LE Général DE Pierre - Livre III - La Mer
II La lune dans le bassin
II
La lune dans le bassin
Bleu Nuit resta étendu, les paupières fermées, savourant la lumière dorée du matin qui emplissait sa chambre, puis il ouvrit les yeux, et contempla les teintes chaleureuses qu’elle faisait naître sur le plafond. Il se leva, regarda son pyjama immaculé, le rajusta, resserra la ceinture, et décida qu’il était suffisamment décent pour aller sur la véranda, s’étirer dans l’air frais, légère-ment piquant. Il bâillait largement, les bras en l’air, quand Pe-tite Pomme s’étonna :
– Eh bien ça ! Même dans ton lit, tu t’habilles ?
Il baissa les yeux et les bras, et regarda l’enfant gracieuse et mince aux cheveux d’un vert sombre, d’un vert d’eau profonde. Elle n’était vêtue que de colliers faits de perles de papier vive-ment colorées, de plumes, de coquillages, de carapaces aussi. Entre ses jambes, il n’y avait rien, rien que la peau lisse et brune. Il détourna le regard, le posant sur son visage, sur ses yeux d’algues buissonnantes qui ondulaient dans une mer pâle.
– Oui, je m’habille, avec des vêtements de nuit. Cela te pa-raît si curieux ?
– Oh oui ! On dirait un escargot qui ne quitte jamais sa maison !
– Mais les escargots ne quittent jamais leur maison.
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– Ah non ! Et ça, c’est quoi ? fit-elle en lui montrant une limace dont l’orangé luisait sur le bord d’une feuille.
Ah, oui, évidemment, songea Bleu Nuit. Il ne voyait pas comment lui expliquer la différence entre les deux animaux, et être cru. Par contre…
– Et tu as déjà vu l’un d’entre eux entrer ou sortir de sa maison ?
– Euh… non. Mais si je les vois avec, et puis sans, c’est qu’ils ont bien dû le faire.
Il eut un sourire énigmatique, et elle le fixa un instant, con-trariée. Elle s’assit à côté de la limace : celle-ci finirait bien par rentrer, et alors…
Plus tard dans la journée, Bleu Nuit lui apporta son repas sur un plateau, ainsi qu’une poignée d’escargots qu’il avait ra-massés dans le jardin.
– Bon appétit, Petite Pomme.
– Pourquoi tu apportes ma nourriture ? Toi, tu es l’homme aux bonbons !
– Ta maman m’a permis de porter les plateaux.
– Ma maman… elle a précisé la durée de l’autorisation ?
– Non, elle m’a fait confiance pour cesser de porter des pla-teaux quand je penserais avoir mieux à faire.
– Comme jouer avec moi ? Ça serait pas trop tôt ! L’autre soir, quand je t’ai invité, t’es venu pour papa !
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– L’autre soir, je n’étais pas très amusant. Je me suis dit que ton papa le supporterait mieux que toi.
– Mouais.
Petite Pomme mangea quelques bouchées, puis remarqua :
– Les lapins sur ta robe, ils courent, mais ils n’avancent pas. Pourquoi ?
– Parce que je les ai dessinés. Ils ne sont que l’ombre d’une ombre, et si l’ombre court après le corps, son ombre à elle reste immobile.
Elle réfléchit, puis :
– Je crois que maman a raison de te faire confiance : tu n’es pas plus clair que papa.
– C’est normal, je vis la nuit.
– C’est joli, la nuit. Toi aussi, tu aimes regarder la lune ?
Bleu Nuit blêmit. La… lune ? Elle connaissait la lune ? Il se força à respirer, et songea avec précaution à l’ombre qui trouait le ciel, à l’astre caché dans les ténèbres. Rares étaient ceux qui remarquaient les quelques étoiles éclipsées par son passage, et plus rares encore ceux qui fixaient cette absence du regard, pour la voir se remplir d’une haine indicible, et en rester meurtris, honteux d’être en vie. Rares… mais il avait le malheur d’en faire partie. La Lune Noire était absente du jour, mais s’invoquait dans certaines magies obscures, dans des sorts où les ongles de-venus longs cliquetaient sur de l’obsidienne, où les aiguilles se plantaient dans des lèvres fraîchement coupées sur le visage d’un vivant, des sorts dévorants et sinistres menant à des morts abjectes. Il eut peur à nouveau, peur que les Seferneith ne fus-
– 32 – sent qu’un visage riant sur la pire des ténèbres, puis la pitié l’envahit. Si jeune, et la Lune Noire déjà… Petite Pomme tira sur sa robe, inquiète.
– Bleu Nuit… Bleu Nuit ? Qu’est-ce que tu as ? Où es-tu parti ?
Il se reprit, se força à détourner ses pensées de la Lune Noire. Il y avait la mort humaine, et il y avait la Lune Noire, et s’il pouvait supporter de poser les mains sur un cadavre putré-fié, il valait mieux ne pas songer à ce qui attendait, tapi dans le ciel. Il dit, prudemment :
– Je… je ne sais pas, Petite Pomme. Je ne l’ai pas fait, jus-qu’ici.
Elle le regarda, effarée :
– Jamais regardé la lune ? Jamais baigné dans sa lumière ? Jamais contemplé son reflet dans l’eau de l’étang ?
Elle lui sauta au cou, désolée. Mais de quoi parlait-elle ? Qui avait jamais vu le reflet d’une noirceur ? Il se souvint alors du disque argenté qui illuminait parfois le ciel du jardin.
– La lune est un grand disque d’argent ?
– Ben… que voudrais-tu qu’elle soit ? C’est le test le plus bête que j’aie jamais passé !
– Je viendrai volontiers.
– Oui ? Alors, je viendrai te chercher.
Elle lui sourit, et il sut que c’était un mensonge, du moins dans l’immédiat ; elle ne faisait que lui rendre son impolitesse.
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Elle mangea, sans quitter du regard la limace et la poignée d’escargots qui commençaient à s’éparpiller.
– Qu’est-ce qu’ils sont lents !
Il resta silencieux, mais un léger sourire flottait sur ses lèvres. Elle continua :
– Et qu’il est fastidieux de les étudier !
Il se tut, mais son sourire s’élargit encore.
– Bleu Nuit…
– Oui ?
– Les escargots, ça ne quitte pas sa maison ?
– Non.
– Zut. Mais, d’un autre côté, ça change rien au fait que toi, tu pourrais te déshabiller : t’es pas un escargot.
– Pas que je sache. Cependant, je me fais peut-être des illu-sions.
– Comme dans l’histoire du homard changé en fonction-naire ?
– Par exemple. Tu veux que je te la raconte ?
– Oui !
Sauvé, pour le moment. Il s’installa confortablement, pour libérer ses bras, et lui mima l’histoire autant qu’il la raconta. Elle rit aux éclats.
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– Le fonctionnaire homard, il pouvait pas manger des ho-mards sans pleurer. Toi, tu peux manger un escargot ?
Elle en ramassa un, et le lui tendit.
– Pas cru, non.
Il s’éclipsa, la laissant à la contemplation de cet indice dou-teux de sa nature réelle.
Le soir venu, il peina à trouver le sommeil. Il avait passé la fin de la journée à discuter avec Verte Bruine, et son esprit sem-blait vouloir faire un peu d’ordre avant de dormir. Tout cela était tellement neuf, tellement surprenant.
Il sortit, fit quelques pas en direction du bassin le plus proche, puis il ferma les yeux, et se laissa guider par les odeurs. Parfois, il s’approchait d’un buisson, et ses mains effleuraient les fleurs si légèrement qu’elles ne laissaient aucune trace. Il en-laçait presque la plante, s’étendant à sa surface comme un voile de tulle, et se plongeait dans son parfum. Il avait aussi appris à reconnaître le bruit des ailes des colibris et celui des grands pa-pillons de nuit au corps velouté. Quand il sentit la pierre du chemin qui faisait le tour du grand bassin, il ouvrit les yeux, et resta muet d’émerveillement. Dans le ciel du jardin brillait une lune d’argent, un miroir éclatant, mais dont la lumière douce n’éblouissait pas. Elle se reflétait dans l’eau du bassin, tachetée de nénuphars. Elle coulait sur sa peau, sans pourtant l’échauffer. Elle était aussi belle qu’une pluie immobile.
Verte Bruine lui sourit, et Bleu Nuit s’assit à ses côtés. Il murmura :
– Si j’avais dû deviner ce que permettrait la prison…
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–… vous n’auriez certainement pas pensé à une fenêtre ronde découpée dans la nuit ?
– Certainement pas. C’est un feu si étrange, si pâle ; froid, et pourtant rassurant. Qu’est-ce qui vous a donné une idée si curieuse ?
– Le passé. Dans le passé, le ciel nocturne s’ornait de cette merveille d’argent. Quand je suis revenu, elle m’a manqué… le ciel du jardin me paraissait vide, et je ne parvenais pas à savoir pourquoi. Il a fallu du temps pour qu’elle se lève à nouveau dans ma mémoire… et qu’elle illumine le jardin.
Il se tut, puis demanda :
– Elle vous plaît ?
– Elle est… elle est admirable. Elle m’intimide encore un peu ; elle me séduira vraiment dès que je me serai fait à sa pré-sence.
– Prenez votre temps.
Bleu Nuit resta longtemps le visage tourné vers la lune d’argent, puis, très lentement, il pivota la tête à la recherche de la Lune Noire. Il se demandait si, baigné dans le parfum si doux de son maître, il en aurait encore peur ; mais il ne la trouva pas. Il hésita à questionner le lettré, mais se refusa à troubler sa con-templation paisible. Il prit congé, revint à son étude, et calcula la position qu’aurait dû occuper la Lune Noire. Il sortit, et sou-pira, car la lune d’argent l’occultait. Dans le jardin, il n’y avait pas de gouffre dans le ciel, pas de vertige glacé à sonder l’abîme niché entre les étoiles. Il se demanda si c’était de la lâcheté, ou, plus simplement, un signe de plus de l’attention soutenue que les Seferneith prêtaient au bien-être. S’ils ne pouvaient rien
– 36 – faire contre la Lune Noire, ils pouvaient tout du moins en dé-barrasser le ciel.
Il rentra, et s’endormit, rêvant que la lune d’argent était un œuf dont sortaient des Seferneith aux longues ailes chatoyantes de couleurs. Ils venaient planer sur les rêveurs, dont les songes s’emplissaient de couleur et de tendresse. Il parvint à saisir l’une de leurs longues ceintures brumeuses, qui ondulait tout près de lui, et il vola avec eux, glissant sur le pays qui dormait en souriant. Il admira les lacs, les étangs et les rivières qui for-maient autant de nappes pâles sur lesquelles se découpaient les branches sombres des arbres, audacieuses et fines comme les plus belles calligraphies.
Le matin venu, Bleu Nuit sortit sur la véranda, et regarda le jardin scintillant de rosée ; le liseré de mousse verte qui souli-gnait le toit ; les corolles violettes et pourpres des liserons qui grimpaient sur la rambarde de l’escalier ; et Lotus Mauve qui… il eût aimé détourner le regard, mais en fut incapable. Lotus Mauve, pieds nus, qui se dirigeait tranquillement vers le grand bassin. Lotus Mauve, presque nu ; non, pire que nu, son corps juste souligné d’une résille d’argent et d’améthyste, qu’il déco-rait des fleurs cueillies çà et là. Le vêtement léger semblait un ruisseau, attirant le regard vers les plus belles courbes, sur les creux où la peau était veloutée d’ombre, et où les parfums se fai-saient plus intenses. Un seau d’eau, songea Bleu Nuit, il allait mettre un seau d’eau sur sa porte, et se le prendre sur la tête tous les matins, préventivement.
Lotus Mauve sourit à l’exorciste. Il trouvait intéressant de constater combien le désir perturbait ceux qui ne lui laissaient jamais cours. Qui d’autre, parmi les habitants du jardin, l’aurait fixé ainsi ? Lys d’Eau l’appréciait, mais elle avait passé l’âge de se pâmer. Bâton d’Encre avait remarqué :
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– C’est amusant, avec vous, on ne sait plus vraiment si l’on est hétérosexuel ou homosexuel. Et pour dire le vrai… on s’en moque tout le temps qu’on vous étreint.
Rouge Cerise préférait certainement Verte Bruine, mais elle n’avait rien contre quelques suggestions ; et si son époux devait s’attarder dans sa bibliothèque alors que le désir lui échauffait le ventre, elle venait à lui, pour de douces soirées, des plaisirs étirés, comme un rai de soleil s’étendant lentement sur les flots mauves et calmes. Mais Bleu Nuit… Lotus Mauve s’approcha de lui, et cueillit une fleur de liseron, d’une main dé-licate.
– Cela ne vous dérange pas ? Elles sont si belles qu’il est difficile de leur résister.
– Ne vous privez pas pour moi. Vous… vous vous promenez souvent… dans cette… tenue ?
– Mais oui. Ce n’est pas parce que vous autres vous engon-cez perpétuellement, au point de me faire penser à des raviolis, qu’il ne reste pas de fruits et légumes sans apprêts.
Sans apprêts, à d’autres ! songea l’exorciste. Apprêtés sub-tilement, discrètement, pour en souligner la splendeur, pour at-tirer le regard du mangeur, pour exciter son appétit. Mais il n’avait pas envie d’être manipulé.
– Ce que j’aime, chez vous, ce sont ces longs moments d’immobilité que vous m’offrez, quand je suis bien assez moi-même pour ne pas bouger, ne pas céder ; mais bien assez fragile pour être incapable de détourner le regard, et de jouir du mo-ment tel que je voudrais le vivre.
Lotus Mauve le fixa pensivement, et Bleu Nuit sentit un doigt de brume l’effleurer. L’instant d’après, il put se relâcher,
– 38 – tout désir enfui de son corps. Le guérisseur n’était plus qu’un tableau charmant, un être délicieux, une sorte de fée, qui ne le concernait pas. Un regret surgit dans la poitrine de l’exorciste, petite éclosion brève et brûlante, puis le soulagement, et la gra-titude.
– Merci.
– Je vous en prie. Le temps de décider qu’il n’y a pas d’adaptation ridicule, et je m’adapte.
– Bonne baignade.
– Vous n’êtes pas tenté ?
Bleu Nuit l’était. Il pouvait imaginer l’eau verte coulant sur sa peau, les feuilles des nénuphars cinglant près de ses joues, leurs pétales complexes, et pourtant parfaitement ordonnés, charmant son regard. Mais il était incapable de poser ses habits sur le rebord du bassin, et de se glisser dans l’eau. Pas dans ce jardin-là. Pas dans cette peau-là. Pas en ressemblant à… Il était venu pour apprendre, pour s’améliorer, pas pour… jouir. Il jeta à Lotus Mauve un regard d’excuse.
– Cela n’a rien à voir avec vous.
– C’est gentil de préciser. Mais cela ne change pas grand-chose : vous suffisez parfaitement à vous torturer, mon aide est inutile.
Il s’en fut. L’exorciste s’appuya contre l’un des piliers qui soutenaient l’avant-toit, et réfléchit à Lotus Mauve : si doux, si présent, si dérangeant pour les mensonges dont il s’était bâti. Il rentra, se lava, et envia les fleurs et les poissons du bassin.
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Plus tard, Verte Bruine frappa au chambranle, et posa de-vant lui une grande boîte peu épaisse, qu’il avait emballée avec soin, dans des tons blancs, violacés, et argent. Une tige délicate portant des fleurs mauves traçait sur le couvercle une diagonale parfumée. Bleu Nuit l’ouvrit avec délicatesse, soucieux de ne pas abîmer l’emballage, et le lettré patienta, même s’il pouvait en rêver d’autres presque sans effort. L’exorciste souleva le cou-vercle, et découvrit des rangées de petites bouteilles aux bou-chons colorés.
– Cela sert à parfumer son bain. Quelques gouttes suffi-sent… Lotus Mauve excelle à les distiller, et à les mélanger ; mais il y avait longtemps qu’il n’en avait créé un tel assortiment.
Bleu Nuit prit le temps de les déboucher toutes, de les res-pirer, de laisser naître en lui des visions de corolles, d’arbres fleuris, et il s’étonna d’en reconnaître si peu.
– Merci, Verte Bruine. Remerciez-le pour moi. Et si ce n’est pas abuser…
Le lettré leva les yeux au ciel, et l’exorciste abandonna les précautions oratoires.
– Dites-lui que je suis désolé de ne pas pouvoir l’apprécier pleinement. Je… il est si… si épanoui. Pour moi, le sexe est quelque chose de privé, de formel, de compliqué et de distant. J’ai de la peine à le voir si… si explicite, et pourtant, si… assumé.
Verte Bruine lui posa une main sur le bras.
– Je n’espère pas de l’ordre sur un champ de ruines, et votre cœur en est un. Vous avez fait repousser de l’herbe dans les fissures, un arbre dans la maison, mais rien n’est reconstruit. Et cela ne me dérange pas.
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Bleu Nuit se sentit misérable, puis il se demanda s’il était vraiment possible de faire renaître le passé sans se rebâtir soi-même également. Il ferma les yeux, respira profondément l’odeur du lettré, se laissa caresser par le miel et la cannelle, et se balança doucement, se berçant lui-même.
*
Lys d’Eau emmena Petite Pomme jusqu’à la pierre sur l’île.
– Cette pierre vient du lieu où a été conçue ta maman. Elle est la mémoire de tes origines. Et elle est aussi un peu de la mai-son de tes grands-parents. Comme tu n’y viendras jamais, elle est venue à toi.
– Tu habites dans une caverne ?
Lys d’Eau rit.
– Non, mais cela n’empêche pas d’aimer les pierres. Tu n’habites pas dans une fleur, et pourtant tu les apprécies.
– Non, ce sont elles qui m’aiment. Elles se font jolies pour moi quand je passe.
Lys d’Eau se dit qu’une grand-mère active devait savoir dé-léguer à des nourrices, et elle s’éclipsa. Petite Pomme resta sur l’île, perplexe. La pierre des origines, avait dit mémé. Qu’est-ce qu’elle pouvait bien avoir à faire avec une pierre ? Elle sautilla un moment, songeuse, puis elle vit Mirabelle qui s’amusait avec un jardinier. Elle trouva leurs couleurs très jolies ; par contre, elle fit taire Mirabelle, qui ne disait rien de spécialement intelli-gible, mais le criait très fort. Petite Pomme regarda les habits éparpillés dans l’herbe, et se dit que c’était une drôle d’idée de séparer leurs habits si c’était pour se mélanger les jambes. Quand leurs couleurs furent moins jolies, elle dit :
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– Mirabelle, mémé m’a montré une pierre sur une île.
– Elle avait l’embarras du choix.
– Celle en forme de… de bougie pleine de trous, à moitié fondue et toute tordue.
– Allons, allons, que de médisances : elle tient tout de même vaguement debout. On pourrait même croire qu’elle fait la belle !
– Pourquoi ? Elle veut un sucre ?
– Non, elle espère qu’on lui grattera le dos.
– Je la comprends… sans bras, ça doit être dur de tenir la brosse.
Petite Pomme ressentit une bribe de compassion pour le pauvre rocher.
– Bon, qu’est-ce qu’elle a de spécial, cette pierre à trous ?
– Elle vient de la montagne au pied de laquelle ta maman a été conçue.
– C’est tout ?
– Oui. Mais c’est une belle montagne, avec beaucoup de poissons volants et même des pélicans roses.
– Ça doit être joli. Tu as un dessin ?
– Oui, je peux te la montrer. Laisse-moi juste me rincer et me rhabiller.
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Petite Pomme soupira, car les adultes perdaient tellement de temps à ôter et remettre leurs habits ! Même Lotus Mauve, qui était presque tout nu, passait un temps fou à arranger ses cheveux et ses bijoux. C’était totalement absurde ! Ils auraient mieux fait de jouer avec elle, plutôt que de froisser des bouts de tissu. Mirabelle mena l’enfant jusqu’au pavillon qui contenait la représentation de la montagne.
– Waouh ! Même sur une petite image, on voit bien que c’est une grande montagne. Mais… je vois pas les poissons. Ni les pélicans. Et puis, y a pas de couleurs.
– Eh bien, demande à pépé qu’il te trouve une image avec des couleurs.
Petite Pomme partit en courant, et Mirabelle sourit, car c’était toujours un plaisir de la refiler à d’autres. Avec un peu de chance, Bâton d’Encre serait à son bureau et l’enfant sauterait sur place le temps que son pépé revînt. L’évaluation de la ser-vante s’avéra parfaitement juste, sauf que Petite Pomme sauta dans tous les sens. Voilà ce que c’était de ne pas tenir ses des-cendants en laisse.
Quand il passa prendre son repas dans le jardin, Bâton d’Encre écouta posément sa petite-fille, et hocha gravement la tête.
– La question, ma chérie, est d’importance. Nous pour-rions, bien sûr, demander à ton papa d’illustrer nos souvenirs. Mais comment jurer que l’image est encore fidèle ? Je vais faire bien mieux : je vais envoyer un peintre, un paysagiste réputé, et il te peindra la montagne avec ses plus belles couleurs. Combien d’images veux-tu ?
– Ben… une.
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– Ah, Petite Pomme… comment une seule image pourrait-elle traduire toute la beauté d’une montagne ? Il faut la peindre à l’aube, au midi, sous la pluie, dans les feux du crépuscule, avec ou sans avant-plan. La beauté a tant de visages !
Les yeux de Petite Pomme brillaient, et Bâton d’Encre con-clut :
– C’est entendu, Petite Pomme. J’envoie immédiatement le meilleur de mes artistes peindre cette montagne.
– Ah oui ! Dis-lui de ne pas oublier les poissons volants et les pélicans roses !
– Il ne l’oubliera pas.
Bâton d’Encre reprit le chemin de son bureau en sifflotant d’aise, car tout s’emboîtait parfaitement : il devait justement traiter le cas d’un peintre paysagiste qui se mêlait trop de poli-tique. L’homme n’était pas idiot, et saurait préférer un long voyage à la perte de sa tête. Et même s’il était porté au réalisme, il ajouterait à son œuvre poissons ailés et pélicans rosés… puisque sa vie le valait bien. Il croisa Bleu Nuit, qui lisait à l’ombre d’une tonnelle, et dit gaiement :
– Petite Pomme est une enfant merveilleuse ! Elle est sage comme une image, et me donne tant de bonnes idées !
L’exorciste répondit :
– Vous m’en voyez ravi. Mais, la prochaine fois, nous pour-rions choisir l’image avec plus de soin. Ni conflit armé, ni émeute… si possible.
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Le magistrat éclata de rire, et poursuivit son chemin, en tentant de se rappeler dans quelle prison il avait bien pu fourrer le peintre. Il espéra que ce n’était pas celle qui alimentait le jar-din, mais ne le pensait pas, car l’homme avait eu un petit relent d’utilité.
*
Bleu Nuit suivit Verte Bruine dans la bibliothèque, et s’immobilisa, surpris. Comment pouvait-elle être aussi grande, et aussi belle ? La lumière cascadait sur les dorures, faisait scin-tiller les incrustations, et coulait, paresseuse, dans les veines du bois. Elle se fondait, chaleureuse, dans les plafonds peints, y fai-sait étinceler les yeux de verre des oiseaux, l’émail scintillant de leurs plumes. Il la parcourut lentement, s’étonnant du mélange de livres et d’objets, dont beaucoup ne lui disaient rien, ni par leur style, ni par leurs fonctions. Des artefacts ? Le lettré sourit.
– Douce magie, séduisants mystères… Les formes de la puissance ne sont pas toutes massives et imposantes.
L’exorciste le croyait volontiers, car ses doigts refusaient même de s’approcher de certains objets. Verte Bruine le fit sou-dain penser à certaines petites grenouilles, vivement colorées, magnifiques et mortelles. Il se sentait fasciné par le nombre, la beauté et l’intérêt des ouvrages… et rassuré par le fait que cer-tains eussent été scellés, emprisonnés dans des boîtes de métal ajouré.
– Pourquoi sceller du savoir, maître ? Que risque-t-on de plus que de ne rien comprendre ?
– Si les livres ne contenaient que des mots, ce serait inu-tile ; mais ils contiennent des idées, qui viennent se mêler aux nôtres. Parfois, le mélange perturbe, et c’est à chaque lecteur de faire ensuite le tri. Seulement, certains concepts, non contents
– 45 – de s’ancrer dans les esprits, dévorent peu à peu ce qu’ils conte-naient, et dans le vide laissé, déploient toute leur puissance. Certains livres, Bleu Nuit, ont pour corps de chair chacun de leurs lecteurs.
L’exorciste frissonna. Il avait été assez dogmatique à ses heures pour ne pas désirer être l’homme d’une seule idée, le servant d’un livre.
– Merci de vos précautions, maître.
– Je vous en prie. Mieux vaut clore ces ouvrages que d’espérer raisonner Petite Pomme.
– Mais pourquoi les conserver ?
– Parce que l’envers du monde éclaire son endroit.
Bleu Nuit songea que masquer la Lune Noire n’était donc certainement pas une forme de fuite. Il sourit, et reprit sa visite. Il s’immobilisa, étonné par un espace vide entouré de panneaux ajourés peu élevés, taillés dans un magnifique bois roux.
– Maître, quel est cet espace vide ?
– Un… un choix architectural. Un peu d’espace… ne peut pas faire de mal.
Les yeux de Verte Bruine étaient suppliants, et l’exorciste n’insista pas. Il continua à explorer les lieux, et passa les doigts sur les rayons surchargés. Son maître, remplir ainsi le moindre espace, et laisser un pareil vide ? Un vide, qui, par ailleurs, cor-respondait trop bien à des rayons manquants. Non, ce n’était certainement pas une fantaisie de bâtisseur. Bleu Nuit soupira de plaisir, car il adorait les mystères… élucidés. Il enquêterait,
– 46 – sans froisser Verte Bruine, sans même rider la surface tranquille de ses yeux.
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