Le grand Batre

Frédérique Hébrard · Chapitre 30 sur 33

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Le grand Batre

Chapitre XXIX

 

Il avait dit que c’était un sanctuaire.

Eh bien, c’était ce qu’elle en avait fait !

Les bougies et les cierges, c’était une idée merveilleuse ! Ça changeait tout ! Ça illuminait ses visites au Mas, toutes ces flammes chaudes et vacillantes qu’elle allumait en arrivant et soufflait au moment de partir, laissant derrière elle une odeur d’église. On se serait cru dans la crypte des Saintes !

Depuis l’accident de Marie, elle venait tous les jours. Qui se souciait de la façon dont elle occupait ses journées ?

Mais elle faisait attention. Il ne fallait pas qu’on sache qu’elle venait ici. Arnaut se serait fâché, comme la Barbe-Bleue quand il avait vu du sang sur la petite clef.

Elle avait enlevé les housses des fauteuils, avait déroulé les épais tapis sur le sol, et tout préparé pour la célébration du culte.

Ce culte qu’elle dédiait à la mémoire d’Isaure et qui, au fur et à mesure qu’elle s’identifiait à son idole, devenait culte d’elle-même.

Au début, elle avait fouillé frénétiquement dans les affaires de la morte, pétrissant sa lingerie comme un chat voluptueux pétrit le linge de sa maîtresse. Toutes ces merveilles sorties de ses mains et qui avaient touché la peau dont elle n’avait pas oublié la douceur.

Elle poussa un cri le jour où, ouvrant une porte derrière la chambre d’Arnaut et d’Isaure, elle se trouva face à une Arlésienne, debout, en grande tenue. Elle portait la fameuse robe dont la photo avait fait le tour du monde sur papier glacé. Le mannequin avait encore le ruban et les dentelles qu’elle avait admirés le jour du centenaire. Et, derrière l’Arlésienne de brocart bleu changeant, des robes du soir pendaient d’une tringle, manches ballantes, comme les corps des femmes de la Barbe-Bleue. Les merveilleuses robes des grandes soirées au Mas.

Cosette les avait installées sur des fauteuils devant la cheminée comme des invitées somptueuses. En prenant l’Arlésienne dans ses bras pour la transporter auprès d’elles, elle se piqua le doigt à une épingle de la chapelle plissée. Une goutte de sang tomba sur la dentelle blanche… Impossible de la faire partir, elle n’avait pas ce qu’il fallait sous la main… Tant pis ! On la voyait à peine. Elle planta le mannequin au milieu des robes…

Bien…

Mais Cosette n’était pas contente de sa tenue à elle… et, quand elle trouva, roulée en chiffon au fond d’une armoire, la chemise de nuit noire qu’Isaure lui avait commandée… —Mon Dieu ! sa dernière commande !…, elle décida qu’à l’avenir elle la porterait chaque fois qu’elle viendrait au Mas.

— Ça, c’était du travail ! dit-elle en se voyant dans la psyché qui avait tant de fois reflété l’image d’Isaure.

La triple épaisseur du voile obscur semblait jouer à livrer, à dérober, et livrer encore, les formes de son corps.

— Je suis belle…, dit-elle, comme si elle le découvrait.

En dehors de toute considération emblématique, Marie avait eu raison de ne pas vouloir qu’on fasse disparaître la marque qu’elle avait sur la joue.

Loin de l’enlaidir, la cicatrice la signait, la rendait encore plus unique, plus belle.

Le jour où Rache lui enleva son pansement, Virgile invita la jeune fille à prendre le thé dans la Tour des Grands Orages.

Il regarda attentivement le tracé brun de la marque encore hérissée de fils couleur de sang séché.

— Scarification sacrificielle, dit-il en levant la main que les biòu avaient foulée en 1913. Je t’attendais depuis si longtemps ! Et, ajouta-t-il en désignant une bouilloire qui soulevait son couvercle avec de gros soupirs, Le goût des gentlemen t’attendait aussi. La dernière tasse de ce breuvage fut bue en compagnie de ta grand-mère Amélie. En 1937… Je gardais les ultimes pincées pour une autre grande occasion. La voici, chère petite-nièce ! Bientôt, tu t’appelleras Marie d’Azérac… Les dieux t’ont choisie, eux qui t’ont frappée de leur sceau. Arnaut t’a choisie, lui qui te transmet son nom.

Il versait le thé dans deux tasses exquises et dépareillées. Il regardait le breuvage qui, bientôt, ne serait plus qu’un souvenir.

Marie semblait songeuse. Presque triste.

Il lui tendit une tasse fumante.

— Tu sais que c’est très mythologique de ne pas savoir quel père vous a envoyé sur la terre ! Tu viens de ces sphères inaccessibles aux mortels où se préparent les dynasties, où se décide la survie d’une civilisation. Tu es l’envoyée du Dieu qui avance voilé…, tu es l’inespérée !

Elle souriait maintenant.

Le thé était délicieux.

— Chère Miss Vertue, dit-il avec émotion. Vous vous seriez adorées !

Le regard de Marie allait du portrait de Faustine au paravent cosmique, sautait de l’observatoire du Mont-Aigoual – « Sylvas nubes ventos inter fulgura impavide student » – au Grand Registre, puis aux étagères portant la collection complète de La Branche des Oiseaux…

— Ce furent de bien pénibles années, disait Virgile en posant sa tasse vide. Mais c’est fini, maintenant ! La page est tournée. La page blanche attend les mots qui la feront nôtre. Et c’est toi qui vas l’écrire ! Ah… une dernière précision… très importante, celle-là : ne nous laissons pas abuser par les apparences. Ne nous trompons pas : ce n’est pas nous qui t’adoptons, c’est toi qui nous recueilles, Marie, car nous sommes tous des enfants perdus.

Cosette charriait un nouveau stock de bougies quand elle rencontra Zanie au beau milieu de la place de la République.

Aussitôt, Zanie vint vers elle avec une expression de joie cannibale que la malheureuse Cosette interpréta comme un témoignage de chaleur amicale.

— Cosette ! Que devenez-vous ?… Ça fait des siècles que je n’ai pas de nouvelles !

— Ça me fait plaisir de vous voir, mademoiselle Bourriech !

— Appelez-moi Zanie !

Par cette marque de considération, par cette reconnaissance avouée du nouveau statut social de sa lingère, Zanie venait de s’attacher le cœur de Cosette mieux encore que si elle avait répandu son sang pour elle.

Elle l’emmena boire un verre sur les Lices, et la fit parle parler. Ce ne fut pas difficile : Cosette n’en pouvait plus de se taire.

— Vous n’imaginez pas le bien que ça me fait de discuter avec vous ! Je suis si seule !

— Seule ? Entre votre mari, et votre fille ? À propos, il paraît qu’Arnaut a décidé de l’adopter ?… C’est bien, ça !

— Vous pensez ? Moi, je me demande qu’est-ce qu’elle va se croire, ma petite puce, au milieu de tous ces nobles…

Zanie faillit éclater de rire.

— Au fait, dit-elle légèrement, vous l’avez connu comment, Arnaut ?

— Par Pierre.

— Par Pierre ?…

— Oui. On avait sympathisé, mais… sans…

— Je vois. Je vois…

— Je crois bien que Pierre… et même j’en suis sûre… Pierre était amoureux de moi.

— Le contraire eût été étonnant, ma chère !

— Vous êtes gentille, dit Cosette, ravie.

— Et, si je comprends bien, Arnaut vous a volée à son frère ?

— Voilà !

— Pauvre Pierre… Vous devez savoir, Cosette, que nous devions nous marier Arnaut et moi ?

— Pas possible !

Cosette était stupéfaite.

— Il ne vous l’a pas dit ?

— Il ne me dit jamais rien !

— Et puis il m’a préféré Isaure… J’ai adoré Isaure…

— Oh oui ! Moi aussi !

— Mais, Isaure… la pauvre Isaure…

— Qu’est-ce qu’elle avait ?

— Demandez plutôt ce qu’elle n’avait pas…

Zanie prit un temps, regarda autour d’elles comme pour être sûre que personne n’allait entendre la révélation qu’elle glissa à l’oreille de Cosette.

— Frigide ! cria Cosette… Avec Arnaut !…

Elle n’en revenait pas.

— Il faut le faire, hein ?

— Pauvre Isaure…

Cosette était triste.

— Les gens ont tout, dit-elle. On les croit heureux, et puis… C’est comme moi. Voyez : j’aurais voulu vivre au Mas… au Mas d’Isaure… c’était si joli… eh bien il ne veut pas ! Il n’est pas facile, vous savez !

— Je sais, dit Zanie.

— Mais j’y vais ! J’y vais tous les jours !

— Où ?

— Au Mas d’Isaure !

Zanie ouvrait de grands yeux.

— En cachette, bien sûr… Il ne faut pas qu’il le sache, il me l’a défendu…

Soudain une idée lui vint.

— Zanie, accompagnez-moi ! Il faut que je dépose des bougies là-bas, l’électricité est coupée, j’y vais de ce pas. Venez avec moi !

— Une autre fois, dit Zanie, horrifiée.

Cosette se levait, se penchait vers elle :

— Je peux vous embrasser ?

— J’allais vous le demander !

— Vous sentez bon !

— Le Grand Batre…

— Bien sûr ! Oh ! quel bon moment j’ai passé avec vous, Zanie. On se reverra ?

— Le plus vite possible, Cosette.

Elle la regarda s’éloigner, portant ses lourds paquets de bougies, et sourit en pensant que le match n’était peut-être pas encore terminé.

Cosette déposa ses bougies, les sortit de leurs boîtes, et en garnit les chandeliers.

Elle n’en alluma qu’une qui était déjà à moitié consumée.

— J’ai rencontré Zanie, annonça-t-elle à l’Arlésienne et aux robes-invitées. Nous avons parlé comme deux amies… et j’en ai appris des choses !

Elle ne voulut pas leur donner de détails, par discrétion. Et par délicatesse vis-à-vis d’Isaure. Elle ne faisait d’ailleurs que passer, il était tard… Elle reviendrait le lendemain, et, le lendemain, elle resterait avec elles toute la journée.

La bougie grésilla, s’éteignit. Tout était noir.

— À demain, dit-elle.

Elle s’arrêta dans l’entrée d’Azérac, surprise par le brouhaha joyeux qui venait de la pièce voisine, et la mémoire lui revint : ce soir on fêtait l’anniversaire de Rache ! Ça lui était complètement sorti de la tête. Ils étaient tous là, très gais, ils avaient dû boire pas mal en l’attendant.

— À ta santé, Maman ! dit Marie en lui offrant une coupe de champagne et en levant la sienne.

Puis elle se tourna vers Arnaut :

— À ta santé, Papa !

— Tu tutoies Arnaut, maintenant !

Cosctte était scandalisée.

— C’est moi qui le lui ai demandé, expliqua Arnaut.

Cosette vida sa coupe d’un trait et lui tourna le dos.

Heureusement Élodie s’approchait. Elle semblait confuse.

— Cosette, j’ai honte ! Je suis passée chez Fernand pour un faire vacciner contre… je ne sais pas bien quoi… un truc oriental que je risque d’attraper en allant chez Sélim… Vous savez que je dois décorer sa maison, dans le désert ?…

.. et Fernand, après l’avoir vaccinée, et lui avoir dit de ne pas boire d’alcool pendant vingt-quatre heures, Fernand l’avait embarquée pour fêter son anniversaire à Azérac.

— … et c’est lui qui me sert à boire ! C’est drôle, non ? Mais je suis vraiment mal élevée d’être venue sans que vous m’ayez invitée !

— Oh non ! dit Cosette. Oh non !… Vous me rappelez le bon temps !

— Le bon temps ?

— Quand j’avais mon magasin.

Elle faillit lui dire qu’elle avait vu sa cousine, mais le maître d’hôtel annonça que Madame était servie, et ils passèrent tous à la salle à manger.

Cosette n’avait pas fait le menu, mais elle aurait pu le réciter : il y aurait de la brandade, de la daube de taureau, des pélardons, et cette fameuse tarte aux figues qu’aimait tant le docteur !

— Merci, Cosette, de m’avoir gâté ! disait-il, alors qu’il savait bien qu’elle ne mettait pas les pieds à la cuisine.

Au dessert, Virgile demanda le silence. Il avait une importante communication à faire.

— Nous l’avons retrouvée ! dit-il avec émotion.

Cosette pensa qu’il s’agissait de cette vieille tante qui avait disparu avec un toréador… Mais non ! Il parlait d’une poésie. Encore !

— Marie et moi avons enfin mis la main sur la feuille où mon Papa avait recopié le poème de Richard Cœur de Lion ! Vous voyez qui c’est ? demanda-t-il à Élodie qui était à sa gauche.

— Rafraîchissez-moi… dit-elle.

— Il était le fils d’Aliénor d’Aquitaine et, par là même, le petit-fils de Guilhem de Poitiers, d’où le fameux vers de Mistral :… Par le sang héritière de ces rois…

— 74 … troubadours, de ces troubadours rois ! enchaîna Marie avant de s’écrier :

— Vive Clémence Isaure !

Cosette jeta sa serviette sur la table et se leva en renversant sa chaise.

Dans un silence consterné, elle traversa la salle à manger et sortit en claquant la porte.

— Je vous demande pardon, dit Arnaut d’une voix blanche. Et il la suivit.

Marie avait les yeux pleins de larmes. Elle eut un petit sourire quand la main de Pierre et la main du docteur se posèrent en même temps sur les siennes.

Virgile mit ses lunettes.

— Je vais vous lire le poème, dit-il.

— Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Pourquoi es-tu partie ? demandait Arnaut à Cosette, étouffée de larmes.

— On m’a insultée !

— Mais qui t’a insultée ?

— Ma fille ! Chez moi ! Parce que c’est quand même chez moi, ici !

— Ta fille t’a insultée ?

Arnaut semblait perdu.

— Parce que tu trouves normal que ma propre fille vienne parler d’Isaure et de sa sœur sous mon toit ? « Vive Clémence et Isaure ! »…

Maintenant il était accablé. Il la prit dans ses bras et lui dit qu’il ne s’agissait pas des sœurs de la Pierre, mais d’une Clémence Isaure qui n’avait peut-être jamais existé, mais que vénéraient les poètes.

— Tu vois, dit-elle quand ses sanglots se furent un peu calmés, tu vois, je ne sais rien. Je n’ai pas été à l’école, c’est pas comme Marie… Tu lui demandes de te tutoyer… tu es fier d’elle… et tu as honte de moi !

— Je n’aurai jamais honte de toi, Cosette. Le jour où tu es venue au mas, chez Isabé, je faisais semblant de vivre, mais j’avais commencé à mourir… c’est toi qui m’as ramené à la vie. Comment veux-tu que je l’oublie, et que j’aie honte de toi ?

Elle sentit ses lèvres sur les siennes, ferma les yeux, et respira avidement le souffle d’Arnaut. Elle aussi avait besoin qu’on la ramène à la vie. Lui seul pouvait le faire. Il l’aimait. Il avait envie d’elle. Elle était belle…

L’image qu’elle avait vue dans la psyché dansa derrière ses paupières closes, et elle désira qu’il voit, lui aussi, cette image. Elle se sentait bien. Comme une fleur qui s’épanouit… Elle ne redescendrait pas retrouver les autres. Lui non plus. Tant pis s’ils se posaient des questions, tant mieux s’ils devinaient la réponse. Rien n’était plus fort que ces moments où Arnaut et elle oubliaient tout ce qui n’était pas eux.

Elle pensa à ces femmes magnifiques à qui il avait fait l’amour… Zanie, Isaure… Et toutes celles dont elle ne saurait jamais le nom. Et, maintenant, il était à elle, Cosette, elle se sentit si forte, si heureuse, qu’elle oublia toute prudence.

— La chemise de nuit noire…

Il ne réagit pas tout de suite. Les mots ne l’atteignirent que quand elle les répéta :

— La chemise de nuit noire…

Il ne savait pas encore ce qu’elle allait dire, mais il se crispa imperceptiblement.

— … celle que j’avais vendue à Isaure !

— Tais-toi !

Inutile, elle était lancée.

— Pourquoi ? Tu ne l’aimais pas, cette chemise de nuit ? C’est ce que j’ai fait de plus beau ! Tu crois qu’elle ne m’irait pas ? Je voudrais que tu me voies dedans…

— Je t’en prie, tais-toi !…

— Mais je ne veux pas me taire ! Parce que je sais pourquoi elle ne t’a pas plu… Elle ne lui allait pas ! Pas assez sexy ! Mais, moi, je ne suis pas frigide… Ça doit te changer d’Isaure, hein ?… Parce qu’elle, elle l’était !

Horrifié, Arnaut se détacha d’elle avec violence.

— Qui t’a dit ça ? cria-t-il.

— Mais tout le monde, chéri ! Tout le monde savait qu’Isaure était…

Avant qu’elle ne finisse sa phrase, Arnaut la frappa violemment au visage. Elle poussa un cri de douleur et de peur, porta la main à sa bouche et regarda, terrifiée, ses doigts rouges de sang.

Il ne redescendit pas. Il entendit Pierre, Rache, et Élodie repartir tout de suite après le café.

C’était bien.

Il ne voulait voir personne. Pas même Virgile ou Marie.

Il avait besoin d’être seul.

Il alla jusqu’à la Chambre des Reines.

Elle était fermée. Mais il avait la clef. Il la gardait toujours sur lui, accrochée à son trousseau.

Il entra dans la chambre où flottait encore le léger parfum de Grand-Mère. Œillet fané.

Il s’assit sur un fauteuil, près du lit. Le fauteuil où il s’asseyait quand il venait lui faire une visite.

« Raconte-moi tout ! » disait-elle.

Mais elle n’était plus là pour le consoler.

Il se leva, alla fermer la porte à double tour, et revint s’allonger sur le lit.

Tout ça était de sa faute.

Il avait été bien léger en épousant Cosette. Mais c’était fait. Il ne l’abandonnerait jamais. Il avait pitié d’elle. Il n’oublierait pas ses devoirs. Il la protégerait.

Mais il ne la prendrait plus jamais dans ses bras. Il ne dormirait plus jamais avec elle. Il ne lui ferait plus jamais l’amour.

Au milieu des ancêtres du laraire, un petit garçon monté sur un cheval blanc lui souriait.

— Papa, dit-il au petit garçon, Papa, pourquoi les rendons-nous si malheureuses ? Est-ce si difficile d’aimer ?

Le petit garçon souriait toujours.

Arnaut lui confia :

— Vous savez, nous travaillons bien, Pierre et moi ! Vous pouvez être fier de la manade ! Et puis, devinez comment Marie – Marie, c’est votre petite-fille –, devinez comment elle a appelé son cheval… Elle l’a appelé Capitaine ! Vous voyez, Papa, tout continue.

Cosette n’avait pas dormi de la nuit. Elle avait entendu sonner toutes les heures, espérant jusqu’au matin qu’il n vii mirait se glisser contre son corps, et faire la paix.

Mais il ne revint pas et, quand elle entendit le bruit des chevaux qui partaient, elle n’eut plus qu’une idée : aller raconter tout ça à celles qu’elle appelait ses amies.

Sa lèvre ne saignait plus mais restait gonflée et violette. Elle dirait qu’elle avait glissé dans la baignoire…

Elle s’habilla en hâte et partit très tôt pour le Mas.

D’abord, entrer sans être vue… Allumer les bougies et les cierges… Puis revêtir enfin le vêtement sacerdotal : la chemise de nuit noire…

Elle retourna devant la psyché et se regarda. Pourquoi refusait-il de la voir ainsi ? À peine voilé, son corps se laissait deviner, magnifique… Sexy !…

Elle posa ses mains sur ses seins, les pressa méchamment et cria :

— Il m’a frappée ! J’ai saigné ! Et puis…

Elle baissa la tête et se mit à pleurer.

— … et puis il est parti ! Il m’a laissée seule dans notre chambre ! Toute la nuit…

Elle sanglotait maintenant, au milieu des robes-invitées, comme si elle attendait d’elles un mouvement de sympathie Mais, quand elle releva la tête, elle vit que rien n’avait bougé dans le cercle chatoyant. Çà et là une paillette, une perle sertie de broderie semblaient s’animer, mais c’était le reflet des cierges qui dansait sur elles. Un volant de mousseline frémissait, mais c’était le vent qui passait sous la tenture…

Alors elle leur dit qu’un jour Arnaut franchirait la porte du sanctuaire. Un jour, il la prendrait dans ses bras et la renverserait, là, par terre, sur les roses du tapis de Perse !… Et les dames verraient à quel point il aimait sa femme !

En attendant, elle était seule, et elle avait le cœur gros. Elle avisa une cave à liqueurs qui était restée sur une table basse, devant le divan où avaient pris place Paillette, Brodette et Nymphette. Elle avait baptisé ainsi ses trois préférées parmi les robes-invitées.

Cosette buvait peu. Parfois un verre de champagne, avec ses ouvrières, pour fêter le dernier point d’un trousseau de mariage… Que devenaient-elles, ses ouvrières, maintenant que le magasin était vendu ? Et Prudence, qui n’était plus toute jeune ?…

— C’est pour ma petite puce que j’ai vendu, explique-t-elle à l’Arlésienne. C’est pour qu’elle ait un pécule plus tard. On ne sait jamais ce qui peut arriver dans la vie d’une femme seule…

Elle flaira une liqueur épaisse à l’odeur sucrée… ce devait être doux ?…

Pas tellement ! Elle se mit à tousser. Bouh !… c’était fort… mais pas mauvais ! Elle se versa un autre verre, un peu plus rempli que le premier… mais c’était bon ! C’était quoi, au juste ?… Un nom anglais.

— À coucher dehors ! dit-elle en éclatant de rire.

Puis elle s’endormit, la tête sur les genoux de Brodette.

Une larme de cire chaude tombant sur sa main la réveilla. Il était tard. Elle avait mal au cœur. Elle n’aurait pas dû boire ! Surtout, qu’Arnaut ne se doute de rien !…

L’eau, comme le téléphone, comme l’électricité, tout était coupé. Elle trouva une bouteille d’eau minérale dans la cuisine et se rinça longuement la bouche.

— Je ne boirai plus, dit-elle.

Elle était sincère.

Mais elle n’avait pas imaginé qu’Arnaut ne reviendrait plus jamais dans leur chambre.

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