LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
IV Un parfum de lavande
IV
Un parfum de lavande
Bleu Nuit s’était installé au soleil, et se détendait peu à peu comme la chaleur envahissait son dos. Depuis le passage des Tuan, il se réveillait parfois noué d’angoisse, et n’était que trop heureux d’aller se réchauffer. Il regardait les fleurs s’épanouir dans le jour nouveau, il contemplait le vol des oiseaux, il décou-vrait quelques papillons de plus… et parfois, il jouissait du plai-sir esthétique de voir passer Lotus Mauve. Ce matin-là, il salua le guérisseur d’une façon plus appuyée qu’à l’accoutumée, et demanda ensuite :
– Vous ne parlez jamais aux autres Seferneith ?
– Les autres adultes ? Je les trouve creux.
– Creux ? Mais…
– Je sais que vous adorez Verte Bruine, mais moi, je n’ai pas la patience de parler à des variations sur sa personne. Ces gens sont seulement des souvenirs diffus. Il s’y connaît assez en psychologie pour qu’ils soient cohérents, mais je peux vous dire qu’ils ne correspondent à rien de précis. Ou, pour parler votre langage, ce ne sont pas des spectres, mais des fantasmes. Ils sont bien inventés, mais aucun d’entre eux ne ressuscite réelle-ment le passé, aucun ne peut être considéré comme une recons-titution historique fiable.
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– Mais vous… êtes-vous également une telle mauvaise peinture ?
– Moi ? Non. Il semblerait qu’il ait daigné utiliser sa pré-cieuse mémoire d’historien pour me recréer… ou que quelqu’un l’ait fait à sa place.
Il ricana.
– Une contribution involontaire… un peu comme une pol-lution nocturne… qui aurait trouvé un terreau fertile.
Bleu Nuit le remercia, et Lotus Mauve s’éloigna en direc-tion du grand bassin, où il aimait nager parmi les fleurs et les poissons. L’exorciste attendit d’être vraiment décontracté, puis il se cueillit quelques bananes, qu’il dégusta près d’une petite cascade dont le chant le charmait. Enfin, il alla discuter avec quelques adultes. Le guérisseur avait raison… ce n’étaient que des masques, magnifiques et savants, tendres et attentionnés, mais ils reposaient sur du vide ; et il y reconnaissait effective-ment Verte Bruine. Il songea aux écoliers coloriant tous le même dessin, et lui donnant l’apparence de la variété… Elle avait suffi à l’abuser, et les petits seferneith également, car ils se contentaient de ces approximations de leur père.
Il resta songeur. Pourquoi un historien se priverait-il de faire revenir des amis, s’il se souvenait parfaitement d’eux ? Mais… s’en souvenait-il ? Bleu Nuit avait assez vu de spectres sangloter, parce que la douleur de la perte leur était restée, mais qu’ils avaient égaré le souvenir de ce qu’ils avaient perdu. Était-il possible que Verte Bruine eût trop souffert de la disparition des siens pour pouvoir se souvenir d’eux, pour évoquer leurs vi-sages ? Dans ce cas, ce n’était pas lui qui allait le forcer à se les rappeler. Il se bâtissait une nouvelle vie parmi des humains bien réels, et c’était mieux ainsi. Mais s’il devait vraiment manquer
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Il flâna dans le jardin, puis il revint à son pavillon, car il avait envie d’un bol de riz blanc et de quelques légumes. Il man-gea sur sa véranda, s’interrompant entre les bouchées pour lais-ser son regard se perdre dans les massifs fleuris. Il ne se lassait pas de ces promenades immobiles, de ces paysages qui chan-geaient d’un seul battement de cil. Il n’avait même pas imaginé que les couleurs étaient aussi nombreuses, à croire que Verte Bruine en inventait.
Il avala de travers quand il crut entendre le rire de Lavan-din. Il devait rêver, ou se pouvait-il qu’un enfant seferneith eût le même rire que… il se reprit : un enfant, le rire d’un adulte ? À d’autres ! Il ramassa avec soin les grains de riz qu’il avait ren-versés, il posa délicatement son bol sur la petite table, le couvrit d’une soucoupe, puis se dirigea vers les rires. Il trouva Lavandin couché dans l’herbe, presque enseveli sous une grappe d’enfants de toutes les couleurs. Il riait comme son maître ne l’avait ja-mais entendu rire, il riait comme si, rien, en lui, n’avait jamais rien connu d’autre qu’une joie parfaite. Bleu Nuit sentit une larme lui couler sur la joue : Lavandin, rire ainsi ? C’était… c’était la plus belle couleur du jardin.
Il s’assit dans l’herbe, et attendit que le rire s’apaisât. Le jeune homme se redressa, et proposa aux enfants de jouer à cache-cache : qu’ils aillent se cacher, et il les trouverait. Il ajou-ta :
– Bien sûr, c’est plus drôle si vous vous cherchez les uns les autres pendant que je vous cherche, et sans que je vous voie. Vous me direz combien vous en aurez trouvé sans vous faire remarquer.
Ils s’égaillèrent, et Bleu Nuit finit par remarquer :
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– Tu leur laisses beaucoup d’avance.
– Je n’ai pas l’intention de me lever.
L’exorciste rit, et secoua la tête.
– Tes méthodes…
–… ne sont pas orthodoxes, je sais. Mais qui m’a appris que la désobéissance est parfois le seul chemin vers la solution ?
Bleu Nuit sourit.
– Je suis heureux de te voir.
– Tant mieux, parce que ça va durer.
– Pardon ?
– Oui. J’ai déjà choisi mon pavillon. Pas trop loin du vôtre, pas trop près non plus. J’aime beaucoup le jardin, et les petits sont charmants.
L’exorciste crut qu’il allait pleurer. Il refoula ses larmes, et :
– Mais l’école, Lavandin ? Je te l’avais confiée.
– Oui. Et puisque j’en étais le maître, j’ai donc pu choisir à mon tour de la confier à un autre. Je me suis dit que Nuit Calme était le plus qualifié. Ai-je mal fait ?
– C’était toi le maître, et je n’ai pas à juger tes décisions.
– Ben voyons. Et si je vous demande votre avis d’ami, j’ai une petite chance d’avoir une réponse plutôt qu’une esquive ?
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– J’aurais choisi Nuit Calme également. Il ne t’arrive pas à la cheville, mais il est le plus qualifié de ceux qui restent.
– O-oh… je n’aime pas ce regard. Vous ne songez pas à y retourner ? !
– De façon permanente ? Maintenant que tu es là ? Jamais de la vie ! Mais je ne serais pas à l’aise si je ne gardais pas un œil sur eux. Penses-tu que Nuit Calme le prendrait mal ?
– Non. Il sourit bravement, mais il est fou d’angoisse. Il se-rait ravi de savoir qu’il n’est pas tout seul dans les ennuis.
– Mais j’y songe… et toi ? Tu n’as pas eu peur ?
– Peur de quoi ? Moi, le pire, j’en viens. L’avenir aurait bien de la peine à m’inquiéter.
Bleu Nuit se tut. Retrouver Lavandin, c’était comme quitter le tabouret pour rejoindre le plus confortable des fauteuils ; et c’était être certain qu’au-delà du maître, c’était la personne qu’il avait appréciée. Sinon, pourquoi le suivre dans un jardin maudit où il n’était plus une référence, mais le disciple d’un spectre ? Mais tout de même… son disciple n’était guère ambitieux : tro-quer une école contre l’amitié d’un fou… il en avait les larmes aux yeux, des larmes de joie.
– Bon. Je vais aller voir qui a trouvé le plus de ses petits camarades. Ils seraient déçus, sinon.
– Merci pour eux. Et au fait…
– Oui ?
– J’aime t’entendre rire.
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Lavandin regarda le ciel, puis :
– Vous êtes un remarquable exorciste, maître, mais j’aurais adoré voir ce que vous auriez donné en nourrice.
Il partit en riant, laissant Bleu Nuit songeur. Il ne manqua pas son rendez-vous quotidien avec Verte Bruine, mais le soir venu, il réfléchissait encore. La nuit qui tombait le trouva assis, toujours plongé dans ses pensées. Oui, les enfants avaient tenu une grande place dans sa vie. Oui, il avait tenté de leur donner ce qui leur manquait, de leur offrir une vie qui les satisferait, d’éviter qu’ils ne mourussent le cœur vide, surpris de disparaître déjà, alors qu’ils n’avaient rien vécu et qu’ils le comprenaient soudain. Il rentra, et se prépara une théière de thé bleu. Il prit plaisir à le boire, assis près d’un bassin allongé où la lune se re-flétait, et à sentir autour de lui un léger parfum de lavande. Ja-mais plus, jamais, il ne tenterait d’éloigner Lavandin ou de res-treindre sa liberté. Le jeune homme n’était pas un oiseau de pa-pier… il n’avait pas à choisir où il volerait, ni où il se poserait, et encore moins où il nicherait.
*
Mirabelle s’approcha d’un pas léger de Lavandin, et étudia la petite tiare bleu et or dont il ornait ses cheveux. Elle semblait une mésange blottie sur sa tête, pas plus grande qu’un chignon, mais bien plus jolie.
– Vous ne quittez jamais ce petit chapeau ?
– Non, il est juste sur la fontanelle.
– Ce trou dans la tête des bébés ? Mais pourquoi ?
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– C’est par là que les idées légères nous quittent, et je ne veux pas les perdre : elles sont le charme de la vie !
Elle éclata de rire.
– Vous, je vous aime bien. J’en ai trop vu, qui s’accrochent à leurs idées, alors qu’elles sont si pesantes qu’elles les clouent au sol ! Mais quelqu’un qui conserve précieusement de légères fantaisies… voilà qui me plaît !
Elle fit quelques pas dansants, puis :
– L’infidélité vous dérange-t-elle ?
– Laquelle ? La vôtre, ou la mienne ?
Elle fronça le sourcil, et il improvisa :
Dans la fraîche corolle
Se glissent tour à tour
Les bourdons les plus doux.
Attendant leur tour,
Ils devraient soupirer,
Plutôt que de ravir
Les corolles voisines ?
Leur cœur serait bien lourd,
Leurs présents, maladroits,
Faute d’avoir pratiqué.
Dans chaque fraîche corolle
Se glisse à son tour
Le bourdon rose encore
De s’être enivré
De la fleur précédente.
Elle lui posa un doigt sur le nez.
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– Bzzzz.
Après quoi, elle congédia le poète en embrassant l’amant, car la poésie, c’était bien joli… mais comme apéritif. Il était grand temps de voir ce que Lavandin valait comme plat de résis-tance. Après tout, il était arrivé la veille, et elle avait déjà atten-du affreusement longtemps. Petit Pomme s’approcha sans bruit, et trouva leurs couleurs tellement extraordinaires qu’elle alla chercher ses frères et sœurs. Ils se cachèrent parmi les fleurs, et jouirent du spectacle, comme autant de corolles aux yeux écar-quillés.
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