Le grand Batre
Chapitre XIII
Dans toute la Camargue il n’était question que du retour du Grand Batre.
Des architectes, des maçons, des couvreurs, des jardiniers, des ébénistes et des tapissiers avaient envahi la maison et, obéissant aux ordres de la jeune baronne, s’efforçaient de rendre à Azérac son lustre d’autrefois. On avait commandé des selles neuves chez Fourcade, des fers chez Blatière, on passait la grille au minium, on attaquait les travaux sur la digue à la Costière…
— C’est l’oncle qui paye, disaient les malintentionnés.
— Guilhem a épousé un sac !
— Un sac, un sac ! se fâchait le père Juvin. Pour dire ça il faut ne pas avoir vu la mariée ! Le jour de ses noces tu aurais dit un rosier ! Je l’ai vue, moi !
— Quand même, marier une protestante quand on a fait les Croisades, ça fait drôle…
— Imbécile, les Croisades c’était plein de protestants, tout le monde te le dira ! Demande au curé !
— En tout cas, il paraît qu’ils n’arrêtent pas de rire, au château, de s’embrasser et de faire sauter le bouchon ! C’est Juste qui me l’a raconté, disait un jeune gardian. C’est musique et amusement tout le temps, là-bas !
Juste avait raison.
Amélie avait rouvert le piano d’Aline et sorti les vieilles partitions.
Thérèse la regardait déchiffrer les Amours du Poète avec Isabé. Puis elles passaient en riant à un tango argentin, jouaient quelques notes du Chant du Départ, abordaient la Mazurka du Mas d’Escanin en chantonnant, puis se sauvaient en courant pour aller choisir un brocart parmi les rouleaux que le tapissier venait de déballer dans le grand salon. Virgile les suivait, radieux, mettant en alexandrins chacun de leurs gestes, chacune de leurs actions. Il les faisait rire. Il les attendrissait.
Il les avait conduites en haut de la Tour des Grands Orages, il leur avait présenté ses trésors et fait part de son souci : il n’arrivait pas à retrouver un poème de Richard Cœur de Lion que son père avait recopié pour lui de sa main, et ça le contrariait énormément. Un roi troubadour, ce n’est pas si courant !
Belle Sœur et Jeune Fille, ainsi qu’il les appelait, promirent de l’aider dans ses recherches.
Guilhem, lui, partait à l’aube, rentrait au soir, mais, parfois, poussait un galop jusqu’à Azérac pour venir déposer un baiser sur les lèvres d’Amélie.
— Regarde-les ! Mais regarde-les ! disait Thérèse à Annette.
— On se régale de voir cette jeunesse ! Et d’entendre rire dans la maison ! Et puis, Madame est comme moi, elle attend le Messie !
— Garçon ou fille ! disait Thérèse, impatiente d’acheter de la laine bleue ou rose et de voir descendre du grenier le berceau où avaient dormi ses enfants et ses petits-enfants.
La manade remportait succès sur succès. Aucun raseteur n’avait réussi à décoiffer Brutus qui était demandé dans les arènes de tous les villages de petite et grande Camargue, et même dans de vraies plazas de toros aussi lointaines que celles de Fréjus ou de Dax.
Guilhem ne s’était pas trompé, Amélie n’était pas faite pour galoper à ses côtés, on ne la voyait jamais sur le pâturage, mais il l’emmenait partout où il faisait courir des bêtes. Il l’entraina même à la corrida qu’elle détestait. Mais on les rencontrait surtout aux courses libres qu’elle s’était mise à adorer. Assise sur les gradins de bois ou sur la banquette d’une charrette, elle sentait les regards des femmes qui se posaient sur son mari et, loin de la rendre jalouse, ces regards la rendaient encore plus amoureuse.
Il n’avait d’yeux que pour elle. Si c’était évident pour Amélie, ça l’était aussi pour Fernand qui découvrait un autre Guilhem, plus grave, moins brutal. Heureux.
Heureux, Fernand l’était aussi mais pour des raisons bien différentes. La nouvelle prima donna du Grand Théâtre, qui l’avait salué d’un œil de velours le jour où ils déjeunaient chez Lisita, était devenue sa maîtresse en deux temps trois mouvements. Leurs rapports se déroulaient sur le mode allegro furioso, le jeune docteur ne se sentant nullement contraint à la fidélité qu’il admirait tant chez Guilhem. La Fortuni était jalouse. Pas seulement des femmes, mais des joies de Fernand. Elle était jalouse de ses
malades. Elle était jalouse de 36 La Branche des Oiseaux, cette revue de la latinité qu’il venait de créer et dont on faisait déjà grand cas. Elle était jalouse de ses amis, ces Azérac chez qui on ne la recevait pas et avec qui il était tout le temps fourré puisqu’il venait d’installer son cabinet à Saint-Gilles.
Et plus était jalouse, plus elle aimait Fernand, et plus il était heureux.
L’oncle Élie annonça sa visite, débarqua un matin dès le potron-jacquet, à l’heure où Guilhem partageait le premier repas de ses gardians, s’attabla avec eux, mangea la soupe, fit chabrot comme tout le monde, embrassa sa nièce, exposa à la baronne le projet qu’il avait de faire planter du riz, de racheter les vignes et les terres extorquées par les Bourriech, et lui demanda ce qu’elle pensait de son idée de faire installer le chauffage central.
Il comptait s’en aller le soir même mais Thérèse le pria de demeurer quelques jours avec eux. Il hésitait… il était un homme discret et fort occupé. Alors elle renouvela sa demande mais, cette fois, en dialecte alsacien. En entendant cette langue dans laquelle, autrefois, ses cousins de Mulhouse l’avaient entretenu, il n’eut pas le cœur de refuser et resta. Il alla même jusqu’à applaudir Brutus à Marsillargues, visita les abeilles venues de Walheim, monta consulter le Registre des Grands Orages chez Virgile, et assura ce dernier que, de son côté, lui aussi essayerait de retrouver le poème du roi Richard.
Un soir, avant le dîner, la famille écoutait Amélie et Isabé jouer une fois de plus la Mazurka du Mas d’Escanin quand un commissionnaire en fourgonnette automobile livra un paquet solidement ficelé et rembourré qui venait de New York.
— Je retiens l’étiquette, dit Virgile. Depuis la visite des Peaux-Rouges
au Marquis de Baroncelli37, elle est la première messagère du Nouveau Monde !
Salomon Didisheim avait enfin donné le feu vert à Léopoldine et avait décidé qu’elle était désormais capable d’exposer et de vendre ses toiles. Et l’une des premières était un cadeau pour Guilhem et Amélie.
Annette avait apporté des ciseaux, les jeunes femmes coupaient les ficelles, arrachaient le papier, riaient. Virgile disait : « Attention à mon étiquette, Jeune Fille ! » et, après bien des efforts et des bruits de papier déchiré, le tableau apparut.
Au premier abord, un rectangle de sable. Mais, plus on le regardait plus on voyait surgir de ce sable une vie, un rythme, un mouvement, des couleurs…
L’oncle Élie mit ses lorgnons et s’approcha.
— C’est la Camargue, dit Virgile.
Guilhem, qui venait de rentrer, éclata de rire.
— Je vous en fais un comme ça tous les jours !
— Je ne pense pas, dit le banquier avec courtoisie.
Puis il se tourna vers Thérèse et lui demanda s’il pouvait téléphoner à Genève. Il voulait joindre au plus vite son fondé de pouvoir et le prier de câbler à New York pour retenir quelques-unes des toiles de la jeune femme.
— Avant qu’elle ne soit hors de prix, expliqua-t-il gravement.
— Vraiment ? dit Thérèse, impressionnée.
— Je ne me trompe jamais, répondit-il en quittant la pièce.
Amélie s’était assise par terre et tenait le tableau à bout de bras.
— J’ai hâte de vous connaître, Léopoldine, dit-elle doucement comme si, de l’autre côté de l’Atlantique, la jeune femme avait pu l’entendre.
Mais le retour de Léopoldine n’était pas pour demain. L’oncle avait raison quand il disait qu’il ne se trompait jamais. La première exposition chez Didisheim fut le début de la gloire de celle dont le nom fut tout de suite célèbre. Le peintre Léo.
Au volant de l’Hispano-Suiza, Amélie fit découvrir à l’oncle Elie le Vaccarès, les bords de mer, le phare de Bauduc, l’église des Saintes. Il aimait ces églises qui dataient d’avant la Réforme. Enfin, il les aimait vues de l’extérieur ! Parce que, à l’intérieur, avec leurs bondieuseries, leurs ex-voto !… Merci ! Ils n’entrèrent pas.
Amélie conduisait bien. Avec calme et sang-froid.
— Tu n’as pas de problèmes avec ce gros monstre ?
— Non, mon oncle, c’est un merveilleux cadeau !
Elle n’osa pas lui dire qu’elle appelait la voiture Bénédiction. Elle n’était pas sûre que ça le ferait rire.
Il partit quelques jours plus tard, très satisfait de son séjour. Les enfants s’aimaient, la baronne douairière était charmante, les travaux étaient en bonne voie et, dès qu’Azérac serait restauré, Amélie pourrait recevoir… Enfin, peut-être pas tout de suite ! Un heureux événement risquait de la tenir quelque temps à l’écart des mondanités.
À la pensée que sans doute il allait bientôt être arrière-grand-oncle, il éclata de rire.
— Monsieur va bien ? demanda le chauffeur inquiet.
Et le banquier, honteux de s’être laissé aller, reprit son air sévère et glacé, et se tut jusqu’au Quai de la Fontaine.
— Il me faut y aller…
Guilhem essayait de défaire les bras qu’Amélie avait noués autour de son cou. Mais comme il riait et comme il avait peur de lui faire mal en la repoussant, il n’y arrivait pas.
Le jour allait se lever, il devait ramener des juments et leurs poulains depuis les bords du Rhône. Il devait partir…
Mais il n’y arrivait pas.
— Qu’est-ce que tu as ?
— Je ne savais pas qu’on pouvait être aussi heureuse que je le suis… Je ne savais pas que c’était permis.
— Permis ?… Par qui ?
— Par les dieux, dit-elle.
— Les dieux ?
Il éclata de rire, parvint à se détacher de l’étreinte d’Amélie, posa un baiser sur ses lèvres et sortit, amusé.
Lui aussi était plus heureux qu’il n’avait jamais pensé pouvoir l’être, mais il n’avait pas, lui, besoin de la permission de qui que ce soit pour le rester.
Les dieux ! Ces femmes ! Toujours à s’inquiéter pour rien ! Enfin ! Aller chercher les dieux pour savoir si on avait le droit de vivre !
Il haussa les épaules et s’approcha d’Aragon en souriant.
— Allez, cheval, dit-il en se mettant en selle, il est temps de partir travailler ! Allons rejoindre les hommes !
Amélie ne se trompait pas.
Les dieux ne supportent jamais longtemps le bonheur des humains.
Les rires joyeux, les refrains, les poèmes, ta musique des baisers et des caresses montant vers eux les avaient d’abord charmés… puis ils avaient trouvé cette symphonie monotone… et maintenant ils en avaient assez de l’entendre.
Alors ils réfléchirent sérieusement à ce qui pourrait changer les accents de la symphonie. Ils préparèrent sans la moindre négligence la faille, l’erreur, l’accident par lequel, comme un serpent, le malheur allait pouvoir se glisser.
Il leur fallut quelque temps… Mais ils étaient patients.
L’occasion se présenta enfin, superbe, quand Dadine et Chaton écrivirent à leur belle-sœur en faisant amende honorable. Elles regrettaient de tout leur cœur d’avoir fait de la peine à leur chère petite Amélie. Accepterait-elle de venir à Beau-Désert avec Mme d’Azérac pour conclure la paix ? Et avec son mari, bien sûr ! N’était-il pas devenu leur neveu ?
La lettre attendrit tout le monde. Sauf Guilhem pour qui c’étaient bavardages de bonnes femmes. Pas question pour lui de quitter la manade. Il ne s’absentait du pâturage que quand il faisait courir et, justement, Brutus était affiché à Marsillargues pendant que les dames seraient dans les Cévennes.
Amélie n’insista pas ; elle connaissait son mari, elle connaissait ses tantes. Un premier contact entre femmes préparerait la visite de Guilhem. Elle n’insista pas non plus quand Isabé, toujours discrète, lui dit qu’elle pensait préférable de rester à Azérac. La rencontre était importante pour l’avenir de la famille. Il ne fut pas question d’emmener Virgile dont les réactions imprévisibles pourraient surprendre les demoiselles.
— Partez tranquille, Belle Sœur, je veillerai sur Jeune Fille ! avait-il dit.
Amélie et Thérèse avaient prévu de partir le matin de bonne heure pour ne pas rouler dans la grosse chaleur qui régnait depuis quelques jours.
Le matin du départ la journée promettait d’être moite. La nuit n’avait laissé aucune fraîcheur. Les bêtes allaient encore souffrir, les taons et les mouches s’en donneraient à cœur joie. Le jour n’était pas encore levé que, déjà, le vent d’Afrique soufflait la fournaise et que la chemise collait à la peau.
Guilhem faisait la tête.
C’était leur première séparation.
— Tu m’abandonnes, disait-il, l’air maussade.
— Trois jours et deux nuits !
— Je devrais t’attacher à ton lit par les cheveux !
Amélie riait. Guilhem l’embrassait.
— Ça suffit ! dit Thérèse que la perspective de la visite à Beau-Désert enchantait.
Les Aldebert l’y avaient invitée en 1913… ce jour-là elle avait dit : « Si Dieu le veut ! » Dieu avait mis douze ans à se décider, maintenant il n’était plus question de traîner !
— Vous vous aimerez encore plus au retour ! prédit-elle en s’installant sur les confortables coussins de cuir de l’Hispano-Suiza.
Les amoureux s’embrassaient encore.
Annette et Isabé ne pouvaient s’empêcher de rire en les regardant.
— Amélie ! dit Thérèse. Partons ! Nous devons prendre ta Maman à Nîmes !
— Je viens ! Je viens ! dit la jeune femme après un dernier baiser.
Isabé se pencha vers elle :
— Je vous prépare une surprise !
— Quelle surprise ?
— Vous verrez ! Embrassez les demoiselles pour moi ! Amélie mit le contact, les 120 chevaux rugirent d’une seule voix, elle passa ses vitesses, leva la main et, joyeuse, s’en alla vers Beau-Désert au volant de Bénédiction.
— C’est quoi, cette surprise ? demanda Annette en s’essuyant le front.
— Le linge historique.
— Le linge historique ?
Annette était estomaquée. Isabé lui expliqua qu’elle avait trouvé des draps et des nappes qui n’avaient jamais servi et qui avaient dû être brodés avant la Révolution.
— Vous êtes des savantes, Mme Guilhem et toi ! dit Annette pleine de respect. Et qu’est-ce que tu vas en faire de ce linge historique ?
— Un inventaire, pendant les trois jours où ces dames resteront là-haut. C’est ça la surprise ! Bon, j’y vais !
Annette la regarda partir vers le château, légère malgré le temps lourd, dans sa robe à fleurettes.
— Jolie comme un cœur, et sage comme une image… mais quelle chaleur de four ! Elles vont être bien là-haut dans les montagnes, mais pour nous ça va être l’enfer !
Vers midi les bêtes passèrent de l’accablement à la fureur. Les queues nerveuses fouettaient les flancs en sueur. Les taureaux cherchaient la fraîcheur dans le marécage, y entraient en levant des nuages d’insectes voraces, et regagnaient la terre au galop, cornes menaçantes, bramant de rage, des gerbes d’eau saumâtre giclant autour d’eux.
Les chevaux commencèrent à se battre. Deux étalons, debout, féroces, se mordaient au poitrail et du sang coulait sur les robes blanches.
Au-dessus des Cévennes, le ciel était ténébreux. Mais l’orage tardait à éclater comme si la nature voulait pousser à bout tout ce qui était vivant.
Les juments avaient abrité leurs poulains dans un fourré de lentisques. Avec leurs grosses têtes marquées de l’étoile, chancelant sur leurs pattes grêles, ils faisaient peine à voir.
— Il faudrait une paire de pluie pour les bêtes, dit Juste en les regardant.
— Pas seulement pour les bêtes !
Frantz s’essuyait la nuque avec un grand mouchoir à carreaux. Oh ! à propos de pluie, Monsieur Guilhem, poursuivit-il, je sais pas si ma mère vous a dit qu’il avait plu dans sa chambre ?
— Qu’est-ce que tu me racontes ? On vient de refaire le toit !
— Oui, mais il doit y avoir une gouttière au bord du clocheton.
— J’irai voir ça tout à l’heure, grogna Guilhem. De toute façon, aujourd’hui on ne peut rien faire de bien !
Il avait raison.
Le bien n’était pas inscrit au programme de la journée.
Dans la lingerie où elle avait ouvert portes et fenêtres pour établir un courant d’air, Isabé allait de découverte en découverte, de ravissement en ravissement. Une robe de baptême, un voile de mariée, des bas de soie un peu jaunis mais si jolis avec leur barrette de diminution en forme de flèche ! Des tabliers de femme de chambre, des draps brodés, des taies d’oreiller volantées de dentelles ! Bien sûr, il y avait, çà et là, quelques points de rouille, quelques vilains trous, quelques brûlures de fer… mais c’était normal ! Toutes ces choses avaient vécu. D’autres avaient attendu patiemment, des années et des années, au fond d’un carton, sur le rayon d’une armoire, à l’abri d’un coffre, qu’on vienne les associer aux événements d’une existence. Mariages, baptêmes, communions, fêtes… et deuils. Draps de l’amour ou linceuls de l’éternité, le linge historique racontait l’histoire des Azérac, et ce qui touchait Isabé bien plus que la beauté ou la valeur des pièces, c’était ce qu’elles avaient d’humain.
Elle avait préparé un cahier d’écolière pour établir l’inventaire qu’elle offrirait à Amélie à son retour de Beau-Désert.
Beau-Désert ! Quelle maison merveilleuse où elles avaient passé tous les étés depuis leur petite enfance ! Isabé n’avait jamais douté de la réconciliation avec les tantes et s’en réjouissait pour Amélie. Et pour elle aussi, car la maison camisarde lui manquait depuis la brouille.
Mais c’était fini, on n’était plus fâchées ! Les demoiselles avaient toujours adoré leur nièce et M me d’Azérac était si charmante que les malheureuses seraient séduites par elle avant d’avoir eu le temps de dire ouf !
Cette idée lui fit plaisir et elle se mit à fredonner la mazurka qu’Amélie aimait chanter avec elle en s’accompagnant au piano.
Galànti chatouno
Amourous jouvènt 38…
Elle pensa qu’elle devait avoir, en provençal, l’accent gavot du berger Belton, éclata de rire et chanta de plus belle pour oublier la canicule.
Virgile ne se sentait pas bien.
Il regardait vers le nord où le ciel d’encre promettait quelque chose de terrible.
Mais quoi ?
— Orage, orage, lève-toi ! murmurait-il en tendant les bras vers l’horizon qui était devenu une grande montagne d’ébène.
Mais rien ne répondait à sa voix. Un silence formidable coiffait le château de sa moiteur.
— Un éclair ! Un coup de tonnerre ! supplia-t-il.
Jupiter Fulgur avait d’autres projets.
Il attendait qu’un sacrifice soit accompli avant de déchirer le ciel de sa foudre.
Et tout se déroulait harmonieusement selon la volonté des dieux.
— J’y vais ! dit Guilhem, et il mit sa bête au galop pour retourner à Azérac.
Tant que l’orage n’aurait pas crevé on ne pourrait rien faire. Pourvu qu’il crève ! Rien n’était plus terrible, pour les bêtes, que ces orages qui, au dernier moment, s’en allaient porter ailleurs la fraîcheur attendue.
Pour les bêtes et aussi pour les gens.
Quand l’électricité du ciel s’empare des hommes, ils sont capables de tout.
Il était en nage quand il mit pied à terre dans la cour. Aragon, de lui-même, alla vers la fontaine en soufflant, sa queue battant nerveusement ses flancs trempés.
— Empêche-le de boire ! cria Guilhem au gardianou qui dormait sous l’auvent de l’écurie. Et réveille-toi, Bon Dieu !
Il entra dans le château, posa son fer et vit Annette qui descendait de l’étage.
— Alors, comme ça, il pleut dans ton lit ?
— Dans mon lit, c’est beaucoup dire ! Mais c’est vrai que j’ai une gouttière dans la chambre.
— On va voir ça, dit Guilhem en allant vers l’escalier.
— Je viens pour vous montrer, Monsieur, dit Annette en s’apprêtant à le suivre.
Les dieux frémirent.
Ils avaient tout prévu, tout préparé, et voilà que cette humble femme en tablier allait tout faire rater !
« Je viens avec vous… »
Mais ça n’était pas possible ! Ça n’était pas comme ça que ça devait se passer ! Il devait monter seul ! Et voilà qu’Annette voulait le suivre !
Alors ils envoyèrent la guêpe.
Et la guêpe piqua le doigt de Rosette qui pilait des anchois pour la cuisine. Naturellement la petite se mit à pleurer, la cuisinière s’affola, courut en criant :
— Madame Annette ! Madame Annette ! et, en l’entendant depuis le palier du bel étage, Annette se retourna vers elle.
— Madame Annette ! Ma souillon s’est fait piquer par une guêpe !
— Diable ! dit Annette qui ne croyait pas si bien dire.
« Une guêpe ? s’étonna Guilhem. Par cette chaleur ? D’où vient-elle, celle-là ? »
— Que Monsieur m’excuse, je vais voir la petite !
Déjà Annette descendait les marches et rejoignait la cuisinière. Quand on porte le clavier on se doit de veiller à tout ce qui arrive aux gens de la maisonnée.
Annette mit ses lunettes, enleva le dard, fit tremper le doigt piqué dans du bon vinaigre, embrassa Rosette qui pleurait toujours et, pour la consoler, ouvrant une boîte de croquants Villaret, s’assit avec la petite devant un sirop d’orgeat.
La guêpe était morte.
Aucune importance.
Mission accomplie.
Plus rien ne s’opposait au sacrifice.
Isabé chantait toujours. Mais elle avait de plus en plus chaud. Elle ouvrit un bouton, deux boutons, trois boutons, à son corsage. Sur sa nuque les petits cheveux qu’elle lissait toujours sagement s’étaient mis à friser comme s’ils avaient soudain une volonté indépendante.
— Venez car l’heure s’avance…
Du couloir, Guilhem entendit la voix d’Isabé et s’arrêta devant la lingerie.
Par la porte entrouverte il la vit.
Elle rangeait des draps en chantant. Elle dansait sur place. Elle était drôle !
Inattendue. La petite Isabé…
Isabé la sage, la timide, la réservée… Si discrète qu’elle s’arrangeait toujours pour qu’on ne la remarque pas.
Mais, là, elle est seule. Elle ne sait pas que quelqu’un la regarde.
Isabé… en liberté, en toute innocence…
Qu’y a-t-il de plus provocant que l’innocence ?
Guilhem ne bouge pas. Il est figé sur place. Il a du mal à contenir les battements de son cœur. Le désir est tombé sur lui sans crier gare. Il souffre comme s’il avait soudain trop de sang dans les veines…
Et voilà qu’Isabé se penche en avant pour saisir de nouveaux draps dans une corbeille d’osier…
Sans réfléchir, sans même songer à fermer la porte, Guilhem s’est précipité sur elle. Elle a crié. Un cri bref, vite étouffé par une main brutale. Elle se débat tandis qu’une autre main la cherche à travers sa jupe. La trouve…
Elle crie encore, mais il la plaque contre la table couverte de dentelles… le front écrasé sur des broderies centenaires, elle étouffe.
Elle souhaite ne jamais se réveiller de cette épouvante. Son corps déchiré glisse sur le sol au milieu des volants, des jupons, des nappes et des draps de mariage…
« Si tu savais comme c’est beau, l’amour ! »
Amélie lui a dit ça, hier. Amélie…
Isabé pleure. Elle n’entend pas l’orage qui éclate enfin, ni les rafales de pluie et de vent qui font claquer la fenêtre, inondant le linge historique.
Elle n’entend pas la foudre qui tombe sur Azérac. Elle ne voit pas les éclairs qui illuminent le ciel d’acier. Elle est entrée dans les ténèbres… et c’est seulement quand elle ouvre les yeux qu’elle comprend que Guilhem est parti.
OceanofPDF.com