Le grand Batre

Frédérique Hébrard · Chapitre 4 sur 33

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Le grand Batre

III La Fête

III

La Fête

Si rèire-felen, Vergèli, Guilhen, Leoupouldino,

Si felen, Rouman, Antounino e dono Alino, Faustino

Sis enfant, lou baroun Aguste e dono Terèso

Soun baile, si gardian, li chivau e li bioù

de la manado Cabreyrolle d’Azérac

Vous counvidon à festeja em éli li 90 an de soun

segne-grand, Baroun Eugèni Cabreyrolle dAzérac

lou 27 d’avoust dôu bèl an de Diéu de 1913

Castèu d’Azérac

proche Sant-Gile

Se dansara6

De sa main gantée de peau claire, Mme Bourriech repose sur la banquette le carton qu’elle a relu trois fois depuis Marseille.

Quelle idée d’envoyer un bristol en patois !

— En provençal, Maman.

— C’est quand même du chinois, dit M. Bourriech.

— Au moins, ils auraient pu mettre leur couronne ! regrette Mme Bourriech.

— C’est si gentil, Maman, ces petits-enfants qui nous invitent à venir fêter leur arrière-grand-père !

— C’est toi qui es gentil, mon Charles ! Avec toi, tout le monde a raison.

— Pas tout le monde, Maman, mais j’aime beaucoup M. et Mme d’Azérac.

— M. et Mme lle d’Azérac… ou bien M d’Azérac ?

Charles rougit comme une demoiselle et regarde les cailloux de la Crau que la Panhard-Levassor aborde à toute vitesse. Son père se penche vers lui, important.

— En ce qui concerne M lle d’Azérac, tu peux considérer que c’est fait. N’est-ce pas, mon amie ?

Mme Bourriech fait signe que oui. Mais Charles, de plus en plus rouge, ne manifeste pas la joie qu’ils attendent de lui. Malgré l’ample vêtement qui protège sa tenue de la poussière de la route, il semble fragile, sur le strapontin, face à ses parents étalés sur les coussins capitonnés de la puissante voiture. On s’étonne que ces deux forces de la nature aient pu mettre au monde un si frêle jeune homme.

— Je me demande…

Charles se tait et lève les yeux sur ses parents.

— Tu te demandes ?…

— … si elle voudra de moi.

Deux éclats de rire répondent à son angoisse, et ces rires lui font mal.

— Tu n’as pas à t’inquiéter, mon petit. Je te dis que c’est fait ! Elle n’aura qu’un seul mot à dire : oui !…

— Fais confiance à ton père, mon petit. Tout est arrangé avec M. d’Azérac.

— Mais nous n’avons parlé de rien avec Faustine… Elle ne semble pas me trouver…

— Te trouver ?…

Ce mot déclenche à nouveau l’hilarité de ses parents.

— Te trouver ?… Elle sera bien contente de te trouver ! Je ne peux pas t’en dire plus.

Charles baisse la tête. Elle est gentille, Faustine, très gentille même, avec lui, mais quand elle le regarde il sait bien qu’elle ne le voit pas. Elle semble espérer, au-delà de lui, l’arrivée de… de quoi ?… de qui ?…

— Quelle horreur ! Quelle poussière ! Mais où sommes-nous ?

— Nous traversons la Crau, mon amie.

— Quelle épreuve ! Un vrai pays de sauvages !… Pas une âme !… Heureusement que nous sommes protégés par nos capotes de voyage, sinon ma toilette était perdue. Une robe de chez Doucet ! Une petite fortune !

— Que je ne regrette pas quand je la vois sur vous, dit galamment son mari.

Mme Bourriech sourit sous son voile verdâtre, de moins en moins transparent.

— Vous avez raison. C’est de l’argent bien placé !

Elle prend la main de Charles dans la sienne.

— Tout ça, c’est pour toi que nous le faisons, mon trésor. C’est ton bonheur que nous voulons. Tu le sais, hein ?… Tu le sais ?

— Oui, Maman, répond Charles, accablé.

— Bien ! dit Mme Bourriech, rassurée. Je suis contente que tu le comprennes parce que, si ce n’était pas pour toi, crois bien que nous n’aurions jamais accepté de nous rendre à l’invitation d’un troupeau de vaches !

 

Une petite tête bouclée se glisse dans l’entrebâillement de la porte.

— C’est toi, Virgile ?

— Oui, Bon-Papa. Je viens voir si vous ne trichez pas.

Eugène rit : il a fait le serment de ne pas regarder les préparatifs de la fête.

— C’est pour vous faire une belle surprise, explique Virgile en entrant dans la chambre. Il ne faut pas se tourner vers la fenêtre…

— Croix de bois, croix de fer !…

— … parce qu’il ne faut pas voir les musiciens qui sont arrivés ! C’est pour la surprise !

— Promis !

Eugène est magnifique. Et l’enfant le regarde, ébloui par le frac, la chemise empesée, la cravate de soie où brille la marque de la manade. Mais ce qui le fascine le plus c’est la blancheur marmoréenne de la peau du vieillard.

— C’est comme le buste…, dit-il.

Mais Eugène ne saura jamais qu’il pense au buste d’Antonin le Pieux car Aline entre en coup de vent pour récupérer son fils.

— Pardon, Grand-Père ! Virgile vous ennuie ! Viens, mon petit, Miss Vertue te cherche partout… Mon Dieu, tu es pieds nus, petit polisson ! Et tu sais que tu ne dois pas déranger Grand-Père !

— C’était pour voir s’il était sage.

— Grand-Père est toujours sage ! Allez, viens…

— Une minute, Aline.

La jeune femme s’arrête sur le seuil, sous l’œil scrutateur de l’ancêtre.

— Je n’ai pas le droit de regarder les préparatifs de la fête, d’accord ! Mais toi, fais-nous voir comme tu es belle, la Sarrasine !

Aline, l’enfant à la main, revient en souriant vers Eugène. Il l’a baptisée « la Sarrasine » à cause de sa chevelure presque bleue, de ses immenses yeux noirs, de sa démarche silencieuse.

— Les Maures sont passés par là, dit-il souvent en la désignant, et il

ajoute : Ne rougis, pas, Sarrasine ! C’était au Xe siècle… il y a prescription !

Il aime regarder les femmes de sa famille, et chercher, derrière un profil, un port de tête, une allure, la lointaine trace d’une ancêtre qui revit dans une nouvelle Azérac.

— Ton mari est prêt ?

Aline s’illumine, comme toujours quand il est question d’Antonin. Oui, il est prêt. Et heureux ! car il a une pierre gravée à montrer à ces messieurs de l’Académie. Avec des caractères grecs !… Magnifique !… Elle ne peut pas en dire plus !

— Que de surprises en perspective ! plaisante le vieillard.

— On va bien s’amuser ! assure Virgile.

— Dis à Faustine de venir me voir dès qu’elle sera prête.

— Elle n’est pas prête, Grand-Père. Elle n’est même pas rentrée du triage ! explique Aline. Guilhem non plus, d’ailleurs. Ils sont partis il y a plus de trois heures, avec Romain et Joseph.

— Bien, bien !…

Trois Azérac sur le pâturage, voilà qui lui fait plaisir. Depuis que Romain est arrivé d’Afrique en permission, ils sont toujours à cheval.

Ça le console du regret que la Sarrasine ne se soit pas mise en costume. Elle porte une robe de Worth. Un Parisien anglais… mort, mais toujours en vogue. Quant à Faustine, il sait que son père lui a offert une robe signée Poiret. « Le dernier cri ! » assure Auguste. C’est bien ce qui l’inquiète ! Le dernier cri… Eugène eût aimé voir ses filles porter le ruban, pour son anniversaire ; mais il n’y aura pas d’Arlésienne aujourd’hui chez les dames d’Azérac. À part les servantes, bien sûr… enfin, celles qui ne sont pas habillées comme des archiduchesses !…

Eugène hausse les épaules.

« On va bien s’amuser… » Il voudrait en être sûr. Des accords contradictoires montent de la terrasse et lui font froncer le sourcil. Les musiciens s’installent. On dansera. Mais certainement pas la farandole, comme dans son jeune temps ! Des danses modernes… américaines… dernier cri !… Il faut vivre avec son temps, et même avec le temps des autres quand on arrive à un âge aussi avancé que le sien. Mais on peut être moderne et respecter les traditions !… Elles auraient quand même pu se

coiffer7 !

Il ne sait pas qui vient : Auguste lui a caché les noms. Toujours pour « la surprise »… alors, il s’est fait une liste tout seul, dans sa vieille tête. Il était sûr qu’il y aurait les messieurs de l’Académie, et Aline vient de le lui confirmer. Les Azérac ont toujours entretenu de bons rapports avec la vénérable maison. Antonin a dû inviter les trois collèges : les Catholiques, les Protestants et les autres, les Sauvages comme on les appelle. Ils sont tous érudits, puits de science, amateurs d’art, savants, gens de bonne compagnie et de civilisation… mais leurs esprits sont également ouverts au Progrès. Il espère qu’Auguste n’aura oublié personne dans la bouvine et la rossatine… Ni les félibres !… Hélas Frédéric Mistral est souffrant. Il se dépense tant pour la Provence !… Il a beau avoir sept ans de moins qu’Eugène, les années pèsent lourd sur ses épaules. Il ne viendra certainement pas… Par contre, on peut compter sur les parvenus, les… là !… les… comment se nomment-ils, déjà ?… Les Bourriech !… Mais qu’est-ce qu’il leur trouve, Auguste, à ces Marseillais ? Eugène ne les a rencontrés qu’une fois : quand ils sont venus à Nîmes, voir Guillaume Tell aux arènes, et qu’il les a reçus à l’hôtel d’Azérac, rue Dorée. Mais cette unique fois lui a suffi. Des affairistes ! Le fils est gentil, lui. Délicat, fragile… peut-être même poitrinaire… S’il a échappé à la vulgarité des parents il ne semble pas avoir hérité de leur santé, le pauvre ! Puis il y a eu deux voyages au moins, cet hiver, à Marseille, où Auguste a emmené sa femme et sa fille sous prétexte de commander des toilettes… Dernier cri, bien sûr ! Mais c’était pour que Faustine et le petit se rencontrent à nouveau ! Alors Eugène ne s’est plus gêné : il a lâché le morceau à Auguste.

— J’espère que tu ne projettes pas une alliance avec tes millionnaires du Vieux-Port ? Il faudrait être fou pour marier Faustine à ce pauvre Charles ! Tu ne t’es pas engagé, au moins ?

Auguste n’a rien répondu, mais, depuis, il a l’air soucieux. Et, chose plus grave, Thérèse aussi. Eugène a essayé de remettre la conversation là-dessus. En vain.

Ils lui cachent quelque chose… Ça l’a tellement contrarié qu’il n’a pas pu s’empêcher de demander à Faustine :

— Que penses-tu du jeune Charles ?

— Mais rien, Bon-Papa ! Rien du tout ! a-t-elle répondu.

Et ils ont éclaté de rire ensemble. Elle lui a pris la main.

— Vous aussi, Bon-Papa, vous voulez que je sois amoureuse ?

— Pas de lui ! Dieu garde !…

— Soyez tranquille, Grand-Père ! a-t-elle dit. Le jour où j’aimerai, tout sera simple…

Simple ?… L’amour ?… Il faut être une jeune fille sans tache pour penser cela. Mais Faustine avait ajouté :

— Quand je dis « simple », je veux dire indiscutable. Parce que l’amour ce doit être une grande force qui vous arrache du sol comme le galop d’un cheval !

Des cris joyeux, des bruits de sabots sur les pavés de la cour, des hennissements… Au diable la promesse… Eugène va à la fenêtre pour ne pas manquer le retour du triage.

Ce Romain, quelle assiette ! Et Faustine, sur Cathare !… En quelques mois elle a fait du cheval sauvage le plus rapide crocheteur de la manade. On se demande qui, de la bête ou de la fille, est la plus attachée à l’autre.

— Elle ne pourra épouser qu’un cavalier ! murmure-t-il pour lui-même.

Il se sent bien, tout à coup. Jeune. Il regarde le petit Guilhem, couvert de boue, mettre pied à terre… Il a dû traquer les fauves jusque dans un marécage…

Guilhem, dont on va fêter les dix ans aujourd’hui. Ils sont – presque – du même jour. À eux deux, ils valent un centenaire !

La jeune fille, l’officier et l’enfant ont disparu dans la maison. On les entend rire. Le bruit des fers qu’ils posent dans l’entrée monte jusqu’à l’ancêtre. Il croit sentir l’odeur de cade de l’écurie…

Il est heureux.

Virgile a peut-être raison quand il dit :

— On va bien s’amuser !

 

Il en vient de partout.

D’Arles, de Nîmes, des Saintes, d’Aigues-Mortes, d’Aigues-Vives, du Cailar, de Vauvert, de Marsillargues… Il en vient des grandes villes, il en vient des mas cachés derrière les cyprès, de ceux des bords du Vaccarès, de ceux des bords du Rhône… De partout !

On entend vibrer la plaine dure sous le brouillard mauve des saladelles, tandis que tintent les grelots d’une calèche tirée par des mules.

Une calèche pleine de filles joyeuses et soyeuses comme des fées. Leurs robes de satin et de brocart, la dentelle de leurs chapelles blanches et de leurs coiffes « à l’oiseau » disent au paysage qu’elles vont à la Fête.

Un cavalier galope à leur côté, le trident fleuri de rubans à la main, bientôt rejoint par un autre, puis un autre… Et c’est bientôt une armée qui escorte les filles joyeuses, les fées soyeuses, tandis que d’autres attelages arrivent de tous les coins de l’horizon et que de nouveaux cavaliers, portant chacun son Arlésienne en croupe, se joignent au cortège.

Certains connaissent le chemin depuis l’enfance, certains ne l’ont jamais pris. Certains se rendent à Azérac comme ils se rendraient ailleurs, certains ne feront que passer. Certains savent déjà que le destin les attend dans le gros château de pierre blanche.

D’autres ignorent que leur vie va changer en mettant le pied dans la baronnie.

Mais tous mènent grand train sur la plaine salée pour aller fêter ensemble le segne-grand, ses nonante, et les dix ans d’un petit cavalier.

Les châteaux sont comme les maisons. Ils aiment les fêtes.

Et, de mémoire de pierre, Azérac ne se souvient pas d’avoir vu tant de monde, d’allégresse et d’estrambord, depuis qu’il abrite les descendants du Bancal.

Tous ses salons, toutes ses galeries, tous ses escaliers, ses boudoirs, ses recoins secrets, ses splendeurs cachées sont à l’honneur. Les traînes des élégantes caressent les tapis brodés de la croix du Languedoc, les éventails battent un air lourd de tubéreuses, les grands chapeaux des dames de Nîmes saluent les rubans de velours des Arlésiennes.

La foule des invités passe et repasse des jardins aux salons par les portes-fenêtres grandes ouvertes, et circule sans relâche comme un sang vif réveillant un corps endormi.

Azérac n’est encore qu’un jeune château construit sur les ruines de celui qui a brûlé en 1809 et qui, en son temps, avait été élevé sur d’autres ruines… C’est pour ça qu’on retrouve souvent, en interrogeant le sol, des vestiges très anciens comme la stèle qu’Antonin se propose de dévoiler pour ses amis. On dit même que, sous la chapelle, si l’on creusait à l’aplomb de la barque sainte, on trouverait un autel dédié à Mithra.

Eternidad…

Mais, pour l’instant, ici et maintenant, on valse sur le parquet posé ce matin sur la pelouse et on lève son verre rempli de vin d’Alsace en l’honneur de Thérèse.

Elle est superbe dans sa robe de bengaline azurée. Elle porte les bijoux des baronnes, la rivière de diamants, la Broche d’Amour ; à ses oreilles scintillent les pampilles d’or et de brillants. Mais, près du sautoir en chaîne d’Arles qui retient sa montre, une cigogne d’or rappelle d’où elle vient.

Quand elle est descendue, avant l’arrivée des invités, ses enfants l’ont applaudie. Romain l’a regardée longuement, puis il s’est approché d’elle et a posé ses lèvres sur la main fine.

— Un jour, Maman, nous retournerons à Walheim !

Elle a eu froid, tout à coup, au milieu de son bonheur.

Mais le bruit d’une voiture qui approchait a dissipé son angoisse.

La Fête commençait !

Une fête comme on en voit rarement.

D’abord méfiant devant un tel faste – un huissier à chaîne, un orchestre, des extras –, le vieil Eugène a pris place, l’air sévère, sur le fauteuil que son fils a fait poser pour lui au bord de la terrasse afin qu’il puisse profiter du passage de la manade, prévu dans l’après-midi.

Une gentille idée…

Et puis, les uns après les autres, il a vu arriver tous les manadiers de Camargue. Les jeunes, les vieux. Ceux avec qui il a galopé autrefois, étrier à étrier, le foulard noué autour du cou, la taillole bien serrée sur les reins, le regard clair. Il n’en reste guère, peuchère !… Mais leurs fils, leurs petits-fils sont là. Et leurs filles ! Qui portent le ruban, elles !… Comme cousine Félicité et Magali qui lui ont fait la surprise et l’honneur de se coiffer.

Tout à l’heure, avant la grande cohue qui se presse maintenant autour du fauteuil de l’ancêtre, Faustine est venue lui offrir un verre de châteauneuf-du-pape, le vin des félibres, et lui a glissé à l’oreille :

— Je déteste ma robe ! Mais, regardez, Grand-Père, il y a une astuce… elle a des petits pantalons de gaze ! Je ne l’ai prise que parce qu’on peut monter à cheval avec elle !

Petite folle ! Monter à cheval avec des pantalons de gaze !… Elle en serait bien capable !

Elle était déjà repartie, aussitôt entourée d’une cour. Il faut dire que, même avec sa robe dernier cri, elle est infernalement jolie !… Qui sont ces charmants jeunes gens qui l’escortent ? Il doit les connaître, mais quant à mettre des noms sur le jeune aspirant de Marine et les deux autres garçons…

— Mathieu Boucoiran, Jules Claparède et Félix de Combaroux, dit une petite voix près de lui.

Léopoldine. Il a dû parler tout haut.

— Merci, ma chérie… mais… qu’est-ce qui t’est arrivé, grands dieux ?…

— Je suis tombée d’un arbre, Bon-Papa, explique Léo.

Sa robe de broderie anglaise blanche est verte de mousse, déchirée de haut en bas, et ses cheveux, piqués d’aiguilles de pin, sont défaits. Miss

Vertue a raison quand elle dit : 8 « She is a real tomboy ! »

— Mais qu’est-ce que tu faisais dans un arbre ?

— J’observais le monde, Grand-Père !

— Good Lord !…

Miss Vertue a vu le désastre. Elle se précipite, s’empare de Léopoldine et l’entraîne vers la maison pour la soustraire aux regards et lui mettre une autre robe.

— « J’observais le monde… » Elle est étrange, cette petite… Elle parle peu, mais elle dessine joliment… comme si elle avait un compte rendu à faire de tout ce qu’elle voit.

Eugène aperçoit Virgile qui va saluer Charles. Il l’embrasse… Tout petit qu’il est, Virgile a senti le désarroi du garçon. Il lui prend la main et l’entraîne comme s’il voulait le soustraire à un danger… Ils ont dépassé les lauriers-roses et se dirigent, loin de l’agitation de la Fête, sur le sentier qui mène aux ruches. L’autre jour, Thérèse l’a trouvé là, couvert d’abeilles, riant dans le soleil. Elle n’osait pas bouger de peur d’effrayer les ouvrières… À partir de combien de piqûres un enfant de sept ans peut-il mourir ?… Mais Virgile avait secoué ses mains, et le danger s’était envolé dans un bourdonnement doré.

« Elles me parlaient en alsacien », avait-il expliqué à sa grand-mère sans remarquer qu’elle était au bord de l’évanouissement.

— Eugène mon ami !

Antonin de Gavalda est devant lui, les bras ouverts. Et les vieux souvenirs de la grande époque déferlent sur le héros de la Fête. Barcelone ! Les Jeux floraux de 1866, Balaguer, l’arrivée de la Coupo, et le banquet en Avignon, quand Mistral se leva et entonna pour la première fois ce qui allait devenir l’hymne du Midi…

Eugène est ému. Il cherche les vers que Balaguer fit graver sur la Coupo, et sa mémoire le trahit.

— « Morta dinhen qu’es, Mès, jo la crech viva ! »

Qui a parlé ? Guilhem ! Le petit cavalier vêtu de velours qui vient de le rejoindre et s’appuie d’un bras à son fauteuil, comme un dauphin de France, comme un infant d’Espagne, à la droite du souverain.

On traduit, pour les dames, pour tous ceux qui ne sont pas d’ici et se pressent autour du trône – car il s’agit bien d’un trône ! : « On dit qu’Elle est morte, mais, moi, je La crois vivante ! »

— Et qui est vivante ?

— Nosto lengo ! dit l’enfant.

Et tout le monde applaudit.

Auguste est contrarié. Où est sa fille ? La Fête est un triomphe, d’accord… mais les choses ne se passent pas comme il l’espérait, Charles est introuvable, et les Bourriech sont furieux.

— Il est sans doute avec Faustine… Tenez, les voilà !

À peine a-t-il dit ça qu’il le regrette.

Faustine est en train de rire aux éclats avec un groupe de jeunes gens, mais Charles n’est pas parmi eux.

— Avec qui parle-t-elle ? demande Mme Bourriech, le face-à-main soupçonneux braqué sur eux.

— Des petits-cousins, des amis d’enfance… Elle les connaît à peine ! s’empêtre Auguste avant d’apercevoir Charles qui sort du bois avec Virgile, et de se jeter sur lui avec enthousiasme.

— Mais d’où viens-tu ? questionnent ses parents, d’une même voix.

— J’étais allé voir les abeilles.

— Et tu t’es fait piquer ?

— Mais non, Maman !

Auguste le prend par le bras.

— Cher Charles, justement Faustine vous cherchait à l’instant. Faites-la danser, mon ami ! Faustine !

Mais Faustine a de nouveau disparu et, tandis que la mère rectifie le nœud de cravate de son fils, le père prend Auguste à part.

— Il faut que nous parlions sérieusement, mon cher.

— Est-ce vraiment le moment, mon ami ? essaie de plaisanter le maître de maison, qui se voit brusquement sauvé par l’annonce fracassante de l’huissier :

— Monsieur Émile Guimet, président de la Compagnie de produits chimiques d’Alès et de Camargue !

— Présentez-moi, mon ami !

Armand Bourriech aime son fils de tout son cœur sec, mais pas au point de manquer l’occasion de faire la connaissance du célèbre orientaliste qui n’est pas seulement le fondateur du musée qui porte son nom, mais un homme dont les fonctions peuvent ouvrir de nouvelles perspectives aux Établissements Bourriech-Bourriech et Fils…

Émile Guimet assure qu’il est enchanté de lui serrer la main. Bien sûr il connaît la réputation des Bourriech !… Le savon, les huiles, les bateaux…

— Et la banque ! ajoute Auguste, momentanément soulagé et profitant de la conversation des deux hommes pour partir à la recherche de sa fille, bien décidé à lui coller Charles dans les bras à la première polka qui se présentera.

 

Antonin a attendu que tous les messieurs de l’Académie se soient réunis puis il a levé le voile et la stèle est apparue.

 

Penché sur la pierre, Félix Mazauric examine l’inscription dans un silence respectueux.

Il se relève, range ses lorgnons, et se retourne vers les confrères en redingote qui l’interrogent du regard. Il est le conservateur de la Maison carrée, des Arènes, de la Tour Magne, et même du Pont du Gard ! Le Lord Protector de Rome, comme l’appelle Thérèse… et le complice d’Antonin avec qui il descend dans les gouffres et les spélunques, quand ils ne mettent pas à jour le tombeau d’une mortelle du e III siècle ou l’autel d’une petite divinité oubliée.

— Je pense, dit-il lentement, qu’il s’agit d’une étrangère… une jeune Grecque… fauchée dans la fleur de l’âge… tout près d’ici. Les caractères sont très abîmés, vous le voyez, et je ne puis avancer qu’un sens conjectural.

Les échos assourdis d’une valse tendre, les rires de la jeunesse et les cris joyeux des enfants parviennent de très loin dans la galerie des ancêtres.

Le Lord Protector remet ses lorgnons.

— Passant… éprouve pour Chrysis… dans le fond de ton cœur, une douleur amère… Je déchiffre plus difficilement la suite… Sois compatissant : chez les morts aussi existe la reconnaissance…

S’ils n’avaient pas laissé leurs hauts-de-forme au vestiaire, ils se découvriraient devant l’ombre immatérielle de Chrysis, comme devant la sépulture d’une ancêtre. Catholiques, Protestants et Sauvages se sentent réunis par les mânes de la jeune Grecque. Réunis et unis. Comme au temps de la guerre des Cévennes, quand l’Académie décida de couvrir de son manteau ceux qui, entre ses rangs, avaient pris le parti de la Réforme. Et de les protéger.

Ne quid nimis, dit sa devise.

Rien de trop…

Ô Civilisation !

— Eh bien, Antonin, je t’y prends !

L’arrivée de la maîtresse de maison les ramène à la gaieté d’aujourd’hui.

— Tu séquestres toute l’Académie, maintenant ?… Nous ne sommes pas en séance, nous faisons la fête ! L’as-tu bien expliqué à nos amis ?

Elle rit, glisse son bras sous celui du Lord Protector, prend la main du chanoine Menu, et les entraîne tous en annonçant une « énorme surprise » !

Et tous la suivent. Car peut-on résister à une aussi étonnante nouvelle : l’arrivée d’un poète japonais !

On fait cercle autour de lui. Les dames sont un peu déçues de ne pas lui voir porter le chignon, l’obi et l’éventail. C’est un monsieur comme tous les messieurs qui sont ici. À un détail près.

Il est japonais.

Dans son pays, il est le roi de la Soie. Mais, ici, il ne veut être que troubadour. Hier, Antoni de Gavalda et Pierre Aldebert du Valgaron l’ont présenté à Frédéric Mistral qui lui a dédicacé Mirèio. Il tient le livre contre lui. Comme un trésor. Comme un talisman. Comme une arme.

À sa droite, Gavalda représente la Poésie ; à sa gauche, Aldebert représente la Soie. Eugène tend la main avec courtoisie au voyageur.

— Soyez le bienvenu, monsieur.

Ikosaï Kasaba s’incline profondément. Il ferme les yeux, se concentre, et commence d’une voix douce et mélodieuse :

— Bancal suis

Dame souveraine

Vais dans la vie

Pauvre hère boitant

Rêvant de vous

En des terres lointaines

Mon cœur blessé

Et par amour saignant…

Thérèse a fait signe aux musiciens de jouer en sourdine. Le silence s’est fait. Même ceux qui sont trop loin pour entendre se sont tus.

Les applaudissements éclatent. Le Japonais serre toujours Mirèio contre lui. Il s’incline et promet que, rentré chez lui, il apprendra la langue provençale grâce aux vers de Mistral.

Guilhem lui tend la main.

— Grameci, Moussu lou pouete ! Vous nous faites grand honneur !

Le Japonais joint les mains et salue l’enfant en lui demandant ce qu’il voudrait être plus tard.

— Chevalier !

— Tu l’es déjà, chevalier ! dit Romain en souriant, à son neveu. Tu l’es déjà, poursuit-il, aussi, pour tes dix ans, ai-je voulu te faire un cadeau digne de toi. Regarde…

Et Guilhem, éboui, voit Juste le gardian approcher, menant au seden un beau Camargue inconnu. Un grand cheval blanc et vif qui encense avec colère.

Il n’ose croire que la bête est pour lui. Il interroge l’ancêtre du regard. Et l’ancêtre fait oui de la tête… de ce secret-là, il était au courant.

— Oh !… Merci !

Guilhem serre la main de son oncle– entre hommes on ne s’embrasse pas ! Puis il dit gravement :

— Je vais l’appeler Capitaine puisque vous êtes capitaine, oncle Romain !

Il se précipite vers le cheval, saute en selle, on s’écarte, et il part au galop en criant Dau per Diéu ! sous les acclamations.

— Dau per Diéu ? demande M. Kasaba.

— C’est le cri d’armes d’Azérac, explique M. Aldebert. On peut le traduire, mais…

— … mais cela blesserait le mystère, dit le Japonais en souriant.

La Soie les tisse l’un à l’autre par un fil aussi transparent, aussi fort, que celui de la Poésie.

Pierre Aldebert du Valgaron est allé deux fois au Japon accompagné d’ingénieurs français et même de fileuses cévenoles, pour nouer le savoir-faire français à la magie japonaise.

— Quand nous reviendrez-vous ? demande Ikosaï Kasaba.

— Cette année, je ne pense pas, mais l’année prochaine, en septembre 1914, certainement ! Si Dieu le veut !… ajoute-t-il prestement en s’inclinant sur la main que lui tend Thérèse.

— « Si Dieu le veut !… » répète-t-elle. Cher monsieur Aldebert, je ne vois pas pourquoi Dieu s’opposerait aux projets d’un homme chez qui l’on fabrique les gants du Saint-Père !

— Avec de la soie huguenote, oui, madame. Et avec un soin tout particulier, cela va sans dire !

Les Aldebert du Valgaron sont protestants. Très protestants. Et furieusement riches. Surtout depuis que Pierre Aldebert a épousé la nièce du banquier genevois, Élie Hébrard, qui est l’homme le plus influent et le plus respecté du Consistoire.

— Vous m’avez profondément émue, monsieur Kasaba, dit Thérèse en se tournant vers le Japonais. Réciter le poème du Bancal ! L’avoir appris par cœur ! Comment vous remercier ?

— En venant nous rendre visite au Japon, avec M. et M me Aldebert !

— N’oubliez pas non plus votre promesse, chère madame !

Alix Aldebert, longue, racée, élégante, vient de les rejoindre. Elle tend à la maîtresse de maison une main gantée d’une soie à rendre le pape jaloux, et sourit.

— … nous vous attendons toujours à Beau-Désert !

— Beau-Désert ! Un nom de conte de fées !

— À vrai dire, madame, Beau-Désert est une maison de camisards, corrige Pierre Aldebert. Avec la cachette du pasteur, la place de la Bible derrière les miroirs, et le souterrain qui débouche au milieu des châtaigniers… Nous y partons demain avec notre ami Kasaba. Venez donc nous y rejoindre, avec votre mari et Antonin le Pieux !

— Antonin le Pieux ? demande le Japonais, un peu perdu.

— C’est le nom que les académiciens ont donné à mon érudit de fils, explique Thérèse.

— Dites que vous viendrez à Beau-Désert ! insiste Alix.

— Si Dieu le veut ! répond gaiement Thérèse qui s’éloigne pour aller accueillir le sous-préfet d’Arles.

Virgile a vu la petite fille.

Il va vers elle parce que Miss Vertue lui a dit qu’il fallait être très gentil avec les invités.

Et puis parce que la petite fille est belle.

Elle regarde autour d’elle, intimidée, et cherche sa maman des yeux. Mais elle ne voit ni sa maman, ni Tante Dadine, ni Tante Chaton. Alors elle reste contre le vase d’Anduze où fleurit un laurier-rose, et attend.

Puis elle rougit parce qu’un petit garçon s’approche d’elle et lui sourit.

— Bonjour, fillette ! Tu es très jolie !

— Bonjour, monsieur…

— Comment tu t’appelles ?

— Amélie Aldebert du Valgaron.

— Moi, je suis Virgile. Virgile Cabreyrolle d’Azérac. J’habite ici. Tu as vu mon frère s’il est beau sur Capitaine ?

La petite fille fait signe que oui, et lui demande s’il a, lui aussi, un cheval.

— Non, dit Virgile. Mais je sais tout !…

— Tout ?

— Pour les chevaux !

En chuchotant, il lui glisse à l’oreille :

— … Il faut jamais monter à droite !

Et comme elle n’a pas l’air de comprendre, il explique que c’est à cause de l’épée.

— L’épée ?…

— L’épée des chevaliers ! D’accord ?

— D’accord ! dit Amélie, enchantée.

— Alors, Charles, vous vous amusez ?

Il ne sait que répondre à Faustine. Il voudrait lui dire : « Donnez-moi la main, ma beauté. Allons nous asseoir sous le magnolia dont les fleurs vous ressemblent. Je vous aime. Je vous adore !… Je veux passer ma vie à vos pieds et faire votre bonheur… »

Il dit seulement :

— Oui.

— Alors, faites-moi plaisir : courez me chercher un sirop d’orgeat !

Il se précipite comme si la vie de Faustine en dépendait.

Magali a observé la scène et s’approche de sa cousine.

— Il est fou de toi !

— Oui, dit distraitement Faustine.

— Et toi ?

— Quoi « moi » ?

— Tu l’aimes ?

— Ne dis pas de bêtises !… Oh, merci, Charles ! Vous êtes un amour !

— Demandez-moi ce que vous voulez !

— D’accord ! Je vous ferai une liste… Oh, regardez ! Guilhem est de retour sur son cheval-cadeau ! Vous ne montez toujours pas, Charles ?

— J’ai fait une mauvaise chute, et, depuis, Maman…

Mais Faustine l’abandonne pour sauter au cou d’Apolline de la Craye qui vient d’arriver de Châteauneuf-du-Pape et qu’elle entraîne, avec Magali, vers un groupe de dames rieuses.

Charles les suit timidement, perdu au milieu des élégantes dont les battements d’éventail brassent les parfums entêtants de l’iris, du jasmin et de la rose thé. Il se sent de trop. Il n’existe pas.

— Comment, Thérèse, vous n’avez jamais entendu parler de José Luis Monteja !… s’étonne une beauté.

— Mais non !

— Vous ne savez pas qui c’est ?

— Mais il n’est question que de lui, en ce moment !

Les dames n’en reviennent pas.

— José Luis Monteja… Voyons, Thérèse !… Le torero !

Charles a horreur de la corrida, Charles a horreur du sang, mais il écouterait sans broncher un dialogue technique entre Gilles de Rais et la fameuse Locuste pour ne pas s’éloigner de Faustine.

— Et il vient à Nîmes la semaine prochaine, pour la corrida d’automne.

— Après avoir reçu l’alternative à Séville !

— Et la confirmation à la plaza de Toros de Madrid, devant le roi et la reine d’Espagne !

— Il va certainement devenir une Figure !

— Ça veut dire qu’il est le meilleur, traduit gentiment Faustine pour associer Charles à l’enthousiasme général, Charles qui la remercie avec gratitude.

— … et enfin, conclut la reine du Félibrige, et enfin – ce qui ne gâte rien – il est beau comme un dieu !

Cette révélation rend les dames aussi joyeuses que si on leur avait promis un cadeau. Elles iront, toutes ensemble, assister à la corrida !

— Viens l’applaudir avec moi, dit cousine Félicité à Thérèse.

Mais Thérèse ne peut pas les accompagner, elle doit justement partir le mercredi qui vient, avec Aline et les enfants, pour faire une cure à Lamalou-les-Bains.

— Dommage ! se désolent les dames, qui oublient bien vite le torero pour profiter d’une attraction. Les quatre générations d’Azérac vont être photographiées devant le château par le chanoine Menu.

Il a déjà planté son appareil et préparé ses plaques.

Il manque Léo. On la cherche, on l’appelle…

— J’arrive ! J’arrive !… et la voilà qui dégouline d’un arbre, déchire la robe de pongé rose que Miss Vertue lui a fait passer en hâte, et perd une bottine.

Thérèse éclate de rire.

— Gardons-la comme elle est ! Au moins, en regardant la photographie, on saura que c’est bien elle !

Les invités se sont approchés pour observer le chanoine qui officie avec minutie et précision. C’est lui qui prend tous les clichés des découvertes qui viennent enrichir le Musée archéologique. Un véritable artiste. Nadar lui-même faisait grand cas de son travail.

— Attention… On ne bouge plus !

On a beau être habitués, c’est toujours impressionnant.

Une seconde pose, pour ne pas risquer une déception… et la séance finit sous les applaudissements de l’assistance. Qui est de plus en plus joyeuse, de plus en plus épanouie. Le vin d’Alsace et le châteauneuf-du-pape n’y sont pas pour rien… Des mèches folles s’échappent des chignons les plus stricts, et la piste de danse résonne de plus en plus sous les bottines vernies des messieurs et les petits souliers des belles.

Dadine et Chaton, diminutifs imprévisibles d’Augustine et de Madeleine, regardent la fête avec saisissement.

Les demoiselles Aldebert du Valgaron, les jeunes sœurs du filateur, ne vont jamais dans le monde. Dadine est horrifiée par ce qu’elle voit ; Chaton, elle, brûle d’aller danser.

Mais personne ne les invite, personne ne les connaît, personne ne les regarde… Malgré la gentillesse d’Alix et ses efforts pour égayer leur toilette, leur allure reste sévère et leurs robes de drap gris, bien coupées mais austères, découragent les danseurs.

— Mlle d’Azérac est vraiment jolie ! dit Chaton, en extase.

— Jolie, oui… mais pas modeste ! répond sa sœur. Je n’aimerais pas être comme elle !

— Eh bien, moi, si !

Chaton est toujours sincère ; elle ajoute, même :

— Et son frère l’officier ! Quel bel homme ! Quel dommage qu’il soit catholique !

Dadine hausse les épaules.

— Ne rêve pas, pauvre sotte ! Tu sais bien que tu épouseras un pasteur !

— Venez un peu par là !…

M. Bourriech a la voix blanche. Mme Bourriech suffoque dans le carcan de ses baleines.

Auguste voulait leur dire en les accueillant qu’il n’avait pas encore parlé à Faustine, mais les invités ont débarqué tous ensemble et il n’en a pas eu le temps. Et maintenant ils le regardent comme s’il leur devait de l’argent !… Il a brusquement envie de les envoyer au diable. Il connaît sa fille mieux que personne ; il sait qu’il est inutile de la brusquer. C’est encore une enfant…

— Comment se fait-il que vous n’ayez pas demandé à Charles de figurer sur la photo de famille ?

— Vous n’y pensez pas ! dit-il avec une certaine hauteur.

— Nous avions espéré que les fiançailles seraient annoncées aujourd’hui.

Il ne peut s’empêcher de sourire.

— Nous devons respecter les convenances !

— Azérac !… Vous ne reprenez pas votre parole ?

— Moi !… Quelle idée !

— Ce mariage fait partie de nos accords… c’est clair ? Quel jeu jouez-vous ?

Au moment où Auguste ouvre la bouche, il est sauvé une nouvelle fois par l’huissier.

— Madame la duchesse de Cazouls !

Bianca de Cazouls fait son entrée.

Fille d’un Grand d’Espagne, épouse du duc Melchior, la jeune femme est considérée comme la muse de la tauromachie. On dit même qu’il lui arrive de descendre dans l’arène. Sa beauté lui ouvrirait les portes les plus fermées, si son rang et sa fortune ne s’en étaient déjà chargés.

— Je suis en retard ! Pardon, Thérèse !… dit-elle avec cette grâce à elle, ce sourire, cette incertitude dans l’accent qui la font unique. Elle est en retard, dit-elle, parce qu’elle chauffe un vrai bolide que viennent de sortir Audibert et Lavirotte, alors elle n’a pas pu résister au plaisir de tenter quelques pointes le long du Rhône ! Qui lui a paru très haut… soit dit en passant… Les pointes ? Oh, 98 dans la ligne droite… pour ne pas dire 100 !

— Duchesse ! quelle imprudence !

— Que voulez-vous, j’aime le danger. Oh, j’oubliais !… Je ne suis pas en retard seulement à cause de ma petite folie automobile, mais parce que je voulais vous faire une surprise… Je suis allée chercher quelqu’un…

Elle se retourne vers les trois hommes en costume andalou qui se tiennent respectueusement en retrait.

— Je ne vous présente pas El Duro et Bautista Capsir…, dit-elle en désignant deux hommes âgés dont l’un boite bas, vieille blessure reçue sur le sable de l’arène. On ne présente plus nos empresa !… Mais, avec eux, devinez qui je vous amène… José Luis Monteja !…

Un frémissement fait battre les éventails, les cils et les cœurs des dames.

Monteja est là.

Monteja est magnifique.

À la fois modeste et fier. Plein de cette retenue, de cette hauteur espagnole, que donne l’intimité avec la mort.

José Luis… José Luis…

Son nom court de l’une à l’autre sous les grands chapeaux, les rubans de velours et les coiffes à l’oiseau.

La duchesse est ravie et sourit, délicieuse, au bourgeois un peu lourd que lui présente Auguste.

— Armand Bourriech, de la Compagnie…

— … Bourriech et Bourriech ! coupe-t-elle. L’homme le plus riche de Marseille ! Si riche, monsieur, que vous pourriez, si l’envie vous en prenait, nous acheter tous, comme des melons !

Tout le monde rit. Quel mot charmant ! On reconnaît bien là le style de la duchesse. Quel esprit ! Quelle drôlerie !

Tout le monde rit et les Bourriech plus fort que les autres. Allons, les choses ne vont pas si mal… Tout le monde sait maintenant qui ils sont, et à quel point la duchesse a été gracieuse… Il faut s’habituer aux manières de ces grands seigneurs, se glisser adroitement dans le cercle fermé de leurs devises et de leurs armoiries, apprendre les règles obscures de leur jeu, se faire adopter… bref, devenir indispensable… après, quand nous serons dans la place…

— Vous avez raison, dit Armand Bourriech à Auguste avec majesté, n’allons pas trop vite. Avant tout respectons les convenances et faisons les choses comme il faut. Nous les fiancerons comme des princes, et les marierons comme des rois !

Quelle fête ! On valse, on rit, on s’amuse, la vie est belle et le Grand Batre mène le bal.

Mais Faustine ne danse pas.

Mais José Luis ne danse pas.

Ils se sont vus.

Leurs regards se sont croisés pour toujours.

Ils semblent pétrifiés.

Personne n’a remarqué que la foudre vient de les frapper… sauf Magali, qui regarde Faustine avec inquiétude…

… et Charles. Qui la regarde, lui, avec désespoir. Faustine a vu José Luis.

Et il l’a vue.

 

Dans la cour intérieure d’Azérac les chevaux des invités hennissent et se cabrent en frappant les dalles de pierre de leurs sabots.

Ils savent que la manade noire est en marche. Les naseaux élargis, ils anticipent le passage fulgurant des fauves cornus. Ils sentent l’odeur sauvage de la bouvine et tentent de briser leurs liens.

Leur agitation a alerté les domestiques qui sortent de l’office et des cuisines et courent s’accrocher à la grille pour ne rien manquer du spectacle.

Les bonnets de plumetis blanc côtoient les gilets rayés ; les blouses bleues des filles de cuisine voisinent avec la redingote du cocher et les tailloles rouges des garçons d’écurie.

Le galop, encore lointain, fait trembler la terre. On l’entend d’autant plus nettement que l’orchestre s’est arrêté. Les invités se précipitent au bord de la terrasse pour mieux voir. Joseph, des gardians et des manadiers, conscients du danger, les font reculer.

Le vieil Eugène est toujours dans son fauteuil, attendant le cadeau de son fils : li biòu !

— Li biòu ! Li biòu !… crient les domestiques en agitant la grille.

— Li biòu ! Li biòu !… crie la foule.

Faustine et José Luis n’ont pas bougé. Ils se regardent toujours. Ils n’entendent pas le roulement formidable qui se rapproche.

Ils viennent de se sourire pour la première fois

— Li biòu !…

Les biòu arrivent ! Ils sont là !

C’est magnifique !

Alors Virgile, radieux, se précipite vers les taureaux, les bras tendus, et disparaît sous le flot.

Dans les hurlements d’horreur, les cris et l’affolement, Guilhem s’est jeté en avant pour tente de rattraper son frère, mais Romain l’a arraché du sol et retenu contre lui. La manade est passée, et disparaît à l’horizon qui poudroie.

Il se fait un grand silence. Le grand silence qui accompagne les grands malheurs.

Il ne reste plus qu’une petite silhouette couchée sur l’herbe foulée par les sabots. Des femmes se détournent et personne n’ose s’approcher de la tache claire et immobile.

Sauf la mère, qui se précipite et tombe à genoux, les yeux pleins de larmes, muette de douleur.

— Faut pas pleurer, Maman chérie !

Aline a comme un mouvement de recul quand l’enfant qu’elle croyait mort noue ses bras autour de son cou et l’embrasse.

Tout le monde en a le souffle coupé, tandis que le médecin de famille, l’excellent docteur Rache, prend la situation en mains, écartant la foule qui s’approche trop près, cherchant à tâtons les traces du piétinement sur le petit corps.

— Tu peux bouger les bras ?… Les jambes ?… Tu peux te lever ?… Tu n’as pas mal ?

Non, Virgile n’a pas mal et obéit docilement avant d’éclater de rire, chatouillé par la barbe du praticien.

— Tu m’embarbouchines, monsieur le docteur !

— Tu sais qui je suis ?

— Oui ! C’est toi qui viens quand on tousse.

Le docteur sourit.

Dans le silence on entend sangloter Miss Vertue, bientôt suivie par d’autres femmes.

Le docteur poursuit son auscultation. Il n’en croit pas ses yeux ; il n’en croit pas ses mains ; pour un peu, il se pincerait. Un vrai miracle ! Virgile n’a rien ! Alors, comme s’il délivrait un communiqué de cour, le docteur Rache se relève et annonce solennellement : « L’enfant est indemne ! », avant d’aller gifler quelques beautés à qui le soulagement a fait perdre connaissance.

Faustine et José Luis n’ont pas bougé. Ils ont seulement fermé les yeux, et fait la même prière. Et la prière a été exaucée puisque l’enfant est intact.

L’enfant que son père soulève dans ses bras et amène à l’ancêtre, bouleversé, qui le tient serré contre lui.

— Tu sens le taureau…

Virgile n’a rien. On pourrait croire qu’il ne s’est rien passé !… Il n’a rien !… Ah, si !… Sur la main de l’enfant on distingue une légère marque… Mais, cette marque… Oh, mon Dieu !…

— Venez, Thérèse.

Ils se penchent tous deux sur la petite main. On y lit le signe que les taureaux de la manade portent sur le flanc. La marque d’Azérac, imprimée par le feu.

— Un petit coup de rouge ? Ça vous rendra vos couleurs, dit Romain en offrant un verre à Thérèse qui ne peut quitter la marque des yeux. Allez ! Cul sec, Maman !

— Je crois que je n’ai jamais eu, de ma vie, une telle peur…

— C’est fini, Maman ! Tout va bien.

— Tout va bien, répète Thérèse qui frissonne.

Elle trempe ses lèvres dans le vin mais ne boit pas. Son regard semble trembler devant l’avenir, comme tout à l’heure… Romain avait dit quelque chose… Mais quoi ?

Auguste la débarrasse de son verre et lui prend la main. Elle voudrait se jeter dans ses bras, mais à leur âge, en public, ce ne serait pas convenable. Au fait, à quel âge est-ce convenable ? On est toujours « encore trop jeune » ou « déjà trop vieux » pour ces choses-là !… Alors elle serre la main de son mari et soupire.

— Vous voyez…, dit Mme Bourriech.

Et ces deux petits mots, ce simple commencement d’une phrase inachevée, exaspèrent Thérèse.

La fête est disloquée. Sous la musique qui a repris mollement on n’entend plus les rires de la jeunesse. L’émotion a été trop forte. Il faudrait…

… et, brusquement, la vie reprend !

 

La farandole !

Faustine a fait un signe aux musiciens et s’est élancée, seule d’abord mais bientôt suivie et rejointe par une jeune fille, puis par une autre, et une autre encore, et enfin par toutes. Et le long ruban de grâce et de beauté s’organise, grandit, s’allonge, enroulant et déroulant ses anneaux autour du trône de l’ancêtre, obéissant au rythme qu’on lisait déjà sur le flanc des vases grecs, chassant la peur, disant la joie, saluant le soleil ! C’est la vieille danse de la liberté. La danse qui permet, en prenant la main de l’autre, de s’évader du Labyrinthe et d’échapper au Minotaure.

Faustine danse.

Faustine danse pour le grand-père bien-aimé. Faustine danse pour l’enfant sauvé. Faustine danse pour les Saintes Amies…

… mais elle danse aussi pour l’amour.

L’amour qu’elle vient de rencontrer. L’amour qui la regarde, les yeux brillants, le cœur battant à l’unisson du sien…

Faustine danse ! Et les filles chantent avec elle, et l’orchestre joue, et l’allégresse est telle qu’il faut l’arrivée de ce cavalier haletant qui crie que le Rhône vient, que les digues ont crevé à la Costière une fois de plus, pour que le silence se fasse et qu’on entende le tocsin.

La farandole s’est défaite, comme un collier qui perd ses perles, tandis que, sans hésiter, sans se concerter, d’un seul élan, tous les cavaliers ont couru vers les grilles où sont attachés les chevaux. Ils ont repris les tridents, ils ont sauté en selle, ils sont partis au galop vers le Rhône, tandis que sonnent toujours les cloches du malheur.

Le vieil Eugène s’est levé et s’appuie au dossier de son fauteuil pour les saluer. Romain est en tête, avec Guilhem fier d’étrenner Capitaine dans le danger. Derrière eux, véritable escadron, les meilleurs cavaliers de Camargue.

À peine passés, ils ont disparu au loin aussitôt suivis par une cavalière qui porte le fer aux trois pointes des gardians. Une cavalière insolite et merveilleuse dans la robe de gaze et les petits pantalons de M. Poiret. Faustine, montée sur Cathare qui file comme le vent.

— Mais elle monte comme un homme ! s’indigne Mme Bourriech. Je trouve ça…

— Nos filles naissent cavaliers, la coupe sèchement Eugène.

— Mais c’est très dangereux ! s’affole Charles que personne n’écoute.

Auguste est désespéré. Dix fois son père et Joseph lui ont demandé de faire des travaux sur la digue. Ça lui est sorti de la tête. Il s’en veut. Mais il faut le comprendre… Il a des excuses, des responsabilités…

— Si j’avais un poignard, je fendrais ma jupe pour sauter à cheval ! dit la duchesse qui trépigne de rage.

— Oh oui !… Ce serait joli ! approuve Virgile avec galanterie.

— Tu es là, toi, petit miracle ? Tu n’as pas eu trop peur, tout à l’heure ?

— Oh non, madame !

— Aimerais-tu avoir un beau cheval, comme Capitaine ?… Mais, qu’est-ce que tu as ?…

L’enfant semble avoir soudain une grande frayeur. Il répète : « Non ! Non ! Non !… » comme s’il voyait quelque chose de terrible. La duchesse lui prend la main et répète :

— Virgile !… Qu’est-ce que tu as ?…

— La guerre, dit-il avec un sourire délicieux.

Et Bianca de Cazouls caresse la joue de l’enfant de sa main gantée.

— Petit miracle…

Et personne ne remarque un dernier cavalier qui passe à un train d’enfer.

Et personne ne devine que, bientôt, tout un monde va basculer dans la boue, le sang et les larmes. Qu’il y aura la guerre, que Capitaine n’en reviendra pas… ni tant de jeunes hommes qui galopent sans savoir ce qui les attend.

Mais Virgile, lui, sait !

Virgile sait que la malédiction est en marche. Les dieux ont ouvert pour lui le livre de l’avenir. Il voit venir le malheur vers les siens, et le malheur a les traits d’un beau jeune homme souriant.

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