Le grand Batre
Chapitre VIII
Thérèse avait refusé que l’on congédie les domestiques pendant l’hiver.
Ils partirent aux premières fleurs, l’air incrédule dans leurs vêtements du dimanche. Jusqu’au dernier moment ils avaient espéré qu’on leur dirait de rester. Mais le temps du Grand Batre était bien fini en ce jour de printemps 1914 où Basin réglait les comptes dans l’office, avant de devoir prendre congé à son tour.
De la fenêtre de sa chambre, blanche de peine, Thérèse les regardait partir. Elle s’étonnait de les voir si nombreux… Une véritable armée qu’elle avait du mal à reconnaître sans sa livrée habituelle.
Quand le char à bancs qui les emmenait eut franchi la grille, le silence tomba sur le château.
À vrai dire ce n’était pas le silence, mais une autre respiration qu’on entendait dans la maison vide. Le souffle de forces endormies et invisibles, très anciennes, très puissantes, qui reprenaient possession du territoire d’où la brillante vie domestique et mondaine les avait chassées.
Dès le matin les enfants avaient disparu.
Léo s’était enfermée à clef avec ses crayons.
Guilhem était parti sur le pâturage au milieu des bêtes et des cavaliers. On avait conservé tous les gardians, car se priver d’eux eût été la condamnation de la manade.
Virgile, lui, on l’appela jusqu’au soir… En vain. Son père le trouva, à la nuit tombée, dans les combles de la tour qui dominait les toits.
— Je suis là, Papa ! avait dit une petite voix qui sortait de l’ombre. Je suis là. Avec tante Faustine…
Antonin, le cœur chaviré, éleva sa lampe et découvrit le royaume de l’enfant.
Virgile était assis parmi de vieilles choses répudiées, de pauvres merveilles ébréchées par le temps : un reste de bas-relief où l’on devinait le Bancal, un buste d’Antonin qui avait perdu son nez pendant la Révolution, des tapis où les mites avaient mangé armes et devises, des oiseaux déplumés figés dans un vol éternel. Et, au milieu de cette noble misère, une image souriait derrière sa vitre étoilée… l’image de Faustine.
— Où as-tu trouvé ce portrait ? demanda Antonin.
Il parlait à voix basse, comme s’il craignait que le bruit ne fasse disparaître sa sœur.
Mais l’image de Faustine souriait toujours, intacte sous la blessure du verre, et Antonin, encore à voix basse, répéta sa question.
— Où as-tu trouvé ce portrait ?
— C’est un secret, Papa. Je vous le dirai quand nous serons très vieux.
Puis l’enfant se leva, prit la main que son père lui tendait, et le suivit dans le cœur de la maison.
Antonin n’osa pas parler du portrait à sa mère.
Annette lui avait confié qu’une nuit elle avait entendu Thérèse quitter sa chambre pour aller dans celle de Faustine.
Faire quoi ? Attendre. S’asseoir, face à la fenêtre, devant le petit bureau de la jeune fille, ouvrir le coffret à bijoux où ne manquait que la cigale d’or…
Attendre… Espérer…
Mais, jusqu’ici, toutes les recherches avaient été vaines. À Madrid, à Barcelone, et même à Mexico, nulle part on ne trouva trace des amoureux en fuite. José Luis avait dû changer de nom… Comment vivaient-ils ? Heureuse pour toujours… Thérèse aurait aimé en être sûre.
Elle n’en voulait pas à sa fille. Elle n’en voulait pas non plus à Auguste. Elle aurait seulement voulu effacer la tache de sang laissée par Charles sur sa mémoire. Laver Azérac. Le purifier.
Elle revint souvent s’installer sous le regard ennuyé des Grandes Saintes. Elle s’endormait dans le profond silence de la nuit, se réveillait avant l’aube, transie, et regagnait sa chambre pour affronter une nouvelle journée avec le sourire.
Un matin, en ouvrant les yeux, elle découvrit qu’Eugène l’observait en silence.
Il ne lui demanda pas ce qu’elle faisait là. Elle ne le lui dit v pas.
À quoi bon ? Ils savaient tout de leurs communs malheurs.
Il dit seulement :
— Ma fille…
et elle eut les yeux pleins de larmes.
— … te souviens-tu…
Il s’arrêta, et elle attendit la suite.
— … depuis quand ai-je cessé de te vouvoyer ?
— Depuis le jour où vous m’avez dit…
Elle se mordit les lèvres, gênée de parler de la fuite de Léopoldine et de son amant à l’époux délaissé.
C’est un chagrin vieux de près d’un demi-siècle, mais y a-t-il prescription dans les affaires de cœur ?
C’est Eugène qui poursuit :
— Je sais. Le jour où je t’ai dit la vérité sur Léopoldine.
Il tire une chaise à lui et vient s’asseoir auprès de sa belle-fille.
— Parce que, ce jour-là, j’ai su qu’il allait falloir se battre. Et que, pour ce combat, tu serais seule.
— Seule ?
— Seule ! Moi, je suis au bout du chemin… Ne dis pas non ! Tu connais mon âge… Je savais qu’Auguste ne se remettrait pas du départ de Faustine. Qui s’en remettra, d’ailleurs ?… Ce n’est pas par hasard que nous nous retrouvons dans cette chambre…
Il eut un petit rire.
— Et encore, je n’avais pas prévu que nous allions être ruinés ! Mais ça, vois-tu, Thérèse, ce n’est rien… enfin, ce ne serait rien si une main pouvait reprendre les rênes de la manade.
Le jour venait de se lever, comme pour leur permettre de voir la situation en pleine lumière.
— Joseph se fait vieux… Romain est au loin, il appartient à l’armée. Antonin, lui, appartient au passé… J’ai tout de suite compris que le poids d’Azérac allait retomber sur toi. Et c’est normal !
— Mais, Père, je ne suis ni cavalière, ni…
— Tu es une femme !
Elle l’interrogea du regard, un peu perdue par cette logique.
— Nous sommes fiers d’être des hommes, Thérèse, mais il nous faut bien reconnaître que tout nous est venu par les femmes. Le bien comme le mal… Les femmes n’ont pas seulement porté nos fils, mais notre destin. Eternidad !… Sans Flamenca, qui se souviendrait du Bancal ? Et maintenant c’est toi qui es la gardienne du sang et de l’honneur, et qui dois nous permettre de tenir jusqu’à ce que…
Il s’arrêta brusquement, et elle eut pitié de sa vieillesse désolée. Mais déjà il se reprenait. « Il se remet en selle », pensa-t-elle avec admiration.
— Guilhem, dit-il, il a la foi qui manquait à…
Il n’acheva pas sa phrase, craignant de la blesser en portant ce jugement sur Auguste, alors il enchaîna joyeusement :
— Joseph dit qu’il vaut un homme sur le pâturage !
— Il n’a que dix ans, Père !
— C’est bien pour ça que j’ai confiance ! Si, à dix ans, il est capable de trier sans peur, de soigner un cheval, de débourrer un poulain, cela prouve que tout n’est pas perdu… C’est lui, l’avenir ! Et l’avenir commence tout de suite !
— Vous n’envisagez pas de le retirer du collège ? demanda Thérèse, inquiète.
— Le retirer du collège ! Tu plaisantes… Depuis que l’Institut d’Alzon existe, tous les Azérac y ont fait leurs humanités. Nous sommes rudes, mais nous ne sommes pas rustres ! D’ailleurs il s’y plaît, et je crois même qu’il y fait la loi ! Que veux-tu, notre Guilhem est fait pour régner !…
« Pouilleux, Monsieur le Baron ! », « Péteux, le cavalier ! », « Qu’as-tu fait de ton valet de chambre, marquemal ? », « Tu viens à pied, maintenant, Monseigneur du crottin ?… »
Les nouvelles vont vite, et Guilhem découvre la cruauté de ses camarades avec stupeur. La ruine des siens lui apparaît plus flagrante encore au collège que dans les couloirs désertés d’Azérac.
Il serre les poings, furieux. Il ne comprend pas. Depuis le jour où il est entré à l’Institut d’Alzon – il avait sept ans –, il a toujours été respecté. Il ne s’en est jamais étonné, sa royauté lui semblait de droit divin, comme le Grand Batre… il ne s’est jamais demandé pourquoi. Seul comptait le fait de régner. Du haut de son trône enfantin il croyait avoir des amis. Il sait aujourd’hui qu’il n’en a pas. Si !… un seul : Fernand, le fils du docteur Rache. Mais Fernand n’a jamais franchi le seuil de l’Institut. Fernand est protestant. Il va au lycée. Il a quatorze ans, mais il ne lui a jamais fait sentir qu’il était « un grand » ; malgré son âge, c’est son ami. Bien sûr, c’est un garçon de la ville, il a peur à cheval au milieu des biòu. « Je l’aiderai, pense Guilhem. Je dois l’aider parce que Fernand, c’est comme un frère. »
Un frère… Blessure secrète, Guilhem a honte de la fragilité de Virgile. Virgile qui ne montera jamais à cheval, Virgile qui n’ira jamais au collège, Virgile qui joue du piano avec Maman, comme une fille. Virgile qui est « drôle » comme on dit dans leur dos.
Heureusement il y a Fernand et le docteur Rache. Grâce à eux, dès qu’il y a un congé, il peut retrouver Azérac. Et, surtout, il peut retrouver son cheval, Capitaine. Et il peut courir aider Joseph sur le pâturage…
— Azérac ! dit la voix sévère du maître. Azérac ! Je vous parle… Et vous n’écoutez pas !
— Non, mon père, répond honnêtement l’enfant qui galopait dans sa tête au milieu des lys de mer et des asphodèles.
— Et de quoi parlions-nous, monsieur d’Azérac ?
Guilhem n’en a aucune idée.
Des rires fusent, çà et là.
— Eh bien vous aurez le temps d’y penser. Vous êtes consigné pour la sortie de Pentecôte.
Guilhem se lève, bouleversé.
— Pas ça, mon père ! Je vous en prie !
— Ah tiens !… Vous voilà revenu parmi nous… Ça vous ennuie tellement de devoir passer vos vacances au collège ?
— Oui, mon père.
— Et pourquoi ça, s’il vous plaît ?
— On a besoin de moi à la manade, mon père.
— C’est pour garder les vaches ! crie un gamin.
Un coup de règle du maître interrompt les ricanements.
Dans le silence qui règne soudain sur la classe, Guilhem s’est rassis sur son banc. Ne pas aller à Azérac pour la Pentecôte, c’est terrible !
Il se sent seul. Abandonné.
Par Faustine qui a trahi les siens… par son grand-père qui les a ruinés… par son père qu’on ne voit jamais sur le pâturage… par Virgile qui est « drôle »… et même par Romain qui est si loin !
La cloche sonne. La classe se vide.
« Je ferai le mur », décide-t-il en rangeant ses affaires dans son pupitre. Tout pour revoir Capitaine ! Pour aller aider Joseph et les gardians ! Il se cachera dans les bois, il vivra avec les bêtes…
— Azérac !
Le maître lui fait signe de venir près de lui.
Il le regarde d’un air terrible, comme s’il lisait dans ses pensées.
— 15 Es per li biòu que te fau tourna à l’oustau ?
Jamais le maître ne l’a tutoyé. Jamais il ne lui a parlé en provençal. Pour Guilhem, pour les autres, il est une robe noire, un visage sévère, un œil glacé.
Le père Téodor ne plaisante pas. Il a même toujours eu la férule violente.
Mais ce que les enfants ignorent, c’est qu’il est né au Cailar, en pays de bouvine. La même année que Mirèio. Et que ni ses vœux, ni ses cheveux blancs ne lui ont fait oublier le temps des abrivado.
— Tu me copieras cent fois : « O fortunatos nimium, sua si bona norint,
agricolas16 ! » Ce sera ta punition.
Guilhem n’en revient pas. Il ose demander :
— Et… pour Pentecôte ?
— Tu iras trier, gardian !
— Oh, merci, mon père !
— Allez, monsieur d’Azérac.
D’un geste sec l’oratorien congédie l’enfant étourdi de bonheur.
L’enfant à qui il ne dira plus jamais « tu »… L’enfant à qui il ne s’adressera plus jamais dans la langue des pâtres et des gens des mas. L’enfant à qui il a permis d’aller au secours de sa terre.
Qui est le plus heureux de retrouver l’autre ? Le cheval ?… L’enfant ?…
Guilhem galope comme il n’a jamais galopé. Et l’odeur païenne de la sansouïre, l’odeur salée du pâturage, l’odeur glauque du Rhône, l’odeur fauve de la bête lancée sous lui dans une course folle l’enivrent.
Chevauchées de la Pentecôte !… Bénédiction ! Langues de feu retrouvées grâce à la pitié de ce fils du Cailar qui lui a rendu la liberté.
De retour au collège, Guilhem le remercie par une assiduité, une conduite, qui surprennent tous ses maîtres. Il est premier. Encore premier. Le premier… Il décide qu’il en sera toujours ainsi, et travaille jusqu’aux vacances avec la fureur qu’il met à trier les taureaux, à marquer les anoubles, à débusquer un étalon sauvage.
Il ne veut pas s’attarder à observer la misère des siens. Il sait qu’elle est là. Il s’efforce de ne pas entendre le récit de leur chemin de croix : la perte du Mas des Roseaux, celle de Château-Candi à Marseille, du Petit-Sauvage aux Saintes, de la maison de Saint-Hippolyte. Il sait tout cela. Mais il sait aussi qu’on a gardé les bêtes et que la marque des Azérac peut encore s’imprimer sur le flanc des biòu.
Il se lève avant le jour et revient à la nuit. La première fois que l’on a dîné dans la cuisine, il a été étonné. Mais pas choqué : la cuisine est faite pour recevoir les gardians. Partout où l’on va botté, il est chez lui.
C’est le soir où sa mère a déposé une assiette de soupe devant lui, le soir où il n’a pas reconnu ses mains, ses mains si fines de musicienne maintenant crevassées, qu’il s’est juré de ramener le Grand Batre. Ces mains, il aurait voulu les embrasser à genoux. Mais, au moment où il allait le faire, Aline a caressé les cheveux de Virgile…
— Mon petit seigneur !… a-t-elle dit doucement.
Elle le préfère. Tout le monde préfère Virgile. Parce qu’il est faible. Parce qu’il est « drôle ». Peut-être aussi pour d’autres raisons plus mystérieuses, comme si les dieux l’avaient choisi. À cause de cette marque sur sa main…
Il leur prouvera que l’élu, c’est lui !
Alors il se jette dans une course folle qui ne cessera que le jour où Azérac sera redevenu Azérac. Le jour où les femmes de son sang retrouveront leurs mains de reines.
Un soir comme les autres il est rentré dans la cuisine, et s’est étonné du silence.
La guerre venait d’être déclarée.
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