui avait le mérite d’habiter plutôt loin, ce qui lui permettrait de marcher
– 384 – sur des chemins qu’il choisirait lui-même. Il avait envie d’être dans n’importe quel lieu où l’on ne penserait pas à le chercher. Il prit le temps de déguster le poisson, la sauce et le riz, puis il se mit en route.
Il traversa Trois-Ponts en contournant le jardin, il chemina dans les faubourgs, il franchit le pont piétonnier sur le canal ex-térieur, et il se retrouva dans la campagne paisible. À sa droite courait la grande route de l’ouest, encombrée de marchandises, mais il préférait rester sur le chemin étroit, ombré d’arbres et bordé de fleurs. Il dépassa le carrefour où la route se scindait, envoyant des rameaux dans les passes menant au nord et au sud, puis il aperçut la voie privée indiquée sur son plan. Elle était surmontée d’une arche décorée avec un goût qui le fit sou-pirer, car deux danseuses très dénudées servaient de montants, et deux nymphes célestes seulement vêtues de voiles vaporeux formaient le linteau. Il ne put s’empêcher de mettre un doigt sur le téton d’une des statues, et de murmurer, railleur :
– Pas mal, le déhanchement, chérie… mais je peux faire mieux, beaucoup mieux.
Il gémit, et se força à avancer, mais il avait envie de briser quelques miroirs, ou mieux, deux douzaines de pattes de Tuan, et de les jeter aux chiens. Tant pis si ces derniers s’y cassaient les dents, il ne les aimait pas non plus. Il s’enfonça dans une fo-rêt, et la lumière verdie, les chants des oiseaux, lui firent du bien. La route était bonne, bien damée, et il y discerna la trace de nombreux chariots. Il déboucha dans une vallée isolée, qu’il jugea facile à défendre. Il se demanda pourquoi il y pensait, puis il réalisa qu’un haut mur obstruait toutes les issues, et que des tourelles camouflées dans le roc devaient abriter des gardes. De grands bâtiments étaient probablement des entrepôts, et au mi-lieu de parterres fleuris se dressait une résidence guère plus vulgaire que le portique qu’il avait déjà franchi. Sa façade colo-rée lui rappelait bien plus celle d’un théâtre que d’un domicile,
– 385 – mais à chacun ses goûts. Il haussa les épaules, et continua son chemin.
Il s’étonna de ne plus entendre d’oiseaux, et il scruta les bois du regard. Il aperçut un chasseur, et il soupira. Il quitta le chemin, se dirigea vers l’homme, et retint une grimace en voyant sa besace déborder de plumages tachés de sang, et de pe-tites têtes aux yeux éteints. Il dit :
– Bonjour !
L’homme se tourna vers lui, méfiant.
– Je suis le maître exorciste Bleu Nuit, et j’ai été mandaté.
– Il vous faut marcher jusqu’à la résidence, monsieur.
– Bien sûr. Mais… je m’étonnais un peu du silence de ces bois. Maintenant que je vois votre palmarès, je le comprends mieux, si ce n’est que ces oiseaux ne se mangent pas, et ne sont généralement pas chassés.
– Je suis bien d’accord ! Mais ici, ils le sont. Le maître ne supporte pas leurs chants, et il nous paie pour les tuer.
– Ah. Et savez-vous ce qui l’insupporte exactement ?
– Je n’en sais rien ! Je travaille, je prends ma paie, et ça me suffit.
Bleu Nuit s’inclina poliment, il s’éloigna de quelques pas, puis il se retourna :
– Est-ce tout ce que le maître vous demande de chasser ?
– 386 –
– Oh, non. Il ne supporte pas non plus les grenouilles, et si une chèvre sauvage devait s’aventurer jusqu’ici, celui qui la tue-rait aurait droit à une prime spéciale. Ah, au fait… si vous avez du fromage sur vous… autant me le donner.
– Pourquoi ?
– Le garde à l’entrée vous le confisquera. Aucun fromage n’est toléré dans la propriété.
L’exorciste resta impassible. Il était trop tôt pour juger… mais bien assez tard pour se méfier. Il remercia le chasseur, et poursuivit son chemin. Il fut arrêté à la porte du domaine, une porte aux lourds battants vert sombre, cloutés de laiton. Des gardes la défendaient, et il s’étonna de leur minceur. Quand il les vit bouger, il reconnut en eux des maîtres combattants, ca-pables de tuer sans pourtant s’encombrer de muscles impo-sants. Il annonça son titre et sa mission, il confirma volontiers ne pas transporter de fromage, et il subit sans broncher l’examen olfactif et visuel auquel le garde procéda. Celui-ci con-clut :
– Mouais… vous êtes assez bronzé pour vous passer de fond de teint.
– Merci.
– Vous pouvez y aller. Mais un dernier conseil : ne claquez pas des mâchoires, cela peut crisper le maître.
– Merci encore. Mais dites-moi… le maître a-t-il d’autres habitudes… particulières ?
– Oh ! Rien de dangereux ! Il tient trop à sa réputation. C’est qu’il a un réseau commercial à entretenir, voyez-vous ? Qui servirait de prête-nom à un fou dangereux ?
– 387 –
– N’importe qui d’assez bien payé, laissa tomber l’autre garde.
– Tu exagères.
Bleu Nuit les salua, et s’avança vers la maison. Ici, les clous étaient dorés, et le luxe s’étalait presque autant qu’à Deux-Rivières. Néanmoins, la décoration conservait un côté festif, un petit air de soirée passée à l’extérieur en bonne compagnie. Il suivit un majordome dans les couloirs de la maison, et y retint un cri d’étonnement, car les murs étaient décorés de portraits de femmes dansant dans ce qui ne pouvait être que le jardin de Verte Bruine. Il se souvint alors que la porte avait toujours été brisée, et que le jardin avait peut-être eu des visiteurs. Mais les peintures étaient datées, et très récentes. Lui-même s’était déjà installé dans le jardin quand elles avaient été exécutées.